CHAPITRE II
i'' Le Byronisme et son secret.
Nous allons montrer dans un instant Barbey d'Aurevilly si dévotement soumis à l'influence de Byron dès son adolescence qu'il ne s'en est jamais entièrement dégagé par la suite, — fût-ce aux heures les plus pratiquement chrétiennes de sa carrière, — et qu'il est mort en quelque sorte dans le byronisme final. Il nous faut donc préciser avant tout le caractère du byronisme, cet état d'esprit dont la puissance de contagion fut si prodigieuse en Europe.
Le Byronisme est venu se greffer sur les dispositions léguées par Jean Jacques Rousseau à ses descendants spirituels pour marquer d'un signe indélébile dès le lendemain de sa naissance le siècle romantique par excellence, le xix' ! Il s'est,
en effet, rencontré dans cette Angleterre qui avait si largement préparé pour sa part Téclosion de la sensibilité nouvelle avec ses Shaftesbury, Young, Macpherson, Goldsmith, Chatterton et autres préromantiques, il s'est rencontré, dis-je, un poète de génie, l'un des plus grands qui fût jamais, pour orienter plus décidément encore dans la voie du mysticisme esthétique les âmes de ses contemporains. Répercutée par Lamartine, Hugo, Vigny, Musset, vingt autres encore, la parole de Byron éclata parmi nous comme un coup de tonnerre dans le ciel obscur et sanglant qui pesait sur le matin d'un siècle inquiet. Son influence a été sans limites : on l'appela « le Rousseau des Anglais » pour ses tendances et pour certaines pages de Childe llarold ou du Prisonnier de Chillon, si favorable à Jean-Jacques, mais il a grandement dépassé les hardiesses de son maître, ce pair d'Angleterre qui fut un fervent de la Révolution française et un admirateur de Napoléon. 11 a présenté une justification plus subtile encore de la révolte individualiste contre les conventions nécessaires qui sont à la base de la vie sociale. Par lui, ces transgressions de la loi commune que le monde appelle des crimes, après qu'il les eut couvertes en sa personne du voile d'un solennel et hautain mystère, devinrent les symptômes inattendus de Texcellence native du criminel, les gages d'une alliance surhumaine assurée au cou-
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pable audacieux. Conrad, le Corsaire, qui d'abord (( trompé » par le monde pervers, lui a rendu âprement coup pour coup, se reconnaît criminel, mais regarde les honnêtes gens comme des hypocrites moins bons que lui-même, de cœur moins tendre et de sentiments moins délicats. Il se place donc fort au-dessus d'eux dans son estime, bien qu'il se sache au ban de la société civilisée, et Lara, Manfred ou Don Juan n'ont pas d'autres sentiments sur leur propre valeur.
De ces affirmations follement provocantes, mais soutenues par des vers admirables, le mysticisme esthétique du romantisme a reçu un incomparable élan. Quiconque, à tort ou a raison, se jugeait doué de quelque supériorité intellectuelle, put dès lors en écoutant la voix de ses passions plutôt que les conseils de l'opinion s'estimer le favori sinon de Dieu, du moins de Satan et considérer une telle alliance comme une suprême distinction. On fit orgueil de tout, a dit spirituellement un délicat analyste de la névrose romantique, de tout ce qui, dans la conception chrétienne de la vie, conduisait au contraire à une humilité ou même à une contrition fort utile à la vie sociale. Byron, écrit encore le critique que nous venons de citer, — M. René Ganat, — sut imposer à l'admiration de son temps une figure d'homme supérieur qui devint aussitôt l'idéal et le modèle de la génération grandis-
santé : la figure du héros coupable s*opposant à la société qu'il brave comme un être mystérieux et sombre, marqué au front d'une blessure dont nul ne saurait pénétrer le secret ; car le silence du réprouvé byronien est une prudence d'abord, mais c'est, en outre, une forme raffinée de Torgueil ; un tel homme semble porter dans son âme quelque sentiment d'exception que le monde n'est pas digne de connaître.
Les motifs de cette attitude étrange ont été singulièrement éclaircis depuis quelques mois. Le propre petit-fils du poète ayant résolu de défendre la mémoire de sa grand'mère, l'infortunée lady Byron, — cette victime de la gloire de son époux et de la partialité de l'opinion en faveur du génie, — a publié les lettres échangées entre les proches de Byron à l'heure de la crise célèbre qui le déracina du sol natal et le livra sans gouvernail aux tempêtes de son âme orageuse. Ce livre, intitulé Astarte, — c*est le nom de l'héroïne étrange de Manfred — a été retiré du commerce peu après sa pul)lication, mais non sans qu'on ait eu le loisir d'en commenter çà et là, et même d'en reproduire les documents principaux (1), en sorte que ses révélations sont désormais acquises à l'histoire.
(1) Voir en particulier l'étude fort détaillée de Max Meybr- FELD dans \ql Deutsche HundschaUj de mai 1908, étudo analysée avec finesse par M. Maurice Muret, dans le Journal des Débats du 12 juin suivant.
