‹ Barreau anglais; ou, Choix de plaidoyers des avocats anglais (volume 2)Chapitre 15 sur 22 · PLAIDOYER THOMAS PAINE. I · texte numérisé non relu

PLAIDOYER THOMAS PAINE. I

M ESSIEURS,

Le procureur-général , dans cette partie de son discours , qui est relative a une lettre qu'il suppose lui avoir été écrite de France , nous a donné des signes d'une vive et profonde émotion ; je ne veux point l'accuser d'avoir joué, pour vous séduire, une sensibilité feinte- au contraire je suis persuadé et d'après mes propres impressions , et d'après l'intimité qui nous lie depuis notre enfance , qu'il n'a exprimé que ce qu'il sentait. Mais , messieurs , s'il a éprouvé ce pénible embarras , quel ne doit pas être le mien ! S'il est douloureusement affecté pour l'auguste personnage qu'il représente en ce lieu , ce n'est que comme sujet d'un souverain placé trop loin des circonstances ordinaires qui font naître nos affections pour exciter d'autres sentiraens que ceux que nous partageons tous. Mais daignez , messieurs , ne pas oublier que je me trouve dans une situation toute pareille envers un haut personnage attaqué

1 M. Erskine était procureur général du prince de Galles.'

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plus directement encore par cette prétendue lettre, et qui, portant dans ses affections personnelles un entier oubli du rang qu'il occupe , a changé le respect que je lui dois comme prince , en un attachement sans bornes que je lui ai voué comme homme. En de telles circonstances , il m'eût été certainement agréable de connaître par avance le contenu de cette pièce , et de pouvoir m'assurer si réellement elle est écrite de la main de l'accusé (ce que je nie ) ; mais elle a été produite comme à l'improviste ; je ne vois que trop l'impression qu'elle a faite sur vous qui devez juger la cause > et je sens combien elle pèse sur moi qui dois la défendre ; mais cet incident ne me détournera pas demon devoir, et n'énervera pas (autant du moins que je le pourrai ) mon zèle à le remplir.

Si l'avocat-général est bien fondé dans les commentaires qu'il a faits sur ce livre , objet de la poursuite; si la loi anglaise lui donne droit d'en réprimer la libre circulation comme renfermant des principes dangereux; si cette répression est , ainsi qu'il l'avoue lui-même et que le sens commun le suppose, son unique but ; le public peut se plaindre avec juste raison d'avoir vu cette lettre toute entière produite dans cette cause. Elle ne fait point partie des charges portées sur le registre ; elle n'existait pas encore plusieurs mois après que l'ouvrage fût composé et publié; elle n'a point été écrite par le prévenu , tout au moins elle ne l'a été qu'après qu'il s'est vu chassé ignominieusement de son pays par l'influence de son gouvernement, qu'après qu'il est devenu le sujet d'une autre patrie; on ne peut donc la produire pour expliquer l'intention de l'auteur lorsqu'il composa son ouvrage ; moins encore peut-elle servir a faire apprécier le style dans lequel il est écrit.

L'introduction de cette lettre ne fait point partie des charges produites, elle est même entièrement étrangère à l'objet de cette accusation , qui est de faire condamner ce i. iS

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livre ; car si l'on veut obtenir la condamnation de l'auteur , non par son livre en lui-même, mais par des circonstances accessoires qui n'existaient même pas lorsque l'ouvrage fut écrit, qui sont restées inconnues à ses différens éditeurs dans ce royaume , comment pourrez-vous , sur de pareils fondemens , rendre un verdict qui condamne l'ouvrage et ces mêmes éditeurs étrangers a ces circonstances accessoires? Je soutiens donc, d'après les principes de la plus saine politique, dans l'intérêt de la couronne, d'après toutes les règles de la justice, dans l'intérêt de l'auteur des Droits de l'homme, que cette lettre doit être entièrement écartée de la discussion.

Messieurs , le procureur-général a cru nécessaire de vous apprendre que le bruit public lui imputait de ne poursuivre cette accusation que comme magistrat, sans l'approuver comme homme ; il a voulu joindre la juste autorité de son caractère personnel a celle de son caractère public, et repousser ce qu'il regarde comme une calomnie. S'il faut l'en croire, il aurait mérité d'être chassé de la société s'il eût hésité a mettre eu accusation l'auteur et son ouvrage. Ici , nous nous trouvons encore dans une situation différente. Je ne révoque point en doute l'existence d'unie pareille rumeur; je crois qu'elle est parvenue jusqu'aux oreilles de M. le procureur-général, puisqu'il l'affirme; mais du cercle étroit dans lequel a pu circuler cette imputation injurieuse au caractère personnel de mon savant ami, je pourrais en appeler à la multitude qui nous euvironne, et demander s'il est quelqu'un ici, j'en excepte le petit nombre de personnes que leurs fonctions lient à la couronne , qui les ait connues ; mais, quant à moi, tous ceux qui m'écoutent en ce moment , le peuple anglais tout entier , a été témoin des calomnieuses clameurs que l'on a, par tous les moyens possibles, soulevées et entretenues contre ma personne ; est-il un seul lieu de réunion publique où mon nom n'ait été chaque jour en butte à d ou-

trageantes reflexions ; et pour quel motif? — Pour n'avoir pas reculé devant un devoir qu'aucun avantage personnel ne me recommandait , qu'environnaient mille difficultés. Messieurs, je ne me plains ici ni de ceux qui ont imprimé ces libelles, ni de leurs auteurs; la plupart, égarés sans doute par d'honnêtes préjugés , croyaient peut-être servir leur pays en déversant sur moi les soupçons et le mépris. S'il est quelqu'un d'entre eux qui ait obéi a un sentiment de Laine , je remercie le ciel de pouvoir lui pardonner aussi. — Qu'ils me connaissent peu ceux qui croient que de pareilles calomnies pourront influencer ma conduite. Je voudrais pour toujours et a tout hasard affermie.

LA DIGNITÉ, L'INDÉPENDANCE ET l'iNTÉGRITE DE LA BARRE ANGLAISE, SANS LAQUELLE NOUS NE POUVONS ESPERER UNE JUSTICE IMPARTIALE , LE PLUS PRECIEUX DES AVANTAGES DE- NOTRE constitution. — Du moment où il sera permis à* un avocat de dire qu'il veut ou ne veut pas se placer entre l'accusation et l'homme traduit devant une cour criminelle, il n'y aura plus de liberté pour l'Angleterre. — Si l'avocat refuse de défendre un accusé sur ce qu'il peut penser des charges produites ou de sa justification , il usurpe alors le caractère de juge, et il l'usurpe avant l'heure du jugement; il met, a proportion de son rang et de sa réputation , l'importante influence d'une opinion peut-être égarée dans la balance où se pèsent les destinées de l'accusé , l'accusé qui ne trouve dans notre bienveillante législation que des présomptions favorables a son innocence, et qui doit compter, dans chacun de ses juges , un défenseur.

Messieurs, j'arrive maintenant et sans autre digression à la défense de ma cause.

La première nécessité dans toute discussion , c'est d'établir d'une manière précise l'état de la question, de déterminer sur quoi portent les erreurs et les calomnies imputées , et de

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les distinguer soigneusement de ce qui n'est pas ces erreurs et ces calomnies; ainsi, la question n'est pas de savoir si la constitution de nos pères , sous l'empire de laquelle nous vivons, en vertu de laquelle vous avez juridiction pour m'entendre , est ou n'est pas préférable soit a la constitution d'Amérique ou de France, soit a toute autre constitution. Car, sur quels principes une cour qui n'existe que par l'autorité d'un gouvernement, qui applique un système positif de lois , pourrait-elle prononcer une décision contraire a la constitution qui a créé son autorité , ou a la règle d'action qu'elle a mission de maintenir? — Le plus grossier sens commun se révolterait contre une telle proposition.

Ainsi, j'admets sans difficulté que si, par hasard, quelqu'un d'entre vous ou même le jury tout entier avait une opinion et des sentimens défavorables aux formes et aux principes du gouvernement anglais; s'il était persuadé de l'excellence de ces constitutions représentatives pures que l'auteur loue et préconise, il ne pourrait cependant pas, sur ce fondement, acquitter le prévenu : disons ma pensée toute entière, je reconnais franchement que lors même que vous seriez ennemis déclarés de la monarchie et partisans avoués du républicanisme, ce vous serait néanmoins un devoir , comme jurés , comme ayant promis sous serment, de rendre la justice conformément a la loi anglaise , de condamner Fauteur des Droits de r homme , s'il était démontré a vos consciences qu'il eût franchi ces limites si larges que l'ancienne sagesse et la libérale politique de la constitution anglaise ont tracées a la liberté de la presse. J'admets tous ces principes par ce motif que vous n'avez juridiction pour juger l'auteur ou son ouvrage qu'en vertu de la constitution anglaise qui est la source de votre autorité ; mais si je fais ces concessions si étendues, il s'ensuit, par une conséquence nécessaire, que si, d'autre part, vous éprouvez (comme j'en suis persuadé)

ERSK1NE. 377 non-seulement ce respect que le devoir impose , niais même un sentiment d'enthousiasme pour la forme et les principes de notre gouvernement, vous ne pouvez, lors même que cet ouvrage vous paraîtrait devoir égarer l'opinion de la multitude incapable d'approfondir ces discussions politiques, vous ne pouvez, dis-je, sans violer notre devoir, déclarer sur cet unique fondement le prévenu coupable de libelle, à moins qu'il n'ait évidemment franchi ces limites si larges que l'ancienne sagesse et la libérale politique de la constitution britannique ont imposées à la liberté de la presse.

Messieurs, j'admets, avec le procureur-général, que toutes les fois qu'une cour est appelée a juger le caractère d'un ouvrage, l'espritet l'intention de l'auteur doivent être pris en considération; il faut examiner sa bona ou mala fides , comme disent les gens de loi; car un livre doit incontestablement avoir un motif, et tendre a un but qui ne peut être apprécié par la simple interprétation des mots. Mais lorsqu'un livre est poursuivi comme séditieux ou calomnieux , non d'après l'interprétation ordinaire de ce qu'il renferme, non d'après les conséquences nécessaires de la publication , indépendamment de toutes les circonstances ., lorsque la criminalité jaillit d'un fait extrinsèque , qui n'est pas inhérent aux pages de ce livre, qui n'opère pas universellement; mais qui ne peut se rattacher à cet ouvrage qu'au moyen des preuves fournies aux débats ; d'un fait qui tend a démontrer l'effet particulier de la publication et le dessein de l'auteur : un pareil écrit , non séditieux en soi , ne peut être incriminé en la manière dont l'est celui de M. Paine sur les registres de la cour. Je soutiens, sans m'exposer a être contredit, que la loi d'Angleterre exige positivement , pour la sûreté de ses sujets , que , dans un procès de libelle , toute charge qui résulte de faits et circonstances extrinsèques a l'écrit incriminé, sait consigné littéralement sur le registre par une désignation

positive de ces faits , afin que le prévenu puisse connaître sur quel crime il est appelé à répondre, et comment il doit se défendre. Sur quel crime le prévenu est-il appelé a répondre aujourd'hui ? Quelle connaissance du crime a lui imputé, moi son conseil, ai-je pu puiser dans ce parchemin? — Je viens pour le défendre d'avoir écrit ce livre. — Le registre ne mentionne rien autre chose • l'imputation générale de sédition, comprise dans l'introduction de l'acte d'accusation, n'est évidemment qu'une allégation sans consistance, car les inductions ne peuvent étendre le sens et l'interprétation naturelle du texte. — Le registre ne parle d'aucune circonstance extrinsèque de nature a rendre cet ouvrage criminel dans un moment plutôt que dans un autre ; il n'établit aucune distinction d'époque eu de saison ; il ne parle pas d'une intention non susceptible d'être prouvée par l'ouvrage lui-même qui forme seul la base de l'accusation inscrite sur le registre. Ainsi , rien ne vous donne juridiction pour examiner ce qui est hors l'ouvrage en lui-même, et vous ne pouvez le déclarer coupable, parce qu'il a été publié en tel ou tel moment, à moins que la publication n'eût été criminelle dans toute autre circonstance et dans tout autre temps.

Ainsi, la loi d'Angleterre étant, et dans sa forme, et dans sa substance , l'unique règle qu'on doive consulter pour justifier ou condamner l'auteur de cet ouvrage, et les charges inscrites sur le registre n'étant autre chose qu'une simple accusation de libelle,, la cause se réduit a cette question de la plus haute importance pour nous tous : «Quelle est la nature et l'étendue de la liberté de la presse anglaise?»

