‹ Barreau anglais; ou, Choix de plaidoyers des avocats anglais (volume 2)Chapitre 8 sur 22 · DIALOGUE ENTRE UN GENTILHOMME ET UN FERMIER · texte numérisé non relu

DIALOGUE ENTRE UN GENTILHOMME ET UN FERMIER

F. Pourquoi donc un homme du peuple, comme moi , signerait-il une telle pétition ? Il vaut mieux , pour nous autres fermiers , songer à cultiver nos terres et laisser le roi et le parlement régler ce que nous ne comprenons point.

G. Vous allez le comprendre mieux que vous ne le pensez ; et comme membre d'un état libre , vous avez à vous occuper d'objets plus importans que vous ne l'imaginez.

F. Si par être libre vous entendez n'être pas en prison , j'espère le demeurer aussi long-temps que je pour-

ioG EXPOSÉ.

rai payer ma rente au receveur de mon propriétaire ; mais qu'entend-on par un état libre ?

G. Dites-moi d'abord ce qu'on entend dans le village par le club dont je sais que vous êtes membre.

F. C'est une réunion d'hommes qui, tous les samedis , après leur ouvrage fini , se rassemblent pour se divertir une fois la semaine.

G. N'avez-vous pas d'autre objet que de vous divertir ?

F. Nous avons une caisse dans laquelle nous versons tous,, et par portions égales , nos épargnes de la semaine et du mois. Ces fonds servent à venir au secours de ceux des membres du club qui sont ou malades ou dans le besoin ; car les officiers de la paroisse sont si cruels et si insolens , qu'il vaudrait mieux mourir de faim que d'avoir recours à eux.

G. Ces officiers, ou votre propriétaire, ou votre curé, ou qui que ce soit, vous ont-ils forcés de former celte société?

F. Oh! non, nous n'y avons point été forcés; nous l'avons formée volontairement.

G. Vous avez bien fait. Mais n'avez-vous pas quelque chef ou président de votre club ?

F. Le président de chaque soirée est choisi par toute la société , la semaine d'auparavant.

G. Fait-il des lois pour vous contraindre , en cas de mauvaise conduite ?

F. Lui, faire des lois! lui, nous contraindre! Nous avons tous consenti à un règlement que chaque nouveau membre signe en entrant, et qui est écrit en lettres

EXPOSÉ. 107 moulées par le jeune Spelman , clerc du notaire , et neveu d'un de nos membres.

G. Que feriez- vous , si l'un des membres voulait être toujours le maître, et changer les réglemens selon son bon plaisir?

F. Nous l'expulserions.

G. Oui, mais s'il se faisait soutenir par une compagnie de soldats, lorsque les troupes sont cantonnées dans votre voisinage, et s'il persistait à se faire obéir?

F. Nous lui résisterions si nous pouvions , sinon la société serait dissoute.

G. Supposez qu'à l'aide de cette compagnie de soldats il prît de l'argent de la caisse ou dans vos poches?

F. ' Ne serait-ce pas là voler ?

G. C'est moi qui vous le demande ; que feriez-vous en pareille occasion?

F. Nous nous soumettrions peut-être dans le moment ; mais ensuite nous mettrions tout en œuvre pour saisir les voleurs.

G. Et si vous ne pouviez pas les saisir?

F. Nous pourrions au moins les tuer , je pense ; et si le roi ne nous pardonnait pas, Dieu nous pardonnerait.

G. Comment pourriez- vous les saisir, ou, s'ils résistaient, les tuer, sans avoir des forces suffisantes?

F. Oh! nous savons tous bien manier le bâton, et nous avons tous notre bâton ferre suspendu au. coin de la cheminée.

G. Supposez que quelques membres du club se fussent réunis pour dominer sur le reste, et qu'ils voulussent faire des lois toutes dans leur intérêt!

io8 EXPOSÉ.

F. Nous aurions recours aux mêmes moyens , si ce n'est qu'il est plus facile de réprimer un seul homme que plusieurs ; mais nous aurions la majorité avec la justice de notre côte'.

G. Un mot ou deux sur un autre sujet : la plupart d'entre vous ne sont pas fort habiles à compter ?

F, Il n'en est que fort peu qui le sachent; mais nous avons confiance au vieux Lilly , le maître d'école , que nous croyons tous honnête homme : c'est lui qui garde la clef de notre caisse.

G. Mais si votre argent s'élevait , par hasard , à une forte somme , peut-être ne serait-il pas sûr de le laisser dans sa maison , ou dans la maison de tout autre particulier.

jP. Et où donc faudrait-il le mettre ?

