‹ Barbey d'AurevillyChapitre 5 sur 8 · I .1 — ^^^H II I—— — > ■ I · texte numérisé non relu

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permettre de banalités, après avoir lu un chapitre de lui. — Mme Le Normand, qui vient après, offrirait beaucoup moins d'intérêt, si le critique n'y joignait de belles pages encore sur Mme de Staël. Mme Sophie Gay eut peu d'originalité ; écrire fut pour elle une occasion de commérages et de coterie ; son meilleur ouvrage fut sa fille. Il y eut en Mme de Girardin, à côté de l'auteur dramatique et de la romancière, la femme d'esprit et la femme poète. Dans ses Lettres parisiennes, elle a de la grâce, elle est moraliste, et modiste encore davantage: « La mode, ce sont des mœurs qui fuient ; les mœurs, ce sont des modes qui doivent rester. » Elle peint les unes et l'autre avec esprit, en parle comme on en a rarement parlé, en restant exactement femme. C'est le chef-d'œuvre de ce génie de liberté. George Sand, dans ses Souvenirs et Impressions littéraires, a voulu se juger en ses romans; elle n'a jamais eu d'intention subversive, dit-elle, mais seulement de la spontanéité en morale comme en littérature. Elle eut l'abondance et la facilité, qui plaisent aux moyennes, ajoute le critique, qui aligne des généralités sur sa gloire, sans la spécialiser. Daniel Stern n'est qu'une prêcheuse de liberté, une philosophe du progrès, dont il blâme, naturellement, les idées d'émancipation féminine. Les recueils de Mme de Gasparin sont des albums de rêverie féminine et de mysticité. Mme Edgar Quinet: un bas-bleu conjugal. Et voici les Lettres et

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Memoranda d'Eugénie de Guérin, qui fut toute dam admiration fervente pour >o\i frère. Barbey d'Aurevilly raconte l'histoire d'Eugénie, qui disait d'elle el de Maurice : « Lui et moi, c'étaient les deux yeux d'un même front.» Dans son caste! du Cayla, eo Langu !oc, elle reçut une éducation el reçut une existence Bimples, hors de la littérature. Elle était pieuse, formée de p secrète et d'humbles vertus, c Coupe in ment in-

clinée, elle la I en rais invisibles et en imbibait tout

comme une rosée, i Le critique fait revivre cette -une. qui disparut avant la gloire, — avant, peut bleuie. — Passent Mm" Augustus Craven, la sentimentalité de la fadeur; des « daupliiues littéraires », des prinmarquises, etc., que la postérité a, bien vite, voilées d'un juste oubli ; et M",e Swetchine, nature discrète, intérieure, un portrait longuement et finement peint; Louise Colet, le bas-bleu incarné, perpétuellement infatuée d'elle : M"1" André Léo, une pédante. A propos d'un livre de souvenirs, Barbey d'Aurevill) plu-

sieur ml parmi les p us caractéristiques sur

Byron que n'a-t-il traité un Byron complet, au lieu d'un Brummel !...' L'ouï c Henry Gréville,

peu solide romancière, mais délicate; M,;'* Bader, qui a de l'érudition, mais n'apprend rien : * La

première c lition de l'histoû il d'apprend

hommes quelqu< w qu'ils ne i, ou du

moins de leur montrer, dans ce qu'ils save#nt, ce qu'ils n'avaient pas vu; » la sœur Emmerich, dont il loue le récit de ses visions. Dans un Epilogue, l'auteur affirme que les bas-bleus et leurs succès proviennent de ce que le monde a perdu sa virilité ; elles bleuissent tout dans leur époque, qui ne s'aperçoit plus de leur bleuisme. — Ce livre suscita de vives polémiques. Aujourd'hui, on le lit avec plus de calme, et on peut dégager aisément les principaux aspects de la pensée de Barbey d'Aurevilly, sur les femmes écrivains. Une femme qui écrit sans penser à faire un livre, n'est pas un bas-bleu. Le bas-bleu, c'est la pondeuse, la professionnelle, la fabricante au métier. Mais les hommes écrivains ? s'ils donnent, à leurs débuts, ou parsemées dans l'œuvre complète, des pages d'impulsion naturelle, ne sont-ils pas généralement des professionnels, des gens de métier? Je n'aperçois là aucune différence entre les deux sexes. Les bas-bleus, insiste le critique, forment une troupe mauvaise ou médiocre. Comptons les hommes de lettres médiocres ou mauvais, et nous verrons si leur multitude ne dépasse pas, et de beaucoup, la troupe de leurs concurrentes. La femme n'est pas un bas-bleu, dit-il enfin, si elle ne cherche pas à singer l'homme, si elle écrit selon sa nature et ses facultés de femme, la grâce, le sentiment; j'ajoute la passion. Et voilà qui est bien. Là, réside la vérité. La leçon à retenir est que toute femme qui veut imiter

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l'homme n'es! pas digne d'écrire ; espérons que cela compris, et gardons l'assurance que nous aurons autant de bons auteurs-femmes que <!<'> autres, si elles écrivent d'après leur foi si ardente, leur insp menl

naturelle, leur àme sélée et fine, leur cœur doux et dévoué, leur esprit subtil et délicat. Une remarqu

défenseur trop exclusif des droits de l'homme. Il a écrit à i lharles Buet, de Valognes, le 10 aoveml

l Je n'ai pas t'ait de Me,1° de Guérin un bas-bleu. J'ai

même dit que l»* talent qu'elle a tenait, surtout, .

qu'elle n'était pas un bas-bleu : qu'elle n'avait ni la vanité, ni l'éducation, ai les autres monstru le la bande des femmes de lettres... Plus il y a de talent dans une femme, quao I par rareté il y en a, moins il y i de bas-bleuisme. » Et dans une autre lettre : i ... M e Àckerinami, ce brave bomme de génie, i Voila donc deux femmes d • lettres sauvées par lui du ba sme. Barbey d'Aurevilly permettra bien, qu'à sou exempli dix-neuf autres plus grands littérateurs du l'1" siècle . dans cette I féminine, chacun deux

exceptions. El voilà quarante fed ta de letl

du bas-bleuism >, rien qu'en un siècl n'en à(

volent ût.

Vers la Un de 1878, le critique rendit compte des

au l*ttrh*mrut. .le imte, dans un de ticles

au Conêtituitonnel (10 mars 1879), cette Hère et juste

satire des grossièretés de l'époque : « Sous prétexte de naturalisme, nous en sommes arrivés à l'amour du laid, du bas, de l'ignoble, du honteux ; nous en sommes arrivés à cette phase, inconnue jusqu'ici en littérature, et qu'on peut appeler le goujatisme littéraire. Le goujat, en effet, est tout l'intérêt et l'importance de ce temps. On fait sur le goujat des livres, de goujat, et la société, qui porte à présent la tête en bas, comme le porc, boit cette boue comme du lait ! Les femmes elles-mêmes, qui devraient rester distinguées sur les ruines du monde, se goujatent, avec délices, à ces lectures... Nous en sommes tombés à ce degré de crapulosité que nous faisons des livres crapuleux même sans intention d'immoralité. »

Il est de bonne guerre d'inscrire, en opposition à ce beau cri de noble artiste et d'honnête homme, cette indigne imprécation tirée d'une lettre d'Armand de Pontmartin (1879) : « Je suis révolté, exaspéré de l'espèce de fétichisme dont un certain groupe catholique entoure cet homme étrange qui a deux écritoires : l'une pour la critique absolutiste, l'autre pour les romans obscènes... Comment ne voyez-vous pas que, en flattant, en caressant tout ce qu'il y a de sensuel, de vicieux, de malpropre dans notre misérable nature humaine, M. Barbey d'Aurevilly obtient carte blanche pour ses excès d'absolutisme auprès des athées, des sceptiques, des réalistes?...»

Passons...

tte année-là, le polémiste parla des théâtres au Paru-Journal. H dut quitter cette feuille après un article Maniant la direction <l médie-Française ; ma

quelque temps de la, il put continuer au TribouL campagne si vigoureuse, si éclairée, sur et sou contre le tb ontemporain.

La vie de Barbey d'Aurevilly, jusqu'ici, apparaît comme une iucessante marche en avant. Il lutte, frappe à droite, à gauche, s'ouvre sa voie, si pénible et si longue, avec un déploiement de force, une tension continuelle, qui font songer au jeu robuste et aisé d'un athlète. On resterait étonné qu'il ait pu jalonner de livres cette campagne perpétuelle, si chacun de ces livres n'était un épisode même, et nécessaire, de la bataille. Mais il arrive à la fin de ces débats acharnés contre la vie et les hommes, il touche le but de son destin, il a tracé les lignes essentielles de l'œuvre, il se recueille, jette un rapide coup d'oeil sur le chemin parcouru, et songe à rassembler tous ces travaux du passé, à s'en faire un présent meilleur, à assurer leur avenir. 11 entre dans une période de grande moisson ; ce sera court, mais superbement fructueux.

Le monde le revoyait dans ses salons, le public venait à lui, les étrangers savaient sa réputation. De nouveaux amis le visitaient dans cette retraite de la rue Rousselet où il passa trente années. C'étaient alors, ou ce furent au cours d ».s deux lustres suivants, Edmond Thiaudière, le docteur Cazalis, Léo Trézenik, le docteur Seeligmann, le docteur Letourneau, le jeune peintre Camille Bourget,

i58 BARBEY. D'AUBETOLLY

Frunris Poictevin, Emile Michelet, Nai Quellien,

Eugène Ledrain, Edmond Haraucourt, Ai;.

Pouvillon, (iusta\ roy, Louis Rffontchal, I

Riotor. C'est aussi vara ce temps qu'il se lia madame Arkermann.

Lee sympathies intellectuelles sont bonnes s l'é de race ; il en s besoin : « '• appui, sa récomp*

et parfois sa consolation. Cependant, une affection toute brave et naturellement dévouée vaut mieux Celles-là sont un tvent la

renommée ; celle-ci est une grâce supérieure, et l'ait aimer la vie. « En 1879, rappellera plus tard Charles Buet, <ians son volume sur Barbey d'Aurevilly, il rencontra l'amie dont les soins Qdèles comblèrent tes vides successifs qui rendent toute vieillesse si douloureufl pour lui entre tous, chez qui la puissance du souvenir était si intense si chaque émotion si violent irbey

d'Aurevilly n'a pas manqué de réconfortantes amitiés. Deux surtout subsisteront avec sa mémoire. Treb fut le confident, l'inséparable, même a distance, du temps des la emailles : pourquoi donc

un jour de son ami ? Aux années des belles m mademoiselle Louise Read est l'auxiliaire affectuetu mte. dont la fidélité se B'est jamais démenl ;e période importante é de Barbey

d'Aurevilly s'ouvre tve< le volume sur Gœthe ti Duh

Ces deux études avaient paru d'abord dans le Constitutionnel ; Ja publication du Gœthc, au lendemain de la Guerre, fut même un acte de patriote.

Goethe et Diderot. — (Dentu, 1880). -— Ces deux esprits sont de nature identique, énonce le critique dans une introduction. Diderot a préparé Goethe, qui a su nous revenir jusqu'à l'encombrement. Bien avant les canons allemands, les idées allemandes avaient roulé et fait leur bruit et leur trouée chez nous. Gœthe était entré littérairement dans notre pays. « Son génie, qui fait trembler ceux qui l'admirent, n'a jamais en France, que je sache, été même discuté. » Nous avons fait plus pour Gœthe qu'aucune nation, que l'Allemagne même : c'est nous qui avons européanisé sa gloire. Cet engouement est tel, que, nous l'avons dit, le critique, ayant un jour risqué sur Gœthe un premier mot dans le Pays, se vit fermer le journal, Sainte-Beuve s'étant plaint au ministre Persigny. Cette affirmation venant du principal intéressé, rouvre donc le débat qu'avait cru terminer Jules Troubat par sa lettre de 1872. — Barbey d'Aurevilly aperçoit d'abord, en Gœthe, un ennui grand comme sa gloire. Fut-il un génie ? « La première qualité du génie, c'est la spontanéité, c'est le jaillissem mt, c'est la nature, plus forte que tout dans un homme et qui l'engendre presque violemment à la vocation, irrésistible comme l'instinct, qui l'y pousse ! 11 est de grands esprits, même très

grands, réfléchis et cultivés, qui ont atteint des développements considérables et un-,» haute statut par Ja volonté et par Le travail ; mais ce ne s. un pa hommes «Je génie, s'ils n'onl pas le jaillissem >ot in cible, la spontanéité, i En Qœthe, tout est coml et parti-pris. Il - i érudit qu'inventeur,

curietu plutôt qu'inspiré. Au théâtre, le Fauté qu'un'- légende du 15* siècle, déjà reprise par Mario un y voit une succession de tableaux, de Téruditi composition. Gœthe a les yeux plus grands que l'esprit. Sou Goiit d'1 Berlichingen lui appartient davanl

mais il est superficiel et lrr»p en décors. /:''/iii<>nt. mieux

distribué, a plus d'haleine ; toutefois, il limt dans le le. Comme femme théâtre n'en i tmais

qu'une : le type de Marguerite. L'auteur compilait, se remaniait, talent de mémoire, d'investigation, de p <■ Le génie est impatient au contraire : et «l'un coup «l'aile, il finit tout. » En p- Gœthe imite --t dé son recueil : Poésie -•/ Vérité, obscur el banal, n'a pas un mol v. Miani du cœur. Sa philosophie repose sur la nation à tout ce qui est. sur lance rumin

de la vie ; spinosiste. pour im I 68pril SB rep

reuserien, Dans le roman, Hermann

ri Dorothée est une description l>ien faite, digne de l'oculaire Qœthe. Werther y dont la Charlotte est la femme élémentaire qu'il nommera Mi lerite et qu'il

remettra partout, ne présente qu'une passion fausse et déclamatoire ; toutefois, on peut le lire encore avec un intérêt d'intelligence et peut-être une émotion de sensibilité, tandis que le Wilhelm Meister et les Affinités électives sont des choses sans nom, sans figures, au milieu d'une cohue de notions et de théories. Goethe prétendait à l'universalité. Ses Voyages de Suisse, de France et d'Italie sont mornes, décrivent quelques aspects, quelques effets, mais dénoncent un paysagiste étroit, qui ne voit ni ne comprend la nature. Devant les objets de main d'homme, il dépasse quelquefois son niveau médiocre, se montre pénétrant ; l'enthousiasme cependant lui manque toujours, et comme âme il tend à ceci : se tirer d'affaire ! « Eternelle femme de ménage de son bonheur, comme de son esprit; et assez adroit pour ne rien casser sur l'étagère de l'un et de l'autre, w Dans ses 'Mémoires, pas une seule page colorée, vivante. Sa phrase a l'apparence de draperie flottante qu'on prend pour de la majesté d'écrivain. Et comme savant, il fut attentif, montra une certaine sagacité, eut la lueur, en histoire naturelle, de l'unité de composition et de la métamorphose des plantes ; le reste est un fatras. En résumé, Gœthe fut une nature moyenne et une forte mémoire ; c'est son sérieux qui l'a fait ce qu'il est : une momie morale. Il n'est pas sage, mais mesquin. Il

représente une usurpation colossale de gloire littéraire.

