‹ Barreau anglais; ou, Choix de plaidoyers des avocats anglais (volume 2)Chapitre 6 sur 22 · LA COUPE DE SES BAS · texte numérisé non relu

LA COUPE DE SES BAS

Vous voyez, messieurs, par quels étranges moyens se découvre quelquefois l'imposture : cet homme m'eût peut-être échappé ; il n'a pu se dérober à cette adresse, à cette sagacité que les talens, sans une longue habitude, ne peuvent donner, Ainsi, messieurs, vous n'oublierez pas, j'en suis certain, toutes les fois que vous rencontrerez quelqu'un dont la miss aura quelque chose de particulier , de dire : voila un garçon brasseur.

M. Hay se dirigea ensuite vers le portique de la chambre des communes. Là, que lui advint-il? Il se crut en danger» Ainsi , dit M. Kenyon , vous alliez vous placer volontairement au milieu du péril; cela n'est point présumable. Mais il avait un de ses intimes amis qu'il savait être sous le portique ; il craignait qu'il ne courût quelques risques. ■ — Et quel était cet intime ami?Répondez a cette question , nommez-le sur-lechamp. Nouvel embarras , pas un seul mot de réponse, et le ^;iom de cet homme que M, Hay honore de son amitié sera bahtetàeof un éternel secret.

Mais , dira-t-on , toutes ces circonstances sont-elles impôt * tantes ? — La réponse est facile. Oui, elles sont importantes; car, lorsque vous voyez un témoin parcourir ainsi tous les détours de la fraude et du mensonge, chassé d'un retranchement, et se réfugiant dans un autre, quelle foi pourrez-vous ajouter à ses paroles ? Sa déposition pourrait-elle avoir quelque influence sur la vie ou la réputation d'un de nos compatriotes accusé devant vous? Non , messieurs, Dieu nous en préserve.

Je pourrais donc laisser la ce misérablé sans faire même une seule observation sur cette partie de sa déposition qui est relative au procès actuel. Que la couronne en tire seule tous les avantages , je ne les lui envie point ; cependant, oublions un moment ses inconséquences et sa perversité, supposons que ce qu'il a dit soit la vérité, et voyons ce qu'il en résulte.

Que s'est-il passé, selon lui, à CoachmakerVHall? Lord Gordon invita la multitude a tenir une conduite unanime et ferme, comme avaient fait les Ecossais. Messieurs, il est hors de doute que les Ecossais ont tenu une conduite unanime et ferme dans leur résistance a l'abrogation des lois pénales contre les papistes; il est hors de doute que c'est a celte conduite unanime et ferme qu'ils doivent leur succès ; mais c'était l'unanimité et la fermeté constitutionnelle du peuple écossais que recommandait lord Gordon, et non ces tumultes et ces émeutes que l'on a voulu prouver avoir eu lieu à Edimbourg en 1778.

Ecossais moi-même , je puis vous affirmer , messieurs , qu'il existait alors , qu'il existe encore quatre-vingt-cinq sociétés de protestans ; elles ont montré, elles montrent encore une opposition ferme et unanime a tout changement au système de lois établi pour affermir la révolution. Le parlement céda, en Ecosse, a leurs vœux réunis et non aux torches incendiaires de la populace. C'est un devoir pour le parlement 'd'écouter les

ERSKINE. 69 vœux du peuple; car le parlement est le serviteur du peuple ; et toutes les fois que la constitution de l'église ou de l'état, a tort ou à raison, paraîtra mise en danger, j'espère (malgré le procès que l'on juge aujourd'hui) que nous ne manquerons jamais d'un homme pour inviter le peuple à demeurer ferme et inébranlable.

Messieurs, la couronne a-t-elle donc prouvé que les frères protestans de l'association de Londres ont incendié les églises d'Ecosse, qu'ils ont manifesté une séditieuse opposition a la loi , qu'ils ont rieiï fait qui puisse donner droit de reconnaître dans les expressions du prévenu , une exhortation a la révolte contre l'état, ou à des violences contre les propriétés des papistes anglais, lorsqu'il citait leur fermeté comme exemple? Ces faits de violence n'ont pas même été prouvés; cependant personne ne se fût opposé à ce que la preuve en fût produite ; car, pour soutenir que ces faits ont été rappelés à l'association des protestans de Londres pour l'exciter a la révolte, il faudrait prouver d'abord qu'ils ont été commis et encouragés par les sociétés protestantes du Nord.

Qui donc ose le prétendre? Personne. La populace d'Ecosse lit, il est vrai, ce qu'a fait depuis la populace de Londres a la honte et au déshonneur de l'un et l'autre pays; mais, ni dans l'un ni dans l'autre , il ne s'est rencontré un seul homme de caractère et d'un rang qui ait encouragé de pareils désordres ; pas un seul membre de l'association des protestans , quel qu'il soit , grand ou petit, n'en a été ou convaincu, ou accusé, ou même soupçonné.

Quant à ce que ce témoin entendit le 29 mai , ce n'était rien autre chose que la proposition d'aller à Saint-George's-Fields pour examiner comment la pétition devait être présentée, avec les mêmes exhortations à demeurer fermes. La résolution qui fut prise a ce sujet vous a été lue; et lorsque je discuterai les témoignages produits par mon noble ami , je démontrerai l'impossibilité de tirer aucune conséquence criminelle

7o BARREAU ANGLAIS,

des paroles que M. Hay lui fait prononcer sous le portique, en admettant qu'elles soient vraies : je désire être exact dans mes citations {ici T orateur jette les jeux sur une carte sur laquelle il avait écrit ces paroles ).

Le témoin a dit : Lord Gordon les invita a demeurer fermes dans une aussi bonne cause , leur promit d'y persévérer lui-même avec constance, et manifesta l'espoir qu'encore bien qu'il n'y eût pas a compter sur la chambre des communes , leurs plaintes néanmoins seraient accueillies par leur juste et gracieux souverain qui, sans doute , donnerait ordre a ses ministres de demander la révocation du bill.

Voila tout ce qu'il a entendu, et je vous démontrerai que le témoignage de ce misérable (si l'on doit ajouter quelque foi à ses paroles) détruit et renverse de fond en comble la déposition de M. Bowen, seul témoin qui rapporte certains propos qu'il est plus difficile de justifier.

Etait-ce donc là, messieurs, le langage d'un rebelle? Si la multitude assiégeait les portes de la chambre pour ordonner et forcer le rejet de la loi , pcurquoi donc flatter ses espérances en lui rappelant qu'elle a un juste et gracieux souverain? Si lord Gordon avait dessein de lever la guerre contre le prince, ce n'était point le cas de parler de sa justice et de sa bonté ; s'il eût dit : soyez fermes et inébranlables , nous obtiendrons le rejet de la loi, de la prudence du souverain , le sens de ces paroles eût été tout différent ; car , soit que notre souverain fût juste ou sévère, sa prudence l'aurait contraint de subir la nécessité des circonstances ; mais les paroles qu'on rapporte sont claires et sans équivoques; persévérez dans votre zèle, dans vos supplications, et vous obtiendrez satisfaction de notre juste et gracieux souverain ; il donnera ordre a ses ministres de demander la révocation du bill. Bon Dieu ! s'ils devaient attendre que le roi , soit par bienveillance ou par crainte , donnât ordre à ses ministres d'user de leur in-

ERSKINE. 7t iiuence sur le parlement pour faite modifier ses résolutions , comment concilier ce fait avec ces menaces, cette contrainte immédiate employées contre la chambre des communes ? Si la multitude était assemblée dans le dessein de faire rapporter à l'instant et par la terreur ou la violence, la résolution adoptée dans le parlement, comment supposer que leur chef l'eût invité a demeurer calme, et qu'il en eût appelé aux vertus du prince, vertus qu'il possède, il est vrai , au degré le plus eminent, niais qu'il ne déploiera jamais sur des sujets rebelles à son autorité? Dans quel labyrinthe de contradictions et d'absurdités ne s'embarrasse- 1 - on pas, lorsqu'oublianl les règles positives de l'interprétation, on veut faire rendre a des paroles un sens qu'elles ne renferment pas, que répons sent et les règles communes du langage et le sens commun ?

