‹ Barbey d'Aurevilly, ses idées et son œuvreChapitre 12 sur 23 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

P Les immunités de V artiste.

Nous avons montré Barbey d'Aurevilly s'efforçant de conformer ses jugements critiques aux principes du traditionnalisme de Bonald et de la morale chrétienne : nous l'avons vu professer dans ses essais critiques le culte de la raison et du goût. Mais nous avons pareillement constaté qu'en dépit des exhortations de Trébutien, il recule devant un ouvrage théorique de plus longue haleine et qu'il persiste avec plus d'application que jamais à préparer, à publier des romans. Dans ses œuvres littérairement si remarquables qui s'appellent La Vieille Maîtresse ^i L'Ensorcelée^ retrouverons-nous cependant à son poste le même moraliste rationnel dont nous venons de résumer

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les principes. C'est ce qu'il nous faut examiner à présent de plus près.

Avant sa conversion, d'Aurevilly s'était fort peu préoccupé de la moralité de ses romans, comme il est naturel. Aussi, dès 1843, la Bague d'Ârmibal et V Amour impossible, à peine remarqués à Paris, lui attirent-ils les attaques de la critique doctrinaire dans sa province natale. Un certain M. de Lassalle, avocat d'Alençon, se montre particulièrement sévère à ces productions du dandysme romantique et l'auteur, sans vouloir en convenir, se sent assez touché de ces attaques pour revenir sur ce sujet à plusieurs reprises dans sa correspondance avec Trébutien. 11 afOrme, avec une élégante désinvolture que rien n'est facile au total comme de faire de la morale à propos de ses écrits : au besoin, il la ferait lui-même, cette morale pédantesque : et le voilà qui se met en effet à la besogne comme il l'a dit : il rédige un article dénigrant qu'il adresse à un journal grave sous le voile de Fanonyme et s'amuse à se voir ainsi morigéné de sa propre main ! Preuve nouvelle au surplus de cette singulière dualité de conscience qui se révéla de bonne heure et persista jusqu'à la fin dans cet artiste romantique doublé d'un moraliste rationnel, — deux personnages suffisamment autonomes pour faire abstraction quand ils le voulaient l'un de l'autre.

Mais quelques années plus tard, alors qu'il

prépare la publication de sa Vieille Maîtresse, Barbey est converti, catholique affiché et il ne saurait se permettre ces dislocations de clown sur le terrain de la morale. Parce que le ton de son œuvre nouvelle est resté pourtant fort analogue à celui des précédentes, en dépit des convictions transformées de l'auteur, il sent bien qu'il lui faut préparer son bienfaiteur Trébutien d'abord, et le public dans son ensemble en second lieu, au ragoût assez pimenté qu'il va leur servir sous une étiquette de christianisme. Il rédige donc préalablement, à l'intention de son ami, une note explicative quia pour objet de « définir, dit-il, le but de l'art, envisagé avec la profondeur (lu sens catholique ». Nous ne possédons pas cette page intéressante, mais on n'y trouverait sans nul doute qu'une première ébauche de la préface qui figure en tête de la Vieille Maîtresse^ préface oiinouspouvonsétudier ànotre aise les arguments justificatifs de l'auteur.

Il reconnaît avoir peint la passion dans* toute sa réalité brutale, mais il assure l'avoir en môme temps condamnée en catholique d'esprit large et accueillant, dégagé de tout scrupule pédant, prude ou inquiet. Il s'est inspiré, dit-il, des sculptures réalistes qui décorent parfois nos cathédrales gothiques ou encore des hardiesses académiques de Michel Ange, brossant le Jugement dernier de la Sixtine. Selon lui, l'artiste catho-

lique ne doit jamais hésiter à interpréter les séductions du vice et les éloquences de la passion. Au besoin, il faut que le scandale soit! Voyez plutôt les peintres chrétiens qui ont représenté cette bouchère d'Hérodiade : ils ont fait divine de beauté la femme implacable et elle n'en est que plus infernale à force d'être divine ! Que l'artiste parvienne à créer une réalité par la magie de son pinceau, et il a parachevé son œuvre : ne lui demandez rien de plus. S'il donne la sensation de la vie, il a été assez moral comme cela, vérité ne pouvant jamais être péché ou crime! Tant pis pour ceux qui tirent des suggestions malsaines d'une œuvre d'art vivante et vraie ! Il est de viles décences, répète en terminant d'Aurevilly après Rousseau, s'appuyant ainsi d'une autorité dont nous l'avons vu faire si peu de cas dans sa critique, et il traduit même cet aphorisme en termes trop énergiques pour que nous osions les reproduire.

Au surplus, Trébutien ne se sent nullement convaincu par ce plaidoyer trop sophistique et fait, nous l'avons dit, le plus froid accueil à la Vieille Maîtresse dont la première édition a d'ailleurs quelques passages si hardis qu'ils ont été efîacés dans les suivantes. Aussi, à la veille de publier VEnsorcelée^ d'Aurevilly se reprend-il à préparer le bibliothécaire de Gaen pour une lecture beaucoup moins scabreuse d'ailleurs que la

précédente, il faut le reconnaître. Il a, dit-il, continué à peindre des sentiments, des passions et leurs luttes, car c'est là un besoin de son esprit, une nécessité de son talent. Mais il estime que ses livres, comme ceux du grand Balzac, son modèle, ne peuvent être immoraux que pour des myopes et restent parfaitement sains pour les clairvoyants et les forts; or, les livres s'adressent, n*est-il pas vrai, à ceux qui les comprennent!

