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CHAPITRE III

1° Les prodromes.

Des deux personaages que nous avons montrés si étroitement associés d'une part et si nettement antagonistes d'autre part dans l'âme tumultueuse de Barbey d'Aurevilly, du névrosé byronien au teint pâli par les excès et du hobereau normand à la robuste carrure, le nerveux parla seul pendant quelques années comme nous l'avons dit, à la veille du Brummell. C'est alors le règne de la Vellini, période d'aventures qui n'ont point eu de Meynoranda, mais qui, nous assure Barbey luimême, en auraient eu de terriblement piquants si Maurice de Guérin, l'inspirateur des premières confessions de son ami, avait vécu davantage : existence que les passions ou le Diable ont, dit-il avec sa verve accoutumée, « tordue et retordue

< comme un tire-bouchon anglais forcé par la « main crotoniate de quelque vaillant ivrogne » 1 Au milieu de cette orgie folle, le Normand se réveilla toutefois pour réagir contre le dandy et pour tuer, dit-il, une vie qui menaçait de le tuer sans délai s'il n'avait résolument changé de conduite ; à peine était-il temps encore de reprendre en mains le gouvernail sur un esquif désemparé qui cinglait vers le goufTre à pleines voiles. Pendant ces heures de lassitude et de dégoût suprême, la voix d'une hérédité puissante se fit entendre au fond de cette âme ébranlée. L'éducation de Jules Barbey avait été profondément chrétienne: enfant, il jouait à célébrer la messe devant un autel en miniature et les impressions de ce genre laissent pour l'avenir une indélébile empreinte. Peut-être l'hérédité joua-t-elle un rôle encore plus grand que l'éducation dans son retour au catholicisme? Sainte-Beuve ne nous a-t-il pas confié certain jour qu'il étudiât volontiers les frères où les sœurs des hommes célèbres dont il eut à tracer le portrait, trouvant dans un tel examen de précieuses indications psychologiques. Or l'aventure de Léon Barbey d'Aurevilly frère cadet de Jules qui, soudain touché par la grâce divine — et ce fut, chose singulière, après la lecture du roman Volupté de ce même Sainte-Beuve — se jeta dans les murs d'un séminaire nous est une indication précieuse sur la qualité et sur l'orientation des tendances

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subconscientes que notre écrivain tenait comme lui de leurs communs ancêtres. Ces inspirations de l'hérédité latente deviennent souvent en nous bien despotiques une fois dépassé le zénith de notre carrière, une fois apaisé le tumulte des airbitions ou des passions de la jeunesse. Aussi l'abbé Léon d'Aurevilly, ce prêtre excellent et modeste, avait-il une juste vue de l'avenir lorsqu'aux premiers jours de 1837, il offrait à son cher Jules un petit livre de piété portant cette dédicace significative : Fratri meo, christiano futuro. A mon frère, ce chrétien de l'avenir. Son pressentiment devait être réalisé dix années plus tard.

Il ne semble pas au surplus que Jules Barbey ait jamais été hostile à la religion chrétienne : pas même indifférent, mais défiant plutôt par besoin d'indépendance, par appréhension delà discipline morale que cette religion impose à ses fidèles. Dès le temps des Memoranda, on le voit exprimer son mépris pour les Encyclopédistes et hausser les épaules devant l'exégèse d'un David Strauss, le précurseur de Renan. Les ruines que ces docteurs accumulent autour d'eux, écrit-il, sont beaucoup plus chimériques que l'édifice dont ils voudraient ébranler les assises et, pour accepter les résultats de leur critique, il faudrait souvent une foi plus aveugle que pour affirmer ce qu'ils nient. En outre, ses études persévérantes lui

avaient acquis une réelle érudition en matière d'histoire ecclésiastique et son intelligence du catholicisme lui en imposait le respect. Dès cette époque, il choisit volontiers les questions religieuses pour sujets de ses articles et de Tune d'elles il écrira : « question que je sais bien, « comme tout ce qui touche à l'Eglise ». Enfin le point de vue catholique lui apparaît déjà suffisamment large et éminent pour donner do l'élévation et de Vimposance à tous ceux qui savent y hausser leur esprit.

En 1838, nous le trouvons sous le charme de Joseph de Maistre dont la lecture lui coupe, dit-il, la respiration et le plonge, avec une avidité frissonnante dans un torrent de métaphysique impérieuse : frémissant de plaisir, il se baigne alors avec volupté dans feau vive des abstractions au sein desquelles ce merveilleux esprit retrouve toujours son chemin vers le vrai. Enfin à Eugénie de Guérin, — sa confidente de quelques mois, comme on le sait, — il accorde en 1840 qu'il est c quelquefois religieux par raison » et cette noble amie aura la surprise de le trouver un dimanche matin en méditation dans l'église de Saint-Roch, sans qu'il daigne d'ailleurs s'expliquer sur cette démarche en si parfait désaccord avec son langage sceptique de ce temps. Quelques-uns de ses familiers le considèrent, il est vrai, comme carliste et ultramontain dès cette date : mais d'autres le

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jugent hérétique et jacobin à tout aussi juste titre : il est avant tout paradoxal et réfractaire aux opinions que prétend lui imposer son entourage. Nous possédons pourtant un témoignage, assez net en apparence, de son irréligion de jeunesse : c'est Tunique essai que le Journal des débals accepta de lui : deux feuilletons consacrés à une biographie allemande du pape Innocent III. Là, d'Aurevilly se proclame sans ambages le fils du xviii* siècle incrédule. Il applaudit l'Allemagni protestante, — cette nation si forte, dit-il, par l'éducation et par les lumières, — pour avoir persévéré dans sa résistance à la foi rom.aine : il dénigre même à la légère le grand pape du xii* siècle qu'il juge de caractère faible et de capacité inégale à sa tâche. Ajoutons dès à présent qu'il fit plus tard amende honorable à cette grande figure historique et qu'Innocent III devint alors sous sa plume grandiloquenie un pontife immense, au a nom de diamant ». Mais remarquons surtout que l'essai des Débats n'est pas, autant qu'on pourrait le croire, expressif des convictions vraies de son auteur. A l'heure même où il le rédige, Barbey le présente à Trébutien comme calculé et voulu : Il a cherché, dit-il, à flatter les passions qui sont alors, à son avis, celles du Journal des Débats : entrer chez les gens par leurs passions, ajoute-t il, c'est entrer par la bonne porte ! Calcul sophistique et qui fut d'ailleurs absolument déçu dans cette

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circûustauce puisque le détracteur d'Innocent III ne put jamais faire passer un autre feuilleton dans le même journal.