Le second témoin appelé par la couronne est M. Metcalf, Il n'était pas sous le portique de la chambre; il ne parle que de la réunion a CoaclimakerVHail le 29 mai, et à Saint- George's-Fields; il dit qu'à la première assemblée lord George rappela a la multitude que les Ecossais avaient réussi par leur fermeté; que sans doute aucun de ceux qui avaient signé la pétition ne rougirait ou ne craindrait de se montrer pour la soutenir; que lui-même éiait prêt a marcher à l'échafaud pour cette cause, qu'il ne se chargerait pas de présenter La pétition d'un peuple lâche et timide, qu'il fallait se rendre a Saint-GeorgeVFields avec des cocardes bleues, et que la ils se formeraient en quatre divisions.

Le témoin a ajouté ensuite avoir vu la multitude à Saint- George's-Fields dans l'ordre prescrit ; que lord George Gordon était en voiture, environné d'un immense concours de peuple avec des rubans bleus, et rangés comme des soldats , mais qu'il était trop éloigné pour entendre si le' prisonnier leur adressa / ou non la parole : telle est la déposition de M. Melcalf.

Ainès l'attention dont vous m'avez honoré, et que j'aurai

encore plus d'une fois roccasion de réclamer en cette cause 7 je ne ferai sur ce témoin qu'une seule observation. Il est absurde de supposer que si rassemblée de Coachmaker's-Hall eût été composé des conspirateurs , comme on vous la représente , ses portes se fussent ouvertes a des étrangers , tels que le témoin, qui n'y seraient venus que pour divulguer leurs projets.

Le troisième témoin est M. Anstruther; il nous a fait connaître quels furent les discours et la conduite du noble prisonnier à Coachmaker's-Hall , le 29 mai; et le 2 juin , sous le portique de la chambre des communes. Personne ne niera, et les avocats de la couronne en conviendront eux-mêmes, que ce témoin, tant a raison de la clarté, de la vraisemblance de sa déposition, que de son rang et de son caractère dans le monde , est infiniment plus digne de confiance que M. Hay qui a déposé avant lui 5 et si l'on se rappelle le trouble et la confusion , au milieu desquels le révérend M. Bowen avoue avoir vu et entendu ce dont il a déposé, j'ose également affirmer, sans craindre d'offenser ce révérend personnage, sans vouloir même établir de parallèle entre la confiance qu'ils méritent l'un et l'autre, que si leurs récits diffèrent, on doit de préférence ajouter foi au témoignage de celui-ci.

M. Anstruther a très- judicieusement fait précéder sa déposition de cette déclaration. « Je ne prétends pas répéter, mot pour mot, les paroles qui ont été prononcées; il est impossible de se les rappeler après un aussi long espace de temps.» Je crois avoir rapporté ses propres expressions, et elles honorent singulièrement son caractère dans une cause de sang.

Mais des paroles, se les rappela- t -on avec exactitude, ne doivent être admises qu'avec infiniment de réserve et de circonspection , quand c'est a ces paroles qu'on entend mesurer les projets de celui qui les a proférées. Les paroles sont incertaines, fugitives, quelquefois l'effet d'un soudain transport, souvent mal comprises ; et presque toujours mat interprétées 3

ERSKINÉ. ;3 même sans mauvaise intention 5 le plus innocent discours peut paraître équivoque ou même coupable s'il n'est reproduit qu'en fragmens mutilés et par une personne à laquelle il n'était pas adressé, également ignorante des antécédens de l'orateur et de ceux des auditeurs. (

M. Anstruther affirme avoir entendu lord George Gordon dire aux signataires de la pétition de se trouver, le jeudi suivant, à Saint-George-Fields, et que, s'ils étaient moins de vingt mille, il ne présenterait pas la pétition, parce qu'alors elle n'aurait pas assez d'importance ; qu'il leur recommandait l'exemple des Ecossais dont la fermeté avait obtenu un si heureux succès.

Messieurs , j'ai déjà reconnu que les Ecossais devaient leurs succès à leur fermeté; mais M. Anstruther a-t-il donc entendu sortir de la bouche du prisonnier une seule parole qui tendît a insinuer que cette fermeté des protestans écossais , suivie de si heureux résultats, n'était autre chose que la résistance ou le tumulte delà populace? Non , messieurs , il nous a rapporté tout ce qui fut dit à CoachmakerVHall le 29, et tout ce qu'il entendit depuis sous le portique, repousse une aussi défavorable interprétation.

Ces paroles, prononcées a Coachmaker's-Hall, sont celles-ci, qu'il recommandait la modération et la fermeté. Messieurs , s'il faut juger du prévenu par son langage , au nom du ciel , laissons à ces paroles leur sens usuel ; doit-on présumer, sans preuve , qu'un homme entend dire autre chose que ce qu'il dit? Ces exhortations à la modération et a la fermeté, a quoi doivent-elles naturellement s'appliquer? A la résistance constitutionnelle des protestans d'Ecosse, ou aux violences de ces misérables qui brûlèrent les maisons Je leurs voisins? N'y a-t-il pas de l'indécence à venir prétendre , dans une cour de justice, que recommander la modération et la fermeté, c'est exciter a la rebellion et au pillage ?

Les mois, ce me semble, doivent être interprêtés non à a près leur signification isolée, mais d'après ce qui les suit; c'est-à-dire, dans notre cause, par cette phrase : dont la fermeté avait obtenu un aussi heureux succès : or , messieurs, vous a-t-on prouvé que ce soit la révolte qui ait fait réussir les Ecossais ; que si les lois favorables aux papistes n'ont point été appliquées a l'Ecosse, c'est que la populace s'est opposée a leur application : la couronne a-t-elle donc autorisé la cour ou les avocats-généraux a vous tenir un pareil langage? et de quel front osera-t-on avouer que le gouvernement fut assez faible ou assez infâme pour accorder à une misérable populace , la lie de tous les vagabonds d'Edimbourg , ce qu'il a depuis refusé aux pressantes sollicitations de plus decent mille protestans de Londres ? Non, messieurs du jury? le parlement n'a pas , j'espère, donné l'exemple d'une pareille lâcheté ; mais le ministère savait que les vœux des protestans d'Ecosse étaient unanimes contre cette loi ^ et quoiqu'ils fussent disposés à la recevoir avec soumission , si le gouvernement eût voulu la leur imposer par force, cependant une telle violence faite aux désirs de tout un peuple parut aux ministres une mesure si sévère, si dangereuse, et dès-lors s* déraisonnable , qu'ils crurent sage de s'en désister : ils cédèrent au vœu général delà nation, et non a la crainte qu'inspiraient de vils incendiaires dont on a beaucoup exagéré les désordres sans les prouver.

Ainsi , messieurs, la conduite de lord George , le 29 mai, se justifie suffisamment par ces mêmes témoignages que la couronne invoque pour la faire condamner : s'il a recommandé la modération et la fermeté en rappelant l'exemple des Ecossais , certainement il n'entendait autre chose que cette fermeté du grave et respectable peuple de ces contrées , cette fermeté constitutionnelle que le parlement avait déjà récompensée, loin de la flétrir du titre de rebellion ; cette ici ■'

raeté'qui me paraît à moi bien mériter du souverain, car le souverain ne peut voir qu'avec reconnaissance cette opposition modérée à toute innovation présumée dangereuse pour la religion nationale, sans laquelle sa majesté (a moins d'une nouvelle loi émanée du parlement ) n'aurait pas plus de droit a la couronne que je n'en ai moi-même.