Ceci est pour Trébutien ; dans sa préface au public, le romancier appuie davantage encore sur les privilèges qu'il prétend tenir de sa foi chrétienne. S'il a décrit les ravages de la passion, dit-il, s'il en a même quelquefois parlé le langage, il use en ceci de cette grande largeur catholique qui ne craint pas de dévoiler les faibles, — ses humaines lorsqu'il s^agit de faire trembler sur leurs conséquences'^ retenons ce dernier argument. Les incrédules, ajoute-t-il adroitement, voudraient bien que les choses de l'imagination et du cœur, c'est-à-dire le roman et le drame, la moitié pour le moins de l'àme humaine, fussent interdits aux catholiques sous prétexte que le catholicisme est trop sévère pour toucher à cette catégorie de sujets. En ce cas, conclut }3arbey d'un Ion triomphant, un Shakespeare catholique ne serait pas possible et Dante lui-même aurait des passages qu'il faudrait supprimer ! — Arguments peu persuasifs en vérité ; on aurait trop beau jeu à lui

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répondre que les romans faits pour les forts sont le plus souvent lus par des faibles, au grand détriment de leur tranquillité d'âme et que le roman européen compte des chefs-d'œuvre qui peuvent être mis en toutes mains : ce qui n'est nullement le cas pour la plupart des œuvres d'imagination mûries par son talent orageux.

Chateaubriand avait donné, dès l'aurore du siècle romantique, ce spectacle d'un grand artiste incapable de sacrifier au souci de la santé publique les troubles inspirations qui servent heureusement son talent et s'efforçant de dissimuler cette inconséquence aux yeux de ses lecteurs. Il a écrit lui aussi son René : « Ce n'est pas par les (( maximes répandues dans un ouvrage, c'est par « l'impression que cet ouvrage laisse au fond de « l'âme qu'on doit juger de sa moralité ». A chacun de décider si l'impression laissée par René aux enfants du xix^ siècle fut une source de moralité supérieure en leur âme, mais Joubert, ami de Fauteur, écrivait de lui dès 1803 : « 11 est cer- (( tain qu'il a blessé dans son ouvrage des conve- (( nances importantes, mais il s'en soucie fort peu « car il croit que son talent s'est encore mieux dé- (( ployé dans ses écarts ! ».

Nous n'en dirons pas autant de d'Aurevilly qui a pris un réel souci de se couvrir vis-à vis des convenances morales après avoir déployé à leurs dépens son talent prestigieux : mais en

présence des deux romans publiés par lai au cours de sa période la plus pratiquement chrétienne, Une vieille mniiresse^ ^i L Ensorcelée^ nous jugerons qu'ils ne doivent absolument rien à ses convictions catholiques et beaucoup à son tenace mysticisme esthétique. Ce mysticisme va donc reprendre sans grand effort le dessus jusque dans les écrits théoriques de Barbey aussitôt que les circonstances affaibliront la résistance qui lui fut pour un instant opposée, et c'est là révolution dont nous devons à présent nous donner le spectacle.

2° Déboires cl palinodies. — Apoloyie de V individualisme.

D'Aurevilly romancier ayant toujours gardé quelque intelligence dans le camp ennemi et continué de sacrifier à la dérobée au romantisme moral qu'il attaquait de front dans ses arlicles critiques, de nouvelles influences trouveront sans peine le chemin de son esprit pour le rapprocher bientôt plus ouvertement de son passé. — Nous avons dit qu'en lui ce fut plutôt le Normand, à la fois perspicace et tenace en pon désir d'agrandissement légitime qui décida de tenter un suprême effort vers l'influence, versle pouvoir social et recourut alors aux méthodes rationnelles que lui recommandait pour ce dessein la tradition de ses

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pères: delà son retour à la religion par la tête etson efïort moral indéniable. 11 fit cette tentative avec énergie et loyauté, il faut le reconnaître, mais il la fit tardive et surtout incomplète, car lenerveux personnage que nous avons déjà vu à l'œuvre dans cette âme affligée de dualité originelle entrava sourdement, cette fois encore, la marche conquérante de son plus viril associé. — D'Aurevilly catholique eut bientôt indisposé certains catholiques par ses excès de néophyte: légitimiste, il compromit la cause royale par ses outrances de polémistes etses appels à la guillotine blanche. Aussi fut-il soigneusement écarté des conseils de son parti et labandonna-til bientôt, non sans dépit, pour passer avec armes et bagages dans le camp du bonapartisme autoritaire qui semblait lui offrir les perpectives d'un plus rapide avancement.

