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confidences qu'il vient d'entendre, le religieux prononce, au contraire, un jugement rigoureux sur l'adolescent « entêté de chimères à qui tout déplaît » et qui s'est soustrait aux devoirs de la vie sociale pour s'abandonner à d'inutiles rêveries. Bien plus, dans sa Défense du Génie du christianisme, Chateaubriand a cru devoir condamner en son propre nom les frères spirituels de son René, ces espèces de solitaires tout à la fois passionnés et philosophes, dit-il, qui, prenant la haine des hommes pour l'élévation du génie, répudient toute règle divine ou humaine, se nourrissent à l'écart des plus vaines chimères et se plongent dans une misanthropie orgueilleuse qui les conduira à la folie ou à la mort I — Enfin, à la façon de Jean-Jacques qui sommait les honnêtes filles de se détourner au passage de sa Julie, le peintre de René a mis dans la bouche de son héros un avertissement qui sonne d'ailleurs comme une véritable ironie à l'heure où l'écrivain livre son œuvre aux quatre vents de l'esprit public : « Toutefois, ô vieillard, dit le frère d'Amélie en commençant son récit, que cette histoire soit à jamais ensevelie dans le silence : souvenez-vous qu'elle n'a été racontée que sous l'arbre du désert ! »
Pour sa part, d'Aurevilly aurait accepté franchement un plus vaste auditoire que le jeune René, nous venons de le montrer par son propre aveu. Il n'a pas été toutefois jusqu'à écrire le roman génial dont
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il se promettait une accablante moralité. Mais en revanche rencontrant sur le tard, au caprice de ses excursions d'été, le souvenir d'un couple historique qui vécut jadis un pareil roman au fond d'un manoir de sa province normande, il n'a pu se tenir de saluer en passant une aussi intéressante mémoire. Histoire criminelle, mais a touchante )>,dit-il,que celle des deux Ravalet : histoire qu'il retracera donc, non pour le coup de hache qui la termine, mais pour tout ce qui a dû précéder ce coup de hache et dont on rêvera... comme lui ! Car cette histoire fut à son gré celle d'un amour et d'un bonheur « tellement coupables que l'idée en « épouvante et charme (que Dieu nous le pardonne) « de ce charme troublant et dangereux qui fait (( presque coupable à son tour l'âme qui 1 éprouve « et semble la rendre complice d'un crime peut- « être, — qui sait — envieusement partagé ! » — Nous n'osons reproduire d'autres commentaires ni insister, on le comprend^sur les détails de cette visite au château de Tourlaville où le Byronien vieilli retrouva tant d'impressions et de rêves anciens. — Certes, cette Page d'histoire, si singulièrement choisie dans le passé, brille par I0 souffle poétique qui la traverse, par les évocations émues qui s'y mêlent, par la qualité du décor et par l'originalité de la langue : nulle trace de fatigue ne s'y fait sentir chez l'artiste prestigieux qui tient la plume avec plus de maîtrise que jamais. Combien
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il est pénible toutefois de voir ce presque octogénaire associer aux images attendries de sa jeunesse ces fantômes sinistres et sanglants dont il nous reste à peine autre chose que le nom.
Nous lui objecterons, en outre, que son étonnement presque «jaloux » devant les événements qu'il évoque se trompe d'adresse et surtout de date, car ses héros ne connurent rien sans doute des impressions démoninques qu'il leur prête. Ils ignoraient la passion romantique et n'avaient pas lu La nouvelle Héloïse, — pas même VAslrée, puisqu'ils périrent en 1603. — Ils étaient donc fort différents des René, des Manfred et des Astarté, ces affinés d'une culture artistique bien autrement subtile que la leur. A peine furent-ils les contemrains de ces hobereaux grossiers qu'on entrevoit au passage dans les Grands jours d'Auvergne de Fléchier ou dans les tournées pastorales de l'évêque d'Aleth, Pavillon : tous chargés de crimes analogues et qui, bien plutôt qu'aux révoltés grandioses de Byron, nous feraient songer, par leur docilité animale aux impulsions de l'instinct, à tel rustre borné des récits réalistes de Zola. — C'est donc bien un dernier roman que d'Aurevilly s'est donné la satisfaction d'esquisser à leur propos dans sa prétendue Page d'histoire,
4* La légende.
