LXIX. // est mamtenant défendu de cracher .sur
1,6 PAROLES DANS LA VALLÉE
la S>oii' publiqui', de crûcbir sur ks parquds, de cracher dans les omnibus, de cracher du haut des ponts dans la Seine....
Il n'^ aura bientôt plus qu'aux i^isages qu'on pourra cracher
C'est donc que le mépris paraît moins contagieux que la tuberculo.se?
L K X . L 'excellent préfet de police s 'occupe de nous. Il ne demande, pour nous préserS}er du mal, qu'un peu de bonne -Oolontê de notre part.
Une affiche nous prodigue les con.seils pratiques :
Crachoir hygiénique.
Ebullition ou .stérilisation du lait.
Désinfection des appartements.
Cuisson suffisamment prolongée de la -Viande.
Contre la prédisposition, enfin : Une bonne h-^^giène qui permette à nos organes de conserS>er, Sli.s-à-i^is des
PAROLES DANS LA VALLEE
miavbi's, k poui^o/rdi' rés/sfance que kur firaknt pirdn' k surmenage, ks excès, ks inkmpérks atmosphériques, l'insalubrité des logements, etc., etc....
Si, faute d'obseri^er ces sages prescriptions, nous contractons ta tuberculose, tant pis! nous sommes avertis.
LXXI. Quel spectacle plus lamentable que celui de soldats faisant l'exercice! Tant de mouvements pour la servitude..., quand un seul suffirait pour l'affranchissement!
CADUQUE, asthmatique, goiittcuse, liémorroïdaire, mais toujours tricolore, la pauvresse se traînait sur la route lorsque le Vilain Homme l'y rejoignit. Elle s'appuyait sur un vieux bois de fusil dont la crosse en l'air dessinait la traverse d'une béquille, et, dans une giberne qui lui tenait lieu de cabas, elle prenait de temps en temps, pour se réveiller, au lieu de poudre, une pincée de tabac.
On devinait qu'elle avait été belle, adulée, puissante et (jue des hommes étaient morts en lui tendant les bras. Il y avait sur ses pas comme un bruit d'armes et d'agonie. Des mots sans suite : <( Enfants de la Patrie... Etendard sanglant... Jour de gloire...
Sang impur... Sillons... >>, revenaient sur ses lèvres fanées, comme les réminiscences d'un discours dont elle avait depuis longtemps perdu le fd.
Le Vilain Homme s'approcha d'elle et dit :
" Eli bien! la vieille, il n'y a donc plus d'amour? Où allez-vous ainsi? »
Elle répondit sans lever les yeux, honteuse de sa faiblesse et de sa confidence :
(( Je vais jusqu'à l;i ville voisine Te suis attendue
à l'occasion d'une cérémonie officielle —
— Qu'est-ce (jue vous faites donc?
— Les extra. »
Le \ ilain Homme, que l'euphémisme égayait, s'écria irrévérencieusement :
« Les extra... ? Avouez plutôt, la vieille, que vous mendiez dans les fêtes »
Mais elle prolesta :
u Non, non Je dis bien : les extra. On m'utilise.
On a souvent besoin de moi pour les inauguialions, les distributions de récompenses, les grandes récep-
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lions, les l);iiKjiiels, les réunions de eharité, les courses que le chef de l'Etat honore de sa présence, les concours régionaux, les concerts publics, les
j4 juillet Je suis du commencement et de la fin.
Je tiens le vestiaire et je lave la vaisselle — Je n'ai guère chômé depuis quarante ans. On loue mes services en même temps que les estrades, les sièges et les tentures. Il est rare que je manque une solennité De quoi vivrais-je sans cela?
— Alors, votre clientèle...
— Ma clientèle est administrative, bourgeoise, scolaire, militaire... et même religieuse. Oui, j'ai été admise chez les Dominicains..., mais on m'v tournait en dérision. On m'v faisait chanter et l'on me battait la mesure avec le petit balai — Ah ! c'est triste à mon âge, et avec mon glorieux passé, d'en être réduite à supporter ces humiliations poui" ne pas mourir d'épuisement et d'oubli! »
Elle s'était arrêtée pour humer une prise ; elle continua en frappant, après l'avoir refermée, sur sa giberne-tabatière :
« Voilà tout ce (jui me reste de mon éclatante jeunesse !
— Vous étiez eantinière ? demanclii le \ ilain Homme.