Au surplus, les Memoranda renferment une confidence qui suffirait à nous rendre sceptiques sur la sincérité des opinions exprimées dans la presse par le jeune journaliste : il écrit en toutes lettres que, bien souvent, ses convictions sont exactement contraires à celle que sa plume défend en public, par intérêt actuel ou même par volonté de s'assouplir en se brisant. Quel plus utile exercice en effet pour agrandir, fortifier, armer ses convictions véritables, dit-il, que de perpétuellement les combattre à baute voix : on n'en connaîtra que mieux, pour les avoir essayées de sa personne, les ressources des systèmes ennemis ; on aura percé à jour les objections qui pourraient nous tenir en échec! Certes, les rhéteurs de l'antiquité ont pratiqué de façon moins décidée l'exc rcice d'assouplissement qui consiste à plaider contre son sentiment dans un procès : mais la conscience pourrait bien s'atrophier en môme temps que l'imagination prospère, sous l'influence d'une gymnastique si contraire au développement harmonieux des facultés de l'ame.

Négligeons en conséquence des symptômes peu révélateurs de son état d'esprit véritable, et concluons que rien ne s'opposait bien fortement en lui, vers sa quarantième année, à l'évolution

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religieuse qu'il était sur le point d'accomplir.

2° La conversion par la tête, — Raymond Brucker,

On peut conjecturer en effet que la conversion de Barbey, son adhésion expresse au dogme catholique, se place au cours de l'année 1846, mais il garda tout d'abord sur ce sujet le plus profond silence ; ses lettres de cette époque à son confident Trébutien — telles du moins qu'elles ont été données au public, — ne contiennent pas même la plus légère allusion à ce grand événement moral et le ton du nouveau catholique reste aussi dégagé, aussi libre en toutes matières que celui du dandy stendhalien de la veille. A ses débuts du moins, cette conversion n'eut donc rien d'une illumination soudaine et d'un irrésistible entraînement, rien de ces tremblements de terre spirituels qui renouvellent la face d'une âme : et d'Aurevilly ne ressemble nullement à Saul terrassé sur le chemin de Damas. Examinons les différents mobiles de son évolution religieuse.

Nous avons assisté, il y a quelques années, dans le monde des lettres à une conversion plus retentissante que la sienne, celle de Huysmans, qui précisément, avait été prédite par Barbey plus de vingt ans d'avance, avec une étonnante perspicacité ; celle-là fut, on s'en souvient, l'aboutissement ou l'épanouissement presque naturel d'un mysti-

cisme esthétique et schopenhauerien qui débouchait enfin dans la mystique chrétienne dont il acceptait les disciplines salutaires. Pour l'auteur de En route, la preuve la plus frappante du catholicisme fut dans la qualité de son art admirable dont nulle inspiration laïque n'a jamais su réaliser les merveilles; il se convertit a moins par la voie de la raison, dit-il lui-même, que par celle des sens >>, sources de la jouissance artistique. 11 se trouva d'ailleurs croyant après le cours d'une seule nuit, sans pouvoir expliquer par quel miracle et marcha dès lors vers la pratique des sacrements par l'étude de la mystique considérée comme un entraînement à l'extase. La foi fut donc jusqu'à un certain point chez Huysmans le fruit du mysticisme esthétique que cette foi sut ensuite assainir et canaliser lentement, sans avoir à le rebuter trop décidément tout d'abord.

Rien de ces préliminaires chez d'Aurevilly pour qui le retour au catholicisme se fit au contraire en opposition directe avec son mysticisme natif et dont la conversion fut d'abord une réaction raisonnée de sa pensée logique contre les complaisances romantiques de sa jeunesse. Un seul épisode de cette conversion semblerait teinté d'esthétisme : c'est la fondation d'une certaine association commerciale qui se donnait pour prétexte de relever l'art religieux : mais cette entreprise, toute pratique en dépit de son étiquette

c( riiskiiiienne » avait surtout pour objet d'enrichii^ treize dévoranU à la mode balzacienne et ne compta guère, il faut bien l'espérer, parmi les motifs du retour de Barbey vers la foi chrétienne. Gomme plus tard Brunetière, le vigoureux logicien, il vint demander à la religion sa discipline intellectuelle plutôt que ses consolations sentimentales et ses émotions pieuses : « Je suis quelquefois religieux ;jflr raison », avait-il dit à Eugénie de Guérin : et ce quelquefois devint un toujours. En un mot, le christianisme conçu comme règle rationnelle de l'action, comme discipline sociale indispensable, mais pourtant contraint de lutter jusqu'au bout dans cette âme ardente contre un originel et tenace mysticisme romantique, tel est, nous l'avons dit en débutant, le sens psychologique profond et l'incomparable intérêt moral de sa conversion et de la longue activité littéraire qui suivit cet événement décisif en son existence.

