Lettres à Trébutien. Tome I, p
Le
évuquent si nettement l'influence redoutable du « démon de midi »?
Ecarlate ou bleu, c’est toujours la hantise du sang qu’on découvre dans l’Ensorcelée. « Vous ne savez pas, Jeanne de Feuardent (lui dit la Clotte, type d’ancienne courtisane des milieux aristocratiques), vous ne saurez jamais, vous qui avez été forcé d’épouser un vassal de votre père, ce que c’est que l’amour de ces hommes qui, autrefois, les” maîtres des autres, et qui se vantaient que la couleur du sang de leurs veines n’était pas la même que celle de notre sang. » : qu
Dans le livre intéressant conascré à celui qu’il appelle de ce beau nom très juste : « le Walter Scott normand », M. Henry Bordeaux écrit : |
« Barbey d’Aurevilly excelle à suivre le mouvement d sang dans les artères. Voyez le rouge qui envahit Jeanne Le Hardouey l’Ensorcelée et qui dévore « cette chair lumineuse de roses fondues et devenues fruit sur des joues virginales, cette perle de fraîcheur des filles normandes près
Les sens (alors) saisis dans la partie tournée vers le monde visible par le charme magique qui frappe tout ce qui est extérieur dans l’homme, semblent fermés au dehors et n’avoir plus de rapport avec le cerveau. Ils s’ouvrent au dedans... et dépendent pour leurs opérations du ganglion semi-lunaire…. Ils sont comme sa bouche. Il est pour eux comme l’estomac, qui reçoit et digère tout ce qu’ils lui apportent. Dans le sommeil, le goût et l’odorat d’abord, puis la vue et l’ouïe s’unissent, se concentrent et forment comme un sens unique et général placé autour de l’œsophage et de l’épigastre et qui n’a plus besoin pour percevoir les objets d’un organe particulier. C’est à l’aide de ce sens général que l’homme distingue l’eau magnétisée de celle qui ne l’est pas, qu’il sent la corruption dans la profondeur de la terre et pénètre les mystères de l’homme, son semblable, et ceux du règne minéral, végétal et animal... ‘
Mais le plexus solaire n’est qu’un centre relatif auquel se rattachent seulement les organes et les fonctions de la vie inférieure. Oz le mouvement commencé ne s’arrête plus; des abîmes de la vie, il monte à des régions supérieures. Nouvelle crise. Le mouvenent s’étend à cette partie du système ganglionnaire qui a pour cercle tout le système du nerf sympathique avec ses ramifications dans le torse et pour centre le plexus cardiaque. De même que le tronc renferme les intestins, ainsi le système du nerf sympathique renferme les nerfs intestinaux qui prennent de lui leur point de départ. Donc, unité plus haute et plus large. Les somnambules arrivés à ce point, voient quelquefois le plexus cardiaque, et par un regard intérieur, distinguent les filets blancs et massifs de ce tissu nerveux...
Mais l’union la plus haute n’est pas accomplie. Les naissances
de laquelle la plus rare nacre des huîtres de leurs rochers semble manquer de transparence et d'humidité. » Voyez la rougeur d’Aimée de Spens (le Chevalier des Touches) au seul prononcé du nom qu’elle a sauvé au prix de sa pudeur...! »
On trouve encore dans l’Ensorcelée des pages bien curieuses relatives à la magie, aux secrets, que conservaient de temps immémorial et se itransmettaient, comme les nomades du désert, des pâtres errants dans les campagnes du Cotentin. La scène du miroir enchanté, dans lequel un de ces pâires fait « apparaître » devant Le Hardouey, halluciné, l’image de sa femme et de Jehoël de la Croix-Jugan, semble l'illustration d’un traité de cristallomancie.
