DIMANCHES ET FETES
SI l)ai';il)l)as aime les oiamles routes, les vastes plaines et les bois, c'est parce qu'il est seul et n'a pour compagnon (|ue son ombre muette. Dans les villes (|u'il traverse, impossible de se recueillir; on (lirait que les fâcbeux soitent des |)a\és poui' s'attacher à lui.
A cet égard, Paris surtout est insupportable. Il ne peut s'asseoir sur lui banc, pour se reposer, sans être aussitôt accoste par des inconnus qui éprouvent le i)esoin de lui confier leurs j^eines, leurs espérances, leurs incjuiétudcs, leurs projets. C>eux (jui ne racontent |)as leur liistoiie lui demandent la sienne ou bien lisent tout baut un journal daté du jour, de la veille ou du lendemain, peu imj)orte, puisque les
infoimatioiis sont perpéliiellcinenl les mêmes et suscitent des commentaires identiques. Il v a plus trimpiévu et d'originalité ehez les rôdeurs qui lui
|)roposeni, parfois, un mauvais coup — Il a ainsi, du moins, les faits divers de j^remière main.
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A Palis, c'est ciicoïc les jours de grandes fêtes, de réjoiiissaïK-es publiques, lorsque tout le inonde est dehors, que Bai'ahhas a le plus de chance d'ètie seul. Le hiuil de la foule est comme celui de la mer : il n'empêche pas de rêver. Ihi banc est un rocher (jue \ienl ballre la marc'c populaire; et les voisins (|ue l'on a, disirails par le spectacle, en perdent enfin la |)arole.
Aussi le Vilain Homme s'esl-il ris([ué sur les boulevards, où les maigres baracpies (lollcl, seirêes les unes contre les autres, foui la haie, à l'occasion des hUrennes. Les veu\ tics pauvres dévalisent ces petites baraques, pauvres elles-mêmes, regardant avidement les boutiques conlortables cl les magasins de luxe, en face desquels on semble les avoir exprès rangées, pour saturer l'atmosphère de convoitises électriques et de tentations orageuses.
Sous ces feux croisés, Barahbas rumine. « Purgeloi, fanlîourg, purge-loi, " murmure-t-il entre ses dénis.
Mais c'est toujours la même chose...; assis à côté de lui, l'importun se déclare.
Celui-ci, aujourd'hui, est un individu encore jeune
appartenant à la catégorie des pauvres lionteux qui s'entretiennent dans l'illusion d'un sort meilleur et dont les vêtements noirs, fidèles dans l'adversité, malgré l'usure, attendent avec confiance le retour de cette gaîté concordante que du linge blanc exprime, à sa manière.
ce II est certain, dit l'interlocuteur de rencontre, que les fêtes ont chacune son odeur propre, une odeur si pénétrante qu'elle porte aux prisonniers, à travers les murs de leur cellule, la hoime nouvelle du dimanche! Soui'd, aveugle et sans notion du temps, monsieur, je devinerais le premier jour de l'an. Il est dans l'air <pie je respire. Les l'êtes sentent la délivrance.
— Elles sentent la poudre.
— Les fêtes, c'est de la joie qui fleurit, l^es foules, alors, sont des champs fertiles et mouvants, que le plaisir pique de coquelicots, de bleuets et de marguerites.
— Ta'S fêtes, c'est de l'envie qu'on embrase, une plaine en feu. Instituées par des gens heureux, elles exaspèrent les désirs du pauvre et réveillent ses haines. Est-ce que tout ne concourt pas à les nourrir, à |)i'ésenl : le bonheur qui s'élale avec ostentation,
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les cadeaux qu'on écliaui^e, les invitations au pillage adressées par les vitrines des magasins aux passants besogneux?...
— Les fêtes m'appaiaissent à moi, au contraire, comme les soupapes de sûreté des existences laborieuses, toujours sous pression.