Examinons de plus près les mobiles probables de cette évolution^ d'abord purement intellectuelle. Dans les derniers mois de la monarchie de juillet, Barbey touche à la quarantaine : voyant déjà derrière lui les plus belles années de sa vie, et gardant ajuste titre une haute opinion de luimême, il trouve décidément bien lentes à venir la notoriété, l'influence sociale dont il se juge digne. En balzacien convaincu, en émule des Rastignac et des Marsay, ces ministres imberbes.

il vise d'ailleurs aux succès de rhomme d'état plus encore qu'aux triomphes moins substantiels de l'homme de lettres, et, persuadé que le régime orléaniste touche à son terme, convaincu que des hommes nouveaux vont s'installer au pouvoir, il porte plus résolument son effort sur le terrain de la politique, afin de profiter des changements qui se préparent. Or, il a depuis longtemps écarté de son horizon le mysticisme social, et la démocratie répugne à ses instincts les plus impérieux. Il va donc vers Taile droite de l'opposition : il se pose en légitimiste et en ultramontain décidé, choisit Joseph de Maistre pour son patron, entreprend le panégyrique de la Compagnie de Jésus et l'apologie de l'absolutisme. Jacques II, le dernier roi Stuart, le martyr du droit divin, devint son héros de prédilection ; bientôt il signera ces retentissants articles sur /e Sacerdoce de Cèpce ou sur /e^ Complices de Cadoiidal qui, à sa grande satisfaction, le feront traiter par Lamartine de « scélérat atroce » et de « Marat peignant en blanc la guillotine » I Le catholicisme lui apparaît donc tout d'abord comme le complément, comme le costume oblige des opinions qu'il a choisi de défendre, et, pour guider ses premiers pas sur la voie religieuse, il choisit un directeur laïque de conscience, un guide spirituel qui ne Teffraye nullement par Taustérité de son langage ou la dignité de sa tenue : Barbey d'Aurevilly a maintes fois affirmé qu'il fut

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converti par Raymond Brucker. — Ce Bruoker,qai serait aujourd'hui totalement oublié sans l'illustration de son filleul, était une âme inquiète et un tempérament fougueux que l'on vit tourner d'abord à tous les vents du romantisme social : successivement Saint Simonien, fourieriste, plialanstérien, socialiste à la mode de 1830, il signa de son prénom, Raymond, un grand nombre de romans et de publications populaires. Dès 1836, il revint toutefois à la religion chrétienne, et quelques années plus tard un de ses livres. Les docteurs du jour devant la famille^ faisait la conquête de Barbey qui demanda des leçons de morale à l'auteur et décida bientôt de suivre son exemple — Les docteurs du jour est le titre d'une sorie de roman dont l'auteur, sur un diapason polémique assez acerbe et dans un langage tout populaire d'accent, entreprend l'apologie de Técole confessionnelle et vante la pédagogie des jésuites. Dans la préface, Brucker fait allusion à son passé peu orthodoxe : ses ennemis, dit-il, ne manqueront pas de lui demander après tant de palinodies si le christianisme est bien son dernier avatar, mais il se croit mieux garanti que tout autre contre les séductions des fausses doctrines sociales, précisément parce qu'il a vu de près leurs lacunes.

Un penseur, un homme de génie, dit cependant Barbey de son maître^ un aristocrate de nature sinon de race, un de ces gentilshommes aéroli-

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thes qui tombent du ciel de temps à autre pour venger la Noblesse élernelle des décrépitudes et des dégradations de la noblesse humaine. Brucker, élevé par un prêtre apostat et marié, devint de bonne heure un esprit encyclopédique, une véritable pythonisse qui jetait sur toutes choses des lumières inattendues, un Diderot du xix' siècle par la faculté d'assimilation prodigieuse et la richesse des vues créatrices : un cerveau tout plein de matériaux superbes que nul ciment ne vint jamais, par malheur, assembler en un durable édifice; un homme'Cause en un mot qui mit le premier une plume dans la main de Georges Sand, si nous en croyons Barbey, et fut le parrain littéraire de tous les écrivains de marque entre 1830 et 1848.

Merveilleux surtout par le don de la parole improvisée, Brucker était encore le plus fier et le plus étonnant de tous les causeurs, constate d'Aurevilly dont les prétentions personnelles sur ce point étaient pourtant sans limites. A Trébutien, Barbey décrit un jour Raymond Brucker assis derrière lui pendant qu'il termine sa lettre, « faisant un « bruit de pétards et de chandelles romaines, de « toutes manières, corps, esprit et le reste, un « diable dans un bénitier^ piaffant et prêt à ruer sur « l'heure si son hôte ne se hâte de grimper sur « son dos d'hippogriffe !» — Au total, et par certains traits tout au moins, Brucker oflre une sorte

de prototype de la figure originale que Barbey lui-même devait présenter trente ans plus tard à l'admiration des débutants de lettres.

Paul Féval, — ce talent si vivant et si vrai que d'Aurevilly appréciait à sa juste valeur, — Féval avait lui aussi connu et aimé Brucker dont il a tracé le portrait sous le nom de Jean dans le premier volume de ses Etapes d'une conversion. Ce Jean montrait, dit-il, le visage tout ensemble calme et tourmenté du libre-penseur prisonnier de Dieu : il semblait pétri d'humilités et de dédains, de pardons et de rancunes, de charité et de cruauté; étrange amalgame de douceur, d'amertume, d'obéissances, de murmures, d'imprudence et de sagesse! Parfois, du fond de cet homme, une corrosive odeur d'orgueil s'exhalait encore malgré l'humiliation sévère et volontaire de sa vie; ayant, en effet, longtemps vécu de vanité sans bornes il était devenu comme ambitieux de décadence ; en matière de chute, conclut Féval, rien n'était assez profond pour lui parce que, embusqué au plus profond de la pauvre nature humaine, l'orgueil s'y fait toujours sa part, jusque dans la sainte passion d'expier l'orgueil I