— Oui, fit-elle, dans une éclaircie de fierté, je fus cela et mieux que cela ! Fille d'officier, j'ai été l'âme de la Patrie en danger ; eantinière, j'ai versé l'héroïsme au cœur des volontaires, avant de le verser au c(ieur des citadins, comme a dit un poète — »
Les veux de la vieille s'embuèrent de songe et elle reprit, se parlant à elle-même.
ce Ah ! l'année de mon baptême, que j'étais belle ! Il y a plus de cent ans... Il me suffisait de paraître au milieu des répid)licains, pour que chacun de leurs soldats en valût quatre. Je décidais la victoire et je la parfumais, .l'étais la rose au drapeau ; je n'avais d'épines que pour les rois. Les volontaires de l'armée du Rhin disaient que j'avais des moustaches... mais c'était l'ombre des leurs qu'ils voyaient sur ma lèvre!
Je sentais la poudre et la liberté J'emportais la
France dans les plis de ma petite robe tricolore, et la mort que je consolais était plus belle que la vie ! Hélas ! les soldats que j'ai conduits à la victoire, vous
ne les avez pas connus Nous n'avez connu que
ceux (jucj'ai menés à la défaite.
LA VIEILF.K \ii
— ()li,j'en L'oniuiiscrauties, » dit le Vilain Homme.
La vieille soupira :
(c Oui, ceux d'aujourcriiui ils me font rire.
Nous ne nous comprenons plus. Ils ne veulent pas croire que j'ai été terrible, et je doute qu'ils le soient jamais. Je ne suis plus pour eux qu'un objet de païade, un accessoire de défdés et de revues, une l)arl)e postiche, inie pièce de musée — Ils me |)osent un râtelier pour que j'aie l'air de montrer les dents... ou bien ils me ravalent au rôle de pleureuse nationale,
dans les funérailles l'étais un drapeau, je ne suis
plus qu'un torchon. J'essuie les banquettes, les tables, les verres, les [)lats ; ma place est à l'office des maisons bourgeoises, qui ne semblent m'avoir recueillie, adoptée, que pour mieux m'avilir. »
Elle s'arrêta encore, mit ses deux mains sur sa béquille, comme un soldat se repose sur son fusil, et poursuivit sa rêverie :
ce J'aurais dû m'en douter, en •^'o, (piand ils vinient me chercher tians ma retraite. Je pensais que c'était j)our les accompagner à Berlin : c'était pour les conduire au café-concert. Des ténors et des barytons belliqueux m'escortaient sur les boulevards et
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me faisaient un piédestal des tables de café et des impériales d'omnibus. Je fournissais un déguisement
nouveau à Tliérésa et j'étais le Second joui- de bonheur du séduisant Capoul. Ah ! si j'avais su alors à quoi tout cela tlcvait plus tard al)outii' : à rincer les chopes des clients de Bordas et d'Amiati ! »
La vieille s'interrompit et prêta l'oreille à une
rumeur lointaine et confuse, à des coups sourds dont la terre frémissait.
« Il \ a des grèves dans le pays, c'est peut-être une colonne de manifestants qui vient par ici, présuma le Vilain Homme.
— Vous croyez ? )> fit-elle vivement.
Et elle halava, de sa main décharnée, les mèches grises qui recherchaient, par inclination, les rides de son visage.
Il la regarda, surpris de l'accès de coquetterie que provoquait chez elle une simple conjecture. Elle écoutait, maintenant, plus attentive à mesure que le ]3ruil se rapprochait, — et plus perplexe.
« Qu'est-ce qu'ils chantent ?
— Je n'en sais rien, répondit le Vilain Homme. Je ne distingue pas très bien Attendez »
Ils n'attendirent pas longtemps Une compagnie
de grévistes dél)oueha lout à coup, tumultueuse et propageant ce refrain :
Cl'est la luUe finale,
Groupons-nous et demain
L'Internationale
Sera le irenre iiuniain.
ii6 BARABBAS
Le Vilain Homme s'était rangé sur le bord de la route, tandis (|ue la vieille, au eontraire, se portait en avant, comme pour être remarquée, reconnue et, qui sait? acclamée
Mais les mécontents qui passaient, la lejelèreul de côté, sans égards, et, brutal, un jeinie ouvrier la bouscula même en disant : a (l'est |ias ici votre place, la mère. Cii va cbauffer, lentrez chez vous. >>
Elle recula, les vit disparaître et répéta :
« Qn'est-ce qu'ils chantent ?
— L' Internationale^ du père Pottier,... un des leurs, indiqua cette fois le Vilain Homme.
— Ah !... » fit la vieille, sur qui semi)lèrent peser davantage les années et les regrets. Elle ajouta pourtant un mot :
« Ingrats !