Le Prêtre marié, paru d’abord en feuilleton dans Le Pays en 1865, nous ramène aux préoccupations directement médicales de Barbey d’Aurevilly. Jean Gourgue, dit Sombre-
de la vie vont:se concentrer davantage. A travers des oscillations profondes, l’homme va arriver au plus haut degré de veille intérieure — à la clairvoyance, proprement dite. Le centre de tout ce mouvement n’est plus dans le plexus du cœur, mais dans le cerveau. L’homme, dans cet état, voit dans l’intérieur du corps les régions intérieures comme dans un crépuscule; les régions moyennes dans une clarté parfaite; les régions supérieures dans une lumière qui leur est propre. Les sens retournent à leur place, mais la lumière qui éclaire l’œil vient du dedans. Il voit, par une vision centrale et en esprit, qui est à elle-même sa propre lumière. Voir et connaître, pour lui, même chose. Il s’attache à l’essence au lieu de saisir les objets; il est saisi par eux. Et ce caractère se retrouve dans les fonctions de la volonté. Tous les actes ont le caractère de l’inpiration. La lutte finit par une crise salutaire ou par la mort.
La danse des lumières. Goërres (354). Troisième volume. Parle d’une femme qui voyait une auréole de lumière autour de la tête des personnes qui devaient bientôt mourir.
La tête, dans l’homme, dit Goërres, est affectée à l’esprit, le torse à l’âme, et le système vasculaire à la vie...
L'esprit et la vie ont un double mouvement par lequel ils montent et descendent tour à tour... L’esprit et la vie sont mis en rapport par le moyen de l’âme, de même le système ganglionnaire et le cerveau sont mis en rapport par la moelle épinière. (Disjecta Membra. Tome II, p. 32, Paris, La Connaissance, 1925.)
On trouve également dans les Dispecta Membra, des notes de physiologie, un résumé de l'Histoire de la Prostitution, des citations de Bordeu, de Winslow et de Riolan. Autant de preuves de la culture médicale de Barbey d’Aurevilly.
1. Henry BornpEaux : Barbey d’Aurevilly. Paris, Plon, 1925, p. 79.
val, «le: prêtre marié », nous fera encore songer à Pontas du Méril... Sombreval a quitté l'Eglise et jeté: « le froc aux orties »: il s’est consacré à la science, à des recherches de. chimie; il a travaillé avec Lavoisier et Fourcroy, enfin il s’est marié avec « la fille d’un chimiste, fort riche, avec lequel il s’était lié d’une amitié d’adepte, son: complice de science »:
Sombreval, qui était venu à Paris en 1789, chargé d’une mission par son évêque, «s'était jeté dans le cratère qui allait vomir la Révolution >» — comme du Méril, au début. « Cependant, la Révolution, pour laquelle ce: prêtre renégat semblait si bien fait, ne le tenta pas... L’insurgé contre Dieu n’apporta point son esprit de révolte à la révolte universelle. » Barbey a peint le même trait chez Mesnilgrand, l'hôte d’un Diner d’athées. Ces révolutionnaires s’arrêtent au seuil de la Révolution, — toujours comme le médecin Pontas du Méril..
Et comment se dérober à une association d’idées et de noms, qui assaille l'esprit, quand-nous voyons Sombreval se livrer avec passion à des recherches sur la composition du sang ?
& — Je croïs au sang, — fit-il, le chimiste, — et que rien ne peut. le remplacer! IL fait ce: que vous:autres appelez l’âme... »
Est-ce Sombreval ou du Méril: qui parle, — du Méril, l’auteur de la thèse sur le sang?
Sombreval a une fille, Calixte, née avant terme. Sa mère mourut en la mettant au monde. Elle avait épousé Sombreval: sans savoir qu’il était prêtre. Très pieuse, elle était morte de désespoir en l’apprenant. Calixte porte au front la marque de sa fragilité physique et des souffrances morales de sa mère : c’est une petite croix qui, « s’élevant nettement enire les deux sourcils, tatouait sa face, innocem: ment vengeresse, de l’idée de Dieu... Très visible déjà, quoi: que d’un rose meurtri sur la pâte de ce front presque malléable où les veines semblaient une voie lactée plus que les fils d’un réseau’sanguin, ce signe devenait. plus apparent au moindre effort de cette organisation chétive. Il se fon: çait: alors: d’un rouge vif, vermeil: comme le sang »:
Le phénomène n’est pas inventé pour les besoins du
roman. Il n’est ‘pas tellement rare d’ db sétv er sur le Roth
des nouveau-nés, des rameaux apparents, disposés en
forme de V ou de croix, de la branche antérieure terminale de l'artère temporale superficielle. C’est un signe anatomique surtout marqué chez les petits débiles.