Barbey de son côté a noté chez Brucker ses beaux mépris du monde, ses impétuosités de converti, ses brusqueries tendres, sa bonhommie sublime ou plaisante, sa poignante sensibilité, sa mordante gaieté, son faste et son orgueil d'humi-

lité. 11 nous apprend qu'après sa conversion, le vieil homme de lettres voulut vivre, non pas précisément d'aumônes, comme il se plaisait à le dire, mais de conférences aux ouvriers des faubourgs qui lui étaient payées par des personnes bien intentionnées à raison de dix francs l'une. C'est là ce que d'Aurevilly nomme le « cours de catholicisme » de son maître, cours professé durant sept années avec une éloquence digne d'un O'Gonnell, leçons familières où le grandiose et le trivial se battaient comme la pluie et le vent dans Shakespeare, où la verve et l'éclat de l'expression faisaient passer la brusquerie de l'argument et les superbes insolences du gladiateur, professionnel de la lutte oratoire. — A notre avis, le plus beau triomphe de cette éloquence fut la conversion de Barbey et ce succès assure seul au nom de Brucker une petite part d'éclat posthume dans le rayonnement de son glorieux prosélyte.

Toutefois, le parrain n'obtint d'abord du filleul nous l'avons dit, qu'une conversion de tète, de raison, d'ambition peut-être. Gomment interpréter autrement les naïfs aveux, que catholique avoué et même affiché depuis plus de quatre années déjà, Barbey adressait encore à Trébutien en 1850 et 1851 : a Je n'écris, disait-il, que parce «que je ne puis agir; portrait dépaysé, je «cherche mon cadre. Si je ne l'ai pas d'ici à « quelques années, vous me verrez réaliser un

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Qi dessein que je porte depuis longtemps dans ma « tête bouclée et dandyque. Si je ne puis gouver- « ner un Etat du moins je gouvernerai un ordre \ je « me roulerai dans un froc de capucin pour y « coudre des boutons rouges de cardinal! Quand « vous n'aimerez pas tant la conversation des « femmes, me disait quelqu'un l'autre jour, quel c( fier tJiéologien vous ferez ! Je le serai peut-être <L plus tôt qu'on ne croit. Trois romans à vomir « dont un de fait, Vellini ; une comédie politique, « Alberoni, à mettre au théâtre ; encore trois ou (c quatre grandes intrigues de femmes, mais in- « trigues mêlées, et qui valent la peine de jouter ; « puis un petit bout de guerre civile, si Henri V (1 n'est pas un... (mettons un pleutre, mais le c( terme est bien plus fort)... n'est pas un pleutre « de prétendant, et je me jette dans l'Eglise et « vous verrez un saint de ma façon, un véritable « Empereur du dogme, de la prédication et de la « politique romaine, comme on n'en rencontre « pas dans le calendrier tous les jours. — Vous u me direz que je ne commence pas par l'humi- « lité I Mon ami, je ris, mais je suis sérieux sous « le rire. Faites la part de la plaisanterie, mais <( faites aussi la part de ce qu'il y a de grave au « fond de cette fusée de gaieté ! »

Quelque temps après, il reprend, à propos d'un article publié par lui dans V Univers : « C'est là du <i. style mitre et en croix pectorale, ou je meure !

« Pour un dandy, pour un éblouissant phalène « d'après-souper, ce n'est pas trop mal en gravité « et en politique. Mais c'est que le dandy com- « mence à être las de sa défroque, et, plus tôt « qu'on ne le croit peut-être, abaissera le capu- « chon du moine sur son front orgueilleux de « giaour ! Vous tous qui m'aimez, je vous étonne- « rai bien peut-être... Le mépris des hommes me « pousse d'une force infinie au giron de notre « mère l'Eglise hors de laquelle il n'y a point de « salut ni pour l'Eternité, ni pour le temps !» — On dirait des Grieux à Saint-Sulpice, n'est-il pas vrai, mais un des Grieux qui n'a pas même Texcuse des vingt ans, puisqu'il a plus du double de cet âge !

3' V influence de Trèbiitien,

Barbey ne fait pas d'ordinaire à Trébutien des confidences aussi sincères sur ses dispositions religieuses. Le plus souvent, il redoute et ménage en son correspondant, un observateur sympathique certes, au plus haut degré, mais attentif et parfois même critique de son évolution morale. Aussi, à partir de 1848, le bibliothécaire de Gaen collabore-t-il de loin avec Brucker (sans connaître nullement ce dernier) pour maintenir d'Aurevilly dans la voie catholique, et nous devons nous arrêter un instant sur cette discrète autant qu'efficace influence.

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Trébutien, parti du Saint-Simonisme aussi bien que Raymond Brucker, avait marché comme lui, avec les années, vers la foi catholique et Barbey n'ignorait pas les dispositions de son ami, bien qu'ils évitent le plus souvent de toucher dans leurs lettres à ces délicates questions de conscience. Or, entre 1843 et 1858, les services que le Parisien reçoit chaque jour de son correspondant normand sont de telle importance qu'il est prêt à tous les ménagements pour se conserver une collaboration à ce point désintéressée et dévouée. Récapitulons, en effet, ces incessantes complaisances : Trébutien, qui a d'abord édité à ses frais La bague d'Annibal et le Brummell, fait plus tard le même sacrifice pécuniaire pour les vers et pour les brèves fantaisies en prose qui coulent bientôt de la même plume; en outre, il corrige et imprime l'œuvre des Guérin, Eugénie et Maurice, tous deux si chers au souvenir de Jules Barbey. Il lui fournit les renseignements les plus circonstanciés pour ses romans de L'Ouest. 11 copie d'une écriture admirable, sur un cahier de grand format ces lettres « dominicales » qu'il reçoit de Paris chaque semaine et que d'Aurevilly considère dès lors avec raison comme un de ses titres les plus sûrs à la renommée qui l'attend. Il a charge enfin de conserver et d'ordonner tous les documents qui intéressent cette renommée future et lui seul collectionne les nombreux arti-

