CHAPITRE VI
1° V amoralisle persistant du romancier.
Nous avons déjà m©ntré d'Aurevilly interprétant de son mieux comme des manifestations d'art catholique les pages brillantes et audacieuses de la Vieille maîtresse et de Y Ensorcelée^ les deux romans qu'il publia du temps de son effort moral et de ses ménagements à l'égard de Trébutien. Il ne se donna plus le même souci après sa rupture avec cet ami: pour le Chevalier des Touches, pur roman d'aventures, dans lequel nulle question morale n^est abordée, il n'eut pas à revenir d'ailleurs sur ses justifications précédentes et n'écrivit pas de préface. Le Prêtre marié, plus sujet à caution, n'en eut pas davantage, mais seulement une introduction narrative qui est comme un premier chapitre du récit. Peut-être Barbey n'eût-
il pas même osé ce titre à sensation avant 1858, car le livre devait alors s'appeler Le Château des soûl fiels, mais son entourage est tel dès 1804, à quelques exceptions près, qu'il n'a guère de susceptibilités à ménager près de lui désormais.
Toutefois, en 1873, pour justifier l'audace bien plus marquée de ses Diaboliques, d'Aurevilly, toujours catholique par la conviction et par l'attitude, crut devoir reprendre son effort apologétique du passé. 11 ne put cependant revenir aux mêmes arguments que vingt années plus tôt, car le contenu de son livre lui interdisait désormais le plus spécieux de tous. En peignant la passion, disait-il jadis, je la montre punie : je fais <k trembler sur ses conséquences » ; et c'était là une assez plausible excuse à ses plus choquantes hardiesses. Or, on trouve dans les Diaboliques un récit dont le titre à lui seul dément cette affirmation rassurante. L'auteur n'hésite plus, en elTet, à décrire Le bonheur dans le crime. Ces pages nous montrent une femme perdue de vices, esclave de ses passions sans frein, destructrice du bonheur d'autrui, une « diabolique » au premier chef, qui semble néanmoins a descendre du ciel » tant elle reste « sublime d'air « heureux, surhumaine de fierté dans l'amour « heureux ! » Il est capable, écrit naïvement notre homme, de terrasser tous les moralistes, ce bonheur qui apporte un effroyable désordre dans la création, et que Barbey ue se fait désormais aucun
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scrupule d'étaler dans un éclat fulgurant, sous les yeux de son lecteur ébloui. Bien mieux, l'auteur s^intéresse, de son propre aveu, à son héroïne, toute criminelle qu'elle soit, à cette Haute-Claire dont le nom seul semble un brevet de noblesse et de droiture ! Pense-t-il donc qu'il restera seul à éprouver ce sentiment si « désordonné » devant la pécheresse triomphante et rayonnante?
11 se contentera donc d'affirmer cette fois pour justifier son œuvre, que la peinture des passions est c( assez morale dès qu'elle est tragique ». 11 proclamera surtout d'un ton péremptoire, mais sans se préoccuper grandement de démontrer cette affirmation, que i>on livre ne peut avoir contre lui que les « imbéciles » ! Il est vrai que c'est un gros bataillon ; en revanche, les gens qui comprennent, poursuit-il, sentiront passer sous ces situations scabreuses « tout un fleuve de moralité bouillonnante » ; c'est pur comme le feu qui dévore tout ce qu'on y jette et qu'on ne salit pas ! — Images éclatantes, qui ne coûtent guère à cette riche imagination, mais non pas arguments bien persuasifs, on en conviendra. Toute réalité, conclut-il, peut et doit être abordée par l'art : or, les possessions sont dans la nature et rien n'est plus vrai que le diable au corps ! Seulement, l'art n'a pas charge d'exorciste ! L'art, ce hardi compère^ n'a pas d'autre devoir que de bien exprimer ce qu'il voit. Un principe éminemment vrai, c'est qu'une
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œuvre d'art incontestablement belle est toujours assez morale comme celai
A cette nouvelle profession de foi du quiétisme esthétique, on pourrait répondre par la plume d'Eugénie de Guérin, qui nota (à l'intention de Barbey précisément) cette appréciation sur un roman célèbre : « On ne cesse d'y faire mal et d'y « prêcher bien : genre perfide 1 C'est mener la « vertu sur le champ de bataille, en épaulettes de « capitaine, pour lui tirer, sous les yeux de Dieu, « toutes les flèches de Cupidon I » On pourrait répondre encore mieux avec Hippolyte Taine définissant vers le même temps la conception anglaise du roman, — conception qui n'a nullement entravé chez nos voisins l'éclosion de maint chefd'œuvre du genre. — L'auteur de la Littérature anglaise résume à peu près en ces termes les recommandations tacites que le public d'Outre- Manche semblait alors adresser à tout homme dont l'ambition était de le récréer par la fiction littéraire : « Soyez moral avant tout, car nous « sommes des esprits pratiques, et nous ne vou- « Ions pas que la littérature corrompe la vie pra- « tique. Nous ne souffrons pas qu'on touche de « près ou de loin à la société et à sa loi. r?ut-être « un monde de pleine liberté passionnelle est-il a celui des artistes, il n'est pas celui des hommes « ordinaires! Peut-être est-il conforme à la ?2fl/wre: « nous faisons, quant à nous, fléchir la nature de^
« vaut rintérêt de la société ! 11 est vrai, Fart peut- « être en souffre, si le public y gagne et vos pera sonnages, étant de meilleur exemple, vos ou- « vrages sont de moindre prix. Il n'importe ! (( Vous vous résignerez en songeant que vous res- « tez moral. Si votre lecteur, qui admire l'œuvre « d'art, devenait artiste à son tour, il ne se sou- « viendrait plus assez qu'il est honnête homme. « Souvenez-vous toujours que vous l'êtes et re- {( noncez aux beautés qui peuvent fleurir sur ce (( sol corrompu ! » Oui, longtemps chez les races réfléchies du Nord, le mysticisme esthétique du romantisme a été ainsi tenu en bride par la morale chrétienne sucée avec le lait de l'éducation familiale, et l'on ne voit pas que la moisson de beauté en ait été moins profuse au pays de David Copperfield et de Silas Marner^ au contraire !