102 l'.ARBEY D'AUREVILLY

Son œuvre respire l'ennui, que Barbey d'Aurevilly ose dire avec tant de vérité. Pourtant le critique passe trop vite sur Hermann et Dorothée, qui, malgré oVs longueurs, est juste dans le réalisme, le tempérament descriptif de Goethe, qui s'y montn point de vue,

remarquable. Il dôla le romantique, i

actioD qui dans ce sens vint à boq heure. N'importe, fut une bonne b . de dégœtbiser les esprits. —

Diderot, c'est la discussion faite bomme : l'esprit

emand commeo lui. « Par la .déclamation, l'en-

flure, lu précberie, le pédantisme, l'ouverl la

pesanteur des mâchoires, Diderol s dénationalisé le

français. » Il avait la verve, donc la vie ; a supériorité s'écroule par sa haine religieuse pouss jusqu'à l'hypocrisie, comme ,;i >,,v Pensées ]>hilosophiqueS) et partout. Sa philosophie procède de BacoD ;

it l'expérimentalisme devenu matérialisme, i volumes intitulés Philosophie révèlent surtout une doctrine sensualiste. Le meilleures! leur fan le

res onfus, contrarié. Le mouvement et la \

qualités. Cette nature, composite, elle

d'un brillant hybride, où poète et métaphysicien se font échec. Les p - sur l'art sont enthou

expressifs. Le talent est marqué d'un - ynieme absolu. Et pas de Bystèm un athèN

tout, même s sa propre philosophie

romans prêchent son athéisme, Jacques le Fataliste contre le libre-arbitre, la Religieuse contre les vœux monastiques ; ils sont médiocres, n'offrent ni invention réelle, ni forte composition, ni relief, ni couleur, ni caractères, mais de la mémoire, du tour, du paradoxe, de la rapidité de conteur, surtout dans le Neveu de Rameau. Son théâtre : Père de Famille, Fils naturel, nVpas résisté à la scène ; il a voulu s'y effacer, mais ce moi bouillonnant et retentissant ne le pouvait. Ses personnages sont tous Diderot. En critique, il a le don le plus rare : l'invention ; ses Salons l'illustrèrent. Il refaisait les livres et les tableaux manques. « Il rentre à pleines voiles dans la grande voie et la grande tradition spiritualiste. » Là, sa sensibilité, sa bonne foi, sont justes. « La plupart de ses jugements sur les hommes de l'école française sont restés, et la forme qu'il a donnée à ces jugements n'a pas été surpassée. » Il est varié, créateur, d'une nature artiste et magnétique. « C'est par l'art que le génie de Diderot reprend des ailes ; c'est par l'art, par la forme spontanée, l'accent, la chaleur de l'accent, que Diderot a devancé son siècle. » La Correspondance, qui découvre complètement le bourgeois, n'est qu'un reste de cet homme, et ses autres travaux ne sont que d'un ouvrier dans le travail d'ensemble de l'Encyclopédie, laquelle « ne fait plus guère l'effet que d'une masse informe, incohérente, sans grandeur réelle, dont se

détournent également l'imagination et la raison des hommes, i — En somme, luderot est un esprit unité, sans solidité, anarchique, ma de la Dam me : Goethe, froid, calculateur, prudent, lécheur d'art, Bubsiste davantage par cette froideur, dans une époque de moribonds, de Narcisses épuisés, el par ce vague pédantesque, cette absence de jugement critique que l'on retrouve Bi bien dans Entretien* de Gœthe et d'Eckermann. — L'unité de la critique de Barbey d'Aurevilly s'affirme rigoureusement dans ces deux études. I le n'est pas que son principe régulateur s'y impose mieux qu'en ses autres polémiques, mais il y éclate avec une joie plus âpre. Gœthe ei Diderot, c'étaient la i\>'< adversaires de taille, et personnifiant si bien le vague inartistique de l'Allemagne et l'athéisme bourgeois, qu'ils permettaient au critique un renouvellement de sa profession de foi. Les coups qu'ils frappent sont même davantage qu'un écho de Bes Prophète* du Patsé. Dans ce dernier livre, il avait exposé la th^ de sou dogme catholique «'t monarchique ; mais dans Gœthe 1 1 Diderot y c'est l'application de me, avec de

Bur l'art : toute une pratique vivante, un exemple mouvementée! vibrant qui produit une im| sion singulièrement plus forte but le lecteur.

tte môme année Barbey d'Aurevilly parla des théâtres au Tr%bouletx feuille quotidienne légitimisti

y donna aussi des fantaisies, des aperçus hauts et spirituels, à l'emporte-pièce, sur les institutions et les mœurs. « La censure, s'écriait-il un jour, c'est-à-dire la direction, le gouvernement dans les choses de l'esprit, qui ne devrait être exercé que par les premiers hommes d'une nation, en quelles mains est-elle tombée ! » C'est vers ces temps aussi que Félix Buhot, un graveur de talent et un autre normand, illustrait d'expressives eaux-fortes l * Ensorcelée, Une Vieille Maîtresse, le Chevalier des Touches, Un Prêtre marié.

Le 20 novembre 1880, le polémiste écrivit une préface pour les Prophètes du Passé (réédités chez Palmé, Paris, et Albanel, Bruxelles). « ...L'auteur publie ce livre, tel qu'il parut en 1851, y disait-il. Un livre publié est un acte accompli, et s'il fut une erreur ou une faute, les irréparables fautes ne se rachètent qu'en se confessant... On a reproché à l'auteur de n'avoir pas toujours été le même homme à toutes les époques de sa vie, ce dont humblement il convient... Or... les marmousets de la littérature contemporaine ne sont pas plus faits pour comprendre une question de conscience qu'une question de fierté. » Cette réédition était augmentée d'une étude sur Saint-Bonnet, qu'il place au niveau intellectuel d< s autres « prophètes ». Saint-Bonnet, lui, gardait de l'espoir, tandis que Barbey d'Aurevilly, dans une Conclusion, déclare qu'il n'en a plus. Tout est fini. « .le

K',0 BARBE? DAUHEVILIA

n'ai jao ix qui croient que les révolutions

viennent d'en bas, » ajoute-t-il, et voilà une simple et grande vérité. Mai* que les chefs oui abus<r'

de leur lam e oc - Ah :

s Don : c'est pan e qu hi.'iis à eux et «Mit laissé la misère aux peuples : la i de toutes les révolutions est la et non ailleurs, ma toutes apparences et phras s de pi enthou-

siastes ou de patriotisme (,\

pleine de judicieuses et fortes réflexions, sur r ment

philosophique aboutissant au nihilisme et les révolutions certaines de l'avenir, ['évolution démocratique n'étant \>n< finie. Le livi hève par quelques pages aouv

sur Joseph de Maistre, sur Lamennais, auquel il rend justice au moins comme homme simple et bon (,t comme génie aussi spirituel que dantesque.

Je donne ici l'appréciation «l'un écrivain <lu camp adverse ; elle te d'une lettre, dat

de Ernest Navet, le commentateur du Pascal de ts Barbey d'Aurevilly : « ..Une thèse erronée peut être une, i de penser très fortement et de répandre à

pleines mains des vérités, et c'est précisément ce que vous fait e qu'ont fait aussi vos grands homn

Comme eux, à mon avis, vous at et

impuissant. Vousae viendrez pas ô nous faire

monarchiques et catholiques, mais vousi upé-

rieurement à nous faire sentir que quand on a dit qu'on ne Test plus, tout n'est pas dit, et qu'on n'a pas trouvé pour cela la solution de tous les problèmes ni le remède à tous les maux. Sous prétexte du passé, vous combattez énergiquement les faiblesses et les misères du présent, et les vérités que vous dites là-dessus doivent être utiles, comme toute vérité bien saisie et bien rendue. *

Barbey d'Aurevilly, qui souvent attaquait le naturalisme, ne laissa pas V 'Assommoir épandre sa boue sans exprimer son dégoût de cette basse littérature. Le Restif de la Bretonne de la fin du 19e siècle s'en prit au critique dans ses habitudes et sa pauvreté. Le lendemain (1er décembre 1880), Barbeyd'Aurevilly écrivit au Triboulet : « . . . Je ne répondrai point à M. Zola. J'ai pour cela des raisons plus hautes que lui... Je n'ai pas à me défendre des ridicules qu'il me trouve. Etre ridicule aux yeux de M. Zola, c'est mon honneur, à moi I... Cul-de-plomb qui a de bonnes raisons pour haïr la souplesse, il me reproche d'être une espèce de clown en littérature et il ne sait pas combien il me fait de plaisir, en me comparant à un clown... 11 ne sait pas combien je les admire, ces gaillards-là, qui écrivent avec leurs corps des choses charmantes de tournure, d'expression, de précision et de grâce, que M. Zola avec son gros esprit n'écrirait jamais ! — Je refuse donc la passe d'armes dont vous m'offrez le terrain. Je ne veux pas renouveler la scène de

Vadius et de Trissotin chez Philaminte, que refait toujours plus ou moins un auteur, quand il défend son amour-propre. Il n'y a que le public qui gage spectacles, parce qu'il se moque des acteurs. C< bats

de coqs des amours-propres, j-1 les ai toujours haïs et méprisés. L'honneur, [a dignité des duels, silence

dont on les enwinppf». La galerie n'y vaut rien et elle diminue toujours un p»'u ceui qui >•• sont battus pour elle. »

Sauf Richepin, pour lequel il eut de totales indulgences, tous ces littérateurs du blasphème et d<* la fan. ne comptèrent guère parmi ses anus. Mais les outren~< tiers plaisaient à Son àme hardie, <M l'un d.-ux, Maui Rollinat, exprima son admiration au i monarque du grand art, paroxyste et hautain -, en d' comme

exhalait le poète hagard des Névroses :

« Barbey d'Aurevilly, c'ait la pluma effroyable,

La plume qui fait peur au papier frémiasant, Car elle écrit tes mots que lui dicte le l>iai>i«>. Avec «lu vitriol, dea larmea et da sangl »

L'année suivant.', ious les lois anticléricales, le polémiste écrivit un article OÙ, montrant qu'il av. a fond le courant d'athéisme allant de D ru'à

aos jours, il remarquait : «... Il ne s'agit pas d'être catholique pour reconnaître que tout peuple sans religion d Etat manque de la cohésion nécessaire à un peuple. Il ne s'agit, pour reconnaître cela, que d'avoir dans la tête un peu de politique et d'histoire, et d'avoir regardé les peuples forts qui tous en ont eu une, quelle qu'elle fût... Immense est l'erreur des politiques impies qui, dans ces temps contre-historiques, ne veulent plus de religion d'Etat, pas plus d'ailleurs qu'ils ne veulent de religion indépendante de l'Etat, hostiles qu'ils sont au principe même de toute religion dans l'âme de l'homme et dans les institutions humaines. » L'article, destiné au Triboulet, ne fut pas publié.

Un artiste véritable ne s'inquiète pas seulement de pensée et d'idées ; tout détail de forme l'arrête, lui plaît ou le froisse. Barbey d'Aurevilly no resta jamais froid devant une «coquille» d'imprimerie. II écrivait, le 27 juin 1881 : « Il y a à la quatrième colonne de mon feuilleton au Triboulet (ligne 23) une faute énorme qui m'a fait bondir de colère, ce matin ! Au lieu du mot sphère qui devrait y être, les chiens ont mis suaire. Jugez de l'effet! Connaissez-vous pour un violent le supplice de la colère vaine? Tenez! j'en écris de travers !... Vous savez que je dis toujours que je dois mourir d'une faute d'impression. Puisque je ne suis pas mort de celle-là, je n'en mourrai donc pas ! »

Son portrait, par le peintre Emile Lévy, ii. Salon de cette année ; l<i tableau, en pied, entra par a suite «lans la galerie de Charles Hayem, qui en Gtdcn an Luxembourg. L'écrivain commença au Gii BUu uxe nouvelle campagne, y donna des Historiette* tTap souper ) un poème inédit de lord Byron, Une Pag*, d'histoire, qui reparut dans VArtiste avec des illustrations de Léon Ostrowski. Ses d araroma Une Histoire sans nom (été 1882 el Ce qui ne meurt peu L883 furenl publiés aussi par ce quotidien.

Une Histoire sans nom Lemerre, octobre 1882 . A la vrille de la Révolution, au pied des Cévennes, dans une bourgade forézienne enclose par des montai fond desquelles elle apparaissait sombre, comme au f« »n«l d'un large puits, le Père Riculf, capucin d'étr lure,

re mais hardi, expressif, préchai! le carême. Il logeai! chez M""' «le Perjol, qui, jadis, demoiselle de petite noblesse normande, s'était éprise du baron de Perjol, «'t, se laissant enlever par lui, l'avait épousé e! suivi dans

SOU pays natal. Le barOD nmurut jeui av.- du SOU-

r, sa veuve ne quitta plus i ad.- rel

devint dévote, aimant mieux sou mari mort «pie sa Qlle vivante. Elle semblait d'ailleurs peu vivante, cette Las

thénie blanche, pudique, muguet d-- cet! ul>rv humide,

faible lierre attendant le chêne où eli> Que

unes lilles qui, dans la vu-, rampent sur le Bol (munie

des guirlandes tombées, et qui, plus tard, s'élancent et se tordent autour du tronc aimé et prennent alors leur vraie beauté de lianes ou de guirlandes, qui ont besoin de se suspendre à un arbre humain dont elles seront, un jour, la parure et l'orgueil ! » Le capucin produisait sur ces deux femmes, et sur leur servante Agathe, une impression mystérieuse, une sorte de fascination et de crainte. Lasthénie surtout tremblait devant sa dure éloquence. Rêveuse, refermée sur elle-même, elle paraissait voir son triste destin : « L'avenir a ses spectres comme le passé a les siens. » Tout ce qui la concerne est d'un grand intérêt. Le carême fini, brusquement le Père Riculf partit un matin, sans rien dire à personne. Ce fut une délivrance, sauf pour Agathe, superstitieuse, à qui son instinct plus simple faisait redouter encore on ne sait quoi. Le capucin restait, disparu, un mystère. « Ne vous laissez jamais connaître entièrement, vous qui voulez être toujours aimés de celles qui vous aiment! Que même dans vos baisers et dans vos caresses il y ait encore un secret ! » observe le romancier avec la spontanéité d'un aveu. Lasthénie languissait, pâle, chétive et triste. Quand Mme de Ferjol aperçut la souffrance de sa fille : « Qu'as-tu? » lui dit-elle. Lasthénie n'éprouvait qu'une immense fatigue. Le médecin n'y comprit rien, et la bonne accusa Je capucin de sortilège. Le souvenir de cet homme fit craindre autre chose à la mère : Lasthénie

l'aime peut-être, songea-t-ell-' avec horreur. « Que damours commencent par la crainte ou la haine, et l'horreur, c'est la combinaison de la crainte et de la h élevées à leur plus haute puissance, dans des âmes Unidés révoltées ! o Elle voulut savoir, Burveills

entra la nuit dans sa chambre, l'é| vanta, 11 pat

proches. Le Buborneur fut donc quelque I puisque la malheureuse n'ose rien din i es perdue,

tu es déshonorée... je veux Bavoir ave< qui '. i Lastbéo e, éperdue, ouvrit deux grands yeux vides qui semblaient morts ; ot depuis, elle resta muette, avec ces j i vie. Ce fut un drame étouffant, et étouffé entre «'Iles, une histoire sans nom. Quand Lasthénie elle-même ne put douter de son éts • fui prise de dés sspoir, de folie ; mais elle ne savait rien ! Mme de Ferjol ; I au ca-

pucin, chassa de nouveau cette idée, puis, redoutant le scandale, emmena sa fille au vieux château familial, isolé dans un coin du Cotentin. Là, elles s'enfermèrent, ne

virent persoi Si Ce fui la mère qui ;uda, Beule, sa Bile

a accoucher. L'enfant était mort. Mmr de Ferjol alla, dans les ténèbres, avec une lanterne sourde, l'enfouir au d'un mur. Et la pauvre Lasthénie resta brisée elle-même mourut bientôt. Plus tard, bous la Restauration, la vieille M""' de Ferjol apprit la Lasthénie, somnambule, s'était étendue une nuit en haut de \\ lier; FUcuJf la vit, demi-nue, et in viola, Lan

sentit un violent remords, d'avoir soupçonné, d'avoir brisé sa fille, et cette dévote jura de ne jamais pardonner à ce capucin criminel qui fit sa honte, la honte de sa fille, tua celle-ci et voua celle-là à une horrible vie. — On retrouve dans cette sombre histoire les qualités habituelles du romancier, et, pour distinguer le roman, un seul mot surgit despotiquement : il est sinistre.