des critiques que son ami prodigue à ce moment dans la presse, — matériaux précieux qui formeront à la longue le volumineux recueil des Œuvres et des hommes ; — aussitôt parus, Barbey en envoie un exemplaire à Caen et n'y songe plus ensuite, car il les sait, chez son archiviste bénévole, en meilleures mains que dans les siennes propres. Vit-on jamais association littéraire aussi inégale dans ses charges ou profils et peut-on concevoir plus complète abdication d'une personnalité intellectuelle en faveur d'une autre?

En retour, d'Aurevilly promet à Trébutien avec assurance une immortalité de reflet dans le rayonnement de celle qu'il escompte dès lors, et cette affirmalion, si hasardeuse et prématurée qu'elle fût, ne devait pas être démentie par l'événement. « Si la gloire, cette belle drôlesse que € j'aime, écrit Barbey toujours pittoresque, n'est « pas pour moi l'ironique nuée d'Ixion, si j'en ai € un peu à la fin pour dorer les lettres de mon c nom, je suis sur que vous serez associé à cette « gloire et que vous partagerez la moitié de mon € parasol. Si je deviens^ vous serez : nous sommes «c solidaires de l'avenir. Vous dont le nom sera « toujours ajouté quand on dira le mien, on vous « verra à travers moi et je purifierai ce mi- « lieu pour qu'on vous voie tel que vous êtes, et « dans une lumière digne de vous ! » L'avenir n'a pas laissé de faire honneur à la lettre de change

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qui fut tirée sur lui de la sorte avec tant de désinvolture et Barbey a d'ailleurs d'autres pages, moins emphatiques, où se révèle une émotion non feinte devant le dévouement inlassable de son ami normand : <k Dernièrement, lui écrit-il un « jour, je parlais de vous à une femme ; l'émotion « me prit si fort, mon ami, qu'elle en a été ja- « louse pendant huit jours ! » Et encore, à propos d'une jeune fille studieuse qui, connaissant Trébutien par les seules descriptions de Barbey, l'a pourtant deviné et reconnu, sans le lui dire, dans une salle de la Bibliothèque Impériale, où il était venu travailler le même jour qu'elle : « 11 fallait, c( dis-je à cette jeune fille, mettre le bout de votre « doigt ganté sur son épaule, et dire seulement : « d'Aurevilly! rien de plus ; et vous auriez vu, « Mademoiselle, une sublime physionomie d ami a vous jeter par les yeux deux rayons et autant « par les lèvres 1 Elle passa, en robe chamois voilé (a de vert, roulée dans un crêpe de Chine couleur « saule et vous ne vîtes point cette taille d'ondine G d'une femme qui vous frôla peut-être et quilais- « sait sur votre tête inclinée un doux sourire et (( une pensée 1 » En mainte circonstance^ se trahit ainsi chez Barbey la nuance d'une amitié assez égoïste en son fond peut«être^ mais parée des grâces les plus exquises de la forme par sa plume magique.

Devenu à ce point nécessaire, Trébutien ne peut

manquer d'exercer sur son correspondant une influence proportionnée à ses inappréciables services. Or, dans l'œuvre de son ami, ses préférences avouées vont aux Prophètes du passée ce manifeste légitimiste, rédigé au lendemain de 1848. Il a, de ce moment, dessiné par anticipation dans sa pensée Timage d'un d'Aurevilly correct et bien sage qui continuerait de marcher sur les traces de ces Bonald ou de ces Maistre dont il a si éloquemment parlé dans son livre et qui referait sans délai, pour le bien de ses contemporains, des Soirées de Saint-Pétersbourg ,

Notre parisien a de tout autres projets en tête, mais il n'ose pas les exposer trop ouvertement à son ami, ni l'éclairer sur ses présentes dispositions littéraires : il lui promet donc un livre qui s'appellera sans doute le xix° siècle et renfermera, dit-il, la quintessence de ses opinions sur toutes les choses de son temps : livre qu'il n'a jamais écrit sous ce titre, mais dont il a donné l'équivalent dans les nombreux volumes de son œuvre critique. Par malheur, s'il a de la sorte dégagé jusqu'à un certain point sa parole, ce fut beaucoup trop tard pour satisfaire aux aspirations si respectables de Trébutien : ils étaient pour jamais séparés quand paru le premier volume des ûfi^'r^Aet des hommes.

Ce que d'Aurevilly adresse surtout à Gaen, entre 1850 et 1858, ce sont romans ou nouvelles qui, en

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général, y sont assez froidement accueillis. Avant de faire tenir à son anai la Vieille maîtresse^ il lui envoie pourtant, par précaution, une esquisse de cette singulière préface justificative qui figure en tète de l'ouvrage^ et il fait appel à la « profondeur » de son sens catholique pour discerner les intentions moralisatrices du livre. Peine perdue ! Trébutien n'en sera pas moins visiblement froissé par la Vellini, cependant qu'un de leurs amis commun ira même jusqu'à déclarer le roman socialiste et révolutionnaire. Alors, ce sont chez Barbey d'amusantes exclamations de surprise : « Mais, mon Dieu ! il n'y a donc que des âmes « d'écorchés dans le monde? Où sont donc les « mâles ? Où sont les airains?... Ah ! n'étriquons a pas le catholicisme ! Pas de pleutrerie comme « à (ici le nom d'un grand journal catholique) ! « Soyons larges, élevés^, opulents comme la Vérité éternelle! » Vaine protestation, car les lecteurs de Caen ne capitulent point devant ces apostrophes pathétiques, et la leçon ne sera pas tout à fait perdue pour le romancier, qui, de longtemps^ n'ira plus aussi loin dans sa prétention de tout dire.