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Et certes, on se détournerait volontiers devant les aberrations d'un grand homme, si ces fautes n'avaient précisément déterminé dans sa nature et dans sa direction l'influence murale immense que son génie lui a procurée. Une fois de plus, nous devons nous excuser de conduire nos lecteurs sur un terrain brûlant que nous explorerons d*un pas rapide et circonspect.
On sait donc, aujourd'hui, que Byron^ pour échapper à son ennui originel par les émois de la plus exceptionnelle passion, céda peu après sa vingtième année à un amour que les lois divines et humaines s'accordent à réprouver à l'envi. Disons qu'il fut un René qui alla jusqu'au bout de son aventure inouïe. De tout temps, on avait pressenti dans son passé quelque sombre épisode, puisque Gœthe, en lisant Manfred avec admiration, croyait expliquer l'état d'exaltation du poète et les remords afTreux qui hantent son héros par une récente tragédie passionnelle dans son existence : le grand seigneur anglais avait été contraint, disait-on, de tuer pour sa défense un mari jaloux dans les rues nocturnes de Florence. Mais, nous venons de l'indiquer, la nature est toute autre de la grande transgression qui pesa sur ces épaules olympiennes et orienta, à l'heure décisive de sa carrière, l'essor de cette Muse égarée. Astarte, l'héroïne mystérieuse de Manfred est une incarnation littéraire de la femme coupablement
aimée par le poète et il en était déjà de même pour la Médorah du Corsaire que Conrad croit devoir rassurer en ces termes révélateurs sur la durée de son amour : « Ma tendresse pour toi, ma « haine pour les hommes sont tellement msépa- « r ah les que je cesse de l'aimer si je cesse de les haïr! « Cependant, ne crains rien : le passé te garantit « de l'avenir! » — Oui, c'est précisément la passion de Conrad, comme ce sera celle de Manfred qui les retranche de la société de leurs pairs.
Et le secret de Byron est d'ailleurs si explicitement trahi dans ce prodigieux poème de Manfred qu'on ne conçoit pas comment il put échapper à la perspicacité de ses contemporains. Le héros n'ose-t-il pas cette exclamation stupéfiante à l'aspect du sang qu'il croit apercevoir sur une coupe de vin : « Je te dis que c'est du sang, mon sang à « moi, le sang pur qui coulait dans les veines de a mes pères et dans les nôtres quand nous étions a jeunes et que nous nous aimions comme nous « n'aurions pas dû nous aimer! » — Et encore, cette évocation d'Astarté : « Pourtant, il en était « une : elle me ressemblait, elle avait, dit-on, mes « yeux, mes cheveux, mes traits, tout, jusqu'au « son de ma voix. Elle avait, comme moi, les a pensées solitaires et rêveuses, la soif de con- « naître les choses cachées et un esprit capable de « comprendre l'univers... Nous avons été bien « coupables d'aimer comme nous avons aimé ».
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Rappelons enfin la terrible suspension de la phrase dans ce passage : a 11 n'avait avec lui que « la seule qu'il parut aimer comme, en effet, les (L liens du sang lui en faisaient un devoir, Astarté ;
« c'était sa Mais chut, qui va là? etc.. »
De cet amour sacrilège naît le désespoir de Manfred qui, au paroxysme du remords furieux et de la bravade forcenée, appelant à grands cris la démence libératrice, défie le ciel et Tenfer, se croit poursuivi par des spectres vengeurs, baptisé d'une malédiction, condamné à ne pouvoir ni dormir, ni mourir : en un mot, tous ces traits pathétiques qui font de l'œuvre un des plus beaux cris de passion, de douleur et d'orgueil qui aient jamais été proférés par une poitrine humaine. Au surplus, après cet aveu en quelque sorte somnambulique de son remords, Byron, revenu au sangfroid, s'efforça d'égarer de nouveau Topinion par l'indifférence qu'il affecta pour son brûlant poème ; dans ses lettres à Moore, il semble n'en faire aucun cas : « Le héros, dit-il négligemment, est une « sorte de magicien tourmenté par un remords dont « on ignore la cause ! » — Et, en effet, le scandale n'éclata jamais au grand jour, bien qu'on en ait assurément chuchoté dans les cercles aristocratiques de la capitale anglaise. Ces vagues rumeurs, peu à peu infiltrées et déformées dans la masse ignorante, sont seules capables d'expliquer la grande colère publique, qui souleyée brusque-
ment comme une vague formidable, jeta pour jamais hors de son île natale, en 1816, Tépoux inconscient de lady Byron. « Laissez là Byron et prenez en main Gœthe », dira bientôt à ses compatriotes Garlyle, admirateur du grand romantique assagi de Weimar !
2° Barbey Byronien.
Nombre de jeunes gens qui^ grâce à Dieu, n'avaient pas sur la conscience le même poids écrasant que Byron, adoptèrent néanmoins ses allures, comme flatteuses à leur vanité adolescente : la mode conseilla les cheveux en désordre, les fronts moites, les yeux hagards dirigés vers la terre, et Barbey Aurevilly fut un des plus profondément atteints par cette épidémie morale. Peutêtre même est-il permis de pressentir à Taurore de sa vie, et dans sa brouille précoce avec les siens, quelques incidents passionnels qui auraient une ressemblance avec l'aventure de Manfred, — ressemblance bien lointaine et bien atténuée sans nul doute, car il n'avait pas de sœur. Sa Germaine est un reflet littéraire de ces heures orageuses sur lesquelles le voile n a pas été levé.
