PARLEMENT
Ces principes établis , nous allons maintenant examiner l'accusation dirigée contre le prévenu.
On lui impute « d'avoir méchamment , sans droit et sans raison, tenté de déshonorer, insulter, calomnier la chambre des communes réunie en parlement , et d'avoir plus méchamment encore représenté ses actes comme injustes; d'avoir voulu persuader que la chambre des communes était une assemblée vile, tyrannique, corrompue, afin d'exciter contre elle le mépris du public. » Le prévenu a publié, quoi! non pas ces phrases tronquées que vous a lues l'avocat-général comme si elles se suivaient dans le livre; non pas ces lambeaux épars que l'on a rassemblés et que l'on vous a récités tout d'une haleine comme s'ils se rencontraient ainsi dans la même page sans intermédiaires et sans les accessoires qui les environnent; non, messieurs, telle n'est pas l'accusation dirigée contre lui, quelque mutilée qu'elle soit. L'information porte que le prévenu a publié, avec l'intention d'insulter la chambre des
communes, l'ouvrage entier que Ton a désigné sur le registre par son titre ainsi conçu : Revue des principales charges portées contre Warren Hasting, esq., ci- devant gouverneur du Bengale , dans lequel, entre autres choses, se trouvent les passages incriminés.
Ainsi donc vous devez examiner , non pas seulement si l'accusé a publié ces extraits que Ton vous dénonce , et si , tels que l'information les a rassemblés, ils offrent le sens que les induelions leur supposent; mais si, en écrivant cet ouvrage en son entier, l'auteur ( car s'il est innocent, l'éditeur doit l'être incontestablement) n'a fait qu'un examen libre, courageux et de bonne foi , des charges portées contre un de ses concitoyens, ou bien si les éloquentes discussions qui remplissent ses plus belles pages ne sont qu'un voile destiné à couvrir les calomnies que renferment les passages que l'on vous a lus; si son intention a été de diffamer la chambre des communes , et non de répondre franchement aux accusations portées contre M. Hasting.
Tel est, messieurs , le point principal que vous avez à considérer. Si donc, après avoir emporté ce livre dans le lieu de vos délibérations ; après l'avoir lu tout entier avec une impartiale attention, vous pouvez, en rentrant dans cette enceinte , affirmer sous serment que l'impression faite sur vous par sa lecture , est que l'auteur a tracé ces pages avec une intention criminelle et séditieuse , telle que l'accusation la lui impute, je consens a ce qu'il soit déclaré coupable; mais si au contraire la lecture de cet ouvrage en son ensemble vous inspire un profond respect pour celui qui l'a écrit, vous montre en lui un homme égaré peut-être , mais ne cherchant point a égarer les autres > si chaque ligne vous révèle une ame ardente, élevée, brûlant d'une compassion toute chrétienne envers un homme , son semblable, qu'elle croit innocent, et d'un zèle tout patriotique pour la liberté de sen pays qn'dlo
voit blessce par l'oppression d'un seul de ses concitoyens; si telle est l'impression qu'aura recueillie de cette lecture votre raison et votre conscience au moment de rendre votre verdict, alors permettez-moi de vous dire que déclarer le prévenu coupable serait non-seulement commettre une injustice privée, que ce serait porter une atteinte mortelle a la presse anglaise, trahir ses droits et ses libertés.
Messieurs , pour vous mettre a portée de juger sainement Je caractère de ce livre, ainsi que l'intention de son auteur , et pour dévoiler les misérables artifices dont on a usé dans l'information, en réunissant des phrases qui, dans l'ouvrage, n'ont aucune relation ; je vais d'abord vous soumettre cet écrit tel qu'il est incriminé sur le registre, et tel que vous l'a présenté le procureur-général ; puis , en vous lisant les passages intercalés, et que l'on vous a tus avec beaucoup de soin , je vous ferai connaître quelle doit être, a mon sens , leur véritable interprétation.
L'acte d'accusation commençant a la première page du livre, indique comme injurieux a la chambre des communes le passage suivant :
« La chambre des communes a maintenant prononcé sa décision définitive sur l'innocence et la culpabilité de M. Hasting. La grande enquête d'Angleterre a produit ses charges, dressé son acte d'accusation ; il lui reste à prouver ses allégations; et, sur l'appel qui a été fait a la sagesse et à la justice de la nation , prononçant par l'organe du suprême tribunal du royaume , il va être décidé si M. Hasting est ou n'est pas coupable. » Il est clair que ce passage, dans lequel la plus ingénieuse malice ne peut rien trouver de répréhensible , est cité par l'information , moins comme séditieux en lui-même, que comme servant d'introduction à ce qui doit suivre ; car le procureur-général , de cette phrase qui se trouve a ,1a première page , saute à la page treize , et lit ? sans s'arrêter , comme s'il
KRSKINE. 355 suivait immédiatement dans le livre cet autre passage : «Quelle confiance pouvons-nous accorder à ces charges multipliées et accumulées , lorsqu'on les trouve fondées sur le mensonge et la calomnie? »
De ces deux passages ainsi réunis et isolés de treize pages guiles séparent , on pourrait conclure qu'au lieu de discuter les probabilités du crime imputé à M. Hasting, au lieu d'examiner avec soin les charges portées contre lui par la chambre des communes , ainsi que les motifs qu'on en a développés devant elle et préparés pour la chambre des lords , l'auteur a décidé immédiatement et aussitôt après avoir établi le simple fait de l'accusation que l'acte de la chambre des communes n'était fondé que sur l'erreur et la calomnie.
C'est ainsi, messieurs, qu'on a pareillement tiré le voile sur ce qui est écrit dans les sept pages suivantes ; ce qu'elles renferment explique tout naturellement et les passages dont je viens de vous parler, et même tous les passages incriminés. Le procureur-général , persuadé qu'il suffit de les lire pour être convaincu que l'auteur n'avait point l'intention de calomnier la chambre des communes , a pareillement sauté à la page vingt, et sans s'interrompre, comme si ce morceau suivait immédiatement les deux premières phrases de la première et de la treizième page, il a lu ce qui suit:
« Une accusation d'erreur , dans un jugement relatif a la quotité d'une amende et pour une intention qui ne fut jamais exécutée ni même connue de celui à qui on l'impute , est un procédé digne plutôt du tribunal de l'inquisition que d'un parlement anglais. »
Après ce passage, l'avocat-général saute trente-une pages , il arrive a la page cinquante-une ? et lit la phrase suivante sur laquelle il s'est principalement apesanti , et sur laquelle aussi je demanderai qu'il me soit permis de vous faire quelques courtes observations :
« Treize d'entre eux passèrent dans la chambre des communes non-seulement sans examen préalable , mais même sans avoir été lus. On vota sans discussion , sans conviction ; une majorité avait résolu d'accuser ; des partis opposés se réunirent et se choquèrent dans l'ombre pour embrouiller le drame politique, et conduire le héros a une catastrophe tragique. »
De la , faisant un dernier effort, le procureur-général saute encore cinquante pages, et va presque à la fin du livre re- - chercher une phrase de la quatre-vingt-quinzième page ; de telle sorte que, dans un volume de cent dix pages , on incrimine seulement quelques fragmens épars , recueillis dans trois ou quatre d'entre elles ; et d'un ouvrage composé d'environ deux mille cinq cent cinquante lignes, écrit avec une éloquence entraînante, a peine en a-t-on pu extraire cinquante ou soixante : on les a réunies artificieusement pour faire sortir tin écrit séditieux de ce texte ainsi falsifié par l'assemblage de phrases qui non-seulement sont entièrement indépendantes, mais qui, comparées à leurs antécédens, commandent une toute autre interprétation. Par ce moyen, les plus célèbres ouvrages sur le gouvernement , les plus excel lens livres de science, les saintes écritures elles-mêmes, pourraient être convertis en écrits séditieux; il ne s'agirait, en oubliant Fensemble, que d'examiner séparément des passages isolés. Ainsi, sur ce texte cité par Algernon Sidney, Y insensé a dit dans son cœur : il 11 y a point de Dieu , le procureur-général , en vertu du principe d'après lequel on procède contre cet écrit, pourrait attaquer l'éditeur de la Bible comme ayant blasphémé en publiant qu'il n'y a point de Dieu. L'acte d'accusation citerait ces mots séparés du texte - la Bible, comme le livre inculpé, serait mise en pièces pour l'y trouver, et il n'y aurait , pour le prévenu , aucune défense possible , a moins que le jury ne pût se convaincre, en lisant le livre lui-même, que ce passage }
ERSKÏNE. 357 loin de nier l'existence de Dieu, impute au contraire ce blasphème à un insensé.
