‹ Barbey d'Aurevilly, ses idées et son œuvreChapitre 15 sur 23 · L* ADAPTATION FINALE · texte numérisé non relu

L* ADAPTATION FINALE

Vigny, le poète négateur du Mont des Oliviers sera doté d'une sensibilité toute chrétiennp, bien que lui-même n'en ait jamais voulu convenir!

Voici qui est plus caractéristique encore de cette orientation nouvelle. Michelet, que nous avons vu si maltraité jadis, reçoit une entière absolution posthume pour son ouvrage intitulé Les soldats de la Révolution, où d'Aurevilly discerne soudain l'accent chrélien le plus reconnaissable ! Ce contempteur, cet ennemi du christianisme, était donc, sans l'avoir jamais su, un chrétien malgré lui, malgré « la haine qui voulait être vio- « lente, de sa pauvre âme dévoyée contre le chris- « tianisme pour lequel surtout elle était faite » : haine inofTensive au surplus, haine de « tourtece relie en colère » chez ce chrétien de nature et de nature indestructible ! -— Ici, notre critique, conscient de la surprise que va susciter chez son lecteur une semblable palinodie, croit devoir concilier de son mieux les deux jugements contradictoires qu'il a portés sur le grand historien romantique. 11 avait, dit-il, aperçu du vivant de Michelet combien ce poète de l'érudition historique était imbu de christianisme. S'il garda pour lui cette découverte, c'est que, vivant, ce chrétien dévoyé faisait trop de mal par ses erreurs pour mériter quelque indulgence. Son action, une fois « bornée par la mort », pourquoi ne pas le voir désormais tel qu'il fut en réalité? 11 entendait le

202 JULES BARBEY d'aUREVILLY

son des cloches, et les cathédrales gothiques lui parlaient leur langage austère : en matière de foi, son sens intuitif de la vérité religieuse n'avait été brouillé que par une étude trop raisonnée du passé. Dans les héros de son dernier livre, dans les soldats de la Révolution, il a peint des chrétiens comme lui sans le savoir, des chrétiens qui l'étaient « comme on respire, bien qu'on ne s'en- « tende pas respirer » ; car ils furent simples, doux, bons, justes et humbles, à l'exemple du plus grand d'entre eux, La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de France.

Voici un écrivain aujourd'hui presque oublié, Léon Gladel, qui est « écarlate d'opinions, de « sentiment et d'expression », un David « chauffé « au rouge », dit encore Barbey en le comparant, pour son talent descriptif, au grand peintre de la période révolutionnaire, car ce Gladel est peintre à un tel degré dans ses écrits, qu'on est arraché à toute réflexion par la force de sa peinture. Or, ce talent suffit pour en faire un chrétien qui s'ignore ; « d'impression et d'enfance » il appartient nécessairement à cette religion qu'on peut appeler la religion des peintres, puisque Michel- Ange et Raphaël y ont trouvé leur inspiration. Et si Gladel persistait à douter de son catholicisme latent, d'Aurevilly critique, dont le métier est précisément, dit-il, de « dégager du talent qui se sent la « métaphysique qui s'ignore », d'Aurevilly le lui

l'adaptation finale 203

affirmerait de façon péremptoire : « Vous nous € appartiendrez, Monsieur Gladel, et nous plante- « rons sur vous notre pavillon ! »

Enfin, par un dernier effort de cette subtile sanctification du talent, Stendhal lui-même, le fanfaron d'athéisme, Stendhal à qui Nietzsche enviera plus tard ses sarcasmes mordants contre la divinité, se voit embrigader comme tant d'autres dans cette phalange pseudo-chrétienne dont les rangs s'ouvrent si volontiers désormais pour accueillir les passants de voix harmonieuse ou de conversation spirituelle. Henri Beyle conserve, en effet, une « âme élevée «jusque dans l'expression de ses haines et de ses négations ; s'il montre pour le catholicisme un mépris « soldatesque » (?) assaisonné de voltairianisme, c'est qu'il n'a pas étudié la religion et ne la connaît point, car il l'aurait adoré s'il l'avait mieux connue. A l'avis de Barbey (qui n'a pu lire, il est vrai, l'édition complète de sa correspondance), les lettres de Stendhal le montrent comme un homme dont le cœur battait pour les pins grandes choses : ce cœur aurait donc battu pour Dieu s'il avait été d'un autre temps que le sien ! Au total, un « chrétien de a nature » lui aussi que cet Henri Beyle, qui peutêtre eût laissé errer sur sa lèvre mince un sardonique sourire s'il avait pu connaître ce commentaire imprévu de ses écrits I