Voici une lettre de ce temps, adressée à l'amie fidèle. Il achevait un de ses séjours, presque annuels, dans le Cotentin. « J'ai passé tout le temps de mon voyages écrivait-il (12 novembre 1882), sous une pluie et un vent qui ont leur beauté, mais la beauté la plus triste, même pour moi, canard sauvage de l'ouest! l'enfant des ciel, et des rivières glauques ! j'en ai assez de l'ivresse amère du passé, dans ce chien de pays trop aimé, et je m'en retournerai avec bonheur vers vous, quoique j'aie, malgré tout, de la peine à arracher ces racines que je jette partout et qui poussent en quelques jours avec une fureur incompréhensible. Quand je quitte un pays, il semble que j'en emporte la terre avec moi, tant j'ai peine à m'en détacher ! Voilà pourquoi je ne voyage pas ; à chaque départ, je serais déchiré... »

Barbey d'Aurevilly continuait sa critique théâtrale au Triboulet. Il avait fait sa paix avec quelques parnassiens, et Théodore de Banville, en lui adressant : Mes Souvenirs, inscrivit cette dédicace :

Ces) pour VOUS, 0 d'Aurevilly :

Qœ la bataille '-si une (êta.

V..MS seul, «'ii (■-• ilèele vieilli, N'avat pa - -u courber la tète.

re vois est un chant <i • cor, Le ouragan \"M> Domine,

Ki dans votre main aiffle en La cravache do gentilhomm<

Ed. Rouveyre et G. Blond éditèrent, au commen ment de i 8s: ï , let Kdicutei du Tempe, publiée dans le Nain jaune bd 1866-1867.

Les Ridicules du Temps.—" Ils ne Boni pas tous dans ce livre, déclarait l'auteur dans une préface. M pourtant en voici quelques-uns, pris a la surface ti plate d'une société qui n'a plus guère de profond que vices. " Cependant la platitude da temps est si grande, que ses ridicules même ont peu de relief. — Le polémi stigmatise la Comédie de la critique, cette chronique da commérages el de cancans qui s'effondre, et n'eel plus que de la publicité à tanl l'éloge. Il raille les Photographies «'t. les Biographies, tout an p npé et acharné à reproduire et contempler sa chère image; » revient ft la Critique, dont les chatteries, les perfldi< le venin avilissent le genre et déroutent le public, puis démasque les Chroniques, les insignifiants contemporains que les chroniqueurs ont fait pulluler : « Bn

ËARBEY D'AUREVILLY 175

France, la vanité est toujours prête ; elle est debout, dès qu'on TappelJe... La vanité nouvelle, qui veut qu'on sache qu'on a uu salon, des chevaux, et des cheveux, et des robes, et de telle couleur, et de telle nuance, et de tel prix, oh surtout de tel prix !... Ce besoin d'être remarquée, caractère des courtisanes de toutes les époques, et qui tend à devenir celui de l'honnête femme de France, a sauvé la chronique aux abois... Les chroniqueurs se sont ravalés à n'être que les historiens de bals stupides, de convulsions de marionnettes, de comédies de société dans une société qui devient de plus en plus cabotine. » Le cabotinisme est « la danse de Saint-Guy du 19e siècle. » L'époque, histrione, donne une importance inouïe aux choses du théâtre, et transporte le théâtre dans la vie en s'exhibant perpétuellement : « Les nations qui se divertissent à de semblables poupées et pantins, sont des nations dont la vieillesse rejoint l'enfance. » Suivent des pages très fines sur les Effacés, dont le morne aspect ne brusque aucun regard, et qui arrivent à tout : « Hugo, lui-même, s'il débutait maintenant, serait distancé et vaincu par les effacés ! par ces gaillards à qui tout est facile et que voilà partout, nombreux, importants, sûrs de plaire et de suffire, disposés à prendre la place et même les airs du génie, et, ma foi, les prenant avec une lestesse que le génie n'aurait pas. >> Voici quelques nouveaux sarcasmes pour

les Bas-bleus, qui ont fait du chemin, depuis Addison qui écrivit le premier ce nom dans bod Spectateur. Va voilà d'excellentes satires sur les Marchands de décorations, Bur la Littérature dramatique qui triomphe de qos jours par : sur la Daireuse de dot, la

grande marieuse <lu lvr siècle : i ... L'époque a lait monter a la surf iale des créatures et des in-

dustries qui autrefois pataugeaient «lans le fond... L'honnête Bociété qui déclame contre la traite dos uègres, mais qui l'autorise quand c'est la traite d blanches!... • sur la Littérature qui mange, but Lâcheurs, Gis de la lâcheté, qui pullulent : « Décadenc corruptions, chutes honteuses, voilà ce <|ui regorge dans l'histoire; maison n'y avail pas encore contemplé une nation qui n'a pas Pair de mourir, présenter ce phénomène unique d'une lâcherie universelle, i Les Chevaliers de la Table-Ronde au W sii la chope et de l'absinthe, les Qdèles de la vie de café, Balons de mauvaise compagnie, « qui Bont en tram de démolir le logis, le '-«'in «lu feu, la vie de famille, l'intimité i iHlie... Pour cette race d'eunuq intellectuels, qui prouvent que même l'impuhu tut avoir bb fécondité, tout café est un Procope, qui l'ut lo berceau du premier bavarda public... L'immense bavardage n'a pas moment il détonne '. » Surtout pas d'ennui : \

qu'on désire, et c'est difficile, car c'est le siècle qui es ennuyé, faute d'idées, de pensée ; le siècle avec ses modes bêtes, sa Littérature du tabac, engourdissante ; ses Conférences, pédantes et envahissantes ; son Journalisme, qui se meurt dans une mare d'injures, de nullités, de ricanements stupides ; ses Lauréats de l'Académie, Invalides des professeurs de l'université : « Le Trissotin rouge fonda l'Académie française sans se douter que c'était, pour plus tard, un éteignoir qu'il fondait. » — Le polémiste accentue énergiquement tous ces ridicules. Il met en pratique ce qu'il a dit dans les Bas-Bleus (M[ne Sophie Gay) : a Quand on ne tient sous son pinceau que des ridicules, il faut les faire vivre le plus possible, pour qu'on les voie bien ; il faut leur donner la couleur et le relief, et le mouvement et l'intensité de la vie. » Son livre reste un tableau fidèle du temps, au moins dans ses mœurs banales et viles; il est écrit avec une verve très active, et si les sujets démasqués et fouettés ne sont guère des ridicules particuliers, ils sont de larges ridicules d'ensemble qui offrent, ainsi, la plus grande portée possible à notre époque où les tares individuelles sont trop petites pour mériter même une satire.

Les Memoranda de 1850 et 1858 (Caen, Port- Vendres) parurent en 1883, avec une préface de Paul Bourget, qui rappelait le cachet où l'auteur lit graver

cette devis.- : TûO late ! (Trop tard : . Et «le l'ait, ajoutait le préfacier : • U offre un rare exemple de facultés qui n'ont rencontré ni leur milieu ai leur époque. » Il dii encore : « ... Il ne b'osI pas rail cette prose, il a seulement noté la parul" intérieure qu'il se prononce à luimême dans la solitude de sa chambre de travail, et la parole improvisée qu'il jette au hasard <{•■> conûdei de conversation. J'ai bien souvent remarqué iur-

prenante identité de sa phi

causée... Il s'en allait tout entier dans ses mots. Ils devenaient lui, et lui devenait eux. »

Je note, dans une Lettre du peintre L 22 octobre 1883) : • ... Pendant que M. d'Aurevilly corrigeait ses épreuves, j'ai beaucoup r de sa chambre. C'est là qu'il faudrait le faire ; il i très bien, dansée milieu de livres, papiers, Qeurs, éclairé bizarrement. Ce serait nu portrait intime, « ] ni oe pourrait peut-être pas être exposé, mail les portraits faits pour être exposés sont Bouvent déplaisants, et quelle belle eau forte !... » Ce projet en resta à l'intention.

Ce qui ne meurt pas (Lemerrc . — Ce roman, paru au commencement de 1884, es! l'ancienne Ger marne ^ écrite cinquante ans auparavant. Au château dei Sauk

près Ac> mai que tl la DoB LOS la

Mamii, | ut la comtesfl dl de

Scudemor, sa fille Camille âgée de quatorze ans, et Allan, jeune homme de dix-sept ans, fils d'une amie qui le lui avait recommandé en mourant. Allan, cœur et chair passionnés, quelque peu anormal, s'était violemment épris d'Yseult, malgré les vingt ou vingt-cinq ans qui l'en séparaient. Elle, morte à tout, voyant cette jeune tristesse, l'obligea à parler, puis lui conseilla de partir. Pour le décider, et commencer sa guérison que l'absence achèvera, elle lui conta sa vie. Veuve d'un mari qui l'avait délaissée, et d'un autre amour plus ardent, où l'amant se lassa le premier, elle ne porte plus que le cadavre de son cœur, et rien ne pourrait le ranimer. Il promet de s'éloigner, mais, rentré dans sa chambre, pris d'aftolement, il tombe et se blesse. Elle le soigne, maternelle, voit son profond désespoir, et elle qui avait résisté à tout, ne résiste pas à la pitié : ce qui ne meurt pas au cœur des femmes. Par pitié, elle consent à le garder près d'elle ; par pitié, elle se donne à lui. Allan, placé entre le brûlant plaisir de la possession et la honte de n'avoir que la pitié de cette femme, veut lui arracher une flamme vraie, animer cette statue ; il ne peut, et sa souffrance morale déborde. Ici et là, le romancier décrit brièvement, mais en peintre qui a vu et qui aime sa vision, des coins du pays. Yseult essaye un dernier sacrifice, feint d'aimer, de se soumettre ; il la croit d'abord : « Les femmes savent des choses irrésistibles ;

180 l'.ARBEY D'AUREVILLY

Qe les écoutez pas, si vous ne voulez succomber. ■ Mais il devine son mensonge, <*t l'insulte atrocement dans >a rage. Puis la vie opprimante d'avant aence. Ua

voyage pourrait aiguiller peut-être cette passion \ autre chose ; ils parte ec la Bilencieuse 'it mélan

lique Camille. Au retour, deui ans plus tard, Yseuil malade, Allau semble presque guéri de sa passion, Camille, devenue une belle jeune tille, vit très heure aux cotés du jeune homme, le lui «lit un jour, en u scène émue. Un tendre aveu s'échappe entre eux. Pi de II"- de Scudemor qui s'affaiblit de plus en plus. Allau et Camille suivent la voie bientôt tourmentée de leur amour ; elle est jalouse, vaguement, mais a, insistance ; lui, se lasse de ces tracasseries. Elle, veut le mariage; lui n'ose parler à Yseult. Mais Camille • enceinte ; elle presse Allau, qui recule encore ; aie devinant le p i e va trouver sa mère, avoue tout,

le crie plutôt, emportée, comme A une rivale. La mère la console. Or, elle aussi, est enceinte; elle le cachai! même a \llan ; ce secret, il faut que Camille l'ignore toujoui Allau se soumet, épo mais n'éprouve plus

pour elle que de la froideur. Une nuit, Y» ae,

'•niant tu.* la m 't.' victime «le la pitié, qui

meurt de ce qui ne meurt pas au coeur féminin. Ail. comme Grappe de la foudre, la foudre passioi

de la triste Camille : de

étrangers soumis seulement aux devoirs de l'existence, sans amour, même sans fraternité. — Le sujet de ce roman est d'une sombre invention, allant jusqu'à l'anormal ; mais il ne se prête pas à de grands développements, sauf au point de vue psychologique. Or, le romancier ne fait, ici, qu'effleurer la psychologie. 11 nous offre des faits peu nombreux, racontés avec tant de repliements peu accentués, que le livre ne flamboie pas de cette couleur à la d'Aurevilly, si vivement aperçue et si fortement exprimée. On y suit lentement des dialogues ou des lettres, dans le goût du temps où ce fut écrit, sans l'appui d'un drame complexe ou dominateur. Ce qui donne de l'importance et une originalité à cet ouvrage, c'est qu'élaboré en 1834, achevé et édité en 1884, il a devancé d'un demi-siècle le genre de ces romans d'esthètes, un peu psychologiques, un peu symbolistes, surtout artistes, et c'est remarquable qu'il ait paru au même instant : les circonstances semblent avoir retardé son apparition pour qu'il fût édité à sa véritable date.

Cette même année, en avril, la presse s'occupa de l'entrée possible, à l'Académie, de l'auteur des Quarante Médaillons, lequel répondit : «... Je ne pose point ma candidature à l'Académie et je ne la poserai jamais. Les groupes littéraires ne me tentent pas et je n'ai jamais ambitionné d'en faire partie. Ce n'est là ni de l'orgueil ni de la modestie. Je ne suis ni au-dessus, ni

182 l'.ARBEY D'AT'P.KVILLY

au-dessous. Je suis à côté... L'Académie fran une institution surannée qui a l'ait son temps. »

C'est l'époque où Léon Bloy disait de lui, dtDfl ses Propot d'un entrepreneur de démolition* : i M. Barbey d'Aurevilly est un superbe sans ambition et sans timidité qui écarte de lui bourgeois et princes, parce que les uns el les autres manquent désormais de cette distinction dont il ne saurait se passer. »

Léon Riotor donnail opinion de la jeun<

nouvelle, dans la Minerve (lei Magiciens du Style) : « ... Le | de Barbey d'Aurevilly dans les sphères

littéraires a été silencieux, presque inaperçu. C'est un météore qu'on B'est content-'' d'observer de loin, in ceptible pour le commun des mortels... C'est un écueil isolé dans le grand océan romantique, comme le rocher l'Homme dans la Manche, el a «ans.' de cela mén resta longtemps inconnu. Aujourd'hui, pour celui qui a Bondé s. -s mystérieuses beautés, il est impossible de ne pas y revenir... »

Barbey d'Aurevilly, dont l'Amour impossible et la Bague d'Annibal furent alors réédités coex Lemerre, écrivit vers ce temps la préface du Révélateur dm Globe (Christophe Colomb , livre de Bloy. Il le collai

au Constitutionnel^ qui d'ailleurs allait disparaître, et, aux premiers jours de 1885, publia coex Frin»ne< les Critiques, sixième volume des oswbm et lks hommes.