Messieurs , nous venons de parcourir les passages lus par M. le procureur-général ; le livre tout entier va maintenant comparaître devant vous , et plaider lui-même sa cause ; mais , avant de vous le soumettre, il est convenable de rappeler dans quelles circonstances il fut publié, car il serait impossible sans cela de comprendre l'intention de l'auteur.
La chambre des communes avait accusé M. Hasting, gouverneur-général du Bengale, du crime de haute trahison 3 sa compétence, , pour juger cette haute question de justiçe nationale, était incontestable; mais il est nécessaire de vous faire connaître la nature du pouvoir qui lui est conféré. La chambre des communes , votant une information , peut se comparer a un grand jury prononçant un acte d'accusation en faveur de la couronne; Tun et l'autre de ces deux tribunaux sont supposés ne connaître que de ce qui leur est soumis j ni l'un ni l'autre ne peuvent prononcer sur un crime sans une accusation préalable , ni recevoir une accusation sans preuves.
Lors donc que nous parlons de l'accusateur ou des accusateurs d'une personne prévenue d'un crime quelconque quoique "le grand jury soit l'accusateur dans la forme , puisque c'est lui qui donne effet à l'accusation , cependant, dans le langage ordinaire , on ne le considère pas comme responsable de la poursuite. Si j'écrivais pour dévoiler une accusation odieuse, dirigée contre un homme innocent qui se trouverait sur le point de paraître en jugement, pas un de mes lecteurs ne s'imaginerait que j'ai voulu attaquer le grand jury qui a prononcé la mise en accusation, mais on demanderait aussitôt : quelle est la partie poursuivante? quels sont les témoins a charge ? Pareillement je soutiens que si on lit cet écrit avec la plus légère attention, on verra que le sens naturel qu'on doit lui donner est celui-ci :
Que, dans l'opinion de l'auteur, en accusant M. Hasting d'avoir mal administré nos possessions de l'Inde, on a voulu satisfaire des mécontentemens politiques nés dans le sein du parlement, et non point la justice et l'honneur national; que l'information n'a point été provoquée par le gouvernement; qu'une faction conjurée contre M. Hasting a, par calomnie et par violence , forcé la chambre des communes de l'admettre. Plein de cette idée ( nous n'avons point a examiner si elle est fondée ou non , puisque le prévenu n'est point appelé devant vous pour avoir calomnié quelques membres isolés de la chambre des communes , mais pour avoir insulté la chambre en corps ), l'auteur examine les charges portées contre M. Hasting article par article ; et, répondant à chacune d'elles, il venge son honneur dans une vive et éloquente discussion. Sa pensée, autant toutefois que l'on peut lire dans Pame d'un homme lorsqu'elle a comme pris un corps dans ses écrits , paraît avoir été de taxer d'injustice les particuliers qui ont accusé M. Hasting, mais non la chambre des communes qui n'accueillit l'acte d'accusation qu'a regret. Telle est l'évidente intention de l'ouvrage. Il n'est pas un homme sachant lire l'anglais , s'il est en même temps pourvu d'assez de bonne foi et de sens commun pour puiser ses impressions dans ce qui est écrit, au lieu de porter ses préventions en avant de sa lecture, qui puisse l'entendre autrement.
Mais, dira-t-on , en admettant que telle soit l'intention de l'auteur , quel droit avait-il de discuter le mérite d'une accusation portée sur les registres de la chambre des communes , surtout lorsque les procédures se poursuivaient encore? Cette objection, je l'avoue, eût pu être très-sérieuse; mais la chambre des communes , en sa qualité de partie poursuivante dans cette information , semble avoir perdu le droit de la soulever. Avant de déléguer l'avocat-général pour faire punir la publication des réponses aux charges contre M. Hasting 9
ERSKINE. 359 elle aurait dû se rappeler que sa négligence à maintenir ses privilèges et a Taire exécuter les dispositions établies en faveur de l'accusé, avait laissé connaître au public ces charges elles-mêmes destinées à rester secrètes dans ses archives. Les usages du parlement voulaient qu'elles fussent impiï- * niées pour la plus grande commodité de ses membres ; mais la. aurait dû s'arrêter leur publication, toute circulation extérieure étant réprimée par l'autorité. Pour que la chambre des communes eût pu considérer cette revue des charges contre M. Hasting comme une violation de ses privilèges, et en punir la publication par une poursuite sévère, il eût fallu commencer par ces imprimeurs qui, répandant ces charges ellesmêmes dans tout le royaume, ou , pour mieux dire, dans tout le monde civilisé , soulevaient les passions , influençaient l'opinion du public contre un sujet britannique mis en jugement ; car dès-lors répondre à ces imputations était nonseulement un droit, c'était un devoir, une dette de justice et d'humanité. La chambre des communes réclame et exerce le pouvoir de mettre en doute, par son information, l'innocence de M. Hasting; mais cette innocence, quoique mise en doute, n'en est pas moins présumée et protégée : jusqu'à ce que le crime soit reconnu par une décision souveraine, le prévenu a droit d'exiger de sa justice qu'on écarte loin de lui tout préjugé fâcheux et toute calomnie avant l'heure de son jugement.
Que si la chambre des communes , exerçant ses privilèges souverains , eût maintenu ses actes à l'abri de l'investigation du public; si elle eût puni immédiatement les imprimeurs qui , publiquement et sous toutes les formes , ont répandu dans les deux inondes les charges contre M. Hasting , elle se trouverait aujourd'hui placée sur un terrain d'où nous ne pourrions la chasser sous aucun prétexte de politique ou de justice -7 car rien n'est plus incompatible et avec la politique et avec la
36o BARREAU ANGLAIS.
justice, que de soumettre à la multitude une question judiciaire dont la décision se trouve, d'un commun consentement, réservée a un certain nombre de personnes , et qui doit se juger d'après des faits et des principes que la multitude ne peut pas approfondir \ mais alors n'oubliez pas que ceux qui ont le pouvoir d'accuser et de punir doivent donner l'exemple de cette réserve. Ainsi , les tribunaux en Angleterre ne souffrent jamais la publication de leurs registres ; un accusateur serait puni s'il se permettait une telle publication • et, d'après le même principe, l'accusé serait reprehensible pour avoir devancé le jugement de son pays en publiant sa défense; le public n'est point partie dans la cause jusqu'à ce que la discussion en soit ouverte devant les tribunaux.
Ces faits que je vous cite, messieurs, quoiqu'ils ne soient pas prouvés par témoins, vous pouvez cependant en avoir une connaissance légale , car les jurés doivent prononcer nonseulement d'après des faits notoires, mais même d'après des faits dont ils ont une connaissance personnelle après se les être révélés mutuellement sous serment. Ainsi , vous pouvez vous rappeler que ce livre fut publié lorsque les charges contre M. Hasting, auxquelles il sert de réponse, étaient, au su et vu de la chambre des communes (car nous ne devons jamais supposer que les surveillans de l'état demeurent endormis), reproduites dans tous les ouvrages périodiques et journaux du royaume. Vous savez, messieurs, avec quel empressement elles étaient recherchées par le public; à l'intérêt inspiré par les faits importans qu'elles révélaient se joignait le mérite de leur rédaction , non que leur honorable auteur ( M. Burke ) eût voulu par Ta les rendre plus pesantes sur l'accusé, mais parce que les sujets les plus communs s'élèvent jusqu'à la plus haute éloquence sous la touche de ce sublime génie.
Ainsi, par la négligence de la chambre des communes, partie plaignante dans la cause actuelle, un citoyen anglais,
ERSKÏNE. 3Gt qui n'était pas même accusé de rebellion envers l'autorité, et moins encore déclaré hors la loi, qui dès-lors avait droit à toute la protection qu'accordent les statuts et les coutumes de ce royaume pour le maintien de la liberté anglaise, se voyait percé des traits de mille et mille libelles.