En général, Barbey sait fort bien exploiter au

204 JULES BARBEY d'aUREVILLY

profit de ses indulgences d'artiste, la parenté qui unit entre elle les aspirations mystiques de tout ordre et qui, du mysticisme esthétique comme du mysticisme social, — ces deux formes principales du romantisme moral — a façonné plus d'une fois, au prix de quelques sacrifices à la discipline et à l'humilité, du pur mysticisme chrétien. Pour ce qui touche à la religion du beau, nous avons déjà montré Huysmans justifiant son pronostic : et quant au socialisme romantique, d'Aurevilly sait aussi distinguer dans cette doctrine, après bien d'autres penseurs contemporains, une sorte de christianisme renversé, dépourvu du correctif d'expérience et d'autorité qui a fait la pérennité de l'Eglise. Sans nous, chrétiens, dit-il, vous, socialistes, vous n'auriez pas même d'injures à nous dire : vous ne seriez pas ! Il n'y a que le diamant qui puisse user le diamant, des débris d'idées chrétiennes qui puissent attaquer la religion chrétienne I Enfin, les libres-penseurs qui ne croient ni à la chute, ni à la grâce, croient du moins à la nature^ dit Barbey, ils ont l'optimisme de ceux qui attendent tout de la raison agrandie, et ils admirent la beauté morale là où ils la trouvent. Or, ces différentes convictions dont quelques-unes lui semblaientjadis,à juste titre, en opposition directe avec l'enseignement chrétien suffisent désormais à notre homme pour diagnostiquer à bon compte autour de lui plus d'un cas de catholicisme latent.

l'adaptation finale 205

Au pis-aller, ces vagues et suspects symptômes feraient-ils eux-mêmes défaut chez un écrivain de talent avéré que d'Aurevilly garderait un dernier argument en réserve afin de le saluer comme un frère en Jésus-Christ. Il rappellerait alors, en désespoir de cause, que tout esprit de notre temps s*appuie, bon gré mal gré, sur quinze siècles de civilisation chrétienne et bénéficie par conséquent d'une tradition évangélique qui, affaiblie ou méconnue,ne fut pas moins à chacun de nous comme un second baptême. Le Crucifié, dit-il, 1' « inévitable » Crucifié que nous portons en nous depuis qu'il est mort pour le monde a marqué d'une empreinte indélébile notre conception des douleurs humaines ; il a passé dans le talent de nos artistes, que ceux-ci l'ignorent ou le sachent et la langue même dont ils se servent n'échappe pas à cette influence souveraine puisque, dans ses images ou dans ses nuances, elle reste ce que le christianisme l'a faite I Par là, tout homme de lettre, fût-il un furieux athée, garde involontairement l'accent catholique, l'accent exécré qui, plus fort que sa volonté de révolte, passe à travers ses paroles d'orgueil pour faire de lui le « catholique du passé », s'il refuse de se ranger parmi ceux du présent.

A tout cela, il n'est rien qu'on puisse objecter, sinon qu'un catholicisme de cette étendue n'est plus à aucun degré un principe de critique ou un instrument de discipline morale. Tout le monde

étant ainsi à tout le moins le catholique du passé autour de nous, un catholique du présent peut et doit embrasser d'un seul coup dans ses effusions fraternelles l'humanité occidentale sans nulle exception plausible. Avions-nous donc raison de parler d'adaptation au milieu, et pouvions-nous attendre un plus entier abandon de l'attitude résistante chez l'ancien apôtre de la guillotine blanche et des prophètes du passé !

2** Le connétable de l'armée néoromantique.

