‹ Barbey d'Aurevilly, ses idées et son œuvreChapitre 14 sur 23 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

l'adaptation finale (1875-1889)

lo Catholicisme accommodant.

On sait que M. Paul Bourget, jadis distingué par d'Aurevilly lors de ses brillants débuts et honoré par le maître de la dédicace à'Une Histoire sans nom, garde à la mémoire de son ancien ami le plus fidèle souvenir. Dans une belle conférence du printemps dernier, M. Bourget opposait Barbey à ce grand poète étranger que Fauteur de Gœthe et Diderot di si passionnément dénigré parce qu'il détestait dans l'illustre Allemand la disposition d'esprit la plus contraire à la sienne. Gœthe, le romantique guéri par Texpérience et ramené par la vie aune conception rationnelle du devoir, défend efficacement par son exemple l'âme allemande contre les excès du romantisme moral, et cela depuis plus d'un siècle déjà. Au

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cours de ce siècle d'influence — et sauf quelques exceptions que des raisons particulières expliquent, — il a compté pour adversaires en tous pays les tempéraments incapables de discipline et pour adeptes les esprits soucieux d'assurer le progrès par la mesure. Or, pour Gœthe, comme le dit très heureusement M. Bourget, toute la morale consistait dans le mot : s'adapter. Au contraire, la devise de Barbey, prisonnier de son tempérament mystique, aurait pu se résumer dans cet autre mot : résister, opposer son individualité à celle de ses semblables pour faire enfin triompher son idéal personnel. Aux yeux d'un tel homme, s'adapter, c'eût été tout simplement se renoncer, c'est-à-dire démissionner de ses plus hautes raisons de vivre !

Gela est exact pour la plus grande part. Et pourtant, sur cet esprit par quelques côtés si ouvert et si accueillant aux idées, la vie ne passa pas sans que ses graves leçons de sagesse sociale ne fussent insensiblement écoutées. Elle mit longtemps à se faire entendre puisqu'elle dut y employer plus de soixante ans, mais elle fut à la fin la plus forte, et, jusqu'à un certain point tout au moins, le réfractaire s adapta. Pour Gœthe, le signal de l'adaptation précoce, c'avait été, dès avant sa trentième année le succès littéraire inouï de Werther et le succès social non moins inespéré qui l'attendait à la Cour de Weimar dont il de-

vint le favori. Barbey dut implorer plus longtemps les faveurs du sort, mais pour lui aussi le soleil du succès se dégagea des nues sur le tard et vint éclairer d'un chaud rayon le soir de son existence laborieuse. — Succès d'une autre sorte assurément que celui dont il avait rêvé longtemps la conquête, car il ne connut jamais les triomphes de Faction, ni l'orgueil de gouverner les hommes; il ne fut pas ministre d'un royaume puissant comme Rastignac ou de Marsay ses modèles, pas même d'une principauté minuscule comme le baron de Gœthe. Mais du moins la renommée littéraire qu'il avait affecté de dédaigner longtemps, vint consoler ses derniers jours et fut désormais par lui appréciée, cultivée même avec soin quoi qu'il en dise (et sa correspondance nous le prouve) à titre de pis-aller fort recommandable. — Ajoutons que son existence matérielle avait été facilitée dès 1870 par un legs de son cousin Edelestand du Méril, circonstance qui contribua pour une part sans doute à provoquer en lui la détente dont nous allons donner le spectacle.

Détente incomplète et hésitante toutefois parce qu'un succès si tardif ne le consola pas entièrement de sa longue obscurité. 11 avait souhaité avant tout la gloire vivante et vécue, celle de Byron qui mourut à trente-quatre ans après tant d'œuvres acclamées, celle de Hugo ou de Musset, célèbres à leur aurore ! Il n'eut pas cette fortune

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bien rare et il connut que pour triompher dans la mêlée littéraire, rien n*est plus habile que de vieillir, si ce n'est de mourir tout à fait ! Les gens qu'on ne gêne plus, écrit-il fort joliment et avec une claire vue de son propre avenir, vous ensevelissent alors dans tous les parfums de Téloge et le fiel de l'envie désopilée devient l'ambre jaune dans lequel on vous embaume pour la silencieuse éternité ! Too Laie, trop tard et Ne\)er More, jamais plus, devinrent à la fin ses devises, celles qu'il étalait en sombres caractères sur les feuillets somptueux de son vaste papier à lettres.