Mais avant d'entrer dans cette discussion, je désire remplir envers mon client un devoir que je crois indispensable pour lui garantir un jugement impartial : qu'un avocat nourrisse des sentimens opposés à la défense dont il est chargé, non-seulement il lui est permis de les taire, c'est même un

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devoir pour lui; mais lorsque les opinions personnelles ou toute autre circonstance liée a son caractère ou à sa situation , peuvent donnera son ministère une autorité plus imposante, il doit les faire peser dans la balance. Ainsi , lorsque je m'adresse a dés Anglais zélés pour l'honneur de leur gouvernement, que toute attaque contre ses principes remplit d'indignation, et qui peut-être n'écouteraient qu'avec impatience des argumens sortis d'une bouche suspecte, je dois à mon client de déclarer que je suis et que je fus toujours attaché aux vrais principes du gouvernement anglais; et soit que la cour ou vous repoussiez l'application que j'en ferai , je n'invoquerai, dans ma défense, que des principes non- seulement propres h en assurer la durée, mais sans lesquels il n'eut pu jamais exister.

La proposition que j'ai dessein de soutenir comme base de la liberté de la presse, et sans laquelle elle n'est qu'un vain mot, est celle-ci : Tout homme qui n'a pas intention d'égarer les autres , mais qui veut les éclairer et leur transmettre ce qu'à tort ou à raison , il regarde en son ame et conscience comme la vérité, peut s'adresser à la nation, et lui proposer sespensées soitsur le gouvernement en général, soit sur celui de notre pays en particulier. — Il peut analyser les principes de la constitution , signaler ses erreurs et ses défauts ; examiner et publier ses vices ; avertir ses concitoyens de leurs désastreuses conséquences ; employer enfin toutes les facultés de son intelligence à démontrer les changemens avantageux que réclament des institutions qu'il regarde comme radicalement mauvaises ou comme corrompues par les abus. Ce droit , tout sujet de ce pays peut l'exercer , s'il ne considère que ce qu'il croit devoir lui être avantageux, et s'il ne cherche qu a faire passer dans les esprits une conviction puisée dans des raisonnëmens dictés par la conscience.

Mais s'il écrit ce qu'il ne pense pas ; si 7 contemplant la

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misère des autres, il condamne méchamment ce que son jugement approuve ; si , même en supposant sincère son opposition au gouvernement et à ses abus , il calomnie des magistrats vivans , ou s'il proclame hautement que les individus ont le droit d'agir contre la volonté de tous ? qu'ils peuvent s'opposer par force et par violence a ce que la raison générale approuve, qu'ils peuvent désobéir a la loi, quand leur jugement la condamne, ou résister h la volonté publique parce qu'ils ont le légitime désir de la changer, alors un pareil homme est criminel selon tous les principes de la politique et tous les précédens de la jurisprudence anglaise ; car il cherche à détourner les individus de leurs devoirs envers la société ; il les excite a la révolte ouverte contre elle , au lieu de tenter de modifier par persuasion ce consentement général qui, dans ce pays comme dans tout autre, constitue la loi pour tous.

Ainsi , j'admets sans difficulté que si la lecture attentive de cet ouvrage vous convainct que le prévenu a proclamé des doctrines propres à exciter le3 individus à la désobéissance aux lois par lesquelles toute la nation consent à être gouvernée; que son ouvrage a pu, par exemple, égarer ce malheureux qui comparut hier dans cette enceinte, coupable d'avoir voulu se dérober à sa captivité par la destruction de sa prison; qu'il a pu lui dicter ce langage de défiance qui a régné dans toute sa défense \ si, dans tout cet écrit, on trouve une seule syllabe, une seule lettre qui attaque notre sécurité ou notre propriété , qui proclame autre chose que le droit imprescriptible qu'a la nation entière de constituer la loi , qui insinue que cette loi, quelle qu'elle puisse être, n'est pas une inflexible règle d'action pour tout individu , je l'abandonne sans regret à la justice de la cour.

Messieurs, je vous dis, au nom de Thomas Paine, et en employant les paroles du livre des Droits de l'homrrw, écrites

ÇRSKINE. 281 dans ce même volume que l'on attaque comme ayant pour Lut la destruction de la propriété :

et La fin de toute association politique est la conservation des droits de l'homme; ces droits sont la liberté, la propriété et la sûreté individuelle. La nation est la source de toute souveraineté : le droit de propriété étant inviolable, personne ne peut être privé de la sienne hors les cas d'une évidente nécessité publique, légalement constatée, et sous condition d'une juste et préalable indemnité, »

Tels sont incontestablement les droits de l'homme, c'est pour leur défense qu'existent tous les gouvernemens , et que combat M. Thomas Paine ; il pense (à tort ou a raison , peu importe) qu'ils sont mieux garantis par les formes républicaines que par celles de la constitution anglaise. Mais aussi il nous apprend que lorsqu'un gouvernement est une fois constitué , nul ne peut , sans rebellion , se soustraire a son empire ;que toute tentative pour y exciter des sujets est un crime de haute trahison d'après les plus évidentes raisons de politique et de justice; que la volonté de tout un peuple peut seule changer ou modifier la règle par laquelle tout un peuple est gouverné, et qu'aucun individu , quelque franche et loyale que soit son opposition aux formes et à la substance de la loi , ne peut justifier sa résistance à son autorité tant qu'elle demeure en vigueur. L'auteur des Droits de Vliomme nonseulement admet la vérité de toute cette doctrine, mais il consent à être condamné, et j'y consens pour lui;, s'il ne parvient pas à démontrer que le but de son ouvrage est d'affermir ces grands principes qu'on l'accuse d'avoir voulu renverser.

Que l'on ne me soupçonne donc pas de venir ici prétendre qu'il est permis d'écrire un livre dont le but est de signaler tous les défauts du gouvernement anglais pour exciter les individus a détruire son autorité , ou lui refuser leur obéissance. Non, je soutiens seulement qu'on peut , sans crime,

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appeler l'attention du peuple sur ces importons sujets ; car , sans ce droit inaliénable ( et grâces soient rendues au ciel et à nos pères de qui nous le tenons), comment se fût jamais établie cette constitution qui fait notre orgueil? Si, dans la marche de l'esprit humain , nul homme ne pouvait devancer son siècle j comment notre pays aurait-il pu devenir, après de nombreux changemens , ce qu'il est aujourd'hui? S'il ne se fût pas rencontré un seul écrivain qui eût entrepris de nous éclairer sur les erreurs et les abus de notre gouvernement ; comment Angleterre aurait-elle pu passer successivement et à travers tant de réformes et de révolutions de l'état de barbarie a l'état de grandeur et de prospérité dont elle jouit aujourd'hui; cet état si parfait que M. le procureur-général regarde comme une profanation de vouloir y faire quelque changement , d'oser même espérer aucune amélioration future.

C'est ainsi que le pouvoir a raisonné dans tous les siècles , tout gouvernement se crut toujours le système le plus accompli, mais aussi toujours une presse libre a dévoilé ses erreurs, et, de temps en temps, le peuple les corrige; cette liberté seule a fait notre gouvernement ce qu'il est ; elle seule peut le conserver. C'est donc sous l'égide de cette liberté que je me présente aujourd'hui pour défendre Thomas Paine. Mais hélas! comment remplir cette tâche? comment attendre de vous ce que la nature semble avoir refusé à l'homme? comment pourrai-je m'adresser a votre raison , et lui demander de juger de sang-froid , au milieu de ce torrent de préventions qui inondent le public , sur le procès soumis a votre décision ?

Jamais un sujet anglais fut-il traduit ainsi devant une cour de justice anglaise? — Si je vous demandais , a vous , messieurs du jury, quel est le fruit le plus doux de notre liberté, vous me répondriez : la sécurité sous la loi. Si je deman-

EKSKINE. 283 dais a tout le peuple anglais : qu'attend-il de son gouvernement pour prix des charges pesantes qu'il consent a porter pour le soutenir, il me répondrait encore : la sécurité sous la loi, ou, en d'autres termes, une impartiale administration de la justice. Aussi, la liberté des jugemens fut toujour si sacrée en Angleterre, la justice se montra toujours si attentive a se préserver de toute espèce d'iufluence , que, dès le moment où l'on tente de faire intervenir l'opinion publique dans une matière soumise a la décision des juges, la loi veut que le tribunal soit changé ou le jugement différé. Tout écrit qui excite ou est présumé exciter une prévention quelconque, qui tend a soulever une discussion même légitime sur une question déférée à un tribunal , est non-seulement criminel, mais il se neutralise lui-même en faisant différer le jugement de la contestation sur laquelle il a appelé l'attention publique. A l'appui de ce principe, le noble et savant juge qui nous préside me permettra de lui rappeler que lors du jugement du doyen de Saint-Asaph , accusé de libelle, la circulation de livres publiés dans l'intérêt de sa défense fut considérée par sa seigneurie qui présidait la cour à Chester comme un motif suffisant de sursoir au jugement de la cause ; et cependant ces écrits ne contenaient rien de relatif au doyen 5 ils renfermaient seulement des extraits d'anciens auteurs d'une haute réputation , établissant le droit général du jury de prononcer sur l'innocence aussi bien que sur la culpabilité de l'accusé; mais comme on n'avait rappelé ces droits que dans la vue d'influer sur le jugement, le jugement fut remis a une autre session.

Le prévenu sera-t-il donc l'unique exception à ces admirables règles? La loi anglaise doit-elle le juger dépouillé de cette armure qu'elle prête a tout accusé? En le poursuivant pour avoir calomnié le gouvernement anglais, lui fournironsnous sujet a de justes imputations? Or, sa cause nVt-elle pas

été préjugée en mille manières? Son ouvrage n'a-t-il pas été , chaque jour, attaqué publiquement, sa personne accablée de reproches et d'injures? Que n'a-t -on pas fait pour soulever contre lui Popinion publique? Est-il une seule phrase, une seule idée de son livre qui n'ait été décriée, calomniée? Des associations publiques (et je le dis a regret, car connaissant plusieurs d'entre elles, je suis persuadé qu'elles croyaient servir le public), n'ont-elles pas, au mépris de cette constitution dont elles se proclamaient les protectrices . répandu les plus grossières invectives contre le prévenu ? n'ont-elles pas, lorsquela cause était sur le point d'être jugée, publié uneprotestation directe contre l'ouvrage qui vous est dénoncé , offrant , quoique sous la dénomination générale de libelles séditieux , une prime au dénonciateur de toute personne qui oserait vendre le livre qu'elles avaient essayé de réfuter? Le procureur général a parlé des moyens employés pour répandre en tout lieu cet ouvrage j mais ces écrits, destinés à influencer l'opinion publique, comment ont-ils circulé? Personne ne l'ignore. Dans toutes les rues, on les jetait dans nos voitures; on nous les remettait a toutes les barrières; on les rencontre dans tous les coins de nos maisons. — Pour donner encore plus de force à ces préventions, le tribunal souverain dont j'ai l'honneur de faire partie (et j'en atteste ici mon savant ami), a été entraîné par ce tourbillon de calomnies, et quelques-uns de ses membres (je ne dis pas ici la chambre entière ) ont fait peser dans la balance tout le poids du rang qu'ils occupent. Voilà ' par quels moyens on a excité contre cette cause les préventions les plus funestes.

On me dira sans doute que je n'ai pris aucune conclusion pour faire différer le jugement, et qu'une cour de justice ne peut connaître des faits qui se passent au dehors qu'autant qu'on les lui défère formellement. Messieurs, je sais que j'eusse obtenu justice de la cour si j'eusse voulu me prévaloir des

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règles établies. Mais h quelle époque ma situation eût-elle été plus favorable? Si je vous retrace toutes ces circonstances , c'est pour vous rappeler que votre jugement ne doit se fonder que sur les preuves fournies aux débats , et non sur des suggestions contraires à tous les principes de justice.

Si donc vous écartez de la cause toute espèce de considérations étrangères, j'espère que les argumens que Ton vous a soumis, feront peu d'impression sur vous. Cette lettre dont on n'a cessé de vous entretenir, doit être également effacée de votre souvenir 5 je l'ai déjà rejetée de la discussion comme écrite long-temps après ce livre, comme étant un libelle contre le roi, sans relation avec l'information actuelle , et susceptible d'être poursuivie comme une offense séparée; je la considère en outre (et cette opinion n'est pas seulement la mienne), comme une pièce forgée a plaisir , dans le dessein de noircir cette cause , et de m'embarrasser personnellement dans sa défense. J'ai le droit de la considérer comme telle , parce que je ne la trouve appuyée par rien de semblable dans toute la conduite du prévenu. Cette conduite , avant la publication , fut irréprochable ; il a manifesté le légitime désir d'être désigné comme l'auteur de ce livre s'il donnait lieu à quelque poursuite , et les preuves produites ne font naître directement ou indirectement aucun soupçon contre lui; on ne lui impute pas même la moindre parole indiscrète, rien enfin de contraire aux devoirs d'un sujet anglais; ses opinions étaient opposées a notre système de gouvernement , mais les opinions sont libres, la conduite seule est soumise a l'empire de la loi.

