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idée antichrétienne et contraire à toute expérience sociale que la nature est une éducatrice et que si Ton s'abandonne à son impulsion, elle « nous trousse plus libres moralement et plus « souples pour le devoir. » Or, Barbey voudrait voir arrêter au passage tous les partisans de cette conception absurde « en leur jetant dans les « jambes le haro normand ! » Croire et enseigner, dit-il, que la contemplation des choses naturelles, que la solitude dans les bois ou sur les rivages possède cette vertu ou cette puissance de retremper la volonté viciée dans son principe et de fortifier un être moral, c'est rêverie et illusion pure ! L'éducation morale ne se prend pas au grand air comme la moelle de lion dont le centaure Ghiron bourrait son petit Achille : pour faire une âme, quand on avalerait la sève de toute une forêt, franchement cela ne suffirait pas, et les grands moralistes chrétiens, appuyés qu'ils sont sur le dogme de la chute, se montrent bien autrement avisés dans leurs directions !
Non content de condamner le principe de la morale romantique, d'Aurevilly sait parfaitement discerner autour de lui à cette époque la postérité intellectuelle de Rousseau. Dans le Bappel du. 14 août 1858, il a publié un article remarquable, intitulé Jean Jacques et son clapier, qui montre le xix« siècle envahi sans trêve par des générations nouvelles de a Jean-Jeannots d enfants de ce proli-
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fique grand- père. Ce fut d'abord, dit-il, la grande portée des philosophes purs, Saint-Simon, Fourier, Gabet, Pierre Leroux, Proudhon. Puis vint, avec Sismondi, Blanqui, Louis Blanc, Mazzini, Ledru-Rollin, la «t ventrée » des économistes socialisants ! — Ici, le directeur du journal croit devoir protester devant le terme trop énergique à son avis de « ventrée >^ et Barbey de défendre son audace avec sa plume la plus étincelante : « Le (^ mot, dit-il, les étale à nos pieds ! )> — Enfin on vit paraître, dans ce clapier symbolique, la nichée des vrais brouteurs de thym, celle des artistes comme George Sand et des philologues comme Renan ! — - Vue fort pénétrante et dont il n'y a rien à retrancher. D'Aurevilly y revient encore le jour où il compare entre eux Prévost-Paradol et Louis Blanc, pucerons tous deux, dit-il, et nourris sur le même choux, le choux de Rousseau !
Dans les rangs de cette innombrable famille, Barbey choisit les lapereaux de marque pour les fusiller de sa critique cinglante. Goûtons par exemple cette excellente esquisse de la « sensibilité » rousseauiste et terroriste, à propos de Camille Desmoulins, le tendre époux de Lucile. Camille, dont on venait alors de publier des lettres, y raconte froidement à son père la chasse à l'homme dont il fut le témoin, pendant six heures de suite, dans lesjardins du Palais-Royal. Un malheureux, soupçonné d'affiliation à la police^ avait été saisi
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par dix mille bourreaux qui le traquèrent comme un gibier et lui mirent enfin « un œil hors de la tête ». Il y a dans ce récit, écrit Barbey, une fièvre de sang dont on s'étonne jusqu'à l'horreur de voir agitée cette nature sensible, ainsi que disent, lorsqu'ils vantent Desmoulins, les badauds ou les Tartuffe du sentiment (qu'ils choisissent euxmêmesl'épithète dont ils se jugent dignes). Comme si la sensibilité toute seule n'inclinait pas aussi facilement à la cruauté qu'à la compassion et comme si elle méritait autre chose que la méfiance en dehors de la réflexion et de l'expérience qui seules sont capables de contrôler ses impulsions instinctives.
Sensible, poursuit en effet Barbey, ah oui certes, Desmoulins l'était comme les nerveux, comme les voluptueux, comme les esprits égoïstes et superficiels qui sont sensibles, mais qui peuvent être horribles par la même impulsion irraisonnée. Il n'est que trop parmi nous de ces natures dangereusement sensibles qu'une notion morale, une vue d'impartialité ou de justice n'arrêtera jamais sur la pente de leur exécrable sensibilité !
