‹ Barreau anglais; ou, Choix de plaidoyers des avocats anglais (volume 3)Chapitre 28 sur 35 · ACCUSÉ DE BIGAMIE · texte numérisé non relu

ACCUSÉ DE BIGAMIE

Milords et Messieurs du jury ,

Il est de mon devoir , et je ne le remplis pas sans un vif déplaisir , de vous exposer une cause aussi féconde en infortunes, et qui intéresse aussi vivement tous les sentimens humains qu'aucune de celles qui aient jamais paru dans une cour de justice. Le prisonnier, ici présent, comparaît comme prévenu d'un crime trop souvent commis et trop rarement réprimé dans cette contrée; un crime qui sans doute vous paraîtra , comme à moi, l'un des plus énormes dont on puisse se rendre coupable ; un crime enfin , qui blesse les plus chers intérêts de la société et anéantit le bonheur de celui qui en est victime. Je ne m'efforcerai point de grossir ou d'aggraver cette offense. 11 est impossible^ messieurs, si les circonstances exi-

gent un verdict de condamnation , de douter de votre zèle a prévenir, par de sévères peines, une offense pareille, et a donner à une famille outragée les seules consolations qu'elle puisse goûier. J'exposerai les faits de la cause en peu de mots.

Un matin du mois de juillet 1810, le prisonnier, ici présent, vint frappera la porte de M. Charles Berry, estimable procureur, résidant à Arran-Quay en cette ville : une conférence lui fut accordée , conférence longue et fatale. M. Berry ne le conhaissait point; il ne l'avait jamais vu, jamais il n'avait ouï parler de lui : son aspect était misérable et hideux â l- extrême* il portait les visibles traces de Tinfortune et de l'afâiction ; son air défait et ses yeux hagards le recommandèrent a la pitié de M. Berry. Quelques lettres d'introduction, le douloureux récit de ses infortunes que fit cet étranger du ton le plus lamentable^ récit confirmé par des lettres de personnes dans lesquelles M. Berry pouvait avoir confiance, entretinrent ce sentiment , et le rendirent plus vif encore.

M. Berry connut par ce moyen qu'il avait autrefois joui des faveurs delà fortune, qu'il était neveu adoptif du général Robinson , mort en i -^gS ; que , pendant son enfance , il avait été traité avec une excessive indulgence, environné de tous les maîtres d'agrémens , et recevant cinq cents livres par an pour ses dépenses. Son oncle , h sa mort, lui ayant laissé un legs de cent mille livres sterling, placées sur les fonds anglais, il en conclut naturellement que sa fortune était inépuisable, et devint aussi dissipateur que le plus prodigue des hommes. Il acheta un grade dans la cavalerie ; à l'aide de son crédit et de l'argent qui lui fut prêté, il eut bientôt dépensé vingt mille livres de sa fortune. Enfin , en 1800, je ne sais quel vent peu favorable le poussa vers cette contrée; il tint garnison a Clonmel , dans le comté de Tipperari , et, peu de temps après , fit connaissance de la famille de M. Stoney d'Arrau- Hill.

BURROWES. 439 Messieurs , quant aux faits que je vous rapporte sur cette famille , ils sont tels que le prévenu les a exposés a M. Berry ; je ne prétends point en affirmer la sincérité j je ne me hasarderai certainement point à le faire lorsque je sais de quelle source ils émanent. M. Stoney , ajouta-t-il , l'avait engagé a quittei: l'armée ; il se rendit a ses désirs. M. Stoney l'invita a venir se livrer aux plaisirs de la chasse a sa campagne : il accepta rinvitation, et fut traité avec bienveillance et hospitalité; il jouissait de tous les amusemeus de la campagne au dehors, de tous les charmes de la société au logis. La fille auiée de M. Stoney était d'une beauté remarquable , et M. Robinson , quoique très-jeune encore , ne fut pas insensible a ses attraits : line ardente passion les unit bientôt. M. Stoney, dit-il, encourageait ses vœux j sa minorité ne lui parut pas former un obstacle au mariage j il crut même inutile d'attendre qu'un aa se fût écoulé et qHj 'il eût atteint l'âge fixé; au contraire, il fournit tous les moyens de conclure immédiatement cette union; il fit lui-même tous les préparatifs du voyage en Ecosse.

