‹ Barreau anglais; ou, Choix de plaidoyers des avocats anglais (volume 3)Chapitre 4 sur 35 · DÉFENDEUR · texte numérisé non relu

DÉFENDEUR

M ESSIEURS DU JURY,

Je n'ai jamais observé si clairement qu'en celte cause les effets de ce sentiment de justice que la Providence a placé comme une sauve-garde dans le cœur de l'homme : tel est le pouvoir que la raison exerce sur notre intelligence, que ni sollicitations, ni puissances oratoires ne peuvent nous affranchir de son obéissance; plus nous sommes soumis a ses règles , plus nous semblons approcher de ce grand Dieu dont l'attribut essentiel est d'obéir aux inexorables lois de sa propre nature , et d'être souverainement juste et sage, moins par choix que par nécessité.

Cette vérité , le savant avocat qui m'a précédé vous en a donné une illustre preuve. Vous avez vu son beau talent , le premier peut-être dont s'honore notre patrie, languir dans une cause trop faible pour le soutenir , et trop accablante pour

être soutenue par lui ; il a été contraint de se départir de sa candeur et de sa sincérité naturelles , et ne trouvant nulle ressource dans sa cause, il lui a fallu employer toutes celles que lui fournissent son caractère et son talent , pour vaincre les difficultés dont il était environné : misérable client , avocat malheureux, que pouvait-il résulter d'une pareille alliance ! Mais telle est la condition du crime : son exécution est toujours vile, sa défense artificieuse, sa poursuite franche, sa condamnation austère et glorieuse : tel a été le crime de Paccusé, telle est sa défense, telle sera ma poursuite, et tel aussi, je Tespère, votre verdict.

Mon savant confrère a prétendu que cette malheureuse femme ne vaut pas cinquante mille livres sterling ' ; il n*a dit que trop vrai : hélas! messieurs, elle doit être maintenant estimée au prix le plus vil ^ déshonorée, flétrie, elle vaut moins que rien ! Mais ce sont la considération, les espérances, la tendresse, les consolations que le plaignant a perdues pour toujours, dont vous devez l'indemniser par la punition de l'accusé. Ce n'est point cette femme telle que la séduction nous l'a faite qu'il faut considérer, c'est la jeune épouse au moment où elle fleurissait au doux rayon de l'amour conjugal , avec la bénédiction du ciel sur sa tête et sa pureté dans le cœur; c'est la tendre mère environnée de ses enfans qu'elle formait à la vertu par ses leçons. Comparez sa valeur passée a son avilissement d'aujourd'hui , vous pourrez alors juger de la grandeur du dommage et de Tétendue que doit avoir la compensation.

Mon savant adversaire a ajouté , que vous deviez prononcer avec réserve, parce que votre verdict ne pouvait pas être réformé pour excès de peine. Cette assertion est juste, mais l'applicatioa en est-elle sincère ? Non , sa cause ne lui permet

» Celait le montant des Jonimagcs-inléréls demandes.

CURRAN. 35 pa6 la sincérité : car pourquoi celte règh a-t-elle été adoptee pour ce seul cas? le motif en est que cette sorte d'injure blessant le plus délicat de tous les senlimens humains , c'est à la sensibilité du jury que la loi a laissé l'appréciation du tort fait au mari , ne croyant pas que la justice d'une pareille décision puisse se mesurer à la froide sévérité de ses principes. Dans tout autre procès, on peut établir un calcul : un artisan perd son bras, vous pouvez évaluer le dommage qu'il éprouve ; mais les blessures de Tame , comment en sonder la profondeur? L'on cherche donc a vous égarer, lorsqu^on veut vous faire apprécier les douleurs du mari par les fautes présentes et l'avilissement de sa femme : autant vaudrait, lorsqu'il s'agit de prononcer sur les compensations dues a un homme pour le meurtre du plus cher de ses amis , peser la cendre du mort : non, messieurs, ce n'est pas au poids de la cendre d'un mort qu'il faut évaluer la perte de celui qui survit.

Mon savant confrère vous a cité d'autres causes et d'autres pays, pour servir d'exemple à un verdict modéré 5 moi aus^ je puis vous proposer quelques précédens. Chez nos voisins, un officier subalterne a été condamné à quinze mille livres sterling; dans la cause de Travers et M'Carty, un domestique l'a été à cinq mille livres ; dans le procès de Tighe contre Jones , on a condamné a dix mille livres un homme qui ne valait pas un shelling : quelle doit donc être la mesure des condamnations, lorsque et le rang et le pouvoir, et la richesse ex la naissance se sont réunis pour rendre l'exemple du crime plus dangereux , la faute plus odieuse , l'injure plus poignante , en lui donnant plus d'éclat. Je n'affecte point une absurde égalité lorsque je parle de personnes d'un haut rang : les distinctions sociales sont nécessaires, et je fus toujours disposé à les respecter ; mais lorsque mon devoir me force à signaler les crimes qui les dégradent , je ne crains ai ne

dédaigne de les approcher pour leur arracher le voile qui les couvre.