Il montre une pareille clairvoyance psychologique un jour que lisant sous la plume d'un Bas- Bleu de marque cette profession de foi doucereuse : c Je ne pense pas mal de l'espèce humaine. Je la « crois plus abusée que perverse ! » il riposte avec une spontanéité superbe: C'est là le mot de l'Ka-
lien qui a tué son père et qui s'écrie : « J'ai fait un Malheur ! » Nous aussi nous ne voulons plus voir que des « malheurs » et non des fautes dans l'ordre moral, tant nous fluons de pitié ! — Que nous voilà loin des admirations du biographe de Brummell pour r c< énergie » à la mode calabraise, pour le geste impulsif et sans calcul qui fut si souvent exalté par son maître Stendhal!
Michelet, admiré par d'Aurevilly pour ses dons éblouissants de poète n'en est pas moins condamné à son tour comme un moraliste dangereux. Cet homme, dit notre critique a poussé le a panthéisme historique » (nous dirions pour notre part le mysticisme social et démagogique) jusqu'à dépouiller entièrement de leur personnalité les protagonistes de la Révolution française au profit du Peuple anonyme et de la chose révolutionnaire en générale. La*Sai?2/e canaille, comme disait Auguste Barbier, fait oublier au grand historien visionnaire le génie, la gloire, le caractère, ces privilèges insolents des grandes personnalités dirigeantes. Selon Michelet, qui sincline lui aussi devant Rousseau comme devant son Calife, c'est la masse acéphale, c'est le peuple obscur qui rem« porte sur tous les états-majors de la Révolution en instinct, en vertu, en dévouement, et même en spiritualité révolutionnaire ! (c'est-à-dire, en inspiration surnaturelle, fruit de l'alliance divine acquise à ces impérialistes plébéiens). — Les chefs vi-
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sibles du mouvement n'auraient été de la sorte que les instruments de cette « tassée d'hommes, « haletants de haine et d'envie, soufflant à tous les « vents l'esprit qui poussa le barbare Alaric à rince cendie de Rome » ! Et Michelet fait accepter assez facilement ces contre vérités à ses lecteurs par son prodigieux lyrisme, car les dilettantes du temps présent, qui brûleraient la vérité, eux aussi, pour goûter une volupté de i*esprit sont fort incapables de juger sérieusement ce qui les émeut. Ces épicuriens de lettres concluent d'ordinaire avec tranquillité : « J'ai joui, me voilà désarmé ! » — Mais si on aimait mieux le vrai que le beau, affirme d'Aurevilly, pleinement émancipé pour une heure de son mysticisme esthétique, on ne désarmerait pas devant la beauté qui nous tente, et on la frapperait en se détournant!