Dans le cours de ce voyage, on s'arrêta a Dublin, en la maison d'une personne qui avait épousé l'une des filles de M. Stoney. Là, il fut convenu que le prévenu constituerait à sa femme un douaire de vingt mille livres; on crut convenable en outre que M. Barry ( 1^ gendre de M. Stoney) retînt en ses mains une somme de quatre mille livres pour des motifs que l'on n'expliqua point alors. Ce fut à cette époque que le prisonnier fit connaissance avec M. Vigne le joaillier. Les jeunes époux partirent ensuite pour l'Ecosse, et arrivèrent à Port- Patrick aussi rapidement qu'on pouvait l'attendre de la nature de leur mission. Là, le prisonnier, en présence de plusieurs témoins , fut marié à miss Rulh Stoney par un prêtre de l'église écossaise dans un lieu du culte public.

Ainsi mariés , ils restèrent à Port-Patrick un ou deux jours, et revinrent immédiatement à Londres : le séjour du prévenu,

44o BARREAU ANGLAIS,

quoique peu long, n'y fut pas oisif; ce ne fut point pour lui un temps de honte et d'obscurité. A son arrivée, il prit un appartement meublé dans le plus beau quartier de la ville; il loua une maison de campagne, acheta quatre voitures et sept chevaux de main avec une suite nombreuse de laquais, de postillons et de domestiques j il brillait dans tous les lieux publics, à Newmarket et à Epsom : il apparut comme un météore aux regards du peuple ; il éblouit pendant une semaine; on s'en souvint pendant un mois : rassasié des vanités du monde, il s'imagina de se porter candidat au parlement , et s'embarqua dans toutes les extravagances qu'entraîne une élection contestée. Il apprit qu'il existait une vacance dans un bourg où la dignité sénatoriale était donnée au plus olfrant; il y parut avec toutes les pompes d'un candidat populaire : il échoua , quoique les votes libres et indépendans qu'il avait achetés lui eussent coûté de quatre-vingt à quatre-vingt-dix mille livres.

Il est inutile, messieurs, de s'étendre sur les détails puérils de ces prodigalités. Vous comprenez qu'un tel état'de chose ne pouvait durer, et qu'un homme, se livrant ainsi à toutes les dissipations, devait bientôt se voir ruiné. Deux ans s'étaient a peine écoulés qu'il se trouva sans crédit et sans ressource. Cet homme , qui brillait hier avec tant de splendeur, n'osait plus aujourd'hui paraître en plein jour 5 il ne recevait d'autres visites que celle des sergens. Londres devint une solitude pour lui 3 il repartit pour l'Irlande. La prudence de son beau-père lui avait fait acheter en ce pays une prppriété produisant environ neuf cents livres par an : il vint s'y réfugier et habiter auprès de son beau-père.

Un homme, habitué à de si énormes dépenses, devait nécessairement contracter des dettes en Irlande tout comme en Angleterre. Après quelques années consacrées aux plus ignobles extravagances , il fut obligé de demeurer prisonnier

BURROWES. 441 dans sa maison où Tassiégeaient les sergens, où l'environnaient toutes les calamités d'une fortune ruinée : celui qui avait paru avec tant de splendeur dans la capitale des trois royaumes n'osait plus se montrer dans le dernier village d'Irlande.

