MAINTENANT A VOUS PERSONNELLEMENT
Messieurs, je vais vous soumettre quelques observations sur les passages rapportés dans l'information. Quant au premier, je nervous en entretiendrai qu'un seul instant. Le voici :
« Tout gouvernement héréditaire est de sa nature tyrannie ; une couronne héréditaire , ou quelqu'autre nom qu'on veuille lui donner, tout cela ne signifie rien autre chose sinon que le genre humain est une propriété héréditaire; hériter d'un gouvernement , c'est hériter du peuple comme d'un troupeau de bétail. »
Or, doit-on souffrir, dit le procureur-général, que l'on dise au peuple de ce pays qu'il est conduit comme un troupeau de bétail? Certainement non. Je suis d'avis qu'on ne peut insinuer au peuple anglais une plus dangereuse doctrine ; mais , cette doctrine , qui l'insinue ? Je nie que ce soit M. Paine ; quand il soutient que, dans une monarchie héréditaire,on hérite d'un peuple comme d'un troupeau de bétail , il est évident ,
1 Ces paroles furent provoquées par la conduite d'un de MM. les jurés 2 «cite apostrophe la lit cesser aussitôt.
d'après le contexte de l'ouvrage (et l'on ne vous Va pas fait connaître), qu'il combat cette proposition de M. Burke que la monarchie héréditaire d'Angleterre est imposée au peuple anglais par un pacte indissoluble : M. Paine, au contraire, soutient que le roi d'Angleterre n'est autre chose que le magistrat du peuple, existant en vertu de son consentement; doctrine entièrement incompatible avec cette proposition, qu'il est conduit comme un troupeau de bétail. Ainsi son argument est celui-ci; il est destiné à rétorquer celui de son adversaire : «Un roi, tel que vous, M. Burke, représentez le roi d'Angleterre , héritant du peuple par droit de conquête, ou en vertu d'un pacte quelconque qui , lorsqu'il existe , ne peut plus être rompu tant que l'on en observe les conditions originelles , hérite du peuple comme d'un troupeau de bétail ; mais je nie que tel soit le titre du roi d'Angleterre , il est le magistrat du peuple , et je respecte en lui ce caractère. » C'est donc à ce roi d'Angleterre imaginaire et non à sa majesté que s'appliquent vos inductions mal fondées. Ce sont les souverains de Prusse et de Russie et tous les gouvernemens imposés a des peuples contre leur volonté et par un droit héréditaire et indestructible, que flétrit M. Paine , lorsqu'il parle d'hériter du peuple comme d'un troupeau de bétail. Ainsi donc, oucette phrase doit être considérée comme purement spéculative , et alors ce n'est qu'une vaine théorie sans application a notre gouvernement, ou il faut la rapprocher de ce qui détermine son application, et alors c'est du roi d'Angleterre, tel que le fait M. Burke , et non de sa majesté, dont le titre est contesté.
Examinons le passage suivant qui a été choisi d'une manière fort extraordinaire. On a sauté, pour le trouver, de la page 21 jusqu'à la page 47- H commence a ces mots: (c Cette convention se réunit a Philadelphie, au mois de mai 1787, et le général Washington en fut élu président. Ii n'était à cette époque lié avec aucun des gouvernemens de
ERSKINE. 327 l'état ni avec le congrès ; ii résigna sa commission aussitôt que la guerre fut terminée, et depuis-lors il a vécu comme simple particulier.
« La convention examina a fond toute la matière ; et , après de longs débats et de profondes recherches, les membres étant tombés d'accord sur les diverses parties d'une constitution federative, la question qui s'éleva fut de savoir comment lui donner autorité et la mettre en pratique. Dans ce dessein , ils n'envoyèrent pas, comme le fit une cabale de courtisans , chercher un stathouder de Hollande, ou un électeur d'Allemagne , mais ils consultèrent le vœu et l'intérêt de la nation. »
Cette phrase, considérée en elle-même, pourrait paraître un sarcasme lancé contre le roi Guillaume, contre ceux qui firent la révolution et contre la révolution elle-même ; mais lorsqu'on examine ce qui précède et ce qui suit , on voit que c'est une comparaison historique faite très-sérieusement entre la révolution anglaise de i683 et celle d'Amérique; comparaison dont personne ne peut nier la sincérité. Mais qu'y a-t-il donc la d'injurieux contre notre constitution? Que le roi Guillaume ait été élevé au trône par le voeu sincère du peuple anglais individuellement exprimé; qu'il Tait été par des motifs et par les manœuvres indiquées du prévenu, peu importe aujourd'hui. Blackstone nous avertit avec beaucoup de raison de ne pas fonder notre obéissance et notre attachement à notre gouvernement sur les motifs de nos ancêtres, sur la régularité de leurs actes, mais sur notre approbation de ce qui est établi : telle est la meilleure manière déraisonner; et, quant a moi, comme la raison me démontre l'excellence de la constitution de mon pays, je ne changerais pas d'opinion, qu'elle fut l'œuvre des démons ou des anges.