Lorsque Barbey, renonçant sur le tard à la
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pourpre romaine, se fut enfin confortablement installé dans son rôle d'évêque de la Beauté — in partibus infidelium — une véritable auréole de légende entoura, comme on le sait, les dernières années de sa vie. Sa petite chambre meublée de la rue Rousselet devint lieu de pèlerinage pour les débutants de lettres comme jadis l'appartement de la rue Platrière, pendant la vieillesse relativement apaisée de Jean-Jacques : régions lointaines et insolites aux yeux des familiers du boulevard que ce coin perdu du quartier Montparnasse, décor demi-agreste où l'imagination des visiteurs trouvait le ragoût de piquants contrastes. Barbey lui-même en a tracé quelques pittoresques croquis : « L'autre nuit, écrivait-il en 1869, j'ai as- (( sisté du haut de ma fenêtre à un sanhédrin de (( chiffonnières qui tenaient leurs assises dans la u nuit... Sept mères Matou (toute une heptarchie) « assises par terres comme desReinesdésoléesdans a Shakespeare, et leurs hottes d'osier à trois pas (( d'elles, -- leur sept lanternes par terre aussi et « adossées les unes aux autres au centre du cercle a comme un candélabre du Sabbat, — fumaient « lecalumetde la paix dans leurs brûle... (bouches) « enflammés et délibéraient peut-être sur le sort de « quelque jeune fille adoptée par la tribu du Cro- « chet... Je ne sais, car elles marmottaient un ar- « got incompréhensible ; mais elles avaient une « profondeur d'accent, un inattendu de fantas-
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« tique, une originalité de silhouette à faire rêver a un artiste I »
Les choses prendront souvent de ces contours à la Goya dans le voisinage du Parisien volontairement exilé désormais loin du perron de Tortoni qui fut si cher à sa dandyque jeunesse. La vieille maison dont il loue pour Tété quelques chambres à Valognes se parera d'un reflet plus légendaire encore, puisque ses fidèles n'apercevront guère ce séjour lointain qu'à travers son interprétation transfiguratrice. — Là-bas, sur son cap balayé par les embruns, la lande de Lessay (qui est un verger normand, mais qu'il a peinte comme un steppe de rOural), Tétang du Quesnay (qui est un marécage ou même un pâturage, mais dont il fait une mer intérieure)dessinent derrière lui par ses soins une toile de fond très propre à faire ressortir les originalités persistantes de son costume ou de son geste et si les vieilles gens de son pays parlent encore de ce visiteur original commed'un « toqué » ou même d'un « innocent », les Parisiens ses confrères ne laissent pas que d'être impressionnés par l'atmosphère balzacienne dont il s'enveloppe et par le fameux a buste jaune » de sa grande tante maternelle, M"*' de Chavincour, qui décore son cabinet de travail.
Au surplus, son amusant dandysme suranné, sa lutte héroïque contre la vieillesse occupent et intéressent la galerie : les articles que lui prodiguent
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désormais les chroniqueurs du boulevard lui plaisent d'autant mieux, assure-t-il, qu'on y parle moins de sa littérature et davantage de sa « très îviyole personne lie ». 11 traverse le Paris du Président Garnotà peu près dans le costume du héros de son Dîner d' Athées, Mesnilgrand, c( dans un amour de redingote » aux larges revers et aux basques juponnantes, un gilet de Casimir noir à châle, un foulard blanc de nuance écrue, semé d'imperceptibles étoiles brochéesà la main, des manchettes de guipure ajustées par des boutons en diamant et un pantalon de prunelle à reflet scabie use. Il souligne par là ces a elYets de jambe » que lui reprochera Emile Zola, à court d'arguments plus topiques contre un vieux guerrier dont l'armnre offrait peu de défauts pour cet autre romantique déguisé en théoricien du naturalisme. — Ses ongles, fort longs, étaient, dit-on, bordés de deuil, parce qu'il les passait trop souvent dans sa crinière léonine, imbibée de savantes mixtures pour conserver sa belle couleur noire. Dans cette tenue bien propre à faire blêmir de dépit les pâles « exsangues du « bon goût », il étonnait les rhéioriciens en promenade et les laissait tous éblouis de son dandysme à bon compte, — le seul que lui permit son modeste revenu.
