‹ Barbey d'Aurevilly et la MédecineChapitre 17 sur 44 · Ch. BUET, op. cit., p · texte numérisé non relu

Ch. BUET, op. cit., p

du jeune adolescent précoce, qui dit affection, dit secrète admiration mutuelle, et dit également influence de Voncle sur le neveu.

« Il y a quelque chose dans cette tête-là. » Pontas du Méril, avec son regard pénétrant, sa perspicacité de clinicien, avait deviné le génie naissant de Barbey d’Aurévilly. « Mon onele m’aimait tant », répétait l’écrivain devenu vieux. Mais les hommes, quand ils sont avant tout des intellectuels, comme devait l’être le médecin de Valognes, n’aiment « tant » que ceux qui, peu où prou, épousent leurs idées... Chez les hommes supérieurs, l’amitié ou l'affection est toujours à base intellectuelle. : |

Quelles preuves avons:nous de l’influence de Pontas du Méril sur son neveu? Des preuves directes, encore une fois, très peu. Au demeurant, Barbey d’Aurevilly est fier et soupconneux. Quand il se sent en sécurité, il parle avec complaisance de lui-même où de ses proches.

À évoquer certains souvenirs de la vie de son oncle, il devait éprouver une certaine gêne, faite d’un sentiment de respect. Il n’ignorait pas ses opinions philosophiques. Il n'ignorait certainement pas son passé, et l’adhésion à la Loge l'Unité Militaire, et l’acquisition des biens ecclésiastiques. Il était gêné, et cela lui fait honneur, car il tenait à ce que fût respectée la mémoire de son oncle. Il était gêné, enfin, dans ses sentiments intimes, dans ses convictions de catholique revenu à l'Eglise, d'autant plus qu’on peut se demander, non sans de sérieuses raisons, si, à l’origine de la crise religieuse qui éloigna Barbey d’Aurevilly, jeune homme, du catholicisme, il n’y a pas eu l’influence philosophique du médecin matérialiste de Valognes.

C’est évidemment un problème d’ordre purement psychologique. Nous l’indiquons ici, car, jamais encore personne, à notre connaissance, n’a tenté de le résoudre, en se référant aux relations de Barbey d’Aurevilly avec son oncle du Méril. s

Pour rester sur le terrain médical, il y a tout lieu de penser que, curieux des choses intellectuelles et grand liseur comme ïil le fut toute sa vie, Barbey d’Aurevilly aura cherché, dès son adolescence, à assouvir sa curiosité en dévorant les livres de son onele. Les ouvrages de méde-

cine devaient exercer sur lui, qui fut toujours l’amant du mystère, un attrait puissant. Quel adolescent, d’ailleurs, n’a fouillé la bibliothèque d’un père ou d’un oncle méde- cin?.… C’est là, sans nul doute, l’origine et l’explication de l’incontestable culture médicale de Barbey d’Aurevilly. Quand il écrira à Trébutien : « Je suis médecin », il songera plus ou moins aux livres de médecine qu’il aura dévorés à Valognes. Il songera aux conversations entendues à la table de son oncle, aux histoires contées par ce dernier. Il songera aux cas étranges, aux phénomènes de tératologie, pour lesquels le médecin Pontas du Méril devait avoir une prédilection spéciale. Ce n’est pas impunément qu'il avait fait partie d’une Loge maçonnique, en un temps où les questions de magie, d’occultisme, de démonologie tenaient une place considérable dans les préoccupations des affiliés de la Franc-Maconnerie.

Lorsque, plus tard, Barbey d’Aurevilly parlera de Bærhaave, de Van Helmont, de Pinel, de Cabanis, de Broussais’, avec une compétence et une précision peu communes chez les littérateurs de sa génération, lorsqu'il s’attardera à des détails d’anatomie et de physiologie qui révèlent une connaissance certaine, exacte, de ces sciences avec lesquelles les écrivains sont généralement peu familiers, à moins qu’ils ne soient eux-mêmes médecins, il n’aura qu’à se rappeler, avec sa « mémoire infernale », ses lectures et ses conversations de Valognes.

