DILLON
Prononcé en la cour du comté de Roscommon,
M iLORDS ET Messieurs ,
Je me présente comme l'un des défenseurs du plaignant , et comme chargé par lui de vous exposer les torts pour lequels il sollicite une réparation : cette cause me paraît mériter une attention toute particulière , autant par sa nouveauté que par les circonstances qui Tenvironnent. L'une de ces circonstances ,
• Une introduction nous a paru inutile pour cette cause simple et touchante; les faits sont rapportés avec beaucoup d'exactitude dans le plaidoyer, on ignore quel en fut le résultat.
PHILLIPPS. 485 qui, selon moi , n'est pas la moins intéressante, c'est, je ne crains pas de l'avouer, la pauvreté de mon client; il est sans consolations dans son infortune, et il n*y a qu'une ame dure qui puisse ne rien ressentir pour lui.
Cet homme , messieurs , est d'une naissance obscure et d'une condition humble j il ne possède d'autres biens que le travail de ses mains, d'autre rang que celui que lui assigne la probité de son caractère; il ne connaît d'autres joies que celles goûtées au sein de sa famille, d'autre ambition que de lui laisser, lorsque ses jours seront pleins, l'héritage d'un nom sans tache et d'une mémoire honorable.
Il est, sous ce rapport , bien au-dessous de son adversaire : richement doté de tous les avantages qui peuvent faire d'un homme l'ornement ou la honte de la société dans laquelle il vit; cet adversaire porte un nom illustre, il est allié à une famille distinguée , le successeur présumé de ses vertus , l'héritier incontestable de ses biens. Il a demeuré pendant plu sieurs années dans votre comté, et il comparaît environné de tous ces souvenirs qui , nés des premiers plaisirs de la jeunesse ou de l'affection de l'âge mûr, nous inspirent, même a notre insu , une secrète partialité pour un camarade d'enfance ou un ami.
Il a tellement senti cet avantage, que, dépassant les frais ordinaires d'un jugement , il a choisi ce tribunal, où il espère follement que de pareilles considérations auront quelque poids, et devant lequel il sait bien que l'humble fortune de mon client ne peut inspirer d'autre intérêt que celui de la misère. J'ose croire qu'il s'est trompé : sans connaître personnellement aucun de vous, je suis néanmoins certain de parler a des hommes qui ne consentiront jamais a faire taire leur conscience devant le privilège ou le pouvoir, qui se rappelleront qu'il est une noblesse supérieure k la naissance, et des biens préférables aux richesses, qui sentiront que, comme
devant ce Dieu dont ils ont imploré le secours il n*est"aucune différence entre le riche et le pauvre , de même , aux yeux de cette loi qui fait notre orgueil, le coupable ne peut trouver aucune protection, ni l'innocence être tyrannisée; qui feront vanité de prouver que la plus noble maxime de notre constitution n*est point une ombre vaine , et que le toit de chaume sous lequel la pauvreté réside, est non moins inviolable que le palais du roi.
Le nom de mon client, messieurs , est Connaghton ; lorsque je vous ai appris son nom , vous connaissez déjà la plus grande partie de son histoire : poursuivre avec honneur le cours de ses utiles travaux, voila ce qui compose en une ligne les simples et courtes annales du pauvre; telle a été son humble et honorable occupation. Peu importe de quel vain titre le hasard a distingué les noms ou décoré les personnes : l'homme obscur qui n'a que la vertu pour soutien est aussi honorable que le plus puissant, possède un aussi bel héritage que le plus riche. Cest avec raison que notre poète a dit :
« Les princes et les grands peuvent briller ou disparaître , un souffle les a faits, un souffle peut les refaire encore; mais cette race généreuse de laboureurs, l'orgueil de la patrie, lorsqu'elle est une fois détruite, qui pourra la remplacer ? »
Toutes les vertus qui ornent l'habitant de la campagne , qui peuvent rendre respectable une vie obscure , ou donner au rang élevé ses plus durables ornemens , mon client les possédait; un siècle, mêlé dans cette île de tant de vicissitudes et de dangereuses tentations , s'était écoulé depuis le jour où la petite ferme qu'il habile reçut sa famille , et pendant tout cet intervalle, pas une accusation ne la flétrie, pas un crime ne l'a souillée ; le même lieu a vu son aïeul et son père sortir de ce monde , les souvenirs de son village ont consacré la mémoire de leur vertu » et plus d'une larme a coulé sur leur
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tombe : après tout, quand les illusions de la vie s'évanouiront devant nous , et que le cœur qui bat maintenant dans la plus illustre poitrine rentrera dans la poussière dont il est sorti ^ l'art pourra- t-il élever un plus noble monument, ou le génie composer un plus pur panégyrique? Tel fut, messieurs, presque Tunique héritage que mon client reçut en entrant dans le monde; il ne s'en est point montré indigne : sa jeunesse, son âge mûr, sa vie tout entière, jusqu'à ce jour, se sont écoulés sans tacbe , et maintenant il tient le premier rang dans le petit hameau qu'il habite.
