III. — HOMMES DE BRONZE ET D'EGLISE
]N monsieur rasé comme un cul de singe m'aborda, l'autre jour, et me dit :
« Je ne me trompe pas Te vous ai vu quelque
part — Attendez donc — N'avez-vous pas été Homme de bronze ?
— Oui, répondis-je. Un bon poteau m'avait appris le métier et nous allumions le pingouin ensemble à la terrasse des cafés, avec des tal)leaux vivants. C'était le temps où je fréquentais les musées.
— Pour vous réchauffer?
— Non, pour m'instruire — On ne pouvait pas reproduire éternellement le groupe de Mereié : Quand
même! ou le geste du maréchal Ney, sur la place de l'Observatoire. Alors, j'allais m'inspirer des toiles de
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Protais, de Neuville, de Détaille et de Berne-Bellecour, pour renouveler et enrichir notre répertoire.
— Je me souviens, maintenant. Vous interprétiez Les Dernières Carlouchesei Gloria Victis! Superbe!
— J'étais plus jeune.
— Assis devant mon absinthe, ah! que j'aimais à vous voir défendre le drapeau, sauver la patrie, reconquérir les provinces perdues, verser le sang du dernier cuirassier, incarner la Revanche!... Les sous tombaient dans votre képi, hein?
— Oui, je me rappelle même (\u une poire y déposa, un jour, vingt francs, en disant : « Bien, mon ami, « continuez de cultiver chez nous l'amour de la « patrie et le goût des Beaux- Arts. Sursum corda ^ « nom de Dieu ! » C'est le seul moment de ma vie où il m'ait été permis de devenir agressif et provocateur, impunément. J'avais l'air, faisant la quête, le képi d'une main, le fusil de l'autre, de mendier l'arme au poing, comme un voleur de grand chemin. Je mettais aux consommateurs le patriotisme sur la gorge. Et ils s'exécutaient docilement, heureux, au fond, d'en être quittes à si bon marché et qu'on leur demandât seulement la bourse, après avoir fait sem-
LES FIGURANTS a/,!
blanldeleur deniaiider la vie. Le spectacle n'en avait que j)lus (le succès. Rassurés, les gens réclamaient l'épisode qui donnait le mieux le change à leur héroïsme sédentaire. Et de quel cœur ils récompensaient le simulateur de sa peine ! Un l)eau geste en appelle un autre. Ils faisaient le geste empressé de leurs pères, quand ceux-ci s'achetaient un remplaçant. Ainsi le public se montrait à la hauteur de la parade.
— Kh bien ! dit le monsieur, vous êtes justement l'homme que je cherche. Je suis metteur en scène poiu' cinématographes, et tous les tableaux que vous avez animés, je veux les répandre, sans fatigue pour vous, des milliers de fois. J'ai des commandes. La légende de l'Aigle m'est réclamée de tous les côtés. Je ne sais pas pourquoi je m'imagine que, rasé, coifle du petit chapeau et vêtu de la redingote grise, vous aurez tout à fait la gueule de l'Empereur. Je me la paie... cent sous par jour; et je fournis le costume. Il ne s'agit plus de ressembler à un sujet de pendule mal bronzé, à une tablette de chocolat dans son enveloppe de plomb, ou à une noix à surprise roulée dans la poudre d'or. Les enduits sont aussi malsains les uns (]ue les autres, vous l'avez éprouvé ! Ils ne lais-
sent pas respirer la peau; ils oxvdent la cafetière, quoi ! Aucun de ces accidents du travail n'est à redouter avec moi. Notre industrie est salubre et lucrative, lu elle se perfectionne tous les jours. Voici mon idée,... une de mes idées. Frédéric Masson m'a demandé des reproductions cinématographiques, pour accompagner les conférences qu'il fera jusqu'à sa mort sur l'Empire et sur l'Empereur. Eh bien! il v a un moven de les rendre plus excitantes encore. Derrière la toile, vous proférerez les paroles historiques et les légendes d'Épinal, les proclamations de Napoléon et les absurdités qu'on prête à ses soldats. Je vous entends très bien disant :
u La victoire marchera au pas de charge y>
« Une nuit de Paris réparera tout cela — •>•>
« Je ne puis vous embrasser tous, mais j'embrasse (' votre général »
« Faites donner la garde ! »
« Soldats! S'il en est un qui veut tuer son général, « il le peut : me voici ! »
« Mes amis..., le boulet qui me tuera n'est pas « encore fondu »
(c Je désire que mes cendres reposent sur les bords
<( de la Seine, au milieu de ce peuple français que <( j'ai tant aimé ! »
« Ou encore :
« Sire, ce linceul vaut bien la croix »
« Vous ne passerez pas, quand même vous seriez c< le Petit (laporal — »
« Toutes sortes de choses, enfin, que M. Masson vous soufflera.
u Mais je n'ai pas l'intention de m'en tenir là. Je rêve de vous associer à une autre entreprise. Vous n'ignorez pas que le commerce des bondieuseries tlu quartier Saint-Sulpice est dans le marasme. Il faut trouver autre chose, marcher avec le progrès et saisir l'occasion qui se présente, enfin, pour réconcilier la Science avec la Foi. Comment?
« C'est bien simple. En substituant le chemin de croix cinématographique aux froides compositions, peintures, bas-reliefs ou vitraux, dont l'art et le négoce religieux ont affligé les sanctuaires. Je veux, avant un an, que toutes les églises possèdent leur cinématographe, comme elles ont leur orgue. Les fidèles sauront s'imj)oser des sacrifices pour raviver la foi. Tous les dimanches, à la grand'messe et à vêpres, on
reproduira donc des scènes évangéliques. Le propre du temps et le propre des saints nous procurent, à cet égard, des ressources inépuisal)les. La Légende dorée va revivre, dédorée par le cinématographe, mais toujours prenante! Vous verrez, après cela, si l'on parle de fermer les églises et s'il y en a qui restent désertes, le dimanche! Les fidèles qui paient leur chaise en auront pour leur argent, et les curés feront, comme vous et moi, une excellente affaire. Au lieu de quêter pour l'entretien de l'église, ils quêteront pour acheter de nouveaux films destinés à illustrer les prêches, voilà tout. En vérité, je vous le dis, l'emblème religieux sera cinématographique — ou ne sera plus. C'est une révolution dans les exercices du culte. Les électriciens l'ont commencée en abattant les cierges; terminons-la en remplaçant le pain à chanter par l'écran sur lequel nous projetons la figure animée du Christ, tlont on ne pouria plus nier la présence réelle dans l'hostie.
— Et quel rôle me réservez-vous dans ces spectacles? demandai-je.
— Celui du Christ, si vous voulez A moins
que vous ne préfériez faire Barabbas
— Ah! non! Merci! Il y a assez longtemps que Jésus vit de sa mort ! Une représentation à notre bénéfice commun sera la première à laquelle je participerai depuis dix-neuf cents ans ! »