On pourrait enfin présenter à Barbey l'objection d'un éminent critique qui fut aussi un grand romancier et qui commentait hier, peu avant sa fin prématurée, l'ostracisme dont l'Allemagne officielle continue d'accabler la mémoire d'Henri Heine. On sait que sa ville natale lui refuse un monument. M. Edouard Rod s'exprimait en ces termes à ce propos : c< De telles idées sont celles «d'un peuple ordonné, belliqueux, volontaire « dont toutes les forces restent tendues pour (( maintenir et pour développer sa puissance. Ce c( peuple n'est certes pas insensible aux beautés
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« de l'art et de la poésie : son histoire en fait foi, « mais il ne fait pas de TArt avec une majuscule, « une espèce de religion envahissante^ dédaigneuse, « exclusive ». Nous dirions en d'autres termes qu'il se déPie du mysticisme esthétique. « Heine, « poursuivait M. Rod traduisant toujours l'opinion (( d'Outre-Rhin, était enclave de ses nerfs et de son « imagination qu'il faut apprendre à réprimer « quand on veut être sain et fort : il disait trop ce « qu'il pensait. Tout cela, sous prétexte qu'il était <ï poète et qu'il avait du génie : la belle affaire « que d'arranger des mots quand il s'agit de vivre « et de grandir au milieu des nations ! » Commentaire qui n'était pas exempt d'ironie sous la plume de son auteur, en présence d'un geste après tout étroit et mesquin ; mais avertissement utile à méditer pour quiconque serait enclin à tomber dans l'excès contraire, en rendant à l'Art un culte exclusif et dédaigneux de ce qui n'est pas lui.
Prisonnier toutefois de son talent, et du caractère spécifique de ce talent, d'Aurevilly eût refusé de prêter l'oreille à ces avis trop pondérés. Nous l'avons vu revenir^ après 1860, vers les prédilections un instant vaincues de sa jeunesse et introniser de nouveau sur ses autels domestiques non seulement Balzac, qui, catholique au moins d'étiquette, n'en avait jamais été exilé, mais Stendhal, sans scrupule adoré désormais pour son « charme inoui », pour le plaisir involontaire
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qu'il procure aux esprits un peu fortement organisés ; mais encore l'idéal Lord Byron qui inspire de nouveau à son ancien fervent les dithyrambes les plus passionnés. En outre, à ces patrons invoqués de longue date seront bientôt adjoints quelques bienheureux du même style. Déjà sous le règne moral de Trébutien, Barbey s'était épris d'une sympathie imprévue pour Baudelaire parce que ce jeune homme avait eu aux yeux de son aîné le mérite d'admirer celles des Diaboliques dont la publication remonte à 1850, - Le dessous de caries d'une partie de whist — et de lui en faire compliment par une lettre flatteuse. En retour d'Aurevilly fit campagne dès 1856 pour le poète des Fleurs du mal, déféré aux tribunaux parle ministère public. Le critique catholique se met tant bien que mal en règle avec sa conscience : Baudelaire est un empoisonneur assurément, dit-il, mais son poison, servi dans une coupe si rare, est d'une telle force que le danger en sera grandement atténué par sa virulence même. En effet, l'esprit des contemporains qu'il bouleverserait s'il était servi à petites doses, n'est pas capable de l'absorber dans les proportions surabondantes où il leur fut versé sans être contraint de le rejeter aussitôt. — Comparaison n'est pas raison, pourrait-on lui répondre une fois de plus en cette circonstance avec la sagesse des nations. Etes-vous bien sûr que les estomacs,même opportunément révoltés,ne garderont
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pas quelque fatigue après un pareil repas littéraire? — Voici d'ailleurs un autre argument plus indulgent déjà et d'ailleurs nettement contradictoire au premier : le poète des Fleurs du mal serait dans cetle interprétation nouvelle, un praticien disciple de Mitliridate, qui par des mixtures vénéneuses, mais savamment graduées, sauverait ses contemporains des affreuses drogues que le siècle romantique leur fait avaler depuis si longtemps. Tout cela est assez embarrassé, n'est-il pas vrai? Enfin Barbey fait valoir en faveur de son nouvel ami uneexcuse qu'ilinvoqueau mêmeinstantàson profit dans la préface de V Ensorcelée : Baudelaire montrerait lui aussi le châtiment après le crime, la maladie après l'excès, le remords, la tristesse, l'ennui après l'ivresse : dans un temps où chacun se fait si volontiers le doctrinaire de ses propres vices, il n'a rien dit pour sa part en faveur de ceux qu'il moule si énergiquement dans ses vers. Ces excès passent devant nous hideux, nus, tremblants, à moitié dévorés par eux-mêmes : le poète, terrible et terrifié, nous présente pour notre bien l'abominable corbeille qu'il porte, pâle canephore, sur sa tète hérissée d'horreur ! Enfin Barbey écrit de Baudelaire à Trébutien, pour se couvrir contre les objections probables de son Mentor : « 11 est « dans le faux, il est en un mot tout ce que j*ai été « moi ! Pourquoi ne deviendrait-il pas ce que je « suis devenu? » Raisonnement par analogie qui
bientôt étendra singulièrement le cercle de ses sympathies littéraires.