En celte cause , la condition des parties , leur conduite , et les circonstances qui les environnent, doivent être l'objet principal de votre examen : or , les parties, quelles sont-elles ? Le plaignant est jeune, aimable, d'une famille et d'une éducation distinguées : les preuves fournies par le défendeur lui-même peuvent vous donner une idée de son généreux désintéressement ; il refusa une alliance qui aurait ajouté à sa fortune et a sa considération , préférant épouser , sans dot , la femme à laquelle il est uni ; elle , a cette époque , belle, jeune, accomplie, sentait son affection pour son mari croître de jour en jour , en se rappelant l'ardeur de son amour et la sincérité de son sacrifice.

Jetez maintenant les yeux sur le ^défendeur j je rougis de le nommer, je rougis de rappeler ce rang qu'il a terni, et ce titre qu'il a plus que souillé : eminent dans l'armée, éminent dans Pétat, conseiller héréditaire du roi, il est en outre possesseur d'une fortune incalculable : je m'arrête a cette dernière considération avec un contentement mêlé d'indignation et de mépris ; car comme cette fortune a été l'unique instrument de son crime, c'est par elle qu'il sera puni et qu'il réparera les torts qu'il a causés.

Mais permettez-moi d'appeler votre attention sur les di^ verses questions que vous avez à examiner : la première est l'existence du crime : le noble lord est-il coupable ? Son avocat n'ignorait pas quelle mortification c'eût été pour sa vanité, que d'élever le moindre doute sur la splendeur de son triomphe ! Pour repousser un aussi humiliant soupçon , il a pris lui-même la précaution de donner la plus grande publicité à ses exploits : et ici , dans cette cour , en votre présence , a la face de tout le pays , son orgueilleuse effronterie n'a pas daigné descendre à s'en justifier. . ,

CCRiVAN. 3; Sa faute ainsi reconnue , la seule question a examiner est celle des dommages que vous devez allouer. On vous a dit que ces dommages devaient dépendre des circonstances : vous aurez donc a examiner si ces circonstances sont aggravantes ou atténuantes. L'adversaire a prétendu que le plaignant a été lui-même l'auteur de tous ses maux , et qu'il ne doit re* cevoir aucune indemnité pour une infortune qu'il a provoquée ; mais où sont les preuves h l'appui de celte assertion ? lï contentait le goût de sa femme pour la parure, peut-être même au-dela de ses moyens : et le défendeur a l'effronterie de trouver l'excuse de l'adultère dans cette tendresse et cette libéralité.

On a ajouté que son mari favorisait ses désordres : ô abominable impudence qui aggrave l'injure , qui ajoute la calomnie a l'insulte et Toutrage au déshonneur! Quel aulre qu'uii homme plongé dans le vice , qu'un homme insensible a tout remords , aurait pu montrer un aussi l)rutal mépris pour les senlimens de son semblable 1 qui donc , si ce n'est ce froid séducteur^ cette ame desséchée morte à toute pu de tu' , méprisant à la fois et rhonneur et la vertu , aurait pu porter l'arrogance, la barbarie et le ridicule jusqu'à produire une aussi fausse imputation ! Il aurait dû réfléchir, il aurait dû rougi? avant de proposer un aussi vil motif de défense. Mais ne nous hâtons pas de le condamner ; que le séducteur profite du bénéfice de son excuse, si son excuse e^t vraie.

Vous avez observé combien son avocat flottait, incertain , entre ce qu'il a appelé une odieuse connivence et una confiance imprudente : comment , en affectant de les distinguer, il les a toujours confondues : si le plaignant a favorisé la séduction , je ne crains pas de le dire , ne récompensez pas le misérable qui a prostitué sa femme et spéculé sur son déshonneur; mais s'il n'est.pas si petite somme k laquelle un« pareille défense, reconnue vraie, ne dût réduire votre ver-

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<3ict , démontrée fausse, il n'en est pas d'assez haute a laquelle elle doive Télever.

OFj est-il un seul fait qui pût établir ce soupçon de connivence? le défendeur a cherché dans les plus doux et les plus aimables seniimens de la nature des prétextes a ses calomnieuses imputations.