Ce ne sont pas là de simples hypothèses. Que Barbey d’Aurevilly ait été initié aux choses de la médecine par son oncle?, nous n’en voulons pour preuves, dans son œuvre elle-même, que certains récits qui se rapportent à Valognes, ou qui s’y passent. La personnalité de Barbey est intimement liée à ses écrits. Elle en est le prolongement histori-

1. Voir plus loin « Annexes » : Barbey d’Aurevilly, écrivain médical.

2. Et que la personnalité médicale de Pontas du Méril fut forte et originale, ceci en est un autre indice : il fut élu adjoint-correspondant de l’Académie de Médecine, le 5 avril 1825, pour la section de médecine. Le renseignement nous a été aimablement communiqué par M. le D' Maurice Genty, bibliothécaire de l’Académie de Médecine. Malheureusement, une simple mention au Bulletin est la seule trace qui existe de cette élection,

que et quasi-physique. Ce n’est pas seulement le style qui est l’homme. Il faut d’abord appliquer à Barbey d’Aurevilly les principes que lui-même a formulés, quand, intitulant à dessein ses livres de critique : Les ŒUVRES ET LES Hommes, il se refuse à séparer l’homme de l’œuvre.

« Tout livre, dit-il, est l’homme qui l’a écrit, tête, cœur, foie et entrailles. La critique doit donc traverser le livre pour arriver à l’homme, ou l’homme pour arriver au livre, et toujours clouer l’un sur l’autre. ou bien, e’est qu’elle manquerait de clous! »

Il écrivait un jour à M'° Read, ces lignes qui ont leur application ici :

« Je me soucie peu de la gloire des biographies. La mienne est dans l’obscurité de ma vie. Qu'on devine l’homme à travers les œuvres, si on peut. J’ai toujours vécu dans le centre des calomnies et des inexactitudes biographiques de toute sorte, et jy reste avec le bonheur d’être très déguisé au bal masqué. C’est le bonheur du masque, qu’on n’ôte à souper qu'avec les gens qu’on aime. »

Barbey d’Aurevilly s’y entendait à arracher leur masque à ceux qu'il étudiait. Il lui fallait dévisager ses gens. Il tenait à connaître leur portrait physique et physiologique. Et l’on sait s’il fut un grand peintre de portraits!

Possédons-nous celui de son oncle Pontas du Méril? Sans pouvoir garantir une absolue identité, tout nous porte à croire que Barbey d’Aurevilly a peint son oncle sous les traits du D' Torty, en tête de la troisième nouvelle des Diaboliques : LE BONHEUR DANS LE CRIME. On s’en persuadera comme nous en lisant attentivement cette page :

Dans ce temps délicieux, quand on raconte une histoire vraie, c’est à croire que le diable a dicté…

« J'étais un des matins de l’automne dernier à me promener au Jardin des Plantes, en compagnie du docteur Torty, certainement une de mes plus vieilles connaissances. Lorsque je n'étais qu’un enfant, le docteur Torty exerçait la médecine dans la ville de V..; mais après environ trente ans de cet agréable exercice, et ses malades étant morts, — ses fermiers comme il les appelait, lesquels lui avaient rapporté plus que bien des fermiers ne rapportent à leurs maîtres, sur les meilleures terres de Normandie, — il n’en avait pas repris d’autres; et déjà sur

l’âge et fou d'indépendance, comme un animal qui a toujours marché sur son bridon et qui finit par le casser, il était venu s’engloutir dans Paris, — là même, dans le voisinage du Jardin des Plantes, rue Cuvier, je crois, — ne faisant plus la médecine que pour son plaisir personnel, qui, d’ailleurs, était grand à en faire, car il était médecin dans le sang et jusqu'aux ongles, et fort médecin, et grand observateur, en plus, de bien d’autres cas que de cas simplement physiologiques et pathologiques.

« L’avez-vous quelquefois rencontré, le docteur Torty? C'était un de ces esprits hardis et vigoureux qui ne chaussent point de mitaines, par la très bonne et proverbiale raison que : « chat ganté ne prend pas de souris », et qu’il en avait immensément pris, et qu’il en voulait toujours prendre, ce matois de fine et forte race; espèce d'homme qui me plaisait beaucoup à moi, et je crois bien (je me connais!) par les côtés surtout qui déplaisaient le plus aux autres. En effet, il déplaisait assez généralement quand on se portait bien, ce brusque original de docteur Torty; mais ceux à qui il déplaisait le plus, une fois malades, lui faisaient des salamalecs, comme les sauvages en faisaient au fusil de Robinson qui pouvait les tuer, non pour les mêmes raisons que les sauvages, maïs spécialement pour les raisons contraires : il pouvait les sauver! Sans cette considération prépondérante, le docteur n'aurait jamais gagné vingt mille livres de rente dans une petite ville aristocratique, dévote et bégueule, qui l’aurait parfaitement mis à la porte cochère de ses hôtels, si elle n’avait écouté que ses opinions et ses antipathies. Il s’en rendait compte, du reste, avec beaucoup de sang-froid, et il en plaisantait. « Il fallait, — disait-il railleusement pendant le bail de trente ans qu’il avait fait à V.., — qu'ils choisissent entre moi et l’Extrême-Onction, et, tout dévôts qu'ils étaient, ils - me prenaient encore de préférence aux Saintes Huiles. » Comme vous voyez, il ne se gênait pas, le docteur. Il avait la plaisanterie légèrement sacrilège. Franc disciple de Cabanis en philosophie médicale!, il était, comme son vieux camarade Chaussier?, de