Plus tard, il est vrai, — Baudelaire ne s'étant pas aussi bien converti que semblait l'annoncer son extrême impiété, — plus tard viendront les repentirs et les atténuations sur son compte. Nous entendrons avec quelque surprise d'Aurevilly nous parler du « libertin et froid n Baudelaire, de la « purulence de ses blasphèmes » et même, — pardon pour l'image rebutante, — de Baudelaire le vampire, ce « pourlêcheur de pourritures devant (( lesquelles, vivantes, le malheureux se prosterc( nait » ! Mais le premier mouvement du critique n'en reste pas moins caractéristique de ses prédilections instinctives.
C'est d'ailleurs l'époque où, par une inconséquence qui n'est qu'apparente seulement (car il obéit en ceci à la tenace impulsion de son tempérament romantique), c'est l'époque ou Barbey se prend à fréquenter de préférence les réfractaires de tout ordre, esthétiques ou sociaux, les hommes de plume qui, par leurs aspirations et leurs doctrines, se placent aux antipodes de ses propres principes. Dilettantisme de l'intelligence peut-être, mais aussi impulsion du cœur ! Près de ceux-là seulement, il se sent à son aise et son véritable moi, se dilatant enfin sans e:itraves, échappe avec délices à la contrainte morale qu'il doit trop souvent supporter. Il caresse en ce temps, non seule-
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ment les littérateurs d'avant-garde, les Henri Becque et les Emile Zola à leurs débuts (car il a soutenu Zola avant de le combattre), mais encore les publicistes anticléricaux les plus notoires, ceux qui seront bientôt les maîtres du pouvoir : Spuller, Isambert, Gambetta, Dusollier, Ranc surtout ; mais enfin les révolutionnaires notoires tels que M. Henri Rocbefort, pour ses brillants débuts de polémiste, et Jules Vallès pour l'énergie de sa revendication prolétarienne. Les relations de Barbey avec ce dernier publiciste allèrent jusqu'à l'intimité : son premier biographe, Charles Buet nous a conservé le souvenir d'un certain souper de première représentation qui les réunissait, d'Aurevilly et lui-même, à Vallès dans un restaurant du boulevard. Vallès, bientôt exalté par l'alcool, demandaitdes verres de pétrole en guise de punch, contait avec des gestes fous et un regard d'halluciné la mort de l'archevêque de Paris pendant la Commune, divaguait, parlait de meurtres nécessaires,demandait quatre-vingt mille têtes de bourgeois. A quoi d'Aurevilly, que la situation embarrassait sans doute, répondit en homme d'esprit, de sa voix sonore, pour détourner la conversation : « Moi, Monsieur, celle de Sarcey me suffit ! »
2* Le moralisme intermittent du critique. Si l'artiste, ainsi que Thomme privé, ont en
Barbey de pareilles complaisances, — après ce retour au naturel que nous avons signalé chez lui vers 1860, — elles sont beaucoup plus difficiles au critique qui, dès 1858, a derrière lui dix années de protestation chrétienne contre le romantisme moral du siècle. Le Critique se laissera donc moins rapidement glisser sur sa pente naturelle, car il ne saurait abandonner sans vergogne des principes dont la vérité lui semblait établie par leur immutabilité même. Aussi le trouvons-nous souvent dans ses paroles en contradiction flagrante avec les exemples qu'il prodigue à ce momentautour de lui. Au théâtre par exemple (car il devient critique dramatique après 1866), il conserve une extraordinaire sévérité de doctrine. 11 proclame que tous les moralistes un peu profonds, et en particulier les Pères de l'Eglise^ ont condamné les spectacles au point de vue de la moralité humaine et donné comme un symptôme évident de décadence l'amour effréné des plaisirs de la scène. Il ajoute qu'à son avis la grande et forte littérature n'a pas de plus mortelle ennemie que la production dramatique! — Et pourquoi donc^ lui répondrait à juste titre un homme de théâtre, ainsi menacé dans le mode d'expression favori de son talent? S'il est vrai qu'il suffise de montrer les passions punies, ou même tout simplement de las peindre avec génie pour être « suffisammentmoral comme cela» — ce sont vos propres paroles, — pourquoi donc
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refusez-vous au drame les privilèges que vous accordez si délibérément au roman, votre spécialité littéraire? Mais Barbey, dans son fauteuil d'orchestre, a parfaitement oublié ses préfaces. 11 rejette avec dédain la théorie de Vart pour fart et juge que l'action du théâtre sur les mœurs a une importance capitale. Sans réclamer, dit-il, des sermons en trois points sur la scène, on peut exiger du moins que le théâtre le plus hanté par le peuple le moralise, l'intellectualise et l'attire dans la pensée vraie par l'émotion juste, non par d'effroyables et basses histoires.