Voilà, messieurs, tout ce qui se rapporte aux relations préliminaires qu'eut mon noble client avec les signataires de la pétition , qu'il réunit ensuite pour examiner comment il convenait de la présenter; voilà tout ce qu'ont pu vous attester les hommes dignes de foi qu'a fait entendre la couronne j tout ce dont le plus vil parjure qui jamais ait paru devant une cour de justice a cru pouvoir déposer en cette circonstance.

En vérité, messieurs, lorsque je considère la situation de mon noble ami , son caractère plein de confiance et d'abandon , son zèle ardent pour une cause qui le rendait criminel aux yeux de tant de gens acharnés*® sa perte; quand je me le figure discourant chaque jour en présence d'une multitude mêlée d'amis et d'ennemis , et sur un sujet qui remuait toutes les passions, je suis étonné, je l'avoue, qu'il ne lui soit point échappé d'autres expressions que celles dont on a déposé. Si rien de criminel n?a été proféré par lui, certes, son cœur ne renfermait rien que même toute l'ardeur de la jeunesse et l'imprudence naturelle à cet âge n'eussent pas manqué de laisser échapper à ses lèvres.

Messieurs, le témoignage de M. Anstruther , lorsqu'il parle du portique de la chambre des communes, mérite une sérieuse attention ; il dit : « J'aperçus lord George s'appuyant sur la galerie. » Cette position , jointe à ce qu'il rapporte de sa conversation avec le chapelain , en fixe le moment précis et ébranle fortement le témoignage de M. Bowen , qui, sur c« seul point important, est-, comme vous le voyez, isolé,

sans soutien. « Alors je l'entendis, continue M. Anslruther , leur dire qu'on les avait traités de populace dans la chambre des communes ; que des officiers de paix avaient été mandés pour les disperser, mais qu'avec de la constance et de la fermeté ils atteindraient leur but; qu'il ne doutait pas que le roi , ce juste et gracieux prince, ne donnât ordre de faire rapporter un pareil acte, lorsqu'il apprendrait que ses sujets seraient accourus de plusieurs milles des environs pour en demander la révocation. 5) Comment sont-ils accourus? en rebelles, et les armes à la main pour contraindre le parlement? Non î il n'est question que de la justice du souverain et de sa condescendance pour les vœux unanimes du peuple. Si la multitude alors réunie, l'eût été dans le dessein d'intimider le parlement par sa fermeté , ou de le contraindre par le nombre, il était ridicule de penser désormais a l'influence du roi sur lui, lorsque de nouveaux rassemblemens l'engageraient à l'employer.

Ainsi ces expressions étaient claires et sans équivoques ; la méchanceté la plus noire n'eût pu leur donner une autre interprétation : si ce n'eût été que la chambre des communes se trouvait alors environnée, non de paisibles signataires de la pétition, mais d'une populace qui s'était mêlée parmi eux, et qui , dès le moment où lord George lui adressa la parole , fut regardée comme obéissant à ses ordres.

Il croyait parler aux membres paisibles de l'association : pour eux les mots persévérance et fermeté signifiaient la persévérance dans la conduite qu'il avait précédemment prescrite; car persévérer , c'est tenir une conduite uniforme, qui ne change point. Je défie la couronne de citer une seule expression prononcée depuis le jour où lord George fut -nommé président de l'association, jusqu'au jour dont je parle, qui puisse faire donner a ces mots fermeté , persévérance , une autre interprétation que celle que je viens de vous indiquer,

ERSKINE.' 77 Que penseraient nos vénérables ancêtres, eux qui promulguèrent ce statut, afin que leurs descendans ne pussent être frappés dans leur vie ou leur liberté qu'après avoir été péremptoirement convaincus de trahison par des actes apparens ; en nous entendant agiter cette étrange question , s'il peut être coupable l'homme qui a recommandé à une multitude inoffensive, sans armes, de demeurer ferme, de ne pas perdre courage, mais de s'en reposer sur la bonté de son roi.

Ici se termine la déposition de M. Anstruther; elle me conduit naturellement a M. Bowen , seul témoin, je vous supplie, messieurs du jury , de remarquer cette circonstance , seul témoin qui, soit directement, soit indirectement , ait attesté que lord George Gordon, sous le portique de la chambre, ait adressé a la multitude quelques paroles relatives à la destruction des chapelles en Ecosse ; pas un des témoins de la couronne, pas même le misérable Hay, qui prétend avoir demeuré tout l'après-midi sous le portique, retenu par un sentiment de crainte pour un ami supposé, n'a donné à entendre un seul mot qui eût le moindre rapport à cet événement. Tous, en terminant leurs dépositions, attestent que lord George manifesta l'espoir que lui inspirait la justice et la bonté du souverain. M. Bowen seul va plus loin : il parle des succès obtenus par les émeutes d'Ecosse- mais ce qu'il en dit, loin d'inspirer les pensées hostiles qu'il a paru cependant assez désireux de faire naître , tend directement, au contraire , à dissiper ces perfides insinuations qu'à défaut de preuves on a fait valoir en cette cause , cette cause que l'on n'eût pas dû soulever sans être soutenu par les plus nombreux témoignages, et de laquelle ont eût dû écarter tout témoignage équivoque.

Il dit que sa seigneurie commença par leur recommander de demeurer calmes , paisibles et fermes : non pas seulement fermes, et lors même qu'elle se fût servie de cette expression,

seule et sans accessoire ,x elle ne m'eût pas effrayé ; mais Lien calmes, paisibles et fermes. Messieurs, peu m'importe maintenant que quelques paroles douteuses , équivoques, soient mêlées a celles-là ; car vous avez a juger si mon noble ami vint a la chambre des communes avec des desseins hostiles et prémédités; et comme en récapitulant les dépositions a décharge je vous le montrerai pur de toute souillure jusqu'au moment où les paroles qu'on lui impute furent prononcées ; vous n'oublierez pas certainement l'ensemble d'une si innocente conduite, pour forcer votre imagination a inventer un noir système de trahison, qui aurait été conçu comme par inspiration, sans complot préalable et sans exécution postérieure.

D'abord , quelles sont les paroles que l'on invoque pour vous convaincre que le prévenu voulait forcer le parlement, par crainte ou par violence, à céder à ses vues; les voici : soyez calmes, paisibles et fermes; vous êtes un bon peuple, votre cause est bonne; sa majesté est juste, et lorsqu'elle apprendra que son peuple est accouru de dix milles à la ronde , elle enverra ses ministres pour faire révoquer la loi. Par quelles règles d'interprétation peut- on torturer ce diseours adressé a un peuple sans armes, sans défense, jusqu'à y trouver un crime de haute trahison? ne serait-ce pas prononcer, sans que rien ne prouve ni fraude, ni tromperie de la part de l'orateur } que le mot calme signifie tumulte et désordre 3 et que le mot de paix signifie la guerre et la rébellion ?

Déjà je vous ai fait observer qu'il était fort essentiel de se rappeler que ces exhortations à rester calme, a s'en remettre a la bonté du roi , terminaient les dépositions de tous les autres témoins. M. Anstruther lui-même, qui demeura longtemps encore sous le portique, n'entendit rien autre chose ; de telle sorte que si M, Bowen n'eût pas figuré dans le procès, à quoi se serait-il réduit? a ceci : que lord George Gordon

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ayant assemblé une multitude inoffensive et sans armes dans ^aint-George's-Fields , avec le dessein de présenter une pétition au parlement, et voyant que le tumulte qui commençait a se manifester au milieu d'elle pourrait mécontenter le parlement et discréditer sa cause, lui recommanda , non pas de se retirer, mais de continuer à manifester son zèle pour le légitime projet qu'elle avait entrepris, à le manifester paisi= hlement, tranquillement 5 qu'il lui dît de ne pas désespérer du succès , encore bien que la chambre ne fût pas disposée à l'écouter, car elle avait un souverain gracieux et juste, par qui les vœux du peuple seraient accueillis : telle est la substance et le résumé de tous les discours qu'il a tenus ; pas un seul mot équivoque pour rappeler a la multitude qu'elle est en nombre suffisant pour intimider la ebambre, et en force pour la contraindre • il parle non de la prudence des ministres à se soumettre a la nécessité, mais de la bonté du roi et de sa condescendance aux vœux de son peuple.