Quoi qu il en soit, c'est à toutes les pages de son œuvre que s'étale l'expression de ses sympathies byroniennes. A Trébutien, il affirme un jour qu'il est le seul homme en France qui sache, d une vir^
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gule près, tout ce qu'a écrit Byron, le seul qui puisse se flatter de connaître le grand homme dans les lignesles plus négligemment tombées de sa plume. Jeune, il fête comme un jour solennel l'anniversaire de la naissance du lord, le 22 janvier : octogénaire, il notera qu'il relit, pour la millième [ois peut-êire, les Memoranda de Byron. En tout temps, il couvre d'injures le malencontreux Moore qui fut le dépositaire de ces Memoranda inestimables, pour avoir tronqué, par lâcheté bourgeoise, un pareil document humain ! — A quoi Ton pourrait répondre que Moore, connaissant Byron encore mieux que d'Aurevilly, savait sans doute fort bien ce qu'il faisait en gardant pour lui de trop directes confidences.
En général, tous les personnages fictifs dans lesquels Barbey, romancier, se complut à mirer sa personnalité impérieuse^ sont des byroniens accomplis. C'est le cas pour l'Altaï dAmaidée, avec son buste mince et pliant comme celui d'une femme, enveloppe presque immatérielle de sa fierté calme, de son mépris souverain des hommes et de la passion qui semble l'avoir profondément consumé ! Tel est aussi l'Allan de Germaine, cet Allaadont la mère, une Anglaise, passa le dernier mois de sa grossesse à regarder avec une obstination superstitieuse le portrait de lord Byron dont elle était folle, en sorte que l'enfant naquit avec ce front de génie ou la « prudence » épouvantée
de l'Angleterre a discerné le sceau de la démence. Tel Raimbaud de Maulevrier de L'amour impossible qui c( sait son Byron par cœur » ; tel surtout Aloys de Synarose dans La bayue d'Annibal, Aloys dont Barbey dit expressément à Trébutien qu'il fit de ce jeune homme son image exacte dans le temps qu'il jetait sur le papier, au cours d'une seule nuit de fièvre, cette histoire de passion malheureuse et dont nous lui emprunterons pour cette raison, le portrait moral. — Aloys est un véritable Lara, égaré dans les salons de Paris, car le monde peut bien lui reprocher son affectation, sa fatuité et son mauvais caractère, il méprise le jugement de ce monde toujours prêt à égorger impitoyablement quiconque s'enhardit à le dépasser de la tête, et il exhale en termes violents sa rancune.
Ame grande néanmoins que cet Aloys, soupire le romancier qui se mire dans son héros avec une infinie complaisance. La force morale qui rendit autrefois superbe le nez épaté de Socrate, jetait souvent à ses temps d'augustes reflets <'t les spectateurs à ces minutes suprêmes, en restaient plus pâles que lui-même, éblouis, confondus comme si le ciel lui-même se fût dévoilé tout à coup, tandis que c'était seulement le masque de cet homme qui, pour un instant s'entrouvrait. Car il portait sans cesse un masque forgé par l'orgueil et par le mépris, afin de cacher ses blessures. Une éter-
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nelle ironie dictait ses paroles, ironie si profonde toutefois que rien dans la mollesse de sa voix et la courtoisie de son langage n'en faisait soupçonner la présence. Et pourtant les autres sentaient en lui une puissance insultante qui se jouait d'eux à travers ses paroles gracieuses. Il était de cette race sauvage et un peu (?) fîère pour qui rien n'est illusion dans la vie : yeux perçants qui voient la ride à côté de la bouche aimée : aigles qui, s'ils deviennent pères, brisent un matin dans leurs griffes l'œuf fragile ou l'oiseau sans serres, trop faible pour se défendre, ainsi qu'autrefois ils meurtrirent, d'un coup nonchalant de leur grande aile, la poitrine de leur père décrépit. Hommes qui n'ont de respect pour rien sur la terre et que le monde accuse (Tégoisme parce que leur moi est plus grand que le monde !
Après cette décisive profession de foi byronienne, Ryno de Marigny, dans la Vieille maitressCf et Néel de Nébou, dans Le prêlre marié, nous apparaîtront presque timides dans leurs revendications d'indépendance : Néel pourtant a bien le type de la famille, car il porte des cheveux qui bouclent courts et pressés autour de sa tête élégante, comme jadis on a vu se coiffer Byron, et, d'un accident qu'il s'est attiré par sa témérité folle, il restera boiteux à la façon de Byron encore, comme « un ange qui s'est heurté contre une étoile ». Enfin, les différents héros des Diaboliques,
Brassard, Ravila, Mesnilgrand montrent tous la beauté fatale, le visage pâle et ravagé, le front prématurément flétri des Conrad et des Lara : tous, ils sont « de la race Jitan » dont Byron a chanté le père dans son plus long poème. Or, à cette race plus que souveraine, a Dieu n'a pas « donné le monde peut-être, mais il a permis au a Diable de le lui donner !» — Et que faut-il davantage à des impérialistes mystiques dégagés de toute conviction chrétienne que la domination du monde à quelque prix que ce soit?
