‹ Barbey d'Aurevilly et la MédecineChapitre 6 sur 44 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

mier des journalistes, Théophraste Renaudot, envahissent de plus en plus la littérature et le journalisme. Et ils inter-

rogent avec une curiosité minutieuse les écrivains et les

« types » sortis de leur plume; ils les soumettent rétrospectivement à un examen clinique. On ne compte plus les thèses de médecine se rapportant à un sujet littéraire. Mais pourquoi dire « littéraire »? Observation pour observation, celle qui consiste à reprendre la vie et l’œuvre d’un écrivain, peut offrir un intérêt aussi grand, du point de vue médical, que celle qu’on rédige au lit du malade. Et d’un point de vue plus général, plus humain, il n’est pas douteux que ce champ d’investigations soit immense et permette de faire de curieuses découvertes.

Ainsi m'en est-il advenu avec Barbey d'Aurevilly. Depuis logtemps, je le lis et l’admire. Le poète Jacques Debout, qui est son compatriote; me l'avait révélé, aux environs de la dix-septième année. L’âge mûr, loin de changer mes sentiments, les a fortifiés. Devenu médecin, J'ai tout naturellement songé à étudier celui qui est, avec Balzac, mon auteur préféré, à la lumière de la clinique, ce grand art et ce charme « ensorcelant » de la médecine. Le souvenir très doux de ma mère, qui prenait tant de plaisir à la lecture des romans de Barbey d Aurevilly, quand, jeune homme, je lui communiquais mon enthousiasme, n’a pas été non plus étranger au choix de ce sujet. Encouragé par mon maître et éminent ami, M. le professeur Laignel. avastine, je me suis mis au travail.

Était-ce à un malade, i un « névrosé »; comme certains l'ont dit, cet écrivain dont le style est d’une vigueur et d’une couleur extraordinaires, dont la phrase, gaillarde et ferme, porte haut le panache, € comme les paysannes de Normandie portaient, jadis, fièrement, leur bonnet? … Et n aurait-il pas été médecin, par quelque côté du moins, ce hardi fouilleur du cœur humain, cet observateur qui plonge le regard, au besoin la main et le stylet, comme un clinicien, dans les pires décompositions? Au surplus, j'avais toujours rematqué les préoccupations médicales de Barbey d ‘Aurevilly.

Voici la réponse à ces deux questions. F idèle à la méthode clinique; je ne m'appuye que sur des faits, quitte à interpréter certains indices, que des investigations ulté-

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rieures permettront peut-être de compléter. 11 m'a été difficile, en effet, de retrotiver des documents où des preüves Plus précises, Qui établiraient d'uhe manière irréfutable les arguments de cêtte thèse.

Je n’en ai que plus de reconnaissance pour ceux qui ont bien voulu m'aider dans mes recherches, et en particulier mon vieil ami le D' Côhstant Le CHARPENTIER; M. R.-N. SAUVAGE, archiviste départemental du Calvados; M. Charles Gi0T, notaire honoraire, secrétaire général de la Société Nationale Académique de Cherbourg; et M. le prince R. de : BROGLIE, descendant de la famille du Méril.

IL est deux noms que la fidélité du souvenir me fait un devoir d'associer au nom de Barbey d’Aurevilly : celui de mon regretté ami François LAURENTIE, l’auteur de la meilleure étude, la plus intelligente et la plus complète qui ait été consacrée à B. d'Aurevikly. « Simples pierres d’attente », disait-il modestement des pages de son beau livre, paru en 1912. S'il avait vécu, nul n'aurait été mieux qualifié pour écrire « sur Barbey d'Aurevilly », non plus un essai, mais l’histoire et le jugement définitifs qu’il attend. François LAURENTIE, engagé volontaire en 1914, a trouvé, sur les champs de bataille de l Artois, la mort héroïque qui auréole de gloire son noble talent et son grand cœur. Il avait occupé dans les lettres et la vie françaises d’avantgurre, une place dont ce trop bref hommage ne saurait dire l'étendue.

L’autre nom est celui de M"° Louise READ. Comment parler de Barbey d’Aurevilly et la passer sous silence, sans être injuste et ingrat? Elle aurait été heureuse de lire ces pages, je crois pouvoir le dire en évoquant pieusement sa mémoire, et n'en veux pour preuve que le passage de cette lettre qu’elle me faisait l'honneur de n’adresser le 5 août 1920, après l’envoi de ma brochure sur Laënnec :

« Combien je vous remercie de votre envoi, et avec quel intérêt je vous ai lu! Les choses médicales m’intéressent tant, depuis mon enfance! J’avais un oncle adoré, si bon, si simple, si tendre, et qui était le D° Denonvilliers. Il était même trop bon, car, désigné pour la chaire d’opérations, il la laissa à son camarade Nélaton… »

Ainsi, tout comme Barbey d’Aurevilly (on le verra dans

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Jules-Amédée Barbey d’Aurevilly est né le 2 novembre 1808 à Saint-Sauveur-le-Vicomte, petite ville du Cotentin, « jolie comme un village d’Ecosse ». C’est done un Normand de Basse-Normandie, premier fait important qu’il faut souligner, fait capital dans la vie et dans l’œuvre de Barbey d’Aurevilly. « Je suis Normand, dit-il, comme le diamant est diamant, à trente-six carats. »!