Venons au coryphée du romantisme français, à cet immense Hugo que Barbey a toujours admiré pour son génie plastique sans cesser de le réprouver pour son inspiration morale. Que d'épithètes dénigrantes n'a-t-il pas prodigué à ce Corneille bossu ou hydrocéphale, à ce grand talent sans Ime qui n'a de force que dans les mots, à cet « imbécile de génie », à ce virtuose de l'image pour qui lu poésie est « un turlututu sublime » et le vers une espèce de calligraphie supérieure, enfin à cet affolé de Torgueil qui semble toujours progresser, dit-il, de côté de l'absurde et du vide, de
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l'aliéné et du monstrueux ! — Ces excès de plume, entremêlés de retoursadministratifs, diminuèrent la portée de la vigoureuse campagne de presse que Barbey crut devoir entamer contre le roman des Misérables, — cette quintescence du romantisme moral rédigée à l'usage de la quatrième génération romantique par le patriarche glorieux de la troisième. — Il commença une série d'articles dénigrants, refusa de les interrompre devant les sommations anonymes qui lui furent adressées et souleva par cette attitude un toile général dans ces cafés du quartier Latin où les futurs Raoul Rigault préludaient alors par la parole à leurs gestes plus décidés de 1871. Peu après on put lire çà et là sur les murs de la rive gauche cette inscription injurieuse : Barbey cV Aurevilly idiot ! — épisode que l'insulté, dans une belle inspiration d'impertinence, appela plus tard « sa couronne murale » ! Un autre roman de Hugo, L'homme qui rit suscita de nouveau les sarcasmes du critique contre celui qu'il appelle « le Nabuchodonosor de la poésie romantique » condamné en punition de son orgueil à brouter l'herbe grossière de la plus basse démagogie. La raison, dira Barbey, la lucidité, la profondeur, le sang-froid, le désintéressement de soi-même, la possession réfléchie de sa pensée ont été trop radicalement refusées à Hugo pour qu'il puisse jamais peindre autre chose que lui-même sous le costume changeant de ses personnages.
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N a-l-il pasjadis.jusque dans ce radieux et immense miroir de Shakespeare, fait tomber l'ombre d'un insupportable Narcisse amoureux de ses grâces difforme. Dans V Homme qui r//,le chien-loupHomo, cette bête apocalytique, est muette, mais si elle aboyait par miracle, ce qui aboierait en elle, ce serait encore Hugo ! Quand Walter Scott veut dessiner par exemple un mendiant écossais, poursuit Barbey, il fait un mendiant écossais. Mais quand Hugo fait un mendiant breton, croyez-vous que ce soit un mendiant breton? Pas le moins du monde, puisqu'en Bretagne les mendiants ne sont pas panthéistes, mais chrétiens, puisqu'ils s'agenouillent devant les calvaires et jamais devant les paysages, puisqu'en un mot ils ne sont pas, mais pas du tout « les mendiants de cette drôle de Bretagne qui est l'imagination de Hugo ! » — Faisons, dans cette critique du colosse, la part de l'esprit de paradoxe qui esta propre d'Aurevilly, il restera plus d'une vérité utile à méditer dans sa protestation non dépourvuede courage. On voit même que par une exception que nous montrerons chez lui assez rare, son antipathie pour les idées de Hugo survécut à sa période d'effort moral que nous étudions en ce moment et qui s'arrête vers 1860; en ce cas du moins les prestiges de l'artiste génial n'ont jamais ébloui jusqu'à la réduire au silence la conscience du moraliste catholique.
George Sand, un instant admirée et même cour-
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tisée par d'Aurevilly vers 1840, pour son intervention bienveillante en faveur de Maurice deGuérin dans la Revue des Deux-mondes, George Sand eut le même sort, et toujours elle se verra durement reprocher les néfastes leçons de romantisme moral que sa tumultueuse et fertile jeunesse littéraire a prodiguées auxlecteurs français, etmême au public européen attentif! Aujourd'hui que l'âge a modéré ses passions, écrit Barbey en 1862, elle assure n'avoir pas compris ce qu'elle faisait jadis alors qu'elle semait à pleines mains dans les cœurs la révolte et l'adultère. Gomme Fapôtre Saint-Pierre dans la cour de Ponce-Pilate, elle semble renier son passé en disant avec étonnement : « Je ne connais pas celte femme là ! » Lorsqu'elle publia son premier livre Indiana, elle était encore toiU instinct, nous dit-elle, et sans nulle intention subversive. En outre, elle prétend avoir écrit Lelia pour elle seule, résolue d'abord à ne pas publier ce roman ! — Après quoi, forte de ces affirmations gratuites, elle accuse de sévérité excessive la critique qui lui fait un grief de son influence néfaste ! — Naïve, instinctive, vous l'avez été peut-être, riposte Barbey de sa voix la plus cinglante, mais ne donne-t-on pas les verges aux enfants précisément pour leur apprendre à résister aux suggestions de l'instinct ? C'est là de la critique fort légitime contre des délinquants tout à fait naïfs ! Mais M"^° Sand a la couscience sans
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tache après avoir écrit des livres qui en font ! Innocente àlamanièredessomnambules meurtrières, criminelle inconsciente qui, au réveil, s'en prend Il ses accusateurs et leur crie: « C'est vous qui avez mis ce sang' sur mes mains ! » Oui, c'est nous, race de critique, conclut le terrible polémiste des Das'Bleus, c'est nous dénonciateurs, pourvoyeurs de ministères publics, comme elle nous appelle, cette aimable personne, c'est nous qui l'avons « barbouillée d'adultère ! » — Voilà pourtant où en est venu l'ancien auteur du Brummell et le futur écrivain des Diaboliques.