Calixte est atteinte d’une «névrose aux phénomènes multiples », qui « finit par dépayser le savoir et le coup d'œil des médecins de l’Europe les plus renommés ». Som- -breval, rongé d’inquiétude par la santé de sa fille, se retire
avec elle dans un château solitaire du Cotentin, son pays
d’origine.
Alors nous suivons l’évolution du mal. C’est en réalité une épilepsie, dont Barbey d’Aurevilly décrit minutieusement les symptômes : les crises brusques, avec chute, perte de connaïssance, convulsions cloniques et toniques, suivies d’un sommeil profond. D’autres fois, ce sont des fugues. « Elle marchait les yeux blancs et retournés et la broue aux lèvres, et elle allait drait devant elle sans qu’on eût besoïn de lui erier : « Casse-tête! » Elle déployait alors une force surhumaïine. « Que de fois, dit son père, j'ai vu Île spasme la tordre, et quand je voulais contenir les tressauts de cet organisme fragile, toujours, à ce qu’il semblait, sur le point de se rompre, ce corps mignon était plus fort que mon étreinte et luxaït ce poignet qui contient par la corne ‘un taureau. » « Un jour, le D° Hérault prit une cuiller et chercha à desserrer les mâchoires contractées.
« — Un coin et un maillet n’y suffiraient pas, dit-il. C’est le tétanos.. »
Le mal comitial se complique, chez Calixte, d’un état somnambulique et Barbey parle de catalepsie.
Au cours d’une crise, on va chercher le médecin de la ville voisine, S... (Saint-Sauveur-le-Vicomte). C’est l’occasion pour Barbey d’Aurevilly de brosser un autre joli portrait de médecin, indécis et sceptique celui-là, maïs plus encore sceptique en médecine qu’en tout autre domaine.
« Néel était allé plusieurs fois au bourg de S.…. chercher le vieux docteur d’Ayre, qu’il avait trouvé, selon son usage, lisant son favori Montaigne, au coin de son feu, entre les feuilles de son petit paravent de laque, et qui avait décroché du mur son manteau bleu flore, à galon d’or sur le collet, contre la fraî-
cheur des soirées, et enfourché son petit cheval gris avec répugnance, car l’état de Calixte, névrose exceptionnelle et compliquée, déconcertait la science du docteur et embarrassait son scepticisme. ;
« C'était un sceptique, en effet, que le docteur d’Ayre, maïs un sceptique aimable. Il était fou de Montaigne, dont il avait fait son bréviaire et qu’il ne lisait pas pour des prunes, — disait le vicomte Ephrem, dont il soignait les gouttes sans les guérir, bien entendu! Orné d’une vaste littérature médicale, il ressemblait à cet historien de nos jours qui s’est cru, au pouvoir, un grand politique, mais qui l’a cru tout seul. L’étendue de ses connaissances avait donné de l’indécision à son coup d’œil.
« Le D' d’Ayre avait l’avantage sur l'historien en question qu’il ne se croyait pas un grand médecin Il n'avait (affirmaïit-il), que de l’expérience, et il disait que c'était tout, et qu’une garde-malade intelligente, qui aurait vu autant de malades que lui, l'aurait valu. C'était peut-être vrai. Comme les médecins d'autrefois, il n’était que médecin et se serait cru déshonoré s’il avait touché de ses blanches mains ridées à un instrument de chirurgie. Aussi n’avait-il pas été appelé au Quesnay lors de la chute de Néel.