G. Il faudrait le placer sur les fonds, ou bien le prêter à votre seigneur , qui a tant perdu dernièrement à New- Market, ayant bien soin de prendre hypothèque sur l'une de ses terres , pour assurer votre paiement avec les intérêts.

F. Nous nous adresserions, en ce cas , au jeune Spelman, qui va bientôt s'établir ; car s'il peut y avoir un avocat honnête, il le sera.

G. Quel pouvoir accordez-vous à Lilly, ou accorderiez-vous , dans ce cas , à Spelman ?

F. Quel pouvoir? Aucun } nous leur allouerions seulement de raisonnables honoraires pour leurs peines, et ils nous rendraient un compte fidèle de ce qu'ils auraient fait pour nous.

G. Les gens les pins honnêtes peuvent changer : que feriez-vous si l'un ou l'autre vous trompaient?

F. Nous leur ôterions notre confiance, nous la donnerions à des gens qui la mériteraient mieux , et nous essaierions de reparer nos pertes.

G. Ne vous êtes vous jamais imagine' qu'un état ou qu'une nation n'était qu'un grand club?

F. Je ne me suis jamais rien imaginé, car je n'ai jamais réfléchi sur ce sujet.

G. Quoique vous n'ayez jamais réfléchi sur ce sujet , cependant vous pourriez me dire dans quel but vous supposez que les hommes se sont réunis et ont formé des nations, des sociétés, des états, car tous ces mots signifient la même chose.

F. Dans le dessein , je pense , de rendre leur vie aussi heureuse que possible.

G. Mais , être heureux , est-ce seulement être gai ?

F. C'est être aussi gai qu'on le peut , sans nuire à soi-même ou à ses voisins; c'est surtout être en sûreté contre toute espèce de danger , avoir de quoi pourvoir à tous ses besoins.

G. Croyez-vous qu'un roi ou un empereur ait forcé le peuple de s'associer ?

F. Comment un seul homme pourrait-il contraindre une multitude? un roi ou un empereur n'est pas né, je pense, avec cent bras.

G. Lorsqu'un prince du sang naîtra , dans quelque pays que ce soit, ainsi favorisé par la nature, alors, et alors seulement , je le croirai d une espèce supérieure à

ÏIO EXPOSÉ.

la vôtre : mais une armée, avec un roi ou un general à sa tête , n'a-t-elle pas pu les forcer à se réunir?

F. Oui , mais l'armée a dû se former de son propre mouvement, car un homme entre plusieurs ne peut jamais gouverner les autres sans leur consentement.

G, Supposez cependant qu'une multitude d'hommes, réunie en une ville ou cité , se choisît un roi ou un gouverneur , ne pourrait-elle pas lui donner un pouvoir ou une autorité souveraine?

.F. Certainement , mais ils ne seront jamais assez fous , j'espère , pour lui donner le pouvoir de faire leurs lois. G. Et qui donc devrait les faire ?

F. Toute la nation ou le peuple.

G. Mais, s'ils n'étaient pas tous d'accord?

F. L'opinion du plus grand nombre, comme dans nos clubs de village, devrait être recueillie et prévaloir.

G. Que faudrait-il faire , si la société était si nombreuse qu'elle ne pût se réunir en même lieu.

F. Le plus grand nombre devrait alors en choisir un plus petit.

G. Qui devrait faire ce choix ?

F. Tous ceux , dans notre club , qui ne sont pas à la charge de la paroisse. Un homme qui a recours à l'inspecteur, cesse d'être des nôtres \ car dès-lors il dépend de l'inspecteur \

1 Le mot anglais est overseer ; les overseers sont des ofliciers de la paroisse spécialement chargés de Tadministralion des pauvres ; ils sont nommés tous les ans dans la quinzaine de Pâques : ils doivent être choisis parmi les plus riches propriétaires [substantial house holders , dit la loi anglaise) leurs fonctions consistent à fixer la taxe des pauvres [poor rate) .

EXPOSÉ. m G. Un petit nombre d'hommes , un sur sept , par exemple, ne pourrait-il pas élire l'assemblée des législateurs aussi bien qu'un plus grand nombre?

F. Il le pourrait aussi convenablement peut-être ; mais je ne souffrirais jamais qu'un bomme quel qu'il fût , en choisît un autre pour faire des lois par lesquelles on pourrait m'enlever ma fortune et ma vie.