Pour se hausser à ces accents lyriques, il suffit à d'Aurevilly de contempler par la pensée les effigies byroniennes dont il a semé ses romans : mais il s'exalte davantage encore lorsqu'il envisage face à face son héros lui-même, cet « adorable » lord Byron qu'il appelle, dans une audacieuse métaphore anatomique, le « plexus solaire» du XIX" siècle ; — (le plexus solaire est un centre nerveux important, qui dépend du Grand sympathique) — car tous les nerfs de la société moderne, cette terrible nerveuse, dit-il, aboutissent à sa personne. Traiter de ce thème central, magaétique el vibrant qui mit en vibration son époque, c'est traiter de l'époque entière puisqu'elle a partagé ce rire gastralgique et saccadé dans lequel tombent des larmes et qui les dévore, cette passion infinie qui fait éclater le feu de l'esprit en plaisanteries désespérées, semblables à une pâmoison
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de la flamme; puisque enfin cet homme prodigieux fut poète à la fois par l'instrument, le rythme, la langue ailée, par le charme inouï et mystérieux des mots cadencés qui rendent fous de sensations vives les esprits vraiment organisés pour les vers.
Les esprits étroits que l'influence morale de son œuvre inquiète n'ont pas su le comprendre, poursuit Barbey, car les disciples qui l'aiment connaissent seuls le vraiByronà force de cohabiter avec son génie dans ses vers, avec sa personne dans ses Mémoires, et voici les impressions qu'ils rapportent de cette cohabitation enthousiaste. Chaste et même virginal au fond de l'âme, mais naïf et menteur comme tous les poètes, cet homme s'est donné à plaisir des vices qui n'étaient pas les siens. Il s'est imposé de son plein gré l'affreuse courbature de se faire fanfaron de vices pour/w^tifie7' après coup et pour exaspérer davantage encore les cris de paon de la puritaine Angleterre, cette paonne de vertu ! Les deux ou trois aventures scandaleuses de son grand séjour italien furent ainsi de véritables pensums qu'il mena jusqu'au bout par pure bravade. Mais son masque de ruffian et de bandit, il l'ôtait bien vite avec ses amis pour en rire, et il demeura jusqu'à la fin de sa vie un véritable enfant, innocent comme ils le sont tous I Un de ses plus accablants regrets avait été de voir fuir loin derrière lui les heures de son en-
fance : regret illusoire, proclame son admirateur éperdu, puis qu'il conservajusqu'àlafinles grâces du premier âge et ne put jamais essuyer de son beau front les teintes d'aurore qui le coloraient au matin de la vie — fût-ce à la veille de son départ pour la Grèce lorsque, incliné sur le miroir de la Guiccioli, il coiffait ce front d'un casque d'or aux formes homériques, avec des fatuités de Sardanapale.
Bien mieux, sur les tragiques événements dans lesquels nous avons cherché le secret de l'attitude byronienne, Barbey hasarde un jour ces lignes stupéfiantes par leur naïveté, bien que fort explicables au total pour son entière ignorance du véritable Byron : « Cet infidèle, écrit-il, qui posa « plus en libertin qu'il ne le fut, n'aima pourtant « jamais, jamais qu'une seule femme, et se fut la (k sienne ! Et par Tunique raison que celle-là était « plus orgueilleuse que lui ! On l'a nommé le poète « de la fidélité éternelle, et c'est, en effet, l'homme « qui a le plus souffert peut-être de n*avoir ni « foyer, ni famille. Noble douleur, anglaise et c( chrétienne! » — Quant à son amitié charmante et toujours présente pour sa sœur qui fut sa consolation dans l'infortune, poursuit Barbey, elle démontre à quel point cet homme était organisé pour la famille I « Toutes ses héroïnes sont des sœurs « par leurs sentiments bien plus que des amoureuses^ € et qui sait si les amours de ce prétendu Lovelace
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(( ne furent pas des amours fraternelles plutôt « qu'autre chose? » Il y a dans ces lignes une persistance d'ironie involontaire qui désarme : on ne saurait aller plus loin, n'est-il pas vrai, dans l'illusion adoratrice et dans l'idolâtre aveuglement!
3° Quelques professeurs de dandysme.