Tant bien que mal, et ces réserves une fois faites, il s'adapte malgré tout, après la soixantaine, à la situation sociale que le sort lui a JDréparée et, pour y mieux réussir, il atténue par instinct le tratt de sa physionomie qui l'avait sur tout isolé de ses contemporains jusque-là, c'està-dire son catholicisme aux tranchantes allures. A l'avenir son intransigeance doctrinale ne s'affirmera guère que par boutades : elle a disparu de sa pensée : Il ne croit plus en effet aux prochaines représailles de la Providence et an triomphe imminent de sa cause : il exagère même le découragement comme il avait exagéré la confiance car il va jusqu'à appeler de ses vœux le catholique qui serait, dit-il, assez fort pour écrire sur ce sujet la vérité^ l'épouvantable vérité, qui le désole, mais sans l'inquiéter nullement au surplus

dans les certitudes de sa foi. Cette vérité c'est que, par un malheur auguste et mystérieux, les hommes de son temps ont perdu la cause de Dieu et cette conviction le fait d'ailleurs plus chrétien que jamais pour sa part car les causes perdues sont plus chères que tout autres aux cœurs généreux. Etat d'esprit fort chevaleresque qui nous a rappelé celui de ce Gobineau, récemment remis par nous en lumière : de Gobineau que d'Aurevilly apprécia, pressentit et marqua nettement de son influence. L'historien philosophe désespérait, lui aussi de la cause non pas religieuse, mais aristocratique qu'il avait embrassée de toute son âme et son poème d'Amadis en particulier a des accents analogues à ceux de Barbey pour dire sa fidélité imperturbable à un idéal dont il renonce à voir de ses yeux le triomphe.

D'Aurevilly l'affiche donc plus décidément que jamais, cette foi dont il n'espère rien ici-bas désormais : comme l'a dit spirituellement à cette époque M. Jules Lemaître, il la porte même à son chapeau plutôt que dans son cœur. En revanche, il se réserve de déterminer à son gré désormais la part d'influence qu'il entend lui laisser, non seulement sur sa conduite, mais encore sur ses opinions littéraires. Ou serait imprudent à exiger trop de lui sur ce point, car un de ses amis les plus dévoués s'attira certain jour, après une objection fort modérée à ce propos, cette réponse signifi-

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cative : « Vous avez les idées d'un moine et d'un « moine sans charité... Il y a la religion des par- « venus, des enrichis d'hier qui ont le faste de leur a catholicisme : il faut prendre garde de se donner « les airs de ces Turcarets-là!... Mon catholicisme « est toujours présent dans ce que j'écris, mais il n*y « est pas toujours présent de la même manière ! » Catholique toujours, mais non pas toujours de la même manière, voilà le mot qui définit fort exactement son attitude morale après 1875. Pour se montrer publiquement indulgent à des œuvres d*orthodoxie plus que douteuse, mais parées de la séduction, irrésistible à ses yeux^ du talent, pour sacrifier sans scrupule au mysticisme esthétique qui le gouverne de nouveau sans contre-poids, son subterfuge inconscient sera désormais de découvrir, à quelque prix que ce soit, du catholicisme partout où il discerne de la beauté I Voyez en effet comme cette élégante solution du problème arrange les choses à son gré ! Plus de conflit dès lors entre ses préférences instinctives et ses convictions raisonnées ! Les deux causes qu'il a servies jusque-là tour à tour,en sacrifiant nécessairement l'une à l'autre, révolte romantique parée de splendeur littéraire, ou discipline chrétienne et sociale de la volonté individuelle, il les chantera désormais d'une seule voix. Dans un suprême effort il a pour ainsi dire fait plier l'axe de ses attractions morales divergentes pour en

juxtaposer bon gré mal gré les deux pôles î Par malheur, une semblable conciliation ne va pas sans quelque violence, et nous allons dire à quel prix elle fut,par ses soins, obtenue. Plus d'une fois, il est vrai, la réalité se conforme à son vœu secret et associe sous ses yeux le talent au sentiment religieux : ainsi, lorsqu'il discerne du catholicisme latent chez Huysmans bien avant la conversion de cet écrivain ; on. sait, en effet, que l'événement lui a donné raison sur ce point et que ce fut ici la plus heureuse de ses prophéties morales. Ainsi, lorsqu'il décerne à Taine un brevet de catholicisme honoraire, et les Origines de la France contemporaine facilitaient d'ailleurs singulièrement une telle appréciation lorsqu'il la formula. — Mais voici, par exemple, Diderot qui, d'abord dénigré par lui sur le ton le plus acerbe comme un des prophètes du matérialisme contemporain, se rachète soudain à ses yeux par le talent plastique qu'il déploie dans ses brillants Sa- Ions de peinture. Aussiôt Barbey placera très haut, à titre de spiritualiste, et même de chrétien sans le savoir, l'auteur des écrits audacieux que l'on sait! André Ghénier, le fidèle de la Muse païenne, sera rangé à son tour parmi les âmes dignes du christianisme pour ses ïambes entraînants : Henri Heine, l'adversaire résolu des « Nazaréens », se verra rangé parmi ces « sublimes ennuyés de la vie « qui doivent un jour remonter vers Dieu I » Enfin

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