En sommes-nous moins attachés à la réforme, parce que Henri vin en fut l'auteur , et parce qu'elle dut son origine à ses passions et a son avarice , et non pas a sa piété? Il avait
dissipé les trésors de son père, et il préférait Anne de-Boulen à la reine. Telles furent les causes qui amenèrent la réforme. Notre culte en est-il pour cela moins pur? Ces circonstances ont-elles ébranlé la stabilité, ou porté atteinte au titre du roi , a l'exclusion de ceux qui tenaient les leurs de la religion qu'il avait abolie? Le procureur-général prétendra-t-il que je pourrais être accusé de libelle pour avoir écrit un volume d'injures contre Henri vin , parce qu'il fut l'auteur de la réforme? S'il n'ose le prétendre, pourquoi donc en serait-il autrement pour le roi Guillaume qui acheva notre révolution ? Quelle est la ligne de séparation? Sont-ceun, deux ou trois siècles qui établissent la différence? Nos propres historiens ne parlent-ils pas de cette cabale de courtisans? Ouvrez l'histoire de Hume (vol. 8, pag. 188), vous y verrez rapportées en détail toutes les intrigues qui frayèrent le chemin a la révolution et les coalitions intéressées des différens partis qui amenèrent son résultat. f
Mais qu'avons-nous a faire des motifs de ces différens partis que rapporte Hume ? La question est de savoir ce qu'on a exécuté et non comment on l'a exécuté. Si ce qui a été fait, ainsi que le professe Blaekstone, a obtenu le consentement de nos ancêtres ; si le nôtre l'a confirmé , nul ne peut refuser d'obéir • que celui à qui notre gouvernement dép!aît, aille ailleurs en chercher un autre. Je ne combats point pour l'entière indépendance de conduite, mais pour la liberté des opinions.
Quant a ce qu'il a dit des Edouard et des Henri , ainsi que des autres princes sous le règne desquels cet auteur ne voit que des restrictions imposées au pouvoir et point de constitution , certainement ce n'est pas sérieusement que mon ami vous cite ces passages comme séditieux.
Paine prétend qu'il n'existait pas de constitution sous ces princes , et que les libertés anglaises n'ont été arrachées à un pouvoir usurpé qu'après de longs efforts; et moi aussi je le
ERSKINE. 32f) pretends, et je crois qu'il est de l'honneur et de l'intérêt de ce pays de le publier : existait-il quelque liberté après le premier établissement des Normands par la conquête? La grande charte ne fut-elle pas arrachée au roi Jean par la force des armes a Runnymead? ne fut-elle pas reconquise par le peuple les armes à la main? sans cesse violée par les rois , ne fut-elle pas, dans les règnes suivans , deux fois, cent fois, rétablie par le parlement sur les vives et fermes instances du peuple? Je proteste que je suis rempli d'étonnement d'entendre ces vérités mises en question.
Dès mon enfance et sur les bancs de l'école , on m'apprenait à les démontrer 5 j'ai obtenu le prix pour avoir réussi à prouver que notre constitution actuelle n'est nullement un débris de la liberté saxonne, qu'elle est la conséquence de l'oppression des Normands qui , répandant l'esprit d'indépendance d'un bout du royaume a l'autre, poussa nos braves ancêtres non point à reconquérir, mais a obtenir successivement et pour la première fois ces privilèges , inaliénable héritage de tout le genre humain
Mais pourquoi parler des Edouard et des Henri lorsque Hume lui-même affirme expressément , malgré tout ce qu'on vous a dit aujourd'hui sur l'antiquité de notre constitution , que notre monarchie fut presque absolue jusqu'au milieu du siècle dernier ? Voici comment il s'exprime dans son Essai sur la liberté de la presse :
« Tous les gouvernemens absolus, et celui d'Angleterre le fut en grande partie jusqu'au milieu du siècle dernier, quoi qu'en aient dit les nombreux panégyristes de l'ancienne liberté anglaise, dépendent entièrement de leur administration.»
Telle est l'opinion de Hume ; telle est la conclusion que
1 Lord Erskine obtint, au collège de la Trinité , à Cambridge, le prix d^mplificalion , dont le sujet était l'origine de la constitution anglaise : ce discours a été imprimé.
33o BARPxEAU ANGLAIS,
tire un grand historien de tous les faits rassemblés par lui comme matériaux de son histoire. M. Paine doit-il être puni pour avoir répété aujourd'hui ce qu'avait écrit avant lui Tun de nos auteurs classiques les plus estimés. Tous les verdicts du monde ne pourront faire sanctionner cette injustice par l'équitable public et l'impartiale postérité.
Le passage suivant que l'on accuse est celui-ci, page 56 : « L'attention du gouvernement d'Angleterre ( car je préfère lui donner ce nom que de l'appeler le gouvernement anglais ) , depuis ses liaisons politiques avec l'Allemagne , paraît si complètement absorbé par les affaires étrangères et par les moyens de lever les taxes, qu'il semble ne pas exister pour autre chose , il néglige les affaires domestiques ; et quant a des lois régulières , a peine y a-t-il quelque chose qui y ressemble. »
Que le gouvernement de ce pays ait été, par suite de ses relations avec le continent, et des guerres continuelles qu'elles ont occasionées, continuellement surchargé de taxes accablantes , c'est ce que personne ne peut nier; et j'en appelle a votre justice, ces taxes n'ont-elles pas été, pendant phisieurs années , le sujet constant de déclamations et de plaintes impunies ?