1. CABANIS (Pierre-Jean-Georges), né à Rosnac (Charente-Inférieure), le 5 juin 1757, mort à Rueil le 5 mai 1808, fut le médecin de Mirabeau. Il a laissé un Traité du physique et du moral de l’homme. C'était un positiviste avant la lettre. « S’il est question ici, écrit-il dans la préface de son Traité, de considérations morales, c’est par rapport aux lumières qu’elles peuvent emprunter de l'étude des phénomènes physiques; c’est uniquement parce qu’elles sont une partie essentielle de l’histoire naturelle de l’homme... Ce sont de simples recherches de physiologie. »

2. François CHAUSSIER, né à Dijon le 2 juillet 1746, mort à Paris le 19 juin 1828. D’abord professeur d’anatomie à Dijon. Appelé par Fourcroy à collaborer à la réorganisation de l’enseignement de la la médecine, il rédigea le rapport présenté à la Convention qui institua les Ecoles de Santé. Professeur d’anatomie et de physiologie à Paris, il fut révoqué par la Restauration en 1822 à cause de ses opinions. Il est l’auteur de nombreux mémoires de médecine et d’une nomenclature d’anatomie.

l’école de ces médeeins terribles par un matérialisme absolu, ét comme Dubois — le premier des Dubois! — par un cynisme qui descend toutes choses et tutoierait des duchesses et des dames d’honneur d’impératrice et les appellerait « mes petites mères »; ni plus ni moins que des marchandes de poisson. Pour vous donner une simple idée du cynisme du docteur Torty, c’est lui qui me disait un soir, au cercle des Ganaches, en embrassant somptueusement d’un regard de propriétaire le quadrilatère éblouissant de la table ornée de ses cent vingt convives : « C’est moi qui les fais tous! » Moïse n’eût pas été plus fier, en montrant la baguette avec laquelle il changeaïit ces rochers en fontaines. Que voulez-vous, madame? Il n’avait pas la hosse du respect, et même il prétendait que là où elle est sur le crâne des autres hommes, il y avait un trou sur le sien. Vieux, ayant passé la soixante-dizaine, mais carré, robuste et noueux comme son nom, d’un visage sardonique et, sous sa perruque châtain clair, très lisse, très lustrée et à cheveux très courts, d’un œil pénétrant, vierge de lunettes, vêtu presque toujours en habit gris ou de ce brun qu’on appela longtemps fumée de Moscou, il ne réssemblait ni de tenue ni d’allure à messieurs les médecins dé Paris, corrects, cravatés de blanc, comme du suaïre de leurs morts ! C'était un autre homme. Il avait, avec ses gants de daïm, ses bottes à forte semelle et à gros talons qu’il faisait retentir sous son pas très ferme, quelque chose d’alerte et de cavalier, et cavalier est bien le mot, car il était resté (combien d’années sur trente!), le charivari boutonné sur la cuisse, ét à cheval, dans des chemins à casser en deux des Centaures, — et on devinait bien tout cela à la manière dont il cambraït encore son large buste, vissé sur des reins qui n’avaient pas bougé, ét qui se balançait sur de fortes jambes sans rhumatismes, arquées comme celles d’un ancien postillon. Le docteur Torty avait été une espèce dé Bas-de-Cuir équestre, qui avait vécu dans les fondrières du Cotentin, comme le Bas-de-Cuir de Cooper dans les forêts de l’Amérique. Naturaliste qui se moquait, comme le héros de Cooper, des lois sociales, mais qui, comme l’homme de Fenimore, ne les avait pas remplacées par l’idée de Dieu, il était devenu un de ces impitoyables observateurs qui ne peuvent pas ne point être des misanthropes. C’est fatal. Aussi l’était-il.

1. Antoine Dugois, né le 18 juin 1756 à Gramat (Lot), mort à Paris le 30 mars 1837. Elève de Desault, professeur au Collège des Chirurgiens en 1791, suivit Bonaparte en Egypte. Il se spécialisa dans les accouchements et fut lun des plus remarquables cliniciens de son temps. C’est lui qui assistait l’impératrice Marié- Louise à la naissance du roï de Rome. Comme la présentation était défectueuse, Dubois réclama une consultation. Napoléon lui répondit : « Si la demande n'était faite par un autre, c’est vous, monsieur Dubois, que jenverrais chercher... » Et Puboïs rést& seul pour l’accouchement. Professeur à la Faculté de Paris, il fut, comme CHAR destitué en 1822. Son fils a également laissé un mom én médecine.