— ("/est bien assez des dimanches... embêtement des enfants, sévérité des parents. Dans le peuple, c'est le jour, poin* ceux-là, des raclées suspendues par les occupations quotidiennes du père; c'est le jour où l'ouvrier n'est pas pa\é et où sa famille mange, cependant;... le jour perfide sournoisement favorable aux surprises de la fécondité. Pour l'emplové, mêmes embûches, ("/est le jour du café, billard, jacquet, manille, courses et café-concert ; et, pour ses enfants, en revanche, c'est le jour des vêtements à ménager, des pieds qu'il ne faut pas croiser ni traîner, des mains oisives, des yeux condamnés à regarder les gravures^ etc — Kst-il bien nécessaire, dans ces conditions, que les fêtes mettent une rallonge aux dimanches? Au fond, ces jours de trêve distribués dans l'année, sont d'adroits répits accordés par l'exploiteur à ses victimes, dont les forces ont
des limites. Le dimanche et f|iielques repos supplémentaires, par-ei pai-là. p(M'mettenl ensuite aux salariés de l'atelier et tle l'usine d'apporter à la pros-
périle du Capital une Aii;ueur retieuipee. C'est tout profit |)Our lui. La vérité, c'est ([ue tous les jours seraient des dimanches si l'ouvrier ne devait touinir
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quotidiennement (|ne les (ju;ilre on cinq heures de li'a\;iil nécessaires à la salislaction de ses besoins. Tu n'as jamais soni;é à cela, camarade.
• — Ma foi, non.
— Parbleu ! s'écrie le Vilain Homme, je te reconnais maintenant : lu es le bon, le naïf Fridolin de la légende.
— Clommetu en es le méchant Thierry sans doute, réplique l'autre! Ah çà, tu ne t'es donc jamais penché sur les veux des enfants? Toutes les fêtes s'y reflètent et les \ émissent de plaisir,
— Des enfants j)auvres m'ont quelquefois montré leurs veux. T.a limpidité en est trompeuse; il ne faut pas aller au fond : ce sont des puits où les fêtes jettent des charognes.
— Cl'est tlrôle, mes souvenirs sont tout différents des tiens. Je me rappelle les bienfaits que répandait ma mère, autrefois, aux approches de Noël et du ["janvier. Ma mère était la bonté même, mais elle ne gaspillait pas ses charités. Elle les conformait à son esprit prévoyant et prati(jue; elle savait concilier leccL'ur et la raison. Jamais d'aigcnt, j)oint de jouets; desétrennes utiles, toujours : linge, vêtements, chaus-
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sures, ele Les eiiOiiils pauvres du (juaitier arrivaient eoncluils par leuis j)apents. \h! si tu avais entendu leurs remerciements! Ils débordaient vraiment de gratitude!
— .le les entends, Fridolin, « On te gâte, mon
u amour Remercie la bonne dame, mon cliéri — »
Va tout bas : « Veux-tu la remercier mieux que ça, ce petit chameau, pour (ju'on nous donne ime autre K fois!... » Mais ce ([ue tu n'as pas vu, excellent Fridolin, qui assistais, dilaté, à ces distributions, c'est le regard que ces indigents coulaient, en partant, vers la cbaml)rc où tes jouets s'entassaient. Leur nécessaire, à ces gosses, ne remplaçait pas ton superflu. Crois-tu que des bas, caleçons, tricots, les rendaient meilleurs et qu'ils te chérissaient parce qu'ils avaient moins froid? Figure-toi ([u'une bonne dame me fit,
une fois, cadeau d'un paiapluie Tout de suite je
m'amusai à en fourrer le bout dans le derrière d'un chien. Faut bien rire un peu, pendant qu'on est jeune! « Cet enfant a de mauvais instincts », dit la bonne dame. Le hien que faisait ta mère a semé pareillement la rancune et la cruauté.