Un ancien et respectable prélat, le mari de sa belle-sœur, était retenu malade dans son lit, peut-être en son lit de mort: en cette fâcheuse circonstance , mon client permit à sa femme d'aller porter des consolations dans le sein de sa sœur ; iî n'eut pas la dureté de le lui refuser , et cette condescendance lui est maintenant imputée a crime ! On a eu l'insolence de lui dire qu'il favorisait son déshonneur , et qu'il fallait prévoir qu'une maison de douleur et de chagrin devait être le théâtre des rendez -vous et du crime. Je ne vous fatiguerai pas davantage de cette accusation de connivence, je n'en dirai rien autre chose , si ce n'est que sa fausseté égale son impudence ; qu'il n'existe pas l'ombre d'une preuve à son appui , et que votre verdict va la marquer du sceau de la réprobation.

L'autre reproche , celui d'avoir eu en sa femme une confiance trop aveugle , mérite, je crois , quelque discussion , car vous remarquez, j'espère , que je ne m'adresse point â vos passions, qui pourraient vous égarer j je ne veux que détacher chacune des parties de la cause, pour les faire passer une a une sous vos yeux, afin que vous les examiniez en détail et avec calme.

Cette confiance qu'on reproche au prévenu lui était honorable, les suites en sont devenues fatales, si nous considérons l'abus qu'on en a fait 5 mais où est le crime dans cette indiscrétion? Il permit au noble lord de franchir le seuil de sa porte - il lui donna l'hospitalité, et maintenant voici le langage que lui tient celuijci : tu as été fou , tu t'es confié en mon honneur; c'était là une coupable indiscrétion ! O homme simple, comment as-tu pu penser qu'un hôte accueilli , fêté,

CURRAN. 39 respeclerait les lois de l'honneur et de rhospitalité ? ta confiance fut criminelle; lu as pensé qu'il reculerait devant l'horrible idée de récompenser ta bonté par une perfidie; ton indiscrétion est un crime!

Messieurs , à quelle horrible alternative ce raisonnement réduirait notre conduite envers les femmes ; faut-il les emprisonner plus sévèrement encore que les barbares orientaux? faut-il dépraver leurs principes, exalter leurs passions , éteindre en elles tout motif de vertu , en les traitant comme des esclaves; ou bien une noble et généreuse confiance doit-elle servir de passeport au séducteur et de justification à son crime?

Le plaignant n'était ni jaloux, ni soupçonneux , ni cruel : fatales mais honorables vertus ! il témoignait au prévenu toute la confiance d'un ami, a sa femme toute la tendresse d'un époux : il laissa au noble marquis la possibilité physique de commettre contre lui le plus grand crime dont on puisse se rendre coupable contre un être d'une ame aimante, d'une éducation élevée. Au milieu du jour, au moment de l'office divin , lorsque cet infortuné mari , a genoux au pied de l'autel , dirigeait les prières que tous ses paroissiens offraient a Dieu ; voila le moment que cet infâme adultère choisit pour consommer sa séduction et ravir sa victime a son époux, a ses enfans, a son honneur et a sa félicité, comme peu satisfait de tout ce que son crime avait déjà d'odieux s'il ne lui donnait une teinte de sacrilège et d'impiété.

Oh î quel bonheur , lorsqu'il arriva sur les bords de la rivière avec sa malheureuse fugitive, lorsqu'il allait la confier a cette barque qui, comme celle du Styx, devait la conduire à un éternel exil , quel bonheur , en ce moment de misère et de honte, si vous , milord , lui eussiez apparu ; si vous eussiez pu l'approcher 'sous la forme de ce bon génie qui venait de l'abandonner ! Avec quelle puissance auriez-vous plaidé la

4o BARREAU ANGLAIS,

cause du père, de Tenfant, de la mère , et du ravisseur luimême ! Vous auriez dit : ést-ce la le prix de ce respect , de cette bonté , de cette confiance en votre honneur qu'on vous a témoigné? pouvez-vous , de propos délibéré, exposer ce jeune homme, a la fleur de ses ans, environné des plus douces espérances, pouvez-vous l'exposer au mépris d'un monde impitoyable ; pouvez-vous le jeter à la merci du vent, sur l'orageuse mer de ses passions , dans un âge où leurs séductions sont irrésistibles? pouvez-vous , en détruisant tous ses devoirs domestiques, rompre les seuls liens qui l'enchaînent a la vertu? Considérez, s'il vous est encore possible de réfléchir, considérez tout ce que peut la vue d'une famille , la sainte religion du cœur pour amortir les passions, prévenir les écarts, apaiser les troubles de Pame ; n'ayez pas la cruauté de lui enlever la sauve-garde qu'il trouve dans toutes ces affections 5 mais si le père ne vous inspire aucune pitié , ayez du moins compassion de son innocent et malheureux enfant; ne le condamnez pas à une éducation pleine de scandale et d'abandon; ne le réduisez pas a cette condition, la plus épouvantable de toutes, la condition d'un orphelin que la mort n'a pas faite, qui n'est pas sortie des mains de la Providence, mais qui, née avant le temps, est le fruit honteux du crime de sa mère.