La première conséquence du byronisme de Barbey fut le dandysme théorique dont il fit de bonne heure la règle de son existence et dont il nous faut examiner les maximes. Son dandysme pratique nous intéresse beaucoup moins, en efTet, et nous n'insisterons pas sur les affectations de costume ou de manières dont nous avons déjà signalé l'une des origines : la lutte contre la laideur menaçante, l'aspiration vers la beauté à titre de puissance. N'a-t-il pas fini par regretter de bonne foi tout le temps qu'il a perdu, dit-il, « à boutonner des culottes et à les déboutonner », et ne s'estil pas, çà et là, ironisé lui-même à ce propos, écrivant par exemple dans ses Memoranda : a Passé deux heures à ma toilette comme une « grande intelligence que je suis », ou dans ses lettres de vieillesse : « J'ai une de ces toilettes à « faire^ digne de l'horrible superficialiié de cette « nature frivole qui désespérait mon frère l'abbé ». Nous renonçons donc à décrire et le petit miroir qui s'incrustait dans la brosse à moustache sans
cesse approchée de son œil vigilant et ses cannes aux noms sonores et ses innombrables excentricités de toilette : toutes affaires graves à ses yeux le plus souvent, toutes choses presque religieuses, car elles aident à supporter « l'immense peine « d'être regardé )). Nous laisserons se faner sans commentaire les roses qu'il immole chaque matin à l'ornement de sa boutonnière, ordre de chevalerie dispensé, dit-il, par cette grande souveraine qu'on appelle la Nature ; et les violettes dont les parfums mourants s'exhalent chaque soir au fond de sa coupe shakespearienne, taillée dans « une tête de morte >:» où la vie lui paraît alors se tarir pour la seconde fois. « Voici le printemps, « chante- t-il un jour avec allégresse, et je veux « apparaître sur cette terre de boue comme un « demi-dieu dans le nuage qui le cachait. Nous « allons éclore, les lilas et moi !... Commandé « hier des boutons d'acier fin ciselé pour un gilet a de velours noir : sublime invention qui doit me « faire plus d'honneur que n'importe quelle dé- « couverte scientifique, laquelle et toutes je n'es- « time pas un balter d'occhio (un mouvement de « paupière) d'une jolie et absurde créature fémi- « nine î »
Laissons à regret ces amusantes manies : c'est en effet le dandysme théorique de Barbey qui, seul, doit nous occuper en ce moment, le dandysme comme règle morale, cette forme piquante et
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subtile du mysticisme esthétique, cette religion conçue et pratiquée par des désœuvrés qui, restant inhabiles à la véritable production artistique, ou, comme Barbey, n*y rencontrant pas le succès qu'ils rêvent, cherchent ailleurs un point d'appui pour leur insatiable appétit de supériorité et croient le retrouver dans l'affectation volontaire. En ceci, Byron fut pour d'Aurevilly l'initiateur et le conseiller suprême, lui qui faisait profession d'égaler à Napoléon dans son estime le plus illustre dandy de l'époque, le beau George Bryan Brummell. Néanmoins, deux influences principales sont venues se superposera celle du grand poète anglais pour mûrir chez notre écrivain le dandysme théorique dont il va devenir le législateur, celle de Stendhal et celle de Balzac dont il nous faut résumer les leçons. Et, tout d'abord, l'influence de Stendhal que Barbey fut des premiers à deviner, car il le cite dans ses Memoranda, à la date du 23 août 1838, comme un homme amusant bien qu'un peu trop badaud et dilettante pour son goût. Une adhésion non sans réserve comme on le voit,mais Henri Beyle devait rapidement gagner peu après l'entière affection de son jeune lecteur ainsi que nous le démontrerons dans un instant. Or, dans Armance presque à chaque page, et, çà et là dans Le Rouge et Le Noir, on rencontre des leçons de dandysme byronien. Julien Sorel s'efforce d'acquérir la virtuosité des
Anglais en matière d'élégance : on le voit prendre des leçons de flegme britannique chez le chevalier de Beauvoisis, une amusante caricature de Brummell, ou chez le prince KorassolT, un dandy plus théoricien que le premier, car il prétend se conduire d'après ces deux maximes : conserver en toutes circonstances une mine froide et à mille lieues de la sensation présente : faire toujours le contraire de ce que le vulgaire attend de vous !
Plus encore que l'influence de Stendhal, les suggestions de Balzac ont dû s'allier aux exemples de Byron pour entraîner Barbey à pratiquer d'abord, puis à codifier de son mieux les règles du dandysme. Tandis qu'il recevait, en 1844, l'hospitalité de la Baronne Almaury de Maistre au hameau de Boulainvilliers, près de Passy, d'Aurevilly avait lié, au moins par lettres, des relations de bon voisinage avec l'auteur de La Comédie Uumaine. Balzac gagna le cœur du jeune homme en admirant des billets galants de sa façon et, depuis ce moment, exerça sur le futur romancier de rOz/^?^^ une fascination que rien ne put jamais affaiblir: fascination qui s'explique par son génie d'analyse, par les idées monarchiques et religieuses qu'il affiche dans ses préfaces, mais aussi par son dandysme un peu bien lourd et vulgaire à vrai dire, fort capable toutefois de séduire Barbey qui ne fut jamais très raffiné dans le choix de ses propres élégances et, en
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toutes choses, préféra le voyant au discret. — Au temps de sa vieillesse, d'Aurevilly évoquait encore volontiers la silhouette de son voisin de Passy, paré d'un magnifique habit vert dont les boutons d'or à la Mirabeau, étaient, dit-il avec admiration, larges comme des assiettes ! Il évoquait surtout avec enthousiasme les dandys épiques de l'œuvre balzacienne, Rastignac, Monriveau, de Marsay, le grand Maxime de Trailles, surtout Rusticoli de La Palférine, le Prince de la Bohême dorée. Il s'attendrissait presque au souvenir de ces sublimes c< gants jaunes )> — ainsi qu'on nommait les élégants de l'époque — et il s'est indigné certain jour, dans un de ses feuilletons dramatiques, à les voir représenter sur une scène du boulevard par des acteurs tout à fait incapables d'en dessiner sous les yeux du spectateur l'éblouissante silhouette. — Voyons cependant quelles leçons ils lui ont prodigué.