M. Bovven cependant croit devoir aller plus loin , et je vous prie de prêter une attention particulière à la suite de sa déposition. D'abord, pour tout le reste, il se présente comme témoin unique : par cela seul je pourrais le récuser 5 mais je consens que vous ajoutiez foi à son témoignage, si vous le pouvez, car en supposant que ce tissu de contradictions puisse prouver quelque chose, il prouve que rien dans les paroles du prisonnier ne justifie les inductions criminelles qu'on en tire.

Je *désire citer exactement la déposition du témoin (ici l'orateur lit ces mots écrits sur une carte ). li a dit que lord George annonça au peuple que l'on avait tenté d'introduire ce bill en Ecosse, et que les Ecossais n'avaient pu obtenir sa révocation qu'en détruisant les chapelles 5 qu'alors lord Weymouth leur fit promettre officiellement que le bill ne leur serait point applicable.

8o BARREAU ANGLAIS.

Messieurs, pourquoi la couronne a-t-elle appelé M. Bowen pour déposer de ce fait ? la raison en est claire* la couronne savait bien qu'il était impossible de fonder sur la déposition du reste cles témoins une accusation de haute trahison , telle que la loi définit ce crime : réduite a ne pouvoir fournir aucune preuve de violences préméditées ou accomplies contre la chambre des communes, pour justifier ses poursuites et déterminer votre conviction, elle a cru nécessaire de représenter le noble prisonnier comme le détestable instigateur de toutes les calamités dont le seul récit , en enflammant vos passions, devait égarer votre jugement; én conséquence, on l'a fait parler par énigmes a la multitude ; on lui a fait dire , non point qu'il fallait commettre des désordres pour atteindre son but, mais que c'était en commettant des désordres que les Ecossais l'avaient atteint.

Mais les excès qui ont été commis eussent-ils été de nature , à justifier ces conclusions, quel est l'homme assez insensé pour croire lord George Gordon capable d'exciter la populace a détruire la maison de ce grand et vénérable magistrat qui préside depuis si long-temps ce tribunal suprême; cet homme que les plus anciens d'entre nous ne peuvent se figurer que sous les traits imposans de la justice même; ce protecteur constant des protestans dissidens; ce magistrat duquel, mettant à part cette partialité dont on nous accuse injustement, tous les pays seraient glorieux? Non, messieurs , il n'est pas croyable qu'un Anglais , d'une naissance illustre, d'une éducation libérale (à moins d'être agité par le plus implacable ressentiment personnel , ce que Ton n'impute point au prévenu), ait pu consentir à faire brûler la maison de lord Mansfield \

» La maison de ce respectable lord, dans Bloomsbury square (la place de Bloomsbury) fut l'une des premières attaquées par la populace.

ERSKINE» St Si M. Bowen s'en fût tenu la , à peine aurais-je pu concevoir comment il a osé soutenir une pareille imputation , en présence des témoins à décharge que nous avons appelés; mais que dire , lorsqu'après les insinuations criminelles que renferment ces paroles, ce même homme , qui n'offre d'autres garanties à vos consciences que sa mémoire et sa véracité personnelles > duquel il faut accepter ou repousser la déclaration, in toto, en détruit lui-même toute l'importance, en terminant sa déposition par quelques mots qui rendent ridicule la proposition qu'elle tendait a établir ; car il finit par dire que lord George Gordon, immédiatement après, ajouta : « Gardez-vous des personnes malintentionnées qui pourraient se mêler dans vos rangs, et commettre des désordres dont le blâme retomberait sur vous. »

Messieurs , si vous vous rappelez les calomnies répandues sur les protestais d'Ecosse, et auxquelles les excès de la populace ont servi de prétexte, ces mots, j'en suis certain 5 tous paraîtront faciles à expliquer : mais comme M. Bowen a avoué les avoir entendus au milieu du tumulte et du bruit , et comme je n'ai pu les recueillir que de sa bouche, je ne chercherai point à en former un discours suivi, à leur donner un sens clair et favorable a mon client. Je vous l'ai déjà répété plus d'une fois, il est impossible de concilier des paroles que l'on n'a entendues qu'à demi et que l'on ne répète que par fragmens ; j'ajoute que ce serait un misérable et non point un avocat , celui qui oserait soutenir devant un jury anglais que des paroles douteuses, incertaines , entremêlées à un discours non-seulement innocent j mais même louable , doivent être prises en considération pour prouver un crime; qu'elles doivent être isolées de leurs antecédens et de leurs conséquens avec lesquels elles se trouvent eu contradiction absolue; car si des expressions ambiguës, lorsqu'elles se rattachent a des faits, révèlent l'intention de i. 6

celui qui les a prononcées , et peuvent établir la présomption de culpabilité, celles qui sont claires et précises ne doiventelles pas avoir assez de force pour la repousser : l'innocence .serait-elle donc plus difficile a prouver que le crime! Messieurs, votre ame se révolte a cette choquante proposition; inais daignez me pardonner : je crains que mon zèle ne m'ait porté à vous soumettre des observations que sans doute toute ame honnête a. déjà pressenties avec douleur, avant même qu'elles lui aient été présentées.

J'arrive maintenant aux témoins à décharge produits par îe prisonnier. 1

JeTai déjà dit , ce ne fut qu'au mois de juin 1779 que l'as* sociation des protestans se trouva définitivement constituée, que lord George Gordon fut élu président par la voix unanime de toute l'assemblée, sans l'avoir ni recherché, ni sollicité ; et il n'est pas sans importance de remarquer qu'a la première réunion présidée par sa seigneurie, une humble et respectueuse pétition, la même qui depuis a été présentée au parlement , fut lue et approuvée ; cette pétition ne contenait rien de menaçant ou d'offensif, elle ne renfermait pas même une allusion a la conduite du peuple écossais; elle énonçait simple ment que, comme l'Angleterre et l'Ecosse ne formaient plus maintenant qu'une seule nation, et qu'une assurance officielle avait été donnée au peuple écossais que la loi ne serait point admise, ils espéraient que la conduite paisible et constitutionnelle des protestans anglais obtiendrait l'approbation du parlement.

Il paraît, si l'on en doit croire M. Erasmus Middleton, ecclésiastique respectable, et l'un des membres du comité de l'association , qu'une réunion eut lieu le 4 niai , à laquelle lord George ne fut pas présent; qu'il y fut proposé d'aller présenter en corps cette pétition ; mais que cette motion n'ayant pas été faite régulièrement, il ne fut pris au-

ERSK1NE. 83 cune resolution ; l'on convint également , mais d'une manière tout aussi irrégulière, qu'il n'y aurait plus de réunion publique avant que cette pétition eût été présentée : cette dernière décision excita des mécontentemens ; une foule de membres sollicitèrent lord Gordon de convoquer une nouvelle assemblée pour délibérer sur les formes les plus prudentes et les plus respectueuses de présenter la pétition ; mais il paraît qu'avant de consentir à leur demande, lord Gordon voulut prendre l'avis du comité : tous les membres, le secrétaire excepté, ayant pensé qu'il fallait céder à ce vœu, sa seigneurie convoqua une réunion qui eut lieu le 2 mai.

Cette réunion fut donc un acte de toute l'association; et quant au dissentiment entre mon noble ami et le comité, sur l'utilité de la mesure proposée , ce fait est sans importance; car M. Middleton , l'un de ceux qui soutenaient l'opinion contraire a la sienne ( et son témoignage en est d'autant plus digne de confiance) , vous a dit que toute sa conduite était si pleine de candeur et de loyauté, qu'il ne craint pas d'affirmer , sous la foi du plus solennel serinent, qu'en son ame et conscience il a toujours reconnu en lui les intentions les plus constitutionnelles et les plus pures.

