II. HOMMES DE JOIE
Deux loqueteux, un jeune et un vieux, causaient au bord du trottoir, dans la boue — Le plus vieux disait :
(( C'est dommage!...
— Quoi? demanda l'autre.
— La défense, au ]Mardi-Gras et à la Mi-Carème, de jeter des cigares ou des sous par les fenêtres des grands restaurants, des cafés, des cercles....
— Oui, reprit le jeune, tombant dans le panneau. N'est-ce pas que c'était amusant? Ça faisait toujours
passer un bon moment; ça réchaulFait L'année
dernière, sur les grands boulevards, j'ai récolté dix sous, quatre cigares... et un marron! J'en ai vu trente-six cliandelles, comme si j'avais été réellement de la fête. Je ne le regrette pas. Des fenêtres d'ini restaurant chic, une joyeuse société péchait à la ligne dans la foule où j'étais perdu. Des types en habit, avec des choux -fleurs à la boutonnière, avaient une ficelle à leur canne et au bout de la licelle, comme appât, des cigares
Des mégots.
— Non, des cigares, des cigares entiers, quoi
— Les mêmes qu'ils fumaient?
— T'es couenne! Plus souvent qu'ils allaient nous offrir des cigares de cinquante ronds, avec des bagues comme à des doigts coupés ! Des goujons
d'un sou, oui, des crapulos Ils les faisaient danser
sur nos têtes, et il fallait les attraper au vol. On se bousculait, on se cognait, on faisait la friture, c'était tordant! x\près, ils nous flanquèrent des sous dans la figure. Les sous tombaient, on se précipitait, on se baissait, on se mettait à plat ventre pour les
ramasser On était piétiné, tu parles!... J'ai eu
deux doigts écrasés — Une vraie rigolade en baut et en bas !
— Fraternité, tu n'es pas un vain mot!
— Non. Quand les types eurent épuisé leur provision de sous et de cigares, ils nous lancèrent n'importe quoi, des croûtes, des vieux gants, des boutons, des épluchures, des fruits gâtés, des noyaux — Il y eut un gros bonbomme, plus soûl que les autres, qui se décbaussa et nous jeta ses souliers — Alors, on se battit pour avoir la paire — Ensuite, par émulation, des gonzesses décolletées crachèrent sur nous en criant : « Des pièces de nickel... qui en veut, en voilà ! ... »
— Il n'y en eut pas, à la fin, qui vous pissèrent sur la tète pour vous rincer la cervelle?
— T'es couenne!
— C'est dommage !
— Qu'on empêche ces réjouissances? Pour sûr!
— Oui, c'est dommage... parce que tout arrive... et que le jour serait peut-être venu où cette foule de meurt-de-faim, excitée, bafouée, provoquée, aurait donné l'assaut au restaurant, piétiné à leur tour tous les convives, confisqué à son profit le festiu, fumé les bons cigares et rendu à tout ce beau monde, en crachats plus copieux, la monnaie de ses pièces.
— Ah! ben, mon vieux, c'est loin d'avoir fini comme ça !
— Je m'en doute, mais continue... tu m'intéresses.
— Une dame du balcon ayant laissé tomber un bijou qui valait cher, son type a fait appeler les agents et leur a montré sa carte — Ah ! je te prie de croire que ça n'a pas traîné ! En deux temps et trois mouvements, ils ont déblayé le trottoir — Puis des garçons du restaurant sont venus, avec des bougies, chercher le bijou Nous, on voulait les aider
Mais le type influent a dit : » Cîomniencez par me « fourrer ces gaillards-là au bloc... et qu'on les
« fouille soigneusement » Ça fait que nous avons
passé la nuit au poste.
— Et vous n'avez eu que ce que vous méritez, conclut le Vilain Homme. Malheur! Malheur aux ramasseurs de miettes : le gâteau ne sera jamais pour
eux