Balzac, dont le souvenir plane sur La vieille maîtressey est en partie responsable de ce premier malentendu : un article critique sur Stendhal est bientôt l'occasion d'un autre froissement, parce que Trébutien juge Barbey beaucoup trop indul-

gentau théoricien du heylisme. Eh quoi! riposte le coupable non sans embarras, ce n'est donc pas assez d'avoir dit que les deux bornes de sa supériorité étaient de ne pas être chrétien et de penser comme le Constitutionnel de son temps? Il doit néanmoins promettre d'être plus explicite une autre fois dans ses réserves. Enfin une nouvelle byronienne qui figurera dans Les diaboliques un quart de siècle plus tard, mais qui a été imprimée dès 1850, Le dessous de cartes d'une partie de whist elTaroucho grandement Trébutien après avoir, à Paris, « fait crier les douairières contre le corrup- « teur de leurs filles et ses satanés écrits 1 » Cette dernière phrase est de Barley lui-même. Non, ce n'est pas sous cet aspect que le bibliothécaire de Gaen avait entrevu, dans ses rêves d'avenir, l'inlluence morale du beau talent qu'il a choisi de servir; bien plus, les mêmes pages malencontreuses vont blesser également dans sa retraite studieuse le cousin germain de Barbey, Edelestand du Méril, l*homme modeste et généreux qui, plus tard, assurera sa vieillesse contre le besoin : car le récit met en scène, sans précautions suffisantes, des personnes de leur entourage et probablement de leur parenté! Ces bouderies successives sont pour d'Aurevilly des avertissements et des freins : sous leur aiguillon, il a lutté plus vaillamment contre son romantisme originel et préparé sa conversion plus entière.

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4° Cofiversion par le cœur, — U a Ange Blanc ».

Une autre influence vient s'ajouter sur ces entrefaites à celles de Brucker et de Trébutien pour le pousser plus avant vers les autels dont il ne s'est rapproché qu'en théoricien jusque-là. Près de dix ans ont encore passé depuis sa conversion de tête : le voici maintenant bien proche de la cinquantaine, et le succès se fait toujours attendre, tel au moins qu'il l'escompte depuis si longtemps déjà, c'est-à-dire éclatant et décisif; car il ne faut pas moins pour satisfaire son ambition légitime. Sa santé elle-même traverse une crise et semble l'avertir que l'ère est close des longs espoirs terrestres et les vastes pensées de puissance. Dès le début de 1855, il se plaint à Trébutien d'insomnies cruelles et de rêves affreux, de stupeurs dans l'esprit, de fixités étranges^ de « folies négatives », d'absorption à mille pieds dans la même pensée. Gela devient tellement fort, dit-il, et se complique d'un tel mépris pour tout ce qui se voit et s'entend que la conversation elle-même, de tout temps sa joute favorite, ne suffit plus pour l'arrachera ses torpeurs de sphinx î Crise de la cinquantaine et peut-être abus prolongé des alcools, car c'est l'heure oiila femme remarquable dont nous allons dire, faction sur sa vie plaça certain soir un long gant blanc dans son verre en lui ordonnant : « Je ne veux plus que vous buviez ! » Apostrophe qui

devint l'épigraphe de la pièce de vers intitulée par lui La maîtresse rousse^ c'est-à-dire l'eau de vie, le u calvados » normand. En 1856, il se rendra chez cette amie dans les Landes, à la Bastide d'Armagnac et il y consultera un médecin célèbre de la région, le docteur Rocaché dont il a tracé un beau portrait dans son Mémorandum de 1858.

Ces circonstances pénibles le portent plus que jamais à la réflexion sérieuse et l'engagent à faire un nouveau pas sur la voie qui le ramène vers les traditions religieuses de sa race. On sait que le geste et l'attitude, même machinale, agissent à la longue sur la sensibilité de l'homme qui les reproduit avec persévérance : c'est un principe psychologique des grands médecins d'âme : c'est celui des Exercices spirituels du fondateur de la Compagnie de Jésus. Or, Barbey, qui ne pratique pas sans doute, mais qui pense en catholique depuis des années déjà se trouve prédisposé par cette attitude à conformer enfin sa vie aux lois de l'Kglise qu'il exalte dans ses écrits sans exécuter pour sa part leurs prescriptions les plus essentielles. Ainsi fit avant lui son maître, Brucker, car Féval a raconté que ce dernier, déjà converti depuis quelque temps par la pensée, mais hésitant sur le seuil du temple, entra un jour dans la petite chambre du Père de Ravignan en lui criant : « J'ai des objections à vous faire I » Alors le religieux le regarda comme il savait regarder, dit-on.

et lui dit de se mettre d'abord à genoux : cinq minutes après le réfractai re se relevait entendu et absous.

Brucker, voyant son disciple passer par les mêmes étapes que lui-même, continuait à l'appuyer de ses conseils. Il trouva bientôt une alliée dans une personne de haut mérite qui prit à cette époque et devait conserver sur d'Aurevilly, sa vie durant, la plus grande influence. Il s'agit de la baronne de B., dont nous préférons ne pas prononcer ici le nom, bien connu des lecteurs de Barbey : c'est L'Ange blanc des deux courts Me~ moranda qui furent rédigés après 1850 : elle avait reçu ce beau surnom de l'abbé Léon d'Aurevilly, lorsqu'elle eut décidé Jules Barbey à se réconcilier avec ses parents, en 1856, après vingt années d'éloignement. Ce dernier lui conserva désormais cette appellation céleste, car il lui voua un culte en quelque sorte mystique, bien qu'elle fût avant tout une femme d'esprit, d'enjouement et d'original propos^ assurent ceux qui eurent l'honneur de la connaître.