C'est dans le récit de Balzac intitulé L'histoire des Treize qu'il faut chercher surtout la théorie balzacienne du Dandysme. — Ce livre qui est de 1834 et suivit de près les premiers romans applaudis de son auteur, exerça sur la jeunesse en France et même à l'étranger, une influence considérable. En étudiant jadis un intéressant historien-philosophe, le comte de Gobineau, nous l'avons trouvé affilié vers sa vingt-cinquième année, en compagnie de Paul de Molènes et de
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Maxime du Camp, à un groupe déjeunes arrivistes de lettres qui se donnaient précisément les Treize pour modèles et qui s'étaient baptisés Les cousins (Tlsis. Barbey lui-même, s'associant au lendemain de sa conversion à une entreprise d'art religieux dont la déconfiture devait peser longtemps sur ses finances brèves, Barbey parlera des Treize dévorants qui se sont unis pour lancer cette mauvaise affaire. Or, la préface deV Histoire des Treize expose .1 peu près en ces termes le sujet du livre : il s'est rencontrédansParis, sous l'Empire, treizehommes asspz fort pour se mettre au-dessus de toutes les lois et pour mépriser les préjugés sociaux. Criminels à coup sûr, mais certainement remarquables, ces bommes ambitionnaient la fantastique puissance des héros de Byron, des Conrad et des Manfred dont les noms s'inscrivent en toutes lettres sur leur étendard, Gens de cœur et de poésie, comme ces sublimes corsaires, mais comme eux ennuyés de la vie trop plate qu'il leur faut mener dans un siècle bourgeois, les /re/^e admirent les vertus toutes spéciales des malfniteurs et apprécient grandement « la probité des bagnes ». Hommes supérieurs au total, souriant et maudissant à la ^ois au sein d'une société fausse et mesquine, '.( leur poignard sur tous les coeurs, leurs (( mains dans tous les coPTres-forts », ils ont pour ambition de recommencer la Compagnie de Jésus au profit du Diable. — G'estce qu'ils font, en effet,
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dans le livre, car l'aventure de Ferragus ou celle de La fille aux yeux d'or ne laissent rien à désirer en fait de satanique byronien. Et, parmi les autres récits de Balzac, Un prince de la Bohème^ Un contrai de mariage^ Un homme d'affaires apportent plus d'une contribution à sa théorie du dandysme. On sait que ces leçons d'individualisme effréné ont été plus écoutées par les lecteurs de Balzac que les déclarations de ses préfaces en faveur du trône et de l'autel : on lui accorde en général d'avoir, par la prescience du génie, peint^la génération de 1860 encore plus que la sienne : il l'a tout simplement façonnée à la ressemblance de ses héros, et nous verrons que Barbey d'Aurevilly fut l'un de ceux que marqua le plus durablement son empreinte.
A cette liste de professeurs écoutés, nous pourrions ajouter le nom d'Eugène Sue : son Arthur fougueusement byronien et déjà vaguement socialiste, sacrifie à la fois aux deux tendances principales du mysticisme romantique et Barbey appréciait dans ce livre sinon les qualités du style, au moins celles de l'observation et de l'esprit: — nous aurions ainsi passé en revue les influences qui préparent son étude sur Brummell.
4° La révolte en c beauté ».
Il conçut le projet de cette étude vers 1843, peu après qu'il eut repris avec Trébutien, son ancien
ami de Gaen, des relations interrompues par quelques années de négligence réciproque — ou même par une rupture formelle car il lui rappellera plus tard que rien n a manqué à leur amitié, « pas « même le pimentd'une brouillerie et la jouissance (i infinie du raccommodement ». — Poussé par la nécessité, Barbey écrit àcette époque dansunjournal de modes des articles de fantaisie qu'il signe d'un pseudonyme féminin, Maximilienne de Syrène, et, pour ce « répertoire de choses oiseuses » il s'avise de préparer une étude biographique sur Georges Brummell,leG?'«y2^Brummell, dit-il, celui dont les gilets bleus causaient à Byron de si violentes insomnies. En effet, par une dernière singularité de sa destinée, on toutes choses fort singulière, Brummell ruiné et devenu vice-consul d'Angleterre était venu vieillir et mourir à Gaen, et Barbey se souvenait de lavoir vu passer jadis par les rues de celte ville. — Ce projet prit bientôt dans son esprit de plus vastes proportions grâce aux nombreux documents fournis par Trébutien et par un Anglais de ses amis^ le capitaine Jesse : l'histoire de Brummell parut alors lui offrir un cadre commode pour esquisser une théorie complète du Dandysme. Il rédigea le petit traité qui s'intitule : Du dandysme et de Georges Brummell ^ un de ses écrits les plus connus sans doute et il ambitionna pour son essai l'hospitalité de la Revue des deux mondes : tentative infructueuse dont Téchec
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devait le brouiller pour jamais avec ce recueil fameux.