Ce respectable ecclésiastique affirme en outre, sous serment, qu'il suivit toutes les réunions préalables de la société , depuis le jour où le prisonnier devint président, jusqu'au jour en question 5 que le sachant en butte à beaucoup de jalousie et de méchanceté , il observa toute sa conduite avec anxiété, craignant que les écarts de son zèle ne fournissent quelque prétexte a de perfides imputations ; mais que le prévenu ne laissa pas échapper une seule expression qui pût le faire soupçonner de vouloir enfreindre les devoirs et la soumission d'un sujet , ou de méditer d'autres projets que ceux qui formaient le but avoué et légal de l'association : tous ces faits , mille témoins auraient pu en déposer 5 car, comme je vous

l'ai dit en commençant, vous m'avez vu contraint d'abandonner ma place pour me débarrasser du milieu de ces volumes où sont inscrits leurs noms.

La déposition de M. Middleton, en ce qu'elle a de relatif au 29 mai , doit prouver , je pense, à tout homme raisonnable combien il est injuste et dangereux pour un témoin , quelque sûre que soit sa mémoire , quelque grande que soit sa véracité, de venir dans une cour criminelle où un homme comparaît placé entre la vie et la mort, répéter des bouts de phrases incohérens et sans suite ; ces phrases qu'il n'a pu entendre qu'en accourant par curiosité dans un lieu où nulle affaire ne l'appelait, ignorant les intentions et le caractère de l'orateur et des auditeurs, ne faisant attention qu'à une partie de son discours , et le dénaturant fort innocemment, peut-être par cela seul qu'il n'en a pas entendu l'ensemble.

Les témoins a charge vous rapportent tous que lord George annonça qu'il n'irait point présenter la pétition , s'il n'était suivi d'au moins vingt mille d'entre ceux qui l'avaient signée ; et ils s'arrêtent là , comme si le prisonnier n'eût ajouté rien autre chose 5 vous laissant ainsi faire en secret cette réflexion : quel pouvait être son dessein en réunissant une telle multitude , le jour même où la chambre devait recevoir la pétition? Pourquoi donc presser ce rassemblement, lorsque le comité ne l'avait pas jugé convenable? pourquoi refuser de présenter la pétition a moins d'être ainsi accompagné? Ecoutez ce que dit M. Middleton : il vous affirme que mon noble ami déclara publiquement que si les membres de l'association ne devaient pas l'accompagner, lorsqu'il présenterait leur pétition , il la porterait tout seul, avec grand plaisir • mais que, s'ils étaient résolus de le suivre , il espérait qu'ils se réuniraient au nombre de vingt mille , au moins , dans Saint- George's Fields y autrement, la pétition passerait pour une imposture, car déjà l'on avait soutenu dans la chambre, et ail-

' ERSKTNE. 85 leurs , que la généralité du peuple ne demandait pas la révocation du bill, et que la pétition n'était qu'une simple liste de noms écrits sur le papier, et non pas l'expression réelle du vœu public.

M. Middleton a ajouté que lord George Gordon rappela que la môme objection avait été faite à plusieurs autres pétitions , et qu'il désirait par conséquent prouver a la chambre combien de personnes s'intéressaient au succès de celle-ci, ce qui serait pour elle un juste et puissant motif de l'écouter ; et le langage qu'on lui fait tenir s'accorde très- naturellement avec ce projet : je désire que le parlement voie qui vous êtes , et combien vous êtes; mettez vos meilleurs habits, ce que M. Hay (qui sans . doute a lu l'acte d'accusation) a traduit par ces mots, prenez un appareil militaire. Puis il recommanda qu'on n'aperçût pas un seul bâton entre leurs mains ; que celui qui en insulterait un autre, ou se rendrait coupable de quelque atteinte envers la paix publique , fût livré aux magistrats.

M. le procureur-général, pour vous persuader que ce n'étaient là que de vaines couleurs, nous a dit : comment un magistrat aurait-il pu tenir tête à cinquante mille hommes? comment les coupables, au milieu d'une telle multitude, auraient-ils consenti a obéir au pouvoir civil ! Peut-on calomnier plus indignement un paisible et légitime projet ! certainement si la multitude se fût réunie pour résister aux magistrats, les coupables n'eussent pas été atteints 5 mais la multitude ellemême avait ordre de saisir les coupables , de les livrer à la justice ; les membres de l'association eux-mêmes devaient livrer à la justice ceux de leurs confrères qui commettraient quelque offense.

Lord George eut dû prévoir, dit-on, qu'une si graude mul titude ne pouvait être réunie sans danger. Messieurs , nous n'avons pas à juger s'il put ou dut prévoir les excès qui

ont eu lieu ; mais bien si, plein d'une intention rebelle et criminelle;, il les a prémédités et conduits.

On lui reproche de n'avoir pas prévu ces excès : que dire alors du gouvernement qui ne prit aucune mesure pour les prévenir ; qui ne publia point de proclamations pour avertir le peuple du danger et de l'illégalité de ce rassemblement ? Si cette multitude paisible qui s'avance, une pétition a la main , est une armée 3 si le bruit et la confusion, inséparables d'une grande réunion d'hommes , quoique sans violence et sans dessein d'en commettre , constitue la guerre : que dire de ce gouvernement qui depuis plusieurs jours, instruit par un avertissement public qu'une armée se réunissaitpour lever la guerre, n'avait pas un seul soldat, pas un constable pour protéger l'état?

Messieurs , ce que n'a pas fait le procureur^général pour le gouvernement, je veux moi-même le faire en ce moment ; je viens le venger de l'éternelle infamie qui pèserait sur sa tête, s'il fallait en croire le langage de son avocat ; oui le gouvernement peut opposer une réponse péremptoire , la voici : nul liomme ne pouvait prévoir, la sagesse humaine ne pouvait deviner que des misérables sans aveu, prenant avantage d'une occasion que peut-être un zèle imprudent pour la religion avait fait naître, déshonoreraient la cause de toutes les religions , par les excès qui suivirent»

Que dire alors? Que lord George Gordon est un traître; lui qui,, dans un moment où rien ne faisait soupçonner un projet hostile contre le gouvernement de son pays, se trouvait coupable seulement de n'avoir point prévu des malheurs que nul autre n'a prévus, que les hommes , dont le devoir spécial est de prévenir tous les dangers qui menacent, l'état 7 de les détourner en employant l'intervention des magistrats, n'ont pas redoutés , même après avoir connu les avis donnés si publiquement.

ERSK1NK. 87 Comment répondre a de pareils faits? en affirmant sans preuves j sans même un argument raisonnable, que tous ses discours n'étaient que de vaines coufrurs. Messieurs , je le répète , c'est un scandale que ne peut justifier aucun des devoirs imposés a un avocat près une cour de justice anglaise , de venir prétendre, sans preuves, ou de vouloir prouver que toutes les paroles d'un homme, quelque paisibles, modérées, constitutionnelles qu'elles paraissent , ne sont cependant que fraude tt tromperie : interrogez, messieurs, ce témoignage que j'ai déjà nommé» que je nomme encore, le jugement de Dieu , et je î appelle ainsi avec juste raison- lorsqu'nprès avoir compile tout le volume sur lequel, sont inscrits les noms de ceux qui ont signé la pétition , et que Ton a fait imprimer pour écarter de la liste des jurés tous ceux qui y figurent, la couronne n'a pas rencontré parmi toute cette armée de pétitionnaires si diffamée un seul homme criminel ou même soupçonné de l'être

Je crois maintenant, messieurs, que, par pudeur, la couîoiine devrait garder le silence. Je vois l'impression que fait sur vous cette circonstance; et lorsque je l'affirme , j'en ai la certitude : si elle n'est pas incontestable, que le procureur* général nous produise quelque registre de condamnation, afin de le confronter avec cette liste : je lui dois des remerciement pour avoir fait ces précieuses recherches , et quoiqu'il ne vous en ait point parlé, il n'osera pas cependant se lever et nier ce que j'avance.