On veut aussi vous faire juger de l'esprit et de l'intention de l'auteur par le mode et l'étendue de la circulation de son ouvrage. La première partie des Droits de l'homme, M. le procureur-général vous l'a dit, n'a point été poursuivie par lui quoiqu'elle ait circulé, dans ce pays , pendant un an et demi :

le motif en est qu'elle paraissait ne circuler que parmi ce qu'il appelle la partie judicieuse du public dont les talens et l'expérience étaient un antidote suffisant contre ce poison • mais quant à la seconde partie, on l'a répandue avec profusion dans toute la Grande-Bretagne; on l'a imprimée et réimprimée sur du papier gris pour la mettre a plus bas prix ; on en a môme enveloppé les bonbons des enfans.

A tous ces faits qui, du reste, ne sont appuyés que des assertions de M. le procureur-général sans nulle autre espèce de preuve (aucun témoin n'étant venu déposer que l'auteur personnellement ait pris part a la vente) , je réponds que quelque soin que l'on ait mis a répandre cet ouvrage, la question reste toujours la même ; elle est toujours celle-ci : lorsque M. Paine composa son ouvrage , qu'il lui donna la plus grande publicité possible, croyait-il ou ne croyait-il pas à ce qu'il écrivait? Etait-il persuadé du bonheur ou de la misère du peuple anglais auquel il s'adressait? Quelle intention ressort de la lecture de ce livre? Je feuis fort embarrassé , je l'avoue pour comprendre comment on peut affirmer qu'un écrivain ne pensait pas ce qu'il écrivait, parce qu'il a témoigné le désir (commun a tous les auteurs) de voir son ouvrage lu par tout le monde. Rappelez-vous que je ne vous demande pas votre opinion sur ses doctrines en elles-mêmes; vous l'avez déjà manifestée assez visiblement depuis le commencement de ce discours; mais j'en appelle non-seulement à vous, mais à tous ceux qui jugeront sans votre consentement et sans appel tout ce que nous faisons aujourd'hui, et je demande si, en examinant l'éducation qu'a reçue cet auteur, les accidens et les habitudes de sa vie, le moment et l'occasion de cette publication , enfin chaque ligne de son ouvrage et de tous ses autres écrits, on peut nier qu'il n'ait été (a tort ou a raison , peu importe) profondément convaincu des sentimens énoncés dans ce livre ; qu'il s'adressait a la raison du peuple anglais

ERSKINE. 287 en général , et non aux passions des individus , et qu'il avait pour but ce qui lui paraissait (quoique notre opinion soit différente) conforme a l'intérêt ou au bonheur de l'Angleterre et de l'humanité toute entière. Pour juger l'une et l'autre de ces assertions , c'est le livre qu'il faut d'abord consulter; il va maintenant parler pour lui-même.

Messieurs, le livre tout entier est accusé devant vous; si l'on s'est restreint a vous en lire quelques fragmens , c'est que j'y ai consenti, dans la confiance que, retirés dans le lieu de vos délibérations, vous comparerez soigneusement ces extraits avec l'ensemble de l'ouvrage; que vous apprécierez chaque partie dans son rapport avec le tout; sans cela, vous ne pourriez prononcer en connaissance de cause : la lettre la plus insignifiante ne peut être produite dans une affaire ordinaire pour prouver une obligation de vingt schelings, sans qu'on la lise en entier pour mettre le juge à portée de connaître sans équivoque l'intention de celui qui l'a écrite; et lorsqu'un acte d'accusation ne contient que quatre pages et demie, extraites d'un ouvrage de près de deux cents pages, vous ne pouvez raisonnablement prononcer un jugement sans avoir soigneusement comparé ces fragmens avec l'ouvrage entier. Je m'apperçois que le noble juge confirme cette observation par son assentiment.

Or, s'il est aucune partie de l'ouvrage qui puisse légalement expliquer toutes les autres , c'est surtout la préface ; la préface est la clef que l'auteur donne lui-même de son livre; c'est là que, prenant le lecteur par la main, il l'introduit dans son sujet; c'est laque l'esprit et l'intention de tout l'ouvrage est développé par un prologue : une préface est placée par l'auteur en tête d'un écrit, comme le fil qui doit guider le lecteur ignorant ou inattentif. L'auteur y dit à tout homme qui ouvre son livre : « Considérez mon plan , saisissez mes

distinctions } comprenez mon dessein et les limites du sujet

que je vais traiter. »

Que les calomniateurs de Thomas Paine veuillent donc Lien jeter les yeux sur sa préface : pour ne laisser aucune excuse à l'ignorance ou a la méchanceté , il s'exprime ainsi :

te J'ai adopté, sur le sujet des poursuites , un avis différent de celui de plusieurs personnes recommandables par leur savoir, et j'ai reconnu depuis qu'elles abondaient dans mon opinion. Je vais l'exposer aussi complètement , mais aussi brièvement que je pourrai.

« Je poserai d'abord un exemple commun à toutes les lois, puis j'en ferai l'application au gouvernement, ou a ce qu'en Angleterre on a jusqu'ici appelé une constitution.

« Ce serait un acte de despotisme ou de ce qu'en Angleterre on appelle pouvoir arbitraire, de défendre d'approfondir les principes bons ou mauvais sur lesquels est fondée cette loi ou toute autre,

« Lorsqu'une loi est mauvaise, autre chose est de s'opposer à son exécution , autre chose d'exposer ses erreurs , de raisonner sur ses vices, et d'indiquer les motifs d'une réforme. Mon opinion fut toujours (et je m'y suis conformé dans la pratique) qu'il vaut mieux obéir a une mauvaise loi, tout en démontrant ses vices pour la faire abroger, que de la violer par force* car l'exemple d'une loi violée pourrait affaiblir le pouvoir public , et amener une violation discrétionnaire de celles qui sont bonnes.

« Il en est de même des principes et des formes des gouvernemens , ou de ce qu'on appelle constitutions et des élémens qui les composent.

« C'est pour le bien des nations et non pour l'avantage et l'agrandissement de quelques individus que les gouvernemens doivent être établis , et que le genre humain se soumet à les

ERSKINE. 289 supporter par les mêmes raisons. Les vices de tout gouvernement et de toutes constitutions, inhérens soit à leurs principes, soit à leurs formes, doivent, ainsi que les abus d'une simple loi, être livrés a la discussion ; c'est pour tout homme une obligation envers la société de les signaler. Quand ces défauts et leurs remèdes sont généralement reconnus par une nation , elle réforme son gouvernement ou sa constitution , comme le gouvernement réformerait une loi. »

Messieurs , vous désirez sans doute traiter tout homme qui comparaît en jugement devant vous , comme vous voudriez être traités par lui; or, qui d'entre vous a l'intention de proclamer comme une loi qui vous serait applicable en d'autres circonstances, que si vous publiez votre opinion sur les abus existans dans le gouvernement de notre pays , si vous indiquez au public les moyens de les corriger , vous serez acquittés ou condamnés, selon que le hasard fera, que douze hommes appelés à vous juger partageront ou ne partageront pas votre opinion ; cependant voilà précisément ce que l'on vous demande de faire aujourd'hui.

Voici quels sont les sentimens de M. Paine ; il s'empresse de les publier : j'obéis à la loi jusqu'à ce qu'elle soit abolie. L'obéissance est non-seulement dans mes principes , mais je la pratique ; car désobéir à une loi que l'on croit mauvaise, c'est justifier la désobéissance à une loi qui est bonne; les individus pourraient ainsi se créer à eux-mêmes une règle de conduite; ce ne serait plus la société qui l'établirait pour tous. Vous allez maintenant vous convaincre que la même doctrine se retrouve dans tout l'ouvrage , et je désire appeler votre attention sur ce point, quelque fatigantes que mes répétitions puissent être, parce qu'il recèle le germe de tous mes argumens. Si vous trouvez dans tout ce livre une seule phrase qui donne soit à un individu isolé, soit à plusieurs individus, ou même a une agrégation quelconque, différente de la nation 1. *9

s9o BARREAU ANGLAIS,

entière , le pouvoir de changer la moindre partie des lois ou de la constitution, j'abandonne ma cause; oui, je l'abandonne sans regret, car je ne braverai jamais la majorité d'une cour de justice en soutenant des propositions essentiellement fausses à leur premier aspect.

M. Paine, pag. 162, 168, continue ainsi : « Quand une fois une nation a changé ses opinions et ses habitudes morales, les formes de son gouvernement ne dureront pas long-temps; mais-ce serait non-seulement un tort, ce serait une faute de vouloir tenter par la force ce qui doit être accompli par la raison. La rebellion est une opposition violente a la volonté du peuple, soit qu'elle parte d'une faction ou du gouvernement; il doit donc y avoir dans toute nation un moyen de constater, au besoin, l'état de l'opinion publique au sujet du gouvernement.

« Aucune puissance, si ce n'est la volonté libre du peuple , n'a donc le droit de travailler a une réforme générale, et du même droit que deux personnes peuvent conférer sur ce sujet y mille le peuvent également ; l'objet de tous ces actes préliminaires est de connaître quelle est la volonté générale de la nation, afin qu'elle soit gouvernée par elle-même; que si elle préfère un mauvais gouvernement à une réforme; s'il lui est indifférent de payer dix fois plus d'impôts qu'il n'est nécessaire , nul ne peut s'y opposer , et aussi long-temps que la majorité n'impose pas à la minorité d'autres conditions qu'à elle-même, il peut y avoir erreur, il n'y a pas injustice; mais l'erreur ne dure pas long-temps, la raison et la discussion feront bientôt prévaloir le bien , quoique le mal aitété d'abord établi : dans ce système, aucun tumulte n'est à redouter; en tous pays, le pauvre est naturellement paisible et reconnaissant de toutes les réformes dans lesquelles son intérêt est compris ; ce n'est que lorsqu'on le néglige et le repousse qu'il devient turbulent. »

ERSKINE. 291 Tels sont , messieurs , les sentimens de Fauteur des Droits de V homme : quelle que soit son opinion sur les vices de notre gouvernement , elle ne fera pas changer la vôtre si vos sentimens sont justes ; mais un écrit ne peut jamais être séditieux dans le sens de la loi anglaise, lorsqu'il établit que tout gouvernement est fondé sur la volonté générale.

Cette volonté générale est le titre le plus sûr que sa majesté et sa famille aient au trône des trois royaumes ; ce titre doit , en proportion de la sagesse de nos institutions, devenir chaque jour plus sacré. Je suis tellement convaincu qu'il n'en peut point exister d'autres que, la semaine passée, dans une séance du parlement, je ne crus pouvoir mieux témoigner mon respect pour notre constitution, telle qu'elle a été établie par la révolution, qu'en déclarant (et je crois, en présence de l'héritier présomptif de la couronne pour lequel je professe un vif attachement personnel) que sa majesté régnait en Angleterre par le choix et le consentement général comme magistrat du peuple anglais , non point , il est vrai , par un choix et un consentement exprimés dans une élection personnelle, ainsi qu'un roi de Pologne, ce qui est la plus mauvaise de toutes les constitutions, mais par l'élection d'une famille appelée a remplir cette haute fonction nationale, et choisie au mépris de ce droit héréditaire qui n'est une tyrannie, dans le sens de M. Paine , qu'autant que celui qui l'exerce prétend hériter d'une nation au lieu de gouverner par son consentement et â son profit.

Ce sentiment est appuyé de la respectable autorité de M. Burke , qui dit, avec beaucoup de vérité , dans une lettre à ses constituais : « Dans le temps où nous vivons, on ne peut « trop s'affranchir des prestiges du nom et des préjugés ; les « yeux du genre humain sont ouverts, et toutes les sociétés « doivent être unies par les liens d'un visible et solide intérêt. » Je crois ? messieurs du jury, que le prince de Galles saura

2g2 BARREAU ANGLAIS,

toujours rendre ce titre cher a son peuple. L'avocat-général ne peut nous dire que ce qu'il pense de lui : je puis vous apprendre ce que j'en sais personnellement, et ce que je suis forcé de déclarer , puisqu'on a reproduit à la face de tout le royaume les calomnies dont il a été l'objet , et cela sans qu'il fût en rien mêlé dans cette cause. Je puis donc affirmer ce que le procureur-général peut seulement espérer, qu'à quelque époque que ce prince arrive au trône de ce pays ( fasse le ciel que ce ne soit que par le cours ordinaire des choses ! ), la constitution de la Grande-Bretagne sera Tunique règle de toute sa conduite.