Mais avant d'accepter de Barbey sa définition et sa législation du Dandysme cherchons à éclaircir préalablement nos idées sur cette moderne conception de la vie. Le Dandysme, c'est tout simplement, à notre avis le culte romantique du Moi^ V (c égotisme », si bien fondu avec le mysticisme esthétique ou religion de la beauté, — l'un de ses soutiens les plus caractéristiques comme nous l'avons dit, — que désormais le Moi lui-même devient l'œuvre d'art dont le dandy mettra tous ses soins à façonner le galbe parfait, pour l'imposer ensuite à l'admiration, aux soumissions de ses contemporains. — Au surplus, Barbey nous fournira lui-même cette interprétation en d'autres termes lorsqu'il dira de Brummell que cet homme était un grand artiste à sa manière, mais que son art n'était pas spécial et ne s'exerçait pas à de certaines heures seulement parce qu'il avait pris pour objet de son effort plastique sa vie même, le scintillement éternel de ses facultés de tout ordre ! Ce parfait gentleman plaisait et conquérait avec sa personne comme d'autres essayent de charmer et de parvenir à la puissance au moyen de leurs œuvres; c'est s u?^ place qu'était sa valeur!
Et certes, un pareil effort sur soi-même pourrait être le principe d'une morale fort haute si les prétentions du dandysme étaient moins futiles et
ses perspectives moins étroitement limitées, D'Aurevilly nous renseigne bientôt en effet sur celles de ses facultés que le véritable dandy se propose de perfectionner avant toutes les autres, afin d'élever son propre Moi à la dignité d'œuvre d art. Il nomme tout d'abord le « caprice » qui brûle de se donner carrière dans une société trop rigide à son gré : en second lieu, la vanité, ce a mouvement charmant du cœur humain » que l'on a trop calomnié jusqu'ici : puis encore la Libre-pensée en matière de convenances mondaines. Les dandys posent tout simplement, de leur autorité privée, une règle au-dessus de celle qui régit les cercles les plus aristocratiques, les plus attachés à la tradition : après quoi, au moyen delà plaisanterie «qui est un acide » et delà grâce « qui est un fondant », ils parviennent à faire respecter autour d'eux cette règle mobile dont la sanction n'est, en fin de compte, que l'audace de leur propre personnalité ! — Qui ne reconnaîtrait facilement, sous ces traits raffinés, l'individualisme extrême du moraliste romantique et ses prétentions mystiques au suprême pontificat dans la société de ses semblables ?
Remarquons au surplus que, du dandysme ainsi conçu, Brummell ne fut nullement le type en vérité, ayant été, au contraire, un traditionnaliste jaloux, un homme au plus haut degré respectueux devant les convenances étroites de cette société si
fermée au sein de laquelle il parvint à se faufiler par des prodiges de souplesse. C'est qu'il est à vrai dire un simple parrain, décoratif et voyant, de ce dandysme romantique dont Byron, son admirateur imprévu, fut le véritable père; Brummell était mûr avant le succès de Byron dont il n'a pas subi l'influence et Barbey n'a trouvé dans la vie du « Beau » d'Outre-Manche qu'un prétexte pour exposer commodément son propre code byronien de la révolte élégante. Aussi bien aperçoit-il fort clairement tout ce que ce bourgeois de Londres conserve de respect pour la règle morale, de tact, de mesure et de goût scrupuleux en toutes choses ; il en fait même l'aveu à l'occasion, mais le plus souvent il s'efforce à parer bon gré mal gré son héros de ces séductions byroniennes que seule la génération suivante a ambitionnées cependant. Ainsi, il le montrera « poussé au jeu » par a cette « audacede l'inconnu et par cette soif de l'aventure « qui fait les Pirates » ; en fait, l'hôte assidu du Watier-Glub ne prenait guère les cartes que pour avoir l'honneur de faire la partie du Prince-Régent ou celle de lord Alvenley. D'Aurevilly assure encore que la plaisanterie corrosive de son héros détruisait les ménages dans un pays qui a pourtant le (( pédantisme » des vertus domestiques; et Brummell nous surprend au contraire par sa réserve ou même par son indifférence en matière de galanterie. Barbey nous le montre enfin visant à
étonner plutôt qu à plaire, et, parce que le plus sûr moyen d'étonnement est l'épouvante, versant à dose parfaitement égales autour de lui !a « ter reur «et la sympathie. En réalité Brummell, charmant causeur à l'occasion et ironique par fatuité le plus souvent, n'a rien connu des raffinements de satanisme que lui suppose son biographe français : c'était un bourgeois qui. né avec des goûts délicats et des qualités de distinction réelle, donna pour idéal à son existence de vivre sur un pied d'égalité parfaite avec les plus grands seigneurs de son pays, et qui réussit durant quelques années à soutenir ce rôle, au prix de sa carrière q{ de sa fortune. >''
Nous l'avons dit, sa biographie a surtout pour objet de fournir un cadre commode aux théories byroniennes et stendhaliennes de son historien sur la vie sociale. A cette époque en effet, l'influence de Stendhal est devenue si prépondérante dans la pensée de Barbey que dès les premières pages, il présente son essai au lecteur comme un livre qu'Henri Beyle à oublié d'écrire. Il va dit-il, réparer de son mieux cet oubli et, à l'exemple de son maître, nous le verrons dénigrer d'une part l'Angleterre hypocrite et pharisienne (afin d'accabler sous ce prétexte les plus salutaires des conventions sociales), exalter d'autre part l'Italie des beaux crimes et des amours au couteau (pour élever du même coup sur le pavoi l'individualisme extrême,
68 JULES BARBEY d'AUREVILLY
la passion dépourvue de tout frein). On croit relire les Promenades dans Rome de Stendhal quand Barbey nous parle à propos des insulaires de leur « orgueil souffrant » — expression directement empruntée à Beyle — de leur tempérament pâle et froid comme la mer dont ils sont les fils, de leur cœur c< dévoré » par les tristes convenances et par u l'ennui » insurmontable qu'elles engendrent.