Quant à cette assertion qu'a peine y a-t-il parmi nous quelque chose qui ressemble a des lois régulières , l'auteur parle en théorie de la complication de notre système de législation • il n'attaque pas l'administration de la justice dans la pratique. Ces critiques sur le système général de notre gouvernement ont été répétées mille et mille fois par différens auteurs , et même dans la chaire évangélique. Je possède un sermon écrit pendant la guerre de l'Amérique, par une personne éminenle par ses talens et sa piété, et j'y vois que l'orateur appelle de ses vœux le moment où le nouveau monde sera délivré de notre aneien système de lois qu'on lui avait imposé dans son enfance.
ERSK1ME. 33e « Il est peut-être dans les destinées que la Providence réserve à ces rivages de voir s'élever parmi nous une réforme plus pure que celle dont se glorifie l'Angleterre; de voir s'établir un gouvernement moins onéreux, plus stable, plus incorruptible que celui dont jouit la Grande-Bretagne; de posséder un système de lois plus juste, plus simple et plus invariable dans ses principes ; moins obscur , moins douteux , moins rempli de délais dans les poursuites ; plus doux et plus équitable dans ses moyens de sanction ; plus facile, plus certain dans son exécution : dans ce système, nul ne pourra faillir par ignorance de ce qui le concerne, être privé de justice par pauvreté ou par faiblesse, l'éluder par des ruses légales, par des privilèges civils ou par la protection du pouvoir ; dans ce système, les règles de conduite ne seront pas mystérieuses et déguisées sous un langage de principes et de coutumes tombés en désuétude avec la barbarie qui leur donna naissance ; des formules bannales ne détruiront pas le respect que Ton doit aux tribunaux et a leurs arrêts ; des édits abolis par l'usage , n'entraveront pas l'administration, ne l'exposeront pas en mille circonstances a la dérision et au mépris ; les calomnies n'y auront aucun droit de décider du vrai ou du faux , et l'on n'y verra point la scandaleuse élévation de ces bommes devenus riches par la chicane, et engraissés des ruineuses querelles de leurs cliens. »
Ce passage est dix fois plus violent que celui de M. Paine, et cependant qui songea jamais a poursuivre M. Cappe?
En mille autres circonstances, les défauts de notre jurisprudence furent signalés et déplorés, quelquefois même par ies personnes appelées à appliquer la loi sur le siège des magistrats. Ainsi , les observations générales de l'auteur ne doivent pas être assimilées à ces attaques contre la magistrature du pays, justement rangées dans la classe des libelles.
Quant aux deux chambres du parlement, je crois pouvoir vous démontrer que celui qui a excité cette controverse, et dont le dévouement a maintenir notre constitution n'a pas été regardé par nos ministres comme d'un faible secours dans nos momens de crises , a lui-même écrit sur ces assemblées quelques pages qui pourraient paraître sévères, même en les comparant a celles qui ont excité l'indignation de M. le procureur-général. Le passage de M. Paine est ainsi conçu :
« Quant aux deux chambres, dont le parlement anglais est composé , elles paraissaient en réalité n'en former qu'une seule , et, comme corps législatif, n'avoir aucun caractère propre. Le ministre, quel qu'il puisse être , les touche avec une baguette soporifique et elles s'endorment dans l'obéissance.
« Mais si l'on compare les talens que l'on rencontre dans l'une et dans l'autre, la différence est si grande qu'elle fait ressortir toute l'absurdité qu'il y a de placer le pouvoir là où il y a incapacité complète d'en user. Quelque misérable que soit l'état de la représentation en Angleterre , elle est encore énergique, comparée à ce qu'on appelle la chambre des lords. Cette prétendue chambre est si peu considérée que le peuple daigne à peine s'informer de ce qu'elle fait ; elle paraît entièrement soumise a une influence supérieure et complètement étrangère aux intérêts de la nation. »
La fin de cette phrase, écrite par M. Paine pour servir de preuve à cette assertion, a été omise par M. le procureurgénéral dans son information, ainsi que dans son discours, La voici : « Dans le débat qui s'éleva pour savoir s'il fallait prendre part a la guerre entre la Russie et la Turquie, la majorité qui, dans la chambre des pairs, vota pour la guerre, passa quatre-vingt-dix, lorsque, dans l'autre chambre, plus nombreuse de moitié , la majorité ne fut que de soixante-trois. »
Les termes dans lesquels M. Burke parle de la chambre des
ERSKITNE. 333
lords , sont encore plus énergiques : « Il y a déjà plus d'un siècle que nous avons déclaré la chambre des lords inutile j elle vient elle-même de se déclarer telle ; et tout l'espoir d'une réforme (en parlant de la chambre des communes) repose maintenant sur nous. » M. Burke a exprimé cette opinion non -seulement dans le sein du parlement où personne ne pouvait lui en demander compte, mais il Ta réimprimée plusieurs fois dans ses ouvrages. Son opinion sur les deux chambres du parlement que je vais vous lire, fut, dans l'origine, publiée comme un pamphlet séparé, et dirigée contre les abus habituels de ces hautes assemblées : n'oubliez pas qne je ne fais point valoir ces motifs comme argumenta adhominem, ou ad invidiam contre cet auteur- ce serait mal défendre M. Paine, je les invoque comme une autorité puissante en faveur de ma cause, car cet ouvrage a servi de fondement a une immense et glorieuse réputation : plût au ciel qu'elle fût également incontestable !