Il y a vingt-cinq ans environ , il épousa la sœur d'un respectable prêtre catholique romain ; il en eut sept enfans, qu'il éleva dans les principes de morale et de religion, et qui , jusqu'au jour où le défendeur s'introduisit parmi eux, firent l'orgueil de leur humble demeure , le charme et la consolation de ses vicissitudes : ces heureux parens se sentaient rajeunir dans leurs vertueux enfans ; ils formaient tout le bonheur de leur vieillesse, leur sourire changeait leurs jours de travail en des jours de fête, et si la main de l'affliction s'appesantissait sur leur tête, ils regardaient autour d'eux et étaient consolés. Je ne puis vous dépeindre ici le glorieux assemblage de senlimens, la joie , l'amour , l'espérance, l'orgueil , cette foule d'émotions délicieuses dont le Dieu de la nature remplit le cœur d'un père lorsqu'il considère son enfant dans toute sa beauté , lorsque les jours de sa jeunesse semblent renaître en lui, et qu'une vanité divine fait du plus léger indice un mystérieux présage qui lui promet des consolations au déclin de ses ans ou une tombe glorieuse après sa mort : non, je ne puis les décrire; mais s'il est un père assis au banc du jury , il me comprendra sans peine.
Entre tous ses enfans, il n'en était aucun plus capable d'exciter ces émotions dans Tame de mon client , que le malheureux objet du procès que vous alUz juger ^ c'était sa fille
bien-aimée , et elle n*avait point à rougir de celte préférence : il vous sera prouvé qu'elle se montra toujours sans tache et sans reproche; elle était pour ses parens un aide et une consolation , ses jeunes sœurs trouvaient en elle un exemple qu'elles consultaient sans cesse pour leur instruction ; elle se plaisait a les aider dans leurs occupations du ménage , et ce fut au marché voisin, oii elle allait vendre les produits de son travail, qu'elle attira malheureusement les regards du séducteur. En vérité, une pareille situation n'était pas sans intérêt : une jeune fille, à la fleur de sa beauté, occupée a secourir ses vieux parens , est un objet d'amour aux yeux de Dieu même , et peut-être aussi d'estime aux yeux du monde : combien différentes furent les sensations qu'elle excita dans l'ame du défendeur! Il la vit ornée, comme il le confesse, de charmes q^ui le séduisirent; mais sa jeunesse, sa beauté , le sourire de son innocence et sa piété filiale ne firent qu'enflammer une passion brutale qui aurait dû rougir d'elle-même en présence d'un si chaste objet : quelles furent ses pensées , en ce moment d'admiration? quelles réflexions lui inspirèrent cette maison qu'il allait désoler , et ce bonheur qu'il allait détruire ? Son honteux désir ne s'arrêta point à contempler le tableau de cette chaumière ruinée , ces espérances évanouies , ce cœur brisé, le désespoir d'un père, et au milieu de ce groupe de douleur, la malheureuse victime elle-même, abandonnée dans sa prostitution , et se donnant , peut-être de ses propres mains, une mort que la maladie lui faisait trop long-temps attendre.