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Le ,D' Le Charpentier cite à ce propos un passage du beau discours prononcé par le poète JACQUES DEBOUT (né à Rauville-la- Place, près de Saint-Sauveur-le:Vicomte) à la cérémonie du transfert des cendres de Barbey d’Aurevilly, le 28 avril 1926.

« Les êtres supérieurs, dit Jacques Debout, honorent leurs pays, bien mieux ils l’expriment. Et c’est en eux surtout que nous nous reconnaissons. Le grand homme est de tous «le plus de son vil- Jlage ». Ce que nous ressentons vaguement, ce que nous apercevons confusément, il l’éprauve avec passion et il le contemple dans sa SP. endeur. Ces puissances obscures, ces instincts et ces impulsions, que nous tenons de notre terre et de nos morts, se définissent et s’aceusent dans iles tempéraments et les vies extraordinaires avec une : ee intensité qu’en se révélant à nous, ils nous révèlent

à no pe ee 4? 'Aurevilly fut ainsi l’une des majuscules de cetfe race normande et cotentinoise dont il se réclama toujours avec impétuosité. Œn Jui, plus qu'en tout autre, c’est peut-être surtout le grand Normand qui fit le grand écrivain. » à

Son père, Marie-André-Théophile Barbey, né à Saint- Sauveur-le-Vicomte le 4 juin 1785, était d’une vieille famille normande, fixée depuis toujours à Saint-Sauveur et dans les environs. C’est pour se distinguer les uns des autres que les Barbey s’appelaient d’Aurevilly, du Motel, de Taillepied, des Tesnières ou du Roncy. On a discuté la question de savoir si la noblesse de Barbey d’Aurevilly était authentique. Question oiseuse, transformée par certains en procès ridicule. La noblesse d’un Balzac ou d’un Barbey d’Aurevilly est dans leur talent. Peu importe qu’ils aient ou non figuré à l’armorial! A la vérité, Vincent-Félix-Marie Barbey, le grand-père de l'écrivain, fut pourvu, le 24 mai 1756, de « l’office de conseiller secrétaire du roi en la chancellerie établie près la Cour des Aides de Clermont- Ferrand, aux lieu et place de Nicolas Feullye, décédé le 19 novembre 1755, pour en jouir aux honneurs, privilèges de noblesse et autres droits y attribués. Il prêta serment le même jour, ès-mains du garde des sceaux ». Neuf ans plus tard, d’Hozier lui délivra un brevet d’armoiries timbrées’. | F

Le père de Barbey d’Aurevilly semble avoir joui d’une santé robuste, si nous en croyons plusieurs allusions de son fils dans les lettres à Trébutien. Il y a aussi ce passage très explicite de la splendide dédicace du Chevalier des Touches : « Que de raisons, mon père, pour vous dédier ce livre. Vous avez passé votre noble vie comme le Pater familias antique... Je n’ai pas eu cette calme et forte destinée. Au lieu de rester, ainsi que vous, planté et solide comme un chêne dans la terre natale, je m’en suis allé au loin, tête inquiète, courant follement après ce vent dont parle l’Ecriture, et qui passe hélas! à travers les doigts de la main de l’homme, également partout. »

« Calme et forte destinée. », « planté et solide comme un chêne... », ces mots en disent assez pour qu’il soit inutile

| tre .1. Cf. Henri BACHELIN. Notice biographique sur Barbey d’Aurevilly (p. XXI) en tête du volume Poèmes des Œuvres complètes de J.-B. d’A., Paris, Bernouard, 1926. D’après Notices, mémoires et documents publiés par la Société d'Agriculture, d'Archéologie et d'Histoire naturelle du département de la Manche, 21° volume,

Saint-Lô, 1903. Les origines de Barbey d'Aurevilly, p. 83, G. du Boscq de Beaumont. fi

de rechercher davantage les antécédents pathologiques de Barbey d’Aurevilly du côté paternel. Au surplus, la préface du Chevalier des Touches est du 21 novembre 1863. Le père de l’écrivain avait alors soixante-dix-huit ans. Il ne devait mourir que cinq ans plus tard, le 17 mars 1868. En écrivant son beau livre « sur Barbey d’Aurevilly », aux environs de l’année 1910", François Laurentie put encore interroger de vieux habitants de Saint-Sauveur-le-Vicomte qui avaient parfaitement connu Marie-André-Théophile Barbey. « Il n’était pas fier du tout », disaient-ils. C’était un vrai gentilhomme.