« C'était un homme de taille moyenne et de geste vif, qui ressemblait à un portrait de bonbonnière un peu effacé par le temps. Il avait sur les beaux plans de se: joues blanches de petits réseaux d’un vermillon pâli qui disaient bien que, dans sa jeunesse, il devait avoir ce beau teint cher à nos grand’mères, et il l’adoucissait encore par la poudre qui tombait en frimas odorants sur le col de son habit et emplissait jusqu’à la patte d’oie qui bridait ses yeux bleus et fins.
« Attestant son temps par son costume, il portait la culotte défunte du dix-huitième siècle, à boucles de strass aux jarretières, et des bas de soie élimés, par-dessus lesquels il mettait des bottes à revers, couleur ventre-de-biche ou pistache, selon le temps. ou l’idée! Il avait gardé, quand il était à pied, la canne à pomme d’or, de tradition, depuis Fagon jusqu’à Vicqd’Azyr, son ami et son compatriote. Enfin, il se servait de la boîte d’écaille pleine de pastillles, et il était une des trois queues de la contrée qui apparaissaient hardiment encore à l'horizon, par-dessus les flots envahissants de la titus, alors victorieuse.
€ On lavait vu pendant la Révolution sacrifier ses chères ailes de pigeon, par dégoût assez légitime des ciseaux que MM. les Bonnets Rouges, dans leurs jours de plaisanterie, mettaient au bout de leurs bâtons en guise de piques, et qui leur servaient à touzer les aristocrates (style du temps). « Puisque c’étaient des aïles de pigeon, — disait-il en riant, — elles pouvaient bien s'envoler, surtout quand on plumait tant l’innocence, » Mais sa queue, il y avait tenu! Ce n’était ni la longue
et majestueuse queue militaire du comte Ephrem, ni le plantureux catogan de Vigo. C'était une petite queue vipérine très mince, très serrée et très courte, et qui, toujours prise entre la tête poudrée du docteur et le collet de son habit, avait l’air de se moquer par derrière de ce qu'il disait par devant. .
€ Justement, il était encore là, mais il allait en partir, le docteur, quand l’abbé Méautis entra dans le salon du Quesnay. Il l’y trouva prescrivant des applications de valériane et de musc, et essuyant avec le mouchoir de la jeune fille les grosses larmes qui commençaient de pleuvoir de ses yeux fermés à travers ses cils d’or, et qui s’en allaient ruisselant sur ses joues inanimées, — si lisses qu’elles ne les gardaient pas!
« — Est-ce la fin de cette malheureuse crise, monsieur, demanda le curé au docteur, — lequel frotta sa queue contre son collet, en allongeant et en faisant un petit peutt! qui était probablement toute son opinion, dans la circonstance. — Les larmes que répand cette enfant, continua l'abbé, malgré le peutt du sceptique, — sont-elles un bon ou un mauvais signe? Sont-ce des larmes purement physiques, dues à la détente des nerfs qui vont reprendre leur jeu régulier? ou bien seraient-ce des larmes
d'âme? — ajouta-t-il avec sa candeur habituelle. « — Je ne sais pas, — dit le docteur, de sa petite voix mordante, — ce que vous appelez des larmes d’âme, monsieur le
curé; mais si vous voulez dire par là que cette belle enfant souffre et a conscience de ce qu’elle souffre, eh bien, franchement, je ne le sais pas plus que vous. Tout ce que je sais, c’est que cette jeune fille est dans un état auquel la science, avec son bagage actuel, ne comprend absolument rien.
« Aujourd’hui, nous voyons des phénomènes, je ne dis pas tout à fait nouveaux — ce serait trop! — mais fort mal observés autrefois. Il s’agit de les observer mieux. C’est un champ qui peut être immense, mais nous y faisons les premiers pas et nous avons à nous défier de tout et particulièrement de nous, qui sommes nos seuls instruments d’observation à nous-mêmes... des instruments diablement délicats, — ajouta-t-il après une pause, — diablement faciles à fausser, car ils sont sortis de cette fabrique de la Nature qui ne se recommande pas positivement par la solidité de ses produits!
