‹ Barreau anglais; ou, Choix de plaidoyers des avocats anglais (volume 3)Chapitre 6 sur 35 · HAUTE TRAHISON · texte numérisé non relu

HAUTE TRAHISON

Milords et Messieurs du jury ,

A Touverlure des débats, je croyais que j'aurais eu a porter la parole dans une occasion de la plus haute importance ^ je voyais sur le bord de la tombe un homme combattant pour sa vie, sans autre appui qu'un faible avocat déjà tout épuisé de fatigues : ne vous imaginez pas cependant , messieurs, que je me lève sous l'influence de telles impressions; ne croyez pas que je m'approche de vous succombant sous le poids des difficultés de ma cause; je ne viens point solliciter votre indulgence pour ma faiblesse , ni intéresser vos passions a la cause de mon client : non , messieurs , je me lève soutenu par tout ce que les lois , la conscience , la justice et la constitution ont encore de puissance en ce royaume 5

c'est appuyé sur celte grande et sainte coalition que je vous

demande un verdict favorable h mon client : le corj)S de

preuves produit ne peut y former obstacle- c est un tissu que

je vais briser sans effort , qui va s'évanouir au souffle de ma

parole.

L'honorable magistrat qui a exposé la cause, àTouverture des débats, vous a dit qu'il espérait de l'avocat du prévenu qu'il apporterait en sa défense toute la franchise dont la couronne donnait l'exemple : j'accepte d'autant plus volontiers cet éloge que ma cause me permet de le justifier. 11 n'est pas dans la vie de situation plus capable d'exalter les humbles facultés d'un homme, que la défense d'un être, son semblable, placé dans les mêmes circonstances que mon client; et s'il est un accident digne d'attirer un regard miséricordieux de la Providence, c'est le sort d'une innocente créature, assaillie par tout ce que l'humanité a de plus vil , et luttant contre ces machinations infernales pour lesquelles Dieu luimême a fait une loi spéciale , lorsqu'il a dit ; tu ne porteras point faux témoignage contre ton voisin ,tu ne tueras point.

Daignez, messieurs, je vous en supplie, considérer attentivement les diverses circonstances de la cause, en vous isolant de toute influence et de tous préjugés : que si quelque passion doit prendre empire sur vous , que ce soient ces passions honorables et généreuses qu'éprouve tout honnête homme lorsqu'il voit la vie d'un innocent dépendre du verdict qu'il va rendre : moi-même je le sens , je ne puis m'en défendre entièrement ; cependant j'espère accomplir sans exagération, quoique non sans chaleur, l'important devoir qui m'est imposé.

Gomme je désire porter dans la défense de mon client toute la précision que comporte le sujet, ce m'est un véritable sujet de joie que mon savant confrère ait déjà traité la cause avec tant d'étendue et d'habileté que tout ce que je vais dire

CURRAN. 59 pourrait a tout hasard être considéré comme superflu : en outre, cette droiture de cœur, celte intégrité de principe qui lui concilient une confiance sans borne, jointe à la solidité de son jugement , ont donné à sa plaidoierie tous les avantages qui pouvaient résulter de ces qualités.

Il vous a dit, avec vérité, que c'est sur Tacte de la vinglcinquième année d'Edouard m que sont fondées toutes les accusations de haute trahison cet acte a été fait pour bannir de la loi toute incertitude, afin qu'il ne fût plus laissé au hasard si la condamnation d'un homme doit dépendre de sa propre conduite ou des interprétations plus ou moins ingénieuses de la couronne • s'il doit succomber par ses fautes, ou par la barbare industrie de Taccusation : aussi fut-il justement appelé Vacte héni. Puisse le Dieu de toute justice et de toute miséricorde accorder une éternelle bénédiction aux mânes de ces vertueux citoyens desquels il est émané !

En vertu de cette loi , nul ne peut être convaincu de trahison que sur des preuves péremptoires. Les actes apparens de trahison , tels qu'ils sont définis par la loi , doivent être énoncés dans Taccusation clairement , distinctement • la preuve de ces actes doit être également claire et distincte , afin que la vie d*un homme ne puisse jamais dépendre d'allégations méchantes ou partiales.

