Lettres à Trébutien. Tome I, p
2. M, B.-L. Doyon, retraçant l’histoire des amours platoniques de Barbey d’Aurevilly avec « L’Ange blanc » (M”° de Bouglon) a AL Barbey « one ntiplore >. C’est une thèse discutable... En réalité, B. d’Aurevilly était un grand timide, que paralysait un certain amour-propre normand,
rencontré la vieille pauvresse à qui j'avais donné à l’église. Je l’ai arrêtée. Elle m'a dit qu’elle avait quatre-vingtquatorze ans. Elle est encore solide et droite, mais n’a pas un cheveu sous sa coiffe d’aucun côté; les yeux sont rouges, mais le regard acéré; et de grandes plaques de couperose marbrent son teint pâle. « Les yeux ne vont plus! », m’a-t-elle dit avec cet accent valognais qui allonge les mots et les écrase, mais qui pour moi est une musique. Je lui ai demandé si elle se rappelait le maire’ de sa ville qui s’appelait M. du Méril. « Que vère! », nva-t-elle répondu. Eh bien! lui ai-je fait, regardez-moi, je suis son neveu. »
1. M. Ronchail, dans « Valognes. L'époque contemporaine », donne la liste des maires de Valognes. Il mentionne « Pontas-Duméril >» d’abord en 1808.
Sous la Restauration, le médecin devint « M. du Méril ». Il fut nomïné maire par ordonnance royale du 10 septembre 1817 et installé le 30 novembre suivant. Il succédait à M. du Mesnildot.
Du Méril resta maire de Valognes jusqu’à sa mort (26 mars 1826). En reconnaissance des services rendus, le Conseil municipal vota l’érection d’un monument aux frais de la ville. Mais ce monument ne fut jamais érigé. L'autorité départementale et royale s’y opposat-elle, de peur que la cérémonie d’inauguration ne fût l’occasion d’exalter les opinions « libérales >» du médecin philosophie ?.…. N'oublions pas que l’on était sous les dernières années, les plus intransigeantes, de la Restauration bourbonnienne.
On ne trouve, dans Barbey d’Aurevilly, aucune allusion à ces événements. Cependant, la sévérité avec laquelle, à plusieurs reprises, il s’est exprimé sur le compte des Bourbons, notamment sur leur ingratitude, n’est peut-être pas absolument sans rapport avec ces faits de petite histoire personnelle et locale.
Du Méril ne fut pas seulement maire de Valognes, mais aussi conseiller général de la Manche. A partir de 1817, il assista régulièrement aux sessions du Conseil général et présida celles de 1820 à 1825. Aux Archives de la préfecture de Saint-Lô, on n’a -conservé aucun discours de lui.
Lors de la session d’août 1826, le préfet de la Manche prononça en ces termes l’éloge funèbre de M. du Méril :
« Un d’entre vous qui se distinguait particulièrement par ses honorables sentiments a été frappé par une mort inattendue. Les regrets des gens de bien, les vôtres, messieurs, ceux des habitants d’une ville dont il administrait les intérêts avec un zèle égal à son dévouement, l’ont suivi dans la tombe... »
C'était plutôt bref. Pour des raisons que l’on devine aisément, Je préfet ne tenait pas à insister.
Le procès-verbal qui rend compte de cette séance ajoute (21 août 1826, p. 506) :
« Le Conseil général partage vivement les regrets exprimés par M. le Préfet sur la perte de M. du Méril; justé appréciation de ses talents et de ses lumières, le Conseil général l’appela plusieurs fois à l’honneur de présider. »
Voilà tout ce que nous avons pu savoir du rôle joué par Pontas du Méril au Conseil général de la Manche.
Se promenant dans Valognes, il écrit :
€ J'ai battu le pavé et suis allé partout où j'avais senti et vécu fortement autrefois. Les rêves de ma jeunesse marchaïent autour de moi sous les nuages... »
Et enfin ce regard des yeux et ce cri d’un cœur brisé sur le passé :
« …Allé revoir, par-dessus le mur du jardin, l’hôtel (maintenant vendu) de mon oncle Du Méril... où... mais la parole est impuissante à enserrer l'infini de ces premières émotions de la vie. Laissons cela. »
Ces lignes sont suffisamment éloquentes.
Il y a un autre témoignage, celui de Charles Buet. Dans son livre d’Impressions et souvenirs, il nous dit que Barbey d’Aurevilly parlait volontiers de son oncle, le médecin ‘ et maire de Valognes :
« Barbey d’Aurevilly avait passé le siège à Paris. Son cousin, Edelestand du Méril, exigea qu’il partit dès les premiers jours de la Commune. « Tu serais trop en danger ici », lui dit-il. Ce fut la dernière marque de tendresse de celui que M. d’Aurevilly ne devait plus revoir et qui lui en avait donné tant. Edelestand du Méril mourut le 30 mai 1871. Il était malade quand son cousin le quitta, et celui-ci avait consenti à grand’peine à se séparer de lui. Pendant les tristes jours du siège et du bombardement, ils passaient presque toutes leurs soirées l’un avec l’autre... :
« (Barbey d’Aurevilly) fixa sa demeure à Valognes, ville chère à son enfance aussi. C'était là qu’habitait la sœur de sa mère, M” du Méril. « Il y a quelque chose dans cette tête-là », disait son oncle M. du Méril, en lui mettant la main sur le front. A soixante-dix ans de distance, M. d’Aurevilly répétait encore ces paroles avec émotion : « Mon oncle m'aimait tant! », ajoutait-il »'
Ce témoignage de Charles Buet, qui a connu intimement Barbey d’Aurevilly, est précieux. Il établit, d’une manière irréfutable, ce que nous avions pressenti, l’affection profonde du médecin Pontas du Méril pour son neveu Jules Barbey d’Aurevilly. Seulement, quand il s’agit de deux personnalités aussi fortes, celle du médecin philosophe et celle