Lettres à Trébutien. Tome II, p
de tout homme supérieur, par la main d’une mère admirable. ee au ù
” Du point de vue médical, il faut retenir et relire cette magnifique lettre de Barbey d’Aurevilly sur sa mère. La description de la paralysie a la netteté d’une observation : « regard vide », ou du moins « prunelles ternies », « difficulté de parler », « horrible stupeur », c’est assez pour que nous posions rétrospectivement le diagnostic d’hémiplégie. « Le cœur n’est pas mort cependant », Barbey d’Aurevilly l’a entendu battre en « pleurant sur le sein » de sa « pauvre mère ». En effet, les hémiplégiques, par athérome et hypertension, présentent un degré assez élevé d’éréthisme cardiaque, lequel ne peut manquer de frapper même une oreille qui ne sait pas ausculter. Cela, en dehors de toute image sentimentale qui s’ajoute ici.
M” Barbey, plus jeune de deux ans que son mari — elle était née le 25 avril 1787 — le précéda de quelques années dans la tombe. Elle avait d’ailleurs soixante-neuf ans quand son fils la trouva paralysée. Sa longévité a donc encore été respectable.
Il est un mot, dans la lettre de Barbey d’Aurevilly, qu’il faut encadrer soigneusement : & VOUS SAVEZ QUE JE SUIS MÉDECIN ». N'est-ce qu’une boutade?.. Pourtant, Barbey a pris soin de souligner lui-même : « je n’ai plus retrouvé
qu’une paralysée », et il insiste dans une parenthèse : « (elle l’est : vous savez que je suis médecin) ».
Or, ce n’est pas la première fois que ce mot vient sous la plume de Barbey d’Aurevilly. Dans une lettre précédente à Trébutien (14 mars 1853), il met en garde son ami contre les effets nocifs du thé : «... Défiez-vous du thé, n’en faites pas abus. Je suis médecin. C’est de là (du thé) que viennent vos insomnies. Sur les natures aussi nerveuses que vous, il peut produire les plus mauvais, les plus menaçants phénomènes. Il ravagerait tout autant que l’opium. Et surveillez-vous! Je ne sais pas la quantité que vous prenez, mais je suis bien sûr qu’avec cette nature éminemment excitable et excitée, peu de chose, quelques gouttes peuvent vous pincer et vous tordre comme une corde de harpe dans le feu. On meurt, mon cher, de prendre trop de thé, comme de prendre trop de chocolat et de café. Des expé-
riences ont été faites en Angleterre, et on a même le temps que peut durer un homme à ce régime. Or, la quantité des choses se mesure à la force relative du sujet, et vous, vous êtes un organisme inoui de sensibilité, et la sensibilité est une fière cause de destruction. Prenez garde, cher ami! Ce n’est pas chrétien (ce mot n'est-il pas le grand mot pour nous?) de se faire mal et de dénemies sa vie ainsi. Renoncez au thé et vous dormirez'. »
Ainsi donc, à trois ans de Rs (1853-1856), Barbey d’Aurevilly affirme : « Je suis médecin », « Vous savez que je suis médecin ». Dans quel sens exact faut- il entendre et jusqu’à quel point faut-il admeitre un dire aussi catégorique? Sans doute, Barbey d’Aurevilly n’a pas fait des études qui auraient pu lui conférer un titre médical officiel, celui de docteur ou d’officier de santé. Il est non moins certain qu’il possédait une culture médicale beaucoup plus étendue que la moyenne même des personnes instruites, et en tout cas que la plupart des écrivains cantonnés dans le domaine de la littérature proprement dite. Exception faite, bien entendu, des docteurs en médecine qui occupent une place brillante et de plus en plus importante dans les lettres contemporaines.
Le 16 novembre 1829, Barbey d’Aurevilly s'était fait inscrire à la Faculté de Droit de Caen. Le 22 juillet 1833, il soutint sa thèse de licence sur Les causes qui suspendent le cours de la prescription. H vécut à Caen pendant près de quatre ans. Le 20 décembre 1930, une plaque commémorative fut apposée sur la façade de la maison où il avait sa chambre d'étudiant, 2, place Malherbe.
Que, pendant son séjour à Caen, Barbey de ait suivi quelques cours à l’Ecole de Médecine de ceite ville, qui continua la Faculté d'avant la Révolution, la chose est possible, d’autant plus qu’il n’était pas sans savoir qu’un de ses ancêtres avait été professeur royal de médecine dans cette Faculté. Curieux comme il l'était de tout ce qui touchait à sa famille, Barbey d’Aurevilly aura sans doute tenu à connaître l'Ecole où avait professé son aïeul, S'il alla s’asseoir parfois sur les bancs de l'Ecole de Médecine de
d. Lettres à Trébutien. Tome I, p. 29.
Caen, il n’y vint pas, du moins, en profane totalement étranger aux choses médicales.
Nous avons vu que Amédée Ango, le grand bailli du Cotentin, avait eu deux filles, dont l’une est la mère de Barbey d’Aurevilly. L’autre, l’aînée, épousa Jean-Louis-François Pontas du Méril, originaire de Cherbourg, médecin, maire de Valognes. Or, c’est chez son oncle du Méril que Barbey d’Aurevilly, enfant, allait passer ses vacances à Valognes. C’est là qu’il se lia d’une amitié étroite avec son cousin Edelestand du Méril, de sept années plus âgé que lui — amitié qui ne devait finir qu'avec la mort d’Edelestand (30 mai 1871), lequel laissa une rente viagère à Barbey d’Aurevilly.
Nous savons, par maints passages de la correspondance de Barbey d’Aurevilly, quelle fut l'influence d’Edelestand du Méril sur sa formation intellectuelle. Nous le savons par la dédicace des Historiens politiques et littéraires (1861), dans laquelle Barbey dit à son cousin : « Il faut que ton nom soit ici, non pour toi, grand esprit, qui n’as pas besoin d’un hommage, mais pour moi à qui tu as ouvert l'intelligence et à qui tu as donné cet amour des choses de la pensée, le seul sentiment qu'il y ait sur la terre qui ne nous fasse pas souffrir. Quelle qu'’ait été ma vie, et qui sait? les torts de ma vie, tu n’en as pas moins toujours été pour moi la moitié de mon sang, puisque tu es le fils de la sœur de ma mère, et partout où la destinée m'’ait poussé, elle ne m’a jamais effacé cette allée du jardin de Valognes où je me promenais, à treize ans, entre toi, jeune homme, et ta sœur; et de soleil, comme dans cette allée, je ne crois pas en avoir revu de plus beau. »
Ces lignes traduisent l’enthousiaste amitié de Barbey d’Aurevilly pour son cousin. « Tu m’as ouvert l’intelligence », on ne saurait négliger ce mot, écrit François Laurentie. « Longtemps, ajoute-t-il, Jules Barbey considéra le jeune savant (Edelestand du Méril devait s’illustrer par des travaux philologiques) comme son maître et rechercha avant tout son patronage. »
Tous les biographes de Barbey d’Aurevilly ont signalé