« L'Ange blanc )> apparaît dans la correspondance avec Trébutien au début de l'année 1852, car c'est pour elle sans nul doute que Barbey réclame à cette date de son éditeur normand un exemplaire de La bague dAnnibal : il écrira peu après que ce volume est « entre les mains qui « courbent le cou du Sicambre et dont le bracelet

u a muselé le lion! » C'est pour elle encore qu'il rime quelques jours plus tard la jolie pièce des Nénuphars blancs, imprimée dans le recueil de ses vers. Il paraît que la Baronne avait, en effet, dès le début de leurs relations, tracé des limites à son amitié indiscrète par une lettre péremptoire. « Vous ne mettrez jamais dans votre flore amou- « reuse, disait-elle, en terminant, le nénuphar « blanc qui s'appelle la baronne H. de B. » Métaphore végétale qui fournit à l'ami docile un thème poétique sur lequel il composa peu après quelques strophes pourvues de (;e refrain :

Je ne vous cueillerai jamais !

Bientôt PAnge blanc devient, dit-il, sa domina" trice^ la mystérieuse puissance de sa vie ! Parce qu'elle juge son talent trop « féroce » et le prie de composer à son intention une œuvre plus douce que ses écrits de ce temps, il projette aussitôt un petit roman intitulé La vieille fille, qui doit être dans sa pensée « comme une perle blanche tom- « bée de l'agrafe du manteau des vierges martyres « et suavement teintée en tombant de l'outre-mer « d'un ciel chrétien ». La vieille fille est devenue le personnage de Calixte, dans Le prêtre mariée figure charmante qui fut conçue sous l'inspiration directe de l'Ange blanc et que dans le récit son romanesque ami, Néel de Néhou, désigne, en effet, quelquefois parce surnom séraphique.

La baronne de B. joua donc, à n'en pas douter, un rôle prépondérant dans la conversion totale de Barbey, mais Brucker veilla, lui aussi, sur rachèvement de son œuvre. Il plaça son catéchumène entre les mains du Père Millériot, jésuite, et ce dernier fit si bien qu'au mois de septembre 1855, Barbey pouvait mander à Trébutien. « Il y « a des siècles que l'abbé (d'Aurevilly) ne m'a (( écrit et pourtant je lui ai appris, dans le temps, c( que je n'étais plus un parleur creux de catholi- « cisme et que la table sainte avait revu le gar- « deur de pourceaux ». Un peu plus tard, il ajout ce commentaire : « Je n'oublierai jamais qu'après « une vie de désordres et de sardanapaleries, « Brucker m'a conduit à l'autel où j'ai communié « pour la première fois depuis mon enfance et « qu'il a communié avec moi ! Il a été pour moi, c< catholiquement, ce qu'étaient les parrains à la « réception des chevaliers de Saint-Louis. Il m'a « donné du plat de l'épée sur l'épaule, baisé aux « joues, et armé catholique ! »

Gomme nous venons de l'indiquer, cette conversion du cœur fut précédée et suivie chez d'Aurevilly par une période de mysticisme chrétien dont le fruit durable est la conception du touchant personnage de Galixte. C'est près de cette Galixte imaginaire que Barbey, — la fondant de son mieux par Timagination avec l'amie vivante qui lui est chère — vient en ce temps chercher

oubli et réconfort contre les déceptions de toute nature dont il était alors abreuvé. Pour en tracer l'image d'un trait pi us sûr, il lit ou relit les grands mystiques chrétiens, la Bienheureuse Angèle de Foligno» saint Jean de la Croix, Catherine Emmerich, et les accompagne de son mieux dans leur élan vers l'au-delà, Sur sainte Thérèse en particulier, il a écrit des pages merveilleuses qui magnifient le courage et la foi de cette grande âme, qui évoquent « cet amas sublime d'organes dissous (( par la maladie, mais sur lesquels flamboyait « l'extase » ! Dans l'admirable religieuse espagnole, il discerne fort clairement d'ailleurs ce qui fait l'éminence du mysticisme chrétien gouverné par la règle ecclésiastique, car il apprécie hautement en elle les dons de prudence, de fermeté, de bon sens, la science des obstacles à vaincre, et surtout c< la méfiance à l'égard des a pièges de l'orgueil ». Avec la même clairvoyance, il écrit un jour à Trébutien de son frère l'abbé Léon d'Aurevilly, que ce dernier incline au mysticisme, mais que « l'orthodoxie le maintient « dans la juste limite sur cette pente ». On ne saurait mieux dire.

Lui-même inclina-t-il véritablement au mysticisme chrétien vers cette époque, comme l'ont avancé plus d'une fois ses commentateurs? Nous ne le pensons pas pour notre part, et nous estimons qu'il accepta les suggestions des Thérèse et