« Depuis la révolution , l'existence du parlement a toujours été respectée; tout le monde voit qu'il est du plus haut intérêt pour la cour d'avoir une cause seconde placée entre les ministres et le peuple. Les membres de la chambre des communes ont un égal intérêt a soutenir leur participation a cette cause intermédiaire , quel que soit le revenu qu'ils retirent de leurs voix; ils ne renonceront jamais à cet héritage» Ainsi , les membres les plus dévoués au bon plaisir de la cour furent toujours les plus zélés a maintenir l'autorité souveraine de la chambre des communes ; sachant qui devait user de cette autorité,, et comment on devait en user, ils pensaient qu'on ne saurait jamais lui donner trop d'étendue. Tout ministre inconstitutionnel désirera toujours que la chambre des communes, qui dépend entièrement de lui, puisse disposer a son gré de tous les droits du peuple, car on a découvert que
LES FORMES DE LA LIBERTE ET LES ACTES DU DESPOTISME NE SONT PAS CHOSES ENTIEREMENT INCOMPATIBLES.
« Le pouvoir delà couronne, complètement détruit comme prérogative, s'est relevé plus énergique et plus odieux sous le nom d'influence : une influence qui agit sans bruit et sans violence, qui fait de ses antagonistes même des instrumens d'oppression , qui renferme en elle-même un éternel principe d'accroissement et de renouvellement , que les malheurs de notre pays, aussi bien que ses prospérités, tendent également à affermir , est un admirable moyen de remplacer une prérogative qui , n'étant fondée que sur d'antiques préjugés, portait en elle-même un principe irrésistible de dissolution. L'ignorance du peuple ne peut servir de base qu'à un système transitoire ; mais l'intérêt d'hommes actifs et tout puissans dans l'état est un fondement sûr et inébranlable. »
Aussi M. Burke, dans la page 66, en parlant de ce même parti de la cour, a dit :
« Le parlement était le grand objet de tous ces politiques, c'était la fin qu'ils se proposaient aussi bien que l'instrument au moyen duquel ils devaient opérer. »
Et poursuivant le même sujet à la page 70, il continue ainsi :
« Ceux qui ne veulent pas conformer leur conduite au bien public , et qui ne peuvent plus s'appuyer sur les prérogatives de la couronne , ont adopté un nouveau plan ; ils ont entièrement abandonné les prérogatives comme un retranchement ruiné , et ils se sont fortifiés dans le parlement lui-même • s'ils méditent quelque dessein perfide qui excède les bornes de leur pouvoir légal, ils ont recours au parlement ; le parlement se charge de tout ; ils obtiennent le pouvoir absolu de faire ce qu'ils désirent 5 leur sûreté personnelle est garantie ; nulle règle pour les diriger ; nulle responsabilité pour inspirer une salutaire terreur, car le parlement ne peut pas décemment
ERSKINE. 335 punir un ministre pour avoir exécuté une résolution dont il est lui-même complice. Ainsi devient illusoire son droit de censure sur le pouvoir exécutif, parce qu'on lui fait prendre part à tous les actes importans du gouvernement , et la responsabilité , 'ce palladium de notre constitution , bientôt n'existera plus même dans notre souvenir.
« Jusqu'à présent , l'opinion du peuple agissant au moyen d'une assemblée qui avait encore quelque chose de populaire, conduisait aux honneurs et aux premiers emplois de la couronne; maintenant le principe est renversé, la faveur de la cour est l'unique voie d'obtenir ces dignités dont le peuple seul devrait disposer. »
M. Burke ( pag. 100) observe avec beaucoup de vérité que les abus dont il se plaint ne proviennent pas de la monarchie , mais du parlement , et que c'est pour le peuple un devoir déporter une sérieuse attention : « Ce furent, dit-il, les corruptions de la monarchie qui excitèrent les craintes, et amenèrent les réformes dans le siècle passé; dans le nôtre -, ce doit être les corruptions du parlement. »
Ce n'est pas la corruption du parlement de cette année ou de l'année précédente, c'est sa corruption habituelle enracinée : « Ce n'est pas dans le parlement seul que les remèdes aux désordres doivent opérer tout leur effet, ce ne sera là qu'un commencement. Jusqu'à ce que le gouvernement ait regagné la confiance, il faut exciter le peuple à surveiller ses représentans avec la plus stricte et la plus minutieuse attention; il faut l'inviter a examiner plus systématiquement leur conduite dans toutes les assemblées de comtés et de corporations, et h produire de nombreuses et fréquentes pétitions sur toutes les questions importantes.
« Ces moyens auront un heureux résultat; on verra quelles sont les personnes qui, prêtant indifféremment leur appui a toutes les administrations, ont complètement banni toute in-
tégrité et toute confiance de la gestion des affaires publiques,' ont confondu les plus excellens hommes avec les plus mauvais, affaibli et détruit l'esprit général du gouvernement, au lieu de lui donner une force et une vigueur nouvelles. »
Je voudrais pouvoir lire , s'il était possible, tout cet important ouvrage ; mais les vérités qu'il renferme sont toutes résumées avec éloquence dans un discours du même auteur sur la réforme de l'administration publique.