François Laurentie qualifie la race tout entière des Barbey de « race de vigoureux, d’obstinés, de violents »; il n’en veut pour preuve que ce « prodigieux portrait » que Barbey d’Aurevilly a tracé de son oncle, Jean-François-Frédéric Barbey d’Aurevilly, le frère aîné de son père”.

« Mon oncle était un hercule blond, au regard bleu et couvert, au teint fouetté comme celui d’Un Anglais, et aux plus belles jambles que j'aie jamais vues, — un Hercule campé sur des jambes d’Apollon. C'était le Normand pur, le Rob-Roy du Cotentin, bouvier, agriculteur et conduisant parfois sa charrette avec ses mains de gentilhomme qui auraient cassé celles de tous les paysans d’alentour. S'ils avaient eu l’imagination et les coutumes arabes, ils l’auraient appelé, comme les Arabes appelaient Kléber, le Sultan juste. Il était fort sultan, en effet, fort despote, fort bourru, mais il était juste. Sa mairie fut une royauté, et il l’a exercée durement, mais irréprochablement, dix-sept ans. Quand je l’ai connu, il était à plein dans la vie! Les cheveux blonds étaient tombés sur le sommet de cette tête brûlante et sanguine, comme sur la tête de Charles XII, dont il n’avait pas la sobriété, s’il en avait l'incroyable audace. Il buvait le bourgogne comme un prieur de Templiers, et il fallait boire à sa table, sinon il vous allongeait de grands coups de couteau dans les cuisses. Quand on dînait chez lui, on pouvait craindre que cela ne finît comme entre Lapithes et Centaures.. Il faisait de ses chevaux des chevaux de Diomède. Il était obligé de se battre avec eux pour les monter;

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1. François LAURENTIE. Sur Barbey d’Aurevilly. Paris, Emile- Paul, 1912, p. 77. L'ouvrage de François Laurentie, l’héroïque engagé volontaire et tué à la guerre en 1915, est assurément le plus remarquable et le plus « intelligent » de tous ceux qui ont élé consacrés à Barbey d’Aurevilly.

2. Cf. Charles BuET. J. Barbey d’Aurevilly. Paris, Savine, 1891.

cela durait une house mais l’homme finissait par mettre le joug de ses cuisses de fer sur le dos vibrant du rebelle. Fi igurez-vous que ces chevaux, enragés par lui, ne se laissaient monter ni avec la sangle, ni avec la AS L'homme, de son poids, devait leur fixer la selle aux reins! Il est mort grandiosement, — comme il avait vécu. Son cheval l’a tué en s’abattant sur lui sans pouvoir le désarçonner et en revenant lui piler, sous les pieds, cette tête qui, à moitié écrasée, alla jouer le whist chez mon père, le soir, à l'horreur et à l’admiration de tous. Dix jours après, un dépôt horrible éclata dans ce front que les sabots du cheval n’avaient pu briser, et il mourut, ferme, après quatorze heures de bouillon, — comme ils disent si effroyablement du râle des mourants, en Normandie. C’est le premier homme que j'aie vu mourir. Après sa mort, cette nature hémorragique attesta encore sa puissance. De sa maison, assez éloignée du cimetière, une rivière de sang marqua sa route, en coulant par les jointures de son cercueil.… »

Prodigieux portrait, a eu raïson d'écrire Laurentie’. Il est superbement dans la manière d’aurevillyenne. Arrêtonsnous un instant devant lui. Il nous révèle les préoccupations de l'écrivain, quand il s’agit pour Jui de camper un personnage : le détail non seulement physique, mais physiologique, revêt à ses yeux une importance considérable. C’est ainsi que, pour son livre sur Brummell, il écrira à Trébutien (6 mai 1843) : « Brummell avait-il été marié? Quelles conséquences de son à MAtSLeE me son tbe son | portrait physiologique. Se son porta physiologique, j'aurai tout. »

C’est un portrait physiologique que Barbey d’Aurevilly a tracé de son oncle : la vigueur musculaire, la calvitie expliquée par l’afflux sanguin et l’absence de sobriété, la force du cavalier, ei le récit de la mort, « cette nature hémorragique » qui signe son état jusqu’à travers les planches du cercueil! L’influence de Balzac, disciple de Lavater, est évidente chez Barbey. Balzac est plus minu-

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