Quant a la pauvre victime elle-même , non encore immolée, mais suspendue sur l'abîme, votre cœur ne fût pas demeuré froid, ni votre bouche muette pour elle; vous auriez dit à son ravisseur : arrêtez, milord, réfléchissez lorsqu'il en est temps ehcore : quels sont vos motifs, vos intentions , qu'allezvous faire? vous êtes marié, l'époux de la plus aimable comme de la plus respectable des femmes ; vous ne pouvez espérer de vous, unir a cette fugitive; entre vous et un tel événement il y a deux sépulcres à passer; qui vous a poussé à la séduction, l'amour? Non, ne donnez pas ce nom' au rebut flétri d'un lit déshonoré; l'amour est une passion noble et gêné-

CUPxRAN. 1,1

reuse , il ne peut être fondé que sur une ardente et pure amitié, sur un respect élevé, sur une confiance intime en ce qui en fait l'objet ; sondez votre cœur , interrogez votre raison ; y trouvez-vous rien de pareil qui vous attache à elle? Qui donc aurait pu dégrader une ame que la nature, que l'éducation ont faite et si noble et si grande, jusqu'à lui inspirer de Tamitié pour cette femme ? comment se reposer sur sa foi? Regardez-la , milord , elle vous offre en ce moment tous ses devoirs violés comme le gage de sa fidélité; celle qui a déserté son mari pour vous ne se fera pas scrupule de vous, abandonner pour un autre; quel plaisir pouvez-vous espérer que n'empoisonne pas la crainte d'être nommé le père d'un enfant de la prostitution ? Elle vous prouve maintenant que son ame est étrangère aux sentimens de mère comme à ceux d'épouse, et que demain elle délaissera votre race avec la même f^ilité qu'elle a délaissé la sienne 5 considérez sa conduite telle qu'elle est , telle qu'elle doit paraître aux yeux du monde, noircie de tout ce qui peut la rendre odieuse et méprisable , sans qu'une seule circonstance ne diminue l'énormité de sa faute ou n'en pallie l'horreur.

Quelque dégradée que puisse être cette femme, elle aura néanmoins, si vous la ravissez , des droits puissans sur vous ; leur étendue dépendra certainement des circonstances : avant donc d'exposer son destin aux chances de votre caprice et de votre ingratitude , par pitié pour elle , calculez bien la mesure de confiance qu'elle peut placer en votre honneur et en votre justice a venir. Quand le moment de l'illusion aura fui, et il fuira plus vile que vous ne pensez , quels sentimens plaideront pour elle dans \m cœur dégoûté et devant une raison qui ne put jamais l'estimer ou la respecter ?

Ce n'est point ici une jeune fille qui d'une pure et généreuse amitié peut insensiblement s'élever à un attachement plus sérieux, jusqu'à ce qu'enfin son cœur, trop fortement

engagé, ne puisse plus se délacher de l'objet de son affection : si, dans de telles circonstances, sans époux, sans enfaiis, sans violer d'autres devoirs que des devoirs personnels, sou dévouement h votre bonheur lui eût fait franchir toute considération et commettre son existence entière à votre honneur, en un pareil cas, !e plus favorable que l'imagination puisse supposer, lorsque du moins vous ne pourriez voir dans sa conduite que le plus noble et le plus désintéressé sacrifice, lorsque vous n^y trouveriez rien qui ne réclamât de vous le plus généreux retour de tendresse, de dévouement et de respect, lorsque la plus sévère rigueur y rencontrerait encore plus de sujets de sympathie que de blâme , dites-moi , pourriez-vous, même alors , répondre de votre justice et de votre reconnaissance?

Je ne veux pas dérouler ici le long et pitoyable catalogue de ces basses aventures qui paraissent avoir occujpé toute votre vie , ni cette grossière et vile succession de liaisons vulgaires, sans amour et sans volupté; mais ne retrouvez-vous pas dans votre mémoire quelques traces d'un engagement tel que celui dont je viens de parler? le sentiment de ce que vous devriez faire, en pareil cas, n'a-t-il pas été une fois au nioins mis à l'épreuve? ne vous est-il pas arrivé qu'une femme, résolue de vous garder une inviolable foi, ait placé sur votre cœur sa jeunesse , sa beauté , ses espérances , ses talens ; qu'elle vous ait pesé dans la balance contre le monde tout entier, qu'elle ait trouvé le monde plus léger qu'une plume , et vous ait pris pour lui tenir lieu de tout? Eh bien , comment vous êtes-vous acquitté envers elle? vous êtes-vous montré digne de la sainte confiance qu'elle avait mise en vous? votre ame s'est-elle unie à la sienne de manière a ne plus lui donner lieu de regretter son grand et généreux sacrifice ? son cœur a-t-il trouvé le repos dans votre tendresse et un soutien dans votre fermeté ? est-elle toujours demeurée fière de votre