Là, il aurait peut-être enfin trouvé quelques satisfactions pour son impatiente ambition de pouvoir si, à peine incorporé dans les rangs, il ne s'était empressé de dire leurs vérités à ceux de ses voisins dont la physionomie n'avait pas l'heur de lui plaire ; si, en outre, il n'avait gêné par de nouvelles algarades publiques dans les journaux officieux où il écrivait le gouvernement impérial plus disposer à ramener certains adversaires qu'à les exaspérer contre lui. Aussi eut-on bientôt fait de lui interdire les questions politiques ou théoriques et de le restreindre à la bibliographie la plus terre

à terre; on lai dérobait même le compte rendu des livres d'actualité véritable pour abandonner à sa férule les seuls ouvrages d'histoire ou récits de voyages. — 11 ressentit profondément cette injure qu'il lui fallut dévorer néanmoins puisque, fort dépourvu de ressources matérielles, il sentait, dit-il, les deux pistolets à quatre coups de la nécessité appuyés sur ses quatre artères carotides. Dure résignation à qui s'était cru sur le point de conquérir enfin l'influence politique si longtemps poursuivie en vain.

Il ne fut pas beaucoup plus heureux sur le terrain des lettres pures. Sainte-Beuve, dont il n'avait pas encore lassé la demi-bonne volonté par ses prétentions, disait de lui vers 1855: « Il n'y « a entre vous et la renommée que la pr-llicule la a plus fine » ! — Encouragement que Barbi^y s'empresse au surplus d'interpréter comme un aveu de jalousie: Thémistocle possible, il empêche de dormir, suppose-t-il, cet c< immense Miltiade inquiet », et il écrit à Trébutien avec suffisance le 23 août 1851, qu'une femme « éloquente » lui a dit, en le comparant au critique des Lundis : « Vous vous levez et il se couche ! î> Hélas ! le lever de l'astre nouveau reste brumeux et sans rayons : « Oh ! soupire dix huit mois plus tard « l'écrivain plus que jamais méconnu, oh ! ce « poids de l'obscurité sur un homme fait pour « l'éclat, que je le sens bien et que j'en comprends

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«la pesanteur horrible! La masse de l'Etna sur « le corps escarbouillé des géants n'est qu'une « petite pierre en comparaison des montagnes « que portent certains cœurs et sous lesquels ils ne « font pourtant que des mouvements doux, et, (( tranquillement, respirent ! »

Aigri par ses nombreux déboires, le bonapartiste de la première heure ne tarde pas à juger très sévèrement la politique impériale qu'il aurait voulu bien autrement violente et provocatrice. Une Saint-Barthélémy de démocrates suffirait tout juste à le contenter, tandis qu'au contraire Napoléon, après avoir débuté, dit d'Aurevilly, comme le duc d'Albe, semble vouloir recommencer Louis- Philippe ! En effet la bassesse vis-à-vis des opinions adverses, la défiance des gens supérieurs, la prédilection pour le juste milieu s'installent au gouvernail de l'état comme sous la monarchie de Juillet. Pourquoi donc avoir balayé si rudement les boulevards au 2 décembre? Il semble vraiment, tant les choses vont ici bas de mal en pis que Dieu se soit « donné à lui-même la démission « de l'univers ! »

Enfin, et ce sera le coup de grâce pour les sages résolutions morales de Barbey, enfin, sous la néfaste influence de l'insuccès persistant et de la croissante irritabilité nerveuse, ses rapports avec Trébutien, son bongénie, vont s'aigrir etse tendre tout à coup. Un incident futile, un différend à

propos de l'édition dos Guéfin suffira pour faire éclater au grand jour la secrète fragilité de cette amitié en apparence cimentée par le temps. A la fin de 1858, la rupture définitive sera consommée entre ces deux hommes qui se croyaient unis pour jamais, Hasta la muerle, jusqu'à la mort, comme d'Aurevilly le répétait dans ses lettres avec une énergie toute espagnole ! — Cette rupture qui n'est pas encore éclairjie dans ses détails, mais qui l'est bien suffisamment dans ses raisons profondes, fut le véritable point d'inflexion sur l'orbite décrit par les convictions morales de Barbey catholique. Trébutien était devenu plus strictement religieux avec les années, surtout sous l'influence posthume d'Eugénie de Guérin, cette sainte qu'il avait sauvée de l'oubli et dont il se considérait, suivant sa propre expression, comme le « vicaire » en ce monde. Le grand mouvement d'admiration et de sympathie qui se dessina parmi les âmes délicates et pieuses, aussitôt après la publication des œuvres d'Eugénie, — mouvement dont son éditeur devint en quelque sorte le centre et le foyer vivant, — l'entoura de catholiques plus mûrs dans leur foi, plus conséquents avec leurs principes et les siens que l'ami étincelant, mais insaisissable, dont il avait patiemment mais inutilement attendu la complète évolution vers la morale chrétienne. 11 se détourna enfin avec tristesse et ne put être ramené, bien

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qu'il ait survécu plus de douze ans à ce mélancolique adieu.