Cet acte a fait pour le prisonnier tout ce qu'il aurait pu faire lui-même; il a tout fait, excepté de prononcer le verdict qu'il vous est réservé de rendre, et que vous prononcerez, j'espère, avec cet esprit de justice et de modération qui a présidé a ce statut. Messieurs, je l'appellerais volontiers un acte tout-puissant , s'il pouvait écarter les délateurs de nos cours de justice; mais la loi ne le peut pas, la religion ne le peut pas , et comment réveiller une étincelle de sentiment humain dans l'ame du vil délateur!

La loi ne saurait empêcher le trait envenimé d'être dirigé

6o BARREAU ANGLAIS,

contre la victime marquée pour le sacrifice ; mais elle lui a donné un bouclier dans Tintégrité du jury : tout est si clair dans ce statut, qu'il est impossible de faire erreur. Les divers actes de trahison doivent être énumérés, et il doit en résulter une conviction péreraptoire : qu'est-ce qu'une conviction péremptoire, le sens de ce mot offre-t-il le moindre doute? Un homme se présente , et dit : « en vertu de mon serment , je vous dénonce une conspiration contre Tétat ; telles et telles personnes y ont trempé : » pensez-vous qu'une telle allégation puisse établir une conviction péremptoire? Qu'un témoin, quel qu'il soit, le noble lord qui a été interrogé, les honorables juges assis sur le siège, ou M. James O'Brien , vienne dans celte enceinte vous déclarer sous serment qu'un homme a acheté de la poudre , des balles et des armes , avec intention d'en tuer un autre , ce n'est pas là une preuve péremptoire , l'intention criminelle doit résulter des preuves fournies, et surtout il faut qu'aucun soupçon ne vienne ébranler la confiance due au témoin. La loi n'a pas voulu que d'odieuses assertions , ou des imputations ramassées dans la boue, pussent souiller le caractère d'un homme, car alors ces imputations lancées contre la victime tendent au contraire à laver celui qu'elles étaient destinées à noircir.

En discutant la loi , messieurs , je vous ai dit que les actes apparens doivent être énoncés et établis par des preuves positives et des témoins irréprochables; et en cela , je n'ai fait que parler le langage des plus illustres jurisconsultes d'Angleterre : je devrais peut-être vous demander pardon de retenir si long-temps votre attention sur ce point, mais dans des momens de trouble comme ceux où nous vivons , lorsque tous les principes sont méconnus , j'ai cru qu'on ne pouvait graver trop profondément en vos ames les véritables doctrines, afin de vous épargner de tardifs regrets, qu'une raison plus calme y soulèverait bientôt si vous consentiez , eu cette

occasion , b écouter ami seul instant les conseils de vos passions 5 car ces passions, quoique leur impétuosité nous plaise quelquefois, ne sont cependant nobles et justes qu'autant qu'elles sont sanctionnées par la raison.

L'accusation dirigée contre le prisonnier est complexe : il est prévenu d'avoir tramé et imaginé la mort du roi, et d'avoir entretenu des relations avec ses ennemis : je désire être précis et exact sur l'un et l'autre de ces deux chefs , et j'y ai intérêt , car si je tombe en quelqu'erreur , elle n'échappera pas a celui qui doit parler après moi , et alors elle profiterait à l'accusation.

Ainsi qu'on vous Ta expliqué, messieurs, il n'y a pas moins de treize actes apparens nécessaires pour soutenir l'acte d'accusation. 11 est inutile de vous les récapituler : le savant avocat de la couronne vous a dit avec raison que si l'un d'eux suffisait pour justifier l'un ou l'autre des différens chefs de trahison imputés , la culpabilité serait suffisamment établie. Je pourrais me plaindre que la couronne n'ait pas trouvé expédient de vous désigner quel acte , ou quels actes, devait confirmer l'accusation, je m'en abstiens; je ne me plaindrai point non plus , messieurs , que vous dirigiez votre attention sur les circonstances accessoires. Une observation de M. le procureur- général a provoqué , de la part de mon collègue, une remarque a laquelle je consens entièrement ; c'est-à-dire que l'atrocité d'une accusation ne doit faire aucune impression sur vous ; c'est l'expression d'un sentiment plein de franchise et de noblesse , ce doit être le vôtre 5 encore bien que j'espère que vous ne tromperez pas la haute opinion que j'ai conçue de vous , et que vos cœurs ne trahiront pas la confiance que vos regards inspirent , cependant je ne dois pas négliger de fortifier encore ces dispositions pleines de candeur et de loyauté. Vous ne devez pas souffrir que votre fidélité et votre amour pour le roi fassent le moins