CURRAN. 43 estime, heureuse de votre affection? Voilà ce que vous eussiez dû faire, et l'homme qui eût été digne de la posséder serait mort avant qu'elle pût se repentir de s'être ainsi confiée en son honneur : l'avez-vous fait? lui avez-vous prouvé que, quelque vif que fût votre amour , votre respect était plus grand encore, ou plutôt ne vous a-t-elle pas trouvé froid, incertain , irrésolu , infidèle , ingrat? Vous Taviez rencontrée belle et pure comme une tendre fleur; en la transplantant, avez-vous pris quelque soin de n'altérer ni son éclat ni son parfum; que dis je, ne Pavez-vous pas plutôt barbarement arrachée de la tige qui la nourrissait; n'avez-vous pas profané sa beauté, courbé sa tête flétrie; ne l'avez-vous pas ensuite rejetée loin de vous comme une vile plante?

Une femme, environnée de tout ce qui pouvait la recommander a l'estime et à l'affection d'un homme, vous a trouvé si cruel; cette malheureuse fugitive, si diflérente sous tous les rapports, peut-elle espérer de vous trouver juste? Renvoyez-la donc , ren voyez-la dans sa maison, a ses enfans , a son

lîiari, à elle-même Hélas! il n'y avait là personne pour

adresser ce langage au séducteur, et il ne se l'adressa point à lui-même; mais, triomphant , il conduisait sa vile proie dans sa voiture, avec sa suite et ses gens; ce Paris suranné entraînait son amoureuse Hélène dans un port de mer , a l'autre extrémité de l'île, au milieu des acclamations d'une populace insensée, et tout fier sans doute des regards et du sourire approbateur des laquais et des palfreniers qu'il rencontrait sur la route.

C'est ainsi que cet odieux contempteur de tous les sentimens humains , de l'opinion publique comme des plus saintes lois de la nature, arriva dans un port de mer d'où il transporta sa précieuse conquête en un pays où son exemple sera peutêtre moins funeste que dans le nôtre : puisse-t-elle y demeurer toujours! je me joins a mon savant confrère pour eu

exprimer le vœu. Nous sommes trop pauvres, trop simples^ d'une civilisation trop peu avancée , pour pouvoir endurer Texemple d'une méchanceté si raffinée. Lorsque le relâche* ment de la morale naît du progrès des arts et des richesses, il est du moins accompagné d*un extérieur de politesse qui le rend moins hideux et moins choquant ; mais nous sommes d'un siècle au moins trop en arrière pour pouvoir ainoi pallier nos vices : je vous conjure donc de réprimer cette immoralité naissante, en témoignant, par un sévère et libéral verdict, toute l'aversion qu'il vous inspire.

Sous quelque point de vue que je considère k cause, je vous vois appelés a donner un juste et courageux exemple : l'injure faite au plaignant le réclame , la faute.de l'accusé le provoque par son énormité ; son rang , duquel il a espéré l'impunité , vous fait un devoir de lui apprendre que le crime ne se mesure pas à l'élévation du coupable, mais bien le coupable à la bassesse du crime.

Le style et les moyens de sa défense ont encore aggravé ses torts , et ont été une insulte pour vous. Considérez comme ils doivent l'être les motifs qu'il a fait valoir, et qu'ils lui servent comme il le mérite. Follement présomptueux du rang qu'il occupe -, il a voulu vous effrayer par de méprisables considérations , il a cruellement calomnié le caractère de l'infortuné plaignant, auquel il a fait une blessure que rien ne pourra cicatriser; il a osé l'accuser de connivence. Sur cela, messieurs, je ne dirai qu'un mot : ne donnez point à ce vain fanfaron un prétexte pour dire que, si le mari fut de connivence dans le crime, le jury l'a été dans la réparation.

Il est en outre un argument bien étrange qu'on vous a présenté : lorsque le plaignant eut de suffisans motifs de soupçonner les desseins du prévenu , et de croire leur succès vraisemblable , il aurait dû changer de conduite. Dieu toutpuissant, voila l'argument qu'on a le front de lui opposer!