De ce moment, la disposition d'esprit de Barbey se modifie une fois encore : il a franchi le cap de la cinquantaine : n'ayant guère à compter désormais avecun avenir politiqueimprobable, il se retrouve plus indépendant que par le passé à l'égard des règles morales salubres et des prévisions sociales à longue échéance. Il ne songe plus aux enseignements de Donald ; ilrevientà vivre aujourle jour et à cultiver l'Art consolateur, suprême ressource, dernière carte qui lui reste à jouer contre la destinée hostile, pour lui arracher enfin quelques tardives faveurs. Le portrait, si évidemment personnel, de Rollon Langrune,dans Fintroduction du Prêlre Marié nous semble très propre à éclairer l'état d'esprit du romancier, peu après le début de cette nouvelle période morale dans son existence. — Langrune sait fort bien qu'il n'a pas encore un nom glorieux : seuls quelques rares connaisseurs, dont il a conquis dans l'intimité les suffrages, assurent qu'il possède un robuste génie de conteur et de poète, un de ces grands talents authentiques, genuine, disent les Anglais, qui renouvèlent d'une source inespérée les littératures défaillantes. Mais ce talent, il ne l'a pas attesté jusqu'alors aux regards de la foule par une de ces œuvres qui font taire les doutes menteurs et les incrédulités de l'envie. C'est, dit-il^ — pour expli-

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quer à ses propres yeux son obscurité relative, — c'est qu'ayant « brassé » les hommes, il les méprise et quH le mépris l'a dégoûté de la gloire. Il a trop vite reconnu ce,que vaut à Paris la renommée^ fausse monnaie dont il répugne à quémander la moindre obole à ceux qui la font. Il pratique donc l'indifTérence des hommes, appuyée sur la certitude de son génie et porte sa supériorité comme on porte un diamant sous son gant, sans se soucierd'en faire miroiter les feux.

Un si parfait dédain du vulgaire va ramener d'Aurevilly à grand train vers cet individualisme romantique qu'il a si rudement combattu la veille encore. Le journalisme, son occupation principale à cette date, àoiidevem? indivi dualiste, affirme-til désormais, s'il veut suivre le mouvement de l'époque etlesargumentssurlesquelsilappuiecette profession de foi inattendue sont bien caractéristiques de son orientation nouvelle. Les publicisles du temps présent, écrit il, se sont débandés sous la pression des circonstances et, postillons épars du progrès, se distançant de leur mieux les uns les autres, ont fait claquer à Tenvi le fouet de leur fantaisie émancipée: « Un pareil fait est patent, « poursuit il. Quand le Diable y serait (et je crois « qu'il y est), je suis bien obligéde le constater. Le a principe de la Libre- pejisée^ si peu agréable qu'il « me soit, a très joliment travaillé pour nous. a Vindividualiié chaufféeau feu de tous les orgueils

« est déchaînée sur toute la ligne. Nous voilà for- « ces, nous autres qui écrivaillons, d'être origi- « naux et personnels, d'accepter bravement les (( conséquences de cet état de société.

Ainsi rallié, comme par contrainte, à l'individualisme moderne, il s'empresse d'en faire, pour l'anoblir, l'héritier légitime du point d'honneur chevaleresque, cet incomparable ciment social du Moyen Age et il lui rend du même coup toutes ses complaisances. Voyez sa critique du Louis de Gamors d'Octave Feuillet, de Gamors ce a sot nerveux )), dit-il, dont l'individualisme hésitant et. traversé de scrupules nous présente « le macaroni « du sentiment là où il fallait le bronze de la vo- (L lonté ». Pitoyable marionnette, car l'auteur devait peindre, s'il voulait nous émouvoir, un byronien trempé dans le feu et la glace de l'enfer, prêt à engager une lutte hardie, à pleins bras et à pleins corps contre la Société qui lui oppose la masse de ses préjugés, de son hypocrisie, de son ignavie et même de sa moralité, s'il lui en reste encore ! — Mais qui donc, conclut le critique avec un soupir de regret, est de taille à dessiner aujourd'hui un aussi imposant personnage et comment la société actuelle, cette vieille de quatre-vingt-dix ans, pourrait-elle supporter dans sa terrible logique une aussi complète individualité.

3° Le c( Sagittaire »

Là où Camors recule lâchement, d'Aurevilly n'hésite plus pour sa part : il se reprend à saper *de son mieux tous les refuges de cette tradition ou de celte autorité qu'il faisait profession de défendre la veille : et tout d'abord l'Académie Française, contre laquelle il décoche ses traits les plus aiguisés. Il écrit alors: « J'en ai assez (et vous?) de ces a Gérontes et de ces archontes. L'Haussmann ré- « solu qui donnerait le dernier coup de pioche à a cette vieille baraque, ma parole d'honneur, je a l'aimerais !... Le gouvernement du bon plaisir « qu'on ne permet pas à tous ces pauvres princes, « on le passe à l'Académie Française, ce des- « potisme à quarante perruques! L'Académie, « quand tout est parti de l'Ancien Régime, est « comme un paquet qu'on a oublié d'emporter. « Lorque V individualité s'est, de partout, si gran- « dément développée, lorsque, de l'aveu de tout « ce qui pense, l'originalité est reconnue comme la « meilleure marque de la force et le signe le plus « certain du génie, cela n'est-il pas un anachro- « nisme impertinent de voircesquarante Messieurs « à privilèges agir comme des souverains dans la « libre sphère de l'esprit et y distribuer des cou- « ronnes?Ge qui est insupportable y c'est qu'il y ait c( dans l'opinion d'un peuple moqueur, je ne sais