4° Moralistes rationnels exaltés.
Ces mordantes réfutations du romantisme moral sont complétées par certaines apologies de la morale rationnelle qui ne nous semblentpas moins significatives à ce moment sous la plume de leur auteur. Hàtons-nous de les saluer au passage car nous ne les reverrons plus guère.
Faut-il noter tout d'abord la partialité imprévue de Barbey pour Louis XI, le seul « bourgeois » qui ait jamais inspiré une sympathie entière à cet artiste : pour Louis XI en qui nous devrions saluer un égal de Charlemagne par l'ampleur des vues et le courage de l'exécution, qualités qui ont fait de lui le plus grand des rois de France! Le compère d'Olivier le Daim obtient même de son fervent les
honneurs du titre de Stator, un mot qui n'a pas d'analogue dans notre langue, parce que, dit d'Aurevilly, nous sommes trop légers pour en comprendre la grandeur, mais qui, chez les Latins, signifiait la vertu de 7'aison souveraine, capable de régir toutes les autres facultés dans un esprit bien fait : mâle supériorité que le vulgaire sacrifie trop souvient à de « plus turbulents mérites »
Presqu'également inattendue est la sympathie que Barbey montrexi cette heurepour M""" de Genlis ; un peu trop pédante à coup sûr car elle était né gouvernante etfaisaità douze ans f écoles àquelques petits paysans pardessus le mur d'unjardin: un peu trop dépourvue degrâce, ilfautle direaussi, car elle se para toujours d'un vilain bonnet. On sait qu'elle le jeta par dessus les moulins d'abord, mais cette coiffure ne lui fut guère mieux seyante lorsqu'elle l'eut rattrapée au vol et savonnée tant bien que mal sans la débarrasser jamais deson obstinée teinte grise. — Toutefois, après ces réserves railleuses, notre moraliste, encore fidèle aux leçons de Bonald, montre une sorte de respect pour la commensale de la maison d'Orléans. Toujours elle observa, dit-il, les grandes consignes de l'éducation et se maintint dans les lignes de l'ordre. Elle put avoir des erreurs de conduite, mais elle n'en fit pas du moins dans ses écrits la vertu de l'avenir, comme fa tenté depuis l'auteur d'/;2^ia/«aetles Bas- Bleus qui l'ont suivie dans la carrière. Elle repré-
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sente donc la morale en littérature dans un temps où la France n'en avait plus guère, et c'est par là qu'elle mérita lestime ainsi que la libéralité de Napoléon, le grand conducteur d'hommes. Seule au sein de la deuxième génération romantique, elle conserva droite sa raison et garda jusque dans les mauvaises mœurs le sens moral qui sert du moins à les condamner !