Messieurs, avant de vous soumettre l'ouvrage incriminé, il faut encore vous rappeler (car ce fait est également notoire) qu'au milieu de ces circonstances si défavorables , le jugement de M. Hasting , a la barre de la chambre des lords , se poursuivait long-temps avant la publication de cet écrit ; c'était là que chaque jour était offert au public un des plus iinposans spectacles dont le monde ait jamais été témoin : une nombreuse cour de justice était érigée, redoutable par son autorité souveraine, illustre par les hautes dignités qu'elle renfermait dans son sein , vénérable par le savoir et la sagesse de ses juges , captivant l'attention publique par l'immense concours des personnes de tout rang qui y accouraient comme au théâtre ; c'est en cet état et lorsque l'esprit public se trouvait déjà façonné aux impressions qu'excitent toutes les affections humaines, que paraissaient chaque jour, et l'un après l'autre, des hommes du plus haut talent, éclipsant, par leur éloquence accusatrice, les plus célèbres harangues de l'antiquité; soulevant nos ressentimens et notre orgueil national par les plus énergiques invectives contre la violation des traités, le mépris de la foi jurée ; faisant naître alternativement dans toutes les ames l'horreur et la piiié par les plus touchans tableaux de la nature et de l'humanité outragées, et puisant dans l'amour de la renommée, cette passion du génie, une force et une énergie toujours nouvelles, et, dans la conviction de la justice de leur cause , une ardeur infatigable a la poursuivre. C'est en cet état, messieurs, que l'auteur prit la plume pour écrire son ouvrage. Les attaques continuelles, inépuisables , d'un zèle ardent ; d'une eloquence
entraînante, unis aux plus hautes dignités, accablaient , chaque jour et sans espoir de relâche, un simple citoyen sans protection , sans appui , et qui , en présence de tout le peuple anglais , était forcé de tout écouter avec respect et en silence.
Ces circonstances , si défavorables pour l'accusé , je ne m'en plains point , comme je l'ai fait de la publication des charges portées contre M. Hasting ; car c'est ce que la loi ordonne dans le cours d'un jugement public; mais lorsque l'on se rappelle que nous sommes non des anges , mais de faibles mortels exposés a l'erreur, et que les nobles juges de ce tribunal suprême sont sujets aux communes infirmités de la nature humaine, on regardera peut-être d'un œil moins sévère le livre que l'on va vous soumettre dans quelques moniens. Messieurs, c'est au milieu de toutes ces circonstances , c'est dans ce concours de passions et de préjugés que durent nécessairement exciter les débats dont j'ai tâché de vous offrir le tableau, que l'auteur dont je vais maintenant vous révéler le nom, entreprit de composer ce livre que l'on poursuit aujourd'hui comme séditieux.
L'histoire en est courte et naturelle. Le révérend M. Loggain, ministre de l'évangile a Leith , en Ecosse , ecclésiastique de la morale la plus pure, et, comme vous le verrez tout à l'heure, du talent le plus distingué, sachant, par l'étude profonde qu'il avait faite de l'homme , combien il est malaisé de détromper l'opinion publique lorsqu'une fois elle s'est égarée, prit, à la situation de M. Hasting , un intérêt vif et pur, et résolut de suspendre, s'il était possible, le jugement du public sur cet accusé. Il se sentit vivement touché par la situation d'un de ses concitoyens, exposé a une poursuite qui, légitime ou non , n'en est pas moins sévère , qui n'est pas restreinte à un seul crime comme les jugemens ordinaires, mais qui embrasse une vie toute entière et l'administration compliquée de tant de nations ; une poursuite a la durée de laquelle on ne peut point
KRSK1NE. 363 assigner de limite, dont on ne peut calculer les dépenses ni circonscrire l'étendue $ une poursuite, par conséquent, qui sort du cercle des questions ordinaires , et devient un sujet de discussion pour le monde entier , suspendant non-seulement les affaires les plus importantes, mais même les fêtes et les plaisirs.
Ainsi, messieurs, la question que vous avez à juger est extrêmement simple ; la voici : dans un moment où les charges contre M. Hasting se trouvaient , par un consentement tacite de la chambre des communes , entre les mains de tout le monde, lorsque les foudres d'éloquence dirigées contre lui brillaient sans cesse aux yeux du public, lorsque chacun pouvait avec impunité publier tout ce qui lui plaisait contre ce prétendu dévastateur des nations, M. Hasting luimême eût-il pu, sans crime, rappeler au public qu'il était né sur cette terre de liberté, qu'il avait droit a la protection commune de sa justice j qu'il avait à son tour une défense a lui offrir, qu'il le suppliait d'en accueillir l'esquisse comme un antidote aux poisons qu'on faisait circuler contre lui ? Telle est , messieurs , sans détour , sans exagération , la véritable question que vous avez à décider ; car j'affirme, sans crainte d'être contredit, que si M. Hasting vous eût paru excusable d'avoir publié cet écrit pour sa défense , l'auteur, s'il l'a composée de bonne foi pour disculper M. Hasting , ne peut être coupable , et que si l'auteur n'est pas coupable , l'éditeur est nécessairement innocent, à moins qu'il ne fût prouvé qu'il Fa publié avec d'autres intentions que celles dans lesquelles il a été composé. La question est donc exactement telle que je l'ai posée devant vous : M. Hasting devrait-il être condamné à une peine infamante pour avoir écrit ce livre?
Messieurs, je frémis d'indignation de me voir contraint d'agiter une pareille question en Angleterre :°on souffrira qu'un sujet de ce royaume, au lieu d'être accusé, jugé pour
un seul acte devant les tribunaux ordinaires où l'information , aussitôt qu'elle est publique , est , peu d'heures après , suivie d'une décision , puisse être accusé par la chambre des communes pour tout ce qu'il a fait pendant vingt années; on souffrira que l'accusation soit publiée en tous les lieux où un livre anglais peut trouver un lecteur, que l'accusé soit offert , un jour après l'autre , une année après l'autre, comme un spectacle aux yeux du public, que l'exaspération dont il est l'objet se nourrisse et se repaisse de cette vue , et il lui sera défendu > sous les peines les plus sévères, de proposer ses défenses au genre humain? Si telle est la loi (c'est ce que vous allez décider aujourd'hui), il n'existe plus de jugement pour cet homme ; cette auguste enceinte, bâtie par nos pères pour servir de sanctuaire à la justice, n'est plus un tribunal, mais un autel, et le citoyen anglais , au lieu d'être jugé par Dieu et son pays, est une victime conduite au sacrifice.
Messieurs , vous vous rappellerez que je ne révoque point en doute le droit et le devoir de la chambre des communes de faire informer contre qui que ce soit, que je ne lui reproche pas le choix qu'elle a fait des plus habiles orateurs qu'ait produits notre siècle pour soutenir son accusation, moins encore viens-je blâmer ces orateurs eux-mêmes; leur devoir envers la chambre comme envers le public les forçait de faire ressortir les crimes imputés au prévenu. Je n'élève de question sur aucun de ces points; ce ne serait ici ni le moment ni le lieu; je demande seulement si, lorsque la chambre dès communes ayant dressé une information dans des vues d'intérêt public, au lieu de la conserver secrète dans ses registres, et de la porter ensuite a la chambre des pairs pour la faire juger, permet qu'on la vende impunément comme une brochure nouvelle dans la boutique de mon client où se réunissent tous les membres du parlement; lorsque chacun l'achète , la lit, la commente ; le malheureux qui en est l'objet ,
ERSK1NE. 3G.r>
ou son ami en son absence, ne peut pas, sans franchir les bornes de la liberté anglaise , prendre un exemplaire de ce qu'on publie ainsi , et en faire publier dans la même boutique une réponse juste, raisonnable et de bonne foi, pour que le poison et l'antidote puissent circuler ensemble, et que l'opinion publique au moins demeure en suspens jusqu'au jour où sera rendu le jugement. Messieurs, si vous croyez que ce devoir d'une légitime défense, gravé comme une loi par la nature même dans le cœur des peuples les plus sauvages, est néanmoins un trop haut privilège pour un Anglais accusé et souffrant ; si vous pensez que cette justification excède les devoirsde la justice et de l'humanité, parce qu'elle part de la main d'un frère ou d'un ami , vous le déclarerez en donnant un verdict de culpabilité; alors celte décision vous appartiendra toute entière, et moi j'aurai la consolation d'avoir tout fait pour la prévenir; une très-petite partie des malheurs qui en résulteront retombera sur ma tête , le reste sera partagé par vous et vos enfans.
