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il n'est plus qu'une question sur laquelle je sollicite votre attention.
Quelle que puisse être votre opinion sur rintention de cet écrit, il vous reste encore un point important a examiner, celui de savoir si , en fait^ cet écrit peut être imputé a M. Rowan , si c'est lui qui l'a publié ou non. Deux témoins ont été appelés pour déposer sur cette circonstance, l'un nommé Lyster, l'autre Morton. Vous devez avoir observé que Morton ne vous a rien attesté qui prouve que ce papier ait même été lu ; il ji'a produit aucun papier , il n'a démontré aucune identité; il vous a dit seulement qu'il a acheté un papier, mais qu'il l'a déchiré, de telle sorte qu'en droit le jury ne peut avoir nul égard à son témoignage.
Ainsi donc l'accusation toute entière roule sur la déposilion de l'autre témoin ; il a affirmé qu'il alla dans une assemblée publique , en un lieu où il y avait une galerie remplie de spectateurs, et que la on lui remit un papier imprimé qui est le même que celui que l'on vous a lu. Vous n'ignorez pas sans doute que le jury peut apprécier la mesure de confiance due h chaque témoin; il est juge souverain en cette matière, et ce serait vous insulter que vous rappeler la réserve avec laquelle il faut admettre une déposition , lorsqu'elle doit porter atteinte à la liberté , la propriété ou l'honneur d'un de vos concitoyens. Or^ en quelle circonstance se présente le témoin devant vous? Il vous l'a dit lui-même, il vient d'obtenir une place dans l'armée sur la recommandation d'une dame auprès d'une personne qui tient un haut rang dans l'administration ; il a ajouté qu'il inscrivit un memorandum au dos de ce papier , car il a coutume, lorsqu'on lui remet de ces sortes de papiers, d'y joindre toujours une note; qu'il le fit par une pure fantaisie, ne pensant point alors h venir déposer en juslice sur ce sujet , et qu'il prit cet écrit sans avoir jamais eu
CURRAN. i63 pareil dessein. Il y a quelque chose d'assez bizarre dans cetîe curieuse histoire.
Jugez de la confiance qu'il mérite d'après les témoignages positifs que vous avez entendus sur son caractère. Quel est cet homme? Je l'ignore ; je ne le connais pas , mais des soupçons s'élèvent sur la foi qui lui est due. M. Blacke a été appelé j il a affirmé le connaître. Pensez -vous, lui ai- je demandé, que M. Lyster soit un homme qu'il faille en croire sur son serment? IN'oubliez pas, messieurs, que si vous prononcez un verdict de condamnation , ce ne peut être que sur la foi de M. Lyster. Or, qu'a dit M. Blacke? A-t-il répondu qu'il considérait cet homme comme devant être cru sur son serment? Non ; ce qu'il a pu dire de mieux est, qu'il hésiterait. En croyez-vous M. Blacke? avez-vous la même opinion que lui du témoignage de Lyster ? connaissez-vous Lyster ? Si vous le connaissez, et qu'à vos yeux il soit un homme digne de confiance , votre conviction ne doit point être ébranlée par les doutes de qui que ce soit 3 mais si vous ne le connaissez pas , vous devez juger de la confiance qu'il mérite par la déposition d'un témoin irréprochable, qui jure qu'il hésiterait a le croire.
Il est une autre circonstance qui s'élève contre Lyster : je sais que l'homme le plus respectable, accusé a rhnproviste , peut n'être pas préparé à repousser la calomnie par un témoignage contraire j mais Lyster ignorait-il donc l'attaque dirigée contre lui? Qu'a-t-il dit? u Je savais que vous voulie,-: faire entendre Blacke contre moi ; c'est dans ce but qu'il a été cité. » Il connaissait même les témoins qui devaient être produits contre lui; il savait qu'on devait révoquer en doute la confiance qu'il mérite, et cependant il n'a fait entendre personne pour repousser ce soupçon. Qu'a dit M. Smith? t( D'apiès ce que je sais de lui , je ne voudrais pas le croire sur son serment. »
i64 BARREAU ANGLAIS.
Mais qu'a déposé mistriss Halchell? La produclion de ce Icmoin a-t elle été une surprise contre M. Lysler ? Le conlreexamen prouve le contraire. Mon savant adversaire s'est montré parfaitement instruit de diverses circonstances particulières sur lesquelles il a dirigé ses questions ; il savait que la fille de cette dame était mariée au frère akié du témoin Lysier. A-t-il connu ces circonstances par inspiration? Kon; il n'a pu les apprendre que de Ljster lui-même. Je soutiens donc que ce témoin savait que son caractère devait être attaqué; son défenseur le savait, et pas un seul témoin n'a été produit pour le disculper. Sur quels fondeniens pourrcz-vous donc prononcer un verdict de condamnation contre mon client, lorsque le seul homme qui constate la publication est sujet h des reproches dont il ne tente même pas de se laver? Plusieurs centaines de personnes , dit-il , se trouvaient à cette réunion : pourquoi ne pas en appeler une seule pour attester ce fait? On s'est hasardé a en nommer une , et certes on ne courait aucun risque, car la personne désignée n'est plus dans ce royaume, et ne peut , par conséquent, lui être confrontée.