Les Critiques ou les Juges jugés. — C'est Villemain qui passe d'abord sous les fourches caudines. On raconte qu'il se préparait des cahiers d'expressions. C'est une modiste de mots, sans aperçu, ni sensibilité, ni science, qui n'a pu intéresser que ses contemporains ; un rhéteur qui a cru faire de la littérature, et que voilà entré, lui et son style pâle, d'éloges académiques, « dans la pénombre vengeresse qui suit trop de célébrité. » Sainte-Beuve, par son Etude sur Virgile, a produit un livre calme, lumineux et pur, avec le renseignement et l'art d'un connaisseur habile, la hauteur d'une critique ample et perçante tout à la fois ; l'ouvrage est précédé « d'une biographie que nous ne craignons pas d'appeler un chef-d'œuvre de difficulté vaincue, car ce portrait, fait ressemblant à la distance de tant de siècles, a été composé avec des nuances qu'on croyait à jamais évanouies. » La trame historique dans Virgile est montrée avec une rare faculté d'observation : « Le génie des grands poètes est toujours plus ou moins imbibé d'histoire. » Voilà ce qu'a su voir, là, Sainte-Beuve. Mais dans l'ensemble de ses œuvres, le définitif, l'arrêté, le stable, le solide, l'émouvaient peu. Il n'était critique que de pure description et d'infatigable analyse. Sûr de rien et curieux de tout, sceptique, ondoyant, divers, nuancé, sans le principe supérieur qui oriente le jugement, il était vif d'impression, d'une imagination

184 l.allly D'Aurevilly

coloriant.', d'un libilité nerveuse, d'une subtilité

d'analyse, d'une finesse déliée, dans l'anecdote surtout. « Comment ne se plierait-on pas a toutes les œuvres, pour en prendre souplement l'empreinte, quand on n'a ni idéal ni conviction qui vous Arrêtent ? • L'amour propre l'empêchait d'être juste ; et nul n'avait pour lui « que l'intérêt d'un renseignement I deui pattes. » Lui, qui eût si bien fait dea Mémoires, n'en a pas laissé. Mais on a publié dos lettres, et Barbey d'Aurevilly B'élève contre ces exploitations abusives dea non bres. 11 dit bien, dans cette étude si vivante, un de plusconsciencieuses, les mérites littéraires de Sainte-Beuve,et sa faiblesse causée par l'absence d'un principe supérieur. Ce principe-là, Nisard le possède ; mais il n'atteint au critique qu'avec les morts, étant moins gêné par des mémoires qu'on ne peut plus blesser ; indulgent, ingénieux, son vrai genre est Péloge. Pkilarète Chai lui, était né critique ; il avait la découverte, la finesse, la chaleur, le mouvement d'esprit, l'amour d générales, l'humour : cependant, païen de nature, encyclopédisme littéraire et son style fringant n'ont pas • un livre pensé et voulu. Le jaseur, le feuilletonfugitif .Iules Janin, a l'imagination colorée, à la vive sensibilité d'écrivain, ne montre, malgré son bon sens et son discernement, ni haut'1 portée, ni grande profondeur, ni fermeté de jugement. Viennent encore

Prévost-Paradol, récriminateur, rhéteur, individuel ; Rigault, talent scolaire ; Joubert l'idéal, le transparent, le délicat ; Guizot, n'offrant que de l'exactitude ; Paul de Saint-Victor, formé d'imagination, de mémoire, d'érudition et de poésie. Taine a de la sagacité littéraire, et des fantaisies d'écrivain ; l'artiste domine le philosophe. Rivarol fut la facilité, la promptitude, le jaillissement ; ses ouvrages ne sont que des reliefs de sa prodigalité d'esprit; Barbey d'Aurevilly le fait revivre d'une main amie, experte, et dit que le monde abîma ce causeur, au point que dans ses œuvres il ne subsiste qu'un journaliste. Suivent des noms à peu près obscurs : Jacques Demogeot, Lenient, Antoine Campaux, Eugène Talbot, Pierre Saliat, Jules Girard, de Lacretelle, Charles de Barthélémy, Louis Viau, dont Y Histoire de Montesquieu est vive et solide, Ernest Hello, mystique déplacé dans son temps pratique. Du moins, le polémiste introduit des fragments personnels remarquables dans ces comptesrendus d'ouvrages souvent médiocres ; son jugement porté sur Villon est large, caractéristique ; de même ses vues sur Hérodote, Thucydide. 11 ne faut donc pas reculer devant certains noms peu connus ; dessous, on découvre généralement de bonnes et belles pages sur des gens célèbres, ou sur des idées générales. — Pour ce juge des juges, les critiques supérieurs sont ceux qui partent de la foi chrétienne et possèdent l'émotion natu-

relie ; les inférieurs sont les athées, les positiviste, les philosophes, les miques, les universitaires. l>'uil-

leurs, an plus grand nombiv de ceux-ci, il refuse Biéme ou presque le nom de critiques, puisqu'ils n'ont pa vue de haut, la vue chrétienne, qui leur conférerait la possibilité et le droit d'être jug

Il y a toujours cette question du choc d'opinions entre l'auteur et le Lecteur. Edouard Etod [Revue con/empe-

ratflS, 25 juillet 1885] y voyait un motif de plus de goûter cette polémique si personnelle : «... C'est précisément cet! puissance d'antipathie, rare aujourd'hui, qui donne aux écrits de M. Barbey d'Aurevilly, même a sa critique, une extraonlinaire saveur. » Vers la lin de cette année-là, Lemerre édita l ne Page d'histoire, d< à Louis de Ronchaud.

Une Page d'histoire. — A la fin du i(> siècle, les Ravalet habitaient, près de Cherbourg, le château de Tourlaville. Dépravés et féroces, impitoyables jusqu'au

crime et débauchés jusqu'à Is mort, tout tremblait dans

le pays n leur seul nom. Las deux derniers de la famille, Julien et Marguerite, enfants d'une pur. i, termi-

nèrent par l'inceste la lignée des abominations de la

. l-'réiv .'t sœur vivant l'un près de l'autre, comment s'aimèrent-ils d'amour ? Fatal héritage de ds crimes sans doute. Quand on s'en aperçut, on exila le

fils, on maria la fille ; mais Julien revint tout a COUp '-t

enleva sa sœur. Us disparurent. On ne retrouva leur trace qu'à Paris, où, par un triste jour d'hiver, ils périrent ensemble, sur l'échafaud, en place de Grève, le 2 décembre 1603. — C'est tout, de cette cruelle histoire. Mais ce qu'on n'en sait pas passionnerait bien davantage : « Où les historiens s'arrêtent ne sachant plus rien, les poètes apparaissent et devinent. » Le romancier fait revivre ces spectres, entrelacés après leur mort comme ils l'étaient pendant leur vie. lia vuàTourlaville le portrait de Marguerite, lu des lettres d'elle : de la passion au style naïf du temps. Les amants incestueux sont bien plus dans ce château que dans leur tombe de Saint-Julien-le-Pauvre à Paris. « J'y suis passé cette année, par un automne en larmes, et je n'ai jamais vu ni senti pareille mélancolie. » — Le récit est court, sa narration colorée. Toute l'essence d'un roman, qui serait terrible et captivant, se presse en ces quelques pages qui simplement racontent, mais qui disent tout, ou font tout deviner.

les OEovresetles Hommes s'édifiaient, monument de critique dont on pouvait déjà mesurer l'importance et reconnaître le fier aspect. Le septième volume, Sensations d'art, fut édité en 188G.

Sensations d'art (Frinzine et Gie). — Dès la première étude, Barbey d'Aurevilly affirme son esprit libre, son instinct droit, en rendant justice à un adversaire, qu'il

juge d'ailleurs sévèrement au point de vue de l'art. a Proudhon, dit-il, qui est mort pauvre, avec une originalité de stoïcisme que j'honore ; qui eut le désinter ment et l'indépendance ; âme nette d'ordure, qui n'avait pas sur elle une seule tache d'argent à , fut

l'homme le moins artiste qui ait certainement jamais existé. » Proudhon s'appuie sur le réalisme et sur

l'utilité seuls. Courbet, qui lui plaisait tant, représente bien « l'objet pour l'objet, la peinture sans idéal et sans pensée, la description exacte, acharnée, minutie

mais opaque et matériel!'4, l'absence d'àme... Pour lui, le crapaud à peindre valait Apollon. » Théophile Silvestre, dans ses Artistes vivants /'nuirais et rlnmjrrs,

saisit If détail avec une pénétration singulière ; ses

biographies sont colorées et lumineuses, ses vues hardies et perçantes ; on conclut, de son livre, que les artistes contemporains savent la technique de leur métier, et qu'ils ne savent bien que cela. Auparavant, ils avaient mieux. Paul Delaroche mit de la pensée dans ses tableaux : « La p. -usée nécessaire et primordiale dans les arts ; » il no se livra pas à l'art pour l'art, et SOS dernières toiles, interrompues par la mort, une émotion souveraine. [/ouvre de l lit eut

d'évidentes ans »ult

comme David, ces anatomistes savants l'un et l'autre, doivent tous deux être antipathiques aux lâches pini

de ce temps. » Théodore Rousseau, peintre de la nature, en panthéiste et en poète, avait un idéal qui, pour lui, était la réalité élevée à son plus haut degré de puissance. J.-F. Millet « augmente par l'homme la sensibilité du paysage... Dans ses tableaux, on peut aller de l'homme à l'horizon et revenir de l'horizon à l'homme, et le paysage et l'homme en sont d'une beauté plus poignante... L'homme, ses fatigues, sa résignation, sa misère, Millet fait de tout cela une chose grandiose et touchante, qui rappelle quelquefois la Bible par le vaste de l'impression et la profonde simplicité... Il est biblique et autochtone... Il a compris et exprimé le paysan avec une réalité incomparable, et il fait sortir de la réalité, l'idéal... C'est un peintre profondément spiritualiste, qui a travaillé toute sa vie à nous donner des chefs-d'œuvre sans que le monde les vit, sinon pour les nier et les insulter. » Ce Millet est une très belle et vaillante étude. Le Gavarni, des Goncourt, est remarquable de netteté, de précision ; ils l'avaient connu, pratiqué, aimé, et le donnent sous sa forme élégante, svelte et désinvolte, mais sans sa misanthropie, son esprit cruel, négatif. Suivent des articles sur Alonzo Cano, Frémiet, dont la Jeanne Darc, fillette jouant au soldat, n'est qu'un bronze d'attente ; Zacharie Astruc, esprit ailé, ardent, mélancolique ; Mozart, ce Raphaël de la musique, dont les lettres livrent son âme de délicat, de sensitif ;

Hector Berlioz, génie d'une intensité dévorante et immanente, résultante de Shakespeare et Gluck combinés ; le violoniste Reményi. Le volume s'achève par le Saloyi de 1 87 2, publié dans le Gaulois. En ce temps déjà, connu.' toujours depuis, Barbey d'Aurevilly vit à ce Salon un fonds de médiocrité sur lequel pointaient quelques œuvres de valeur. 11 avertissait qu'il n'était pas critique d'art. D'où vient que son compte-rendu fait mieux voir les objets et se lit mieux que cetll des «nuques consacrés ? f.Vst qu'il est, lui-même 1, peintre, artiste incessant ; c'est qu'il a l'émotion, les sensations, le saisissement « par le collet si c'est nne f<>r.v, par Le cou si c'est une volupté. » Et rela suffit, certes, pour que sa critique soit supérieure à celle de la plupart des critiques d'art faisant métier. Diderot non plus ne (ut pas un officiel, puisqu'il a fondé ! Son émule ne dresse pas un catalogue, cette banalité qu'est devenu le compterendu des Salons et des expositions. Il s'arrête devant ce qui lui plaît, et dit pourquoi. Toile, statue, butte description est telle que l'œuvre se reforme devant vous, que vous voyez l'idée, le tempérament de l'ai comment ce dernier a réussi à nous transmettre son

[\] ICendrplaiee 4M. Jotéphin IVIadan. qui rient ,l>.-rir*. dan* U /Ure» k*èéê madairt du 17 mare 1904 : « D'Aurevilly, qui n'entendait rien aui art» » — Se préoccuper dei arllites officiel», commenter ilei ralalofruet .l'rxpotllion et pratiquer l'arfot dee aleUera, ne signifient paa que l'on comprend lei art*.

idée ou comment il aurait dû s'y prendre. La grâce et la force, voilà les deux qualités qui lui plaisent, surtout réunies : alors l'artiste est complet. Les grimaces, les contorsions, les rengaines, et autres petitesses qui régnent en notre temps chétif et énervé, il les découvre, les marque, les exècre. Il montre les gens de talent qui débutaient ou triomphaient alors, et déplore tant de bustes, de portraits : ce par quoi Fart meurt. Et cela pullule 1 <x Tout museau a ses prétentions. »

Une étude sur l'œuvre de Barbey d'Aurevilly parut, le 28 juillet 1886, dans la Justice, avec la signature de Gustave Geffroy, qui remarquait : « ... Parce que les opinions de l'écrivain vont à rencontre des idées philosophiques et sociales qui commandent l'évolution de ce siècle, parce que la manière d'être de l'homme a été souvent le sujet des bavardages de la chronique, parce qu'on aurait éprouvé, devant telle manifestation de cette vivante personnalité, une colère, un agacement, ou même une indifférence, il n'en faut pas moins reconnaître à M. Barbey d'Aurevilly comme bien acquise la situation très grande et très particulière qu'il occupe dans la littérature de ce temps... Barbey d'Aurevilly, un des cinq ou six vrais romanciers venus depuis Balzac, pourrait être défini : Un écrivain bas-normand, ayant gardé à travers la vie le souvenir de la terre et des êtres de son pays, épris de dandysme, exaspéré

contre l'ordinaire, chercheur d'eiCQptàens morales, mettant au-dessus de ses opinions sa passion d'historien de Tàme humaine. »

Sensations d'histoire Les uKuvrês et les Hommes, 8e volume, L. Frinzine . — Ce volume, paru au commencement de 1887, et dédié I Krnest llavet, s'ouvre par une réhabilitation de Jacques II, qui, ayant soutenu la seule cause valable 'ux : la monarchie

de droit divin, n'a contre lui que d'avoir été vaincu. 11 se continue par un Louis XI fort admiré et vu très grand, d'une grandeur intellectuelle par laquelle il tranche sur toutes les autres grandeurs du moyen-àge ; ce négociateur, cet organisateur laissa une France augmentée, quand des hommes comme Louis XIV >: Napoléon l'ont laissée diminuée et saignante. Louis XIII est aussi relevé delà dérision où l'ont tenu des historiens; sa correspondance avec Richelieu établit qu'il m préoccupait de la prospérité de l'Etat. Le polémiste affirme ensuite que la Saint-Barthélémy ne fut qu'une répliqua de la France catholique à d'autres massacres accompli! par des protestants révoltés. Il montre, sous la Guerre de Trente ans, l'anarchie en Allemagne : « pays de la libn'-pe; ou les Système* M ruent, se dévorent, se remplacent, » et (ji- Adolphe, homme de Cette boucli le ce

brigandage : époque de perdition simple et non plus môme de guerres religieuses. Il indique en Savonarole,

l'homme de foi, d'éloquence, diminué en devenant tribun politique ; en Jules II, le protecteur des artistes, qui oublia trop son autre mission, et qu'il approuve toutefois d'avoir défendu ses Etats temporels ; en Grégoire VII, le pape qui imprima sur l'Eglise son génie, dont l'empreinte subsiste toujours. Catherine d'Aragon apporta les vertus des femmes du moyen-âge dans les débordements de la Renaissance. Elisabeth d'Angleterre eût été une mégère, dans la vie ordinaire : « La lâcheté des hommes devant la puissance la leur fait prendre pour de la grandeur. » Avec Henri IV, on eut le royalisme moderne, et non plus celui du moyen-âge : les Guise eussent dû se substituer à Henri III comme les Carlovingiens aux derniers Mérovingiens. Et voici d'autres portraits historiques : Henriette-Marie de France, un grand dévouement qui inspire de nobles pages ; le cardinal de Retz, fils troublant d'une époque troublée, ambitieux hypocrite, inquiétant, factieux et intrigant, brillant esprit faux : « On n'est grand jamais que parla droiture, » et qui provoque un article nerveux et serré, un médaillon précis, qui frappe ; Louise de la Vallière, figure charmante dans cette cour corrompue, dont la touchante histoire a comme efféminé ceux qui ont écrit sur elle ; le cardinal Dubois, un qui ne donna pas dans la philosophie du temps. Catherine II a été exagérée, déclare le critique ; cette figure très moderne,

dont le bon sens est le meilleur de sa gloire, a simplement continué Pierre le Grand : elle est plus administratrice que politique. Cette étude est forte, cre< vibrante. Suivent Dupleix, qui perdit l'Inde par la faute d'un gouvernement faible et imprévoyant; Grégoire de Tours, dont l'histoire barbare B'édaira par la loi : poléon, génie monarchique, qui rapprit aux nommes l'autorité, la puissance «l'un homme. Le livre se termine avec une chronique sur la grandeur et la décadence du Journal des Débals ; une autre sur William Pitt, dont la gloire est un mirage, dont le fond n'était que la haine, la peur de la France ; enfin, defl amertumes à propos du comte de Chambord, qui n'a pas su agir; d'ailleurs, conclut Barbey d'Aurevilly, « la royauté, je n'ai jamais cru qu'elle rentrerait en France, et si elle y rentrait, elle n'y resterait pas. » — Cet ouvrage, comme les précédents, ne peut se lire sans passion : que l*on soit ivec le polémiste ou contre lui, il VOUS enveloppe danacharnement d'idées, de discussion et de style. • On a beau ne pas partager L'opinion de l'auteur, écrivit Gabriel Houturier, on a beau s'irriter à son tour assertions où la témérité de la p-uisée le disput l'énergie de la forme, on est malgré soi entraîné, dans eette course a travers l'histoire, par ce I hardi,

primesautier, clairvoyant et sagare, dont Isa souvent aussi nettes que profondes. » Le critique, ainsi

qu'en la plupart de ses jugements touchant l'histoire, la politique ou la religion, part toujours de son point de vue chrétien et monarchique. 11 entreprend toutes choses de ce geste absolu, et la couleur, l'esprit, le caractère de ses sensations, sont celles même qui peuvent seules ressortir de cette opinion prépondérante : c'est enflammé, supérieur et intransigeant, comme c'est inquisitorial, exclusif et sans cesse exposé sous une face unique, la dogmatique.