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c( quel respect traditionnel ^ attardé et curieux pour (( cette institution décrépite qui ne doit plus qu'à « son impertinence d'exister! Et cependant, quand a on fait des Révolutions à tire-larigot contre « toutes les oligarchies et toutes les aristocraties, « il faut être bon garçon, n'est-ce pas, pour acc< cepter la dernière dé toutes ! »

Voilà de nouveau le ton stendhalien du Brumme IL Que reste-il en ceci des enseignements de Donald et quelles thèses hérétiques professe désormais l'ancien client de Joseph de Maistre? Peu après, viendront Les quarante médaillons de l'Aca' demie Française^ ce pamphlet véritablement enragé dans lequel Vigny, — qui mourut d'ailleurs pendant la préparation de l'ouvrage — est le seul à peu près dont le nom reste à l'abri des plus violentes invectives ! — Plus tard Barbey tentera de démolir une autre tradition, celle du Conservatoire qui forme nos futurs artistes dramatiques. Cette institution n'a-t-elle pas le défaut de maintenir, elle aussi quelque discipline dans la poussée « individualiste » de l'époque ? Il faut, soutient d'Aurevilly, que Têtre doué qui doit devenir un artiste s'éduque et se développe seul, qu'il ajoute sa reflexion à ses instincts et crée des méthodes à l'usage de son tempérament! Conseils qui peuvent être bons pour quelques génies d'exception, mais nullement pour les talents moyens auxquels l'enseignement traditionnel est an contraire une né-

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cessité de tous points. — Le Théâtre-Français, ce Conservatoire à la deuxième puissance, subira les mêmes assauts de la même plume: puis viendra le tour du jury des Salons de peintures, assemblée de Quinze-Vingts, de vieux arrivés clnssiques à perruques de chiendent, — et nous n'osons reproduire à leur propos quelques plus cinglantes épithètes.

A ce jeu enivrant de massacre, les nerfs du critique s'exaspèrent : il finit par pousser de véritables cris de guerre, à la façon des Indiens apaches, lorsqu'il sort armé du fouet de sa verve cinglante pour zébrer de ses coups les institutions et les hommes qui arrêtent son propre élan ou celui de ses alliés individualistes vers l'influence sociale qu'ils convoitent. « Coups de « tambour de basque cassé à tour de bras sur a leurs figures » c'est ainsi qu'il définira par la suite, en publiant son livre des Vieilles Actrices, un exercice hygiénique qu'il a quelque temps pratiqué ! Il le définit mieux encore par antithèse, le jour où il s'avise de comparer ses procédés de polémique à la manière discrète et polie du philosophe Caro : « Sur un homme de ce goût « affiné et sûr, écrit-il, Dieu sait quel effet je dois « produire avec mon sens littéraire ardent et « violent plutôt que réglé, avec mon catholi- « cisme brutal (il dira plus loin, idolâtre et bar- « bare) qui a tout avalé des philosophies qui me

« grignotaient l'esprit avant que Brucker m'eût « ramené à cette religion de mon intelligence et « de mon âme. 11 ne se livre, Garo, à aucune exé- « cution grandiose, à aucun moulinet supérieur , h « aucune de ces insolences comme, hélas ! j'ai la « faiblesse de les aimer 1 »

D'Aurevilly procède avec peu déménagement, en effet, et il suffît d'ouvrir le recueil de ses Bas- Bleus par exemple, pour être édifié sur le ton de sa polémique. De M"'° d'Agoult, il dira qu'elle ressemble au moral à ce qu'est, ostéologiquement, une gouvernante anglaise qui a beaucoup voyagé et que le temps, l'ennui, les grandes routes ont durcie et pétrifiée sous son buse. De George Sand, il trace cet aimable portrait rétrospectif: M'"' Sand, avec ses gros yeux, ses grosses lèvres, son gros esprit qui ne bougeait pas, ne remuait pas plus qu'un sphinx au repos et ce mutisme était même toute l'énigme de ce sphinx. De Louise Gollet, il écrit que son salon a été le parc aux huîtres de l'Académie et qu'Alfred de Vigny, ce cygne, eut le tort de s'abattre un instant sur cette mare. Et nous n'osons risquer de plus topiques citations. Ges gentillesses sont d'ailleurs dépassées dans les Vieilles Actrices, un livre qui est une longue faute de goût car une diatribe aussi violente (et d'abord anonyme) contre des femmes a de quoi nous étonner chez un homme de pareille qualité intellectuelle. George Sand y est

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véritablement traînée dans la boue cette fois et son ancien admirateur dépasse singulièrement à son égard la mesure permise au polémiste qui se respecte. Enfin Ton trouvera dans le même volume ce portrait sanglant d'une demi-mondaine de répoque qui attira à l'auteur, en plein théâtre, une algarade célèbre de la dame, — épisode qu'il a raconté plus d'une fois lui-même avec humour mais non sans quelque embarras peut-être.