Enfin, ajouta- t-il, un projet fut formé par les parens de son épouse pour conserver la propriété qu'il avait achetée , et avec elle le moyen de subvenir a son existence et à celle de sa famille. On prétendit que les épingles de sa femme n'avaient point été payées ; l'on convint qu'une action serait introduite amiablement, afin de les exiger, qu'un receveur Serait établi dans la propriété, et qu'au moyen de ce stratagème, elle serait mise a l'abri des poursuites des créanciers, et que les revenus en seraient perçus dans son intérêt. L'action fut introduite; il y répondit et reconnut tout ce qui était allégué : une saisie fut ordonnée; un receveur fut établi dans la propriété, et tous les revenus furent dévolus a M. Stoney.

Puis, afin d'exciter la pitié de M. Berry, il ajouta que, du moment où l'usufruit de ses biens lui eut été ainsi enlevé , sou beau-père ne voulut plus lui donner un sou ; qu'en outre, dans le cours de ses prodigalités , il lui avait prêté huit à dix mille livres, et que , pour comble d'ingratitude , du moment où un receveur fut établi sur sa propriété, sa femme et ses enfans (car il avait encore quatre enfans), l'abandonnèrent pour aller chez son beau-père; il voulut les suivre, mais il fut repoussé ; l'homme ruiné ne trouvait pas même d'asile sous le toit de celui qui lui avait enlevé sa dernière ressource; sa misère maintenant était complète et sans remède; rejeté par ses parens les plus chers, banni de leur société, ayant perdu leur confiance et leur amour, les portes même de la maison de son père lui étaient fermées , et il se trouvait étranger dans une terre étrangère , sans fortune , abandonné de sa femme, délaissé par ses enfans , exposé a toutes les horreurs du besoin et d'un emprisonnement dont il était menacé.

Tel fut le déplorable récit qu'il fit à M. Berry, récit dont il ne voulait ni ne pouvait atténuer l'effet. iM. Berry le prit sous sa protection. Hélas ! il prévoyait peu que cette main qu'il serrait cordialement le frapperait un jour à l'endroit le plus sensible de son ame ; le froid soupçon ne glaçait pas son bunianilé ; il ne pensait point aux artifices de l'imposteur , tandis qu'il n'était occupé qu^à secourir le malheureux. Ses secours étaient aussi bienveillans que désintéressés. Comment fut-il traité? M. Berry , messieurs, procura au prisonnier un logement pour le paiement duquel il se porta caution : dans ce logement , il lui fournit tout ce qu'il lui était nécessaire et commode. Il était atteint d'une maladie grave ; il lui procura un médecin, des remèdes et du vin. Comme il était indispensable, pour la suite de son procès , d'avoir de fréquentes conférences avec M. Berry, le prévenu venait assidûment, à la faveur des ombres de la nuit, visiter la famille de son bienfaiteur. Toutes les fois qu'il pouvait ne pas craindre les sergens, ou que sa maladie lui laissait quelque repos, il venait épancher les bénédictions d'un cœur reconnaissant dans la maison de son ami ; toujpûrs il était reçu les bras ouverts et avec la plus confiante cordialité. Ces visites étaient dangereuses pour sa sauté ; elles pouvaient compromettre sa liberté , cependant elles étaient nécessaires. Ces difficultés , moitié insinuées, moitié pressenties, amenèrent une invitation a venir résider dans la maison de M. Berry ^ tandis que l'on faisait les diligences nécessaires pour son procès.

C'est ainsi qu'il fut reçu dans cette maison qu'il a depuis rendue le théâtre d'une éternelle affl.iction. M. Berry, avec une infatigable industrie, réunissait les matériaux de la cause pour les mettre sous les yeux d'un avocat: on lui conseilla de former trois demandes a la chancellerie; l'une, pour faire annuller le décret obtenu en la manière que j'ai dit ci-dessus ; l'autre , pour forcer son beau-père à justifier des différentes sommes qu'il

BURROWES.

prétendait lui avoir payees j le troisième, pour contraindre M. Barry k rendre compte des quatre mille livres retenues par lui a l'époque du mariage. M. Berry forma ces trois demandes à ses dépens, et les instances en sont encore pendantes.