A M"'^ de Genlis, d'Aurevilly associe et même superpose dans la hiérarchie de ses sympathies raisonnées une autre gouvernante de princes dont il reproche à notre temps de méconnaître la grandeur. C'est M""" de Maintenon, femme a immense » à ses yeux et dont l'apologie qu'il en a faite va nous servir à résumer ses éphémères enthousiasmes pour les « sévères beautés de la raison )>. Tout d'abord, il prend soin de récuser dans cette cause historique le témoignage suspect de Saint-Simon, bel esprit chimérique, lui aussi, qui fut de bonne heure percé à jour et dès lors rigoureusement tenu à l'écart des affaires par Louis XIV. Car le grand roi, doué comme Napoléon de ce sur diagnostic des facultés viriles qui e.st le privilège des conducteurs-nés de l'humanité, avait pesé Saint-Simon et trouvé qu'il pesait peu. En vain, l'orgueil souffrant du grand seigneur s'elforce-t-il à cacher sa blessure; elle saigne à toutes les pages dans les Mémoires de cet incomparable artiste dont la revanche fut de dé-
nigrer longuement le couple de maîtres qui l'avait laissé se morfondre parmi les figurants de leur cortège.
N'en croyons donc pas Saint-Simon sur la marquise, mais plutôt Louis XIV lui-même, le roi du bon sens qui appelait Sa solidité et qui eût pu appeler Sa conscience la compagne énergique, la grande femme d'état dont il fit le conseiller de sa vieillesse. M"'^ de Maintenon et lui forment en quelque sorte, — tant leur fusion morale fut entière, — une individualité unique, un androgyne auguste, plus merveilleux que celui dont rêva Platon.
On dira que Barbey apprécie surtout, dans l'épouse morganatique du gi^and roi, l'inspiratrice supposée de cette mesure, si grosse de conséquences, qui fut la Révocation de l'Edit de Nantes : cela est certain, mais il lui reconnaît bien d'autres mérites encore. Une telle femme aurait dans l'histoire, dit-il, un rang tout aussi haut que celui dont elle sut s'emparer dans la vie si un pays comme la France était capable d*accorder une large popularité au mérite sans parures ni colifichets de toutes sortes. Elle choque ses compatriotes par la hauteur même et par le sérieux de ses qualités. Dans ce pays des choses extérieures oii les grands hommes sont mesurés à l'éclat et au bruit, la simplicité et la profondeur font difficilement leurs affaires, et M""' de Main-
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tenon fut trop grande par la raison^ par le caractère, par la dignité d»^ la vie pour sacrifier entre temps à la grâce, ce joli mouvement des natures légères. Or, le calme et la solidité qui évoquent l'idée des choses éternelles n'attirent guère que les esprits qui savent ce que valent et quelquefois ce que coûtent de semblables qualités.
Ces derniers mots disent la contrainte que Barbey lui-même imposa vers cette époque à sa nature indomptable sous l'influence, un instant acceptée par lui, de la discipline catholique. Ajoutons qu'à M"** de Maintenon, Sainte-Beuve, ie romantique assagi lui aussi^ et même plus durablement assagi que Barbey se montrait au même instant beaucoup moins favorable. Oubliant un peu trop les nécessités conquérantes, ff impérialistes » qui ont commandé toute la vie de cette femme, — car elle a dû se faire elle-même et l'on nous conserve de sa part ce mot révélateur : « Je ne suis pas grande, je suis seulement élevée !» — le critique des Lundis lui reproche la rigidité inflexible des maximes qui l'ont conduite et maintenue au sommet de la pyramide sociale. Il a été certain jour jusqu'à lui préférer l'inflammable Louise Labé, la Belle Cordière de Lyon. 11 se froisse à l'entendre proférer cette parole de portée morale incontestable cependant : v Rien n'est plus habile qu'une conduite irréprochable! i> Et il écrit en moraliste sur ce point peu clair-
voyant, ioujours hanté du romantisme ineffaçable de Joseph Delorme : a Permis à elle de s'applaudir et de s'absoudre la réserve qu'elle garda toujours vis-à-vis de M""" de Montespan. /e n'appellerai jamais cela de la vertu î¥i\i\ c'est un tortl car cette réserve fut digne et probe avant d'être habile par surcroît : une pareille vertu n'aurait pas l'estampille de Jean-Jacques peutêtre, mais si l'honnêteté ne devait jamais calculer, les Marc Aurèle et les Washington ne seraient pas de grands citoyens.