Cette même année, fut réédité Du Dandysme et de Georges Brummel (Lemerre), avec le portrait de Barbey d'Aurevilly à vingt ans, et une préface où il disait : «... On a été tenté d'écrire sur la première page cette impertinence : D'un fat, par un fat, à des fats ; car tout fait glace aux fats, et ceci est un miroir pour eux. » Le volume comprenait aussi : Un Dandy d'avant les dandys (Lauzuni et, de plus, les Memoranda de Caen 1856Ï, et de Port-Vendres (1858 .

C'est encore au commencement de 1887 que parut le premier rocueil des articles donnés par le critique en divers journaux, sur le Théâtre contemporain (chez Frinzine).

Le Théâtre contemporain (tome 1 . — L'histrionismc, le cabotinage, symptômes de décadence, régnent sur notre temps, inscrit l'auteur dans une préface. « Les journaux, qui devraient être les éducateurs

IOG BARBEY D'AUREVILLY

du public et qui u'en sont que les courtisans, » rendent compte du plus inepte vaudeville, quand ils n'auuou, même pas un livre fort. Et c'est desrendu jusqu'au rafé-concert ! — Les directeur! de théâtre notons que ce premier article est du 25 avril 1866, el que, depuis, le mal est devenu inguérissable sont des incapables, des natures mercantiles, ayant le mépris des choses mort et littéraires ; auparavant, « le théâtre que l*OD considère, a tort, beaucoup plus comme un unusemeot que comme un enseignement, n'a jamais eu la gravité d'institution qu'il aurait dû avoir ; » maintenant ce n'est plus qu'une entreprise de bazars où l'on vend dm sensation montreurs de bêtes, et de bêtises : « ... Les peuples usés par des civilisations excessives ont seuls de rages de spectacle ; c'est un symptôme de décaden tout, depuis trois siècles, l'a précisé ches nous et développé avec furie ; nous avons été un peuple petSJI par le théâtre, pour [es sensations qu'il BOUS donne,

pour les sensualités el les vanités qu'il éveille, pour les corruptions de tout genre qui s'en échappent; chos esprit, mœurs et modes du théâtre ont rongé, vidé, Is plus robuste personnalité de peuple et il es! devenu,

autant qu'il l'a pu, histrion ! » Le Tl

plus qu'une nécropole, quelque chose comme l*Acadén tte autre institution de fantômes; le Gymnase, où

débordent joueurs, escrocs, filles. Si parler plat, voila le

théâtre favori de la bourgeoisie, qui y mire ses charmes. C'est ce qu'il faut à notre époque vicieuse et puérile, qu'aucun de nos vaudevillistes n'est même capable de peindre. Un des plus célèbres, Victorien Sardou, ne sait faire que de l'arrangement ; c'est une grêle nature, assez adroite, sans invention. Dumas fils, esprit froid et sec, ne sait que se faire une salle d'amis. Mais voici Frederick Lemaître, un penseur sur rôle à la manière de Talma, montrant que le grand acteur fait ensemble ce que font le statuaire, le peintre, le musicien et le poète : « Debout sur les ruines d'un art écroulé, il fait croire encore que ce ne sont pas des débris. » Le critique passe aux publics factices, qui applaudissent à des choses factices; il démasque cette cohue de niaiserie béate, d'hypocrisie, de lourd pédantisme : le public, et désarticule en quelques mouvements ces pièces nulles dont Paris, les journaux et le monde entier proclament le succès formidable, et ces féeries, grosses machines brillantes et vides, qui sont bien faites pour un temps petit, pour ce public « de la nouvelle Athènes, comme disent les universitaires et les académiciens. » Barbey d'Aurevilly remue à la pelle ce bric-à-brac, dans la salle comme sur la scène, cette farce imbécile, cette « blague » triomphale ; il nous met au point ce théâtre si vanté par les courriéristes, ces ineptes pièces tirées de beaux livres célèbres, et ces fadaises d'Emile Augier, et l'adultère,

198 l.VRBEY D'AUREVILLY

l'adultère perpétuel autour de cette donnée : un mari béte et méchant, une femme jolie et spirituelle, un amant hardi et distingué. Voilà sur quoi reposent tout le vaudeville contemporain, tous Les succès théâtraux ! Et ce n'est pas même la vérité : dans la vie, M qu'on rencontre en t'ait d'adultère, c'est généralement un mari intelligent et bon, une poupée d'une grâce équivoque et sutte, un amant niais, un peu verni et toujours lâche : caria lâcheté commence au vol, et quel est l'amant, le seul supportable, qui oserait agir hautement, comme pour un rapt? Mais le théâtre, parait-il, a le droit de

changer la vie en mensonge. Le livre se renne sur la

BUperflcialité, la vulgarisation de Dumas père, BK sur les anciens arrangés, c'est-à-dire dérangés, par d'ineptes adupteurs de L'Odéon. — Certes, les critiques de théâtre ne peuvent nierque, dans la seconde moitié du 19* siècle, ils ont généralement vaut.'- les fort nombreuses médiocrités de la scène. Ils onl trouvé du talent à des milliers «h' pièces, (,t du génie à des centaines . Eh bien ! regardes i cinquante ans là, et comptes les quelques pièces qui résistent encore. Le bilan, que Barbey d'Aurevilly, lui, nous aide à établir, reste, B nuances du gris, (lu

terne, du laid de cette époque, an tableau de mœurs bon a consulter chaque fois que V>>\\ hésitera à mépriser la platitude, l'énervement, la niaiserie de ce th< m-

temporain, de ses courriéristes et de son pubii

Cetie série : le Théâtre contemporain, est à côté de l'autre, la grande : les OEuvrès et les Hommes. C'en est un surgeon naturel, ou, si Ton préfère, c'est le gui de ce chêne.

Les Philosophes et les Ecrivains religieux (2e série, Frinzine). — Ce neuvième recueil de polémiques est dédié à Ach. Anger, chorévêque d'Antioche. Il débute avec Saint-Bonnet, le dogme de l'infaillibilité papale, la théorie de la douleur indispensable à l'homme. Une étude très fouillée combat Proudhon, ce pamphlétaire viril seulement comme verve, comme outrance ; ce dialecticien irrésistible, qui fait table rase : « La gloire de Proudhon, gloire terrible, est d'avoir rendu impossible et même inconcevable un autre Proudhon... 11 est le cerveau qui a pensé savamment ce que des brutes accompliront avec ignorance. » Ce grand coupable d'honnête homme piétina, d'un pied d'éléphant, l'immoralité contemporaine, de femmes bêtes et ignobles et de leurs amants stupides et laids : ces deux ornements de la plupart des civilisations modernes. Il eût été, jadis, un grand docteur chrétien ; venu après Rousseau et la Révolution, « dans un temps où la révolution des ouvriers se prépare contre les bourgeois avec la logique vengeresse des révolutions, » il a appliqué son bon sens et sa pureté de cœur à être un défenseur de cette Révolution. Le critique passe de Proudhon à Joseph de

Muistre, ce catholique rationnel, ce mystique de la tradition. Ernest Renan lui apparaît comme une liquidité qui noie tout; il travaille ses nuances ainsi qu'un acteur, son masque ; caudataire de divers philosophes, il ne voit partout qu'impulsions, instincts et inconscience, pour remplacer Dieu. Viennent les Ggures de Raymond Brocher, an style mathématique; Michelet, qui fut souvent la Fantaisie en histoire, un brillant déséquilibré, un artiste tendre, un partisan injuste, une CfMSCience égarée; Ernest Mello, inégal, suggestif; Charles de Remuant, auteur d'un drame philosophique, froid, sur Abélard; .Iules Soury, imbécile; Matter, nébuleux; Th. Ribot, qui perd son temps avec Shonenhauér; Caro, esprit timoré. Les Çonférencee de Noire-Dame ^ par Lacordaire, eurent un SUCOèS prouvant que la foi garantit l'éloquence : « La vérité religieuse sel la plus grande de toutes, la plus achevée, la plus complet Lacordaire possédait la théologie, la morale, la contemplation, l'expérience, « le seul fruit qui mûris

inir d<»u\. i Suivent des noms déjà oubliés, puis Dumas Ois et sa Question du Divorce, gros bruit, mines talent ; Punck Brentano, plume alerte, aiguisée ; et encore, el enfin il*** inconnus. — L'idi antique,

ainsi qu'à la première série des PkUosopkt Religieux, B'érige au-d le tous ces jugementi

dehors du dogme, le critique n'admet de bon que la vie

droi.e, l'émotion d'art vraie, la moralité sincère. Mais c'est la foi qui domine tout, volontairement, impérieusement.

Barbey d'Aurevilly, en automne, fit un suprême voyage an pays normand. Arrivé à Valognes le 12 octobre, il rentra à Paris le 6 décembre. Le 30, il écrivit ceci : « Ah ! ma vie, elle a été une vie d'efforts, de luttes, de travail sans repos, mais du moins elle me sert dans ma vieillesse (cet affreux mot qu'il faut savoir dire !) et elle me fera peut-être une renommée. Peut-être... qui sait? Je n'ai pas grande croyance à la gloire... Il faut se résigner, mais le moyen de ne pas penser aux rêves écoulés, quand on se retourne et qu'on regarde derrière soi!... » Quelque temps après, une nouvelle série des Historiens parut chez Quantin (premier trimestre 1888).

Les Historiens (2e série, Les OEuvres et les Hommes, 10e volume). — Les rhétoriques ont fort vanté l'impersonnalité, comme qualité de l'historien ; or, cette qualité de neutre mutile la pensée, tel qu'on le voit en Léopold Hanke, ce penseur allemand systématique et décoloré. Le critique lui préfère la clarté française et la forte argumentation de Fustel de Coulanges f Histoire des Institutions politiques de l'ancienne France), qui de plus possède l'investigation patiente et prudente, et les idées générales, ces montagnes d'où l'on voit tout en histoire. Il note la correction de Gaston Boissier, et, à

202 BARBEY f> AUREVILLY

propos d'un livre <\o il. Wallon, exalte Saint-Louisj — le saint pins eocore que le roi. Il louange l'érudition du comte de Gobineau (la Renaissance), blâme un recueil de conférences, ce ridicule «lu siècle : « La pensée n'a toute sa pureté et toute sa farce que dans I»1 recueillement et dans la solitude. » W.-II. Prescott, dans son Histoire de Philippe //. n'offre pas d'imagination, de coloris, de pittoresque; si cet ennemi «lu catholicisme ne condamne pas Philippe 11. c'est par manque de passion ; il feffoi d'être ^xa<-t, et se montre parfois tranquillemenl robuste. Henri Porneron fies Ducs de Guise, les Emigrét) o. de l'instinct politique. Voici los Goncourt, qui r ien(

par la peur de la couleur épique de l'histoire «'t le coût de la réalité cruelle : Louis Nicolanlot et son Journal de Louis XVI; Thomas Carlyle. Celui-ci (Histout de la Révolution française) »'st le cariraturiste dans l'histoire, mystique et pittoresque, avec la passion du récit, de l'art historique ; un comique âpre et profond, qui hait toutes formules et n'épargne que ceui ayant n et

vie. Les Soldats de la Révolution sont les saints de Ifichelet; c'est son christianisme involontaire; il n'y révèle ni logique dans l'esprit, ni continuité d'impr sion, mais une émotion qu'il fait partager, si de PI queue*. Suivent Oscar de Vallée <it son André Chénier luttant contre les Jacobins : Charles d'Hârfcault, b torien froid ; Taine, avec Ut Orimsuts de la I

contemporaine. Taine naquit peut-être léger, mais l'étude, le travail acharné, l'ambition scientifique le firent lourd ; il applique froidement à l'histoire la méthode positiviste : « L'analyse ne donne pas la vie, l'histo re n'est pas qu'une description. » Taine a supprimé son imagination ; mais son procès-verbal méprisant de la Révolution française n'en est que plus surprenant et plus fort contre les sophistes du siècle qui le comptaient pour un des leurs. A propos de la République américaine, par Xavier Eyma, Barbey d'Aurevilly dit excellemment qu'on a trop d'admiration pour cette nation qu'on croit neuve, et qui peut-être sera vieille avant la vieille Europe. Le mordant mais incorrect Crétineau-Joly, le docteur Revelière sont les derniers de l'ouvrage, où domine le même esprit que nous avons reconnu jusqu'ici. Le critique y insiste sur ce principe, que l'histoire doit partir de l'unité, et il remarque : « Même les aristocraties sont le nombre, cause de ruines : des démocraties par en haut. » Seul le monarchisme est bon. La seconde moitié, tournant presque entière autour de la Révolution, est acharnée contre celle-ci; le polémiste n'en loue guère que l'armée, et surtout Bonaparte, qui domina l'hydre, mais qui malheureusement en fut dévoré lui-même.

Dans la nuit du 16 au 17 avril 1888, Barbey d'Aurevilly fut terrassé par le premier coup d'une maladie de

coeur. Le lendemain, le docteur Robin reconnut la gravité du cas, mais put la cacher au malade, qui, le 20 avril, écrivit à M. Auger : « Mon cher abbé, je ue suis pas encore à ma table à écrire, mais voici meilleur ami qui me prête sa main pour votif répondre. Ci que j'ai eu, mon cher abbé, depuis < •• ipse qui

vous prétait à rire, c'est une crise de Ibie, maladie que je n'avais point eue depuis quatre ans. J'ai liiné par

deux médecins incomparables el par la personne qui vous écrit. Je vais bien maintenant, el on prétend que j'entre en convalescence. — Les journaux qui ont pari.'* de moi ont dit les bêtises auxquelles ils son! accoutumés. Les uns ont parlé de congestion pulmonaire, loi autres de je ne sais quoi, et c'était tout simplement ujne crise de foie. — Je vous envoie le Gil lil<n et le Figaro qui ont parlé du livre que vous et l'abbé Lefoulon aimez. — Adieu, mes deux bons abbés, priez pour mo

La convalescence de cette maladie de cceut, et non crise de foie, tut assez rapide. La pr entretint

sympathiquement du malade, qui bientôt put faire des promenades a pied et reprendre ses travaux. I année-U que Léon Bloy publia : In n com-

munies y consacré i Barbey d'Aurevilly, Ernest Helio et

Paul Verlaine. Et une nouvelle Série du / ilrm

porain parut chez Quentin.