Durant sa résidence dans la maison dé M, Berr}^, le prévenu n'oubliait rien pour se rendre agréable ; dans toute sa conduite, dans toutes ses paroles, il manifestait la vive reconnaissance dont il était animé, et bientôt la compassion se changea en estime de la part de toute la famille de M. Berry.

Maintenant , messieurs , permettez-moi de vous dire quelques mots de la situation domestique de M. Berry à cette fatale époque: M. Berry était un homme industrieux et occupé, peu fait pour les plaisirs et la dissipation; les devoirs d'une profession difficile remplissaient tous ses momens ; mistriss Berry, d'une santé délicate, donnait tous ses soins a la conservation de sa propre existence; elle avait deux filles, l'une encore enfant, l'autre un peu plus âgée, ayant atteint aujourd'hui sa seizième année : c'est elle, messieurs, qui va devenir Fhéroine de la tragique histoire de cette famille. Aimable autant que belle, elle était ornée de tous les talens de son sexe et de toutes les vertus domestiques ; elle avait une ame ardente et élevée , un cœur vif et affectueux ; elle faisait les délices de ses parens en sa maison, et leur orgueil au dehors; sa présence adoucissait leurs travaux et leurs soins ; c'était sur elle que se fondaient toutes les espérances de leurs vieux jours : l'amour paternel, le plus irrésistible de tous nos instincts, a quelque chose de plus vif pour une fille que pour un fils : cela est raisonnable, car cet appui est plus nécessaire a une tille qu'a un fils; cela est juste, car il semble qu'une fille aime davantage. Où donc la tête d'un père, fatiguée par la douleur , reposera-t-eîle plus doucement que sur le sein d'une fille tendre ? Ses attentions sont continuelles ; elle ne cesse jamais entièrement d'appartenir a sa famille : un fils peut flatter quelquefois l'orgueil de son

BARREAU ANGLAIS, père; sa mère peut devenir glorieuse de sa célébrité; son activité peut soutenir leur infortune ; mais ces consolations si douces que l'on trouve dans la sollicitude et les soins d'une fille , un fils peut-il jamais nous les donner ? Une fille semble destinée par la Providence a être, pour ses parens, un objet continuel de bonheur; même après son mariage, ses attentions filiales subsistent encore ; elle peut , en donnant sa main et son cœur k son mari , réserver une part de ses attentions et de ses soins a son père sans exciter dans son époux ni jalousie ni méfiance ; il ne les regarde que comme de nouveaux gages de sa fidélité et des témoignages de son bon naturel.

M. Berry devait peut-être surveiller ce trésor avec plus d'inquiétudes; peut-être n'aurait-il pas dû permettre qu'un homme qui avouait s'être laissé entraîner par le tourbillon du monde trouvât tant d'occasions de s'entretenir avec cette jeune enfant : ah ! messieurs , qu'il est aisé d'être sage après l'événement! qu'il est facile de donner des conseils pour prévenir un malheur lorsqu'il est arrivé ! Qui d'entre vous aurait pu soupçonner qu'un homme marié, avec quatre enfans, accablé d'infirmités et de misère, reçu sous un toit hospitalier, couvert de bienfaits qui auraient excité la reconnaissance dans l'ame la plus froide, méditait le criminel projet de porter a son bienfaiteur un aussi rude coup ? La plus légère méfiance ne s'éleva jamais dans l'ame de M. Berry ; elle était hors de la nature des choses ; regardez-le, messieurs , k cette barre où il se présente, était-ce la un objet capable de faire soupçonner un pareil crime? Vous avez entendu le récit de ses dissipations , sa fortune pouvait-elle être un objet d'envie? n'eût- il pas été marié ^ qu'avait-on k redouter d'un pareil homme ?

