‹ Barbey d'Aurevilly et la MédecineChapitre 10 sur 44 · F, LAURENTIE. Op. cit, p · texte numérisé non relu

F, LAURENTIE. Op. cit, p

Dore

peine transformées ou embellies, figurent dans LEperolée comme dans tous les romans ou les contes de Barbey, et les font si pathétiques. C'est à elle que le romancier catholique doit d’avoir eu le sentiment direct de la présence et de l’action du diable dans le monde, C’est à elle qu ’il doit son goût des aventures héroïques et l’exaltation toujours jeune de sa magnifique imagination. La grand’ mère, d’ailleurs, pleine de fougue en toutes choses, était follement j joueuse, capable de tout perdre pour satisfaire cette passion, alors si répandue dans son Cotentin. Pour comprendre tout ce qu’il ÿ a de superbe, de passionné, d’indompté, dans la vie du petit-fils, comme de vivant dans son art, il faut connaître la grand'mère. Elle lui a donné le sens et la vision du grand et elle lui a transmis bien des gouttes de son sang ardent.

« La mère de Barbey d’Aurevilly (M'° Ango) scandalise rétrospectivement les mijaurées provinciales. Les bonnes langues du pays disent qu ’elle avait une SA PR de langage. Faut-il,

de la jalousie locale Que une SE trop intelligente? Élle avait sans doute de trop pittoresques trouvailles de style... D’Aurevilly aurait eu alors de qui tenir, et cet artiste à qui les mots ne donnaient point d'effroi aurait été, dès son enfance, habitué par sa mère à n’en pas concevoir. Physiquement, il lui ressemblait beaucoup. Et n’ayait-elle pas, elle aussi, l’habitude des toilettes légèrement surannées? Sous le Second Empire, elle portait encore le turban cher à à Mr de Staël. »

Barbey d’Aurevilly a souvent parlé de sa mère avec émotion. En septembre 1856, réconcilié avec son père, il se rend à Saint-Sauveur-le-Vicomte, et il écrit à Trébutien: « Mes parents m'ont reçu... comme vous le pensiez, mon ami. Mon père qui a une belle vieillesse, et que Léon m'a complètement ramené, est très aimable, très doux, très discret, d’une paternité vraiment touchante. Ma mère. ah! ma mère, elle s’anime pour zxoi encore et cela me touche jusqu'aux larmes; mais, mon ami, ce n’est même plus un débris d'elle-même. Ce n’est plus même son cadavre, oublié sur le bord de sa tombe; — le cadavre de ce qu’elle fut serait une chose imposante et belle! et beauté, intelligence, sentiment, feu de la vie, tout est fini, tout a disparu! Je l'avais laissée magnifique de sa double supériorité physique et morale, je n’ai plus retrouvé qu’une paralysée (elle l'est : vous savez que je suis médecin), avec le regard vide et béant, la difficulté de parler, l’horrible stupeur des

paralytiques. Oh! cela a été bien affreux pour moi. L’abbé m'avait prévenu, mais la surprise et le déchirement n’ont pu m'être évités. L’imagination, d'ordinaire d’un élan qui dépasse les choses, a été battue et trompée par la réalité. Le cœur n’est pas mort cependant, dans ce pauvre et cher débris si saint pour moi. Elle m’a reconnu. Je l’ai galvanisée, et j'allume encore de temps en temps une pointe de diamant dans ces grandes prunelles ternies où il en brillaït des mines tout entières, embossées des mille feux de l’esprit et du sentiment. Mon ami, j'ai pleuré sur son sein plus amèrement que sur son tombeau. Ils ont cru (car mon père se fait illusion) que c’était de joie. Tant mieux! Mais moi je sentais mon cœur.

« Je ne croyais pas tant aimer ma mère. Je ladaurais mais la vie avait tant joué sur moi! Il y avait tant d’années de tombées muettes entre nos deux cœurs, que je ne me croyais plus si fils! Rien ne meurt donc en votre ami, mon cher Trébutien? Les impressions que je ressens près de cette ruine qui fut une chose si superbement organisée m’apprennent des sentiments que je ne me dote plus. Ma pauvre mère! Ma pauvre mère!

« Je reviendrai souvent sur ce triste sujet avec vous. Je ne puis m'’apprivoiser à l’idée de ma mère ainsi. C’est là ce qui encrêpe mon voyage, lequel, sans s cela, serait assez doux — oui, doux, mais triste‘. »

Elle est très belle, cette lettre qui nous montre Barbey d’Aurevilly « si fils », selon son émouvante expression. En la lisant, nous aussi, nous « sentons son cœur ». Aussi bien, il faut le dire en passant, puisque ce n’est pas l’objet de cette thèse, la personnalité de Barbey d’Aurevilly, à l’étudier attentivement, du point de vue humain, est extrêmement attachante. De son vivant, du reste, il a eu de nombreux amis. Il les méritait, par son cœur qui égalait son talent. Deux pensées de lui en sont la preuve : « dans les choses où le cœur n’est pas, la main n’est jamais puissante », et celle-ci : « le talent est un tas de coups reçus dans le cœur ». Comme les grandes pensées, ces deux-là sont venues d’un cœur façonné, même à son insu, comme celui

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