G. Avez-vous dans un comte quelconque une franche propriété 1 de cinquante shelings de revenu ?

F. Je n'ai rien au monde que mes troupeaux, mes meubles, mes instrumens de labourage, avec ma ferme, pour laquelle je paie un revenu fixe au seigneur.

avec les (church-wardens) marguilliers de la paroisse : ce sont eux qui veillent à ce qu'il soit fourni du travail aux enfans de ceux qui ne peuvent pas les nourrir, et qui administrent en général tous les revenus affectés au soutien des pauvres. ( Voy. Burn's Just, of the peace, verbo poor. )

1 En vertu du statut vin d'Henri vi, c. 7 et 10 ; Henri vi , c. 2 (amendé par George ut, c. 58), tout député d'un comté doit être choisi par le peuple, c'est-à-dire par tout homme propriétaire d'un freehold (franche propriété) de cinquante shelings par an, dans le comté, franc de toutes charges et déductions. Les députés de comté sont les représentans des propriétaires fonciers, ou de l'intérêt territorial dans le royaume; ceux qui les élisent doivent donc avoir une propriété foncière. La propriété dont il est ici question est \e freehold, qui est défini par Britton : la possession du sol par un homme libre. Ces biens forment une classe privilégiée , et bien distincte du copyhold : il y a entre ces deux classes de biens à peu près la même différence qu'il existait autrefois en France entre les biens possédés noblement et les biens possédés roturièrement. La propriété du freehold ne peut être transmise qu'avec certaines solennités qui représentent l'investiture féodale. Les copyholds ne sont pas soumis aux mêmes solennités ; ils sont le plus souvent grevés de redevances : l'une donne droit de voter aux élections, l'autre ne le donne pas. Il existe en outre une foule de différences qu'il serait trop long d'énumérer, cette matière étant Tune des plus obscures du droit anglais. ( Voy. Blackstone, t. 11, p. 95 , etc ) ( Note des traducteurs. )

,i2 EXPOSÉ.

G. Avez-vous droit de voter dans une cite' 1 ou dans un bourg ?

F. Je ne vote nulle part j mais je puis, en travaillant honnêtement, soutenir ma femme et quatre enfans, et tant que je me conduis bien , je puis défier les lois.

G. Pouvez-vous ignorer que le parlement, dont les membres sont nommes par le comte' et par la cité voisine , a le pouvoir de faire de nouvelles lois , par lesquelles vous et votre famille pouvez être de'pouille's de vos biens , jetés en prison et même privés de la vie ?

F. C'est un bien terrible pouvoir ! Étant occupé de mes affaires, je ne me suis jamais enquis de celles du parlement \ mais je croyais que les lois avaient été établies pour plusieurs centaines d'années.

G. La loi commune a dont vous parlez est juste ?

1 On distingue soigneusement, en Angleterre, les simples -villes (towns) des cités ( city ) : une cité est une ville incorporée qui est ou a été le siège d'un évêque, quoique l'évêché n'existe plus ; comme à Westminster, qui n'a plus d^vêque , et qui cependant a conservé son titre de cité : on appelle maintenant bourg (borough) toute ville incorporée ou nou qui envoie des membres au parlement. (Blackstone, Introd. to laws of England „ p. îi5.)

2 Les lois civiles d'Angleterre se divisent en deux espèces : la loi non écrite, dite loi commune (common law), et la loi écrite, dite statuts (statute law)*

La loi commune se compose des anciennes coutumes qui régissaient, soit les peuples originaires de la Grande-Bretagne, soit les diverses nations qui Font tour à tour envahie. Cette loi n'a jamais été promulguée; elle tire son autorité de son existence immémoriale ; elle n'a jamais été régulièrement écrite : elle résulte d'une longue suite de décisions conformes rendues par les tribunaux , et de l'opinion unanime des jurisconsultes. De là l'auto» rite si étendue accordée , en Angleterre , aux précédais.

La loi écrite ( statute law } se compose des divers statuts promulgués par le parlement. ( Note des traducteurs.)

EXPOSÉ. n3 humaine, égale pour tous; mais le roi, avec le parlement, peuvent la changer quand il leur plaît.

F. Le roi doit donc être un honnête homme , et le parlement compose d'hommes également honnêtes.

G. Le roi seul ne peut faire de mal ; mais qui doit juger si les membres du parlement sont honnêtes gens?

F. Tous ceux de qui leurs lois peuvent atteindre les biens, la liberté ou la vie.

G. Cependant six habitans de ce royaume , sur sept , sont comme vous sans droit de voter , et la petition que je veux vous faire signer n'a d'autre objet que de vous faire rendre à tous le droit de choisir ces législateurs qui peuvent vous enlever vos biens et vos vies. Écoutez-moi , je vais vous la lire.

F. Donnez-moi votre plume : je n'écrivis jamais mon nom, si mal que je puisse le faire, avec plus d'empressement.

G. Je vous approuve, et j'espère que votre exemple sera suivi par des millions d'Anglais. Un dernier mot , avant de nous séparer. Rappelez-vous votre opinion sur votre club de village, et dites-moi quad viendrait-il si le roi seul voulait faire les lois , ou les changer selon son bon plaisir?