Mais , messieurs , il possédait d'autres moyens d'acquérir de l'ascendant sur une jeune fille, malheureusement ils ne lui 1 cussirenl que trop. Il avait des manières insinuantes, des talenc*

BURROWES. 445 agréables quoique superficiels ; un esprit qui, sans être élevé ^ n'était pas sans culture; il avait le goût des belles-lettres, cultivait la musique et la poésie , savait toutes les nouvelles du jour; il réunissait enfin tout ce qui rend un homme aimable ^ surtout dans la société des femmes.

Messieurs , il arrive souvent que ce qui déprave les moeurs, polit les manières , et la surface est d'autant plus séduisante que le fond est plus corrompu. Au mois de décembre 1810, il reçut ordre d'aller a Cheltenam ; mistriss Berry était en ce moment très-malade , et les eaux de Cheltenam lui avaient été prescrites. M. Charles Berrj^ , retenu par les devoirs de sa profession, consentit, avec sa bonté ordinaire , que sa jeune fille accompagnât sa mère et le prévenu à Cheltenam j de la , ils allèrent à Londres. M. Robinson^ lorsqu'il possédait sa grande fortune, avait fait quelques affaires avec diverses personnes de Londres qui n'avaient jamais entièrement réglé leurs comptes avec lui; par ce moyen, il vint a bout de réunir quelques centaines de livres des débris de sa fortune. Pendant son séjour en cette ville ^ il témoigna a la jeune fille et à sa mère des attentions auxquelles un homme ne manque jamais , que nul soupçon ne pouvait engager à repousser : il offrit a la jeune fille quelques présens de peu de valeur qui ne furent point acceptés ; il s'adressa à M. Berry, et se plaignit de la situation dans laquelle le plaçait le refus de ces témoignages de sa reconnaissance; il feignit d'en être sensiblement affecté; ses instances ne pouvaient exciter aucune méfiance : « Vous m'avez pris sous votre protection ; vous avez dépensé votre argent pour me soutenir et pour suivre une affaire qui n'a point encore fructifié ; vous m'avez reçu dans votre maison, et vous n'en exigez aucun prix , pourquoi donc refuser ce léger gage de ma reconnaissance? Prononcez vous-même : si vous me refusez, puis-je vivre sous le poids de vos bienfaits ? » Ses iniportunilés réussirent , et miss Berry, avec le consentement

de son père, reçut quelques présens dont la valeur n'excédait pas vingt livres.

Messieurs, pourriez-vous rien voir d'indélicat dans cette conduite? prclendrez-vousqu'elleaurait dû exciter le soupçon? y avait-il quelque imprudence a accepter ce qui était offert? S'il était quelqu'un parmi vous qui eût reçu la centième partie des bienfaits prodigués au prisonnier , ne se serait-il pas cru tenu d'en rendre dix fois la valeur?

On revint en Irlande au printemps. Les choses demeurèrent en cet état jusqu'au fatal i8 novembre suivant. Je suivrai le prévenu dans le douloureux détail de tout ce qui eut lieu ce jour là. Par quels artifices, par quelles illusions, par quelles suggestions , par quels sophismes a-t-il pu séduire le cœur de cette jeune vierge? Il est impossible de le dire, c'est un miracle moral • c'est un fait qui sort du cours ordinaire des choses humaines ; cependant , le 18 novembre , jour auquel il était si accablé par la maladie que sa vie était en danger , qu'il lui restait a peine assez de forces pour qu'il pût être transporté jusqu'en sa voiture dans les bras de son domefstique, il engagea cette jeune personne a l'accompagner; il dit a ses parens qu'il se rendait aux bains, et qu'il la laisserait chez M. Vigne pour entendre la sœur de M. Vigne toucher du piano, priant M. Berry de permettre a sa fille d'assister à cette réunion musicale , miss Berry étant regardée elle-même comme une excellente musicienne.