— Pourquoi ingrats ? » niterrogea l'autre. Elle murmura :
<c Ils oublient ce que j'ai été pour leurs grandspères et leurs pères aussi — Absente, proscrite, silencieuse, ils rêvaient de moi. Alon image était dans leur Cd'iu' et mes accents obsédaient leur mémoire. « Mourrai-je donc sans l'avoir une dernièi'c fois
LA VIE[LLË
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« entendue ! >^ gémissaient-iis dans la servitude, la piison, l'exil. Car je n'ai pas été chérie que des soldats. Dans mon âge mùr, camarade, j'ai eu des
leurs des \ a ve/
amants au faubourg, par
milliers Je les suivais
aux barricades et, quand ils V tombaient, c'est mon refrain ([u'on retrouvait encore, comme ime fleur sécliée, entre lèvres pâles. Tout cela pour que les enfants ictimes me traitent aujourd'hui, comme vous NU (juc ceux-là niOnl traitée tout à l'heure!
i-i8 BARABBAS
— Soyez juste, oliserva le Vilain Homme, \ous n'êtes plus pour eux qu'une tradition indilï'érenle,
inappropriée à leur entreprise — Vous radotez
Vous êtes incapable de traduire leurs revendications,
leurs espérances Lors même que vous le voudriez,
vous n'en auriez pas la force.
K 11 est plus facile de renverser un trône qu'un coffrefort. Vous ne rimez plus à rien. Autres temps, autres chants. Les tyrans contre qui vous partiez jadis en guerre, sont à présent inofFensifs, abolis. On en a d'autres à fouetter. Mais vous ne les connaissez pas, ou, si vous les connaissez, vous êtes portée à les considérer plutôt comme vos bienfaiteurs que comme vos ennemis, parce qu'ils vous font l'aumône et flattent vos manies. Depuis longtemps vous ne vivez plus que de charités. La bourgeoisie et l'armée vous ont hospitalisée à frais communs. Vous lein- êtes utile, c'est exact. Ce sont elles qui règlent l'emploi de vos jours de sortie. Dès qu'on parle de Gloire ou de Liberté, elles se rappellent votre existence et se hâtent de nous exhiber. Pour l'armée vous êtes une cantinière honoraire, encore décorative dans les revues ; et |)our la bourgeoisie, vous êtes la vieille
domestique dans riiidigence, qui continue de faire honneur à ses maîtres, lorsqu'ils daignent lui décerner un de leurs prix Montyon. Pauvre dupe ! Profitez donc au moins de vos relations officielles pour obtenir une pension, un bureau de tabac — Le gouvernement de la Répu])lique ne peut pas vous refuser ca >->
La ^ ieille avait replacé sous son aisselle le bois de fusil en forme de béquille.
<' ('/est tout de même pénible, dit-elle amèrement, d'en arri\('r là, quand on est la veuve du Père la Victoire et qu'on s'appelle « la Marseillaise ! »
Et elle se remit en marche, signalée aux habitants de la ville voisine par son catarrhe, contracté au service des orgues de Barbarie, des orchestres forains, des fanfares municipales et des orphéons sédentaires.
PAROLES DANS LA VALLEE
LKXII. J'ai fait une cxpémma' de frahmiU, Pendant un hi-^ev rigoureux, je me suis mis au ser^)iee de ta misère qui s'étale apparemment pour qu'on ta soulage, et des malheureux qui s'astreignent, pour ^}ii)re, aux plus dures eorHées.
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J'ai exercé fous ks métiers des meurt-de-faim .
Je teur ai dit : « Reposez-Slous: je tra^)aitlerai à iDotre place aujourd'hui, et l'argent que je gagnerai sera pour i^ous. »
Successi^^ement j'ai fait l'ai^eugte quii>end des crayons, te sourd-muet qui S)end des lacets et des anneaux de sûreté, le distributeur de prospectus, l'homme sandyHich, l'homme de bronze, le gardien de chantier, la nuit.... J 'ai porté les fardeaux de l'apprenti, le panier de la bouquetière et la bricole de l'homme de peine.... J'ai ow^ert les portières, suppléé le bagoticr qui court derrière les fiacres, déchargé les bateaux , enlevé les neiges, cassé la glace.
Or, un .soir que j'étais las et transi, je i>oulus m' approcher d'un brasero autour duquel .se chauffaient déjà quelques pauvres diables, mes obligés ou leurs frères. Ils n 'allaient qu 'à .se serrer un peu pour me faire place; ils s'y refusèrent en grognant. Je n'insistai pas, mais je pris une poutre, au chantier S)oisin, et je la plantai le plus près pos.sible du brasero, de façon que sa flamme éclairât l'écriteau cloué par moi .sur la poutre.
PAROLES DANS LA VALLÉE i33
Et cd ixrikau porfaiï :