Permettez-moi, messieurs, de vous soumettre encore une observation ou deux s'il vous reste quelque doute sur rii>nocence du prévenu; daignez vous rappeler quelles circonstances vous devez prendre en considération pour former votre verdict , et , en cela , votre tâche est facile. Je ne crains pas de dire qu'il n'est personne en ce pays plus connu que l'accusé, non-seulement par le zèle qu'il porte a tout ce qui intéresse le bien public , mais encore par cette vive sympathie qu'il ressent pour toutes les afflictions humaines. Il n'est pas de jours que vous n'entendiez dans les rues les gémissemens de vos manufacturiers affamés, où vous ne voyez également cet avocîit de leur souffrance aller tête nue solliciter des secours pour eux , s'efforçant de réveiller en nos ames glacées toutes les libres que la compassion peut encore émouvoir, faisant
CLTxFxAN. i65 valoir tous les argumens capables de nous attendrir , excepté le seul que sa modestie supprime, l'autorité de son généreux exeraple; ou si vous ne le voyez pas là, vous le rencontrerez dans l'asile de la douleur , de la faim et du désespoir, y apportant, comme un messager céleste, la nourriture, les remèdes et les consolations; et c'est un pareil homme que l'on accuse d'avoir excité une populace frénétique a la révolte et au meurtre ! c'est un pareil homme qui consentirait à répudier tous les liens qui l'enchaînent à la patrie, sa naissance, sa fortune, son éducation, son honneur et sa famille!
Permettez-moi de vous le dire , messieurs du jury , si vous pensez, comme nos accusateurs, qu'il faut immoler en sacrifice un si excellent citoyen, sur la foi de pareils témoignages; vous pouvez le condamner, mais votre sentence sera impuissante à flétrir son caractère ou sa réputation - car quel est l'Lomme qui pourrait verser sur sa tête le mépris ou l'ingratitude dont il n'eût pas essayé de soulager les infortunes privées, ou d'améliorer la condition publique?
Je ne puis cependant éviter de rappeler une circonstance qui dislingue la cause de M. Rowan du dernier sacrifice qui a eu lieu dans un pays voisin
La loi de ce pays, plus sévère que la nôtre, donne à la justice le pouvoir d'éloigner de sa vue la victime de sa démence. Notre législation, plus humaine , nous prive de cette consolation 3 ses souffrances doivent rester en spectacle à vos yeux pour vous être un perpétuel motif de honte et de remords : il y a plus, elles provoqueront, de la part du public, une grande et souveraine enquête; on comparera le prévenu avec les charges produites j le témoin avec la sentence; et l'impartiale équité demandera : pourquoi donc un jury irlandais a-t-il prononcé une pareille décision ? Du moment où un con-
' L'avocat veut parler ici de la condamnaiion de MM. Muir , Paîiuei' £t autres, proaonccc en Ecosse.
i66 BÀRREAU ANGLAIS,
damné cesse d*être regardé comme criminel , il devient nécessairement accusateur. Or, je vous le demande , quelle réponse pourrait faire, a cette accusation, votre plus zélé défenseur? Lorsque votre arrêt aura envoyé mon client en ce lieu que le crime seul peut rendre infâme , il apparaîtra non point comme unepetite statue sur un énorme piédestal, trop élevée pour être aperçue, mais comme un monument imposant qui, s'il n'atteste point l'atrocité du crime , attestera l'atrocité de la condamnation.
Ainsi donc , croyez-moi lorsque je vous affirme que je suis plus inquiet pour vous que pour lui : je ne puis m'empêcher de ressentir tout ce que votre position a de difficile ; vous n'êtes point un jury de son choix , que la loi anglaise accorde au prévenu , mais que la nôtre lui refuse. Vous avez été nppelés ici par quelqu'un qui, certes, n'est en rien disposé à favoriser M. Rowan, que nul intérêt ne sollicite a lui donner un jury impartial. Lorsque vous vous retracerez toutes ces circonstances, vous ne vous étonnerez plus de ce douloureux présage qui porte un public inquiet à tout craindre de votre décision; mais, non, par intérêt pour la justice et l'honneur de notre commune patrie , je ne veux point abandonner mon ame à ces tristes pensées. J'espère que ce jour terminera les douleurs de mon client, et que quelque impitoyable que se soit montrée jusqu'ici la poursuite, votre verdict va le rendre à sa famille et a ses concitoyens. Si cependant, ce qu'à Dieu ne plaise, il est décidé que parce qu'il n'a point courbé le front devant le pouvoir, parce qu'il n'a point fléchi le genou devant la statue d'or , il doit être lié et jeté dans la fournaise, j'espère qu'il existe , dans la constitution , un génie libérateur qui le couvrira de ses ailes, et le préservera de la fureur des flammes.