Je ne crois pas, conclut Sainte-Beuve avec quelque impatience, qu'on ait jamais poussé plus loin M""* de Maintenon l'esprit de suite, le culte de la considération, la puissance de se contraindre : durant sa longue vie, et malgré ses secrètes satisfactions d'amour-propre, elle eut sans cesse à souffrir et à s'imposer un effort : il n'y eut pas un moment d'abandon de cœur au cours de cette existence ; là est le secret de l'espèce de froideur qu'elle inspire! — D'Aurevilly n'ignore pas que telle est Topinion générale autour de lui, et c'est précisément pourquoi Tadmiration chaleureuse que cette femme supérieure lui inspire est un témoignage éclatant en faveur des dispositions toutes rationnelles de l'âme qui furent les siennes à cette heure de sa carrière. Nous le verrons bientôt tenir sur Franklin, par exemple, un tout autre langage ; il reprendra durement le sage
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Américain pour avoir répété, en d'autres termes, que la \ertu peut être récompensée par le succès.
En attendant cette heure de réaction et de palinodie, nous l'entendrons encore faire adhésion entière aux principes esthétiques du correct universitaire Nisard. En littérature, écrit-il, NisarJa pris parti pour la réflexion, l'étude et la volonté inspirée contre l'improvisation et la précipitation contemporaines, c'est-à-dire en d'autres termes contre la définition romantique du génie. Ce maître de la jeunesse ne conçoit pas l'exercice de la critique sans le conseil de la morale tandis que le beau devrait suffire à la nourriture des esprits, si l'on en croyait les délicieux esthétiques du temps présent. Aussi, conclut Barbey, les ardents et les rutilants de Tépoque se sont- ils empressés de ranger ce gêneur de Sorbonne par les effacés, les chagrins et les « pédantisants ! » — D'Aurevilly se rangeant aux côtés d'un chagrin et d'un effacé pour faire front contre le beau sans préoccupation morale, contre les esthétiques, les ardents et les rutilants de son entourage, voilà un spectacle que nous ne reverrons guère et que nous avons voulu nous donner à loisir avant de montrer le défenseur de Nisard attelé peu après à de tout autres besognes I
L'on résumerait assez heureusement ses dispositions morales des années cinquante par un beau passage tiré d'une de ses dernières lettres à
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Trébutien. Il esta ce moment dans les Landes : il décrit le long bâton de pèlerin qu'il emporte dans ses promenades pour appuyer ses pas sur le sol mouvant et le compare à ce bâton d'ivoire, sorte de crosse épiscopale que maniait^ dans son Arnaïdée, le philosophe Altaï sous les traits duquel il s'était peint jadis avec la plus visible complaisance : c( Un bourdon de châtaignier, dit-il c( en 1856, lissé par la main d'une vieille femme « de ces campagnes qui a fait, en s'appuyant « dessus bien des lieues, voilà pour l'heure le « bâton d'Altaï. Hélas ! il s'est fait dans nos hâtons le même changement que dans nos sa- « gesses. Nous sommes plus près du vrai avec « ce bâton qui a bu la sueur humaine et soutenu « les pas d'une vieille femme à la fin de sa journée « qu'avec les bâtons d'ivoire qu'à vingt ans l'imaa gination nous mettait majestueusement à la <x main dans des livres ridicules d'emphase et « d'orgueil! » Mais l'auteur de ces lignes émues ne devait pas s'appuyer longtemps sur un tel soutien de vieillesse : le « Connétable » a préféré recevoir des maius d'une ardente jeunesse, le bâton du commandement dans la cité des lettres et il s'est repris dès lors à manier ce sceptre avec toute la majesté dont il savait parer son geste impérieux.