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des Jean de La Croix comme il avait accepté tout d'abord la doctrine catholique dans son ensemble : par le cerveau et par l'imagination plus encore que par le cœur. La création de Galixte est dans son œuvre le seul témoignage de ses complaisances pour la mystique chrétienne. Or, les visions de cette jeune fille trouvent en lui non pas un pieux et discret interprète, mais un peintre éblouissant et insistant d'une part, de l'autre un observateur, le plus souvent indiscret. Galixte nous inquiète, avouons-le sans détour, lorsqu'il nous la montre « les yeux blancs et retournés, la « broue aux lèvres », ou encore, la fait courir toute endormie sur la plinthe du salon de son père, « avec l'adresse crispée d'un chat sauvage ». Dans le roman, le médecin qui soigne la touchante malade se montre parfaitement sceptique sur son cas et compare ses ravissements à ceux de certains cataleptiques qui, dit-il, traduisent des langues étrangères et déchiffrent de Paris, sans savoir le grec, un manuscrit hellénique de la bibliothèque de Berlin. Ces effluves de clinique qui traversent les parfums de la prière extasiée nous en gâtent la suavité voulue et presque factice. Si le portrait de Galixte a des couleurs exquises aux yeux de tout artiste, en revanche, il ne portera dans nulle âme sainement chrétienne rédification, ni peut-être la sympathie sans réserve. Non, le mysticisme chrétien n'est pas l'élément

naturel de Barbey, bien qu'il en ait compris et admiré en toute sincérité les plus éminents interprètes. Son mysticisme instinctif, celui qui ne souffrira point à ses côtés de rival en ce cœur ardent, c'est le romantisme esthétique, c'est la religion de la beauté terrestre éternisée par l'art. Et jusque dans le cadre chrétien qu'il impose tant bien que mal aux élans de son imagination impatiente du joug, son mysticisme romantique trouvera moyen de s'exprimer enfm sans ambages : c*est, nous le verrons, sous forme de satanisme littéraire que ce mysticisme tenace se donnera quelque jour dans l'œuvre de Barbey libre et franche carrière sous les yeux étonnés du spectateur.

Qu'on veuille nous bien entendre au surplus : nous ne contestons nullement la sincérité de Barbey d'Aurevilly catholique, et nous accordons même qu'il resta jusqu'au bout fidèle à sa foi, — au prix de subtils accommodements avec sa conscience. — Nous estimons seulement que cette conversion modifia sa pensée morale de façon assez superficielle et transitoire, quoiqu'on en ait cru le plus souvent. Ajoutons qu'elle le laissa fort sévère au catholicisme de son temps et spécialement aux ministres du culte, car on ferait un véritable catéchisme poissard en collectionnant les gentillesses qu'il a prodiguées à ses frères en Jésus-Christ au cours de sa longue carrière polémique. Monlalembert, Pontmartin, — qui devint

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son ennemi déclaré et riposta par quelques sanglantes boutades. — Le Père Gratry, le Père Bidon, les grands journaux catholiques et quelques archevêques ou évoques par surcroît, ont senti les traits de son humeur caustique. 11 fait profession d'abhorrer ce qu'il appelle le catholicisme de marguillier, celui qui, dit-il, « fourre une tonsure <( sur toutes les questions. » Ce qu'il faut à cet impénitent romantique, ce qu'il invoque de ses vœux et célèbre de sa plume, c'est du « grand catholicisme romain » avec ses allures de magnificence et ses « soixante brasses de pourpre » balayant des mosaïques de porphyre ! Nous nous garderons enfm de discuter les boutades hardies qu'on lui a prêtées sur les personnages et les choses les plus sacrées de sa religion. Il nous répondrait, en effet, que la foi sincère prend avec Dieu des familiarités dont les sots font des irrévérences et les âmes de laquais de l'orgueil ! Aux vrais gentilhommes, le respect pour le roi a-t-il jamais ôté l'aisance avec le roi ?

Ne nous étonnons pas davantage si la doctrine de ce chrétien original fut, de son propre aveu, beaucoup plus ferme que ses mœurs. On a mainte fois cité sa réponse au mystificateur Baudelaire qui feignait d'être disposé à le provoquer en duel s'il ne le savait lié sur ce point par ses convictions religieuses : u Monsieur, répondit d'Aurec( villy superbe, j'ai toujours mis par malheur mes

« passions au-dessus de mes principes : je suis à « vos ordres ! » Ces passions ne l'ont, en effet, lâché, écrit-il, que par le cerveau et tiennent tout le reste dans leurs diables de griffes. Entre la moralité de la pensée et la moralité de la vie, entre celle des principes et celle des actes, il y a, dit-il encore, l'abîme qui sépare en nous la volonté de rintelligence, et cela, poursuit Barbey, parce que l'homme ne s'est jamais relevé qu'en deux morceaux depuis la chute originelle : telles ces montagnes fendues du haut en bas par la foudre et formant deux pitons séparés par un gouffre. Pour sa part, d'Aurevilly se résigne facilement à ce gouffre, et il partage le plus souvent !a disposition d'esprit d'un de ses héros qui avait, dit-il, la faculté de se regarder faire et de se juger à mesure sans que son jugement contraire à son acte empêchât jamais cet acte, ou que cet acte nuisit à ce jugement : asymptote terrible, conclut-il dans une image mathématique qui n'est pas sans profondeur.

Mais voici une autre métaphore plus révélatrice peut être du mysticisme esthétique qui persiste à parler au fond de cette âme, lui suggérant obstinément que la beauté a vaut la vertu », suivant un mot célèbre, et même vaut bien davantage en vérité I Conviction qui est peu favorable par malheur à l'exercice des vertus chrétiennes. « Je suis € très content do vous voir si pur, écrivait-il vers

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« la fin de sa vie à un fidèle disciple avec son in- « tarissable humour. Gela me change moi! Vous, « c'est différent : vous êtes au blanc forcé de la <i dévotion la plus haute; mais, moi, j ai autant a. de taches qu'Arlequin de losanges dans son hac< bit. En fait de péché et de taches, je suis cons- « telle comme un léopard ! » Et s'exaltant aussitôt sur cette brillante ressemblance, incapable de résister à la tentation d'une image éclatante et de contenir son admiration devant la bête féroce mais puissante, il ajoute d'une même haleine : « Je suis un magnifique léopard ! »

Nous dirons bientôt que ce beau félin eut pourtant la vertu d'ambitionner un plus candide pelage et, quelques années durant, tenta de vêtir ses flancs nerveux de la robe immaculée des hermines.

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