Salomon a dit ; que mon ennemi n'éciit-il un livre! et moi je le dis aussi : mou adversaire a écrit un livre, et j'ai maintenant le droit de soutenir que l'on ne peut plus , sans indécence, s'obstiner a voir dans lord George Gordon , exhortant une multitude innocente et inoffensive à demeurer calme et tranquille, un rebelle qui excite a des actes de violence contre l'état.

Quels sont donc les faits par lesquels on veut prouver ses rapports avec la populace ? il n'en est qu'un seul : elle portait des cocardes bleues. Sommes-nous donc responsables, vous et moi , de tout individu qui porte une cocarde bleue ? Un homme portant ma livrée ou la vôtre, commet un meurtre, sans ordre, sans conseil , sans consentement de ma part : ce meurtre est-il donc mon crime ?

Dans toutes les trahisons interprétatives, et qui résultent de faits successifs, vous devez prononcer sur l'ensemble delà conduite d'un homme , et non sur quelques actes incohérens , isolés : nemo repente fuit turpissimus ; le crime de trahison ne se commet point subitement ; il ne peut , comme tous les autres , être l'effet d'un transport soudain et involontaire : or, d'après toutes les dépositions , lord George Gordon paraît à Coachrnaker's Hall aussi pur et aussi blanc que la neige ; il paraît tel d'après les dépositions d'un homme qui avait soutenu un avis opposé au sien sur la conduite a tenir, et qui jure cependant que depuis le moment qu'il accepta la présidence, jusqu'à celui qui fait le sujet de la discussion, il n'est aucun reproche a lui faire.

Ce vous est donc un devoir, comme chrétien., de croire que, lorsqu'il vint dans la matinée à Saint-George's Fields, il n'y vint pas avec l'hostile projet de faire révoquer une loi par la révolte.

On prétend que toute sa conduite a Coachrnaker's Hall n'était qu'une vaine couleur ; mais voyez si la multitude , lorsqu'elle fut réunie 3 ne présentait pas l'apparence d'une multitude assemblée dans le dessein dont je vous ai parlé. Avait-elle un appareil militaire de manière a inspirer la terreur ? Bien loin de la , et les témoins qui vous l'ont attesté sont au-dessus de tous soupçons, elle se composait de marchands calmes , modérés , paisibles ; tous gens d'une condition honnête , proprement vêtus , etse comportant avec

ERSKINE. % décence ; pas un d'entre eux n'était muni d'une arme offensive ou défensive.

Sir Philip Jenning Gierke vous a dit qu'il se transporta dans Saint-George's Fields ; qu'il se mêla dans la foule ; qu'il adressa la parole à plusieurs d'entre ceux qui la composaient : tous lui dirent qu'ils n'avaient pas intention de persécuter les papistes ; mais qu'ils étaient alarmés des progrès de leur religion. Sir Philip a ajouté qu'il ne vit jamais multitude plus paisible ; et il paraît , d'après les dépositions de tous ceux qui se trouvaient présens , que lord George Gordon se promena au milieu d'eux , recommandant la paix et la tranquillité.

Remarquez quelle fut sa conduite , lorsqu'il apprit de de M. Evans qu'une sédieuse réunion de peuple était assemblée dans Palace Yard \ M. Evans , qui faisait partie de l'association des protestans , et désirait par conséquent qu'aucun excès ne fût commis , alla dans sa voiture avec M. Spinage à Saint-George's Fields, pour informer lord George qu'un amas de populace (c'étaient probablement des papistes) s'était réuni et paraissait disposé à causer quelque désordre : au moment où il lui rapporta ce qu'il avait entendu, quel qu'ait été son dessein dans l'origine, il changea subitement de projet , voyant quels inconvéniens il pouvait entraîner.

« Vous proposez-vous , dit M. Evans , de conduire tous ces hommes pour présenter la pétition à la chambre des communes ? -—Ah ! non, non , certainement, je ne me propose pas de les conduire tous. — Voulez-vous me permettre, dit M. Evans, de parcourir les rangs de cette multitude , et de lui dire que tel n'est pas le dessein de votre seigneurie ? — Certainement , » lui répondit-il : et M. Evans alla aussitôt remplir cette mission 3 mais il était impossible de guider un si grand nombre de peuple, quelque paisible qu'il fût : tous désiraient aller au

La cour du palais,

go BARREAU ANGLAIS,

parlement, et lord George fut enfin obligé de quitter Saint- George's Fields, exténué de chaleur et de fatigue , les conjurant de demeurer calmes et paisibles. M. Whitingham le fit asseoir à la chambre des communes ; et , dans le même instant où il laissait ainsi la multitude dans le meilleur ordre, il pa ■ raît , d'après la déposition de sir Philip Jeuning Gierke, que tout Palace Yaxà était en tumulte, rempli d'une troupe de malfaiteurs et de gens de la lie du peuple.

Messieurs les officiers de la couronne ont eux-mêmes reconnu qu'il n'existe point de crime de trahison , si l'on ne prouve les relations qui lient le noble prisonnier avec les conséquences funestes que la couronne a été assez heureuse pour faire énumérer par ses avocats, sans toutefois les avoir prouvées. Je ne parle ici que pour moi; mais quelque peu de chances que j'aie (par le cours que prennent les choses) de jamais parvenir a de hautes dignités, je ne les accepterais point s'il me fallait soutenir contre un de mes compatriotes une poursuite telle que le procès dont nous sommes aujourd'hui témoins : M. le procureur-général Connaît parfaitement les in nocens et louables motifs qui ont fait accorder ce billet de sauve-garde que l'on invoque contre le prévenu, comme preuve de son crime, et cependant il l'a produit pour insinuer que lord George Gordon savait si bien qu'il était le chef de ces misérables , qu'il n'eut qu'à donner des ordres pour arrêter leur fureur.

Nous avons appelé lord Stormout pour vous explique*' cette circonstance; il nous a dit que lord George Gordon vint a Buckingam House, et désira voir le roi , annonçant qu'il pourrait servir utilement à apaiser les troubles : peutil exister sur terre une plus forte preuve de la conviction de son innocence? S'il eût été le coupable instigateur de la sédition, serait-il allé près du roi en faire l'aveu , en offrant d'arrêter les gens soumis a ses ordres eî de suspendre le cours

ERSKENE. î)t ties violences qu'il avait provoquées? Non, maïs comme, nonobstant la protestation solennelle publiée par lui-même et par l'association pour désavouer les auteurs de tous ces excès , la cause des protestans en était encore le prétexte, il crut que ses efforts pour apaiser la sédition serviraient au moins à ruiner les préventions odieuses que des îiommes malintentionnés avaient répandues : ainsi le pensa le roi, et en conséquence (comme l'atteste lord Stormont) il refusa de voir lord George jusqu'à ce qu'il eût prouvé sa loyauté par ses efforts 3 mais je suis certain que jamais notre auguste souverain ne conçut le moindre soupçon sur son innocence , et que jamais il n'en a manifesté a ses ministres.

Quel fut alors le langage de lord George? la multitude prétend se livrer à ces excès, par zèle pour la pétition des protestans : je certifie a votre majesté que les auteurs de ces troubles ne font point partie de l'association , et je serais heureux de pouvoir servir a les réprimer. Oui , j'en atteste le ciel , il faut avoir perdu toute pudeur pour vouloir trouver dans une conduite aussi honnête et aussi loyale la preuve d'une trahison.

Messieurs, si lord George Gordon s'est rendu coupable de liante trahison a la face de tout le parlement (ainsi qu'on le prétend aujourd'hui), comment tous ses membres se justifieront-ils de ne l'avoir pas dénoncé; d'avoir souffert qu'un tel homme approchât librement son souverain? Gelui qui ne révèle pas une conspiration est lui-même un traître. Mais ils n'ont rien a craindre, car personne ne pensait à une trahison jusqu'à ce que les désordres qui commencèrent dans un autre quartier eussent bouleversé tous les esprits.