Messieurs, je lis dans vos regards, non sans une vive satisfaction, combien votre ame s'indigne a la seule supposition que vous soyez capables de prononcer un aussi détestable jugement; vous me demandez seulement de vous prouver (comme je l'ai promis) que le but et l'intention de cet ouvrage est de défendre bona fide M. Hasting, et non d'insulter et de calomnier la chambre des communes. Messieurs, je prends l'engagement de vous satisfaire, et je ne m'engage a rien de plus. Ma défense sera simple et franche; je ne veux torturer le sens d'aucune expression, ni disputer aucune des inductions consignées sur le registre, lorsque son application sera légitime; je ne vous tairai aucune de ces expressions hasardées qui peuvent se rencontrer dans le cours d'un ouvrage écrit avec chaleur et énergie. De tels artifices pour-
raient peut-être servir mon client, mais ce serait trahir les principes sur lesquels repose la liberté de la presse anglaise, et jamais je ne consentirai a sauver un homme d'un emprisonnement de quelques jours au prix de la perte irréparable de ma propre liberté et de la ruine de mon pays. Je vais donc vous établir qu'encore bien que l'on puisse rencontrer, dans quelques lignes des pages i3 ou 21 , et de plusieurs autres, certaines expressions offensantes pour la chambre des communes en corps, que ces expressions en elles-mêmes et considérées séparément lui fussent injurieuses, cependant vous avez le droit de les déclarer innocentes s'il est prouvé qu'elles sont une conséquence tirée bona fide de l'examen d'une question que l'on a pu discuter légitimement , qu'elles ne sont que l'effusion naturelle d'une ame ardente et pleine du sentiment d'une défense qu'il lui était honorable d'entreprendre. Ces principes posés , je ne crains pas de vous soumettre le livre tel qu'il a été écrit.
L'ouvrage commence ainsi : « La chambre des communes a maintenant donné sa décision définitive sur les mérites ou les fautes de M. Hasting. La grande enquête d'Angleterre a produit ses charges , dressé son acte d'accusation; il ne s'agit plus que de prouver ce qu'elle allègue : sur l'appel qui a été fait à la justice et à la sagesse de la nation , prononçant, par l'organe du tribunal suprême du royaume , il va être décidé si M. Hasting est ou n'est pas coupable. »
Maintenant s'il se trouvait qu'immédiatement après ce que je viens de vous lire ( premier passage désigné dans l'information), l'auteur eût ajouté: «De pareilles allégations, fondées sur d'aussi basses calomnies, pourront - elles prévenir l'opinion publique en faveur de l'accusation? Quelle confiance doit-on accorder à ces charges multipliées et accumulées lorsqu'on reconnaît qu'elles prennent leur origine
ERSKINE. 367 dans Terreur et l'imposture? » on aurait pu dire que l'auteur attaquait la chambre des communes ; car les allégations mal fondées citées dans le second passage, ne pourraient avoir de rapport qu'à cette chambre elle-même dont il est parlé dans la première et unique phrase qui précède.
Mais.; messieurs, à voire grand étonnement, je vais maintenant vous lire ce qui est intercalé entre ces deux passages : vous y verrez, de manière a n'avoir plus l'ombre du doute, que l'auteur n'eut jamais en vue de calomnier la chambre des communes, qu'il a seulement prétendu que l'accusation de M. Hasting devant la chambre entière fut l'ouvrage d'un comité secret établi quelques années auparavant, qu'elle ne fût poursuivie que par la haine de ses ennemis particuliers et d'une faction dans le gouvernement ; c'estce quedémontrera non-seulement le sens grammatical des mots, mais , ce qui vaut mieux encore que les mots, l'intention que l'on doit nécessairement supposer a un homme qui écrivait comme ami de M. Hasting. Pourquoi cet ami aurait-il attaqué la chambre des communes? Quelqu'un oserait-il soutenir sérieusement qu'elle ait jamais eu la pensée de poursuivre M. Hasting? ne savons-nous pas tous qu'elle recula constamment devant cette accusation, qu'elle savait à peine où elle en était, ce qu'il fallait faire lorsqu'elle s'y trouva embarquée ? Mon savant ami, le procureur - général , est membre de cette assemblée; il pourra vous dire ce qu'il pensait de cette accusation , et si la majorité de la chambre manifesta jamais les moindres dispositions hostiles contre M. Hasting : mais pourquoi fatiguer mon ami par une pareiile question ? le fait est suffisamment notoire, et le passage que je vais vous lire (fort soigneusement omis par l'accusation) est trop clair pour fournir matière à controverse.
« Quelque soit l'événement de l'information, l'exercice d'un pareil pouvoir est un important privilège de la constitution
anglaise, un formidable défenseur de la liberté publique et de la dignité nationale; il est seulement a craindre que l'influence d'une faction, et le respect qu'inspirent toujours de grands noms , ne les portent a décider avant d'avoir recherché les preuves, à juger avant d'avoir examiné. »
Tel est le résumé de tout l'ouvragé : l'auteur s'y montre plein de confiance et de respect pour la chambre des communes ; mais il craint que l'influence d'une faction ne l'empêche d'apporter, dans l'examen de la cause , la justice et la maturité nécessaires. L'auteur a-t-il entendu désigner le gouvernement par le mot de faction? a-t-il entendu désigner la majorité de la chambre des communes? la chambre des communes, partie poursuivante, sanctionnera -t -elle cette interprétation ? le procureur-général soutiendra-t-il que , parler d'une faction, c'est indiquer évidemment la majorité? Je le voudrais ! alors , du moins , j'aurais gagné quelque chose dans ce débat si extraordinaire; mais je ne l'espère point : un pareil aveu serait un trop grand sacrifice dans un temps où l'on traite de faction tout ce qui trouble le repo3 des ministres dans le parlement. Il est quelque chose de trop évident pour être dénié , c'est que l'auteur a certainement voulu désigner par là mes amis, qui, quelque qualification qui leur appartienne, doivent consentir à porter le titre de faction, tant qu'ils s'opposeront au ministère dans la chambre des communes. La chambre des communes, ayant interprété ce mot faction comme il convenait à ses desseins , ne peut plus décemment changer aujourd'hui cette interprétation pour faire condamner mon client; car ce n'est pas là certainement un de ses privilèges.
L'intention qu'a eue l'auteur de désigner quelques membres deîachambre des communes individuellement, et non la chambre en corps, est également incontestable. Ainsi, après avoir dit à la page 9 que la compagnie des Indes avait remercié M. lias-
ERSKINE. 36g tings de ses services, ce qui est vrai, il ajoute que l'univers en croirait plutôt une pareille décision que les assertions hasardées du comité.
L'auteur écrivait après que l'information eut été confirmée par la chambre des communes ; mais il ne tient aucun compte de ses actes, et il impute tout ce qui a été fait au comité originaire, c'est-a-dire au comité secret, ainsi appelé, je pense, parce que ceux qui le composaient ont publié vingt volumes in-folio, qui resteront secrets pour la postérité, car personne ne les lira.
La même interprétation doit aussi s'appliquer à ce qui suit immédiatement : « Le rapport du comité secret établit que le bonheur des habitans de l'Inde a été complètement ruiné , leur confiance dans la foi et la douceur du peuple anglais , entièrement détruite , et le caractère de cette nation , avili comme a plaisir. »
Vous êtes encore induits ici dans une erreur grossière, par l'omission de vingt -une pages; l'auteur, parle nommément du comité qui produisit, à la chambre des communes, les charges contre M. Hasting; il continue d'en parler jusqu'au passage cité, et cependant, le texte de son livre ainsi tronqué, il est censé désigner la chambre des communes en corps , lorsque dans le passage rapporté par l'information, il adresse ses reproches aux accusateurs de M. Hasting. Il est même si éloigné de confondre ces accusateurs avec la chambre des communes, que dans la même page il parle des charges de l'accusation comme l'œuvre, non pas même du comité, mais de M. Burke seul , le membre le plus actif, le plus habile de cette réunion; ajoutant qu'elles ont circulé dans l'Inde par la voie d'un des parens de cet écrivain : « Les charges rédigées par M. Burke, dit-il, ayant été envoyées à Calcutta , et répandues soigneusement dans toute l'Inde. »
Maintenant , s'il s'agissait d'examiner les divers passages i, 24
37o BARREAU ANGLAIS,
de ce livre comme injurieux envers une réunion de citoyens, dont fa plupart obtiennent tous mes respects, ou comme offcnsans pour mon digne ami dont j'ai déjà cité le nom, la discussion prendrait un cours tout différent; mais plus ces attaques frappent vivement mes regards, plus elles démontrent clairement que les censures de l'auteur sont dirigées contre les accusateurs de M. Hasting individuellement, et non contre la chambre des communes , qui accepta, de confiance, les charges qu'ils avaient réunies.