— \\i as ri\rcss(' mau^aise Moi, les fêtes, au
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contraire, m'amollissent él rangement. J'x lioiixe à l'ire et à pleurer... des sources à chaque pas (jui invitent à boire, ('/est étonnant tout ce qui peut tenir de tendresse et de pilié dans le creux de la main. M V a toujours une misère plus profonde (jue la noire. Ouand on l'a découverte et soulaeée, on est deux lois consolé. \u lem|)s de ma jeunesse et de ma prospérité, je n'eus jamais d'aventure plus mémorable que celle-ci. Elle remonte au dernier carnaval. J'errais, comme anjourd'liui, parmi les déguisés, et ma disgrâce était si récente que je me faisais l'cHet d'un déguisé moi-même, d'un déguisé en pauNre. Une femme passa. D'où venait-elley Où allait-elle, toute seule, avec son petit sac de confettis dans les bras? (ihercbait-elle fortune? On l'eût dit, à voir, dans la mêlée, son ardeur provocante? Mais elle n'était |)oint belle, elle n'était plus jeune; sa toilette claire, son chapeau à fleurs, semblaient quelqne peu prétentieux et ridicules \ussi lui faisait-on sentir cruellement l'inanité de ses avances. Je la suivis. De fjuels veux elle enveloppait les femmes qui servaient de cible aux passants! Elle implorait leur attention, leur brutalité, et ne récoltait que leur indinerence —
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Pas un d'entre eux ne radmeltait aux escarmouclies et ne se souciait de gaspiller des munitions pour elle. C'est à peine si les enfants la remarquaient, pour la tourner en dérision et la dédaigner, eux aussi, à la fin. Cependant, elle continuait de promener, à liavers la bataille, le désespoir du vaincu dont les halles ne veulent pas. De temps en temps, elle jetait à la tète d'un homme une pincée de confettis, ainsi qu'on envoie des haisers. L'homme se détournait, se secouait et ne répondait pas ou bien l'assassinait lâchement, par derrière, d'une remarque injurieuse. Une fois, je crus qu'elle allait être comblée. Un beau garçon la menaçait d'une poignée de confettis et déjà elle se pelotonnait et gloussait, comme une poule pondant des serpentins. Mais la main pleine ne s'ouvrit pas et la malheureuse repartit, si lasse, si triste, et si respectée, que je la plaignis sincèrement et qu'il me parut charitable d'exaucer son désir en prenant, dans le sac même qu'elle tenait, des confettis dont je
la saupoudrai Ah! son regard de remerciement!
Son regard de blessé à qui l'on donne à boire! Je ne l'oublierai pas plus que son aii- de gloire ensuite, quand elle rentra dans la cohue, où les victimes.
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pensai-je alors, sont plutôt celles qu'on épargne — » Le Vilain Homme ricane. « Fridolin, Fridolin,... tu as l'âme d'une chanson de Béranger !... Écoute autre chose. Tiens, ce coup de grifïe dont je porte encore la cicatrice me rappelle, à moi aussi, une journée charmante. C'était également un premier Janvier. Laissé seul à la maison, tandis que ma mère, à bout de ressources, cherchait sa vie et la mienne, je m'embêtais. Las d'attendre, je m'en allai, comme aujourd'hui, le long des baraques et des magasins. La foule m'écrasait. Des poches bourrées de cadeaux m'égratignaient la figure, des paquets me défonçaient les côtes et me faisaient des bosses au front — Rien de plus drôle!... (Ihose singulière, c'est devant ces humbles boutiques dejouets à treize et dix-neuf sous, que je me sentais les plus violentes démangeaisons de voler. Les pauvres sont coutumiers de ces aberrations et conforment timidement leurs actions à leur rang dans la société. Quoi qu'il en soit, je serrais, comme le petit Spartiate, le renard dévorant du désir sur ma poitrine et ne laissais rien voir du supplice que j'endurais. Si quelcju'un alors m'avait doinié un jouet de deux sous, j'aurais voué à ce bienfaiteur
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une reconnaissance éternelle. Ileuieusemenl, il ne se manifesta pas —
— Heureusement? Pourquoi?