Ayant ainsi prouvé l'intention générale de l'auteur par l'examen de sa préface , qui en est le meilleur et le plus sincère témoignage, examinons maintenant a quelle occasion ce livre fut, écrit.

Le procureur-général, dans tout le cours de son plaidoyer (et je prévoyais bien qu'il en serait ainsi ), a évité avec soin de parler des circonstances qui ont ramené l'auteur sur la scène politique après un silence de tant d'années; il n'a pas même prononcé le nom de M. Burke, mais il vous a laissé croire que le prévenu avait , de son propre mouvement, soulevé cette délicate et importante discussion ; que , sans y avoir été provoqué par une controverse politique, i\ avait choisi le moment favorable pour décrier , par un pur sentiment de haine et contre sa propre conviction, la constitution de ce pays.

Messieurs, mon savant ami connaît trop bien le respect et l'estime que je lui porte, pour supposer que je l'accuse d'une réticence volontaire; je sais qu'il en est incapable : il prévoyait sans doute que je vous présenterais cette réflexion. Il me permettra donc de me plaindre qu'on m'ait laissé le soin de vous apprendre, lorsque la cause est déjà arrivée à son dernier période, que non-seulement l'ouvrage qui vous est déféré, mais la première partie, dont il est une continua-

ERSK1NE. 29^ tioii toute naturelle, ont été écrits et avoués publiquement comme une réponse à M. Burke; ils Tout été au milieu de circonstances que je vous rappellerai. Dans le cours de ma plaidoirie, j'aurai occasion de vous citer quelques passages du livre de cet illustre écrivain; j'en parlerai avec le profond respect qu'il mérite y car avec quelque dédain qu'il se plaise a considérer mes faibles talens, avec quelque amertume qu'il puisse décrier les principes qui dirigent ma conduite publique, il ne me forcera jamais d'oublier la reconnaissance que lui doit notre pays pour l'avoir illustré par des écrits que notre siècle laissera en héritage h nos plus reculés neveux. Après le ciel , de qui nous tenons la raison et l'intelligence, tous nos hommages appartiennent au génie qui éclaire le monde ; mais plaidant, commeje le fais, pour soutenir la liberté des opinions, Je crois pouvoir dire, sans offenser M. Burke,que ce célèbre auteur passe pour avoir plus d'une fois varié dans ses principes; et si Thomas Paine ne l'eût pas jugé ainsi, je n'aurais pas à vous présenter aujourd'hui sa justification, son livre n'eût jamais été écrit.

Qui eut tort ou raison dans cette discussion de principes? je n'ai cessé de le répéter, ce n'est pas Ta la question ; disons seulement que M. Paine peut avoir complètement raison au lieu que M. Burke ne le peut pas : M. Paine s'est toujours montré invariable dans ses doctrines; il n'en est pas de même de son adversaire. M. Burke ne peut avoir raison qu'en partie; mais M. Paine, se fût-il trompé complètement, le principe qui sert de base a sa justification n'eu demeure pas moins inébranlable : mais ma défense n'a rien de commun avec la vérité de ses doctrines ; j'admets que M. Paine est un républicain; vous verrez bientôt ce qui l'a rendu tel. Je ne cherche point à dissimuler ses attaques contre notre constitution; incontestablement il a eu l'intention de la proclamer défectueuse dans ses formes et souillée d'une infinité

a94 BARREAU ANGLAIS,

d'abus qui, dans son opinion, doivent tôt ou tard entraîner une ruine générale. Je voudrais en vain le nier, tel est le but de l'ouvrage; mais, encore une fois, s'il n'attaque point la majesté du roi , ou tout autre magistrat vivant; s'il n'excite point à la résistance ouverte contre la magistrature; si, au contraire, il inculque soigneusement l'obéissance; alors quelles que soient ses erreurs, la question est comme auparavant et sera toujours une pure question de liberté de la presse. J'ai déjà dit que je pouvais , sans blesser les devoirs de ma profession et trahir la cause que je défends, exprimer mon admiration pour les vrais principes de notre constitution, cette constitution qui, j'espère, ne fera jamais place a aucune autre, qui a déjà produit de grands biens, et qui en produira plus encore si nous avons assez de sagesse pour arracher les plantes parasites qui croissent sur son sol au milieu des plus belles fleurs. Je suis d'accord avec les marchands de Londres, lorsqu'ils déclarent que le gouvernement anglais peut suffire à la réforme de ses propres abus, et, comme habitant de la cité, j'aurais signé cette déclaration, si j'avais eu une connaissance personnelle des faits énoncés dans le préambule : mais des abus existent incontestablement; ils appellent une réforme méditée par nos plus grands hommes d'état; ce sont eux qui ont fait naître les principes de l'accusé et qui l'ont conduit a écrire son livre.

Messieurs, nous ne nous rappelons que trop la déplorable situation dans laquelle se trouvait notre patrie il y a quelques années; personne ne peut l'envisager sans horreur, ni sans '1 crainte d'y retomber encore tant que subsisteront les causes qui l'ont produite : l'événement dont je veux parler est la guerre d'Amérique; ces causes, toujours subsistantes, c'est la corruption du gouvernement. En ces jours de désastre, les vrais Anglais ne regardaient pas comme une vertu de cacher au peuple les vices de son gouvernement ; mais alors > ainsi qu'au-

ERSK1NE. 295 jourd'hui , l'autoi ité condamnait ces vertueux citoyens comme sujets ennemis et repoussait leurs louables conseils..

Ecoutez l'opinion de sir Georges Saville, ce n'est point une abstraite spéculation sur le mécanisme de notre gouvernement, c'est l'expression de sa pensée sur les abus alors existans et perpétués jusqu'à nos jours: mais, d'abord, permettez-moi de vous rappeler ce que fut ce George Saville; a peine pourrions-nous aujourd'hui rencontrer un homme digne de lui être comparé, et mes paroles seraient impuissantes a vous le représenter dignement : M. Burke me loua dernièrement dans la chambre des communes pour avoir invoqué, h l'appui de mon opinion , l'autorité du docteur Johnson ; cet honorable écrivain , s'il était ici présent , applaudirait sans doute au choix que je vais faire : c'est dans son propre ouvrage que je vais puiser le portrait de sir Georges Saville.

« Sa fortune est des plus considérables ; cette fortune parfaitement claire, sur laquelle ni le luxe, ni la vanité, ni les excès n'ont imposé aucune charge, suffit à peine à la vaste bienfaisance de son dispensateur. Cette vertu , exaltée chez lui jusqu'au patriotisme, rend tout son patrimoine la propriété du public , sans qu'il s'en réserve rien pour augmenter ses biens ou satisfaire d'honnêtes distractions. Pendant la session, toujours le premier aux chambres, il ne les quitte que le dernier; du sénat, il passe dans les camps, et, revoyant rarement la demeure de ses ancêtres, on le rencontre ton joui s ou dans le parlement pour servir son pays, ou sur le champ de bataille pour le défendre. »

Il est impossible de supposer, à un pareil caractère, d'autres motifs que le patriotisme , lorsqu'il s'exprimait ainsi :

« Je retourne près de vous abattu, découragé, et je suis forcé d'ajouter, avec douleur, sans presque espérer de voir un terme aux calamités publiques.

« En vous rendant compte, en ce jour, de la mission que

vous m'avez confiée, je vous restitue vos droits à l'administration d'un pays affaibli et ruiné ; je laisse ses trésors dissipés, ses honneurs avilis, sa conduite la risée de l'Europe, notre nation sans alliés et sans amis, excepté ceux que nous avons salariés pour détruire nos compatriotes et ravager un pays dont nous réclamions autrefois une si belle part ; je vous rends la plupart de vos privilèges abolis ou mutilés; enfin je vous abandonne en ce moment. sans défense au pouvoir d'une force militaire qui, probablement, agira sans attendre Tordre des magistrats civils.

« Plusieurs ont été accusés d'exagérer les infortunes publiques et même de les favoriser pour soulever le mécontentement; j'espère que mon caractère et ma situation sociale éloigneront de moi le soupçon d'exciter a plaisir la discorde, de me complaire dans le désordre ou dans le bouleversement de la propriété. Nul motif ne me porte à me réjouir de la misère de noire patrie, de l'accroissement de notre dette et de nos impôts, de la décadence de notre commerce; cependant ne vous fiez pas entièrement à mes paroles,, réfléchissez, comparez et jugez par vous-mêmes.

« Mais, au milieu de ces circonstances déchirantes, il me resterait quelque espérance et j'accepterais de nouveau votre mission avec joie, je la remplirais avec zèle, si je croyais que Ton travaillât à détruire les causes de tous ces malheurs : alors un peu d'espoir nous serait encore permis.

« Mais jusqu'à ce que le corps constituant et, par lui, le corps représentatif ayent recouvré toute leur pureté, il n'en peut exister aucun.

« Je saisis avec joie cette occasion solennelle de faire connaître mes sentimens non-seulement a tous mes commettans , mais même à ceux que, quoique non nommé par eux, je représente néanmoins et dois servir fidèlement.

« Je voudrais, jusqu'à un certain point (car je n'espère

ERSKINE. 297 pas des miracles), rendre a l'élection et a la représentation nationale leur pureté originelle ; je voudrais qu'elles fussent libres, sans quoi tous nos efforts seront à jamais vains et ridicules.

« Si l'on ne fait aucune réforme, vous conserverez peutêtre l'apparence extérieure de notre constitution, mais le pouvoir réel ne sera plus entre vos mains. »

Telles étaient les paroles de ce grand et excellent homme : elles furent perdues comme celles de tant d'autres défenseurs de nos libertés; et il n'a pas dépendu du pouvoir que son nom fût mis en oubli. Mais nous avons tous vu et senti ce qui en est résulté : l'Amérique, cette colonie obéissante et dévouée, a reconquis son indépendance 5 deux millions d'hommes, nourris dans le sein de notre monarchie, sont devenus les sujets volontaires d'une constitution républicaine.

Messieurs, dans ce grand et déplorable débat, Edmond Burke et Thomas Paine ont combattu sur le même terrain , mais avec un succès différent : M. Burke parlait a un parlement anglais, tel que le dépeint Georges Saville, sourd à toute autre voix qu'à celle de ses flatteurs; M. Paine parlait au peuple, raisonnait avec le peuple, lui rappelait qu'il n'était soumis à aucune souveraineté dès le moment où il n'avait plus intérêt de l'être, et, par ces puissans argumens, préparait la nation américaine à sa glorieuse, juste et heureuse révolution.

Oui, messieurs, j'ai le droit de la nommer ainsi; car il est certain, en ce moment, que les droits de propriété sont aussi sacrés, la sécurité individuelle aussi inviolable, les taxes moins pesantes, les abus moins crians; qu'il y a moins à reprendre et plus à admirer dans la constitution de l'Amérique que dans celle d'aucune autre région sous le soleil : je voudrais en excepter la nôtre, mais je ne le puis, jusqu'à ce

qu'elle soit purgée de tous ces abus qui déparent sa surface,

mais qui n'ont pas cependant encore attaqué son principe vital.

Faut-il donc calomnier, insulter M. Paine, parce que seul, de tout un peuple composé de près de trois millions d'hommes, il n'a pas conservé une opinion favorable a la monarchie? Souvenez-vous que tout le sang qui fut répandu en Amérique, et qu'il a vu couler non sans douleur et sans indignation, le fut par l'ordre du gouvernement britannique sous l'influence d'un parlement tel que le dépeignait Georges Saville, et tel que M. Burke lui-même va bientôt le dépeindre avec de plus vives couleurs. Est-ce merveille , si M. Paine rapporta dans sa patrie une ame toute républicaine? n'était-il pas aussi républicain, lorsqu'il écrivit son ouvrage du Senscommun? cet ouvrage ( j'en appelle a ce livre lui-même que je tiens en mes mains et qui est dans celles de tout le monde) renferme tous les principes de gouvernement, signale tous les abus de la constitution anglaise, qu'on retrouve dans le livre des Droits de l'homme; cependant M. Burke, lui-même, ne vit nul motif de s'allarmer de sa publication, ni de décrier ses doctrines, même après que l'Amérique, qui les avait adoptées, se fut révoltée contre la couronne d'Angleterre. Ecoutez ce qu'il en dit dans sa lettre aux sheriffs de Bristol , pag. 33 et 34 '

« La Gazette de la cour a accompli ce que les ennemis de « l'indépendance ont tenté vainement; lorsque cette hypo- « crite compilation, ce dégoûtant assemblage de sarcasmes «< et de flatteries, fut cité comme preuve de l'accord des « sentimens du peuple de la Grande-Bretagne, un grand « changement s'était opéré dans toute l'Amérique, le flot de «c l'opinion publique, qui jusqu'alors s'était porté vers la « mère patrie, commençait a refluer rapidement et a se préu cipiter vers une direction opposée. Loin de dissimuler ces

fiRSKINE. 299 « affligeans symptômes d'inimitié , l'auteur de ce célèbre pam- « phlef, qui préparait l'esprit du peuple à l'indépendance, « insiste fortement sur le nombre et l'esprit de ces adresses : « il en tire un argument qui (si les faits sont tels qu'il les « suppose) est irrésistible; car jamais écrivain, traitant de « la théorie du gouvernement, si dévoué qu'il fût a l'auto- « rite ? n'osa prétendre que les dispositions hostiles des gou- « vernans envers les peuples ne peuvent justifier une révo- « lution, et l'on ne peut alléguer une bonne raison pour « soutenir qu'une nation doit volontairement accorder a une « autre une prééminence qui ne serait pas fondée sur un senti timent de bienveillance et d'affection pour elle. Malheu- « reusement nos ministres , plaçant autre part leur confiance , « n'ont pas consulté ce grand principe de connexion. »

Tels étaient les sentimens de M. Burke; mais il y a temps pour tout, a ce qu'il paraît.