Alors le roi et ses ministres acceptèrent prudemment les offres de lord George; aussitôt il courut, animé du plus louable zèle, accomplir ses promesses : sir Philip Jenning Gierke vous a attesté qu'il employa toutes les expressions

dont un homme pouvait faire usage en pareille circonstance; qu'il conjura , au nom du ciel , les rebelles de se disperser et de rentrer chez eux , leur promettant que leur pétition serait accueillie, mais ajoutant que le désordre n'était pas le moyen de la faire admettre.

Sir Philip vous a dit qu'il a cru de son devoir de venir , sans avoir été spécialement appelé , déposer en faveur d'un homme innocent et calomnié ; il vous a répété que tous les moyens dont on pouvait attendre quelque heureux résultat , le prévenu les a mis en œuvre avec ardeur; mais que tout fut inutile. Je commençai, dit -il, a trembler pour moimême , quand lord George lut la résolution de la chambre qui repoussait la pétition. Après avoir annoncé que la pétition ne serait prise en considération qu'autant qu'ils demeureraient tranquilles, lord George leur dit-il : allez, brûles et détruisez tout! Au contraire, il avait aidé a rédiger cette motion , et il la lut a la multitude , comme l'ayant lui-même approuvée.

Après cela, montant en voiture avec le shérif Pugh , il alla dans la cité 5 c'est la qu'en présence de ce même magistrat ? auquel il prêtait son assistance pour maintenir la paix , il signa ce billet de sauve-garde que l'on produit maintenant contre lui. M. Fisher, ici présent, a avoué dans le conseil privé en avoir lui-même accordé de pareils , cependant il a été renvoyé comme n'ayant fait que son devoir.

Telle est la simple et pure vérité ; c'est pour avoir obéi aux ordres de sa majesté que les officiers du roi viennent aujourd'hui , dans cette enceinte où il est supposé siéger luimême en personne , faire de cette obéissance un crime de trahison, et vous demander de la punir de mort.

Messieurs, vous avez maintenant entendu, sous la foi des plus irréprochables témoins , le récit fidèle de la conduite de

ERSKINE. g3 lord George Gordon, depuis le jour qu'il fut reçu membre de l'association des protestans, jusqu'au moment qu'il fut conduit prisonnier a la tour ; et l'attention dont vous m'avez honoré dans tout le cours de cette défense ne me permet pas de douter que vous n'ayez encore présens à votre mémoire les principes par lesquels vous devez juger cette conduite.

Vous n'avez donc qu'à vous la retracer toute entière : réfléchissez sur tout ce que vous avez entendu ; rappelez les souvenirs de tout ce qui a eu lieu ; et, considérant l'ensemble de cette affaire d'une vue ferme et élevée , interrogez vos équitables consciences , demandez-leur si vous pouvez condamner ce noble et infortuné jeune homme comme un misérable rebelle; s'il mérite d'être conduit par votre verdict à une mort ignominieuse qui souillerait pour jamais l'antique honneur de sa maison.

Le crime que la couronne voudrait faire peser sur sa tête, est d'avoir conduit l'association des protestans à la chambre des communes, non pas seulement pour influencer et persuader le parlement par de pressantes supplications , mais pour le contraindre actuellement, par une force hostile et rebelle: ce projet ayant échoué, on l'accuse d'avoir tente d'abolir la tolérance légale accordée aux papistes , et dont sa pétition demandait la révocation , en faisant brûler leurs chapelles , détruire leurs propriétés ; d'avoir par la donné occasion à une attaque générale contre les propriétés des personnes de tous ordres, soit religieux, soit civils, contre le trésor public de la nation, et contre l'existence même du gouvernement.

Pour confirmer une si atroce et si extraordinaire accusation , les lois des gouvernemens les plus arbitraires exigeraient les preuves les plus incontestables ; il faudrait ou que le traître eût été saisi consommant la trahison par des actes appareils } ou bien que, travaillant a ourdir une traîne secrète , son

g4 BARREAU ANGLAIS,

crime eût été prouvé par la découverte d'un complot , #u par un ensemble de faits propres a établir sa culpabilité. Le plus atroce inquisiteur qui jamais trafiqua du sang humain, désire au moins donner a ses tortures un prétexte plausible et une couleur de justice.

Quelles preuves des jurés anglais ne doivent-ils donc pas attendre des officiers de la couronne d'Angleterre , avant de livrer a une mort ignominieuse un de leurs frères, accusé devant eux? quelle certitude pour persuader leur conscience; quels argumens invincibles pour convaincre leur raison ! quels incontestables témoignages la coutume immémoriale de leurs pères et la loi écrite de leur pays ne leur donne-t-elle pas droit d'exiger? Il faut les preuves les plus claires, la plus irrésistible conviction du crime, toutes les fois qu'il s'agit d'une cause de sang- mais dans une accusation de trahison , ce n'est pas seulement à 1,'humanité et a la justice de nos lois générales que s'en est rapporté le statut, il a énoncé en termes clairs , austères, énergiques, que le crime doit être prouvé péremptoirement ; c'est-a-dire , écrit lord Coke, non d'après des circonstances conjecturales , des inductions ou des analogies , mais par des preuves claires et directes. Le roi , les lords et les communes, continue ce grand jurisconsulte , n'ont pas employé le mot probablement , car alors on aurait pu faire valoir des preuves ordinaires , mais bien le mot péremptoirement % qui signifie le plus haut degré de démonstration.

Or , quelles preuves, messieurs du jury, la couronne vous offre-t-elle pour satisfaire au vœu de ces grands principes de justice? Quelques paroles éparses, incohérentes, sans suite, sans liaison , prononcées par un orateur plein d'agitation et de chaleur, entendues par ceux qui vous les rapportent, au 'milieu du tumulte et de la confusion ; et ces paroles même, toutes mutilées qu'elles sont, se trouvent inconciliables avec

ERSK1NE. t$ ses plus énergiques déclarations, prononcées dans ce moment même, et attestées par un plus grand nombre de personnes ; eile$ se trouvent incompatibles avec l'ensemble de sa conduite.

Qui d'entre nous tous , messieurs , comparaîtrait innocent au tribunal de Dieu même, si nous devions être jugés non sur l'ensemble de nos vies et de nos discours, mais sur quelques mots inconsidérés, pris au hasard, recueillis par la méchanceté et inscrits contre nous, sans les circonstances qui les environnent et qui les justifient.

Cependant , telles sont les uniques preuves sur lesquelles îa couronne vous demande de teindre vos mains et de souiller vos consciences du sang innocent de ce noble et infortuné jeune homme; quelques paroles isolées que vous ont rapportées les témoins (car vous a-t-on rapporté autre chose?), et ces paroles , lors même qu'elles ne seraient pas contredites par les preuves qui les ont combattues, ou expliquées par des circonstances qui font disparaître toute-leur malice supposée, ne pourraient tout au plus constituer qu'une violation du statut contre les pétitions tumultueuses ( si toutefois un pareil statut subsiste encore). Toute îa méchanceté des ennemis du noble prisonnier n'a pas réussi à trouver un seul témoin qui pût dire : lord George a dirigé, organisé , ou excité une multitude rebelle contre le parlement de son pays.

Ce m'est donc un juste sujet d'élonuement de voir que l'on ait osé vous demander , sans pâlir, la vie d'un homme, même sur l'acte d'accusation , tel que l'a produit îa couronne, et avant que le prisonnier eût fait entendre ses défenses, Per-' sister a-t-on dans cette demande , après tout ce que vous avez entendu ?