Enfin les femmes n'ont pas seules le privilège d'éveiller sa verve satirique puisque c'est le temps de cet article cruel contre Buloz qui lui valut un procès de presse dont le talent de Gambetta débutant ne parvint pas à le tirer indemne, et aussi de cette sortie effrénée contre Edmond About qui figure dans les Polémiques (Thier. A plusieurs reprises, Barbey sera contraint de repousser en ce temps fépithète d'éreinteur, reproche « grossier et bas )>, dit-il, mais que lui ont valu plus d'une fois ses gratuites outrances. Par un euphémisme ingénieux, il préfère se dire né sous le signe du Sagittaire et prédestiné aux exploits du franc archer !

4® Guerre a la raison et au goût.

Poètes et bourgeois,

Barbey, chroniqueur boulevardier, entraîne bientôt sur ses pas Barbey moraliste et ce der-

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nier s'insurgea son tour contre ses dieux de la veille. Nous avons dit son estime d'un temps pour la raison, faculté maîtresse et souveraine à son avis dans l'esprit de l'homme. Or, c'est expressément et explicitement qu'il se prend à la renier désormais et qu'il repousse bien loin de lui toute vue d'intervention rationnelle dans l'organisation des sociétés : rêve plat et borné que celui-là, dit-il, aspiration étroite qui exprime trop bien l'état de la cervelle humaine en nos âges avilis : rationalisme de la bête ratiocinante et qui, toutes autres facultés éteintes, ne veut plus que ratiociner : prétention vulgaire de ce c( Prudhomme cubique •> que le suffrage universel à fait roi : foi niaise aux miracles futurs d'une science qui n'est pas encore, mais qui se fait, têtard de cette sublime grenouille, le Progrès ! Et ce sont, poursuit-il avec emportement, les dupes de ces promesses absurdes qui osent bien signifier à l'Imagination que le temps est venu pour elle de se taire devant la Raison triomphante, la vide et stérile raison! Il se dit pourtant et peut-être se croît encore revenu des illusions romantiques quand il assiste à tel drame dès lors vieilli de Hugo ou de Dumas père, à Angelo ou à Kean, Mais en revanche, s'il conserve encore quelque estime au talent de son ancien ami Sainte-Beuve, c'est pour avoir été follement romantique avec Joseph Delorme et pour être resté

depuis « fort romantique par dessous! » Heureusement, ajoute-t-il en propres termes, 07i ne giu'rit pas de ce bon mal là ! Et voilà le « mal du siècle » replacé en toute dévotion sur l'autel de notre inguérissable byronien !

Bien plus, de cette difficile qualité du bon goût dont il demandait la veille encore le secret à Trébutien, il recommence à faire fi comme d'une faiblesse secrète et d'une impuissance cachée. Il n'y veut plus voir qu'une pauvreté déguisée, une barrière élégante aux fécondes libertés de Timaginalion, un « prétendu défaut » que tous les grands pittoresques ont, dit-il, possédé par bonheur et qui n'est refusé qu'aux exsangues ! Oui, les exsangues du bon goiU (c'est désormais UQ de ses mots favoris) ne sont pas faits pour traiter largement un mâle sujet et pour l'ouvrir devant nous jusqu'aux entrailles : ils méconnaissent les énergiques trivialités des écrivains dignes de ce nom et sont aussi mal qualifiés pour les morigéner, ces puissants ouvriers de phrase, qu'un bourgeois de Paris pour peigner la crinière des lions. Rollon Langrune, le conteur fictif du Prêtre marie àoxïi nous avons dit la ressemblance avec d'Aurevilly, ne nous fut-il pas présenté comme un joaillier barbare qui dédaigne le mièvre goût des lettrés, parce qu'il possède le génie et sait, quand il le faut, « incruster dans le t cœur d'une opale, aux nuances endormies

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« quelque diamant brut, dans toute la brutalité « de ses feux ! » Images éclatantes qui dissimulent mal une entière palinodie chez leur inventeur I

Nous touchons à l'époque oii s'exaspère chez d'Aurevilly la haine du « bourgeois », ce mécréant^ et l'adoration du poète, ce bienheureux du mysticisme esthétique ! Contre le premier, il s'emporte jusqu'à prétendre que le beau, sous toutes ses formes a le privilège d'exaspérer ses pareils comme ferait une injure personnelle, car la lorgnette de ces gens-là est une pièce de cent sous qu'ils placent, pour contempler le spectacle du monde, sur « leurs gros yeux de congre cuit! » Les bourgeois portent toute la Revue des Deux-Mondes, « coupée sur le dos en redingote ». A l'endroit des éloquents et des passionnés de l'époque, ils professent l'opinion que des citrouilles gelées pourraient avoir sur les boulets rouges et la poudre à canon. Ils se plaisent à expliquer le génie par l'influence du milieu, ô sacrilège ? et, en effet, si les huîtres écrivaient l'histoire de la perle, c'est dans cet esprit-là qu'elles l'écriraient! (Observons timidement ici que ces mollusques ne seraient pas sans excuse, car enfin le milieu et surtout l'huître elle-même est bien pour quelque chose dans la naissance de la perle, si nous en croyons les savants : mais la comparaison est impertinente à souhait!) Ces