du monde dévier vos jugemens, c'est d*après ies preuves que vous aurez entendues qu'il faudra prononcer 5 et si Tatrocité de Taccusation devait avoir quelquinfluence sur vous, ce serait pour vous rendre plus difficiles à y ajouter foi.

Je ne connais pas , je Tavoue, de plus grand crime, contre une société civilisée, soit monarchique, soit républicaine, j'ai presque dit despotique , qu'un complot contre la vie de la personue revêtue de l'autorité exécutive; ce crime n'inspire pas à Pavocat de la couronne une plus vive horreur qu'à moi, et je m'estime heureux, en ce moment , de pouvoir proclamer mes principes et les sentimens de mon cœur, sans compromettre la cause de mon client, car toute ma défense consiste à prouver que vous n'êtes pas plus révolté à la seule pensée de cet attentat , que le malheureux qui attend que vous le vengiez de l'imputation injuste qu'on lui en faitr

Les actes apparens énoncés en Taccusation sont en grand nombre , et tous, au premier coup d'œil , de même nature 5 il en est cependant quelques-uns qu'il est important de distinguer. La pierre fondamentale sur laquelle O'Brien a tenté d'élever tout l'édifice de l'accusation , ce sont les délibérations de la société des Irlandais - Unis ; c'est sur ces délibérations que reposent tous les actes apparens. Et il est à cet égard une distinction importante à faire j car on veut persuader au public, a TEurope entière, que, dans un moment de péril et de danger tel que celui où nous nous trouvons , il existe, dans une seule province, cent onze mille de vos compatriotes réunis dans le dessein de renverser le roi et de troubler la tranquillité du pays : or , avec quelle attention ne devez-vous pas examiner cette assertion , avant de lui donner , par votre assentiment , une consistance autre que celle qu'elle peut avoir dans la bouche impure du délateur.

CURRAN. 63 Lors même que cette scrupuleuse attention ne tous serait coiumandée que dans Tintérêt du nom Irlandais, ce nom, objet de tant de calomnies , et que vous vous honorez de porter, lors même qu'un seul des faits attestés par O'Brien mériterait d'être cru , tout ce qu'on pourrait induire de sa déposition , c'est qu'il existe une vaste association d'intentions et de volontés dans quelque vue d'intérêt public.

Que disent , en effet , les preuves écrites ; quelles sont les obligations imposées par le serment de la société des Irlandais-Unis? donc injuste de vouloir abolir toutes distinctions religieuses : et plût au ciel que cela fût possible! est-ce offenser l'état que de provoquer une entière , libre et égale représentation de tout le peuple irlandais dans le parlement? si cela est, le texte est clair ; il n'a pas besoin de mes commentaires. Quant à la dernière clause qui impose l'obligation de garder le secret, je vais, messieurs du jury, en présence de la cour qui m'écoute , soumettre a mon adversaire une question dont je le fais juge: en prenant le serment tel qu'il est conçu, renferme-t-il rien qui constitue une trahison? On peut le critiquer , mais on n'y trouvera rien qui constitue une trahison : j'admets qu'on puisse y reconnaître une artificieuse combinaison de paroles pour voiler un mauvais dessein ; mais à quels malheurs ne serait pas exposée la société , si en pareil cas j«/7;70^d7r c'était décider?

Un auteur, d'une autorité recommandable en jurisprudence, s'exprime en ces termes sur ce sujet : « Ce n'est qu'à l'aide de preuves incontestables que l'on peut démontrer qu'une personne a entendu, par un mot, autre chose que ce qui résulta de son acception ordinaire. » Si le serment d'une association particulière devait être divulgué ; si , comme dans la société correspondante de Londres , il devait être publié ouvertement, alors sans doute il y aurait quelque motif pour ne pas employer les mots dans leur acception commune j mais

un acte qui n'est soumis a aucune discussion publique, oia du moins qui n'est pas destiné k l'être, pourquoi serait-il conçu en termes ambigus ; si des bommes se réunissent en secret pour travailler aux moyens de faciliter une invasion des Français en ce pays, pourquoi prendraient-ils des engagemens différens de leurs intentions ? le sens commun repousse cette idée !