De petits imbéciU^s, poursuit, imperturbable, l'ancien préfacier de la Vieille maîtresse, en se carrant dans sa stalle de juge, ont prétendu, pour se donner des airs d'artistes, qu'il fallait se détourner de toute thèse et ne voir dans l'œuvre que le talent de Texécution ! Arrière sottise qui dédoublerait l'artiste du penseur et réduirait le premier à n'être plus qu'un marchand de plaisir ! Théorie de femme perdue, qu'il faut s'empresser de renvoyer à son vice ! Gardez-vous, en effet, de croire que dans les œuvres de l'esprit (lorsqu'elles méritent du moins ce nom grandiose), la chose littéraire aille de son côté et la chose morale par le sien, qu'on puisse couper l'œuvre comme une pêche et que chacun, critique et moraliste, emporte comme il veut son morceau î Non ! l'œuvre littéraire ne se scinde pas : c'est la tunique sans coutures. Bien plus, la cri-
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tique littéraire commence à la critique de la thèse morale, soubassement de l'œuvre même ! — Voilà qui est parler, mais que resterait il, grand Dieu, du Bonheur da?is le crimes si on s'avisait de le soumettre à un pareil code de justice critique?
Le Bonheur dans le crime n'est pas une œuvre de théâtre, pourrait répondre, il est vrai, son auteur. Mais nous trouverons parfois notre critique tout aussi sévère aux tendances morales du roman, pourvu que les siens ne soient point en question. Relit-il, par exemple, Manon Lescaut', préfaciée par Dumas fils, en 1874, le romancier des Diaboliques nous rappellera que F « ignoble » Manon — c'est son mot — demeura dans l'ombre jusqu'en 1830, et qu'il fallut le dévergondage de l'imagination romantique pour découvrir dans sou aventure des beautés qui n'y sont pas. Oui, les romantiques furent les premiers à vanter Manon sincère parce qu'elle obéit à son instinct le plus spontané : mais les bêtes aussi sont sincères sur ce point, car on leur voit toute la sincérité et tout le vagabondage de leurs instincts I
Ce n'est pas assez de ce rude avertissement. Voici que Barbey dirige contre l'abbé Prévost une objection encore plus inattendue sous sa plume. Il lui reproche comme une immoralité de s'être appliqué à la peinture du vice — fût-ce la peinture du vice puni, car on ne saurait dire qu'il ne le soit pas durement dans la personne de Manon
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expirant de misère dans la fange ! — En effet, Alexandre Dumas, le préfacier de cette édition de Alanon^ s'est avisé d'écrire pour excuser Prévost qu'il constate simplement le mal, et que constater une chose n'est pas la glorifier : le médecin, ajoute l'auteur de La Dame aux camélias, constate, par exemple, la phtisie et n'en fait pas moins tout ce qu'il faut pour la guérir. — Il est trop vrai, riposte, superbe, le préfacier des Diaboliques que le médecin ne guérit pas les poitrinaires en décrivant leur mal ; il ne les guérit pas plus, en effet, que la peinture complaisante, la nosographie de la bassesse et du vice chez Manon ou chez des Grieux no guérit de leur vice et de leur bassesse toutes les Manon et tous les des Grieux de la terre 1 Mais Dumas croit-il donc innocenter Prévost en affirmant sa sincérité de peintre. Non, le (( vieux diable » d'abbé a beau « s'être fait à luimême deux préfaces » justificatives, il se sent, conclut Barbey, un peu gêné dans sa soutane quand elle voisine de trop près avec les falbalas de Manon ! — Hoho I voilà une étrange désinvolture, objecterons-nous ici. Certes, les Diaboliques n'ont ([u'une préface et non pas deux : mais, à part la soutane qui est restée chez d'Aurevilly à l'état de projet, ses lecteurs ne pourraient-ils pas j ustement lui faire l'application de si rigoureux principes?
C'est cependant pour avoir signé quelquefois des protestations de ce genre que Barbey, oublieux
de ses propres audaces, se croit autorisé à écrire paisiblement certain jour : « Mes lecteurs savent « si je nie les rapports de la moralité et du génie, « si ce n'est pas, au contraire, presque une poé- « tique pour que la nécessité de tenir compte de « leur union dans toute œuvre d'art ou de littéra- « ture î Dieu et mes lecteurs savent si j'ai jamais (( distrait la beauté morale de la vérité esthétique ! » Ou encore, en dépit de ses prosternations éperdues devant le génie : « Pour nous, qui ne croyons « pas que Vart soit le but principal de la vie et que c< l'esthétique doive un jour gouverner le monde^ (C ce n'est pas une si grande perte qu'un homme de a génie, tandis que nul n'est dispensé d'être une « créature morale et bienfaisante, un homme du c< devoir social! » Voilà qui achève de nous dérouter une fois de plus.
La glorification de l'adultère, lorsqu'elle est trop insistante ou trop mal parée des attraits de la forme, a parfois aussi ce résultat inattendu de réveiller, -- chez le peintre, pourtant si indulgent de la marquise de Fiers (dans La Vieille maîtresse) et de la Haute-Glaire des Diaboliques — l'indignation non déguisée du moraliste chrétien. Ne vat il pas jusqu'à reprocher à Cousin d'avoir trop complaisamment décrit la vie agitée de M""** de Chevreuse ! Sans doute, concède-t-il, le courtisan sénile des beautés de la Fronde s'est expressément défendu de donner cette aventurière de haut
vol pour un modèle à imiter. Mais une pareille réserve ne satisfait pas son juge impitoyable ; c'est là, insiste d'Aurevilly, se laver vainement les mains dans la cuvette de Ponce-Pilate ; vous ne donnez pas, soit, mais vous faites prendre exemple, et l'exemple de ces grandes dames sans scrupules peut être contagieux encore dans notre société sans grandes dames !