— Parce qu'il aurait étoulïé en moi, et |)our toujours peut-être, le sentiment ma^niifique de la révolte. Je renliais donc, tète basse et cœur crispé, lorsque je rencontrai ma petite amie, la fdle du concierge. " \li ! dit-elle, déshéritée comme moi, à « fjuoi joucrail-on bien? » A ce moment mème,j'avisai, dans la conr de notre maison, un petit baril vide dans lequel avaient nagé des olives, sous une plaque mobile de Acrre, à la porte de l'épicier voisin. VA mon esprit s'ouvrit à une invention infernale. « Me " te désole pas, m'écriai-je, je tiens notre jouet de " l'année. » Des locataires avaient un cliat qui rôdait toujours dans les escaliers, je l'attirai sournoisement et l'enfermai dans le tonnelet. Grâce au couvercle de verre assujetti, on ne perdait aucnn mouvement de la bète. Je lâchai l'instrument de supplice à travers la cour. Après, je n'eus plus besoin d'v toucher. Le chat faisait tourner lui-même le fût, comme un écureuil sa roue. Nous nous amusâmes longtemps. A la fin pourtant, du baril défoncé, l'animal bondit, fou, et s'en-
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l'iiil, non sans ni'a\ oir |)l;iiil(' ses i^i'ilKes dans la inaiii.
— Pour l'apprendie, mécliant Thieirv.
— Oui, pour m'apprendrc que les souhaits d'une année meilleuie, iueonsidërément j^rodigués le jour où l'injustice distrihutive est la plus flagrante, la plus effrontée, que ces souhaits sonnent le tocsin aux oreilles du |)auvre et lui crient bataille !
— Ni le jour, ni les exemples que tu cites, n'ont le privilège de ces inspirations.
— Sans doute, si tu veux dire par là que tout crie bataille à l'homme depuis sa naissance. La première vision ([ue renfant a de la vie, est une vision de mêlée. As-tu observé une sortie de l'église après un baptême? Le parrain et la marraine jettent des dragées par poignées aux gamins qui se les disputent. (Kielle image initiale de l'existence va se graver sur la rétine de l'enfant témoin de cette scène! Il ne l'oubliera jamais. Au reste, |)oui'(juoi Aais-jc chercher si loin des traits édifiants? Attends ->
J>e Vilain Homme quitte sa place et, i)rofitant de l'absence momentanée d'un marchand, s'installe dans sa baraque. Puis, il crie d'une voix changée, d'une voix de camclol de bonne iiinncur :
HARAlîHAS
« Ho! les petits amis, les petits malheureux, approchez!... .le veux faire fpielque chose pour vous et
qu'il ne soit [)as dit que vous n'avez point reçu aussi
des étreimes Combien ètes-vous? »
Il les compte: « un, deux, quatre, six, huit, neuf,
DIIMA^CIIKS !• r KKTKS
dix Bon. \ oici dix jouets absolument pareils.
(Ihaciin d'entre vous doit donc ;noir le sien. C>ourez après !... «
Et il disperse les jouets sur lesquels la l)ande se précipite. Les coups pleuvent, les ruades font merveille. Au bout d'un instant, quatre enfants sur dix reviennent battus et penauds, les vêtements en lambeaux, le visage en sang et les mains vides, tandis que les six auties se sauvent avec leui' part augmentée....
«(lui, gémit h'iidolin; ces petits singes exécutent assez bien les tours (|u'ils ont vu faire! Ce sont déjà des liommes »
Mais Barabbas, qui jouit du résultat de son expérience, redouble :
« Des hommes, certes!... Tu peux même ajouter: des pauvres entre eux. »
T^g^fe^-^^-"'^^^"'
PAROLES DANS LA VALLEE
L K X X I \) . Je croirai à la philanlhropic quand k richi' donnera ses chaussures neui)es au pauS^re, au lieu de daigner lui laisser finir les -Vieilles.
El je croirai à la bonté, lorsque le même riche brisera