bourgeois s'épanouissent quand on dit devant eux tout le mal qu'ils pensent des artistes qui sont nécessairement à leurs yeux des vaniteux et des imbéciles, — si on veut, sublimes, mais des imbéciles I —Au total, ils sont incorrigibles : le mieux est de pensera leur sujet comme ce démocrate de 1848, le sculpteur Préault doublement romantique et ennemi du « bourgeois » comme artiste et comme socialiste à la mode du temps : " Quand la Sociale viendra, disait-il, nous aurons, chacun de nous, une trentaine de bourgeois dans notre écurie ! » — Les aristocrates de l'épée sont-ils jamais allés plus loin jadis que ces aristocrates de la beauté conquérante dans le mépris pour les manants de leur époque?

A ces véritables ruminants humains, les bourgeois, voyons maintenant Barbey opposer les favoris du Dieu de la beauté et ses alliés de choix en ce bas monde, les grands poètes, nés pour la puissance sacerdotale, pour le suprême pontificat de l'avenir, et goûtons en passant les images hardies que sa passion conquérante suggère à leur vigoureux champion. Tout d'abord, le talent d'expression confère à ses yeux la plus indiscutable des noblesses, et, quand on le possède, dit-il, ton est toujours né sous un daisi» Quanta l'éducation, excellente pour les gens médiocres^ elle est au contraire inutile, funeste même au génie comme un boulet de plomb qu'on riverait

Ib8 JULES BARBEY D'AUREVILLY

à son aile. Enfin, en dépit du préjugé de notre temps, les poètes sont les vrais moralistes du genre humain bien plutôt que les philosophes, ces poètes de l'abstrait. Oui, le moindre poète véritable, avec la plus modeste des fleurs à la bouche, le moindre poète d'expression dépasse tous les penseurs et fait plus que tous ces abstracteurs de quintessence pour l'avancement moral du genre humain.

En tous cas, le génie du poète quand réellement il existe, est si extraordinairement beau qu'on ne voit plus rien à côté, que tout s'y efface et s'y incorpore et que la gloire elle-même^ presque toujours bête, ne l'est plus quand elle ne veut voir dans le poète que le seul poète : ce sont ces jours d'esprit, à la gloire ! — Le mieux est au surplus de s'interdire toute inquisition à Tégard de ces héros du verbe : leur vie est rarement poétique à vrai dire et ce quon n'en sait pas vaut toujours mieux que ce qu on en sait ! Le mystère leur est si favorable que l'on fera sagement de maintenir dans la pénombre ce coin du sanctuaire où la postérité a dressé leur image. Et quand bien même nous nous laisserions entraîner hors du vrai par l'ensorcellement de la beauté, nous ne serions pas du moins sans excuses ! Osons même, conclut Barbey, une affirmation qui fera trembler les moralistes à moins qu'elle ne les révolte : les vertus, le courage et l'héroïsme sont plus com-

muns que le génie ; c'est pourquoi le génie peut au besoin s'en passer ! — Vates esto et fac quod vis, sois poète et fais ensuite ce que tu voudras, telle pourrait être, comme on le voit la devise de ce mystique abîmé dans la contemplation de ses dieux (

Serions-nous tentés de protester malgré tout contre ce nouveau quiétisme de la Beauté divinisée, que son prophète plaiderait alors les circonstances atténuantes pour les faiblesses vénielles de ses saints. Chez les poètes, insinue-t-il un jour, chez ces coupables si innocents lorsqu'ils sont coupables, la liberté humaine est moins grande que chez les autres hommes dans ce malheureux monde tombé et la responsabilité doit être moindre à son touri Ils apportent, en effet, dans la vie morale ^q^ impuissances particulières, ces enfants terribles et charmants : et cela est vrai surtout des écrivains du xix^ siècle, celui qui a le moins protégé ses poètes contre eux-mêmes puisqu'ils n'ont pas eu la cuirasse d'une seule conviction fortifiante à lacer sur leur sein délicat et nu- Comment s'étonner dès lors s'ils vont, sans foi m loi, à la sensation qui, seule, décide de leur vie ! Nous détournerons donc les yeux de leurs chutes en songeant que faire œuvre de beauté, c'est la moralité des poètes ! — Et tout cela serait acceptable à la rigueur, si la moralité des poètes, une fois définie de la sorte,ne devenait singulièrement

contagieuse et n'était aussitôt pratiquée, sans titres suffisants, par bien d'autres encore que par les créateurs authentiques et indiscutables de la beauté!