Si je suis bien instruit , il n'avait pas besoin de torturer son imagination pour se dépeindre les fatales conséquences qu'entraîne un légitime espoir déçu : sans rejeter bien loin ses regards en arrière , il aurait pu voir la forme d'une jeune beauté délaissée, et versant d'inutiles larmes pour expier sa faute; elle l'aurait averti que, comme il est des cruautés que le repentir ne peut réparer, il est des souffrances que ni la
PHIIXIPPS. /,Sç) richesse , ni le temps, ni Tabsence ne peuvent calmer ' ; et si sa mémoire lui eût failli, si elle lui eût refusé ce souvenir, personne n'eût pu mieux que l'honorable avocat qu'il a si judicieusement choisi , lui rappeler qu'il était une circonstance en laquelle , bien que la force d'une vertu innée eût mis sa victime à l'abri de tout outrage , cependant une affection violemment détruite devait laisser dans l'ame une blessure moins mortelle peut-être, mais certainement non moins ineffaçable : j'abandonne ce sujet avec une indignation qui me force à abréger ce que je dis, et j'arrive aux agens employés pour commettre le crime qui fait l'objet de cette cause.
Je rougis presque de les nommer ; cependant ils étaient dignes de leur vocation : ces agens n'étaient autres que le domestique de M. Dillon, et un homme de la dernière bassesse, le beau- frère de la victime elle-même, dont il acheta les indignes services. Il semble que par un tel choix il était résolu de dégrader h la fois la dignité de maître , et de corrompre les plus nobles sentimens de l'homme, en s'associant avec son domestique, et prostituant à ses passions les plus respectables liens de la famille. Attirée par de tels instrumens dans un cabaret a Athlone , celte malheureuse fille écoutait sans méfiance le mercenaire panégyrique du défendeur , lorsque , a son grand étonnement , mois en conséquence sans doute de leurs arrangemens préalables , il entre et se mêle à leur compagnie. Je dois l'avouer , messieurs , lorsque j'ai vu ce passage de la plainte , je l'ai repoussé loin de moi avec une incrédulité mêlée de mépris. Quoi ! me suis-je écrié, comme sans doute vous vous êtes déjà écriés vous-mêmes : sont-ce là
• M. Philipps faisait ici allusion à un verdict de cinq mille livres sterling prononcé aux dernières assises de Gaiway contre le défendeur, sur la poursuite de Miss Wilson, jiune personne aussi belle qu'intéressante , pour violation d'une promesse de mariage : M. Whitestonne, qui plaidait actuellement pour M. Dillon , était Tavocat de Miss Wilson en cette cause, à laquelle Porateur fait allusion.
les occupations Je notre jeunesse irlandaise? est-ce la Temploî de celte misérable aristocratie qui languit encore en ce pays? dois-je la rencontrer , non point cultivant les sciences utiles , encourageant les arts et l'agriculture , secourant ses malheureux fermiers, parcourant la carrière d'un patriotisms honorable quoiqu'inutile, s'immortalisant dans les combats, arrachant le sceptre de fer des mains de la grandeur coupable , ou abreuvant le laurier de la liberté du sang du despote; mais bien au milieu d'une troupe d'ivrognes et de valets corrompus , débauchant une innocente villageoise , et allant au milieu des fumées d'une taverne, jouer le rôle d'un pourvoyeur de maison de prostitution? Messieurs, je refuse encore de le croire; et, avec toute la sincérité de l'avocat de M. Dillon, \e vous supplie de rejeter ce fait, si vous ne le trouvez point appuyé sur l'incontestable témoignage d'un serment.
Si je suis bien instruit, il ne crut pas alors devoir alarmer sa victime, en lui dévoilant directement ses desseins ; il vit qu'elle était vertueuse autant que belle, et qu'un aveu prématuré effrayerait son innocence et nuirait à ses projets : ses satellites cependant jouèrent admirablement bien leur rôle ; ils lui présentèrent quelques bagatelles qu'il avait laissées , lui déclarant qu'il ressentait depuis long-temps pour elle un sincère attachement; et, comme une preuve de la pureté de ses intentions, ils invoquèrent la modestie avec laquelle, dans cette première entrevue , il avait évité toute déclaration choquante : lorsqu'elle insistait sur la folie qu'il y aurait à se livrer à des espérances qui seules pourraient lui permettre de recevoir ses vdeux, ils lui assurèrent que, quoiqu'au premier abord un pareil événement parût impossible , cependant il était loin é'être entièrement improbable; qu'une foule de gens, par de pareils motifs, avaient oublié toute différence de rang; que la famille même de M. Dillon avait déjà prouvé qu'il n'y avait pas d'obstacle qui ne dût céder a une passion si pui&-
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same, et le détourner de prendre pour sa femme celle qui s'était confiée a son honneur avec la plus tendre crédulité.