Messieurs, les conséquences de cette importante révolulion sont trop notoires pour qu'il soit nécessaire d'en parler; il est inutile de vous dire (ce que tout le monde voit et sent ) que l'indépendance de l'Amérique a produit non pas un effet lent et détourné, mais directement, ouvertement les révolutions qui maintenant remuent l'Europe entière et occasioned ces grands changemens qui se manifestent sur la surface du globe. Que les gouvernemens s'instruisent par l'exemple! la révolution de France fut la conséquence de la corruption et des dissipations de son gouvernement. Loin de moi la pensée de vouloir, par ces paroles , aggraver les douleurs de son infortuné monarque, qui gémit peut-être en ce moment sous le poids des calamités dont la seule pensée me fait frissonner : si je condamne la politique de la cour de France, je ne peux pas plus en faire un crime à son malheu-

' Le Sens commun , écrit par Thomas Paine, en Amérique.

3oo BARREAU ANGLAIS,

reux prince, que je n'impute a notre auguste souverain les corruptions de la nôtre; car, je le déclare hautement, si je parle de sa- majesté, ce sera non-seulement avec la soumission et le respect que je lui dois comme sujet, mais avec cette justice que lui rendra tout homme qui examinera sa conduite publique et privée.

Messieurs , M. Paine était en Angleterre lorsque la révolution française éclata ; quelques sentimens que cet événement ait pu exciter dans son ame , il resta dans le silence et l'inaction; le peuple de ce pays parut aussi demeurer spectateur indifférent de ces scènes d'agitation : la nation anglaise vit, sans une émotion visible, le despotisme détruit, et le roi de France devenir, de son propre consentement, le premier magistrat d'un peuple libre; du moins, cet événement ne produisit aucun de ces effets que le gouvernement paraît aujourd'hui si attentif à prévenir. Très-probablement il n'en serait rien résulté, si l'illustre écrivain, dont je dois rappeler si souvent le nom, n'eût eu la pensée d'appeler l'attention publique sur cette importante question : puisque la discussion enétait.dangereuse, il n'eût pas dû la provoquer. Mais faut-il donc souffrir qu'un particulier publie une profession de foi au nom de toute une nation, proclame que nous ne devons pas penser par nous-mêmes , impose le joug de ses opinions à l'esprit humain , dogmatise a discrétion , et qu'aucun homme ne puisse lui répondre sans être coupable de libelle? Si c'est se rendre coupable de libelle que de se méprendre sur notre constitution , que de tenter de la soutenir par des moyens qui tendent a la détruire, que de choisir pour le faire le moment le moins opportun, M. Burke est le premier coupable, et cependant il n'est l'objet d'aucune poursuite. En défendant les motifs d'un écrivain, je n'ai ni le droit ni le désir d'incriminer les intentions d'un autre ; je ne soutiens qu'un fait qui ne peut être contesté, c'est que cette officieuse intervention

ERSKINE. 3oi de M. Burke a été la cause du livre de M. Paine. Je réduis toute ma cause a ce fait, que telle fut son origine, son origine avouée, ainsi que cela résulte évidemment de l'introduction, de la préface, des deux parties et du corps entier de ce livre, et même de l'ouvrage de M. Buike, dont les deux écrits de M. Paine sont la réfutation.

Pour l'histoire de ce livre si fameux, c'est ce livre seul que je veux consulter.

Lorsque la révolution française commença, quelques personnes (et leur petit nombre ne méritait aucune attention, comparé a toute la nation) prirent un visible intérêt à cet important événement, intérêt assurément bien digne d'un Anglais- elles virent un pernicieux système de gouvernement, qui avait entraîné tant de guerres désastreuses, fléau de la Grande-Bretagne pendant tant de siècles, faire place a un système qui semblait promettre de fonder la paix et l'harmonie parmi les nations; elles le virent avec une paisible et vertueuse satisfaction : un révérend prélat1, éminent par son éloquence comme par sa piété, considérant que Dieu tient en ses mains tous les événemens humains, crut pouvoir, sans profanation, lui rendre à ce sujet de solennelles actions de grâces, et rappeler au peuple de ce pays sa glorieuse délivrance dans les siècles précédens. Une société de particuliers , la France étant alors une nation neutre, et son roi jurant presque chaque jour sur les autels de maintenir sa nouvelle constitution, crut pouvoir, sans blesser aucune loi, lui envoyer une adresse de felicitation : cette société était peu nombreuse; et cela est si vrai, que M. Burke, avec plus de vérité que de sagesse, commence son livre par un sarcasme lancé contre son peu d'importance :

«Jusqu'à ce moment, dit-il, je n'avais jamais entendu parler de ce club; il n'avait certainement pas occupé un seul

1 Le docteur Price.

3o2 BARREAU ANGLAIS.

instant ma pensée et ni même, j'en suis certain, celle de qui

que ce soit hors de son enceinte. »

Pourquoi donc alors dénoncer ses actes a toute l'Angleterre, comme un sujet d'alarmes? on n'avait dirigé contre ses membres aucune poursuite, on n'avait pas même élevé contre eux le moindre soupçon , M. Burke crut qu'il était réservé a son éloquence de châtier ces factieux. Quel en a été le résultat? j'en appelle a tout ce qui est advenu depuis le moment où l'on a voulu introduire en Angleterre un schisme politique ^t donner au roi, dont personne ne mettait les droits en question, un titre qu'il a le plus pressant intérêt de désavouer.

Après avoir, dans ce premier ouvrage, répandu les flots d'une éloquente ironie sur le docteur Price, pour avoir considéré notre monarchie comme élective, bien qu'il comprît parfaitement que le docteur Price ne prenait pas ce mot dans son acception littérale, M. Burke publia un second écrit, dans lequel, après avoir rappelé plusieurs passages du premier ouvrage de M. Paine, il combat, avec les armes du raisonnement et du ridicule, ce prétendu droit du peuple de changer son gouvernement. Voici comment il s'exprime :

« La révolution française, disent-elles (ces sociétés anglaises), est un acte de la majorité du peuple ; or, si la majorité d'un autre peuple, le peuple anglais, par exemple, veut faire le même changement, elle a le même droit, absolument le même, c'est-à-dire qu'elle n'en a point du tout. »

Puis, après avoir parlé de la soumission de la volonté au devoir (et, sur ce point, je suis d'accord avec lui), il soutient la même doctrine en ces termes :

« La constitution d'un pays, étant une fois établie sur un pacte quelconque exprès ou tacite, nulle puissance n'a le droit de la changer, sans rompre les accords faits, a moins que toutes les parties n'y consentent : telle est la nature d'un contrat. «

ERSKINE. 3o3 De telle sorte que, si la raison ou la révélation elle-même venait a nous démontrer que notre constitution est nuisible dans ses effets; si, pour me servir des expressions de M. le procureur-général, nous avons été insensés pendant toute la durée des siècles que nous l'avons supportée, a moins que le roi ne renonce à ses droits à la couronne et les lords à leurs privilèges , la voix unanime de tout le peuple anglais ne pourrait élever un nouveau gouvernement sur une base légitime.

Admettons pour le moment cette absurde proposition, et supposons qu'elle soit hors de toute discussion ; au nom du ciel, qu'on se garde de la divulguer, que la politique et la prudence l'ensevelissent dans l'oubli. Voulez-vous assurer la stabilité du gouvernement anglais? mettez le livre de M. Paine, qui dévoile ses défauts, entre les mains de tous les sujets du royaume, plutôt que de leur prêcher des doctrines qui forceraient la nature humaine a se révolter contre ce qu'il y a de meilleur. Que l'on dise, en effet, au peuple anglais : regardez votre constitution, elle est la devant vous, c'est l'ouvrage de vos pieux ancêtres ; elle vous fut transmise, comme un dépôt sacré, de génération en génération; elle est le résultat de la sagesse et de la vertu , toutes ses parties sont cimentées du sang de vos proches; quelques taches existent, a sa surface, il est vrai, mais le même principe qui lni a donné la vie les ù ra disparaître : vous pouvez maintenir votre gouvernement, vous pouvez le détruire; choisissez. Quelle serait alors la réponse de la nation? la nation s'écrierait, tout d'une voix, nous voulons le maintenir. Mais dites à ce même peuple, et en parlant de cette même constitution, elle vous appartient telle qu'elle est, bonne ou mauvaise; c'est un joug qu'il faut traîner comme des bêtes de somme; vous n'avez nul droit de la renverser : aussitôt selevera dans toutes les ames ( j'en appelle a tout homme qui connaît le

3o4 BARREAU ANGLAIS,

cœur humain ) un sentiment de malaise et de mécontentement, C'est ce sentiment seul qui a dicté la plupart des passages accusés devant vous.

Mais que l'argument de M. Burke soit ou ne soit pas prudent , il est du moins insoutenable. Evidemment sa majesté n'a point été élue au trône ; personne, en fait, ne peut contester ce point : mais le peuple d'Angleterre n'a-t-il pas élu le roi Guillaume et violé l'hérédité? sa majesté ne tire-telle pas ses droits de cette élection? On impute au prévenu d'avoir nié que le parlement qui appela le prince d'Orange fut le légitime représentant de tout le peuple : mais, pour lui faire ce reproche , il faut admettre que ce parlement était une assemblé légitime; et, s'il en était ainsi, le peuple n'a-t-il pas conféré la couronne au roi Guillaume, au mépris des droits héréditaires? n'a-t-il pas expulsé le prince de Galles, qui se trouvait appelé au trône en ligne directe, et qui ne s'était rendu coupable d'aucune forfaiture personnelle? n'a-t-il pas donné à son libérateur un droit entièrement nouveau, sans antécédens dans nos lois ni dans notre histoire? enfin, n'aurait-il pas pu, par la même autorité, conférer l'hérédité au trône à la famille d'un étranger? M. le juge Blackstone, dans ses commentaires, affirme qu'il l'aurait pu , et que, si l'on fit choix du roi Guillaume, ce fut non par défaut de pouvoir, mais parce que la sagesse et la prudence conseillèrent de ne se départir d'une utile institution qu'autant que l'exigeait la sûreté publique.

Ainsi le gouvernement anglais est fondé sur le consentement public, véritable base de tout gouvernement, et j'admets, avec M. Burke, que tant qu'il sera bien administré, il n'est pas au pouvoir des factions ou des libellistes de le troubler, quoique les ministres , lorsqu'ils ont commis quelque faute, sachent bien leur imputer tous les désordres qui en résultent : cela est ti;ès-justement et très-éloquemment déve-

ERSKINE. 3o5 loppé dans les pensées de ce môme auteur, sur les causes du mécontentement, présent, pag. 5 et 6.

« Les ministres prétendent que rien ne justifie ce mécontentement si universel , nos affaires ayant été conduites avec une prudence et une sagesse consommées; à les entendre, la misérable industrie de quelques libellistes, jointe aux intrigues de quelques politiques déçus de leurs espérances, ont pu seules produire, dans la nation, cette fermentation si peu naturelle.

« Rien, il est vrai, ne peut être moins naturel que les convulsions de ce pays, si la relation ci-dessus est véritable; j'avoue que j'y crois difficilement, que je n'y croirai que sur la foi des preuves les plus claires et les plus irrécusables; car cette relation se réduit h cette courte et décourageante proposition, que nous avons de très-bons ministres et un trèsmauvais peuple, que nous ne craignons pas de mordre la main qui nous nourrit, que notre folle méchanceté contrarie des mesures, et notre ingratitude calomnie des personnes qui n'ont d'autre but que notre bonheur et notre prospérité. Si quelques cliétifs libellistes, soudoyés par certains politiques factieux, sans vertu, sans appui, sans caractère (car c'est ainsi qu'on ne cesse de les représenter), suffisent pour eau- ♦ ser ces désordres, quelle n'est pas la perversité de ce peuple, parmi lequel on peut si facilement exciter la sédition ! »

Cet écrivain dit vrai ; jamais on ne souleva de troubles sérieux avec de tels moyens.