C'est George Sand cependant qui conserve le privilège de stimuler mieux que tout autre la verve moralisatrice de Barbey : George Sand, cette « mère gigogne aux adultères », tant elle en produit de toutes sortes, cette patronne de toute femme mariée qui se sauve ou plutôt qui se perd avec un homme ! La retentissante publication de ce livre fameux, Elle et Lui, arrache à notre critique des exclamations indignées. La compagne de Musset, écrit-il, prétend lui avoir cédé sans amour, par compassion pure et en lui disant simplement : « J'ai été coupable envers toi puisque je « n'ai pas eu la prudence de te fuir : il vaut mieux « maintenant que je sois coupable envers moi- « même en t'écoutant ! » En voilà du raisonnement, proteste d'Aurevilly! Gomme on y reconnaît bien la fille de Jean-Jacques, la femme dont fc^ tous les livres, comme ceux de son père spirituel, H|^ disent : moi et toi, comme s'il n'y avait dans le ^B monde que des couples en mal de passion et que ^K l'amour supprimât du même coup Dieu et la so-
ciété 1 Au total, une confession « horrible et in- « fecte » que le récil du voyage à Venise, dont l'effet ne saurait être que « pourrissant » sur les esprits ou sur les cœurs ! Et, pourtant, lorsqu'il nous montre George Sand non seulement comme une folle, mais comme un esprit faux et comme un cœur débile, toujours prête à faire sans aucun enthousiasme, en faveur de son compagnon de route l'exercice de la compassion en douze temps^ infatigable à la fois dans ses dégoûts et dans sa pitié pour le forcené qui, tour à tour, l'insulte ou la flatte, on croirait qu'il trace le portrait d'Yseult de Scudemor, l'héroïne de son roman de jeunesse et de vieillesse, Ce qui ne meurt pas, de cette Yseult que, par un prodige de divination romantique, il dessinait jadis (sous le nom de Germaine) à l'heure même où les voyageurs de Venise jouaient entre eux, au naturel, les scènes les plus abandonnées de son récit (1) !
Tout cela devrait nous rassurer, n'est-il pas vrai, sur la fermeté persistante des principes de Barbey moraliste et critique : par malheur, voici venir non loin de là des contradictions, qui ne sont pas chez lui pour nous surprendre. Oui, en dépit de ses appels au bon sens et à la règle, nous le trouvons volontiers sévère atout moraliste dont le talent littéraire ne possède pas ses sympathies.
(1) Très caracleristique aussi est son compte rendu d'une pièce de George Sand, LAutre, représentée en 1869, à TOdéon.
Emile Augier, par exemple, ce favori des spectateurs bourgeois, a le don de l'exaspérer lorsqu'il porte à la scène des pères vertueux « connus « comme le loup blanc » qui reçoivent leurs fils égarés « sur toutes les piques de la paternité et de € la morale ». Certaine pièce traduite de l'anglais, ramène à ironiser agréablement sur une conception théâtrale qui rend le mari supérieur au séducteur et plus heureux : en France, ajoute-t-il, les galants continueront, sans se troubler, leurs petites affaires, et leur métier restera bon envers et contre tous ! Que deviendrait le monde sans ses pauvres abus, a dit le grand Will ? — Le célèbre Desgenais de Théodore Barrière lui rappelle enfin ces honnêtes gens, nés usuriers^ qui entendent que la droiture leur soit profitable 1 Ah ! disait le sage Franklin, dont la vertu fait trop souvent l'effet d'un vol à l'américaine, ah I si les fripons savaient le profit qu'on trouve à rester honnête homme, ils le seraient tous par friponnerie ! Oui, les honnêtes gens du théâtre bourgeois ont simplement l'estomac trop faible, le sang trop anémique pour faire des coquins, les poumons trop étroits pour « respirer largement le vice! » Protestation que Stendhal signerait volontiers en raillant avec son disciple l'honnêteté prétendue de ce Desgenais qui prêche, après boire, la morale sans Dieu des bourgeois. — Alors même que les bourgeois se prennent à invoquer le nom de Dieu,
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Barbey persiste dans sa méfiance à leur égard. Ce Dieu là, écrit-il avec une feinte inquiétude, ne serait-il pas tout bonnement le dieu de la Revue des Deux Mondes ?
Tel est pour lui l'écueil à cette époque de sa vie. 11 croit pouvoir opposer désormais le catholicisme dont il se fait l'interprète, à la morale traditionnelle considérée comme « bourgeoise » et il trouve dès lors dans sa foi religieuse un prétexte à diatribes romantiques contre la règle sociale ! (1) Evolution plutôt rétrograde, on en conviendra! — Et comment expliquer ce mépris pour maints sentiments qu'il traite de bourgeois, mais qui sont simplement raisonnable et droits, sinon parce qu'au fond de son cœur le moraliste catholique cède trop souvent la parole à l'avocat romantique des droits supérieurs, imprescriptibles et sacrés de la passion ?
3° Conciliation entre christianisme et romantisme. — • Le mysticisme diabolique.
