‹ BarabbasChapitre 26 sur 34 · LA COUVEUSE · texte numérisé non relu

LA COUVEUSE

graine de misère et de soufFrance, entre la couveuse et le lit d'hôpital, obtenus l'un et l'autre par charité, quelle destinée lamentable sera la vôtre ! Je la devine, je me la représente aisément à l'image de cette geôle vitrée dans laquelle on vous enferme, créatures de hasard et de servitude ! Vous ne sortirez bientôt de cette cage que pour en habiter d'autres, crèches, écoles, ateliers, casernes, usines, hospices, asiles, dépôts, prisons, — de la naissance à la mort. Et dans ces cages successives, on viendra vous regarder, comme on vous regarde à présent. Vous êtes les prémices d'une puériculture intensive, (l'est à peine si vous existez, légers au point qu'on vous berce du doigt, pas même comme des poupées, mais comme des oiseaux déplumés aux pattes rouges, grêles et ridées, et déjà la statistique s'acharne sur vous, les iisles de recrutement vous guettent, une exaltation patriotique salue votre sauvetage, car vous êtes l'espoir du capital et des guerres futures, et c'est pour vous manger à point qu'on vous engraisse, qu'on vous gave, petites volailles délicates !...

« Vos neuf mois révolus, on vous lendra à vos chers parents... et déjà vous aurez un casier, une inscrip-

lion au Grand Livre de la Bienfaisance; vous serez les débiteurs de la Philanthropie !

u Venus avant ternie, peut-être vous flatliez-vous d'échapper à la vie. Détrompez-vous. Des soins intéressés auront |)roloni;é d'un mois, de six semaines... ou de trente ans, votre passage sur la terre. Car, de toute façon, vous végéterez dans la désolation. \près le nid, le perchoir Savez-vous (jue je vous rendrais un fier service en brisant d'un coup de poing, la coque de votre œuf de cristal?»

Mais, à mon oreille une bouche invisible murmura :

<( Tu vois notre prison et tu ne vois pas la couveuse artificielle où toi-même tu es enfermé, dépendant, tu es grand, tu es fort, tu es homme — Tu attends des secours du dehors, tandis rpiil te suffirail d'un coup d'épaule pour faire éclater les parois de la coquille transparente dans laquelle tu n'es pas une bête moins curieuse que nous. Notre exposition, dis-tu, durera toute la vie. Cl'est de ta faute, car si tu détruisais les cages dont nous sommes menacés au sortir de celles-ci, tu mcrilcrais ce nom de Hédemj)- Icur (jiic l'Anlrc a usurpé! »

LA COUVKUSK

La l)OUche invisible a raison; il v a hirn ini |)éclié originel : le péelié du piemiei- lioninic qui s'est laissé

tiépouillei", spolier C-elui-là est cause de la misère

immémoriale qui pèse sur le monde ; eelui-là est cause que d'innombrables rédempteiu's sont morts dans les supplices pour le rachat de sa lâcheté.

Le maudit dans sa race, en vérité, ce n'est pas Cain : c'est Abel.

PAROLES DANS LA VALLEE

X C V I . i.c sigm de la croix perpétue un malentendu. Quand je me touche te front, tes épautes et te creux de t 'estomac, ce ta ^eut dire que je meurs trois fois pour une : de raison méconnue, de tassitude et de faim.

■i02 PAROLES DANS LA VALLÉE

Mais personne ne comprend.

Ou bien l'on cherche des ^eux le conifoi funèbre que je salue; ou bien l'on croit que je rabâche la Vieille histoire du CaNaire....

Comme si le ^iSlant que je suis, n 'a-^ait pas plus besoin de secours que ces morts!...

X C "^ 1 1 . Le i^ieux gardien de chantier me disait, la nuit dernière, à la lueur du brasero dont il m 'aidait lais.sé approcher :

<( Dans cette belle maison que l'on con.struit, il n 3) aura pas de lo;^er inférieur à 10000 francs, et elle en rapportera enS>iron 100000 par an à son propriétaire.

— Et à toi, en attendant, demandaife, combien rapporte-t-elle par nuit?

— Trois francs. »

PAROLES DAAS LA VALLEE

XC\)III. La parole qui' l'on i'nknd k plus .souilmt répéhr : « I! faul que tout le monde SliSIe » , est dite par les gens qui ont de quoi ^)i\>re.

X C I X . Je m 'étais contenté de charbonner sur un mur blanc ce mot : V/Vc...

Un passant a dit, derrière moi : « V/Vc quoi?... yiehei^ez... ».

J 'ai répondu : « Je m 'en garderais bien ! Il .suffit que le peuple crie : V/Vc eeei ou Yii>e cela, pour que ceci ou cela ^)i^>e, en effet... à .ses dépens! »

C. Je .suis un nuage qui pa.s.se, lourd, noir et menaçant. Où crè^erai-jeF Mieux : .sur qui?

CI. On m 'ai} a il dit : « 11 y a quelque part un entrepreneur de cinématographes qui embauche des Jjgu-

ao4 PAROLES D.\^'S LA VALLÉE

ranls pour composer ses tableaux animés. Si ràlkmcnf ^ous i^ouk'z trai^ailk'r, ifoilà ifofre affaire... ».

J'ai charbé l'endroit. Je l'aï trouvé, j'ai demandé de l'ouSfrage, on m'en a donné.

J'ai figuré dans maintes reconstitutions de crimes, d'accidents, d'attentats, de batailles.... J'ai figuré dans une réi)olte de moujicks, une charge de cavalerie, une inauguration, une catastrophe de chemin de fer, une grèi^e, la découiferte d'une imprimerie clandestine, un combat au Maroc, une exécution de terroristes/... J'ai été, le temps de changer de costume, soldat, policier, cosaque, gréi^iste, étudiant, insurgé, prêtre, chef de gare, ai^iateur, ministre.... J'ai reçu des coups et J'en ai porté. J 'ai fait celui qui se réi^olte et celui qui réprime la réiJolte. Je croyais que c'était la fn des simulacres..., mais aS)ec ce que J'a-^ais gagné à feindre, il m'a fallu encore faire semblant d'être rassasié.

Quel métier que ma V/V/...

CIL La majesté des arbres, la seule que Je reconnaisse, est inS)iolable.

PAROLF.S DANS LA VALLÉE

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On peut pis.wr dessus, on peut ks embrmcr...; un mol exprimera toujours la S)énéralion qu'ils mspirenl : l'homme crèHe, l'arbre meurt

cm. Celle ^}ers qui loul mon être aspire, porte un nom que jamais sans doute des lùi^res d'amant n'ont prononcé. . . .

Je l'appelle : La Bien-êmue.

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