Appelé a défendre une cause qui ne m'est pas personnelle, la prudence m'a fait un devoir de vous prouver quelle fut la véritable intention de l'auteur de ce livre, telle qu'elle résulte de sa légitime interprétation ; cependant je proteste que dans mon opinion peu importe qu'il ait parlé du comité ou de la chambre des communes, pourvu que vous pensiez que ce volume est une défense écrite de bonne foi en faveur de M. Hasting. Tel est le grand point de la cause que je vais tâcher d'établir par toutes mes observations. Après avoir entendu les passages que je vais vous soumettre, personne, j'espère, ne pourra plus douter de cette bonne foi. De trèshabiles gens ont pensé que si ces passages étaient fondés en fait, toute autre justification devenait inutile; le premier est ainsi conçu : « Il était avéré a cette époque que M. Hasting était, non-seulement descendu d'une fonction publique a une condition privée, mais qu'il était sous le coup d'accusations et d'informations ; cependant pas un de ces millions de malheureux n'a fait parvenir ses plaintes en ce pays; pas un soupir, pas un gémissement ne s'est élevé de l'Inde vers la grande Bretagne ; loin de là, les témoignages les plus honorables pour lestalens et le caractère de M. Hasting , ont été transmis par ces mêmes princes que l'on suppose avoir été accablés par lui des plus violens outrages. »
ERSKINE. 3; i
Maintenant , messieurs , arrêtons-nous un moment. Lorsque Ton examine si ce livre n'est qu'une juste réponst:0aux charges portées contre M. Hasting, ou bien si c'est l'œuvre d'une plume vénale, prostituée a la défense d'un accusé que l'écrivain savait coupable, la vérité se manifeste à chaque pas; et si l'on découvre en une seule occasion la criminelle intention de calomnier, il est inutile d'occuper plus long-temps votre attention.
L'avocat-général cherchera- t-il à démontrer l'hypocrisie de notre auteur en nous énumérant les preuves sur lesquelles ces charges ont été établies, et qu'il est supposé avoir connues ? Je le demande comme défenseur de M. Stockdale , et non de M. Hasting avec lequel je n'ai aucune relation : c'est à regret que je répète aussi souvent une pareille protestation , mais je me sens embarrassé de ces coïncidences sans nombre entre les deux causes que je rencontre a chaque pas, et qui furent sans doute prévues par la chambre des communes, quand elle ordonna cette enquête interlocutoire sur sa conduite; je le demande donc comme défenseur de M. Stockdale; lorsqu'un, criminel d'état est mis à grands frais en jugement, lorsqu'on l'accuse des plus odieuses cruautés , qu'on lui impute d'avoir détrôné des princes, ruiné des nations, n'est-il pas permis à chacun de s'enquérir quels sont les accusateurs, sur quoi sont fondées ces plaintes , où sont les envoyés , les écrits de ces princes dont on a pillé les revenus , les témoins de ces malheureux contre lesquels on a violé toutes les lois? Le sang innocent est-il donc si profondément enseveli qu'il ne puisse élever la voix quand le jour de la justice est arrivé pour confondre le coupable ? Telles sont certainement les questions qu'a droit de faire l'humanité lorsqu'elle voit un homme soumis à un jugement long , pénible, dispendieux; le plus simple bon sens les inspirerait a l'homme le plus grossier; toute l'histoire les suggérerait aux hommes éclairés. Quand
Cicéron accusait Verres devant le tribunal souverain de Rome des mêmes cPuautés et des mêmes rapines, le peuple romain n'en était pas réduit à une pareille enquête; la Sicile toute entière remplissait leforum, demandant justice avec des larmes et des imprécations. Ce ne fut pas seulement l'éloquence de l'orateur, ce furent les cris de ces malheureux qui firenttriompher Cicéron dans cette mémorable cause. Verrès prit la fuite devant les témoins et les sermens de ses accusateurs, etnon devant la voix deTullius. Dans l'intérêt de sa réputation, l'orateur composa ses cinq oraisons si célèbres; mais il ne les prononça jamais contre l'accusé, car il était sorti de Rome frappé de terreur a l'aspect de ceux qu'il avait opprimés. Dira-t-on qu'il existe une immense différence entre i'tnde et la Sicile; cela peut être : ce n'est pas ce que nous avons besoin d'examiner; je n'ai point a vous prouver s'il était possible de répondre a de pareilles questions ; je ne veux qu'une chose, c'est le droit de les faire.
Messieurs , un autre passage incriminé est celui-ci : « Une accusation fondée sur une erreur, dans un jugement, relatif au quantum d'une amende, sur une intention qui ne fut jamais exécutée , ni même connue de celui auquel on l'impute, c'est un procédé digne d'un tribunal de l'inquisition plutôt que du parlement anglais. »
Messieurs, je suis tout prêt a avouer que ce sentiment aurait pu être énoncé d'une manière plus respectueuse et plus modérée , mais c'est ce sentiment lui-même qu'il faut juger, et non les paroles dont il est revêtu ; c'est l'intention de l'auteur et non pas l'aigreur avec laquelle il a pu s'exprimer : ce langage est évidemment celui d'un homme ardent qui plaide la cause de son ami, et qui arrive a ce qu'il croit une conclusion nécessaire d'un argument qui peut-être n'est injurieux que parce qu'il est irrésistible : sans doute, lorsqu'il s'agit d'un particulier, la vérité d'un reproche ne justifie pas celui
ERSKINE. 373 qui le public Lorsqu'un membre de la société se conforme aux lois , tout ce qu'il fait de mal se passe entre Dieu et lui , et l'homme n'a point à s'en occuper ; s'il transgresse les lois,, l'écrivain doit l'accuser devant les tribunaux, et non faire lui-même justice. Quant aux écrits sur les matières générales, il en va tout autrement : si dans l'exercice des fonctionsde législateur , ou dans la distribution de la haute justice nationale confiée au parlement, ceux qui ne sont responsables devant aucune loi admettent par erreur un principe qui, constituant un précédent, pourrait devenir dangereux aupu- Liic, je ne puis regarder comme séditieux un ouvrage publié légalement et de bonne foi , dans lequel on établit en fait qu'un tel principe a été adopté; le peuple anglais ne doit point être condamné a ignorer entièrement la conduite de ses représentans : examinons donc froidement cette offense supposée, et voyons a quoi elle se réduit.
D'abord , la conduite de l'honorable orateur dont le nom est ici mentionné, ne fut-elle pas exactement telle qu'on la représente en ce livre, le procureur-général, membre de la chambre des communes, prétentlra-t-il le contraire? ie ministre lui-même ne justifia-t-il pas M. Hasting de ce qu'il avait fait, et cependant n'a-t-il pas voté l'article de l'information relatif a l'intention de lever dans le Zemindar , pour le service de l'état, une amende plus considérable que ce que lui, ministre, croyait raisonnable? N'est-ce pas là évidemment une accusation d'erreur dans un jugement sur la quantum d'une amende.
Je puis en dire autant pour la première partie de ce passage, qui , relative à M. Pitt seulement, est étrangère a notre discussion, ainsi que pour la dernière dans laquelle Fauteur impute les sentimens de ce ministre a la majorité qui vota comme lui sur cette question ; car supposer qu'elle vota par conviction et non par complaisance pour le ministre, n'est-ce
pas faire son éloge ? prétendre le contraire eût été une insulte, je n'oserais pas dire plus naturelle , mais certainement plus grave.
Ainsi ce paragraphe se réduit en substance a ceci : un chef d'accusation fondé sur une erreur dans un jugement, blesse tous les principes et les usages du gouvernement anglais. Cette proposition, moi aussi je la soutiens, je la soutiens sans réserve, je soutiens, abstractivement parlant, et sans entendre prononcer sur le mérite de la cause de M. Hasting, qu'un chef d'accusation fondé sur une erreur dans un jugement, est contraire a l'esprit de toute la législation criminelle d'Angleterre; que cette législation, quoique non obligatoire pour la chambre des communes, doit cependant toujours être son guide; que la juridiction extraordinaire du parlement ne doit jamais servir a frapper l'erreur o^i^n fortune , mais bien a donner un grand et terrible exemple des peines extraordinaires réservées à la corruption et aux abus d'autorité : la sévérité qui punit un homme d'état est toujours légitime quand sa mauvaise conduite paraît avoir pour principe la corruption ou un*coupable égoïsme ; mais on peut , sans blesser l'ordre public, être indulgent pour ses erreurs; cette protection accordée au magistrat accroît encore le respect que l'on porte à la magistrature , eu prouvant par la sentence même qui l'acquitte que son seul titre a la faveur des juges est la pureté de ses intentions.