Gomment donc, a dû se demander plus d'une fois Barbey entre 1860 et 1870 — sans jamais formuler nettement cette interrogation anxieuse, — comment revenir à caresser de temps à autre le
(1) Voir en particuli«r son appréciation sur une pièce donnée au Tiiéâtre-Français par Amédée Achard, en 1866, Albertinede Méris,
romantisme moral qui conserve malgré moi mes plus intimes préférences, tout en le couvrant le plus souvent d'anathèmes, ainsi qu'il convient au défenseur de la discipline catholique que j entends rester en toute sincérité de cœur ? — Mis en présence de ce problème difficile, il a été d'instinct à la solution que rencontraient les hystéro-mystiques du Moyen Age, plongés dans une atmosphère de christianisme ambiant qui limitait de toutes parts leur effort d'expansion individuelle et antisociale. 11 a fait du mysticisme diabolique: il a cru discerner autour de lui le règne du Démon ! Adepte persistant du mysticismeesthétique, il a tant bien que mal incorporé cette foi hérétodoxe à son catholicisme doctrinal en la plaçant sous l'invocation de Satan ! Le charme, irrésistible à ses yeux, de l'attitude byronienne, les triomphes évidents du romantisme moral autour de lui, l'avenir d'influence qu'il reconnaît à cette conception de la vie, il interprétera tout cela désormais (de façon plus ou moins explicite) comme le résultat d'un pacte signé par l'époque et par ses représentants de choix avec l'Ennemi de Dieu, avec ce Lucifer dont la puissance est loin d'être négligeable, même en ce monde. Et son originalité sera désormais de garder une involontaire autant que tenace sympathie, mêlée de remords délicieux, à cette tactique démoniaque de conquête dont il constate partout les triomphes et qu'il se défend à
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grand peine d'employer pour sa part, au risque de ce qui pourrait lui arriver dans Tau-delà !
Il applaudira donc autour de lui, tout en les condamnant, ces pactisants magnifiques qui sont les grands talents défenseurs de la cause satanique ; il dira : Vade Rétro, Satanas, au romantisme emporté de sa jeunesse, mais non sans admirer et flatter malgré tout, avec une volupté à la fois fougueuse et inquiète, ceux qui sont demeurés après lui sous la noire bannière ! — N'assure- t-on pas qu'avec une intonation ironique et paradoxale de la voix peut-être, il se prétendait hanté lui même et tourmenté quelquefois par l'esprit malin?
Aussi bien se refuse-t-il à tracer une ligne de démarcation très nette entre les domaines de ces deux puissances dont il fait profession de servir Tune tandis qu'il écarte l'autre loin de lui avec une anxiété admirative, — entre le pouvoir de Dieu et celui du Diable. — Céleste ou infernal c'est peutêtre la même chose, écrira-t-il, tout hésitant entre ces deux adjectifs pareillement impérialistes et garants d'alliances presqu'également rémunératrices à ses yeux. L'enfer, n'est pour lui que le ciel en creux : le mot diabolique et le mot divin, appliqués à l'intensité des jouissances terrestres, expriment le môme paroxysme et les Manichéens n'étaient pas si bêtes quand ils concevaient un dieu du Mal antagoniste de la divinité du Bien et luttant avec elle sur un pied d'égalité presque complète.
11 est très frappant que tous les héros de ses romans, à dater de sa conversion, soient envisagés par lui plus ou moins ouvertement comme des suppôts de Satan, comme des signataires de pactes avec l'Esprit malin, — pactes dont ils ont très évidemment le bénéfice temporel, mais ne récoltent pas toujours, à Téchéance, les fruits amers de damnation et de supplice ; pour plus d'un de ces téméraires en effet, le Commandeur est absent au banquet du cinquième acte qui s'achève dans le fracas de l'orgie sans encombres. — Passons, si vous le voulez bien, la revue de ces figures inquiétantes. Sans parlera nouveau de la Vellini, n'estce pas déjà jusqu'à un certain point un « diabolique » que ce terrible et magnifique abbé de la Croix-Jugan, dans Y Ensorcelée, cet homme dont le visage « gorgonien » fut jadis labouré à bout portant par les balles, puis a salé » dans ses plaies de braise ardente, mais qui reste néanmoins sublime à travers sa laideur, comme » le rêve d'un grand artiste devenu fou » et qui se trouve capable encore d'ensorceler un cœur féminin? Dans sa stalle de chœur, il semblait, dit un personnage du récita le (( démon en habit de prêtre qui s'en venait braver « Dieu jusque dans son église, sous la perche de « son crucifix ». Ce Jéhoël de la Croix Jugan, dont l'orgueil est le vice majeur, partage les plaisirs violents des gentilshommes chasseurs du Cotentin, acceptant sans sourciller leurs sacrilèges sar-
casmes, buvant avec eux l'alcool mêlé au sang les sangliers puis avivé par la flamme a pour fournir à ces mécréants leur régal de démons » ! Au dénouement, il sera tué à l'autel par la balle d'un mari qui se croit offensé et nous verrons son spectre célébrer enfin une messe fantomatique dans l'Eglise de Blanchelande,ce qui, certes, n'est pas l'emploi des loisirs éternels d'un élu !