CURRAN. 4r> ?s"est-ce pas lui dire : j'ai trahi voire confiance et l'hospitalité^ j'ai tramé le \ii projet de séduire l'épouse de votre cœur; je suis parvenu a vous faire soupçonner ce qu'il y a de plus affreux pour un homme sincèrement attaché à sa femme , fier de son honneur et tout tremblant pour le sien , que peut-être étiez-vous dupe de votre confiance en elle et en votre hôte ; je vous ai jeté dans ce déchirant état que j'avais moi-même soigneusement préparé, entre l'espérance et la crainte , le doute et l'amour , la jalousie et la honte ; tantôt repoussant de cruels soupçons, tantôt écumant de rage ; et dans ce labyrinthe d'incertitudes, de frénésie et de souffrances, vous n'avez pas été calme et réfléchi ; vous n'avez point agi comme vous l'eussiez fait si je ne vous eusse pas poussé jusqu'à la folie; et celle même folie où je vous ai réduit , je l'invoque pour ma justification; vous ne vous êtes pas conduit selon toutes les règles de la prudence , vous êtes indigne de tout dédommagement. Messieurs, l'atrocité d'une pareille défense ne vous révolte-t-elle pas, et votre verdict n'en feral-il, pas la justice qu'elle mérite?

Mais poursuivons : dites-moi , je vous prie, car j'avoue que je n'ai pas sur ce point des idées assez claires, quelle devrait être la conduite d'un mari placé dans de telles circonstances, et qui voudrait agir selon toutes les règles de la prudence? faudrait-il renfermer sa femme ou la chasser? étendre ou resserrer sa liberté? O terrible aréopage de famille, que ton enquête est redoutable, que tes condamnations sont à craindre! Dans le premier cas, c'est un brutal, un barbare, un despote de l'Orient : adopterez- vous le second? Quoi î chasser une innocente femme , sans témoignage ni preuve, mais seulement parce^qu'on a l'ame assez basse pour soupçonner l'épouse de son cœur, la mère de son enfant! Entre ces deux extrémités, a quel point intermédiaire faut- il s'arrêter? Je vous fais cette question : en ce moment que nulle passion ne

Ifi BARREAU ANGLAIS,

nous trouble; eh bien , froid, recueilli, désintéressé comme vous devez l'être, pouvez-vous distinguer nettement la ligne que le plaignant aurait du suivre; je vous le demande? si vous pouvez me répondre, ne devrez- vous pas avouer du moins que le plaignant était le dernier homme duquel on dût attendre assez de sang-froid pour la découvrir, assez de force pour ne pas s'en écarter. Et cependant voila Toutrageuse et insolente défense que l'on met en avant : mon misérable client, lorsque sa tête était tout en feu, lorsque tous les démons de l'enfer étaient déchaînés dans son ame, devait donc aussi apparemment se placer devant son miroir, pour composer ses convulsions et gémir avec mélodie?

Mais poursuivons Vexaiiien de l'honorable défense du noble accusé. Cette malheureuse femme était donc destinée à être successivement victime de sa séduction et de ses calomnies. Elle recevait, a-t-on dit, des attentions marquées : ici, je l'avoue, je ne me suis pas senti médiocrement embarrassé. Les témoins n'ont pu détailler quelles étaient ces attentions marquées ; l'un d'eux vous a attesté qu'elles ne consistaient ni en relations personnelles, ni en conversations équivoques : en quoi donc ? Il paraît que ce séducteur eut l'insolence de lui proposer , a table , de boire un verre de vin avec elle ' ; €t cette dame, ô honte! au lieu de lui sauter à la figure , de lui arracher les yeux , lui répondit tranquillement : du Porto, monsieur, s'il vous plaît.

Mais, messieurs, pourquoi m'arrêter à ces extravagances? ce n'est certes pas pour justifier ces innocens et délicieux témoignages de cordialité et d'aimable courtoisie : la oii la vertu réside, ils sont toujours vertueux; mais j'appelle votre attention sur celle barbarie avec laquelle cet homme insulte la femme qu'il a trompée.

' Cest là un usage anglais.

CURRAN. 47 Ces moyens de défense ont du moins produit un avantage; ils vous ont découvert quel est chez lui le point vulnérable : car quelle ne doit pas être cette avarice qui a recours a d*aussi infâmes expédiens î Oui , j'affirme que, s'il eût nourri les sentimens ordinaires d'un homme, il aurait plutôt consenti à payer chaque année au plaignant les trente mille livres réclamées , que d'épargner un shelling par un aussi vil moyen ; il serait plutôt mort de faim avec elle dans une prison ; il l'aurait plutôt précipitée dans l'Océan que de l'avilir ainsi, que de se dégrader lui-mome.