Messieurs , si dans ce moment , ou même a une époque quelconque de notre histoire, le peuple anglais eût demandé que l'on mit en accusation dans la chambre des communes tout homme qui aurait soit donné sa voix sur une question d'intérêt public, soit agi dans l'exercice de ses fonctions civiles ou militaires , et qu'on le rendît responsable de l'issue de nos délibérations ou de nos guerres; si la droiture des intentions dont il était animé dans le service public n'était pas une
ERSKINE. 375 justification suffisante, que de parens, que d'amis dont nous aurions à déplorer la perte : je me crois attaché aussi sincèrement que personne à mon pays, mais j'aimerais autant le voir s'écrouler et m'ensevelir sous ses ruines, que de donner ma voix pour frapper un ministre ou tout autre citoyen , quel que soit son malheur, qui aurait franchement obéi aux lumières de sa raison et aux inspirations de sa conscience pour faire le Lien de son pays.
Messieurs , ces principes ne sont pas seulement les miens 9 ce sont ceux de la loi anglaise, et telle est la protection qu'elle accorde à tout homme en place depuis les plus hautes charges jusqu'aux derniers de tous les emplois.
Peut-on citer un seul exemple ou domestique ou étranger dans lequel la cour du banc du roi ait interposé sa juridiction extraordinaire et informé contre un magistrat sans les preuves les plus évidentes de corruption? A toute demande intentée sans de. pareilles preuves, sa réponse constante fut toujours celle-ci: portez votre plainte devant un grand jury. Dieu nous garde que jamais un magistrat soit puni pour une erreur dans un jugement lorsqu'il avait intention de s'acquitter honnêtement de son devoir ! Nous ne pouvons arrêter la marche ordinaire delà justice ; mais lorsqu'une cour est investie d'un pouvoir discrétionnaire, un tel magistrat a droit à toute sa protection; j'en appelle aux nobles juges et a tous ceux qui. m'écouient, cette proposition n'est-elle pas équitable et généralement admise? Ne serait-ce pas en effet > une étrange dissonnance d'affirmer que, dans un cas où la suprême cour de justice criminelle refuserait d'interposer une juridiction extraordinaire, quoique légale, d'après ce principe qu'il ne faut jamais dévier des règles ordinaires que pour la punition d'une faute commise avec une intention perverse , la chambre des communes , dont les attributions souveraines émanent de la même constitution , dût repousser ce principe, et donnes1
aux lois une extension nouvelle en s'attribuant une juridiction encore plus étendue? On a vu des informations fondées sur ce que la loi ne prononçait pas des peines proportionnées aux actes commis ; mais qui jamais entendit parler d'une accusation fondée sur ce que la loi ne prononce aucune peine contre ce même acte ? Certaines informations ont été admises pour donner un exemple plus éclatant que ne le serait une poursuite devant un tribunal ordinaire, mais jamais pour donner un exemple différent ; ainsi la doctrine , soutenue dans le passage inculpé, est non -seulement incontestable, c'est même un principe que nous avons tous intérêt à propager.
M. Hasting, dans cette circonstance, avait-il agi par corruption ou bien par zèle pour ses employés ? Peu m'importe , le jugement des lords le décidera ; mon devoir se borne à lui souhaiter, comme je le fais, une honorable justification. Les ministres et la chambre des communes eurent-ils l'intention de baser cet article de l'information sur une simple erreur ou sur un fait de corruption ? C'est ce qui est pareillement étranger à notre cause; l'auteur ne pouvait juger que sur ce qu'on disait et faisait en cette occasion 3 il cherchait seulement a défendre un principe d'ordre public, et avec ce principe, les droits de M. Hasting. Il n'étaitdonc pas coupable lorsqu'il publiait qu'une information fondée sur une erreur dans un jugement, était, sous tous les rapports , illégale, inconstitutionnelle et injuste.
Revenons maintenant , messieurs , a l'ouvrage soumis à votre examen. L'auteur ayant discuté tout le premier article, sans qu'on puisse lui reprocher une seule expression peu mesurée , sauf la conclusion qu'il en tire, et dont je crois vous avoir expliqué le sens , entreprend avec la même ardeur la discussion du second grief relatif a la princesse de Oude. Cette discussion remplit dix-huit pages; Pavocat-général n'en a pas rappelé une seule syllabe ; on n'y rencontre pas même une
ERSKÎNE. 377 allusion défavorable â la chambre des communes. Loin d'être un voile destiné a déguiser la calomnie, cette réponse est peut-être l'un des plus beaux morceaux que j'aie lu de ma vie. De là, l'écrivain passe au grief relatif aux contrats et aux salaires. Ce morceau remplit cinquante pages; il n'y a pas une seule syllabe contre la chambre des communes,, et pas un seul mot n'en a été lu par i'avocat-général. Il défend ensuite M. Hasting contre le chef relatif au marché d'opium ; pas un mot sur la chambre des communes , pas un mot lu par M. l'avocat - général ; bref, il parcourt ainsi tous les autres chefs jusqu'à la fin de l'ouvrage.
Maintenant est- il possible de supposer qu'un homme qui n'avait d'autre intention que d'insulter la chambre des communes (ainsi que le porte l'information) n'ait pas dévié un seul instant de la défense sérieuse de M. Hasting pour s'occuper de questions étrangères et tout au moins problématiques, sauf en ces deux ou trois passages choisis dans plus de trois cents pages? Tant de réserve serait impossible si la calomnie et l'insulte eussent été l'objet de cette coupable publication ; l'illusion vient donc de ce que l'on n'a fait paraître que quelques morceaux isolés , et qu'on vous a caché avec soin l'ensemble du livre.
Après avoir terminé la plus grande partie , si ce n'est toutes les observations critiques qu'il était de mon devoir de vous soumettre dans cette étrange poursuite, c'est une justice que je dois au procureur-général ( et je la lui rends avec plaisir, car j'ai toujours professé pour lui la plus haute estime) de proclamer qu'aucune de mes réflexions n'est dirigée contre sa personné, moins encore contre l'avocat de la couronne qui siège auprès de moi, homme d'un honneur et d'une loyauté éprouvés. Le procureur- général ayant reçu ordre de poursuivre en conséquence de l'adresse de la chambre des communes a sa majesté, n'a pas eu le choix de la marche
à tenir. Les accusateurs n'avaient, pour garder contenance devant la cour , d'autres moyens que ceux qu'ils ont employés ; mais loin d'appeler dans cette cause ces considérations qu'il n'est jamais difficile de glisser adroitement dans une affaire qui part de si haut , il vous a au contraire honorablement mis en garde contre ces séductions ; il a fait peser sur le prévenu tout le poids de son talent, mais il ne l'a point accablé de l'éclat et de l'autorité de ses fonctions.
Messieurs, je voudrais que mes forces me permissent de vous convaincre de la sincérité des intentions du prévenu en vous lisant tout son ouvrage; mais ma voix s'épuise, et je vois avec douleur que la défense de mon client se ressent de ma faiblesse. Il est cependant un passage trop frappant, trop essentiel pour être passé sous silence ; le reste je l'abandonne à votre examen particulier.
L'auteur ayant discuté les charges, article par article, les résume toutes en adressant une énergique apostrophe a tous ses lecteurs : « Cet authentique exposé de tous les faits allégués, et des argumens que l'on a fait valoir, vengera suffisamment, je crois, le caractère et la conduite deM. Hasting, même, d'après les maximes de la police européenne ; lorsqu'il fut nommé gouverneur-général du Bengale, il fut investi d'un pouvoir discrétionnaire pour affermir les intérêts de la compagnie des Indes et ceux de l'empire britannique dans cette partie du globe. Les instructions générales qui lui avaient été données énonçaient formellement : dans toutes vos délibérations et résolutions 7 vous devrez toujours avoir en vue la sûreté et la prospérité du Bengale , et fixer votre attention sur la sécurité des possessions et des revenus de la compagnie. Son génie élevé consulta quelquefois plutôt l'esprit que la lettre de ces instructions 3 mais il s'est acquitté des fonctions qu'on lui a confiées, il a maintenu l'empire commis à ses soins, de même que ses prédécesseurs et avec plus de splendeur encore.
ERSK1NE.