Tels furent les subtils artifices auxquels elle céda : ne croyez pas cependant qu'elle se laissa tout d'abord entraîner à leurs persuasions; l'eût- elle fait, je ne m'en étonnerais point : chaque jour , nous voyons le riche , le puissant sacrifier a l'ambition à l'avarice ou a ses passions, son honneur, son pays et son ame : ainsi , quelle merveille , si cette pauvre fille eût succombé sous le pouvoir réuni de tant de séductions î Mais il n'en alla point ainsi : les semences de vertu que ses parens avaient jetées dans son ame la retinrent long-temps, et ce ne fut qu'après de longues entrevues , des artifices répétés , des efforts infatigables qu'elle livra sa foi, sa réputation et sa destinée a son séducteur. Hélas ! qu'alors elle soupçonnait peu qu'un moment viendrait où toutes ses espérances détruites , son attente évanouie, elle serait contrainte d'avoir recours pour vivre a la charité ou aux vices de ce monde auquel elle renonçait pour lui ! combien peu elle réfléchissait que, dans dans son humble situation , pure et sans tache comme elle était , elle pouvait cependant jeter un regard de dédain sur le haut rang auquel le vice l'aurait élevée ! Oui , ce rang eût-il été un trône, elle aurait pu le regarder avec mépris; il n'est pas sur la terre de plus touchant spectacle, il n'est pas pour le ciel rien de plus semblable à un ange, qu'une jeune et modeste vierge revêtue de sa chasteté : peu importe le lieu qu'elle habite, un palais ou une chaumière. Le plaisir que j'éprouve a célébrer ses louanges s'accroît encore de l'orgueil qu'excite en moi cette pensée , qu'il est peu de pays où cette vertu soit plus vulgaire qu'en Irlande : que la jalousie des étrangers nous décrie tant qu'il lui plaira, la chasteté est l'instinct de la femme irlandaise; l'orgueil de ses talens, le charme de sa beauté , la splendeur de ses perfections , ne sont que comme autant d'esclaves de sa vertu; elle l'orne dans
la cour, elle l'ennoblit au village; dans l'éclat de la prospérité, ainsi que dans les douleurs do l'infortune, elle brille sur elle comme les diamans de l'aurore sur la fleur de la montagne , tremblante aux raj^ons du soleil qui lui prête son éclat • l'absence de cette vertu est rare en nos contrées , grâce a la modestie que l'on y honore, grâce a la rigueur avec laquelle on punit sa violation : vous avez vu quelles séductions peu communes il a fallu employer pour tromper cette jeune villageoise.
J'arrive maintenant , messieurs, à une autre circonstance de la cause, qui , selon moi , révèle la plus basse premeditation et la plus noire méchanceté dont jamais on ait entendu parler. Tandis que cette malheureuse était encore flottante entre ses craintes et ses affections, que sa vertu, non encore étouffée , luttait contre les ardeurs de sa passion , M. Dillon, lui jurant que toute séparation était impossible, que son attachement serait éternel , insista pour qu'un contrat fût signé, qui la mît a l'abri de toutes chances a l'avenir. Messieurs, vous verrez ce document dressé volontairement par une personne d'une fortune et d'une éducation distinguée ; j'ignore ce que vous en penserez : quant h moi, je proteste que je ne sais ce que Ton doit le plus admirer, ou de l'honnêteté des propositions, ou de la prodigue magnificence des promesses. Ecoutez , messieurs, ce contrat ; il est écrit tout entier de la main du prévenu: « Je promets, dit-il, de donner à Marie Connaghton la somme de dix livres sterling par an , lorsque je me séparerai d'avec elle; mais si ladite Marie se conduisait jamais d'une manière inconvenante , ou bien (remarquez ceci , messieurs) si jamais elle s'était conduite d'une manière inconvenante avant cette époque, je ne serais point obligé de de lui payer cette somme de dix livres, et ce contrat serait nul et de nul effet, comme s'il n'eût jamais été écrit.