Il m'est impossible , messieurs , de vous rendre raison de son influence sur l'esprit de cette jeune personne ; il y aurait de la vanité a tenter de vous en expliquer la cause; quoi qu'il en soit, il l'engagea, accompagnée de sa sœur, jeune enfant de dix a douze ans , d'aller chez M. Vigne dans Nassau-Street ; le prisonnier y avait fait venir un prêtre, nommé Hariss, qui célébra la cérémonie du mariage entre eux. Après l'avoir fait consentir a devenir sa femme, du moins quant à la céré-

BURROWES. 4(7 monie, il fut reconduit à sa voilure, puis replacé dans son lit par le domestique de M. Berry.

Je suis heureux , messieurs , de pouvoir vous dire que du moins il ne put pas consommer son crime ; c'est là réellement une énigme bizarre ; elle surpasse tout ce que j'ai jamais lu ou entendu ; et si ce n'était la douleur de cette famille outragée , il serait a la fois curieux et nouveau de découvrir comment il parvint à conquérir cet ascendant sur son esprit : ce ne peut être.une grossière et sensuelle passion ; un regard suffit pour en repousser l'idée. Quoi ! une passion des sens pour un être tel que vous le voyez, tout empreint des ravages de la maladie, incapable de se traîner jusque vers une voiture! Ce ne peut être un attachement mercenaire pour l'objet de la charité de son père ; il faut qu'il y ait eu quelque charme secret. Comment cet homme abruti a-t-il pu dominer l'esprit d'une personne qui lui était dix fois supérieure. Les moyens qu'il a pu employer sont incroyables : lui a-t-il parlé des souffrances de sa jeunesse, de la ruine de sa fortune, de la désertion de sa femme et de son ingratitude? Sa détresse a-t-elle excité sa compassion? l'a-t-il trompée en lui persuadant la nullité de son mariage ? C'est ce qui est entièrement inexplicable ; mais tel était son pouvoir sur son esprit qu'elle n'osait point contester son autorité, et probablement elle y aurait obéi avec moins de répugnance s'il lui eût commandé de donner sa main / a un autre homme.

Le public charitable qui entendra le récit de ce jugement n'oubliera pas sans doute cette circonstance, que ni les sens, ni la vanité , ni f avarice n'ont pu pousser son esprit à cette étrange et aveugle obéissance; et si une femme, s'ingérant de juger la conduite de cette jeune fille, se trouve disposée a prononcer une décision rigoureuse , j'espère qu'elle n'oubliera point que si notre mère commune a pu faillir , c'est qu'elle fut fascinée par un reptile.

Messieurs, miss Berry revint , après la cérémonie , dans la maison de son père^ bientôt on put s'apercevoir que quelque infortune cruelle l'avait atteinte, elle et sa famille. Depuis le moment de son retour jusqu'à celui où son malheur fut décour vert, elleparuttoujours languissante ; au repas, elle demeurait simple spectatrice ; sa conversation autrefois si intéressante, ses manières si pleines d'abandon , tout avait disparu j elle n'osait plus lever les yeux sur ses parens, et le regard de toute créature humaine lui déchirait le Cœur. Depuis ce moment , elle ne se montra plus chez sa tante dont l'héritage lui était destiné , et auquel , j'espère , elle n'a pas perdu ses titres.

Quel était , messieurs , le but du prisonnier ici présent? Son but était de lui rendré sa maison si odieuse et si insupportable qu'elle consentit enfin a s'échapper avec lui , et, dans le fait , il ramassait déjà des fonds pour l'exécution de ce plan. Enfin, les questions de ses amies sur ce changement si subit dans toutes ses manières arrachèrent à cette malheureuse fille l'aveu de sa situation en présence de M. Robinson qui avoua le fait , et la réclama pour sa femme. Cette nouvelle frappâ M. Berry d'étonnement, de rage et d'horreur. Telle fut la stupeur de son chagrin que le coupable trembla pour sa vie ; l'excès de sa douleur le porta involontairement à révéler cette déplorable histoire à sa femme : pendant trois jours, cette malheureuse mère fut livrée à des accès de délire qui firent craindre que sa raison fût perdue sans retour. Et sa tante, nlessieurs, comment apprit-elle ce malheur? Au moment qu'on le lui annonça , elle fut frappée d'apoplexie. Telle fut la reconnaissance dont le prisonnier paya M. Berry des services qu'il lui avait rendus.