Messieurs, ayant établi ces distinctions, j'arrive a la dernière division du sujet que vous avez a considérer. J'admets qu'un Irlandais engagé dans la société de l'Union peut fort bien devenir traître à la patrie^ s'il le juge convenable; mais la question que vous avez a décider est celle de savoir s'il est devenu traître à la patrie par cela seul qu'il s'y est engagé : car , outre cet engagement, aucun fait a-t-il été prouvé contre le prisonnier ? quelle est la déposition d'O'Brien , qu'at-il dit ? C'est ici , messieurs , que je ressens tous les avantages de notre jugement par jury : qui êtes-vous, en effet? douze hommes, non pas élevés dans la subtilité de l'école, non pas étrangers a la nature humaine , ou ne la connaissant que par son mauvais côté; mais douze hommes mêlés à la vie commune, et habitués a tous les sentimens qui se développent dans le commerce ordinaire d'homme a homme : or , voyez la vraisemblance du conte que vous a fait O'Brien; considérez son commencement : il se promène dans Thomas Street , en plein jour ( et cette rue n'est pas l'une des moins fréquentées de la ville); il est accosté par un homme qui, sans nul préambule , lui dit qu'il sera assassiné avant d'être arrivé au milieu de la rue, h moins qu'il ne veuille faire partie des Irlandais -Unis : est-ce la un récit probable? Supposez que quelqu'un de vous, messieurs, soit un Irlandais-Uni , un Franc-Maçon , ou un Frère et Ami , qu'il me rencontre me promenant innocemment, comme M. O'Brien, viendra- t-il me dire : arrêtez, M. Curran; n'allez pas plus loin, vous serez

CURRAN. 65 assassiné avant d'arriver au milieu de la rue , si vous ne vous faites pas Franc-Maçon, Irlandais- Uni, ou Frère et Ami. » Entendit-on jamais plus persuasive invitation à la révolte que celle-ci : « Mon doux M. James O'Brien , venez , épargnez votre précieuse vie; venez prêter serment, ou vous serez occis avant d'arriver au milieu de la rue; allons, mon doux, mon cher M. James O'Brien, venez, ga#dez-vous de mettre en péril une aussi précieuse existence : » quelle perte, en effet, pour son roi, qu'il aime si merveilleusement! Que fit alors M. O'Brien ? le pauvre clier homme, il resta pétrifié de l'énormité du péril; la frayeur paralysa tous ses membres; il ne put ni fuir,' ni demander du secours; sa langue demeura glacée dans sa bouche et ses pieds cloués au pavé de la rue; c'est en vain que son œil expressif implore silencieusement la protection du passant ; il cède enfin , comme ont fait de plus grands hommes que lui , et se soumet avec résignation h son sort : il entre dans la maison , on le conduit dans une chambre, il s'y trouve au milieu de plusieurs personnes qui lui font dw erse s grimaces ; mais remarquez la métamorphose, ne peut-on pas dire que les miracles vont toujours croissant : celui qui, dans la rue et en présence de tout le public , craigrjpit de résister , le voila transformé en trave , lorsqu'il se trouve renfermé dans une chambre , au milieu de seize hommes; l'un d'eux est obligé de lui barrer la porte, tandis que l'autre le force de jurer : ce qu'il exécute après quelque résistance; et voilà le pauvre M. O'Brien devenu Irlandais-Uni , sans autre but que de sauver sa précieuse vie. Ce n'est pas tout : cette pilule si amère au loyal palais de ce fidèle sujet, on veut empêcher que son estomac ne la rejette; en conséquence, on le gorge de viande et de liqueur : que pouvaient-ils faire de plus?