Son depart de l'Inde a été accompagné des regrets de tous les naturels du pays et des remerciemens de ses concitoyens : à son retour en Angleterre, il a reçu les cordiales félicitations de cette nombreuse et respectable compagnie dont dont il a défendu les intérêts , dont il a protégé et agrandi les domaines. »
Messieurs, si ce passage renferme un exposé faux et sciemment mensonger des instructions données à M. Hasting et de sa conduite, l'auteur et l'éditeur méritent les punitions les plus sévères pour avoir trompé le public par une sordide imposture y mais s'il est vrai que ce gouverneur avait ordre de faire de la sûreté, de la prospérité du Bengale le premier objet de son attention, et que, sous son administration, cette colonie fut tranquille et prospère; s'il est vrai que la sécurité de nos possessions et de nos revenus en Asie lui avait été désignée comme le principe qui devait diriger toute sa conduite , et que ces possessions et ces revenus, au milieu de dangers sans exemple , ont toujours été garantis et conservés, alors je vous soumettrai une question dont les conséquences s'étendront au-delà de cette cause, qui attaquera peut-être les mérites de l'information de laquelle elle est née • question que, comme accusatrice de M. Hasting, la chambre des communes aurait eu peut-être intérêt a écarter , a moins que , regrettant l'interminable longueur de cette procédure, elle ait voulu offrir à cet accusé l'occasion de présenter aujourd'hui sa justification; je ne suis point son conseil ; je n'ai point à m'occuper de son innocence j cependant, la défense connexe de mon client me conduit à discuter divers points qu'on pourrait considérer comme hostiles envers l'information; or, si vos possessions ont été protégées et leurs revenus augmentés , j e suis contraint , dans l'intérêt de ma cause , de vous faire observer qu'il est ridicule et inconvenant de vouloir assujétir aux règles de la justice et de l'humanité une domination fondée sur la violence et la terreur. Il peut, il doit même être vrai que M. Hasting a plus d'une fois offensé les droits et privilèges des gouver-
38o BARREAU ANGLAIS,
nemens asiatiques, s'il a été l'agent fidèle d'un pouvoir qui ne peut se maintenir une heure sans les fouler aux pieds, il doit avoir violé toutes les lois divines et humaines, s'il a été le fidèle vice-roi d'un empire inondé du sang des peuples auxquels Dieu et la nature l'avaient donné ; il doit avoir maintenu notre injuste puissance sur une nation abjecte et timide, par la terreur , l'insulte et la tyrannie , s'il a été le digne ministre de votre gouvernement , qui, n'ayant ni racines dans l'affection des peuples, ni fondement dans des intérêts communs, ni soutiens dans ces principes qui cimentent les sociétés humaines , ne peut subsister que par une alternative de violence et de ruse4
Les malheureux peuples de l'Inde, amollis par les douceurs du climat , vaincus par les artifices et les forces de la civilisation , sentent renaître quelquefois dans leur a me un reste d'énergie que l'oppression réveille : il faut donc les gouverner avec une verge de fer. Dès long-temps l'empire et les possessions de l'Inde seraient perdus pour la Grande-Bretagne si cette autorité que le ciel désavoue, l'habileté civile et les talens militaires ne se fussent réunis pour la soutenir par des moyens qu'il réprouve.
Messieurs, je crois observer que cette manière de considérer la cause vous touche, et j'en puis dire la raison - je ne l'ai point envisagée a travers les froids principes des commentateurs , mais j'ai parlé de l'homme, de sa nature, et de la puissance humaine d'après ce que j'en ai vu moi-même chez
• ces nations qui ne subissent qu'en grondant le joug de notre autorité* je sais quels sentimens elles nourrissent, et quels
- sont les seuls moyens de les réprimer : jeune encore, je les ai entendu toutes s'exprimer par la bouche d'un sauvage nu * c'était un prince, au milieu de ses sujets, qui, tenant en sa main un faisceau de baguettes, pour fixer le souvenir de sa mâle et rude harangue l, s'adressait, plein d'indignation ,
1 Allusion à un usage des peuples sauvages, qui emploient de petites baguettes pour se rappeler ce qu'ils doivent dire»
MSEÏNÊ; 38i .au gouverneur d'une colonie anglaise : « Quel est, lui disait ce fier dominateur des déserts envahis par nos infatigables aventuriers , quel est celui qui fait sourdre ces rivières sur les hautes montagnes et enfin se décharger dans l'Océan? quel est celui qui anime le souffle impétueux du vent de l'hiver et l'apaise pendant l'été? quel est celui qui étend sur la terre l'ombre de ces grandes forêts, ou la chasse a son gré devant la lumière? C'est le même être qui vous donna une patrie de l'autre côté des mers , et qui nous a donné la nôtre. C'est à ce titre que nous la défendrons , dit le guerrier jetant son calumet, et entonnant le chant de guerre de sa nation. ;> Tels sont les sentimens qui , sur tout le globe, vivent dans le cœur de l'homme soumis au joug ; et comptez sur ce que je vous dis : On ne peut régner que par la crainte Ta où l'on voudrait en vain gagner l'amour.
Ces réflexions sont les seuls antidotes aux anathèmes dont une bouche éloquente faisait naguère retentir cette enceinte : il était incontestablement de mon devoir d'affaiblir leur impression en vous rappelant qwe vous possédez en Asie un vaste empire qui ne peut se soutenir sans violer les plus douces affections de l'ame et les premiers devoirs d'humanité. Que feront pour vous ces peuples , quand vous serez environnés de deux cent mille soldats, munis d'artillerie., de cavalerie et d'éléphans , redemandant une patrie que vous leur avez enlevée? La justice sans doute défend que l'on exige une amende pour payer une soldatesque mutinée • il faut respecter un traité conclu pour augmenter les tributs destinés il soutenir le gouvernementales égards qus l'on doit aux femmes interdisent de pénétrer dans un Zenana pour y prendre de l'argent, quelque besoin que l'on en eût : toutes ces circonstances doivent toujours être présentes à vos esprits 5 mais au milieu de difficultés si constantes et si dangereuses pour l'honneur national , il vaudrait peut-être mieux penser a leur opposer un remède sûr , en rappelant nos troupes avec nos marchands , et en
abandonnant nos possessions d'Orient; jusqu'alors la religion et la philosophie seront vainement appelées à seconder les réformes et les punitions.
Si l'Angleterre, aveuglée par l'ambition et par un insatiable désir de puissance, persiste a maintenir son despotique empire sur ces nations lointaines et ennemies, et beaucoup plus nombreuses qu'elle; si elle ne donne aux vice-rois qu'elle envoie pour les gouverner d'autres instructions que celles de conserver ses possessions et d'assurer ses revenus , de quel front vient-elle nous prêcher morale, et affecter l'indignation contre ceux qui n'ont fait qu'exécuter ses ordres , disputant de l'exacte mesure de méchanceté et d'injustice nécessaires à leur exécution , ne voyant d'immoralité que dans leur excès, et considérant l'autorité qu'elle délègue comme une dispense d'obéir aux préceptes de la justice divine, dont l'infraction ne lui paraît punissable qu'autant qu'on a transgressé ses réglemens humains?
Messieurs , une telle conduite appelle de sérieuses réflexions : les maîtres et les serviteurs d'un pareil gouvernement feraient peut-être mieux d'unir leurs prières pour que le souverain protecteur de l'humanité violée ne les confondît pas dans un commun jugement.
Messieurs , je sens , comme je vous l'ai dit , que mes forces s'épuisent 1 < et je ne pourrai continuer l'examen de ce livre jusqu'à la fin , j'espère néanmoins que, malgré ces réticences forcées, vous êtes maintenant convaincus que, quelques erreurs se fussent-elles glissées dans cet écrit , l'auteur n'en a pas moins eu d'autre but que la justification d'un homme qu'il croyait innocent , et dont ses accusateurs avaient soumis le jugement au public; si j'ai réussi a vous le persuader, ma défense est complète.
Il ne me reste plus qu'à vous rappeler une dernière consi-
1 Lord Erskine se trouvait en ce moment si faible qu'il pouvait à peine se tenir debout.
ERSKINE. 383 deration sur laquelle on a singulièrement appuyé, et sur laquelle sans doute on insistera dans la réplique; on vous dira que les passages que j'ai justifiés comme innocens , et même comme dignes de louange, n'ont donné sujet à aucune plainte, que quels que soient les mérites que Ton suppose a certaines parties de ce livre, ces mérites ne peuvent disculper les passages incriminés dont la plupart , même en les rapprochant de l'ensemble, portent le caractère qui leur est imputé par l'information , et sont d'indécentes invectives contre l'autorité.