Messieurs, dans ces circonstances, qu'aurait dû fairé M. Berry ; a-t-il agi sagement ? Trois partis lui restaient : il pouvait donner .les mains à cette union inconvenante, et la sanctionner par une ratification postérieure, optant ainsi entre

BURROWES. 44g I eclat et le vice; mais délibérer sur cette ahernative, l'eût lendu plus criminel que l'homme qu'il poursuit : fallait-il s'efforcer d'étouffer cette déplorable affaire, peut-être un homme plus accessible aux conseils de la sensibilité qu'à ceux de la raison , aurait-il balancé a prendre ce parti ; mais M. Berry n'avait point de choix à faire , cet expédient même ne lui était pas permis. Le prévenu réclamait publiquement sa fille , et ce malheureux père ne pouvait plus ensevelir celte faute dans l'oubli; il se trouvait réduit à la dernière et triste nécessité de suivre les inspirations de son ame, d'obéir à Tavis unanime de ses amis: car bien que son existence en puisse être empoisonnée; bien que lui et sa famille ne doivent plus porter le doux sourire sur les lèvres, ni paraître au milieu du monde avec cet air de contentement qui les accompagnait partout, du moins il tirera quelques consolations de cette pensée qu'il a fait prononcer contre le coupable une peine méritée, qu'il a mis cet homme hors d'état de renouveler son crime et d'aller porter la douleur dans une autre famille. .

Messieurs , nous prouverons tout ce que nous avons avancé. On ne peut élever de doute sur l'existence des deux mariages , et je ne puis soupçonner par quel moyen on essayera de les justifier : ils se présentent à vous environnés de toutes les circonstances qui peuvent aggraver cette faute; mais si vous doutez du fait de celte double union, que rien de ce que j'ai dit ne vous engage a suppléer aux preuves produites. L'énormité du crime vous doit être au contraire un motif de plus de vous montrer circonspects ; mais quant a ces misérables subtilités qui ne tendent ni à diminuer l'horreur et la turpitude du crime, ni a contester son existence, rien ne vous fait une loi de les écouter avec faveur.

Messieurs, je viens de vous exposer ce que j'ai cru nécessaire pour la justice publique et la famille de cette jeune femme. Je conjure maintenant tous ceux qui assistent à sou

iSo BARREAU ANGLAIS,

j ngement , tons ceux doni ce récit viendra frapper les oreilles ; je conjure ceux qui pourraient être disposés à censurer l'imprudence dans un autre , lorsqu'cux-mêmes n'ont été peutêtre que plus heureux , de prendre en considération la jeunesse de celle in;ilheureuse , cette sorte de charme auquel elle s'est trouvée soumise; l'espèce d'homme qui a fasciné sa raisoR, ei l'a poussée hors du sentier de la vertu j enfin l'absence entière de tout sentiment has ou mercenaire; veuillez ne pas oublier combien est irrésistible cet te influence morale exercée quelquefois sur des raisons naturellement fortes et supérieures même h la puissance a laquelle elles obéissent, et cette domination que s'arrogent souvent les instrumens les plus faibles sur les caractères les plus élevés.

Nous allons maintenant produire les preuves qui établissent les ftiils de la cause, et j'espère que vous prononcerez un verdict conforme a ces témoignages.

SUR PHILLIPPS

Charles Piiillipps , esq. , exerce en ce moment la profession d'avocat au barreau de Dublin , dent il est l'un des ornemens.

Jeune, et n'ayant encore joue aucun rôle politique, les details de sa vie offrent peu d'inlei êl j son existence a ëtë celle de tous les avocats : étudier assidûment pendant plusieurs années les rudimens de sa profession , puis entrer à la barre, y partager son temps entre l'eturle et les soins dus à ses cliens : voilà jusqu a ce jour tout ce dont se compose son histoire.