M. O'Brien ainsi persécuté^ trompé, épouvanté, serait bien allé déposer ses chagrins dans le seia du major, mais,

pour lui enlever même celle légère consolation » on Tenivra ; le lendemain , on le traita encore avec la même barbarie : ainsi, non-seulement il avait juré contre sa volonté, mais, le pauvre homme! il s'était enivré contre son inclination; il était comme assiégé des beeftechs et des liqueurs de l'Union , et contre d^aussi puissans assassins, jamais M. O'Brien ne sut opposer de résistance.

Que toutes ces liqueurs qu'il fut forcé de boire aient produit leur effet ou non, toujours est-il que le loyal dévouement de M. O'Brien l'emporta sur sa mémoire; car, dans un de ses accès de fidélité, il devint même prophète, et dit à lord Portarlington toutes les circonstances relatives a une attaque projetée contre les magasins d'artillerie , près de trois semaines avant qu'il en eût reçu des informations par ses agens. O honnête James O'Brien, honnête James O'Brien! que d'autres disputent vainement de la vérité logique ou de la fausseté morale, pour moi, si je puis une seule fois le convaincre de parjure , je l'y ramènerai sans cesse, jusqu'à ce qu'enfin j'aie tellement renversé son témoignage que vous ne puissiez plus le consacrer par un verdict , fussiez- vous aussi dépravés que lui ! Il a commis une erreur, dira-t-on; mais qui désormais pourra répondre de s^vie , si de pajreilles raisons sont admissibles ? quel argument peut-on fonder sur son témoignage, lorsqu'il jure qu'il s'est parjuré luimême % et que tout ce qu'il dit doit être faux? Dès-lors je ne puis plus le croire, je ne puis le supposer honnête homme en dépit de son propre aveu qui le condamne.

Quelqu'élroite liaison qui unisse mon intérêt avec celui de mon client, je ne voudrais cependant pas le défendre aux dépens de la vérité ; je ne cherche pas à représenter le témoin

» Qui sr confesse traîne est indigne de foi.

Corneille.

Jïîre quMl n'est : quel qu*il soit, grand Dieu, puîssiez-vous toucher son ame ! puisse sa réprobation.... Mais non , c'est son pardon que j'implore; que seulement votre verdict, messieurs , împrime à son témoignag^e le titre qui en fixe la valeur, votre arrêt aura plus de force qu'aucune de mes observations.

D'où est résulté cette contradiction dans le témoignage d'Obrieu ; il n'^st pas difficile de le comprendre. Il forma, des l'origine, le projet de dénoncer quelqu'un, quel qu'il fût^ peu lui importait : avait-il jamais vu le prisonnier, lorsqu'il le dénonça à lord Portarlington? c'est une question : ce qui n'en est pas une, c'est qu'il fabriqua une histoire dans le dessein de tromper le zèle et la droiture d^s officiers de la couronne.

Ayant ainsi parcouru une partie de la déposition de cet homme, je ne veux pas l'abandonner entièrement; j'aurai occasion de lè rappeler de nouveau sur la scène* mais qu'il me soit permis, messieurs, de vous réitérer ici l'observation de mon collègue, relative aux lois de haute trahison; que si elles ne sont pas expliquées dans les livres de juris* prudence, elles le sont dans le cœur de tous les honuêies gens ; car , comme dit saint Paul : « bien qu'ils ne connaissent pas les décrets , ils n'obéissent pas moins à la loi )> : or ^ ce dont on accuse au fond le prévenu , c'est d'avoir travaillé h rompre toute relation entre l'Irlande et la Grande-Bretagne.

Ce n'est pas sans une vive satisfaction, je l'avoue, que je sens cette calomnie repoussée par l'attachement de tout honnête homme à la constitution anglaise. Je connais ses principes ^ j'y adhère de toutes mes forces, et lorsque je jette les yeux sur vous , le plus précieux bienfait de cette constitution , toutes mes craintes, comme avocat, se dissipent, car je veux placer mon client sous l'influence de son ombre révérée ; ce n'est pas la une vaine jactance de mots, ce n'est point de ma part crier : seigneur, seigneur; mais c'est faire la volonté de

mon père^ qui est dans le ciel. Eh bien , si mon client devait être jugé par lui jury pris parmi les marchands de Liidgate- BKll, il serait maintenant en sa demeure : la loi anglaise ne souffre pas qu'un homme soit égorgé dans une cour de justice^la loi anglaise reconnaît qu'il peut exister des êtres altérés du sang de leurs semblables, et le peuple irlandais n'a nul motif d'en douter. Aussi , en Angleterre , deux témoins sont nécessaires pour la preuve d'une haute trahison, et le dernier des sujets que porte le sol britannique a cette sauvegarde entre lui et ces vampires qui semblent échappés du creux de la tombe pour boire le sang humain : la où il n'y a qu'un témoin , toute contradiction est impossible ; et ce témoin craint d'autant moins de voir découvrir ses homicides calomnies , qu'il n'existe de relations qu'entre lui el l'infernal auteur de tout mal.