« Signé John Dillojn. »
PHILLIPPS. 2^93 Voilà, messieurs, voilà ce document si remarquable pour vous; permettez-moi de le faire passer sous vos yeux, car je ne saurais le commenter : oh! oui, j'ai souvent entendu parler d'hommes poussés au crime par l'ambition, transportés d'amour jusqu'à la folie; j'ai entendu parler de passions renversant les lois et la religion pour se satisfaire; mais jamais jusqu'à ce jour je n'ai vu la froide avarice glacer les ardeurs de la sensualité, et le désir s*arrêter avant de contenter son ardeur brutale , pour ajouter la tromperie au déshonneur.
Je n'ai pas besoin de vous dire qu'ayant inséré à dessein dans ce contrat une clause qui devait le faire rompre ; que sachant bien que toute stipulation faite pour acquitter le prix du vice est nulle devant la loi ; qu'ayant compris dans le corps de l'acte une condition relative à une inconduite antérieure que son caprice prudent pourrait inventer ensuite, mais que sa conscience, le caractère de la jeune fille, le désir qu'il témoignait de la posséder , tout enfin lui attestait n'avoir point existé avant cette époque ; je n'ai pas besoin , dis-je , de vous apprendre, qu'il sollicite maintenant la nullité de ce contrat, qu'il allègue cette inconduite antérieure, qu'il refuse de dérober a son immense revenu les dix livres destinées à fournir à la subsistance de la malheureuse qu'il a déshonorée, et qu'il veut forcer d'aller mourir de douleur sous les reproches de ses parens , ou de s'ensevelir dans un repaire de prostitution.
Vous voyez , messieurs , à quoi de pareils projets peuvent conduire un homme : je ne doute pas que si M. Dillon eût suivi les inspirations de son ame , que s'il eût laissé la nature reprendre un moment son ascendant, il ne se fût point conduit ainsi ; mais il est dans le crime je ne sais quel charme secret qui entraîne celui qui s'y abandonne : il commence par une promesse violée, il finit par la ruine de toute une famille : il est surtout dans le séducteur une turpitude toute
particulière; je ne connais pas de plus détestable caractère : il est le plus vil de tous les voleurs , car c'est le bonheur qu'il dérobe; le plus cruel de tous les meurtriers, car c'est Tinnocence qu'il assassine; ses appétits sont ceux de la brute, ses artifices ceux du démon ; le cœur de l'enfant et le cadavre de la mère sont les colonnes de l'autel qu'il élève a sa passion ; les feux qui y brûlent sont les feux de l'enfer; Tencens qui y fume, le soupir de la vertu. Je désire que l'avocat de M. Dillon puisse vous prouver que son client ne mérite point d'être rangé dans cette classe; mais , s'il y parvient, j'espère que l'entraînement inséparable des actes qu'il a commis le conduira a vous tromper par les mêmes ruses qu'il a employées pour leurrer sa misérable dupe.
Je le défie d'essayer de diffamer le caractère de cette jeune fille, qu'avant ses cruautés nul soupçon n'avait jamais terni : heureusement, messieurs, heureusement pour elle-même, cette misérable créature, ainsi jelée"au milieu du monde, est venue chercher un refuge sous ce toit domestique qu'elle avait répudié; je n'ai pas besoin de vous décrire^ messieurs, les angoisses de ses parens : que Dieu secoure le pauvre, lorsque l'infortune pèse sur lui; combien ses ressources sont faibles et ses consolations éloignées ! N'oubliez pas, messieurs, que ce n'est point la victime elle-même qui vient vous demander la compensation de ses douleurs ; ses crimes , la malheureuse ! lui interdisent toute réclamation; et quoique les séductions sous lesquelles elle a succombé puissent la rendre digue de votre pitié , la juste sévérité de nos lois lui refuse tout secours; c'est son pauvre père qui vient aujourd'hui devant vous , avec ses cheveux blanchis par l'infortune et son cœur flétri par un crime dont il est innocent ; il fait entendre en présence de ce tribunal le langage de la loi , il réclame le prix de sa fille outragée; maïs ne croyez pas qu'il demande seulement la valeur des services manuels qu'elle lui rendrait : non; vous
PHILLIPPS. /.gS devez Tindemniser de tout ce que lui ont fait , de tout ce que lui feront encore souffrir ses sentimens blessés, les joies de son ame anéanties 3 le sujet de son juste orgueil détruit, son bonheur domestique exilé ^ vous lui devez le prix de ces innombrables délices qu'une vertueuse fille verse dans l'ame d'un pèrej ces délices que les paroles sont impuissantes a exprimer , mais que la nature fait si éloquemment sentir : ne croyez pas que je veuille vous influencer par de vaines déclamations; c'est sur la loi anglaise que je m'appuie, telle qu'elle a été libéralement interprétée et solennellement appliquée; je parle le langage de lord Eldon, ce raagistrajt d'urie expérience consommée et d'un savoir profond.