« Ce qui, je l'avoue, surpassait mes forces, ce sur quoi je dirigeais toute mon attention , c'était l'affaiblissement de cette influence corrompue , source intarissable de toutes les prodigalités et de tous les désordres, qui nous surcharge de plusieurs millions de dettes , qui ôte toute vigueur à nos armes , toute sagesse à nos conseils , et jusqu'à l'ombre d'autorité et de crédit aux plus vénérables parties de notre constitution. »
Ces importantes vérités furent pareillement proclamées dans une occasion plus récente par la personne qui se trouve maintenant placée à la tête des conseils de sa majesté, et qui paraît posséder à un si haut degré la confiance de la nation \ Je ne veux point censurer la conduite de M. Pitt : ce fut le plus beau moment de sa vie , et je l'aurais cru bien plus digne d'éloges s'il se fût toujours montré fidèle à des opinions qu'il est réputé professer encore, et que certainement rien ne doit lui faire abandonner ; mais, à tout événement, j'ai le droit d'invoquer l'autorité qui s'attache a son magnifique talent et à son éminente situation, non-seulement pour défendre le prévenu , mais le peuple anglais tout entier ; car c'est sa cause que je plaide lorsque je m'oppose de tout mon pouvoir a l'introduction de cet odieux précédent qui conduirait un homme au pilori ou à la prison pour le même fait qui a couvert un autre homme de gloire et lui a mérité l'approbation générale.
» M. Pitt.
Les abus signalés par l'écrivain que l'on accuse aujourd'hui déterminèrent cet illustre orateur à s'associer à plusieurs autres personnages d'un haut rang sous les bannières du duc de Richmond , et a voter plusieurs résolutions publiques sur l'absolue nécessité de réformer la chambre des communes : leurs motifs sont consignés dans le préambule placé en tête de ce livre. Voici comme ils s'expriment, « d'où il résulte que la liberté, la vie ou la propriété de tout homme est ou peut être atteinte par la loi du pays qu'il habite , à laquelle chacun est tenu d'obéir ;
« Que, par la constitution de ce royaume, le droit de faire des lois est dévolu a trois pouvoirs distincts, le roi, les lords et les communes réunis en parlement ; que le consentement de ces trois pouvoirs qui comprennent tout l'état est nécessaire pour constituer une loi obligatoire pour toute la nation 5 que la chambre des communes représente toutes les communes du royaume, et que le consentement de cette chambre entraîne le consentement de toutes les communes du royaume, et pour tous les cas sur lesquels le corps législatif a droit de prononcer;
u Que nul homme n'est ou ne peut être actuellement représenté s'il ne vote sur l'élection de ses représentans ;
« Que tout habitant d'une commune en ce royaume (les enfans , les insensés , les criminels, déclarés incapables par la loi, seuls exceptés ) a le droit de voter pour l'élection des représentans chargés de consentir pour lui à des lois par lesquelles il sera lié;
« Que le nombre des personnes qui votent pour l'élection des membres de la chambre basse ne se monte pas maintenant a un sixième des habitans des communes du royaume ; qu'ainsi la plus grande partie desdites communes sont privées du droit d'élire leurs représentans 5 que le consentement de la majorité de toute la nation , pour établir une 1. 11
loi -, est donné par des personnes que la majorité de la nation
n'a pas, dans le fait, investies de ses pouvoirs ;
« Qu'enfin l'élection des membres de la chambre des communes a , par le cours des siècles, si prodigieusement dévié des principes d'égalité sur lesquels elle était fondée , qu'en plusieurs lieux les membres ne sont élus que par la propriété d'un seul homme, que les plus petits bourgs envoient autant de membres que les comtés les plus étendus , et que la majorité des représentans de la nation est choisie par un nombre de votans qui n'excède pas douze cents, etc....»
Ces griefs et beaucoup d'autres furent publiés, non comme d'abstraites théories, mais peu de jours après que la chambre des communes eut décidé que ces prétentions étaient mal fondées , et qu'aucun changement dans la représentation n'était nécessaire. Ce fut alors que ces personnes se réunirent a That ched-House et proclamèrent leurs opinions et leurs résolutions. Aucun d'eux fut-il poursuivi ? Non certainement (car cette conduite était légale). Eh bien! je vous supplie , messieurs, vous , gens pleins d'honneur et de franchise, je vous supplie de comparer ce que je viens de lire avec ce qu'a écrit M. Paine sur les ministres avec leur baguette soporifique, et de rendre à tous une égale justice. Je demande que tous soient punis ou que personne ne le soit; que M. Paine ne soit pas livré au mépris public pour avoir énoncé son opinion sur le parlement, tandis que d'autres qui ont exprimé les mêmes sentimens , qui de plus les ont mis en pratique, jouissent de toutes les douceurs qui accompagnent un dévouement supposé aux intérêts de son pays. Faut-il donc aujourd'hui faire clameur de haro sur tout homme qui soutient les mêmes idées ? J'ai observé que mon savant ami élevait la voix non sans intention en nommant M. HorneTooke , comme pour lier sa cause a celle de M, Paine, ou celle de M. Paine a la
1 La chaumière;
ERSKINE. 33g
sienne. Ce sont la les mêmes principes de justice; car , après tout , il n'a rien dit de M. Tooke ; et qu'aurait-il pu dire autre chose, sinon que c'est un homme du plus haut talent, l'un de ceux qui figurent parmi ces grands noms inscrits au Las de cette protestation que je vous ai lue, et que les signataires semblent maintenant avoir oubliée?
