BARBEY D’AUREVILLY ETAIT-IL UN « NEVROSE
… La plupart de ceux qui ont écrit sur Barbey d’Aurevilly l’ont représenté comme un « névrosé ». Il n’ont voulu voir en [ui qu’un original, un excentrique, ét pour tout dire, un malade. Qué de déscriptions de son costume! Nous a-t-on assez rebattu les oreilles avec son pantalon à bande d’or, sa cravate de dentelle et son chapeau haut de forme aux ailes doublées de velours! Eh bien! oui, il avait une façon de s’habiller qui n’était pas celle de tout le monde. Fantaisie d’artiste. Est-ce que les élégantes qui suivent les caprices de la mode sont toutes des malades! ? Barbeÿ d’Aurevillÿy ne suivait certes pas la mode. IT réagissait contre elle. On se retournait sur son passagé et il n’en étäit pas autrement fâché.… Les vrais artistes ont tous un côté « enfant ». Dans le génie, il y a de l’ingénuité, car lés enfants, comimé les poëtes, sont les vrais créateurs. Balzac; qui n’était nullement un psychopathe, révélait une naïvété sincère, ét Combién attachante, d'enfant, quand il échafaudait ses projets; ses combinaisons d’affaires, ses
1. La mode et l’élégance préoccupérént toujours B. d’Aurevilly. En 1844, il donna deux chroniques au Moniteur de la Mode, sous lé pSéudonyme de Maximilienne de Syrène,; et sur ce sujet : de l’Elégance. :
Ce
entreprises qui devaient le conduire à la fortune et qui, toutes, échouaïient régulièrement.
Le côté « enfant » chez Barbey, c'était la toilette, le goût d’un certain luxe vestimentaire, ou plutôt celui des couleurs. Faut-il donc aimer exclusivement ce qui est terne et banalement classique pour ne pas apparaître comme un névrosé?.… Ce goût de la couleur, on le retrouve dans ses encres polychromes”, dans les dessins dont il émaillait son fameux « crachoir d’or », enfin et surtout dans son style. C'était un très grand peintre en prose, qu’on a pu comparer à Salvator Rosa. |
« Névrose », le grand mot est lâché par M. Ernest Seillière comme par M. Bachelin.
M. Ernest Seillière décrit ainsi Barbey d’Aurevilly'
d’après les Memoranda :
- « C’est l’homme de « l’âme accablée » et des « ennuis mor-
‘tels » que vient de nous présenter, dans un mouvement de sin-
cérité rétrospective, le correspondant de Trébutien. C’est un névrosé fort misérable qui se plaint de migraines terribles, de réveils désespérés, de soirs plus intolérables encore que les matins par leurs angoisses voisines de la folie, de l’aliénation véritable, qui connaît enfin des nuits hantées par « l’agonie de l'inquiétude », une sensation si intense qu’il croit pouvoir s’en attribuer le monople, et un repos troublé tantôt par des songes et fous, tantôt par des pleurs nerveux de joie. -
« …Ajoutons que les intempéries sont capables de porter à
2. « On a beaucoup parlé des encres de couleur de M. d’Aurevilly; on a souvent décrit ses manuscrits, enrichis de dessins barbares, de majuscules enluminées, de rubriques, avec des mots soulignés en jaune, et d’autres peints en vert, et d’autres encore rehaussés d’or ou d’argent comme les manuscrits du xv° siècle.
La vérité est qu’il avait une prédilection pour l’encre écarlate, et qu’il s’amusait à hérisser de flèches et de dessins plus ou moins étranges ses lettres et ses manuscrits. J’ai vu des pages entières à l’encre noire, avec des mots en rouge, des lignes en vert, des barres dorées ou argentées.
L'écriture large, ferme, carrée, très nette, un peu écrasée, fort lisible; c’est celle de Mazarin, celle des grands seigneurs du xvIIe siècle. Les mots se suivent régulièrement. Cette écriture trahit le sens esthétique, la volonté, la raison, la certitude, un parfait équilibre des facultés. Les majuscules sont hardies, calligraphiées, telles que les font les artistes, ceux qui ont le goût du beau et le an de leur propre puissance. » Ch. BuEr, Barbey d’Aurevilly, p. 44.
1. Ernest SELLIÈRE : Barbey d’Aurevilly. Ses idées et son œuvre. Paris, Bloud, 1910, p. 30.
leur paroxysme ces misères morales d’un précoce hypocondriaque : temps du mois de mars, qui rend « si chétivement malade »; vent du Nord-Est suraigu qui joue des airs terribles sur les cordes à violon des nerfs trop tendres. Temps d’orage enfin qui met dans un état d’agacement sans nom et de furie contre les moindres obstacles...
« De ces crises dépressives, le malade combat quelquefois l’angoisse par des bains chauds; mais, le plus souvent, il cherche à réagir par les excitants du système nerveux, avant tout par les alcools. » | 5
Et M. Seillière écrit sans rire que Barbey en usera « jusqu’à son dernier jour » et qu’ils. « mineront à la longue sa robuste constitution ». Cela, ne l’a du reste pas empêché de vivre jusqu’à quatre-vingt et un ans!
Nous verrons par la suite ce qu’il faut penser des habitudes d’alcoolisme que M. Ernest Seillière et quelques autres ont reprochées à Barbey d’Aurevilly.
Citons maintenant M. Henri Bachelin, l’auteur de la Vie qui précède les Œuvres complètes de Barbey d’Aurevilly, imprimées par Bernouard (1926).
« Comparé à Barbey, dit M. Bachelin, Chateaubriand est sain et tout d’une pièce. Barbey est névrosé et complexe.. »
Plus loin, il est vrai, M. Bachelin précise : « Ce névrosé, en littérature s’entend.. »
M. Bachelin oppose Chateaubriand à Barbey d’Aurevilly, mais François Laurentie' avait fait aussi la comparaison dans le sens contraire :
« C’est un roman, dit Laurentie, du Prêtre marié, d’une conception aussi saine que René est malsain. »
Qu'il est donc difficile d’accorder les critiques et d’en dégager une opinion moyenne qui soit juste!
Pour Grasset, le maître illustre de la Faculté de Montpellier, Barbey d’Aurevilly serait aussi un névropathe :
« Chez certains êtres supérieurs, écrit-il”, les bizarreries du costume et de l’existence suffisent à indiquer l’état