Le Théâtre contemporain Tome j). — j'ai If

rage des reprises autant que par l'acceptation de mauvaises pièces, les directeurs font de piètres affaires, au foui, et souvent même succombent, en attendant la mort du théâtre à laquelle ils auront tant contribué. Ils sont les principaux coupables. Puis, les critiques qui approuvent, vont leur petit train de feuilleton hebdomadaire, ces routiniers, qui ânonnent et se répètent avec une indifférence incroyable. Et il n'y a plus guère d'auteurs, s'il y a encore des acteurs ; le chroniqueur cite Marie Laurent, qui exprime également tous les sentiments de la vie, et ajoute que les auteurs de ce temps doivent presque tout leur succès aux interprètes. « Il n'est plus nulle part, dit-il encore, le public assez organisé pour être juge, pour avoir une opinion, un idéal, un préjugé, n'importe quoi... Sceptiques ramollis, crevés avant d'être morts, ils viennent là tous par le fait d'une curiosité ennuyée ou d'une vanité qui piaffe avec des pieds de grue; mais de cohérence de public, de résistance de public, d'individualité de public, il n'y en a plus. » Il avait envoyé, de la côte de Portbail, le 14 juin 1868, une remarquable chronique, intitulée : Ma reprise, à moi. « D'ici où je suis, note-t-il, ce que vous voyez à Paris, ce que j'y ai vu moi-même toute l'année, me paraît petit, mesquin, misérable, puérilement artificiel... L'art dramatique est un art fini. » Les directeurs sont imbéciles ou cupides, le milieu infect de vanité et d'instincts jaloux,

avec une administration incapable. Le théâtre se a de matérialisme. Os vérités sont bien plus vraies enodro aujourd'hui! 11 liquide de Bornier, l'ennui; Dumas ils. et ses préfaces babillardes et vantardes ; le Gyranaa ses bonbons, pour la classe moyenne : « La suprême élégance, le suprême bon ton, la suprême littérature dramatique... C'est le théâtre des petits ménagés, qui donne l'envie d'en faire un... On y pariotte morale comme on y papote bonheur domestique. » Voilà la li

Scribe, qui montre si bien ce qu'il fut ! Il y a aussi le Palais-Royal, le théâtre des embêtés : tou( ce qui s'embête va là, pour rire absurdement. <^n voit loi causes de la décadence de la scène française où elles ne sont pas ; il n'en est qu'une : la nécessité 11 • du

génie : « La grande erreur universelle qui i fa l'esprit moderne jusqu'à la plus incroyable profondeur, c'est de croire qu'on peut remplacer l'individualité compétente ou le génie par des institutions ou des combinaisons quelconques. » Soit ; mais qu'us homme ou qu'une femme d ■ aux directeurs de

théâtres, il onduit sans phrase pect,

s'il u'est intrigant ou millionnaire. Mais voici Dennery, charpentier infatigable de pièce! idi< Pailleron, main fine qui travaille en petit ; l-1 comité du Théâtre-Français, des incapables là où il faudrait un public cultivé pour le choix des pièces : il n'y a que la

publicité qui puisse empêcher ces assassinats de la pensée à huis-clos, par l'insolente féodalité de quelques sots. Mais, reprend-il mélancoliquement : « Qu'y a-t-il déplus antipathique au public de nos mœurs modernes qu'un poète, cette aristocratie, cette distinction, cette idéalité, cette insouciance ou ce mépris des honteuses ficelles dans lesquelles meurt l'art du théâtre, misérablement étranglé ? » Le recueil se ferme sur Patrie, de Sardou, le Scribe convulsé, grimacier dramatique, habile faiseur. — Comme Barbey d'Aurevilly nous venge bien de tous ces directeurs mercantiles et sans intelligence, de cette cohue d'auteurs dramatiques sans talent et que cependant une presse vendue exalte dans ses colonnes menteuses, de cette décadence descendue au dernier degré par la faute, par le crime général des directeurs, des auteurs, des critiques, du public, et de nos soi-disant hommes d'Etat, complices de cette dégradation de la scène.

Pensées détachées (Lemerre). — En janvier 1889, parut un petit recueil de pensées, dont la première définit à la fois ce genre littéraire, et certain élément important de la nature de l'auteur : « La pensée détachée, c'est la flèche qui vole ; elle est isolée, elle a, comme la flèche dans les airs, du vide au-dessus et du vide au-dessous d'elle ; mais elle vibre, elle traverse, elle va frapper. » Des pensées, cela peut se caractériser;

mais ne vaut-il pas mieux en citer un choix, qui moule degré d'originalité du penseur et révèle le tempérament de l'écrivain et de l'homme ? En voici de significatives : « L'hypocrisie, c'est la maturité du vice. — Ll meilleure manière de voir le monde, c'est de le voir à travers les grands poètes. — On ne sait pas que la force de l'admiration produit de trouble et dfeffroi autour d'elle. — Je connais le mal qu'où peut faire av le meilleur sentiment; on n'a ni regret ni remords des coups qu'on vous donne. — Le plus grand penseur serait la mort, si elle pouvait juger la vie. — L'enveloppe mortelledu moyen-âge a disparu, mais l'essentiel {este. — En France, tout le monde est aristocrate, car tout le monde tend à se distinguer de tout !•• moud.'. — II y a nue certaine aisance dans la maladresse, qui est plus grains* que la grâce elle-même. — Quand les borna supérieurs se trompent, ils sont supérieurs sla

comme en tout le reste. — La conscience de soi vaut mieux que la gloire. — Les mots sont la prit la

pensée. * Toute une nouvelle manière d'écrire pourrait sortir de oette pensèVlàl c L'homme est siproàondéo* vil qu'il fait des vttetés des actions qu'il qs compn pas, parce qu'ainsi il est toujours sûr de les comprends

Atroce, mais si vrai ! «( Quand S touroe dana la vie

et qu'on regarde son passé, on devient

plus capable de rien. — 11 n'y a «pie la force qui don

des coups de pied au derrière qui soit respectée ; mais la force du caractère, du talent, de l'expression, allons donc ! n'en parlons jamais. » Et ces Fragments sur les femmes : « Quand on aime un peu, tout est raison pour aimer davantage. — De femme à femme, pas une femme honnête ; toutes des scélérates, en plus ou en moins. — Il n'y a jamais qu'une femme qui puisse guérir d'une autre femme. — Les femmes donnent leur mesure par leurs amours. » Voilà, sauf exceptions, la clef de tous les jugements sur la femme, et toute la psychologie féminine. « Les femmes couronnent des vainqueurs, des confiants et des fats. — Tous les amours sont tués par l'absence, ou peuvent l'être. — La seule garantie d'une femme contre vous, est toute et seulement dans l'affection qu'elle a pour un autre. — Un premier amour influe sur toute la vie. » D'autres pensées offrent la brusquerie du paradoxe; mais celles que j'ai citées sont vraiment simples autant que vigoureuses : elles révèlent l'homme de lutte, plutôt que l'homme d'action. Et les fragments sur les femmes sont d'un expérimenté.

Les Poètes (2e série. Les OEuvres et les Hommes, 11e volume). — Ce livre, édité chez Lemerre au commencement de 1889, est dédié à Henri-Charles Read, ce poète mort si jeune, à dix-neuf ans (en 1876). Il s'ouvre avec Ronsard, qu'on s'habituait à ne plus voir que comme un nom et une date. « Païen comme son époque,

210 BAHREY D'AUREVILLY

il but a longs traits a la double source «les littératures retrouvée* et des mythologies, et c€ fut pour Housard et pour nous un malheur. > ('/est la muse celtique Ronsard qui ressuscite, et non sa muse païenne. « Ronsard fut, dans une langue qui nï'tait pas faite, un Victor Hugo avant. Victor Hugo. » Un poète qui est bien français, qui vit en nous, c'est La Fontaine, le bonhomme. « La bonhomie est une qualité appartenant particulièrement el suprêmement à la raee gauloise, » que l'histoire a symbolisée sous le nom «le Jacques Bonhomme. « Il a le mieux exprimé poétiquement le génie de cette race. » L'invention, le drame, le dialo le comique d'expression, la description. tOUt( i»uis-

sances se complètent, avec la bonhomie, par un charme vainqueur de tout. André C.hénier. lui, « a la poésie de sa mort par dessus la poésie de sa poésie... et le sublime de la poésie lyrique, qui est la première de toutes les poésies; » Barbier est né du génie de l'.hémer; il l'a, du moins, continué. Agrippa d'Aubigné fut « un tempérament bien plus qu'un accomplissement de p< Victor Hugo, dans sa Légende des Siècles y a de l'érudition, mais peu de variété, rimagioatioQ du mot plui

que de la chose ; il eût dû faire une grande Sf)

lieu «le petites épopées. Lee Chûneom des mai ti des

hms offrent souvent du vide ; il y arrive toul une

suprême aisance dans l'art «les vers. L'énonnité, roilà

le caractère et recueil de Hugo. Le critique redit son regret, de ne lui avoir pas vu écrire le poème épique qui manque à la France, et qu'il lui avait conseillé de faire, au premier volume de la Légende. Henri Heine est le poète de la sensation, du doute, avec de l'enthousiasme qui ne dure pas et de l'ironie qui revient toujours. Auguste Barbier fut l'homme de l'iambe, dont Chénier avait été l'éphèbe ; son génie disparut avec effraction, comme il s'était produit. La poésie de Lamartine a la supériorité des choses infinies, des choses divines sur les choses humaines ; elle offre sa mesure complète dans les Harmonies. Lamartine a chanté Dieu comme nul autre poète chrétien ; sa gloire est d'être resté en dehors de l'entraînement littéraire du temps ; il est plus que naturel, il est tout nature ; il en est l'idéal même. « Parce qu'il était élevé, les esprits bas, qui sont si fins, le disaient niais, » ne comprenant rien à sa faculté enchanteresse qui grandissait le réel, tandis qu'eux ne voient que le réel des bêtes. Quelle opposition, que de parler ensuite de Mme Ackermann ! Ses Poésies philosophiques sont athées, douloureusement athées : son désespoir a de la grandeur, mais une grandeur trop affreuse pour ravir l'àme ; cette amie de Proudhon est la Proudhon de la poésie au 10e siècle. Le critique est toujours bénévole envers Richepin ; il avait là une belle occasion de piétiner un écrivain férocement hostile

à toute roi, Il trouve sa poésie belle, mais, du moins, sa morale criminelle : son danger est «l'incliner les imaginations vers uns impiété absolue et définitive. Un retour dans le passé nous amène à Milton, qui mit une rie à Be débarrasser d'une instruction pédai: de huit langues, de toutes les sciences do temps. d'une éducation de puritain al de théologien argumentant, «l'une fausse rocatioo de pé fonctions arides de secrétaire de Cromwell, pour, enfin, s. soixante ans, rejeter touJ cala non de lui si

apparaître la Heur magnifiquement épanouie du Paradis

perdu a la main. Puis, c'esl Corneille, génie sédentaii

dont le soleil était leccBurde l'homme; l s fans

de sa rie qui importenl sont surtout intell. Mine: il a la majesté monotone des grandes destinées et

des grands horizons; c'est un géme romain et un génie gaulois réunis. El nous revenons an 191 siècle, y retrouver Théodore de Banville, la rantaisie gracieuse,

Imagination joyeuse, la gatté, une gatté italienne, dans le lyrisme : il rit dans le bleu conime i! \

gambade, parfois; Laurent Pichat, sèchement philosophique; Amédée Pommier, satirique vigoureux, d'ordre composite : Charles Monselet, un peu de p beaucoup de viveur; Hector de Saint-Maur, attendri; Paul Bourget, sceptique, inquiet. Le visionnaire Maori

Hollmat olfre une p range et maladive : « d'une

époque si désespérément décadente, cette poésie du spleen et du spasme, de la peur, de l'anxiété, de la rêverie angoissée, du frisson devant Tin visible. » Dans les Destinées, Alfred de Vigny s'est métamorphosé, après vingt ans de solitude et de silence, de génie tendre en génie stoïque. L'idée y est implacable, l'attitude inflexible ; Tàme est devenue rigide. Il y a là une profondeur d'impression et une âpreté poignante, dont le cœur est déchiré. « Tous ces vers ont été vécus, soufferts et saignés, avant d'arriver à l'arête froide sous laquelle ils brillent. » — Ce volume est un des plus lumineux, des plus vifs, de la critique de Barbey d'Aurevilly. La poésie le charme, le conquiert, dès qu'il y sent la sincérité ardente, dès qu'il y voit la flamme, fût-elle diabolique, fût-elle athée. Sa prose y devient plus ardente, plus poétique elle-même. Et d'ailleurs que de phrases, que de pages n'y disent, n'y crient-elles pas son amour de la poésie, et que, sauf la religion, elle est au-dessus de tout !

Antonin Bunand, dans le Siècle du 15 avril 1889, donna sur ce livre et sur son auteur une chronique, très goûtée de Barbey d'Aurevilly. Ce fut le dernier écho des voix extérieures. Il ne sortait plus. Des habitués le venaient voir, le comte de Lorgues, Charles Hayem, Léon Bloy, Braga, Kleine, Haag, le docteur Robin, le docteur Letourneau, le docteur Seeligmann. Le jeudi-

saint 18 avril, il put encore dicter, pour Amaïdèe, qui finissait de paraître au Gil fJlas et qui allait être édtti une note sur ce passage : « ... la supériorité n. | à

rien ici-bas. » Voici la note, dernier acte de l'écrivain :

i Quand il écrivit ces pages, l'auteur ignorait tout de la vie. L'âme très enivrée alors de ses lecture! et de rêves, il demandait aux efforts de l'orgueil humain que seuls peuvent et pourront éternellement — il l'a su depuis — deux pauvres morceaux de bois mis en croix.

» Jeudi-Saint, 18 avril In » J. B. dA. »

Le samedi, il fut pris d'une brusque hémorragie, dont il sembla se remettre encore. Le dimanche, il dit a un ami : « Moi qui croyais passer un si agréable jour de Pâques !... » On aurait pu retrouver quelque espoir. le voir si résistant, à l'entendre parler; mais, le lundi soir, il s'affaiblit rapidement, et le mardi 83 avril, à huit heures du matin, il s'éteignit doucement.

«... Après quatre-vingts ans d'une existence ou 1rs heures de bonheur se comptaient, plus rares que les journées de lutte, devait écrire un peu plus tard Charles Buet, il disparaissait, ayant auprès de lui pour recueillir le suprême soupir deux amis fidèles jusque par delà le tombeau, et l'amie la plus dévouée et la plus pure, an gardien du soir de cette longue journée, coosolatr obstinée de cette vieillesse écoulée dans laustère et

majestueuse solitude. Il faut qu on le sache, mademoiselle Louise Read, sœur d'un charmant poète mort à vingt ans, a montré pour M. d'Aurevilly le plus absolu, le plus désintéressé dévouement, veillant à ses moindres désirs, lui atténuant ses tristesses, faisant douce sa vie et douce sa mort. Tous ceux qui admirent en Barbey d'Aurevilly l'un des plus grands écrivains de notre siècle lui en garderont une respectueuse reconnaissance. »

Valadon prit un croquis à la plume, Camille Bourget une large esquisse, et Bertault, élève de Falguière, le moulage de la tête. Tous les journaux saluèrent le maître prosateur qui avait vécu, publiant divers portraits de lui. Ooppée, Gustave Geffroy, Paul Bourget, Jean Lorrain, se distinguèrent parmi les chroniqueurs amis.

Le vendredi 20 avril, les funérailles, très simples, se firent à Saint-François-Xavier. Barbey d'Aurevilly avait exigé qu'aucune invitation ne fût faite. Il ne « voulait personne à ses funérailles. » Cependant, deux cents personnes environ, parmi lesquelles le comte Roselly de Lorgues, Coppée, Léon Cladel, Aslruc, Royer, Léon Bloy, Charles Buet, Richepin, Muysmans, Braga, Ch. Hayem, Raiïaëlli, Gustave Geffroy, Mme de Musset, se réunirent au 25 de cette rue Rousselet, qui porte le nom obscur d'un propriétaire quelconque, et que la ville

de Paris devrait désigner désormais eue Barbey d'Aurevilly. (1 .

L'inhumation eut lieu au cimetière Montparnai discours.