Messieurs , que d'autres proclament leur opinion et en changent a leur gré, pour moi je soutiendrai toujours que le plus précieux privilège du peuple de la Grande-Bretagne est de veiller à tout ce qui intéresse son bonheur., soit dans la marche du gouvernement, soit dans l'administration : pour
Cela , IL FAUT QUE LA PRESSE SOIT LIBRE ; il €11 fut toujours
ainsi : que de maux une presse libre n'a-t-elle pas prévenus et réparés! Si la presse est incommode au gouvernement, qu'il examine lui-même sa conduite, et il en trouvera le motif; qu'il se corrige, et il en trouvera le remède.
Messieurs , je n'aime pas les sarcasmes dans la discussion d'un sujet grave ; mais vous devez juger les écrivains sur leurs intentions, dans le moment où ils ont écrit. M. Burke s'est permis l'ironie aussi souvent qu'un autre; écoutez les motifs que dans son discours sur la réforme il allègue pour prouver qu'il ne faut pas toucher aux appointemens des seigneurs attachés a la cour. « Vous voulez voir, dit-il, la cour désertée par toute la noblesse du royaume.
« JMais cette désertion entraînerait les plus graves inconvéniens; les rois aiment naturellement la compagnie de gens bas et vils. Ils sont si élevés au-dessus du reste des hommes , que tous les sujets sont égaux à leurs yeux ; ils sont plus portés à haïr qu'à aimer leur noblesse, qui résiste par fois à leur volonté par vertu ou par fierté. Cependant , avouons qu'une grande partie de la noblesse est merveilleusement disposée a jouer le rôle de flatteurs, de parasites, de complaisans, et de bouffons, tout comme les derniers et les plusivils
34o BARREAU ANGLAIS,
des hommes ; mais il lui manque les qualités nécessaires à de pareils emplois , objet de son ambition • le défaut d'une éducation régulière, d'anciennes habitudes , quelques restes cachés de son ancienne dignité , s'opposeront toujours à ce qu'on fasse d'un noble un bon eunuque , un saltinbanque, un charlatan ou un comédien. Les empereurs romains, dès leur origine, se jetèrent entre les mains de cette sorte de gens , et le désordre alla chaque jour croissant jusqu'au déclin de l'empire et sa ruine fatale : il est donc de la plus haute importance ( pourvu néanmoins que les choses ne soient pas poussées a l'excès) de maintenir un pareil établissement comme il doit l'être ; quelle que soit la volonté du prince , il faut que chaque jour et à chaque instant il trouve prêts a le servir une foule de gens de la première noblesse : c'est un très-utile préjugé que celui qui entretient leur orgueil dans cet état de servitude ; et quoiqu'ils ne soient pas ce qu'il y a de meilleur pour une cour, une cour est ce qu'il y a de meilleur pour eux : ainsi je ne veux réformer aucune des charges d'honneur attachées à la personne du roi. »
Que signifie tout cela? sinon qu'un roi éprouve pour la compagnie des gens les plus vils un si irrésistible penchant qu'il doit nécessairement entraîner la ruine de l'état ; que cependant il faut ménager ses goûts dépravés comme un mal nécessaire, qu'il faut se contenter de mettre un frein a ses désirs en l'environnant d'une foule de gens plus mauvais encore que lui, s'il est possible, mais meilleurs que ceux qu'il choisirait lui-même : ce passage, pris isolement , serait le plus | abominable et le plus séditieux sarcasme contre le roi et la noblesse ; mais que l'on considère tout l'ensemble du discours, l'on y verra développé un vaste système de réforme , et personne, je crois , ne douta jamais de l'attachement de M. Burke à la monarchie : ainsi pour juger d'une partie quelconque d'un ouvrage 7 il faut le lire tout entier.
ERSK1NE. 34i
C'est aussi dans les mêmes vues que je vais vous lire le commencement de YOceana d'Harrington. Mais il est impossible de nommer cet auteur si connu sans livrer au mépris et au ridicule les calomnies que l'ignorance ou la plus odieuse malice répandent contre lui dans le public : on a voulu noircir tout homme qui, à quelque époque et en quelque pays que ce soit, se prononça pour la république, dans Punique dessein de soulever des préventions contre la cause que vous allez juger.
(Ici M. Erskine ouvre un livre et le referme aussitôt après , sans en avoir lu une seule ligne ; il dit a la personne qui était assise auprès de lui, quelques paroles a voix basse et que l'on ne peut entendre. )
Est-ce ainsi que l'on espère affermir la constitution anglaise ? "sont-ce là les moyens par lesquels on apprend aux Anglais a la chérir? Oui, je le dis avec conviction : si un homme traduit en jugement, au lieu de quelques taches d'encre, se trouvait teint de sang ; s'il était chargé de tous les crimes dont le nom seul fait frémir la nature, il n'eût pas été traité plus sévèrement que l'est mon client.