Ces avances sont loin de rester sans bénéfice pour celui qui les prodigue désormais chaque jour à son entourage. Nous avons dit la sympathie des Ranc, des Spuller et des Vallès pour l'auteur du Prêtre marié et des Quarante médaillons de V Académie, k^vh^\Q?> Diaboliques (1873) où le mysticisme esthétique de Barbey se dédommage si largement, sous l'étiquette satanique, de la compression dont il fut un instant la victime vers 1850, après les Diaboliques, VBiCCord se conclut sans peine entre le vétéran aux brillants états de service et ces jeunes littérateurs d avant-garde dont l'élan présage la prochaine arrivée au pouvoir littéraire de la cinquième génération romantique. Ceux-ci font fête au survivant du quatrième, presque qu troisième contingent de l'entreprise commune. En dépit de sa cocarde de Chouan et des signes de croix où se

l'adaptation finale 207

marque encore la bonne volonté morale intermittente du a vieux mauvais sujet », — comme disait tendrement de lui son ami Baudelaire, — ils l'ont reconnu pour un des leurs, pour un frère d'armes mal récompensé par la vie de ses exploits et digne d'être placé désormais à leur tète. Prenant en considération son ancienneté dans le rang, ils le portent d'un seul coup et par acclamation à la dignité suprême : ils le font connétable des lettres et Barbey accepte cette promotion en souriant avec quelque complaisance. S'il n'a pu devenir le maréchal d'Aurevilly ni le cardinal chef d'ordre qui eût si fièrement traîné soixante brasses de pourpre sur le marbre des vieux palais romains, son humble logis de vieux garçon, son « tournebride de lieutenant » s'éclaire ainsi vers le soir de sa vie d'un suprême rayonnement d'influence.

Certes, il morigène encore à l'occasion, par un reste d'habitude grondeuse, ses subordonnés turbulents et mécréants à souhait, mais on sent l'indulgence du grand-père sous la moue des grosses moustaches menaçantes. Jadis, il avait raillé et rebuté cps néophytes de la renommée qui, connaissant leur époque et leurs contemporains, viennent dire aux critiques écoutés de l'opinion : « Parlez de nos livres fût-ce pour les abîmer. Cela a prou- « vera que nous n'avons pas les mêmes idées, voilà « tout.Moissivous dites qu'il y a du talent, tout sera bien ! » Il fait encore mieux désormais, car il, ma-

208 JULES BARBKY d'aUREVILLY

gnifie généreusement le talent chez Tadversaire sans « abîmer y> avec trop d'insistance les idées qui ne sont pas les siennes. Il grossit par là les rangs de sa clientèle et agrandit le cercle de ses obligés.

Ses relations sont d'ailleurs plus que jamais hétérodoxes. Havet, l'un des coryphées de la critique religieuse indépendante, mais en même temps l'éditeur scrupuleux de Pascal est traité par Barbey avec tant de bienveillance pour ce dernier travail qu'il reste sincèrement dévoué à cet antagoniste courtois. En 1887, à la veille de sa mort, d'Aurevilly lui dédiera ses Sensations (Thistoire^ affirmant en tête de ce livre que la conscience dans la recherche de la vérité est la plus grande chose qu'il y ait parmi les hommes et que Dieu doit tout lui pardonner, même V erreur ! Et c'est là chez l'ancien détracteur de Renan un sacrifice inattendu à la tolérance, on en conviendra. Ses amis les plus ardents en furent étonnés, entreautres Tabbé Anger le fougueux chapelain de Notre-Dame de la Délivrance, près de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Barbey se lie plus encore avec M""^ Ackermann dont les poèmes sont athées, dit-il, mais le talent viril et l'âme généreuse. Il nomme quelquefois un tt monstre » cette femme étrangère au sentiment religieux, mais ailleurs et bien plus agréablement il rappelle a un brave homme de génie y> !

Catulle Mendès est, à ses débuts, fort applaudi, parce que, de toute évidence, il a dans les veines

du vieux sang romantique, sangre aziil, du sang bleu, dit Barbey en espagnol. Ce sang est chez lui corrompu peut-être, mais du moins bouillonnant encore. De la basse vie moderne, il s'efforce à faire bomber les platitudes, à pousser jusqu'au monstrueux les laideurs : il aime la vie violente, osée, inflammatoire qui ne se préoccupe pas de circuler sagement, sans congestion, dans des veines trop flasques. Il ressemble en un mot au « connétable » à ses premières campagnes et ce dernier s'empresse de lui faire place à ses côtés dans son état-major.