Le jour même, Gustave Gellroy écrivit dans /</ Jiuticê : « S'il n'a pas eu les lecteurs par cent mille. Bai: d'Aurevilly a eu des complices ignorés et sûrs dont les sensations ont été certainement violentes el ineflacabl Si son influence ne s'est pas exercée en étendue, elle s'est au moins, sur quelques-uns, ex en profon-

deur, et c'a été pour lui, s'il l'a su ou s'il l'a devine, une compensation du sort. » Jules Lemaître, dans U ï>'mps de ce jour encore, réédita ces redites de L887 dans la Revue bleue:* ...On ne saura jamais si ce! nom mystérieux sont. -naît un rôle très QOble et très inie»-

cent, d'ailleurs , ou s'il fut sincère, ni dans quelle

mesure il le fut, et CC <|ui se mêlait de gagOttî

iincérité ou de candeur à sa comédie, i I bien la

peine d'être an critique, pour aligner de tel i- Je préfère os lignes, d'un article de Fra « ... C'est à la critique d'accomplir jusqu'au bout une

œuvre de justice et de réparation, en traitant a.

tout l'honneur qui leur est dû ces livres plcms de force géniale, contre lesquels l'espril de parti a longtempi

(1 Le Conseil municipal de Parti a t intention de donner le loa »i<; Barbey d'Aurerill) à rune dei rues qui « i < » i \ . • i» t elre ouvertes dans

if Champ ov m.u> (19S7). - Ce projet vient ëéire vot<

BAPBEY D'AUREVILLY 217

organisé la conspiration du silence, mais que, fort heureusement, dans ces dernières années, l'enthousiasme de jeunes et généreux esprits avait remis en pleine lumière. »

Voici un curieux fragment de la Littérature de tout à V heure, de Charles Morice, publiée vers ce temps-là : « ... Les gens de la Révolution ne savaient point ce qu'ils symbolisaient, et c'était l'invincible, l'irrésistible élan de l'âme humaine vers le Dieu dont elle est éprise, qu'elle ait ou non conscience de son amour. M. d'Aurevilly est bien dur pour cet amour qui s'ignore. Mais cette dureté implacable lui a fourni l'angle solide qui fait son œuvre si imposante... Lui encore il sait le merveilleux des choses, il a le plus intense sentiment de la modernité, le secret de la physionomie et la langue personnelle. Cette langue, éloquente et subtile, et poétique, austère et passionnée; sombre, avec tout à coup des mots de lumière qui tyrannisent; excessive à l'ordinaire, mordante, cassante et déchirante, et qui sait s'alanguir et caresser, murmurer, sourire ; qui semble toujours décrire et qui presque toujours suggère ; qui laisse le souvenir comme d'une saveur, comme d'une blessure, comme d'une injure, comme d'un colloque entendu dans l'ombre ; rouge, safran, gris-perle... »

Victor Fournel remarqua, dans le Correspondant du 25 mai : « ... On pourrait détacher de son œuvre

218 BARBEY D aurf.vit,ly

critique des pages superl >es, et en plus grand nombre encore d'excellente passages, de vues pénétrantes, de jugements, de définitions, de portraits d'une forme très expressive... C'est un polémiste armé du fouet de la satire, cinglant a tort et a travers et B6 servant même du manche pour- achever ses victimes, i

Je note encore, de Pèdre Lafabrie (VUntoers, 90ioût] : « Barbey d'Aurevilly avait le culte de la force et croyait fermement la force bonne a tout, en religion aussi bien qu'en littérature, dans le gouvernement des peuples aussi bien que dans les [dus vulgaires incidents de la vie quotidienne. »

Rappelons enfin quelques passages de l'article éloquent et expressif de l'écrivain suisse Adolphe Ribani : « Contempteur des BUCCèfl faciles, M. d'Aurevilly a suivi un chemin abrupt et douloureux. En ce temps de dévergondage littéraiiv, il a été constamment un modèle de probité intellectuelle, de respect de son art. C'est pourquoi ses œuvres dureront; rien n'y a i < ri fié à

la mode, au goût actuel si peu sûr de lui-mêr qui

ne pèse pas d'une once dans la balance de l'avenir. Dans la solitude, l'écrivain sculptait des marbres M] LUt,

la foule l'a ignoré, — mais la postent.' mettra une figure immortelle sur son tombetn, c'est maintenant qtt'il obtiendra justice. La revanche, — et quelle revanche ! va commencer pour lui... Dignité suprême,

droiture inviolée, aristocratie d'âme et de sang, impérieux besoin de vérité et de justice, indignation superbe qui méprise la plainte et ne proteste que par un silence d'orgueil, M. d'Aurevilly a donné l'exemple de tout cela... Ce sont là vertus où il est beau de draper sa vie, et qui valent bien une pourpre... Et s'il nous fallait comparer ce géant à quelque autre créature humaine, ce n'est point parmi les actuelles foules que nous trouverions le point de rapprochement. Où nous devrions l'aller chercher, c'est dans les ombres solennelles de quelque crypte funéraire ; — là, sur les tombeaux, dorment les preux d'antan, immobiles "dans leurs armures, aux pieds le lévrier fidèle, et sur la poitrine le lys héraldique... Réveillez un de ces héros de son long sommeil, rendez le souffle à ses lèvres, le regard à ses yeux, la vie à son cœur, — et mettez ces deux hommes face à face : ils pourront se tendre la main... »

Il est des écrivains que la mort supprime doublement, par le corps et par l'œuvre ; ce sont les usurpateurs des lettres, sans talent, mais que leurs intrigues, leur cynisme, leur pratique des vols admis, que dis-je? respectés ! pour lesquels il n'y a pas encore de bagne, firent célèbres et riches : le cimetière, en se refermant sur ces requins, éteint à jamais leur illustration usurpée. D'autres, qui eurent une valeur, grande parfois, mais qui, précisément, virent accaparer par les précédents leur part de biens et de gloire, encourent souvent le même oubli, au lendemain de funérailles où, d'ailleurs, les fidèles sont rares; mais après quelque temps, et quelquefois un long temps, leur nom et leur œuvre surgissent de la tombe, et la postérité leur rend une tardive justice. D'autres enfin, dont le génie ou le talent s'appuyait sur un tempérament combatif, robuste ou avisé, surent se conquérir et se garder une place au soleil, ne fût-elle qu'une place modeste, et ceux-là, quand ils meurent, ne disparaissent que pour leurs proches, leurs amis ; le public continue d'entendre leur nom et de lire

leurs ouvrages, comme s'ils étaient la toujours ; la mort n'est plus qu'un événement d'une existence interrompue corporellement, mais non spirituellement. Tel fut Barl d'Aurevilly, dont l'œuvre continua de paraître, var touffue, au point que le public put croire toujours à sa présence réelle. Et réaile était en effet cet:.- prfiten mais elle avait un autre nom, le nom d'une amie dévouée, qui n'a jamais failli a ! it pénible.

de maintenir cette gloire au-dessus d'une époque si décourageante par ses mornes indifférences ou ses han de médiocres triomphant

Le Théâtre contemporain tome 3, Quentin, 18S9 . — C'est d'abord une troisième série, dédié

tan Braga, du Th';>î(r? contemporain^ qui parut t peu de semaines après la mort de Barbey d'Aurevilly. Le premier article nous rappelle qu'Octave Feuillet fait Uiment la babiole dramatique ; puis, beaucoup de choses quelconques, d'auteurs qui brillèrent et dont noms cependant ne sont déjà plus à prononcer : « T

mort au théâtre de ce qui y vivait, et l'art s'éteint par les deux bout- /esprit français : « Il ne lui faut

pas seulement eonUM à un vieux blasé, romme a un vieux libertin qu'il est, le ragoût ,i nudités truculentes; il lui faut aussi le ragoût de la bétrse, pour le rendre heureux. •> (m dit diot, a

certains passages, et on rit, îdiotement. Les revues,

dignes pendants des féeries, révèlent aussi le goût factice et puéril du temps. Même le mélodrame s'éteint, et « la fausse sentimentalité pourrit tout. » Tout le monde s'est pressé à une reprise de Lucrèce Borgia : a Les générations se ressemblent plus qu'on ne croit ; il n'y a que les mêmes pièces qui ne soient plus les mêmes au bout de trente ans... Encore, il y a des époques où la vie en abondance, comme dans la jeunesse, tombe sur des œuvres qui par elles-mêmes manquaient de vie, et fait croire un instant qu'elles en ont. » Des figures défilent : Frederick Lemaître maintient sa renommée, on rejoue George Sand (quelques mois avant la Guerre), et les tours de passe-passe de Sardou continuent ; voilà Sarah Bernhardt, des nerfs, et Paulin Ménier, comédien comprenant ; puis les adultères, pris par tous les côtés, et toujours pareils : vilenie et ennui. Les acteurs sont généralement meilleurs que les auteurs. Un grand triomphe, c'est celui des ignominies blagueuses, avilissant le rire et pourrissant les mœurs du peuple qui en rit. Villiers de l'Isle-Adam, par la Révolte (feuilleton du 11 mai 1870), se montre « un violent, un peu incohérent. » Mais voici que l'on reprend même Ponsard ! Conclusion, inspirée par un anniversaire de Corneille : t Pièces de théâtre, anniversaires, discours d'Académie, discours d'ouverture, discours aux princes, oraisons funèbres, allons ! mettez tout cela dans le même paquet,

22 i BARBEY D'AUREVILLY

et jetez-le où vous voudrez ! » — Les trois premiers volumes du Théâtre contemporain se rapportent aux dernières années du second empire. Le théâtre, comme les mœurs, était généralement ignoble et vulgaire, presque autant qu'aujourd'hui. L'esprit français, en miettes, en bouillie, et tout le reste n^ valait pas plus cher! Les acteurs dirigeaient la baraque, et c'était logique, dans ce théâtre d'adaptation à ces acteurs, aux directeurs, au publir : le plus mauvais système le, là où il faudrait que tout fût soumis au génie ou au talent. Les Vieilles Actrices (Bibliothèque Chacornac, juillet 18S9). — Cette rééditioD nous laisse dans la même voie, qui n'est pas souvent la bonne. Dédié | Léo Trézenik (en avril), il t met en scène j> Laferrière, tout ce qu'il y a de plus vieille fille parles prétentio Thérésa, la chanson faite femme, t ce qu'il y a <!• spontané, de plus vif, de plus Français et de plus i trique en France; » Déjaxet, Bile attardée du 1S* siècle, aux artifices plus charmants que nature; Du verger, qui séduit... avec des cigares, <i et elle a raison : dans la fumée, on la voit moins 1 » une femme envierait mot) ; Adèle Page, qui «mu le don du sourire (In, de la sobre, et qui plut, chez un peuple préférant le joli à la grande beauté; puis... Berryerl Berryer même : « Il va bien ici, après les vieilles fui celle de la légitimité, et qui lui coûta cher. » — Le recueil se

continue par le Musée des antiques. Les vieillards méritent le respect, sauf ceux sans dignité, à talent décrépit mais encore infatué, traînant dans le bout de vie qui leur reste des passions ou des prétentions attardées; et ceux-ci, on n'en a jamais vu un si grand nombre. Voilà Rossini, jouant au lazzarone de la gloire et du génie ; Auber, prétendant à l'éternelle jeunesse ; le duc de Brunswick, le plus titré et le plus vide de ces vétérans de la fatuité. Voici d'autres fantômes, devenus tellement inconnus qu'ils ne sont plus à nommer, sauf Taylor, l'ubiquiste de toutes les commissions d'art ou de littérature. — L'ouvrage est complété par des Antiques et Bleues, diverses figures si bien effacées qu'il sied de ne plus les désigner, à part Olympe Audouard, dont il reste quelque souvenir, et Louise Golet, le bas-bleu révolutionnaire. Suivent George Sand, la mère Gigogne aux adultères; Auguste Barbier, un mort sur pied, « qui n'a pas besoin d'être de l'Académie pour avoir l'air d'en être; « Philarète Chasles, qui, après un demi-siècle de bas-bleuisme, cherche une popularité dernière dans les capucinades démocratiques ; et enfin, Prévost-Paradol, un jeune antique : « Il y a des gens qui naissent vieux. » — Ces articles forment un des tourbillons que souleva plus d'une fois la marche robuste du romancier et du critique : tel, un escadron au galop laisse après lui une sorte de fumée où Ton s'attend à voir briller

226 !'.Al;l:i;v D'AUREVILLY

encore une Damme, mais la flamme est loin déjà. Polémiques d'hier (Savine, 1889). — Os polémiques s'exercent d'abord sur l'étal lamentable du journalisme, ■ qui fut collectif, cohérent, unitaire et puissant, qui s.- meurt, et ne sera sauvé, s'il peut Pêti que par la personnalité. » Le journalisme, auxiliaire et reflet de la société aui lendemains de la Révolution, si vite en décadence, aide maintenant à mener le genre humain à sa perte. Une de ses grandes fan: d'avoir

été, vis-à-vis des masses, plus courtisan qu'éducateur : honteui sacrifice I On est toujours curieux de voir le polémiste aux prises avec des advei ; en voici un,

le Jules Vallès des Réfractaire$i peintre amer, âpre et féroce, qui les a faits si cruellement ressemblants, a non moraliste qui les jugerait, ces bohèmes de l'orguei] et de la paresse, ces échappés «le la loi SOC fiers-a-bras de la médiocrité, avec Pii ■ du génie,

que n'a pas I.* génie; «les pauvres paresseux, envieux, impudents, enragés. • Vallès est trop rircoascrii, tr local; r.allot, lui, peignait les réfractaires de t<"it.' un.' société. Mais Vallès a donné ans- ouvenirs i

Bonnels : • Les meilleures couleurs de nos | ne

sont jamais que le sang qui coula de dos comu il a

la verve sombre, le feu noir, l«' n-eif, le mordant, le trait brutal, qui viole, mais fécon«de, et l'ami de la cari-

Cature, s'il n'en a pas toujours la gaîte. i Dans

19e siècle, qui <x fqjt et organisé la publicité, le bruit à n'importe quel prix, le critique saisit et secoue Dumas fils et son Affaire Clemenceau, idée commune, sans situations et sans caractères ; Henri Rochefort, dont la plaisanterie anglaise est exagérée, froide d'expression ; Taine, ce faux-nez littéraire, original à trop bon marché; Michelet, croque-mort de Mirabeau. Suivent des pages sur une erreur assez générale : devenir poète ! Le poète est de nature, tout le savoir ne le fait pas devenir. Puis, une vue sur le peuple espagnol, acharné, énergique, précède des disputes de Prévost-Paradol, E. de Girardin, Louis Blanc. L'ouvrage aborde les revues de fin d'année, une mode, ce qui dit tout, dans ce pays des engouements : « ... Affreuse caractéristique de ce temps ! Il n'y a que la rapidité et la profondeur de l'oubli qui puissent y égaler la fureur des enthousiasmes imbéciles. Les grands hommes y durent vingt-quatre heures, et c'est vingt-quatre fois trop pour les grands hommes qu'on y fait. » Mais voici un homme grave, Jules Favre, qui a conférencié sur la liberté littéraire. Est-elle si nécessaire? Le génie et le talent poussent partout et contre tout. « Opprimer le génie, c'est le faire souffrir, ce n'est pas l'étouffer; il réagit alors et devient immense. » Et voilà Edmond About, sorti de l'école normale supérieure, où ils se ressemblent tous; les libre-penseuses, les socialistes, les hommes de l'opposition républicaine

228 BARBEY D'ÀUREVILLV

(derniers temps du second empire ' * clameurs et tumultes de Paris, le calm* "'» neuors : « ... La provin c'est la France ; -t dans un temps donné, s'il en «Hait besoin, oc serait cette calme et raisonnable province qui sauverait Pans... de Paris I Une bonté du temps, sont les dynasties démocratiques: les (ils profitent du renom des pères; dès ta jeunesse, les voila déjà grands, et La presse parle d'eux comme de hauts personne^

Mais ce fui toujours ainsi : jadis, les Ûlfl défi nobles

n'avaient généralement pour toute grandeur que leur acte de naissain''1. Des Qgures s'animent : Raspail, Miche Olympe Audouard qui envoie un cartel au directeur du Figaro, Du bruit, du bruit à n'importe quel prix. Le duel es! un moyen. S'il était défendu aux journaux de parler des duels, on n'en verrait presque plus. Olyo Audouard répondit au polémiste, qui lui octroya une spirituelle riposte. Barbey d'Aurevilly blâme le p Hyacinthe, le père Qratry, qui s'adonnent aux libei religieuses modernes ; il défend aussi Le catholicisme contre L'éclectisme d'autres catholiques, regrette que La notion du surnaturel s'en aille, il se lève contra l'amnistie d'août L860, contre Les attaques s Napoléon l,r. i ontre la suppression de la p. -in.' de mort, a laquelle on ne peut être encouragé par l'affaire Troppmann (novembre iSi

-t aux débuts de 1800 que paru! \)inni{r,\

Lemerra. Le manuscrit, confié par Barbey d'Aurevilly en

sa jeunesse, n'avait été retrouvé qu'après maintes recherches. Ce livre, on se le rappelle, avait été écrit vers 1834, quand l'auteur «... se cherchait à travers toutes les fièvres de la génération d'alors. » (Paul Bourget, Préface). Je signale, au 3 janvier de Tannée suivante, une étude d'Edmond Biré, dans la Revue de France, sur Jules et Léon Barbey d'Aurevilly.