Dans le dessein de nuire a l'accusé , on a, la semaine dernière, traité Harrington comme un misérable, complice du meurtre de son roi et de la destruction de la monarchie j on a représenté son livre comme un encens brûlé sur l'autel d'un usurpateur j et cependant cet Harrington, ce misérable comptait dans sa famille (vous pouvez voir pour six sous sa généalogie à l'Heralds office) huit ducs, trois marquis, soixante-dix comtes , vingt-sept vicomtes et trente-six barons, seize desquels étaient chevaliers de la jarretière, noblesse qui j je crois, paraîtrait suffisante dans les cercles d'Allemagne les plus exigeans. Lui-même , qui était-il ? un scélérat couvert de sang ? O brutale ignorance de l'histoire de notre pays! c'était le plus dévoué serviteur de Charles icr, auquel il ne cacha jamais ses opinions, car Wood observe que le roi
se plaisait beaucoup a l'entendre; mais lorsqu'il venait a parler d'une république , il pouvait à peine se contenir : « Je ne sais , dit Toland , quel est le plus digne d'éloges ou du roi abandonnant toute sa confiance a un honnête homme, quoique républicain , ou d'Harrington , qui ne dissimulait point ses principes, même en servant le roi. »
Mais ses opinions influèrent-elles sur sa conduite? l'histoire va nous répondre. Il demeura fidèle a son malheureux prince, après que tous ses courtisans l'eurent abandonné a la rage de ses sujets : pendant tout le temps de sa captivité dans l'île de Wight, il ne le quitta point; il s'échappa furtivement pour suivre le sort de son roi et de son maître ; il se cacha derrière la portière de la voiture, lorsqu'on le conduisit à Windsor , et poursuivant jusqu'à la fin sa glorieuse conduite, il tomba dans ses bras et s'évanouit sur Péchafaud.
Après la mort de Charles , il écrivit VOceana , et il l'écrivît comme inspiré par un sentiment de justice et d'affection pour sa mémoire ; toutes les pages sont empreintes de ce généreux respect qu'il lui avait toujours témoigné. La chute de la monarchie y est attribuée non point à Charles, mais aux vices inhérens a la constitution.
Mais peut-être ce livre a-t-il flatté Cromwell ? que l'histoire nous réponde encore. UOceana fut saisi par l'usurpateur comme un libelle , et la manière dont il fut recouvré est digne de mémoire. Je rappelle ce fait pour montrer que Cromwell était au fond un homme sensé et qui savait sur quels fondemens doivent s'appuyer les gouvernemens pour durer.
Harrington se présenta chez la fille du protecteur pour lui redemander son livre que son père lui avait enlevé; en entrant dans son appartement, il saisit son jeune enfant et l'emporta dans ses bras : la fille de Cromwell accourut pleine de surprise et de terreur ; alors Harrington se retournant vers elle : « Je sais tout ce que vous ressentez comme mère, comprenez donc
ERSK1NE. 343 aussi la doulcui que j'éprouve, votre père m'a ravi mon enfant; » voulant désigner par là Y Oceana. UOceaiia fut quelque temps après restitué à Harrington , sur la demande de la fille de Cromwell , a qui le protecteur répondit avec la sagacité d'un profond politique : « Qu'il reprenne son livre • si mon gou vernement doit subsister, il n'a rien à craindre d'une boulette de papier. » Il disait vrai; jamais un bon gouvernement ne fut renversé par des boulettes de papier.
Montesquieu dit : « Dans un état libre, peu importe que les individus raisonnent bien ou mal, il suffit qu'ils raisonnent , la vérité jaillit du choc , et de là naît la liberté. » M. le procureur-général vous a lu des extraits de la réfutation du livre de M. Paine, par M. Adam: que Ton discute ses doctrines comme l'a fait M.Adam, je le veux bien; je ne le prétends pas infaillible : s'il est dans Terreur , qu'on lui réponde, et la vérité jaillira du choc.