Rollinat est admirablement compris dans son originalité fort réelle. Cette poésie des nerfs affolés, dit Barbey, paraîtra noble encore si on l'oppose à tant d'autres cris de la matière impuissante et stupide, car les nerfs sontp/w^ spiritualistes que la chair et leurs fils conducteurs si déliés font remonter vers la spiritualité céleste la poésie la plus frénétique ! Si Baudelaire fut « un diable en velours » qui hérissa le crin des bourgeois en distillant suavement ses Fleurs du mal dans leurs longues corolles d'épouvante, Rollinat, lui, est un € diable en acier aiguisé » qui dispose d'une triple pointe perforatrice par sa poésie, sa musique et sa mimique endiablée I

Enfin, un éminent poète encore vivant (que seul nous associerons sans le nommer à ces morts célèbres afin de caractériser l'attitude de Barbey vers la fin de sa vie) se voit accueilli pour ses

210 JULES BARBEY d'aUREVILLY

sonores Blasphèmes par des exclamations d*enthousiasme. C'est là, écrit d'Aurevilly, l'esprit du temps puissancié, poussé jusqu'au sublime : c'est un talent si formidable qu'après avoir écouté l'expression lyrique de sa fureur et prêté l'oreille à ses rugissements contre Dieu, l'ordre du monde ou la création, on sent avec épouvante passer en soi comme le frisson partagé des colères du sacrilège ! Peut-il être, dans la bouche d'un adversaire, un plus magnifique éloge, et comme on conçoit qu'il n'ait jamais été oublié ! Prêt à signer de son nom cette page, Barbey se montre pourtant surpris de son propre entraînement subconscient, et ajoute qu'il aurait pu tout aussi bien qu'un doctrinaire pétrir à cette occasion de la morale et de l'esthétique l'une dans l'autre. 11 a mieux aimé séparer ces deux instruments de mesure : sa fonction étant après tout celle du juge littéraire, il a fait pour une fois sans scrupules de la seule littérature ! Ajoutons qu'il imagine er. ce temps un argument nouveau pour justifier ses complaisances de plus en plus larges pour le talent des poètes, à quelques excès qu'il les trouve emportés sous ses yeux. On sait assez, dit-il, qu'aux époques de l'histoire les plus pures et les plus harmonieuses, tous les irrespectueux et tous les vulgaires dans l'intérêt du prosaïsme de leurs esprits et de leurs âmes, traitaient les poètes avec insolence et marquaient du mot méprisant de « folie » la magnifique exaltation des

l'adaptation finale 2il

facultés qu'ils n'avaient pas. Mais voici que les temps actuels n'étant plus guère explicables en leur totalité que par une déviation pathologique de l'esprit humain, le mot insultant et superficiel a pris dorénavant la profondeur d'une vérité. Oui, poursuit Barbey, Ton trouverait plus aisément qu'autrefois sur le front des Edgar Poe, des Baudelaire et des Rollinat ce « sceau de la démence » que les Anglais cherchaient déjà sur le beau front de leur Byron. Mais notre adoration pour ces êtres privilégiés ne doit être nullement diminuée par une telle certitude. En effet, l'époque tout entière est encore plus bassement pathologique que ses grands hommes : elle est plus folle que ses fous de génie : de la sorte, elle demeure malgré tout dans son rapport inébranlable d'infériorité à leur égard. Ces poètes seraient-ils encore plus bas ou plus insensés qu'ils ne le sont que la proportion entre eux et les hommes du commun n'en subsisterait pas moins dans son éternelle inflexibilité et qu'ils domineraient encore leurs contemporains de la tête. — Argument qui serait plus persuasif si les poètes n'avaient fait que suivre le mouvement de leur époque en le contenant, au lieu que certains d'entre eux la devancent et l'entraînent sur sa voie « pathologique », comme dit Barbey qui, lui-même, en ses heures de sangfroid, leur en a fait plus d'une fois un grief !

3° Le chant du cygne (Tiin byronien.