Telle est la loi anglaise, et nous préserve le ciel que jamais aux yeux de cette loi la tête d'un Irlandais paraisse moins précieuse que celle d'un Anglais. Ce n'est point h vous , messieurs, que s'appliquent ces observations; vous êtes Irlandais, et je sais que vous tiendrez toujours une conduite pleine d'honneur et de dignité : la loi anglaise exige deux témoins; elle déclare qu'un seul est insuffisant pour permettre de tuer un homme : cela est fondé sur les principes de la justice et du sens commun; car sans cette sage disposition le premier misérable qui aurait assez d'imagination pour fabriquer la trame d'une conspiration supposée pourrait pousser la couronne aux plus détestables actes de cruauté et d'oppression.

Messieurs, il est deux témoins, quoique d'après les preuves qui ont été produites , ils eussent perdu beaucoup de leur importance ; il est deux témoins, dis-je , qui eussent été très-nécessaires dans cette cause, et mon client éprouve le plus grand préjudice de leur absence. Je ne suis pas libre maintenant de dire tout ce qu'auraient prouvé May et Roberts ; mais vous

CUKRAN. 69 me demanderez pourquoi Roberts n*est-il pas ici? Rappelezvous les menaces que lui fil O'Brien , et vous cesserez de vous étonner de son absence, lorsque , s'il était venu , le fer était déjà tiré pour lui percer le cœur. J'ai dit que Roberts était absent, je me trompe : non , il est ici ; j'en appelle au cœur endurci d'O'Brien : qu'aurait attesté Roberts s'il eût osé se hasarder h venir déposer en ce jugemenl ? Grand Dieu ! est-elle donc tolérable une si horrible tyrannie , en un pays où l'on dit qu'il existe encore quelque loi ! L'horreur qui accompagne ce délateur, la férocité do sa contenance, et sa terrible voix auront-elles donc une si épouvantable influence que nul n'ose s'approcher et sauver la victime qu'il a marquée pour l'ignominie et la mort?

Maintenant , messieurs , daignez considérer le reste de la déposition d'O'Brien. Il vous dit qu'il y a cent onze mille hommes dans une province, et plus de dix mille habitans de la capitale prêts à seconder une invasion. Quoi , messieurs, croyez-vous qu'il existe dans une province, dans votre ville ^ un si grand nombre de personnes conjurées contre leur pays T dans un temps tel que celui où nous vivons, pensez-vous qu'il soit bien sage de proclamer, sur la foi de l'abominable O'Brien, que, si l'ennemi voulait envahir ce pays, il trouverait cent onze mille hommes prêts k courir sous ses bannières.

Mais ce n'est pas là le plus effrayant point de vue de la question : cette cause, à raison de son importance et de sa nouveauté , est la plus extraordinaire qui ait jamais pris place dans les annales de ce pays ; je ne me rappelle aucun procès qui puisse lui être comparé, excepté celui du malheureux Jackson : loin de moi la pensée de vouloir discuter ici les mesures pubhques qui sont prises en ce pays j mais qu'il me soit permis de vous demander sérieusement ai vous êtes décidés a vous embarquer sur la même route que ce détestable délateur ? Etes-vous prêts, sur la foi d'un pareil témoignage ^

TO BARRKAU ANGLAIS,

à conduire a la raort, un panai, cent mille hommes poursuivît «n justice ? ètes-vous prêts, lorsqu'O'Brien viendra vous dénoncer dix mille d*enîre vos concitoyens , à l'aider a creuser ia fosse cil il aura résolu de les précipiter un a un. Non , vos coeurs eussent-ils cédé un moment a la suggestion , votre raison vengerait la justice éternelle , ainsi que votre caractère personnel. Franchissant Tenceinte du lieu de vos délibérations, vous iriez vous réfugier au sein de la multitude pour vous dérober à ces remords que le plus abject des hommes n'envisage pas sans horreur! Ne croyez pas que j'oublie le respect que je vous dois , si je dis que tant qu'il existera un O'Brien , le plus fier d'entre vous peut passer du banc du jury au banc de l'accusé, et alors quels seraient vos sentimens , si ce témoignage que vous avez entendu aujourd'hui était invoqué pour votre condamnation?