(Ici M. Pbillipps cita plusieurs décisions rendues par le lord Eldon.)
Tel est , messieurs , le langage de lord Eldon ; j'invoque également la doctrine de lord Avonmore , ce juge qui éclaira ce tribunal par son génie et l'illustra par son incorruptible probité; Tun de ces hommes rares qui savent cacher les épines de la loi sous les fleurs de la littérature, comme s'ils changeaient avec une baguette magique un désert en un riche j ardin : telles sont, les grandes autorités sur lesquellesje m'appuie ; que dis-je ! je m'appuie sur une autorité plus imposante encore , celle de la nature, dont la voix se fait entendre au cœur de tous les hommes , et crie vengeance contre un tel outrage.
A Dieu ne plaise que dans une cause pareille nous allions cherchant à tâtons une route à travers les ruines de l'antiquité, disputant sur des statuts et remuant de vieux commentaires pour y trouver une interprétation que la Providence a gravée en caractères divins dans toutes les ames : oui, s'il est quelqu'un parmi ceux qui m'écoutent , auquel le ciel favorable ait accordé «ne fille, dont il se rappelle le sourire enfantin, dont la jeunesse lui soit un' sujet d'espérance, qui allège les fatigues de 5a vie, qui promette des consolations a ses vieux jours; oui ,
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s'il est quelqu'un auquel ces souvenirs soient chers, auquel ces espérances soient précieuses , qu'il se figure cette même fille arrachée à ses caresses par les arlilices d'un séducteur, jetée au milieu du monde, dépouillée de son innocence, et puis qu'il se demande k lui-même quelle somme d'argent pourra l'indemniser ?
Le défendeur, messieurs, ne peut me faire un reproche de vous présenter ainsi la cause : au lieu d'avoir séduit cette pauvre fille, s'il l'eût ravie par violence, s'il eût tenté par force ce qu'il a conquis par ruse , il aurait payé son crime de sa vie, et cependant combien légère aurait été la douleur de son père , comparée a celle qu'il éprouve : il n'aura donc pas droit de se plaindre, si vous estimez cet outrage d'un prix égal h son existence même. On m'a dit que le prévenu professe une opinion qui dominait aux temps de la féodalité, c'est que le pauvre n'est qu'une espèce de propriété dont on peut user selon son intérêt ou son caprice j que la richesse est un brevet pour le crime et une sauve-garde contre ses conséquences; heureusement pour cette terre, le règne de cette opinion est passé, une philosophie plus profonde et un sentiment plus éclairé nous apprennent à ne voir dans la richesse qu'un moyen de plus de secourir la vertu, et dans la pauvreté opprimée qu'un nouveau titre de protection ; un cœur généreux ne peut s'empêcher de sentir qu'en un cas pareil au nôtre , la pauvreté n'est qu'une circonstance aggravante du crime : si le riche souffre , les consolations l'environnent en foule ; mais lorsque le pauvre a perdu ce qui fait la joie de son cœur, l'unique plaisir que la nature lui a départi, son désespoir est sans remède. Croyez-moi, messieurs, vous n'avez pas seulement un devoir solennel h remplir, une responsabilité terrible vous est imposée : la moralité du peuple, peut-être de la nation entière , vous est en ce moment confiée; car, comptez sur ce que je vous dis.
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si l'immoralité , rompant ses digues , inonde une fois les classes inférieures, le flot de la corruption, entraînant dans sa course tout ce qu'il y a d'honnête et de bon, s'élèvera bientôt jusqu'aux demeures les plus élevées. Je crois, messieurs, avoir rempli mon devoir, j'espère que vous remplirez le vôtre: / je remets avec confiance le sort de mon client entre vos mains , et j'ai la ferme confiance que lorsque la nuit vous trouvera auprès du foyer domestique, environnés de vos enfans, vous ne sentirez point le remords rongeur dévorer vos ames , pour avoir laissé libre et impunie la bêle féroce qui peut les dévorer.