Ainsi que tous ceux qui dans celle carrière aspirent a sortir des routes vulgaires , Pliilhpps unit à la Fciencc des lois la culture des lettres : les lettres élèvent l'a me, agrandissent les pensées, et ne refusent point de s'allier à l'esprit des affaires, ainsi que certaines gens affectent de le croire. 11 a donné au public divers ouvrages qui ont été accueillis avec faveur j il a publié , sous le nom de

453 NOTICE SUf\ PHILLIPPS.

Souvenirs de Curran , quelques particularités inle'ressantes sur cet avocat célèbre, dont il fut l'ami; il a aussi réuni en un volume intitule Specimens of Irish eloquence ^ les morceaux les plus remarquables de Fëloquence irlandaise; ce livre a e'të composé dans le dessein d'imposer silence aux détracteurs de l'Irlande : l'auteur s j plaint, dans la préface, des injustes dédains dont elle est l'objet , et revendique la part de gloire que mérite une contrée à laquelle la tribune doit ses orateurs les plus brillans * , l'armée ses meilleurs capitaines ' , l'état ses plus habiles politiques ^ Ces deux publications font honneur au sentiment qui les a dictées; l'une est un monument élevé au patriotisme , et l'autre à l'amitié.

Mais si la vie de Pliillipps n'offre rien de remarquable, ses ouvrages réclament quelques momens d'attention , non moins par leurs défaiils que par leurs mérites.

L'éloquence irlandaise diffère beaucoup de celle des orateurs anglais ; celle-ci est en général pure et correcte, mais aussi analytique et froide; celle-là, au contraire, est abondante d'images et de mouvemens : les orateurs irlandais sèment à profusion dans leurs discours les riches descriptions , les enumerations pompeuses , les pathétiques invocations; leur style, tout poétique, est surchargé d'antithèses et de métaphores , et leurs discours tiennent souvent plus de l'ode que du plaidoyer.

Quelles sont les causes de celle différence? les uns l'ont attribuée au climat; mais nul exemple ne prouve

' Burke , Sheridan.

^ Loi tl Wellinghlon.

- Loifi Londonderry.

NOTICE SUR PHILLIPPS. ^53 mieux peut-être la fausseté du système qui rapporte tout à des influences matérielles : le ciel de l'Irlande, pâle et froid comme celui de l'Angleterre, a-t- il aujourd'hui plus d'ëclat qu'aux jours de Swift et de Goldsmith , dont le stjle est si chaste et si pur ? d'autres en ont fait honneur aux institutions politiques de ce pays, qui appelaient de bonne heure dans l'arène tumultueuse de la chambre des communes tout ce que la barre nourrissait de talens distingues. Cette circonstance, et les troubles dont l'Irlande a etë long- temps agitée, peuvent sans doute avôir contribue à échauffer ses orateurs : il faut remarquer cependant que les avocats qui entraient au parlement y entraient tout forme's j déjà ils avaient acquis leur réputation , leur manière était faite 3 ils apportaient dans la chambre ce ton d'exaltation qui les animait, plutôt qu'ils ne le recevaient d'elle. En Angleterre, on n'a jamais observé un effet pareil, en Irlande, il a survécu à cette cause supposée , et le barreau de Dublin est tout aussi déclamatoire aujourd'hui qu'aux plus beaux temps du parlement irlandais.

Les rédacteurs de la Revue d'Edimbourgk ont fourni de ce fait une explication moins ambitieuse, mais plus solide peut-être : « Cette particularité, disent-ils, résulte plutôt des circonstances de la profession que du caractère national de ceux qui l'exercent^ et l'extrême prolixité des avocats en Irlande s'explique par le petit nombre d'affaires portées devant ses tribunaux , beaucoup mieux que par une prétendue chaleur de sentiment et d'imagination. L'éloquence judiciaire, en Ecosse, est aussi plus spéculative, pins abondante , plus élevée qu'eiî

Page 1