Seulement il avait eu le tempE. pendant qu'il faisait boire la boue des mauvais chemins au ventre sanglé de son cheval, de se blaser sur les autres fanges de la vie. Ce n’était A US un misanthrope à lAlceste. Il ne s’indignait pas vertueusement. Ii ne s’encolérait pas. Non! il méprisait Fhomme aussi tranquillement qu’il prenait sa prise de tabac, et même il avait autant de plaisir à le mépriser qu’ à la prendre.

« Tel exactement il était, ce docteur Torty, avec lequel je

me promenais. »

Reprenons et soulignons quelques-uns des traits de ce magistral portrait, qui nous semble bien être celui du méde- cin du Méril. Barbey d’Aurevilly n’était, dit-il, « qu'un enfant », lorsque le D° Torty exerçait la médecine à V... Cette initiale désigne à coup sûr Valognes, la « petite ville aristocratique, dévote et bégueule », dont il est parlé quelques lignes plus loin .

« Espèce d’homme qui me plaisait beaucoup à moi », — mais nous savons que Barbey aimait et admirait son oncle.

Valognes aurait parfaitement mis le D' Torty « à la porte cochère de ses hôtels, si elle n'avait écouté que ses opinions et ses antipathies. »

Nous avons vu, en effet, que Pontas du Méril était d’opinions avancées, qu'il avait représenté le Tiers-Etat à l’Assemblée locale instituée par Necker, qu’il avait fait partie d’une Loge maçonnique. Cela ne devait certainement pas être du goût des « aristocrates, dévots et bégueules » dè la petite ville.

« Il fallait, disait avec cynisme le D' Torty, qu’ils choisissent entre moi et l’Extrême-Onction. » Et voilà qui explique les sentiments, avant tout faits d’estime professionnelle, de Valognes pour Pontas du Méril, qui devait être un grand médecin et une personnalité supérieure — « médecin dans le sang et jusqu'au bout des ongles, et fort médecin, et grand observateur, en plus, de bien d’autres cas que des cas simplement physiologiques. »

Quelques-uns de ces cas, observés par le sagace bonhomme, et racontés par lui devant Barbey d’Aurevilly enfant ou adolescent, ne formeront-ils pas le sujet de ces audacieuses Diaboliques, dont l’auteur avouait qu’elles sont

plus humaines encore que diaboliques? « Ces histoires sont malheureusement vraies. Rien n’en a été inventé. On n’en a pas nommé les personnages : voilà tout! On les a masqués, et on a démarqué leur linge'.… »

Et Barbey d’Aurevilly explique et justifie sa manière : « …L’alphabet m’appartient », disait Casanova, quand on lui reprochait de ne pas porter son nom. L’alphabet des romanciers, c’est la vie de tous ceux qui eurent.des passions et des aventures, et il ne s’agit que de combiner, avec la discrétion d’un art profond, les lettres de cet alphabet. »

En composant le portrait du D° Torty, Barbey d’Aurevilly a combiné « avec la discrétion d’un art profond ». Mais avec ce que nous savons du médecin de Valognes et ce que Barbey nous dit du D' Torty, « certainement une de ses plus vieilles connaissances », il nous semble maintenant reconnaître et posséder « exactement » notre personnage, Car comment aurait-il pu connaître aussi intimement, vers la quinzième année, un médecin du caractère : de Torty, s’il n’avait été de sa famille?

Il est toutefois une différence entre Torty et du Méril : ce dernier n'était pas venu « s’engloutir à Paris »; il est mort à Valognes en 1826.

Complétons ce portrait par quelques réflexions cueillies au cours du récit : Un bonheur dans le crime.

« Le médecin est le confesseur des temps modernes, fit le docteur avec un ton solennellement goguenard. Il a remplacé le prêtre, monsieur, et il est obligé au secret de la confession comme le prêtre. »

Ce qui n’empêche pas le D' Torty de raconter son histoire. Comme son interlocuteur s’in”*:ne de l’effroyable désordre que représente dans la création le bonheur de deux criminels :

« C’est un désordre ou c’est un ordre, comme il vous plaira, répondit le D° Torty, cet athée absolu et tranquille aussi, comme ceux dont il parlait, mais c’est un fait. »

Plus loin, il ajoute, à propos des deux personnages de la nouvelle, qui sont des assassins heureux :

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