Nous avons déjà vu Barbey faire bénéficier Byron de ces indulgentes doctrines et de ce quiétisme esthétique. Musset, le byronien charmant, en profite largement à son tour dans l'esprit de notre critique et, avec lui, quelques-unes de ses inspiratrices, car « on n'empêchera jamais, dit « d'Aurevilly, l'imagination humaine éprise de « ses poètes, de s'intéresser à toutes celles qui ont « doublé chez eux, par le bonheur qu'elles leur « donnèrent, les facultés qui font leur génie ! » Après Musset vient le tour de Vigny dont le subtil romantisme social inquiète bien un peu, chez Barbey, le moraliste chrétien de la veille, mais qui sera vite pardonné, lui aussi, en faveur de sa séduction irrésistible! Certes, écrit d'Aurevilly, la donnée philosophique de Slello est, « sinon race dicalement fausse, du moins excessivement ris- « quée, à coup sûr » ; Vigny, poète toujours et cachant les injustices de sa poésie sous les formes les plus adroites du raisonnement, va jusqu'à écrire dans le délire partagé de Rousseau y que l'individu n'a presque jamais tort, Tordre social toujours I Aphorisme qui, pour un ancien disciple de Bonald est, en effet, d'une digestion difficile ! Mais, quoi, partout ailleurs, il fait triompher la religion

do l'honneur, l'ainour de Tidéal, et un vrai poète ne sera pas traité comme un Camille Desmoulins par d'Aurevilly moraliste. Il nen veut donc point à Vigny d'avoir donné dans Slello la parole à ces personnages révoltés ou terroristes qui ébranlent l'ordre social par leurs récriminations « homicides j). Non, car si le sophisme côtoie de bien près 1 émotion dans son livre, ce livre, voyez-vous, conserve malgré tout un tel charme qu'il ne sera jamais dangereux !

Quant à Grandeur et servitude militaires, Barbey, le contempteur de Jean-Jacques, discerne bien aussi qu'il y a là « on ne sait quel rêveur de phi- « lanthropie qu'on a vu ailleurs et qu'on connaît « et qu'on méprise », dit-il , mais, par un véritable miracle de la fraternité esthétique, a si le rêveur est ici, le mépris n'y est plus ! y> Le charme de la pitié reste le plus fort, et le livre fait pour prouver le vice radical des armées permanentes , pour étaler le mal de cette institution surannée, n'en fait plus voir^ en terminant, que la vertu I

Enfin, chez Lamartine qui avait été assez nettement condamné pendant la période traditionnaliste de Barbey pour avoir « embouché les pi- € peaux enflés r> des troubadours démocratiques, chez Lamartine aussi, tout bien pesé a le poète M sauve le politique » et l'absout. Certes, l'homme de gouvernement ne serait pas irréprochable aux yeux de la postérité si l'on s'avisait d'interroger

des témoins quand il s'agit d'un si grand artiste et si la voix des annalistes pouvait rivaliser avec sa grande voix. Mais le génie du poète confisquera ses fautes qui n'existeront plus dès lors que « pour les chiffonniers de l'histoire ». 11 faut concéder encore que le génie de Lamartine l'abusa sur la valeur des hommes, valeur qu'il ne sut jamais discerner ni juger. En politique, il fut bien le dadais que voyait en lui Chateaubriand, et, né royaliste, il commit même un parricide moral lorsqu'il c^éa la légende mystique des Girondins ; en littérature, il insulta Rabelais, méconnut La Fontaine, s'éprit de Ponsard, traita Thiers d'esprit profond et ne prit jamais la mesure du grand Balzac qui « passa devant lui éclairé seule- « ment à mi-corps de cette lumière dont il res- « plendit maintenant tout entier » ; enfin, dans sa vieillesse, il souffrit de la pauvreté plus qu'il ne convient au poète.

Oui, tout cela est certain, mais poète d'autre part, quand on l'est à ce point, on n'est jamais autre chose, et, d'ailleurs, à quoi bon chercher d'autres lauriers ? Pour apparaître aux yeux de la postérité dans sa splendeur presque mystique, tant elle est pure et religieuse, Lamartine n'a besoin ni de statue, ni de biographe, parce que cette splendeur sort de lui-même comme celle des séraphins. En aucun siècle on ne vit un homme plus grand dans l'ordre des poètes ! Gomme saint

Christophe, le géant de la légende dorée, qui porta le maître du monde, Lamartine a posé sur ses épaules son époque entière pour lui faire passer le fleuve de poésie fausse dans lequel elle pateaugeait depuis la mort de Racine. Quant il vint, ce fut bien autre chose que Malherbe, ce fut une révolution jusqu'au fond des imaginations et des cœurs : ce ne fut pas un succès, même inouï, ce fut un enchantement immense, instantané, un élan unanime dans lequel il n'y eut rien de littéraire, rien qui rappelât les débuts de Hugo, ce fort remueur de mots. Non, Lamartine ayant chanté et pleuré^ ses contemporains pleurèrent à sa suite avec une indicible volupté !

Et voilà un beau dithyrambe, n'est-il pas vrai ? laclinons-nous donc cette fois, sans trop réfléchir à notre sensation, devant cette adjuration éloquente et reconnaissons que d'Aurevilly a entonné plus d'un hymne de cette qualité devant la statue de ses dieux !

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