Dernières Polémiques (Savine, 1891). — Les articles de ce recueil avaient paru à partir de 1872. Le premier est sur Mazzini, ce révolté longtemps sinistre, plus longtemps encore oublié. Une leçon est donnée à la jeunesse qui a sifflé, à cinq cents, un professeur ; ils ont appris dans leur famille, la famille moderne, à se moquer de leurs pères, et les insolents de la famille deviennent les insolents de l'école. L'article, comme d'ailleurs beaucoup d'autres d^s deux volumes de Polémiques, est plein de gravité, de dignité ; le suivant fouette ces enfants juges, qui aident à faire le présent grotesque et préparent un avenir honteux. Mais voici un beau et réconfortant chapitre, sur un rural écarlate, Léon Cladel, qui publie, après h Bouscastsié, « cette robuste églogue qui monte parfois jusqu'à l'épique », la Fête votive, où il peint à fond les paysans avec une énergie plus grande encore, d'une touche de flamme. « Le sentiment et le coloris se battent à qui sera le plus puissant. » Et <r le républicain chez lui est tellement peintre, qu'il rajeunit et splendifie

par la couleur les vieilles rengaines républicaines, quand elles lui tombent sous le pinceau... C'est le sol et le soleil de son sol qui l'ont fait, comme le vin. I mai

1872 . Le polémiste s'élève contre l'Année terrible, de Hugo, qui dit de la Commune : Personne n'est coupable. Il écrit sur don Carlos, puis Denfert-Rochereau : la lin de tout, prétend-il, parce qu'à la tribune le colonel a demandé <jue l'obéissance pa soit ren par

l'obéissance Intelligente. Cependant, ;i voiries résultats, il reste établi que Denfert-Rochereau fut le plus grand homme de guerre de 1870-1871, ce qui prouverait que lui e1 ses troupes, .s'ils ont agi par obéissance intelligente, en ont tiré un merveilleux parti. On voit, sens ces divers articles, se former la république, bien que l'écrivain n'y croie guère. Après des vu. -s sur des actualités passagères, il dit que le moment est venu pour l'Assemblée de faire un coup d'Etat : mais il prêchait dans le désert... monarchique; »'t d'ailleurs, observait-il: « En toutes choses, ru politique, en littérature, en art, en guerre, il n'y a que des grands hommes auxquels toutes les" assemblées du genre humain, quand ils manquent, ne suppléeraient pas. » Venté qui devrait gouverner toutes les entrepris* l'orgueil, l'argent, l'intrigue, n'étaient presque toujours pour le malheur général, les promoteurs de t «>ut : Suivent ilonne Vendôme, remise debout, Littré

et la théorie simiesque à l'Académie, Thiers tombant parce que l'ordre moral lui est impossible, la lettre au Tnboulet sur Zola (dont j'ai parlé à sa date), la reprise de Jean Baudry d'Auguste Yacquerie ; sur Ernest Hello, Maxime Du Camp, Hubertine Auclert, Louise Michel, et enfin, les petits papiers de Musset et de Sand : « ... Nous nous dégradons de plus en plus, nous nous abaissons et descendons jusqu'aux sentiments les plus canailles... Cette curiosité malsaine n'a jamais été poussée aussi loin que dans cette époque, où les plus coupables sont les journaux, eux qui ont inventé le reportage qui nous fait écouter aux portes ! » Et les filles triomphent : la corruption règne. Pour régner sur ce temps, il ne s'agit que d'être la première venue, sans esprit, ni manières, ni manèges, ni chatteries, ni diableries : rien qu'être fîlle\ Le critique défend le catholicisme insulté. Il approuve la suppression de la dot, qui « atteindrait les mariages d'argent, cupides et dégradants, dont nos mœurs sont déshonorées comme jamais mœurs ne le furent... C'est l'abaissement universel; on s'est vendu et acheté, de part et d'autre : je ne crois pas qu'il y ait jamais eu dans les mœurs d'un peuple un plus ignoble spectacle !... Le mariage d'argent, dans une soe'uHé qui fut chrétienne, est cent fois plus odieux que le marché des esclaves dans une société musulmane... Et l'adultère, qu'engendre le mariage d'argent : prosti-

tution sur prostitution !... La Loi ne se préoccupe plus que des iatérêta matériels, et Lee êtres que la loi i sont comme elle . ils éteignenl en eux la vie, qui y fut si longtemps et qui se composait de ces cfa iblimes:

la religion, l'enthousiasme et l'amour 1 » Le iivr ferme sur Victor Hug une par le monde, sur le

meurtre d'Alexandre IL le régicide devenu univei « ondes produits du gouffre de l'égalité qui doit peutêtre engloutir Le monde moderne. »

Voici quelques réflexions qui s'agrafent bieo : temps-là ; elles sonl de Charles Gidel, dont YHùtoire de la Littérature française esl cependant farcie d'erreurs ou d'injustices, soit contre des Gilbert et des Hégésippe .Moivan, soit pour des Scribe --t des Ponsard : "... Barbey d'Aurevilly a'esl montré analyste subtil et ingénieux, bien avant que nos romanciers modernes it fait si

grand bruit il-- l'analyse... On pourrait aisément accommoder a la mode d'aujourd'hui les scènes principales de

amans ; il n'y aurait qu'à reproduire, eu un lan. libre de toute décence, les idées >i l'il voile par rai pour les convenances el pour le goût »

Littérature étrangère Les QEcrVEM n Hommes. 121 volume, Lemerre, L891). — \\w touches vives et habiles, Barbey d'Aurevilly dépeint Sh i peare, au travers de jugements sut- la traduction <!«' I . \ Hugo, la meilleure que L'on an. h dans i ette

langue d'après 1830 qui sut retrouver celle du 16e siècle où écrivit le dramatique ; mais le traducteur aurait dû se priver de ses préfaces faites en imitation de son père. Un des attributs du génie absolu est la variété dans les chefs-d'œuvre, l'identité du même génie dans des sujets différents ; le fond et l'unique mobile de Shakespeare était aussi l'insatiable besoin de peindre sous tous ses aspects la nature humaine. Lawrence Sterne eut le rire et la tristesse, l'observation fine et voluptueusement délicate, l'esprit tout âme. Voici Avellaneda, qui essaya, médiocrement, de continuer Don Quichotte ; Topffer, faiseur de silhouettes rapides, au tournant desquelles il allume une goutte de lumière, sensible, et cependant superficiel ; Hebel, le Burns allemand, très peuple d'inspiration, mais parfois ingénieux comme un lettré ; Valmiki, et son Ramayana, poème d'un peuple immobile, de vie végétale ; Tourgueneff, observateur, fantaisiste; Henri Heine, sceptique s'agitant dans l'image, virtuose de l'ironie, rose et triste partout; Hoffmann, dont le succès est digne d'une société abîmée et névrosée comme la nôtre ; Goethe, génie plastique, de sensibilité littéraire, « qui tient bien plus aux facultés spéciales du cerveau qu'à l'essence même de l'âme ; » Nicolas Gogol, offrant quelque humour, une certaine observation, mais beaucoup d'imitation, comme tout ce qui est russe : « L'imitation est le génie de la Russie... Cette faculté

(l'imitation, si facile qu'elle eo parait instantanée comme L'éclair... » Noua remontons jusqu'à Dante, dont on a laii un théologien, un philosophe, un historien, un

homme politique, un savant, .-t qui n'est qu'un po» d'une sensibilité terrible : - Les grands poètes sont leur propre expression à eux-mêmes a > ant d'être celle de leur temps; il faut que la critique réclame enûn pour L'individualité beaucoup trop sacrifiée des grands poètes. Nous redescendons vers Swift, observateur profond Bincère, mais détourné par tes questions éphémères de son temps ; vers Macaulay, abondant, calme, utilil et Le principal es$ay$te de la Revue d'Edimbourg; vers ii.-.\. Lawrence, romancier byronien, au rin lé,

dévoreur de larmes. Va voila Byron même, qu'il ne faul

pas toujours croire BUT lui-mèin-' ; Byron, Le plus pur

classique comme poète et Le plus chaste de nature comme lu. mine ; rien qu'artiste, mais si peu au [uoi qui1

dit Taine dans SOU beau chapitre sur lui. Ce fut seule-

iii, mi! eu abordant eo G que naquit son génie; il mort pour la Grèce si non pour L'Angleterre : il set mort pour sa vrai.' patrie. Son esprit de contradiction permet d'expliquer sa vie. Stoïcien de nature et de crispation bien plus qu'un épicurien, il mil La poésie du mystère dans sa vie, el le mystère a été une mystification, dont on est dupe encoi ritique démonte le triste et froid

i. ipardi ; Du n'est pas un prophète, on n'est pas un

grand poète, de cela seul qu'on est un grand triste ; il faut encore que la tristesse ait un caractère, une puissance, une fécondité. » Il montre Lessing, déméleur des pièces les plus touffues, comme avec une herse d'acier, esprit haut, puissant de souplesse, de pénétration. 11 analyse à fond Edgar Poe, un voyant, d'une induction audacieuse, emporté vers le fantastique, contrarié et enserré par l'action funeste de la société américaine. Son imagination foule aux pieds la raison ; l'angoisse est mystérieuse, soutenue, invincible, terrifiante, jusqu'à ce que l'américain, proie du réel, donne rationnellement le mot de l'énigme, et étrangle le poète : « Le merveilleux expliqué n'est plus du merveilleux. » Il a les combinaisons d'esprit et le manque d'entrailles de sa race. Il produisit chez nous, quand Baudelaire l'eut traduit en pénétrant également la pensée de l'auteur et sa langue, l'étonnement, « qui n'est pas une sensation d'un ordre littéraire bien élevé, mais qui est peut-être le seul succès à espérer dans les vieilles sociétés à bout de fécondité intellectuelle et blasées de littérature... Tout est, en ce grand déclassé, sinistre, noir, terrible, d'un désordre profond et tragiquement volontaire. » Mais il ne sort jamais des sensations ; et sa vie fut pareille, de misère, dans la brutalité sourde de cette Amérique encore plus cruelle que nos pays devant le poète : « L'Amérique, ce monstrueux sac de dollars, n'a pas eu, pour le seul poète

oL le seul conteur dont elle puisse s'honorer, un shilling, un seul pence de pitié, i Edgar Poe fat un spiritualiste refoulé et mutilé par le matérialisme de bod payi al de son temps. Mais ce poète dramatique, avec aussi du Perrault en lui, n'a que ces deui bases : la curiosité et la peur. Son originalité vrai.' n'es! pas dans le tond et l'invention, a peine existants; c'est dans son procédé d'artiste énergique, de volonté acharnée, froidissant l'inspiration pour y ajouter. I! possède l'analyse, qu'il manie mieux que personne. — Cetu- étude pénétrant lumineuse clôt l'ouvrage, où, comme il lui arrive souvent, Barbey d'Aurevilly rappelle auteurs, critiques et traducteurs à la vérité, el démolit les exagérations voulues <»ii inconscient

if .mi avril de cette année 189J que Charles Huet publia, chesSavine, son livre d'impressions et de bow nirssur./. Barbey d'Aurevilly. Il y racontait les anm de jeui avec une description soignée de Saint-

Sauveur-le-Vicomte et <\^> environs : puis, la vie à Paris. «■ Barbey d'Aurevilly tut un de ces causeurs brillants ;> la fois et profonds, sachant d moindj

rlms. 's avec un.' sérénité d'olympien, d'une mémoire prodigieuse «pu lui faisait citer les auteurs l«-s plus oubl .•t lui fournissait toujours a propos, le mot topique, effroyablement juste. Sa phrase et sa prose n'avaient

jamais ri-ui de vulgaire : l'une ou l'autre était a la fç

violente et parée, aristocratique et militaire. » Buet citait des historiettes, des anecdotes, et de nombreux, d'intéressants extraits de lettres à Trebutien. Il rappelait et décrivait les portraits de Barbey d'Aurevilly, ceux dont j'ai parlé, et d'autres, de Léon Ostrowski pour la Revue Illustrée, de de Liphart, pour la Vie Moderne, de l'aquafortiste Rajon, pour l'édition des œuvres de Lemerre. Après des pages sur les amis, une diversion sur quelques ennemis, dont Flaubert, que Léon Cladel tenta vainement de réconcilier, Charles Buet rappelle Je journaliste, le poète, l'artiste, le critique, esquisse quelques-uns de ses ouvrages et note des opinions sur leur auteur. Il dit, de ce dernier, les habitudes, l'intimité, et même des détails comme celui-ci : « On a beaucoup parlé des encres de couleur de M. d'Aurevilly ; on a souvent décrit ses manuscrits, enrichis de dessins barbares, de majuscules enluminées, de rubriques, avec des mots soulignés en jaune, et d'autres peints en vert, et d'autres encore rehaussés d'or ou d'argent... Prédilection pour l'encre écarlate... L'écriture est large, ferme, carrée, très nette, un peu écrasée, fort lisible. Les mots se suivent régulièrement. . . Sens esthétique, volonté, raison, certitude... majuscules hardies, calligraphiées. » Le romancier, le catholique, ont aussi leurs chapitres. Des polémiques, des sympathies, des inimitiés, des correspondances, des fragments d'articles, des notes

personnelles, ap le récit deCbarlei Buet. Son livre

offre beaacoup de documents : c'est un bon travail de recherches, présenté sans grand souci d'une métfa

faits & imme ils se p ut, sauf

cependant .1 i chapitres sur Pari . sur

le critique, le romancier, le catholique. Tel qu'il ouvrage, écrit avec rémotion et le lespecl d'un ami Bd oe l'ait qu'effleurer l'œuvre ; mais il montre bien l'auteur, et sa vie. Quiconque veut connaître l'homm i que fut Barbey d'Aurevilly, dans len détails essentiels et nombreui de son existence, doit lire ce volume.

Le Théâtre contemporain (tome fc, Tr Si«>rk). — Cette quatrième ^''n>' de théâtre, éditée au commencemenl de 1802, va de is7<> a L883. Elle nom évoque d'abord Mi<'k>>i Paupèr, de Henry Becque. - L'œuvi tin de ces étrea mal conformés, mais qui

Ont la vu-, i Ainsi. Pauper B8i un ^''HK' tué par la

on : .{ ...Jamais. - ivec rai8O0 le critique, la

on il-- in.- le génie ; ce sont les êtres secondaires,

talents relatifs, en enfance, qui s< manger

vifs | 9 'I'' passions. E

lis un voyou ; il a beau Battre dans la Pings <*t vivre

1 u'y pourri! pas : il es! le diamant «lans

la fange. >- Mais Becque, tout. -lois, lui plaît par sa main

puissante, dure, par sa rorte observati 0 en est,

d'ailleurs, a l'école brutale ; les faits <l<; la passitn i

actes de la sensibilité sont les seuls qui intéressent une société redevenue animale. On peut encore assister à certaines reprises de bonnes vieilles pièces... mais c'est juillet, d'ardentes préoccupations de guerre dominent tout, le vrai spectacle est à la frontière. Quelques pages encore sur la danse, talent d'expression comme celui du chanteur et du comédien, et qui peut être aussi grand, pages datées 7 août 1870, puis, un large fossé... La polémique ne reprend qu'au samedi 22 juin 1872. Le théâtre n'a pas changé ; nulle leçon pour lui ne s'est dégagée de cette Guerre et de cette Commune ! Le sale et ennuyeux vaudeville, le « mélo » vulgaire et bas, avec quelques pâles tentatives de drames historiques, bêlent ou meuglent sur la scène. On reprend cependant le Mariage de Figaro, qui toujours souleva des applaudissements ; mais l'effet ne se produit plus, les Figaros parvenus ne goûtent plus guère leur ancêtre. Les exhibitions à grand tapage, voilà ce qui convient à des gens sans caractère, petits et superficiels : « ...d'abominables spéculations sur la bêtise du matérialisme universel et contemporain, qui aime à se régaler de choses bêtes, pourvu qu'on les assaisonne des décors, des costumes et des nudités d'un spectacle fait uniquement pour les yeux. » Et Dumas, Augier, Sardou, les célébrités du jour, ont tant vieilli déjà, qu'ils paraissent ne plus œuvrer que pour nous faire leurs adieux, avant

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