« Et il salua l’abbé Méautis sans s’interrompre. Ah! oui! — continua-t-il — il faut se défier de tout cela! Si j'étais mon confrère de Valognes, le D’ Marmion, qui ne doute de rien, lui! qui a connu Mesmer et son baquet et qui admet les influences magnétiques, comme vous, monsieur le curé, vous admettez le bon Dieu, j'aurais, palsembleu! une réponse toute faite à votre question. Mais n'étant simplement que moi et ne désirant nullement entrer dans la peau de mon confrère Marmion, qui n’est pas plus jeune que la mienne, je vous avouerai très humblement
que je n’en ai pas.
ne PU
« M" Calixte Sombréval est, depuis sa xaissance, à ce qu'il paraît, la proie d’un mal mystérieux ‘et impénétrable. Impénétrable, ma foi! on peut risquer le mot. Nous avons “bien là quelques symptômes connus, par exemple de la contracture, de la convulsion tonique permanente et une roideur particulière aux muscles soumis à l’action de la volonté, enfin un état approchant du tétanos sans lésion traumatique, du tétanos spontané, et par-dessus le marché peut-être se mêle-t-il à tout cela une inflüence hystérique, encore obscure et mal caractérisée, mais les symptômes. les tenons-nous tous ?..
« Le diagnostic est si incertain qu’on ne peut s’y fier, dans ses perturbations profondes, qui sont peut-être le renversement, de fond en comble, du système nerveux. Voilà tout ce que je sais de présent, monsieur le curé! C’est le « Je ne sais rien » du philosophe Socrate. Je ne suis qu un vieux praticien : pas un zeste de plus! et j'ai toujours aimé à sentir la terré férme sous mon pied, — fit-il en tapant légèrement sur le point de Hongrie du parquet de sa botte à revers pistache, — miais mon confrère Marmion est plus hardi que votre serviteur. El a toujours méprisé le plancher des vaches en médecine. C’est un crâne... Moi, j'aimerais mieux un cerveau, hé! hé! (et il se mit à rire, toujours médecin, même dans la plaisanterie). S’il était ici, ce diable de Marmion, il vous dirait que Pétat dans lequel vous voyez cette
jeune fille, et que je crois, moi, très dangereux, est un état, en
bien des points, supérieur à l’état normal... ordinaire, car pour certaines organisations, il est peut-être normal. +
« Il vous dirait que la seiénce, un jour (mais quel jour?) en tirera un parti superbe, et enfin : que nous sommes (nous les d’Ayre, mais non les Marmion) des ânes bâtés et sanglés, qui prenons, révérence parler, notre cul pour nos chausses, — comme dit, sans se gêner, Michel Montaigne, — et des facultés pour des Holadient »
On admirera la couleur de ce portrait; maïs nul n’a dénié à Barbey d’Aurevilly ses qualités d’écrivain et de grand portraitiste. Î[ nous sera permis de souligner la précision et la netteté du résumé clinique qu’il faït de l’épilepsie. Ce sont des termes médicaux qu’il emploie avec une exactitude digne d’un homme de l’art : contracture, convulsion tonique, raideur musculaire, tétanos sans lésion traumatique... L'auteur de ces lignes avait quelque droit d’écrire à Trébutien : « Je suis médecin. » Nous n’en sommes pas surpris. Si une chose peut nous surprendre, c’est qu’on n’ait pas remarqué jusqu'ici la qualité médicale des romans «le Barbey d’Aurevilly.
Le Prêtre marié se termine par la mort de: Calixte et ‘la fin épouvantable de son père. Impuissant à trouver dans ses combinaisons chimiques un remède au mal de son enfant, Sombreval va jusqu’à simuler son retour à l'Eglise; il espère que Calixte, qui est chrétienne, puisera dans la “joie de cette apparente conversion, des forces de guérison. Il se retire dans un couvent, mais, pendant son absence, sa fille meurt. On le prévient trop tard. Il arrive après l’inhu- mation. Alors, fou de douleur, il se rend au cimetière et déterre le cadavre de sa fille.