Mais, pour ne pas nous écarter de la discussion, voyons si les droits du peuple ne sont pas appuyés sur quelque autorité recommandable; examinons si ce grand principe de tout gouvernement, sur lequel Thomas Paine insiste, n'a point été reconnu par des personnes auxquelles il serait peut-être difficile de donner le nom de libellistes.

Je commencerai par l'auteur le plus moderne qui ait écrit

3o6 BARREAU ANGLAIS,

sur la nature du gouvernement : ses ouvrages sont mainte-' liant ouverts devant moi, comme ils le sont souvent dans mon cabinet, pour mon plaisir et mon instruction. J'ai l'honneur de le connaître personnellement, et je puis attester qu'il est dévoué, plus que personne peut-être, à la constitution positive de notre pays, ainsi que ses ouvrages en font foi : cet écrivain est M. Paley, archidiacre de Carlisle. Le livre que je tiens entre les mains est son traité intitulé, Principes de philosophie morale et politique , dans lequel il examine les hases essentielles de tout gouvernement; discussion que, jusqu'à ce jour, l'on ne s'était pas encore avisé de prétendre dangereuse. J'espère vous démontrer que ce danger n'est qu'imaginaire.

M. Paley pense du gouvernement ce que pensaient de la religion chrétienne les premiers apôtres : si elle vient de Dieu , elle prévaudra ; et il regarde le devoir de l'ohéissance comme le résultat d'une volonté libre et d'une obligation morale. Après avoir combattu la doctrine de M. Locke, sur l'origine du gouvernement, il ajoute :

« C'est pourquoi, rejetant l'intervention d'un contrat comme mal fondée en principe et dangereuse dans l'application, j'assigne, comme unique fondement de l'obligation des sujets, la volonté divine, attestée par la convenance générale.

« Les propositions sur lesquelles est fondé cet argument, sont directes et en petit nombre. La volonté de Dieu est que l'homme soit heureux sur celte terre : voilà la première proposition; elle sert de fondement non- seulement à la théorie que j'explique, mais à toute théorie morale. La société civile est instituée pour cette fin : telle est la seconde proposition. Les sociétés civiles ne peuvent se soutenir, si l'intérêt de toute la société n'est lié à celui de chacun des membres : telle est la troisième proposition, qui conduit directement

ERS KIN E. 3o ;

a la conclusion; savoir, qu'aussi long-temps que l'intérêt de toute la société l'exige ( c'est-à-dire, aussi long-temps que le gouvernement établi ne peut être renversé ou changé sans inconvénient public), Dieu veut (et sa volonté est la règle universelle de nos devoirs) que l'on obéisse au gouvernement établi, et non plus long-temps.

« Mais qui sera le juge de ces inconvéniens? Nous répondons, chaque homme est à lui-même son juge : dans les contestations entre le souverain et le sujet, les parties ne reconnaissent aucun arbitre commun - et il serait absurde de s'en rapporter a ceux dont la conduite a provoqué la question , et dont l'intérêt, l'autorité et le destin dépendent de sa décision. Le danger de l'erreur et de l'abus n'est pas une objection plausible contre cette règle ; car toute autre est sujette a la même difficulté et à de plus grandes encore; toute règle proposée sur ce sujet (comme toutes celles qui tombent dans le domaine de la conscience) dépend, dans son application , de la raison individuelle. Il faut observer cependant que Ton doit considérer comme la raison individuelle celle qui se détermine par ses propres inspirations, ou qui consent à se laisser diriger par des avis étrangers, pourvu qu'elle soit libre de choisir ses guides. »

L'auteur continue ensuite et soutient une doctrine opposée aux principes que vous a exposés mon savant ami à l'ouverture des débats.

« Aucun usage, aucune loi, aucune autorité quelconque n'est si essentiellement obligatoire qu'on doive continuer a lui obéir dès le moment où la changer serait avantageux pour la communauté; la famille du prince, l'ordre de succession, les prérogatives de la couronne, les formes et les élémens du corps législatif, leurs pouvoirs respectifs, leurs devoirs, leur durée, leur dépendance mutuelle, sont autant de lois révocables comme d'autres lois quand l'utilité le requiert, soit

3o8 BARREAU ANGLAIS.

par un acte ordinaire du corps législatif, soit, si l'occasion l'exige, par l'intervention du peuple. »

Personne ne prétendra que M. Paley voulut exciter le mécontentement par cette déclaration : il pensait donc, comme moi, que la liberté, l'amour, le sentiment de l'utilité générale sont les meilleurs et les uniques soutiens du gouvernement. D'après le même principe, il continue en ces termes :

« On ne soulève d'habitude ces diverses questions qu'avec une sorte de respect; elles se présentent à l'esprit comme les principes de la constitution fondée par nos ancêtres, et une fois établis, on ne veut pas qu'ils soient remis en contestation : ce sont des bases qu'il faut se garder d'ébranler, ce sont les conditions du pacte social auquel chaque citoyen d'un état est obligé d'être fidèle en vertu d'une promesse irrévocable 3 mais de pareilles raisons ne sont pas admises dans mon système. »

Tels sont les sentimens de cet excellent auteur, et tels sont aussi ceux que1 l'on rencontre dans l'ouvrage de M. Paine, du commencement jusqu'à la fin.

Mais , dira l'avocat-général , ce sont là des opinions spéculatives d'un ami du gouvernement anglais; pourquoi M. Paine fait-il hautement profession d'être son ennemi? Qu'est-ce à dire? Il est de principe que tout homme, lorsqu'il obéit aux lois, peut penser ce qu'il veut et publier ce qu'il pense; le Lut de la société est de maintenir cette faculté : nos lois, en prenant des mesures pour assurer son inviolabilité, la sanctionnent hautement. Un gouvernement libre et bien constitue n'a pas besoin de lois pour se garantir des écrits séditieux ; rarement il en sera publié contre lui, et jamais ils n'auront d'effets : ce n'est que lorsqu'on insulte ou qu'on nie les grands principes de la société, ou bien lorsqu'on en abuse dans la pratique, qu'on sent le besoin de les proclamer hautement. Nous devons à sir Robert Filmer V Essai de Locke,

ERSKINE, 309 et a M. Burke, le livre de M. Paine : aussi, entre les argumens de Filmer et de Burke, je ne vois aucune différence essent ie! le 5 car, à quoi bon discuter si un roi existe par le droit divin ou Lieu en vertu d'un pacte humain indissoluble, et malgré la volonté contraire du peuple? S'il existe sans notre consentement , ou s'il peut continuer d'exister contre notre intérêt , peu importe alors qu'il tienne ses droits de Dieu ou de l'homme.

Si vous voulez vous convaincre que le titre de souverain est fondé sur la volonté de l'homme et même de chaque génération d'hommes , qui ne peut être liée par la décision des générations précédentes , écoutez M. Locke : « Tout homme , disent-ils ( c'est-à-dire, M. Filmer et ses adherens), est né sous un gouvernement 5 il ne lui est donc plus libre d'en commencer un nouveau : tout homme est né sujet de son père, de son prince ; il est donc enchaîné par un lien éternel de soumission et d'obéissance. Jamais le genre humain n'avoua ni ne reconnut cette soumission naturelle d'un homme à un autre,, cette obéissance qui lui est imposée à lui et à sa postérité sans son propre consentement.

« Les engagemens qu'un homme a pris pour lui-même, il est contraint de les observer ; mais un pacte quelconque peut-il lier ses enfans ou sa postérité? le fils, devenu homme, est aussi libre que son père ; un fait du père ne peut pas plus porter atteinte a la liberté du fils qu'a celle de tout autre personne. »

Telle est l'opinion de M. Locke sur les droits de l'homme • examinons ses idées sur le danger supposé de les admettre.

u On dira peut-être que le peuple, étant toujours facile à égarer et enclin a la révolte, établir comme bases du gouvernement, son humeur inconstante et son aveugle opinion , c'est s'exposer a une ruine certaine ; que nul gouvernement ne subsisterait long-temps, si le peuple , à son premier dégoûs

3io BARREAU ANGLAIS,

de la constitution établie, pouvait en essayer une nouvelle. A cela, je réponds qu'il en va précisément tout le contraire : il n'est pas aussi aisé qu'on voudrait le faire croire, de détourner le peuple de ses anciens usages ; a peine peut-on le pousser a réformer les défauts avoués du gouvernement auquel il est fait, et s'il existe quelque vice originel, quelque abus introduit par le temps, ce n'est pas chose facile de le corriger lors même que tout le monde convient que le moment est opportun. Cette aversion qu'éprouve le peuple a changer sa constitution , nous a , dans les diverses révolutions de ce royaume, toujours retenus ou ramenés, après d'inutiles eiforts, vers nos anciennes formes composées du roi , des lords et des communes; et quelques tentatives que l'on ait faites pour enlever la couronne du front de quelques-uns de nos princes, on n'a jamais pu pousser le peuple jusqu'à la placer dans une autre famille. »

Messieurs, je voudrais avoir la force de vous lire tout ce qui suit, mais ce que je vous ai fait connaître suffit non-seulement pour affermir les vrais principes du gouvernement, mais encore pour couvrir de honte l'étroit système qui tend à se méfier du peuple.

On dira peut-être que M. Locke a exagéré son système, pour renverser plus sûrement la doctrine du droit divin, qui mettait alors en danger le nouveau gouvernement; mais on ne peut faire la même objection à David Hume, qui soutient les mêmes principes. Voici ce qu'il dit au sujet de la grande charte, dans son Histoire, vol. n, fol. 88 : « Il faut avouer que les premiers articles de la grande charte renferment toutes les modifications et explicatifs de la loi féodale, qui étaient justes et raisonnables, et que les derniers contiennent les bases essentielles d'un gouvernement légitime; qu'ils garantissent une égale distribution de la justice, la libre jouissance de la propriété. Ce sont là les grands objets de-toutes socié-

ERSKINE. 3n tés politiques; les peuples ont un droit perpétuel inaliénable de les réclamer, et ni le temps, ni les précédons, ni statuts, ni institution positive, ne doivent les effacer de leur souvenir. »

Ces autorités pourraient paraître suffisantes; cependant, je ne puis omettre M. Buike lui-même, qui s'explique sur ce sujet plus clairement encore , s'il est possible. En parlant , non de l'ancien peuple de l'Angleterre, mais des colonies fondées presque de nos jours, il dit : « S'il est dans le monde un fait évident, c'est celui-ci, que les dispositions du peuple d'Amérique sont opposées à tout ce qui n'est pas un gouvernement libre. Ce fait indique suffisamment, a tout homme d'état, comment il doit employer le pouvoir qui lui est confié. Si l'on me demande qu'est-ce qu'un gouvernement libre? je répondrai, c'est celui que le peuple croit tel; car ni ceux qui m'interrogent, ni moi, ne sommes les juges naturels, légitimes et compétens de cette question. Si le peuple me confère une autorité plus étendue que celle compatible avec les idées ordinaires qu'on se forme de la liberté, je lui dois de la reconnaissance pour ce généreux abandon; mais je ne dois pas chercher à lui prouver qu'il s'est trompé, et, qu'étant une fois allé si loin , il n'a plus désormais de droits a exercer que sous mon bon plaisir. »

Messieurs, tout ce que j'ai dit jusqu'à présent a eu pour but de vous prouver que les opinions du prévenu ne sont pas si nouvelles que vous deviez penser qu'il ne les professait pas bona Jîde ; vous le penserez moins encore, lorsque vous les rapprocherez de l'histoire de sa vie, dont je vous ai tracé l'esquisse; mais la grande question du procès reste encore entière : le prévenu avait-il le droit de publier ces opinions? Si ces opinions étaient les siennes, je soutiens qu'il l'avait; et lors même que mes argumens sur la liberté de la presse ue seraient pas aujourd'hui honorés de votre assenti-

3i2 BARREAU ANGLAIS,

ment et de celui de la cour, je ne me retirerais pas entièrement découragé : une pensée me consolerait, c'est qu'un jour viendra qu'elles triompheront. Les plus précieuses libertés du genre humain n'ont été obtenues que lentement et par degrés , quelques-unes mêmes sont parvenues si lard a leur maturité, qu'encore bien que l'avocat-général nous ait dit qu'en jugeant la question qui s'agite en ce moment vous devez vous considérer comme un jury sous notre ancienne constitution, cependant je dois rappeler a votre souvenir et au sien , que si vous avez juridiction pour examiner et juger la question de culpabilité toute entière, ce n'est que depuis une année. Avant cette époque récente , je me hasardai à soutenir le droit qu'a le jury de prononcer sur la question de libelle 3 je plaidais devant un noble et révérend magistrat, qui, joignant au plus profond savoir la plus incorruptible probité , me traita, je ne dirai pas avec mépris, car il en est incapable, mais me reprit avec indulgence, comme on reprendrait un enfant qui babille en étourdi. Si le procès qui nous occupe eût été jugé alors au lieu de l'être maintenant, le prévenu aurait été immédiatement condamné sur la seule preuve de la publication de son écrit, quelle qu'eûx été votre opinion sur son caractère. Cependant j'ai assez vécu pour voir décider, par le vote unanime de tout le parlement d'Angleterre, que mon opinion était légitime. Si cet exemple n'est pas une leçon mémorable de la circonspection que l'on doit apporter dans ses opinions, où en trouvera-t-on?