F. Lui aussi devrait être expulsé.

G. Oh ! mais pensez à son armée et à cette milice qui maintenant est à ses ordres en réalité , quoiqu'aux nôtres en apparence.

F. S'il employait jamais cette force contre la nation , on pourrait, on devrait lui résister, ou l'état cesserait d'être un état.

ï,4 EXPOSÉ.

G. Qu arriverait-il si les grands caissiers ou les grands avocats, les Lilly et les Spelman de la nation, abusaient de la confiance qu'on leur donne , trompaient indignement le public au lieu de le servir fidèlement ?

F. Il faudrait supplier le roi de les renvoyer et en essayer d'autres ; mais il ne faudrait se fier aveuglement à aucuns.

G. Mais si quelques grands seigneurs, ou quelques hommes puissans , asservissaient le roi lui-même , exerçaient sa puissance, dissipaient ses trésors , abusaient de son nom , pour dominer le peuple et diriger le parlement?

F. Il faudrait combattre pour le roi et pour nousmêmes.

G. Vous parlez de combattre comme s'il s'agissait d'une querelle de village, dans un jour de fête 5 mais vos bâtons ferres ne vous serviraient guère contre des baïonnettes.

F. Il serait facile de se pourvoir de meilleures armes.

G. Pas si facile. Quand le moment de la résistance sera venu , vous n'aurez point d'armes , et ceux qui vous en fourniront ou qui vous exhorteront à les prendre , seront appelés traîtres, et probablement mis à mort.

F. Il faut donc nous tenir toujours prêts , et garder toujours un bon mousquet dans le coin de notre chambre.

G. Cette précaution serait légale aussi bien que raisonnable. Etes-vous , mon honnête ami , pourvu d'un mousquet?

F. Je ne veux plus rien verser à la caisse du club , et

employer mes épargnes à en acheter un.

EXPOSÉ. iiS G. Cela n'est pas nécessaire 5 j'en ai deux, je veux vous en donner un avec un équipement complet.

F. Je l'accepte avec reconnaissance, et je me réserve de causer avec vous, à votre loisir, sur d'autres points de cet intéressant sujet.

G. Cependant exercez-vous, durant quinze jours, une heure tous les matins , à amorcer et à charger promptement, à faire feu, et à charger avec la baïonnette fermement et régulièrement. Je dis tous les matins , car si vous faisiez l'exercice le soir , un peu trop tard , vous pourriez tomber dans Funede ces embûches légales qui ont été dressées par ces législateurs plus occupés de la tranquillité de leurs jeux nocturnes que de la liberté de la nation.

F. Quelques-uns de mes voisins qui ont servi dans la milice me l'auront bientôt enseigné : peut-être pourrait-on persuader à tout le village de se procurer des armes et d'apprendre l'exercice.

G. On ne peut espérer que tous les villageois achèteront des armes ; mais on pourrait facilement leur en fournir, si toute la bourgeoisie voulait prélever quelque chose sur ses vices et son luxe.

F. Mais peut-on espérer de voir revivre en elle le moindre sentiment d'honneur et de vertu !

G. Adieu , maintenant ; et rappelez- vous qu'un état libre n'est autre chose qu'un club plus nombreux et plus puissant , et que celui-là seul est homme libre , qui est membre d'un tel état.

F. Bon jour , monsieur; vous m'avez rendu plus sage et meilleur que je n'étais hier , et cependant il me semble

TIG EXPOSÉ.

que je savais déjà quelque chose sur ce grand sujet , et que j'ai été bon politique toute ma vie, sans m'en apercevoir.

Ce dialogue , rapporté mot pour mot dans l'acte d'accusation , avec les intentions imputées à l'éditeur , ainsi que nous lavons exposé plus haut, constituait les griefs d'accusation ; la publication ordonnée par le doyen en constituait la preuve.

De la part du doyen, l'avertissement placé en tête / de l'ouvrage était cité comme une preuve de l'intention dans laquelle avait eu lieu cette publication, il faisait valoir également la conduite qu'il avait tenue relativement à cet ouvrage ; enfin des témoins avaient été appelés par lui pour déposer de sa moralité.

Me Bcarcroft , comme avocat de la couronne, ayant adressé au jury un discours plein de force et de talent, et les dépositions à charge étant terminées, M. Erskine parla comme il suit pour le doyen de Saint- Asaph,

' rOXJR LE REVEREND

WILLIAM DAVIES SHIPLEY,

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