A cela, messieurs, je répondrai (tout en protestant, comme je l'ai déjà fait, contre l'application de toutes les inductions) que si vous êtes fermement persuadés de la sincérité des intentions de l'auteur, rien ne vous force de le vouer a l'infamie, lors même que, dans l'entraînement d'une éloquente composition, il aurait, une fois ou deux, en tout son ouvrage, laissé tomber de sa plume quelques expressions peu mesurées ; si vos consciences étaient enchaînées par un devoir aussi sévère , la liberté de la presse ne serait qu'un vain mot ; personne n'oserait se hasarder d'écrire sur un sujet , si légitime qu'il fût, sans un procureur d'un côté, et un avocat de l'autre; l'esprit ainsi giacé par la crainte de la punition , ne pourrait enfanter aucune œuvre de génie, ni étendre l'empire de la raison humaine. Plus de ces écrits sublimes sur la nature du gouvernement, par le secours desquels se sont établies toutes les grandes nations de l'univers; plus de ces utiles applications qui , dans des momens difficiles, ramènent notre constitution elle-même à ses véritables principes : sous l'empire de cette terreur, toutes les grandeslumicres de la science et de la civilisation s'éteindraient bientôt ; car un homme ne peut point communiquer librement sa pensée a un autre quand la verge du châtiment est suspendue, sur sa tête.
Il est de la nature de toutes les choses grandes et utiles,
soit dans îe monde physique , soit dans le monde moral, d'avoir en elles , je ne sais quoi de sauvage et d'irrégulier ; il faut les accepter avec leurs défauts ou s'en priver : le génie brise les entraves de la critique, mais ses écarts sont sanctionnés par sa majesté et sa sagesse lorsqu'il s'avance à travers les routes qu'il s'est tracées; soumettez-le à la règle, et vous glacez ses élans. Les grands fleuves débordent leurs rives durant l'hiver , entraînant , dans leurs tourbillons , les troupeaux qui s'engraissent dans les pâturages qu'ils fertilisent pendant l'été: de hautes digues eussent sauvé quelques bêtes du troupeau, mais le troupeau tout entier serait mort de faim. La tempête renverse nos demeures , détruit notre commerce , mais elle chasse les élémens paresseux qui , sans elle , enfanteraient la contagion; ainsi, la liberté, le dernier et le plus beau des dons que le ciel a fait à ses créatures, veut être acceptée telle qu'elle est; vous pouvez la soumettre à une honteuse régularité, la plier aux formes rigoureuses d'une loi sévère; mais alors elle ne sera plus la liberté, et il faudra vous résoudre a expirer sans murmure sous le poids de cette inexorable justice que vous aurez échangée contre la bannière d'une sage indépendance.
Si Ton me demande à quel point s'arrêtera cette indulgence et cette impunité, ma réponse est facile : la liberté de la presse, dans tout ce qui a rapport à des matières d'intérêt général, suppose la stricte observation de toutes les lois positives en tant qu'elle est compatible avec la pureté des intentions et l'utilité de la société. Il est impossible de fixer abstract vement jusqu'où s'étend cette latitude; c'est en présence des faits qu'il faut en juger : ainsi, dans cette cause, vous en jugerez sans que votre déclaration puisse former un précédent pour les causes à venir; et peut-on soupçonner la décision de n'être pas toujours juste lorsqu'elle est prononcée par les membres même de cette société qui serait seule blessée
si l'ouvrage inculpé devait porter atteinte à Tordre public ? Voila le critérium , a Taide duquel vous devez apprécier ce livre, et prononcer si la publication en fut prématurée ou offensive , ou , en d'autres termes, si, pour le mettre au jour, l'auteur eût dû attendre que l'opinion publique fût entièrement égarée, que la raison et le cœur humain fussent devenus également inaccessibles à toute justification. Je vois autour de moi les éloquens défenseurs de M. Hasting ; c'est avec douleur que je leur rappelle que, sans le droit de maintenir l'opinion du public en suspens jusqu'au moment où ils pourront produire leur défense, la voix des anges eux-mêmes n'aurait pas pu remplir la tâche qui leur est confiée.
Messieurs, j'espère avoir satisfait maintenant à tous mes devoirs envers mon client, et je l'espère sincèrement ; car s'il était un homme que ses intérêts et ses affections eussent pu détourner de cette défense; s'il était un homme qui eût dû trembler dans la situation où je me suis trouvé, certes, c'est moi, qui nonseulement chéris, honore et respecte toutes les personnes que l'auteur a traitées quelquefois avec sévérité et même avec injustice, mais qui vois tout l'espoir de mon avenir fondé sur leur libre choix : c'étaient la de puissans motifs de garder le silence ; mais j'ai été poussé à entreprendre cette cause par des considérations qui ne peuvent jamais être incompatibles avec d'honorables affections, soit politiques, soit sociales, l'amour de la justice et de la liberté, et un zèle ardent pour la constitution de notre pays , cet héritage que nous devons conserver a la postérité, au public et au monde entier.
Encore un mot , messieurs , et j'ai fini. Tout tribunal humain doit, rendre la justice comme nous désirons qu'elle nous soit un jour rendue a nous-mêmes : or, s'il faut admettre les principes que l'avocat-général veut que l'on applique a mon client, que Dieu ait pitié de nous ! Au lieu de comparaître
devant lui avec les consolations et les espérances de chrétiens , nous devrons dire aux montagnes de se renverser sur nos têtes ; car qui de nous , après un mûr examen, pourrait présçnter une vie innocente et pure de toute souillure? Mais j'espère humblement que notre miséricordieux créateur nous jugera comme je désire que vous jugiez le prévenu; qu'en ouvrant le livre de vie, et considérant l'ensemble de nos actions, s'il découvre que la bienfaisance, la charité, la bonté remplissent le fond de nos ames où lui seul peut lire ; que notre conduite, quoique mêlée de beaucoup d'erreurs échappées à notre infirmité , a cependant été constamment dirigée vers le bien; son œil scrutateur n'ira pas pénétrer ces replis cachés de nos vies pour nous punir, sans égard à l'ensemble d'une existence dans laquelle les fautes sont quelquefois sorties des vertus elles-mêmes., et nos plus coupables offenses nées de nos plus pures affections. Non , messieurs , croyez-moi , telle n'est pas la justice divine, ou notre saint évangile est un guide trompeur. L'homme, dont la conduite fut telle que je l'ai représentée , peut, malgré toutes ses fautes, traverser les ombres de la mort avec autant d'assurance qu'il a parcouru le sentier de la vie ; au lieu d'un farouche accusateur , prêt a dévoiler devant l'auteur de la nature ces taches légères qui obscurcissent la plus belle vie, il rencontrera un juge miséricordieux dont la bonté dérobera ses fautes aux regards de sa justice, et son repentir achèvera de les effacer.
Ces considérations, je le sens, seraient déplacées si vous étiez appelés a prononcer entre un homme et un autre homme ; car il faut alors une loi sévère et invariable, sans laquelle il n'existerait plus de société 3 elles le seraient également s'il s'agissait d'une de ces attaques contre la réputation d'un citoyen , qui sont la honte de la liberté de la presse, et qui empoisonnent, par la calomnie et l'injustice , l'existence et le • bonheur de toute une famille j qu'ils sachent ces vils libcl-
listes, que jamais ma voix ne s'élèvera pour lesprotéger'contreles punitions qu'ils méritent : leur conduite non-seulement Liesse tous les droits de l'homme tels qu'ils sont définis par la loi, elle est incompatible avec l'honneur , la loyauté ou même les égaremens d'une ame honnête 5 que, sur de pareils hommes , Pavocat-générai lance tous les foudres dont il est armé, les remercîmens, les bénédictions du public seront sa récompense ; mais cette cause est entièrement différente : quelqu'injurieux que puisse être cet ouvrage à de simples particuliers, aucune plainte n'a été portée; il ne peut être examiné sous ce point de vue. Vous avez à juger si l'ordre public a été blessé, si M. Hasting lui-même, à la place duquel l'auteur et l'éditeur ont le droit de se mettre , aurait pu composer cet ouvrage soumis a votre examen. Cette question évidemment ne peut être consiérée comme question de droit ; c'est une pure question de fait : comme elle doit être décidée d'après les principes que je vous ai humblement exposés, je supplie la cour de voulpir bien maintenant faire remettre aux jurés l'ouvrage inculpé. Vous, messieurs, lisez-le avec attention , et prononcez selon votre conscience.
PROCES