Il réservait des étonnements d'ordre plus élevé à qui franchissait le seuil de son logis. Son accueil était très cordial, bien qu'il prît soin de mar-
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querà l'occasion les distances entre sa personne et les représentants de la froide génération, dépourvue du souffle, dont il se voyait entouré sur ses vieux jours : asthmatiques de talent, disait-il, qui toussotent ou crachotent leurs petits ouvrages et font ensuite le gros dos, avec leur poitrine creuse, sous des applaudissements sans vie. — Ces boutades dépourvues de fiel ne Tempêchaient pas de se montrer fort aimable, et, au besoin, fort serviable, ayant toujours gardé au cœur une réelle bonté sous ses formes brusques. — Quand il n'était pas « en conclave », c'est-à-dire en gestation de son article critique hebdomadaire — auquel cas sa porte restait strictement verrouillée, — on le trouvait assis au coin d'une table chargée de feuillets épars ; parfois trempant sans façon des mouillettes de pain dans un bol de bouillon apporté par le traiteur. Mais tels restaient alors malgré tout son grand air, sa noblesse d'attitude et de geste qu'il semblait plutôt, a dit depuis un spectateur à l'imagination généreuse, tremper un biscuit dans une coupe de vin de Champagne.
Sa tenue d'inlérieur comportait une blouse de drap rouge avec des croix de drap vert ou noir sur les épaules et sur les manches ainsi qu'un pantalon de lamèmeétolTe tendu par des sous-pieds sur des chaussures de cuir vert à boucles de strass. Sa têtesecoifîaitd'uneespècedecupeécarlateetsoutachéed'or, la c/éme/j/m^, telle que la portaient, dans
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leur intérieur, les cardinaux de la ilenaissance : attribut qui lui rappelait peut-être la haute dignité dont il avait si longtemps rêvé la conquête.
— D'autres fois, encore, il portait une gelliabieh arabe en étoffe blanche, sorte de surplis qu'il jetait sur sa dalmatique chevaleresque et qui lui donnait, a dit un brillant écrivain, son ami, l'apparence d'un Croisé du haut Moyen Age prêt à pa rtir en campagne pour chasser les mécréants des Saints Lieux: a Tel il se dressa devant moi ce jour- <i là, écrit cet ami enthousiaste, tel je le verrai « toujours, ce Pierre l'Ermite à présent enseveli, « mais qui soulève la pierre de son sépulcre pour «prêcher la croisade contre les infidèles !» — Il s'agit naturellement des infidèles à la religion romantique de la Beauté, dont Barbey resta jusqu'au bout le confesseur.
L'on raconte qu'à la mort du vieil homme de lettres, le préposé à l'état civil qui fat chargé d'enregistrer le décès insista pour mentionner une profession sur ses registres. Alors un disciple impatienté jeta dans un bel élan d'ironie à ce bourgeois : « Mettez, Monsieur, qu'il était marchand de gloire I » — Il est vrai et si la provision qu'il en réunit de son vivant ne suffisait pas à garnir un bien vaste magasin, l'avenir se chargera,
— la chose est désormais certaine — de grossir chaque jour au pied de son monument un trésor de renommée dont il ne posséda que les prémices.