« Néel l’y vit saisir le cercueil aux jointures, en arracher les clous et les planches, qui éclatèrent et se rompirent dans ses effrayantes mains irrésistibles, et sortir, comme un Dieu, de cette tombe à laquelle il avait pris sa proie, ayant sur son cœur le cadavre de sa Calixte endormie dans la mort!
«— Oh! disait-il, riant et pleurant à la fois, je t'ai, mon enfant, je t'ai! Je te rapporte à la lumière, et la vie va la suivre.
« Et la tenant embrassée dans un de ses bras, comme une mère tient un enfant qui ne sait pas marcher encore, de l’autre main il déchira sur le haut de la poitrine de ce pauvre cadavre le voile funèbre, ausculta le cœur, tâta le front, interrogea toutes les artères, approcha sa lèvre paternelle de cette bouche froide pour y surprendre cette dernière vapeur de la vie qu’on y cherche avec un miroir, et il ne pleurait plus! Il ne riait plus! Il était froid... Il était médecin!
« Mais quand l’homme de science, qui épat à l’évanouissement, fut certain — certain que la mort était là, avec ses infail- - libles marques qui font dégoût jusqu’à l’amour, — le père que
l’homme de science tenait en doute reprit dans son autre bras,
et serra, avec les deux, sur son cœur, cette enfant qui était bien morte... »
Désespéré, Sombreval emporte le eadavre de sa fille et se jette dans l’étang de son château, où il disparaît.
Le fond de ce récit tragique n’est pas inventé. Le héros, disons plutôt la victime de l’histoire authentique qui dut donner à Barbey d’Aurevilly l’idée d'écrire le Prêtre marié, était un médecin, le D’ Barbès, père du célèbre conspirateur républicain Armand Barbès. C’est François Laurentie’ qui a identifié l’original du roman de Barbey.
Avant d’être médecin, le père de Barbès était entré dans
1, F, LAURENTIE, Op. cit, p. 42
les ordres. Sous la Révolution, il avait défroqué, puis, ayant fait ses études médicales, il était allé exercer la médecine à la Guadeloupe. « C’est là que la fille d’un riche planteur, soignée et guérie par lui, devint sa femme: mariage d’amour dont plusieurs enfants naquirent. On revint à Carcassonne,
pays d’origine du médecin. Mais soudain, la mère, bonne
catholique, apprit la vocation primitive et les engagements sacrés de son mari : elle mourut de douleur. Sa fille allait se marier : le mariage fut rompu. Alors le défroqué se tua... » | Fes | « Barbey d’Aurevilly, si renseigné sur les hommes et les choses de son siècle, a dû mettre à profit cette réalité », ajoute Laurentie.
C’est encore un cas médical qui a tenté Barbey d’Aurevilly dans le dernier en date de ses romans, Une histoire sans nom, paru en 1882. « Ni diabolique, ni céleste, mais... sans nom », a écrit l’auteur en exergue. Non pas sans nom, rectifierons-nous, mais pathologique : un cas, certes très exceptionnel, de médecine légale, celui d’un viol sur la personne d’une jeune fille, atteinte de somnambulisme. Barbey décrit même, d’une façon sobre, qui n’en est que plus impressionnante, l’accouchement clandestin.
Une histoire sans nom contient, çà et là, des détails médicaux qui indiquent encore avec quel souci d’exactitude et de précision Barbey d’Aurevilly composait ses romans. Ce soi-disant romantique n'avait rien d’un verbal abstrait. C'était, au contraire, un réaliste minutieux.
Relevons enfin, dans Une histoire sans nom, ces lignes qui sont un bel hommage à la mémoire d’un médecin des Landes, le D’ Rocaché, dont Barbey avait appris avec tristesse et noté la mort dans son Memorandum de 1858 :
« Le plus fort médecin peut-être du xix° siècle, Rocaché, vécut toute sa vie dans une obscure bourgade de l’Armagnac noir, où il fit, pendant plus de cinquante ans, des miracles de guérison’. »
1. Barbey d’AUREVILLY : Une histoire sans nom. Paris, Lemerre,