Messieurs, j'ai insisté longuement sur l'origine des gouvernemens, j'ai rappelé en détail toutes les autorités sur cette matière, parce que j'ai considéré ce point non-seulement comme un argument essentiel à ma cause, mais comme la véritable base de la liberté de la presse 3 si M. Burke est fondé dans ses principes de gouvernement, je soutiens que la presse ne doit pas être libre dans le sens que je l'entends, qu'elle

ERSKINE. 3i3 ne doit même pas l'être dans aucun sens quelconque ; que tous les écrits relatifs au gouvernement, toutes les théories sur son amélioration, quelle que soit leur nature, sont illégales et criminelles; car si le peuple a délégué irrévocablement toute son autorité, il n'a plus aucun droit d'agir, partant de penser ou d'écrire sur un pareil sujet , et ce doit être nécessairement un libelle, le livre qui dénonce le gouvernement et ses actes à un peuple auquel il est interdit de les censurer j mais, d'autre part, comme c'est un principe constant dans les lois anglaises, que les sujets peuvent toujours s'adresser à une juridiction compétente, aucun argument légal ne pourra porter atteinte à la liberté de la presse, telle que je la comprends, si j'ai prouvé que le peuple a un droit inaliénable de réformer ou de changer son gouvernement.

C'est parce que la liberté de la presse se réduit a cette grande question, qu'elle fut, dans tous les pays, la dernière des franchises que les sujets ont arracliées au pouvoir : les autres libertés sont soumises à la tutelle des gouvernemens ; mais la liberté des opinions force les gouvernemens euxmêmes à se ranger a leurs devoirs. C'est elle qui a enfanté , dans tous les siècles, des martyrs a la vérité, et le monde n'a été affranchi de l'ignorance qu'au prix du sang innocent de ceux qui l'ont éclairé.

Messieurs, le temps s'écoule et mes forces s'épuisent; je ne puis faire passer devant vos yeux cette douloureuse histoire que comme une ombre.

Je commencerai par notre divin modèle. Le dieu universel de la nature, le sauveur du monde, la source de toute lumière, qui est venu pour arracher l'univers a ses éternelles ténèbres, expira sur une croix, en butte aux railleries des infidèles; les saints apôtres subirent le martyre à son exemple. Lorsqu'il se fit homme, il aurait pu, comme Mahomet, venir, dans tout l'appareil d'un puissant monarque, propager

3j4 BARREAU ANGLAIS,

avec Pépée d'un conquérant une religion qui même aujourd'hui, après tant de siècles, résisterait encore a l'influence de la raison; mais une pareille conduite était incompatible avec sa mission; il venait confondre les superbes et rétablir les droits universels de l'homme : aussi il se montra dans cet état d'humiliation que nous représente l'évangile, et prêcha ses consolations aux pauvres.

Quand on découvrit que les fondemens de la religion étaient inébranlables , les puissances de la terre prirent l'église sous leur tutelle; la religion et le pouvoir civil se donnèrent la main, et alors commença leur mutuelle corruption. Quels ravages n'ont-ils pas causés dans le inonde, en gouvernant par l'ignorance et la persécution de la vérité! mais ces persécutions ne firent que hâter la renaissance des lettres et de la liberté; vous remarquerez même que plus les lumières ont été captives, plus facilement elles ont détruit les gouvernemens qui s'opposaient a leur propagation. La cour de la chambre éloilée, cette première restriction imposée à la presse anglaise, fut instituée avant les grands changemens de notre constitution. Dès ce moment, personne ne put plus rien écrire sans un imprimatur délivré par ce tribunal ; mais la vérité et la liberté se firent jour avec une incroyable énergie à travers de secrets canaux, et l'infortuné Charles, qu'une presse libre n'avait point averti de ses dangers, fut conduit a une mort ignominieuse. Lorsque les hommes peuvent se communiquer librement leurs pensées et leurs souffrances réelles ou imaginaires, leurs passions s'exhalent dans les airs comme une fumée qui en obscurcit la surface; mais, comprimées par la crainte, elles fermentent dans l'ombre, elles éclatent au même moment et entraînent tout dans leur débordement. Laissez la raison combattre la raison, les argumens détruire les argumens, et tout bon gouvernement demeurera stable.

L'usurpateur Crommwel adopta le même système de ré-

ÊRS&INE. 3x5 pression pour affermir son gouvernement , et son gouvernement ne dura pas.

A la restauration de Charles n,, la chambre étoilée fut rétablie par un acle du parlement; pendant ce règne, ainsi que pendant la courte durée du règne suivant, elle se livra aux plus sanguinaires poursuites; et il est incontestable que ce fut cette aveugle et méprisable politique qui hâta notre révolution. A cette grande époque, on brisa tous ces fragiles ressorts; la liberté de la presse fut régénérée, et l'Angleterre, gouvernée depuis lors selon ses affections, a vu couler pour elle un siècle de gloire et de bonheur. Ainsi, toute notre histoire démontre que plus libre a été la presse, plus stable et plus tranquille a été notre gouvernement.

Messieurs, cette grande vérité est également appuyée sur des autorités imposantes : dans une pareille question , on ne peut consulter les lois, nos anciens statuts ne connaissaient pas ces sortes de libelles; ils commencèrent avec la chambre étoilée, et ils auraient dû finir avec elle. Pour connaître ce que c'est qu'un écrit calomnieux envers un particulier, iî faut interroger les registres dans lesquels sont consignées les poursuites de pareils délits ; mais, sur des matières générales , ce sont les auteurs qui ont écrit sur les principes généraux qu'il faut interroger. Si je citais quelque écrivain obscur, on pourrait me répondre que mes autorités, loin de pouvoir servir de justification et d'exemple, sont elles-mêmes des libelles; mais comment adresser ce reproche à ces grands hommes dont les ouvrages classiques , en notre langue, sont enseignés dans nos écoles et réimprimés chaque jour sous l'œil du gouvernement ?

Je commencerai par le poète Milton , autorité recommandable en toute espèce de science. Ce fut un républicain, dira-t-on : je l'avoue; mais cela ne prouve rien, sinon que le républicanisme peut s'allier avec la vertu. On ajoutera que

3i6 BAKREAU ANGLAIS,

le livre que je cite fut écrit pour combattre la censure préalable, qui n'existe plus aujourd'hui- mais si l'on traite de libelle tout ouvrage qui contrarie les désirs du gouvernement ou les opinions de ceux qui le composent, le rétablissement d'un censeur serait une mesure de sûreté publique. Si je présente mon livre à un magistrat désigné par la loi , et qu'il le rejette, je le supprime et n'ai rien a redouter, tandis que lui est toujours responsable de l'abus de son autorité ; mais avec le système que l'on veut faire prévaloir aujourd'hui, un homme doit imprimer, a ses risques et périls, sans guide qui lui indique d'après quels principes son livre sera poursuivi et condamné. Ainsi , l'argument de Milton s'applique et était destiné a s'appliquer a toute restriction imposée a la liberté d'écrire, qui, en opprimant l'individu, compromet la sûreté de la nation.

« On n'en trouve nulle trace , dit Milton , dans aucun état , dans aucun gouvernement de l'antiquité, ni dans l'église, ni dans les anciennes lois que nous ont laissées nos ancêtres, ni dans les usages modernes d'aucun pays réformé ; on n'en rencontre quelques vestiges que dans les conciles les plus antichrétiens et dans ia plus tyrannique inquisition qui exista jamais. Jusqu'alors, les livres pouvaient venir au jour sans contrainte, le génie pouvait enfanter ses productions aussi librement qu'une mère enfante son fils.

« Pour qui est pur, tout est pur, non pas seulement le boire et le manger, mais même toutes sortes de connaissances bonnes ou mauvaises 5 par conséquent, les livres ne peuvent corrompre, si la volonté et la conscience ne sont pas corrompues.

« Les mauvais livres sont utiles sous plusieurs rapports ; on les examine, on les réfute, on éclaire le présent, on prévoit l'avenir. Quel meilleur témoin puis-je citer qu'un des vôtres, qui siège maintenant dans le parlement, lé premier

des savans de ce pays, M. Selden, qui, dans son ouvrage sur les lois naturelles et civiles, prouve, non-seulement par la réunion des plus célèbres autorités, mais par d'excellens laisonnemens, par des théorèmes presque mathématiques, que toutes les opinions, même les erreurs publiées, lues et réunies, aident à arriver plus promptement à la découverte de la vérité.

« Les opinions et les pensées ne sont pas des marchandises dont on puisse faire le monopole et trafiquer- il ne faut pas espérer pouvoir mettre les lumières en entrepôt, d'où on puisse ne les laisser sortir qu'avec un permis, comme du drap ou de la toile.

« Ne serait-ce pas la faire un amer reproche au peuple anglais? Si nous sommes si méfians à son égard, qu'un simple pamphlet excite nos craintes, n'est-ce pas le taxer d'être un peuple remuant, vicieux, rebelle, sur la foi duquel il faut si peu se reposer, qu'on ne doit rien lui laisser connaître sans le permis d'un censeur? Sont-ce la les soins ou l'amour qui lui est dû? on n'oserait le prétendre.

« Cette corruption, que l'on cherche a prévenir, lorsqu'enfin elle a rompu ses digues, ne peut plus être arrêtée; vouloir empêcher les hommes de penser et d'agir par euxmêmes, en rendant la presse esclave, c'est ressembler à cet insensé qui croyait retenir des corneilles captives en fermant la porte de son parc.

« Ces moyens violens de répression ont, pour la plupart du temps, un résultat entièrement opposé à celui que l'on espère; au lieu de supprimer les livres, ils les multiplient, ils leur donnent de la vogue : la punition d'un bon mot le rend plus piquant encore, dit le vicomte de Saint-Alban, et un livre défendu est considéré comme une étincelle de vérité, qui éclate à la figure de ceux qui veulent la fouler aux pieds. »

3i8 BARREAU ANGLAIS.

Milton parle ensuite de sa visite au fameux Galilée, qu'il trouva dans les prisons de l'inquisition , « pour n'avoir pas pensé en astronomie comme les franciscains et les dominicains. » Ainsi , ce qui doit nous intéresser et nous toucher le plus vivement, les lois de la nature elles-mêmes étaient courbées sous la verge d'un censeur. Cet illustre astronome finit ses jours dans une prison, parce qu'ayant vu les phases de Vénus dans son télescope nouvellement inventé, il avait prononcé qu'elles brillaient d'une lumière empruntée et reçue du soleil comme du centre de l'univers. Voilà quel était son crime : il avait plané le soleil au centre, le soleil dont la position est aujourd'hui une vérité mathématique qui nous guide à travers l'immense Océan, et qui nous permet d'aller dominer sur d'autres mondes que, sans Galilée, nous n'eussions jamais connus.

Milton, dans son cloquent discours au parlement, fonde la liberté de la presse sur ses véritables bases.

« Croyez-moi, messieurs, ceux qui vous conseillent de supprimer des livres feraient aussi bien de vous conseiller de vous supprimer vous-mêmes : je vais vous le démontrer.