Contre cet ennui étouffant, le dandysme anglais aurait été à son avis un effort de réaction et de défense. Réaction trop éphémère toutefois car d'Aureviiiy soupire avec amertume dans sa conclusion que le puritanisme blessé se relève déjà et commence à panser ses blessures. Après Byron, après Brummell, ces deux railleurs de nature si différente mais d'influence égale peut-être, qui n'aurait cru pour toujours sur le flanc, dit-il, la vieille moralité britannique? Eh bien non, elle n'y est pas ! Le Cani indéfectible, immortel, a vaincu une fois encore et Faimable fantaisie n'a plus qu'à jeter vers le ciel, dans un geste de désespoir, son sang fait d'essence rose. Elle succombe^ en effet, sous l'opiniâtre inertie de ce peuple indomptablement coutumier : elle périt par l'absence de ces grands écrivains qui galvanisent les imaginations et leur communiquent toutes les audaces : elle est paralysée surtout par l'influence de la jeune reine Victoriar qui a V affectation de rameur conjugal^
comme Elisabeth avec celle de la virginité. — Voilà un rapprochement bien inattendu, et la première de ces deux affectations nous paraît préférable à l'autre, — telle du moins que la comprenait Elisabeth. — Mais devant le haut exemple donné par la souveraine à son peuple dans sa vie de famille notre stendhalien ne trouve que cette exclamation dénigrante : Quelle meilleure source (T hypocrisie et de spleen ! — En un mot, il juge que dans la patrie du pharisaisme hautain, de la convenance glacée et menteuse ou le formalisme, momie du sentiment religieux, règne toujours du fond de son sépulcre blanchi, tout est disparu, tout est mort de cette belle société dont Georges Brummell devint un instant l'idole!
Indiquons ici par anticipation qu'à ces « chiens d'Anglais » qu'il déto-^te encore moins pourtant que leurs insupportables moitiés, à ces assassins de Byron, race hypocrite, gourmande et féroce, Barbey devait faire par la suite la plus large, la plus entière amende honorable lorsqu'il redevint Normand par l'inspiration littéraire et s'avisa qu'il était après tout leur cousin, par le sang de ses ancêtres pirates. Qui dit Normand, écrira-t-il alors, dit la meilleure moitié d'un Anglais: il proclamera que la littérature anglaise est la plus belle de l'Europe, et, après avoir dans son Brummell reluséle sentiment artistique aux compatriotes de Reynolds, de Turner et bientôt de Burne-Jones,
il leur en restituera solennellement le privilège I Si nous avons cru devoir exprimer nettement notre opinion sur la thèse morale qui fait le fond du Briimmell de Barbey, nous ajouterons que ce traité du dandysme renferme mainte page brillante et fine, qu'on y goûte les plus délicats plaisirs d'artiste et qu'on a peine à Comprendre l'insuccès qui fut d'abord son partage. L'auteur en parle dix ans plus tard à Trébutien avec quelque détachement, le définissant alors comme « un travail à jour, une broderie de riens, un édifice d'observations microscopiques dressées sur la pointe de l'épinglette d un freluquet ». Et cette accumulation de diminutifs en rend bien le caractère précieux et menu, mais non pas les prétentions didactiques, un peu oubliées par Barbey au lendemain de sa conversion.
Ce provocant et scintillant Brummell termine d'ailleurs et résume une période de trouble et de désordre extrême dans la vie de son auteur. Entre 1841 et 1845, ses plus intimes amis perdent parfois sa trace : il se plonge en des aventures qui n'ont pas eu de témoins et qui, par comparaison, lui feront considérer plus tard comme véritablement exemplaires les années pourtant si libres de ses Memoranda. « Au temps de mes Me- € moranda, écrit-il un jour à Trébutien, je n'étais « pas encore ce ribaud que l'on m'a vu depuis : « c'est depuis que ma vie a tourné de ce côté
« indescriptible,., ils ne contiennent que la partie « ennuyée et innocente de ma vie : le mo' dain, « Tenragé le démoniaque sont venus plus tard ». Dans le traité du Dandysme, le « démoniaque » montre le bout de Toreille et tire les conclusions théoriques de ses récentes expériences passionnelles, avant de céder, pour un temps, la place à un moins inquiétant personnage, au converti dont nous devons étudier maintenant l'évolution vers la foi de ses pères.