Mais il paraît, messieurs , et Ton vous a appris que pendant tout le cours de ses galanteries, et il a grisonné au service, c'est la première fois qu'il a été attaqué en réparation du dommage commis : pour combien de personnes il eût été heureux qu'ils n'eût pas à se vanter de cette circonstance! Votre verdict, je Tespère, mettra fin à cet encouragement au crime, qu'il trouve dans son impunité. Je ne sais quel démon l'a protégé jusqu'à ce jour : votre verdict lui apprendra que le temps de cette licence est expiré, et que désormais il doit portier la peine de toutes ses fautes.

Cette décision aura les plus heureux résultats : vous n'éclairerez pas ss^conscience , vous ne toucherez pas son cœur, mais son avarice comprendra cette leçon ; elle le forcera d'écouter les conseils de la prudence qui convient à son âge; et si ce n'est la honte, du moins les frais qu'elles entraînent arrêteront le cours de ses séductions ; il y a plus : vous ne le frapperez pas seulement dans sa seule partie vulnérable ; vous lui enlèverez ce qui fait toute sa force , son argent. On vous a beaucoup parlé des richesses du noble lord et de ses exploits, mais tiès-peu de ses agrémens et de son esprit. Je ne sais pas si ses vers pourraient s'élever a la hauteur de ceux du poète du coin : j'ai souvent entendu dire qu'il n'est pas si forte

citadelle où ne puisse entrer un âne chargé d'or; mais, messieurs , ôtez-lui le fardeau qu'il porte, et vous dissiperez tout le pouvoir du grave animal , qui vaut , non par son agilité , mais par sa charge.

Il est une autre considération qui doit contribuer à faire accorder des indemnités considérables , c'est la cruelle vanité du prévenu j c'est la publicité qu'il a pris soin de donner à la séduction. Il est évident que la gloire de la conquête avait plus d'attraits pour lui que le prix de la dépouille; le misérable objet de son triomphe n'était d'aucune valeur a ses yeux : autrement , il ne l'eût pas si gaiement , si cruellement , si inutilement déshonoré j il aurait pu sans peine couvrir ce honteux commerce d'un voile impénétrable. S'il désirait l'enlever , il aurait pu facilement prendre ses mesures pour que le lieu de sa retraite demeurât secret ; et cependant , bien que les dépenses ( ce point auquel il est si sensible ) eussent été cinquante fois moindres pour la cacher qu'elles ne l'ont été pour l'afficher a tous les yeux, sa vanité a penché pour la gloire et la publicité. Il a mis ainsi la nation irlandaise, et son caractère si souvent calomnié, en jugement au tribunal des trois royaumes : votre verdict va décider aujourd'hui si nn jury irlandais sait prononcer avec justice,et dignité dans une cause qui intéresse a la fois toutes les affections domestiques , l'honneur et le repos de la famille , la certitude de la filiation , et le respect que l'on doit a l'opinion publique.

Et que fait-il en ce moment? Etendu sans doute sur un voluptueux sopha , triomphant par avance de J'hurable et timide réprimande que votre verdict infligera à ses erreurs j espérant de votre patriotisme que vous hésiterez à condamner une partie de son immense revenu à demeurer au milieu de la nation qui le produit , au lieu d'être employé à accroître la splendeur d'un autre pays, il attend probablement la re-

CUPvRAN.

lation de ce qui s'est passé à votre audience, qu'un sténographe ( et que mes paroles ne le troublent pas ) recueille en ce moment.

Messieurs, croyez-moi; c'est moins sur le jugement du noble marquis que sur le vôtre qu5 cet homme prend des notes; son maître attend maintenant un rapport ainsi conçu : « Tel jour, fut jugé a Ennis, par un jury spécial, la cause de Charles Massy contre le très-noble marquis de Headfort. Il paraît que la femme du plaignant était jeune et belle ; le plaignant faisait son bonheur de sa tendresse pour elle; tous deux aimaient passionnément leur enfant. Mais le noble marquis fut admis en sa demeure ; le panache de la gloire ombrageait son front : a sa première approche, elle trembla; k la seconde, elle succomba sous ce fils redoutable de Mars et ce favori de Vénus. Le jury (c'était un jury irlandais ) vit que ce n'était point sa faute ; il se sentit touché de compassion pour la tendresse qui animait le cœur de cette jeune mère , et pour l'ardente passion de son amant ; il vit , d'un côté , un jeune galant , plein de grâces ; de l'autre, une créature belle et d'un charme irrésistible. Le jury était composé de pères, de frères , de maris; mais ils étaient supérieurs à celle vulgaire jalousie qui voit avec rigueur ces légères inconséquences , et voulant assimiler en tout leur pays à l'Angleterre, sans cependant désirer lui être uni , il a , comme de vrais Anglais , rendu un verdict condamnant le coupable a six sous d'indemnités et à six sous de dépens. » Que l'on envoie ensuite cette décision en Angleterre, et je vous réponds que votre odieux secret ne sera pas mieux gardé que celui de l'infortunée madame Massy. 11 n'est pas une chronique scandaleuse dans Londres qui ne publie cette épitaphe que vous vous serez composée a vous-inême; et nos ennemis triompheront de notre dépravation précoce , en voyant que chez nous la corruption a devancé la maturité. Mais je ne le suppose pas, je ne

5o BARREAU ANGLAIS.

puis ni ne veux le croire; je ne veux pas me déchirer Tame par ces craintes anticipées.