« Si l'on veut savoir quelle est la cause immédiate de cette liberté d'écrire et de parler, on n'en peut point assigner d'autre que notre gouvernement juste, libre et modéré. C'est la liberté , messieurs , que vos généreux conseils nous ont conquise, la liberté qui est la nourrice de toutes les grandes ames, qui éclaire et spiritualise nos intelligences, comme un beau ciel anime toute la nature; c'est elle qui affranchit, élève, transporte nos cœurs au-dessus d'eux-mêmes. Vous ne pouvez maintenant nous rendre moins éclairés , moins amis de la vérité, sans vous rendre d'abord vous-mêmes, qui nous avez fait tels, moins dévoués a cette liberté que vous avez fondée; nous ne pouvons retomber dans cet état d'ignorance, de barbarie, d'esclavage, d'où vous nous avez tirés,

ERSKINE. 3i9 que d'abord vous ne soyiez devenus ce que vous ne pouvez être, oppresseurs, despotes, tyrans, comme étaient ceux de qui vous nous avez délivrés. Si nos cœurs sont maintenant plus hauts, si nos ames se portent avec plus d'ardeur vers les grandes choses, c'est l'ouvrage de votre vertu : donnez-moi donc la liberté de connaître , de m'exprimer, de publier mes pensées; c'est la première de toutes les libertés. »

Messieurs, je veux en appeler à un autre auteur dont l'opinion vous paraîtra plus concluante, comme étant celle d'un de nos contemporains qui a toujours professé les principes les plus favorables au gouvernement monarchique* je veux parler de M. Hume, qui affirme que la liberté de la presse permet non-seulement les discussions de théories, mais encore qu'elle est instituée pour éveiller l'attention publique sur les actes du gouvernement.

Après avoir montré quels avantages résultent pour la liberté des formes monarchiques, pourvu que le pouvoir royal soit convenablement surveillé et balancé par la partie démocratique de la constitution , il ajoute : ((Ces principes donnent la raison de cette liberté de la presse si étendue dont nous jouissons en ce royaume, et qui n'est accordée dans aucun autre gouvernement ; on a craint que le pou voir arbitraire -n'envahît nos droits si l'on n'était attentif a prévenir ses progrès, et s'il n'existait un moyen facile de sonner l'alarme d'un bout du royaume à l'autre ; il est nécessaire de réveiller fréquemment l'esprit public pour réprimer l'ambition des grands, et l'on doit faire servir la crainte de soulever l'opinion publique, a prévenir cette ambition. Rien n'est plus propre à atteindre ce but que la liberté de la presse; par elle, tout ce qu'une nation possède de savoir, d'esprit et de génie concourt à soutenir la liberté; tous les sujets sont excités à sa défense. Ainsi donc aussi long-temps que la partie démocratique de notre

32o BARREAU ANGLAIS,

constitution pourra se maintenir contre la partie monarchique , elle sera nécessairement attentive à garder la presse libre, car c'est de là que dépend sa conservation. »

Il est une autre autorité contemporaine de celle-ci : un brillant orateur de la chambre haute du parlement , et qui , pendant la plus grande partie de sa vie , a rempli les plus éminentes fonctions auprès du roi, le comte de Chesterfield, s'exprimait ainsi dans la chambre des lords ; « L'un des plus grands bienfaits dont nous jouissions , c'est la liberté ; mais tout bien , dans cette vie, a son alliage de mal; la licence est l'alliage de la liberté. »

Lord Kcnjron. Le docteur Johnson peut revendiquer cette plume à l'aile de lord Chesterfield; il parle, je crois, de l'œil du corps politique.

M. ErsMne. Milord , je vois avec satisfaction que ce morceau soit regardé comme l'une des plumes de l'aile de lord Chesterfield; j'ai entendu dire effectivement que le passage que je vous cite, et pour lequel sa seigneurie m'a prévenu , n'appartenait pas a cet orateur.

Lord Kenjon. Ce discours qui fit tant d'honneur à lord Chesterfield passe pour avoir été écrit par le docteur Johnson.

M. Erskine. Je le crois aussi, et je remercie sa seigneurie d'avoir fourni a ma cause une autorité plus imposante encore ; car, quoique lord Chesterfield fût un homme d'infiniment d'esprit , cependant il ne peut être comparé et pour le savoir , et, ce qui est plus essentiel encore dans cette cause , pour ses opinions monarchiques , au célèbre écrivain auquel milord attribue ce discours. Le docteur Jonhson s'exprime donc en ces termes : « Un des plus grands bienfaits dont un peuple puisse jouir, c'est la liberté; mais tout bien, dans la vie, a son alliage de mal; la licence est l'alliage de la liberté; c'est une ebullition, une excroissance; c'est une tache sur l'œil du

ERSKINE. 3a c

corps politique, mais on ne doit la toucher que d'une main delicate, et comme en tremblant , de peur de détruire le corps , de blesser l'œil sur lequel elle paraît.

« La licence est tellement inséparable de la liberté qu'il est mal aisé de corriger l'une sans courir le risque de blesser l'autre; il est extrêmement difficile de distinguer les véritables limites qui les séparent, ainsi que dans une étoffe bien nuancée, on peut dire aisément qu'il existe deux couleurs, mais on a peine a discerner le point où finit l'une et commence l'autre. »

J'avoue que je ne puis m'empêcher de tomber d'accord avec ce savant auteur : ce qui fait qu'il est dangereux de toucher à la liberté de la presse, c'est la difficulté de déterminer ses limites. Mon savant ami qui vient de sortir de la cour, n'a tracé aucune ligne de démarcation , n'a développé aucuns principes ; il ne nous a pas dit , si ce livre est condamné , queîs livres on pourra publier. Si je ne puis écrire contre l'existence d'une monarchie, et célébrer une république, pourrais-je écrire contre une partie du gouvernement ? pourrais-je dire que tout irait mieux sans une chambre des communes, ou une chambre des lords , ou une cour de chancellerie , ou tout autre partie de notre constitution ? ou bien si , comme il l'a insinué, un livre peut être considéré comme libelle, par cela seul qu'il attaque avec l'ironie un sujet dont la discussion peut être légale ? Nouvelles difficultés , et la liberté de la presse devient encore plus impossible a définir.

Le même auteur, poursuivant son sujet, et parlant de la chute de la liberté romaine , ajoute : « Mais cette espèce de liberté vint bientôt a être appelée licence ; car nous appre nons qu'Auguste, après s'être fait empereur, rétablit l'ordre dans Rome en réprimant la licence. Fasse le ciel que nous ne voyons jamais en ce pays l'ordre rétabli ou la licence réprimée au même prix que chez le peuple romain !

Considérez, messieurs, que rarement ou même jamais

le pouvoir arbitraire ne s'est établi tout d'un coup dans un pays ; il s'introduit sourdement et comme pas à pas , de peur que le peuple ne s'effraye de ses progrès ; les barrières et les remparts de la liberté sont renversés un à un : on trouve des prétextes plausibles d'éloigner ou d'endormir les sentinelles placées par la constitution d'un pays libre pour avertir le peuple des dangers qui le menacent. Quand les premiers pas sont faits , le peuple peut considérer avec douleur le pouvoir arbitraire envahissant, à front découvert, tous ses droits; mais alors il n'est plus temps de penser a prévenir ou éviter la ruine qui le menace.

« Le théâtre et la presse sont pour nous deux sentinelles avancées ; si nous les éloignons , si nous les aveuglons , si nous les jetons dans les fers, l'ennemi va nous surprendre. »

Messieurs , ce sujet fut traité avec encore plus de force et de clarté par un de nos plus éminens magistrats auquel probablement on n'imputera pas de s'être jamais montré favorable au désordreni aux excès populaires, je veux parler de lord Loughborough , président de la cour de common pleas. Je crois pouvoir répondre de la justesse de ma citation, a laquelle j'ajouterai l'opinion d'un autre membre de la chambre des lords, le comte de Stanhope, ou plutôt je citerai d'abord lord Stanhope; car c'est sa seigneurie qui ouvre la discussion sur ce sujet, en appelant l'attention sur les argumens de lord Loughborough. «Si notre liberté de la presse, tant vantée , dit lord Stanhope, n'était autre que la liberté d'écrire le panégyrique de notre constitution, c'est une liberté dont on jouit sous beaucoup de gouvernemens arbitraires : je croirais sans peine, que, même à la cour de Russie, il ne serait pas regardé tout à fait comme coupable d'une offense impardonnable , l'homme qui se serait mis en tête d'écrire un panégyrique du gouvernement russe : on pourrait fort bien appeler cette liberté, la liberté de la presse russe; mais la 11-

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berté de la presse anglaise est bien autre chose , car la loi d'Angleterre ne défend pas de publier des ouvrages de théorie sur la constitution , soit qu'ils contiennent des louanges ou des censures. » ( Discours de lord Stanhope sur le bill des libelles).

Vous voyez donc que le principe que je soutiens est appuyé dans toute son étendue de l'opinion de lord Stanhope , autrement le noble lord eût lui-même écrit un libelle en excitant les autres a publier ce qu'ils pensaient , soit en bien , soit en mal , de la constitution du pays. Quant a lord Loughborough , je vais vous lire ce qu'il dit sur ce sujet : « Tout homme peut publier librement ses opinions sur les formes et le système de notre gouvernement; si elles sont sages et éclairées, le monde en profitera ; si elles sont fausses et absurdes , on en rira, et elles seront oubliées- pourvu qu'elles aient été publiées bona fide ) elles ne peuvent être criminelles , quelque erronées qu'elles soient ; d'autre part , le dessein et l'intention de l'écrivain peuvent donner un caractère différent a un écrit dont le sens apparent est innocent et même louable. Supposez une réunion d'hommes assemblés pour troubler la paix publique, pour détruire les métiers ou les barrières, ou pour commettre tout autre crime; qu'une personne , associée à leurs projets, répande parmi eux un écrit tendant à les exciter au crime en se servant de paroles convenues entre le lecteur et l'écrivain, comme celles-ci : Avos tentes o Israël! Cette publication serait criminelle non comme libelle , non comme un écrit abstrait, mais comme fait, et fait constituant le crime ; il faudrait l'énoncer sur le registre comme circonstance extrinsèque; car autrement la cour , appelée à juger le writ d'erreur, ne pourrait connaître que de l'interprétation naturelle de l'écrit, et lors du jugement le prévenu ne pourrait avoir connaissance de ce fait, s'il ne formait un chef précis d'accusation sur le registre; pour que le jury pût prononcer sur quelque chose autre que sur Pinterprétu-

tion-de l'écrit , il faudrait qu'on eût articulé, dans le cas, par exemple, que je viens de citer , qu'un certain nombre de personnes s'étaient assemblées , et que l'auteur de cette publication , voulant soulever ces personnes ainsi assemblées, écrivit telle et telle chose : alors le crime serait réel, il consisterait dans un acte apparent de révolte prouvé par un écrit. »

En réponse a toutes ces autorités , l'avocat-général pourrait dire que si M. Paine eût publié ses observations dans les mêmes intentions que ces illustres écrivains, et au milieu d'autres circonstances, il eût été protégé et acquitté; à cela , je ne répondrai qu'un mot : aucunes circonstances et aucuns faits relatifs a son ouvrage ne sont allégués ni prouvés; vous n'avez pas juridiction pour connaître d'autre chose que de l'interprétation naturelle du livre qui est devant vous; ainsi, je puis aborder sans obstacle la justification des passages qui forment l'objet particulier de la plainte.

Messieurs, je sens que j'ai déjà trop long-temps abusé de votre patience; lorsque je me rappelle la nature de l'esprit humain et combien d'obstacles j'ai à combattre en ce moment, je vois, sans me décourager, quelques-uns de mes juges souhaiter la fin de cette défense. On a dit dans les papiers publics que ma vanité avait excité mon zèle en cette occasion; mais j'en appelle aux auteurs de ces articles eux-mêmes: fut-il jamais une situation de laquelle ma vanité dût m 'écarter avec plus d'empressement , une tâche plus pénible que celle de combattre des préventions avouées , de braver des regards irrités qui semblent l'être contre moi? Mais je parais a cette barre pour prêter a un prévenu, traduit devant vous, les secours auxquels lui donnent droit les lois de ce pays : entre mes argumens, s'il en est quelques-uns peu convenables et indignes d'être présentés à la cour, le noble juge qui nous préside est la pour m'interroinpre; s'ils sont susceptibles d'être réfutés, ils léseront, ou s'ils vous paraissent , à vous qui devez les juger 3

ERSKINE. 3i5 si peu fondés qu'ils n'aient pas besoin de réponse, voire verdict renversera dans un moment tout ce qui aura été dit ; alors nous aurons rempli chacun notre devoir ; vous avez le droit incontestable de juger, mais moi j'ai le droit incontestable de vous adresser la justification de l'accusé.

Lorsque le noble juge qui nous préside et moi défendions George Gordon en 1781 , le jury ne pensa point , et personne ne nous imputa de justifier l'incendie de cette ville, ou de soutenir que l'on avait le droit d'intimider la chambre des communes. Je m'acquitte aujourd'hui du même devoir que milord et moi remplissions alors de concert 3 et quoi qu'il advienne en cette cause, j'espère au moins être entendu; intimement persuadé qu'on ne pourra me faire aucun juste reproche pour avoir satisfait à un devoir sacré, monsieur, je m'adresse

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