Le chevalier des Touches, le seul qui ne soit pas ecclésiastique parmi les héros sataniques des grands romans de Barbey après 1850, est pourtant, lui aussi une sorte de démoniaque par sa beauté ambiguë d'androgyne, par son insensibilité aux attraits de l'amour, par sa cruauté implacable dans la victoire et par toute sa silhouette à la fois énigmatique et violente. — Le Père Riculf, dans Une Histoire sans nom, tient un rôle suffisamment infernal pour que nous nous dispensions d'y insister davantage. Bien plus, il semble que l'auteur ait, cette fois, gratuitement choisi un religieux pour lui faire endosser le plus odieux des crimes. Sans doute la robe vénérée du criminel est comme un condiment qui ajoute à l'horreur voulue de Tintrigue, mais tout ce qui fait la beauté de cette œuvre angoissante,le paysage et le décor écrasant, la psychologie divinatrice de la mère, de la fille et de la .servante n'avait nul besoin de ce surcroît de scandale. Pourquoi fallait-il un moine en cette occurrence alors qu'un berger y était suffisant?
Pourtant le plus significatif à coup sûr de tous les Diaboliques rassemblés pour ce sabbat, — d'ailleurs inoubliable et somptueux à souhait — qui est l'œuvre romanesque de Barbey d'Aurevilly catholique, c'est, il faut le dire, l'abbé Sombreval, le Prêtre marié, — Combien (pour qui sait voir), il est caressé d'un pinceau complaisant par son peintre charmé, ce grand et imposant révolté qui scandalisa si fort un cardinal de l'Eglise romaine peu après sa naissance littéraire. Sans doute, Barbey fait bien çà et là quelques gestes ostensibles de réprobation devant son héros apostat. Il le montre comme un « grand coupable impuni « que la science trop curieuse, l'espérance insen- « sée du progrès, l'orgueil en lutte contre Dieu » ont conduità violerson sermentdeléviteet qu'une législation athée protège de façon trop efficace contre l'indignation populaire. En outre, il le charge d'un assassinat lorsqu'il le conduit à foudroyer sous nos yeux, par l'asphyxie, une vieille mendiante, d'ailleurs profondément abjecte et antipathique : crime gratuit au surplus et totalement dépourvu d'influence sur l'action, car les calomnies odieuses decette harpie queSombreval avoulu réduire au silence par pur amour paternel ont déjà fait leur chemin et produit leur effet délétère lorsqu'il la supprime.
En revanche, que de traits nous le rendent digne de pitié et même d'admiration, ce père si
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terriblement puni dans son enfant pour avoir renié le vœu de sa jeunesse. Malgré le fruste dessin de sa silhouette plébéienne, Sombreval nous est donné pour beau par sa force contenue, ses colères que la raison gouverne, surtout par sa tendresse inquiète et passionnée pour sa fille, par les sublimes délicatesses de son amour paternel. Cet amour qui se traduit dans chaque mot de sa bouche, dans chaque regard de ses yeux, dans chaque geste de sa main, infuse dit l'auteur « de « l'âme et presque de la grâce à ce Titan de savoir « et de perversité ». Le Rédempteur n'a-t-il pas rae-suré la femme coupable en affirmant qu'il lui serait beaucoup pardonné pour avoir beaucoup aimé ? « Cher père, murmiire dans un sourire « l'angélique Galixte, ne vous moquez jamais de « vos faiblesses: elles viennent toutes de la force c< de votre cœur » ! — Oui, Sombreval est un Prêtre père bien plus qu'un prêtre marié caria complice de sa faute ancienne contre son vœu de chasteté a disparu depuis près de vingt ans déjà au début du roman ; et l'Eglise n'interdit pas à ses ministres le sentiment paternel puisqu'elle leur confère parfois le sacrement de l'Ordre après le veuvage, fussent-ils devenus auparavant pères de famille. Aussi Néel de Néhou, l'amoureux de Galixte, cet adolescent profondément chrétien qui commence par outrager avec emportement le renégat qu'il ne connaît pas encore, Néel deviendra-
t-il en peu de temps l'admirateur enthousiaste du paria que tous évitent: bien plus, il serait, dit Barbey, son séide, si Sombreval l'avait voulu !
L'amour désintéressé qui, à toutes les pages du roman, transfigure le prêtre réfractaire éclate surtout vers la fin du récit dans le projet — « sataniquement magnifique » dit l'auteur, — que ce père conçoit pour guérir son enfant. Sombreval simule en efîot une conversion soudaine et accepte de ses supérieurs ecclésiastiques une rude pénitence publique, uniquement pour contenter enfin dans son aspiration la plus ardente la jeune malade qui se consume à ses côtés sous le poids de la faute paternelle, et pour rendre la paix au cœur torturé de sa pieuse fille Calixte. Est-il, — humainement parlant, et abstraction faite du sacrilège qu'elle comporte, — rien de plus héroïque qu'une semblable tentative dans une âme orgueilleuse et rude ? — Oui, avec son grand front de génie, avec ses allures d'homme supérieur et de « porte-foudre intellectuel », Sombreval est toujours le réprouvé byronien, le Satan à'Eloa, Il nous apparaît même embelli d'un plus tendre rayon que l'Archange déchu de Vigny, car son amour à lui est bien autrement pur que l'amour des sens. Sa fin terrifiante suffira-t-ello donc à écarter de lui la sympathie persistante des cœurs trop humains, et n'avions, pas en résumé toute raison de dire que l'auteur du Prêtre Marié oscille de l'horreur à l'ad-
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miration devant les plus sataniques de ses créations littéraires ?