Milton dit fort sagement, que la disposition d'un peuple a ces sortes de controverses n'est point un signe de sédition ou de corruption, que c'est tout le contraire (et j'ai oublié de vous citer ce passage avec les autres ). En traitant cette question , il s'élève a cette inexprimable sublimité de style qui n'appartient qu'a lui : Milton n'emprunta jamais rien aux choses de la terre, il recevait d'en haut l'expression et la pensée, ainsi qu'il le décrit merveilleusement lui-même dans cette pieuse prière adressée au grand Etre , source de toute parole et de toute science, qui envoie ses séraphins avec le feu sacré dérobé sur sou autel pour toucher et purifier les lèvres de ses élus. « Lorsque l'activité d'un peuple, dit ce puissant génie, est si vivement excitée, que non-seulement elle veille à la conservation de sa liberté, mais qu'elle le pousse h l'examen des plus sublimes questions , ce u est point un présage fatal de décadence et de corruption; mais dépouillant cette enveloppe de corruption dont il était revêtu , pour re-
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paraître brillant de force et de jeunesse, il entre dans la glorieuse carrière de la vérité et de la vertu, destiné a devenir grand et honorable dans les siècles a venir. Il me semble déjà voir une noble et puissante nation se lever, semblable à un géant qui se réveille d'un profond sommeil, et secouer ses invincibles entraves; il me semble la voir , comme un jeune aiglon qui , dépouillant le duvet de la jeunesse, allume aux rayons du soleil son œil audacieux , et purifie aux sources de la céleste lumière sa vue long-temps troublée et obscurcie, tandis que la foule bruyante des oiseaux timides et amis des ténèbres volent pesamment autour de lui, étonnés de son audace, et dans leur croassement jaloux, essayent de lui prédire de longues années de trouble et de discorde. »
Messieurs , ce que Milton ne vit que dans sa magnifique imagination , je l'aperçois en réalité ; ce qu'il appela de ses vœux, sans en avoir jamais été témoin, s'accomplit maintenant a nos yeux : je crois voir cette illustre et puissante nation, loin de dégénérer d'elle-même, dépouiller son enveloppe de corruption pour revêtir toute la vigueur de la jeunesse, et c'est parce que d'autres le voient comme moi que nous entendons tout ce tumulte. La France et sa constitution ne sont que de vains prétextes; c'est parce que le peuple breton commence a se rappeler l'héritage de liberté qu'il a reçu de ses pères; c'est parce qu'il ouvre les yeux sur les abus qui souillent les plus belles parties de sa constitution, que sans doute la nation court risque d'être détruite par un seul pamphlet. J'ai remarqué le cours de ces alarmes, elles ont commencé avec le renouvellement de ces agitations que les alarmistes eux-mêmes ont provoquées et abandonnées; elles sont devenues de plus, en plus violentes lorsqu'ils ont vu ces agitations avouées et soutenues par mon admirable ami M. Fox, l'homme d'état le plus honnête et le plus éclairé dont l'histoire ait consacré le souvenir ; cet honinie dont le nom seul est un
"ERSKINE. 3(5 éloge , et qu'on ne peut célébrer dignement qu'en empruntant les paroles de M. Burke à qui j'aurai recours toutes les fois que j'aurai besoin d'une* expression éloquente ; « cet homme qui, pour soulager l'infortune des nations les plus éloignées , a compromis son bien-être, sa sûreté personnelle, son intérêt, sa puissance et même sa précieuse popularité , » que n'eût-il donc pas fait pour ses compatriotes? et cependant tel est l'homme que l'on a censuré avec tant d'amertume, ainsi que naguère vous en avez été témoins.
Messieurs, je n'ai plus que peu de mots à vous dire 5 je finisen vous déclarant que cette liberté pour laquelle j'ai combattu n'est autre chose que notre ancienne liberté qui nous appartient en vertu de cette constitution sous laquelle nous sommes nés. Je ne vous ai point demandé d'acquitter M. Paine par d'autres motifs ou d'autres règles que ceux puisés dans la loi que vous avez juré d'appliquer; mon but a été de vous persuader que le gouvernement de la Grande-Bretagne , dans sa sagesse , défend de jeter sur ses sujets un regard de colère; qu'il vous crie, au contraire, en empruntant le langage d'un poète rappelé par lord Chatam dans la mémorable discussion sur l'Amérique et malheureusement sans effet :
« Soyez aveugles pour leurs fautes, faciles et bons pour leurs vertus ; que leur pensée soit libre , et n'aspirez pas à asservir leur ame. »
Liez le peuple par ses affections : persuadez sa raison , et il sera fidèle d'après le seul principe qui puisse rendre la fidélité sincère et durable, la conviction que le gouvernement n'existe que pour son bien. La contrainte est la mère de la résistance; elle est une preuve évidente que la raison n'est pas du côté de ceux qui l'emploient. Rappelez-vous l'allégorie si pleine de sens de Lucien : « Jupiter et un paysan faisaient route de compagnie, conversant librement et avec une entière familiarité sur tous les sujets du ciel et de la terre.
« Le paysan écouta avec attention tant que Jupiter ne voulut que le convaincre; mais ayant manifesté quelques doutes, Jupiter aussitôt se retournant le menaça de la foudre. Ah ! ah ! dit le paysan , maintenant, Jupiter, je vois que tu as tort , car tu en appelles a ton tonnerre. »
Voilà quelle est aussi ma position. Je puis bien raisonner avec le peuple anglais, mais je ne puis lutter contre les foudres de l'autorité.
Messieurs , telle est la défense que j'avais a vous soumettre en faveur de la liberté des opinions; quant a moi, je suis et serai toujours sujet obéissant et attaché à nos lois. Aussi long-temps que je vivrai , cette règle d'action obtiendra mon hommage et guidera ma conduite; mais aussi je maintiendrai toujours, comme je l'ai fait aujourd'hui, la dignité de ma profession, et j'accomplirai, comme je les conçois, les impoïtans devoirs qu'elle m'impose.
M. le procureur-général se leva aussitôt pour répliquer à M. Erskine, lorsque M. Cambell, le chef du jury, dit: « Milord , je suis autorisé par le jury à faire savoir à M. le procureur-général qu'une réplique lui paraît inutile, a moins que M. le procureur-général ou vos seigneuries en décident autrement.» M. le procureur-général s'assit, et le jury, par son verdict, déclara M. Paine coupable.
PROCÈS