Avant que le procureur-général me réponde, je dois lui rappeler quels faits il lui faudra détruire; les voici. La preposition d'aller en corps a la chambre ne fut pas faite par lord George, mais par d'autres membres, en son absence :

ayant été officiellement proposée par lui , elle fut adoptée par toute l'association , et par conséquent elle est son fait autant que le sien; elle fut adoptée , non dans une réunion secrète, mais les portes ouvertes , et publiée dans toute la ville ; elle fut connue des ministres et des magistrats de la contrée , qui ne signifièrent ni à lui , ni a qui que ce soit , que cette démarche était illégale et dangereuse. Il enjoignit et commanda de garder la décence et la paix. La régularité de la marche , et ces insignes portées pour la diriger, que Ton convertit si cruellement aujourd'hui en preuves d'un appareil militaire, avaient été expressément et publiquement instituées comme moyen de maintenir la paix et de prévenir le tumulte : pendant la délibération de la chambre, il recommanda a plusieurs reprises aux gens assemblés de se comporter avec décence et modération , et de se retirer chez eux , quoiqu'il ne sût pas qu'il parlait a des ennemis de sa cause. Lorsqu'ils furent enfin dispersés , personne ne crut ou ne s'imagina qu'ïm crime de trahison avait été commis; il alla se mettre au lit, où il reposa tranquillement, ignorant que des malfaiteurs travaillaient à sa ruine par leurs désordres nocturnes. Le lundi matin , il publia un avis pour signaler les auteurs de ces troubles; et comme la cause des protestans leur avait servi de prétexte, il enjoignit a tous ceux qui avaient servi cette cause de demeurer obéissans aux lois (et la couronne n'a pas même tenté de prouver qu'il eût jamais donné des instructions secrètes contraires à cet avertissement public); il demanda ensuite une audience du roi, pour recevoir ses ordres; il se rendit chez les ministres; il remplit ses fonctions au parlement : et quand la multitude , parmi laquelle ne se trouvait pas un seul membre de l'association de Londres , se rassembla de nouveau le mardi , sous le prétexte de servir la cause des protestans , il offrit ses services ; il leur lut une résolution de la chambre, et mit en œuvre toutes les supplications que pouvait

ERSKINË. 97

inspirer le zèle le plus ardent pour la paix. Fidèle aux ordres du roi, il aida les magistrats a remplir leurs devoirs; il employa loyalement et honorablement tous ses efforts pour apaiser la fureur de la multitude : et c'est cette conduite qu'à l'éternel déshonneur de la couronne on a scandaleusement tournée contre lui ; on n'a pas rougi d'incriminer les lettres de sauve-garde délivrées par lui publiquement et dans la voiture du shérif de Londres, qu'il assistait dans l'exercice de ses fonctions ; de pareilles lettres de sauve-garde ont été délivrées, au su de tout le conseil privé, par M. Fisher lui-même : cependant je l'aperçois devant moi , libre de toute accusation et de tout reproche ; et si la couronne , qui l'a fait assigner comme témoin, eût osé le mettre en jugement, il aurait bien su la confondre et repousser toute imputation criminelle.

Qu'a-t-elle donc produit cette accusation de haute trahison ? qu'est-il résulté de ce débat solennel? rien , si ce n'est le renversement de tous les principes de justice, lorsque l'on a voulu vous faire juger d'après les conséquences au lieu de juger par les causes et les intentions; rien, si ce n'est les déplorables artifices employés par la couronne pour faire confondre les pétitionnaires avec une armée régulière, le zèle honorable qui les guidait avec les crimes qui ont suivi, ces crimes que la honteuse indolence de nos magistrats , que l'absence de toute police a laissé commettre en plein jour, dans le délire de l'ivresse , par un ramas de brigands sans armes , sans chef, sans projet, sans asile, avec lesquels les protestans associés n'ont aucune relation , et qui ont au contraire déshonoré, perdu , ruiné leur cause.

Combien n'est-il donc pas indigne d'un chrétien de vouloir, sans preuves, faire illusion à des hommes qui ont juré déjuger avec calme et désintéressement le délit vulgaire d'un rassemblement formé dans le dessein de demander la révoca^ *• 1

tion d'une loi par une pétition ; de vouloir égarer leurs esprits, en leur représentant ce rassemblement comme lié à la catastrophe fatale que tout véritable Anglais ne peut se rappeler sans trouble et sans indignation. Oh ! fi donc ! n'est-ce pas là souiller le sanctuaire de la justice! peut-on séduire ainsi vos bienveillantes inclinations! Veulent- ils donc, nos accusateurs, tandis que vous prêtez l'oreille aux dépositions des témoins , les rattacher , en dépit de la raison et de la vérité, a des conséquences imprévues? veulent-ils accabler une tête innocente sous le poids de la prévention? Si tel est leur dessein, puisse le ciel le leur pardonner et vous inspirer en même temps assez de force et de sagesse pour accomplir vos devoirs de juges avec un esprit calme et réfléchi !

Messieurs, je ne doute nullement que vous ne soyez convaincus, et vous ne pouvez vous empêcher de l'être , malgré mon insuffisance et le trouble de mon ame (qui, grâces a Dieu ! ne peut être imputé a aucun motif déshonnête). Il vous est démontré que la couronne n'a produit nulle preuve pour rendre le prisonnier responsable de nos derniers troubles ; loin de la, notre défense a détruit la probabilité, que dis-je? la possibilité même de cette accusation; elle l'a détruite, non-seulement par les dépositions de témoins vivans dont nous avons nous-mêmes arrêté le cours pour ne pas prolonger inutilement cette audience, mais parle témoignage de tout le sang déjà versé pour expier ce crime; ce témoignage, ne craignons pas de le dire , le plus fort , le plus invincible que la combinaison des événemens humains ait peut-être jamais produit depuis le commencement du monde pour la justification d'un accusé.

Car , dans les nombreux jugemens auxquels ont donné lieu ces actes récens de violence et de déprédation , les débats, quoique dirigés par les plus habiles serviteurs de la couronne,

ERSKINE. 99 avec le louable désir de porter la lumière dans toute cette affaire, n'ont cependant fourni aucune preuve qu'il ait existé un plan, un but déterminé , un chef reconnu. De plus, au nombre des cinquante-quatre mille personnes qui ont signé la pétition des protestans, pas une seule ne s'est rencontrée qui eût été précédemment ou convaincue ou jugée, ou même suspecte de quelque crime ; et parmi tous ces misérables échappés des prisons qui ont assisté à la destruction de nos propriétés , pas un seul n'a tenté de sauver sa vie par la promesse plausible de venir déposer en cette audience.

Comment détruire une si forte preuve? Certainement un homme sensé pourrait croire, sans superstition , qu'il y a dans le merveilleux accord de tous ces événemens quelque chose de plus qu'ordinaire , et que l'œil de la Providence divine veillait à la protection de l'innocence et de la vérité.

Je puis donc maintenant vous épargner la peine de m'entendre plus long-temps , et à moi celle de prolonger un discours qui m'agite et me déchire : puisque lord George Gordon paraît à vos yeux pur de toute intention hostile contre le parlement de son pays et les propriétés de ses compatriotes , puisque sa conduite toute entière repousse cette intention criminelle que lui impute l'acte d'accusation , ma tâche est h finie : je ne m'adresserai point a vos passions; je ne vous rappellerai pas ce long et rigoureux emprisonnement qu'il a souffert ; je ne vous parlerai point de sa grande jeunesse, de son illustre naissance et de ce zèle si constant, si généreux qu'il montra toujours dans le parlement pour la constitution de son pays : ces considérations , il pourrait être utile de les faire peser dans la balance d'une cause douteuse, et même alors le cœur honnête de tout véritable Anglais saurait les ressentir sans y être excité; maintenant l'application sévère des plus rigides principes de la justice et de la vérité, voila ce que je réclame ; elle me donne droit d'attendre de

ioo BARREAU ANGLAIS.

vous un verdict favorable : puisse le Tout-Puissant , source sacrée d'où découle Tune et l'autre, remplir vos ames de leurs vives inspirations, et vous donner la force de leur obéir! Alors vous rendrez mon client à la liberté et son défenseur à cette tranquillité d'ame qu'il n'a plus connue depuis le moment où la justification d'un innocent a été commise entre ses mains.

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