Lorsqu'il écrit les Diaboliques, d'Aurevilly fait pourtant un pas de plus .sur la voie du mysticisme infernal, car il s identifie nettement par la pensée cette fois avec quelques-uns des héros sataniquement romantiques qu'il a continué de peindre sans se lasser depuis sa conversion. — Mesnilgrand, Brassard et Kavila sont, de toute évidence, des portraits de leur créateur : n'a-t-il pas été juS" qu'à donner au troisième de ces personnages ses propres prénoms de Jules Amédée ? Or, si les femmes qui sont les complices de ces grands passionnés apparaissent dans le livre comme de simples possédées, c'est-à-dire comme les victimes et les esclaves de leurs instincts déchaînés et de leurs vices, les hommes y sont bien pour la plupart des pactisants, les signataires d'une convention bilatérale avec l'enfer qui assure à chacun des contractants ses avantages. Bien plus, nous l'avons dit déjà, s'ils deviennent ainsi les participants de la puissance infernale en ce monde, on ne voit guère qu'ils lui payent leur dette dans ce même monde ou dans l'autre après d'éphémères triomphes.
Le vicomte de Brassard, le comte de Ravila et le chevalier de Mesnilgrand appartiennent, comme leur aller ego d'Aurevilly, à la lignée de Don Juan, le héros préromantique de Molière qui
est aussi celui du plus long poème de Byron. Ils se rattachent, dit expressément l'auteur des Diaboliques ^ à cette c< mystérieuse race Juan » qui ne procède pas de père en fils comme les autres, mais qui apparaît çà et là à de certaines distances dans les familles de l'humanité pour dominer le vulgaire par droit de naissance. Aux hommes de cette race, en effet. Dieu n'a pas donné le monde sans doute, mais il a permis au diable de le leur doniier ! Pour eux le résultat est donc le même puisqu'il n'est jamais question à leur égard de ces représailles diaboliques qui sont le complément moral obligé du pacte dans les conceptions du Moyen Age et dans la légende de Don Juan! — Ces hommes se reconnaissent à leur beauté insolente, joyeuse, impériale, « juanesque » en un mot, beauté qu'ils conservent même jusque dans l9ur vieillesse, « comme s'ils avaient fait un pacte » avec Satan, écrit en toutes lettres leur chroniqueur et leur allié par le sang, qui se croit doté du même privilège.
On sait que les coryphées du romantisme ont aimé à se forger des généalogies nobiliaires pour appuyer autant que possible sur des titres socialement acceptés leur mystique élan vers la domination des hommes. D'Aurevilly a peu sacrifié pour sa part à ce travers mais, comme on le voit, s'il s'est cherché cependant des ancêtres, c'a été sur les confins du royaume de Satan. Il juge
d'ailleurs que cet archange tombé, étant « de bonne maison », a plus d'esprit que les autres diables dont il est le chef. Il estime que « moralement comme esthétiquement, c'est intéressant, un démon 1 » et fidèle à cette attitude plus ou moins mystificatrice qu'il avait adoptée vers la fin de sa vie en ces matières, il signait volontiers ses lettres : le Prince des ténèbres. — Il s'avouait enfin attiré par le ragoût du sacrilège et faisait remarquer qu'un tel acte n'est vraiment courageux que si Ton croit à ce qu'on profane. G'est alors que la profanation est matière à bravoure véritable, qu'elle est mépris de plus que la mort puisque Dieu, s'il est, peut éterniser la torture ! Dans un mépris de cette espèce, notre homme voit donc une crânerie, folle sans aucun doute, mais enfin a une crânerie à tenter un crâne aussi crâne » qu'il fait profession de l'être. Et ce n'est donc pas à lui qu'on pourrait jeter cette apostrophe dont il accable un jour le médiocre Louis XV en Taccusant c( d'avorter lâchement dans la monstruosité I »
Certes, il y a bien de la littérature en de semblables bravades et nous ne nous donnerons pas le ridicule de les traiter plus sérieusement qu'elles ne le méritent. Sur ces mêmes Diaboliques qui éclairent si nettement pour nous ses dispositions les plus intimes, Barbey écrivit un jour à l'intention d'un ami qui leur préparait une somptueuse reliure des vers spirituels et fort bien rythmés
vraiment. 11 y rappelle d'abord ce trait du roi Robert le Pieux qui jeta, dit-on, sou manteau sur certains artisans de scandale pour se dispenser de sévir et il ajoute :
C'était le temps des rois et non des républiques ! Mais toi, tu n'es pas Leffemberg,
(Nous allons dire qui est ce personnage)
Toi, tu te moques bien des morales publiques, Et tu me vas couvrir mes pauvres Salaniques
D'un manteau des plus magnifiques !
Ami, tu m'es le roi Robert I
Leffemberg était le procureur de la République qui prit l'initiative de poursuivre les Diaboliques^ — poursuites abandonnées bientôt grâce à une intervention d'Arsène Houssaye auprès de Gambetta. — Après avoir fait largement, comme on l'a vu, nos réservt^s en faveur de ces pauvres « morales publiques » dont se moquait si gaillardement Tami de l'auteur, nous reconnaîtrons avec cet ami la séduction artitisque de ces pages si souvent éblouissantes en vérité. — Elles ont enfm tiré leur auteur de la demi obscurité qui continuait à peser sur sa production littéraire, et, de leur publication, date la deruière et originale période de sa vie qu'il nous reste à examiner devant vous.