Appuyé sur les convictions^ désormais sans contrepoids sérieux de son romantisme origiriel, Barbey rédige sa dernière œuvre d'imagination, celle qu'il intitule : Une Page d'histoire et qu'on pourrait appeler pour en marquer l'inspiration : le chant du cygne d'un byronien ! En effet, cette aventure authentique et historique d'un frère et d'une sœur, de noblesse bas-normande, qui furent exécutés en Place de Grève sous Henri IV pour leu r criminelle passion réciproque, se relève de tous les condiments qui ont été chers au goût dépravé du romantisme, en ses heures d'exaltation suprême : révolte contre la loi morale et sociale la plus expresse de toutes, ragoût du sacrilège^ droit de la passion à renverser toutes les barrières. — Par là, dans ce représentant de marque et de choix qui est Barbey d'Aurevilly, le romantisme moral du XIX* siècle revient à ses origines, retourne, comme le chien de l'Ecriture à son vomissement et caresse une fois de plus, aux approches de son crépuscule, les troubles rêveries de son matin.

Nous l'avons rappelé déjà, le tempérament romantique a de bonne heure connu la hantise de ce crime contre la famille^ le plus hautain, le plus insultant des gantelets qui se puisse jeter à la face des préjugés sociaux. On dirait que par instinct, dans sa révolte contre les règlements traditionnels

l'adaptation finale 243

nés de l'expérience humaine, ce tempérament orageux se soit tourné contre la plus antique barrière qui fut jamais dressée par la volonté générale contre la passion individuelle incapable de calcul et ignorante des responsabilités à longue échéance. Nous avons suffisamment parlé de Manfred à ce propos et nous aurons à citer de nouveau René tout à l'heure. Déjà lors de ses débuts littéraires sous les auspices de Byron, d'Aurevilly n'avait pas été sans sacrifier quelque peu à ces tendances si caractéristiques, car il hasarde dans son premier roman, Germaine ou Ce qui ne meurt pas, un commentaire significatif sur l'amour de la jeune Camille pour le bel Allan de Cynthry qu elle considère comme son frère : il semblait, dit-il, qu'avec ce mot d'inceste sous lesquels les législations ont mis un crime, elle aiguillonnât ses sentiments emportés. Quand la passion n'a plus rien qui Texalte, elle rêve du crime en effet, et peut-être en ce monde déchu, y a-t-il <r dans la pensée du crime une parenté insai- « sissable avec la pensée du bonheur! »

Barbey est encore revenu plus d une fois sur ce sujet scabreux dans ses anivres critiques : nous ne le suivrons pas sur ce terrain et nous noterons seulement que la dernière de ses Diaboliques renferme une profession de foi fort nette sur ce point : il ri grette expressément qu'à part le Mené de Chateaubriand, où la passion criminelle sévit

peureusement, comme « un petit souffle » dit-il la littérature moderne ne compte pas une œuvre de marque sur un sujet qui franchement abordé, donnerait à son avis matière à des effets de moralité vraiment tragiques ! — Pourquoi donc ne s'empare-t-il pas en personne d'un thème si favorable au talent? Ce n'est pas qu'il n'en ait bonne envie: « Si, dit-il un jour à propos d'un roman « aujourd'hui oublié, si ma morale est celle de <i Notre-Seigneur Jésus-Christ, ma poétique a quel- « que hardiesse. Je ne crains pas plus qu'autre « chose un amour à la René dans un roman couce rageux, écrit pour les forts et qui pourrait être <( d'une terrible et accablante moralité. Seulement « pour le risquer, il faut du génie ! »

— Hélas ! les romans « écrits pour les forts » sont surtout lus par des faibles et si ces derniers en sont <l accablés y>, c'est au grand détriment de leur santé morale ! C'est pourquoi l'auteur de iiené s'en tint prudemment pour sa part au « souffle » de la faute, souffle dont le parfum n'est déjà que trop délétère en vérité ! Bien plus, Chateaubriand ne hasarda pas son scabreux récit sans donner à la morale traditionnelle et chrétienne un avocat dans la personne du Père Souel, ce missionnaire qui écoute, en compagnie du sachem aveugle Chactas, les aveux du jeune voyageur français. Tandis que Tlndien, en fils romantique de la Nature et de la Savane, s'attendrit sur les

Page 1