Il est une autre considération, messieurs, qui exige impérieusement une condamnation exemplaire ; c'est la violation de rhospitalité : et a qui mieux qu'à vous appartient-il de venger son autel profané! L'hospitalité, dans d'autres pays, n'est qu'un objet de nécessité ou de convention; de nécessité chez les nations sauvages, de convention chez les peuples policés; mais l'hospitalité d'un Irlandais n'est point, ainsi qu'en toute autre contrée, un échange de courtoisie passé pour ainsi dire en compte courant ; elle jaillit de son cœur comme toutes ses qualités, ses fautes et ses vertus. L'Irlandais est naturellement brave, et il se confie sans réserve; il est tendre, et il aime; il est généreux, et il donne; il est sociable, et sa porte est ouverte à l'hospitalité ; un étranger a profané celle religion , si vénérable à nos yeux ; c'est à vous de punir ce crime; il faut ou renverser son aulel et abolir $on culte, ou bien le préserver de toute souillure : il n'y a point d'alternative, le seuil de notre porte doit demeurer fermé à l'univers entier, ou bien que les plus sévères peines frappent celui qui , reçu sous le toit domestique , souille ce sanctuaire. L'accusé a été accueilli avec une entière confiance, il l'a trompée; vous devez en faire un exemple signalé.

Messieurs , l'odieuse conduite du prévenu m'inspire une indignation d'autant plus vive , que je considère a quelle condition déplorable il a réduit le plaignant, et celle plus déplorable encore a laquelle il l'a condamné pour le reste de ses jours. Quel long espace de temps ne lui faudra-t-il pas traverser avant d'avoir retrouvé celte paix et celte tranquillité qu'il a perdues ! combien les blessures de l'ame ne sont-elles pas plus cruelles que celles du ccorps; combien leur fièvre est ardente , leur convalescence lente et douloureuse ! quelle foule de souffrances, d'inquiétudes, de dégoûts ne doit pas sup-

CURRAN. 5î porter mon malheureux client avant de recouvrer ( s'il la recouvre jamais) cette santé de l'ame qu'ont ruinée les atroces machinations de ce séducteur couvert d'or! Au lieu de prélever-sur ses incalculables richesses une légère rétribution, si vous pouviez arrêter les progrès de ses vils exploits, en le réduisant à l'indigence, la punition n'excéderait pas le crime ; elle ne comblerait pas la mesure des souffrances de cet époux outragé.

En fixant l'indemnité, n'oubliez pas que la loi vous autorise, que la prudence vous ordonne de prendre en considération la nécessité de l'exemple autant que le dommage commis ; je désire ardemmeiît, je Tavoue, que vous vous acquittiez honorablement de vos devoirs en cette importante occasion ; je vous parle comme pères, comme maris, comme frères : puisse le sentiment de ces saintes relations donner k vos ames et communiquer à votre verdict toute la dignité convenable !

Mais, je l'avoue, ma sollicitude redouble quand je me rappelle que je parle a mes concitoyens, à des Irlandais, dont le caractère comme jurés et comme hommes sera ennobli ou dégradé par cette décision : quelque faible que puisse être la portion d'estime nationale qui rejaillit sur un humble individu comme moi , sa destinée cependant m'inspire le plus vif intérêt; peut-être me paraît-elle d'un plus haut prix quand je réfléchis que nous courons les mêmes chances, peut-être cette communauté de périls donne à ma part dans les risques communs une importance qu'elle n'aurait point sans cette réciprocité. Mais pourquoi m'arrêter a ce qui me regarde, lorsque ma patrie toute entière est ma cliente en ce moment, lorsquelle doit subir celte alternative d'honneur ou d'infamie qui résultera de votre jugement j mais je ne veux pas désespérer ; non , je ne veux pas désespérer ; je suis au contraire plein de confiance en vous, et a celte coiifiance je joins de très-ardentes prières au Dieu de justice

et de vérité , afin qu'il vous inspire une décision qui forme ,

pour le reste de vos jours , le plus délicieux souvenir, celui

d'un grand acte de justice , et qui soit pour vos enfans le

plus précieux de tous les héritages y un monument de« votre

vertu.

POUR

PATRICK FINNEY,

Prononcé le 16 janvier 1798»

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