Cette application vous touche, vous reculez devant celte situation imaginaire* rappelez-vous donc que le souverain précepte de notre religion est celui ci : faites aux autres comme vous voudriez qu'il vous fût fait h vous-même. Pourquoi cette condescendance de votre part à m'écouter avec tant d'attention , pourquoi considérez-vous avec tant d'inquiétude, s'il ne doit tomber aucune parole de ma bouche qui puisse vous éclairer en cette horrible occasion? c'est parce que, liés par les saintes obligations d'un serment, votre cœur se refuse k le violer.

Pouve?-vous douter que l'intention d'O'Brien soit d'immoler le prisonnier pour mériter la récompense qui doit suivre; n'avez- vous pas vu avec quelle merveilleuse adresse ce limier a suivi sa victime k la trace, comme il ne l'a jamais perdue de vue , jusqu'à ce qu'il l'ait poussée jusque sur ce banc oii ce malheureux est maintenant, sans avoir de secours à attendre que de votre verdict ?

J'ai souvent entendu parler d'assassinat commis avec l'épée,

CUKKAN. 71 le pistolet et le poignard , mais voici un misérable qui voudrait tremper l'Evangile * dans le sang : si l'on croit qu'il n'a pas juré suffisamment pour conduire sa victime à la mort, il ' est prêt à jurer encore. Mais, je vous en supplie, ne souffrez pas qu'il prête serment; la main d'un meurtrier ne doit pas souiller nos livres saints : s'il veut jurer, que ce soit sur ua coutelas, digne symbole de sa profession.

Messieurs , avez-vous oublié en outre de quel tissu d'abominations cet infâme calomniateur , cet O'Brien , s'est efforcé de uoircir une si immense portion de nos compatriotes ? Il accuse cent mille Irlandais d'avoir eu la cruauté de mutiler leurs semblables, en leur crevant les yeux et leur coupant la langue ainsi que les mains : ajouterez-vous foi à celte infâme calomnie? 5i l'on me disait qu'il existe en Irlande un seul homme capable d'avilir a ce point la nature humaine, j'hésiterais a croire qu'O'Brien lui-même fût cet homme la.

J'ai entendu que l'on a fait valoir cet argument, que, dans les causes odieuses et viles, il est impossible de trouver des témoins purs de toute imputation : ce principe admis dans toute son étendue, il ne s'ensuit pas qu'il faille ajouter une foi aveugle k leur déposition} il faut que de fortes présomptions les corroborent : vous seriez les plus malheureux des hommes si vous étiez contraints de vous en rapporter au témoiguage isolé de pareils hommes.

Dans le procès actuel , deux témoins out été examinés ; car ce cerait souiller le respectable caractère de lord Portarlington que de l'associer avec O'Brien : si sa seigneurie eût répété exactement les mêmes faits qu'O'Brien , son témoignage n'eût pu cependant être regardé comme corroborant celui d'O'Brien ; car il aurait pu tout aussi facilement avoir trompé lord For» tarlington qu'il vous trompe vous-mêmes. Mais que sera-ce.

Les lémoinj, en Angleterre, prêtent sernaent sur rEvangiîe.

si , en comparant le récit de ce délateur à celui de sa seigneurie, on trouve entre eux une contradiction matérielle et que le parjure soit démontré?

Quant à Clark , il ne confirme en rien les actes apparens énoncés dans Taccusation : il a voulu introduire dans les preuves de la conspiration le meurtre de Thompson • mais supposé qu'une aussi vile insinuation ait pu faire impression sur vos esprits, qu'en résulterait-il? je n'esquive pas la question, je l'envisage au contraire avec fermeté; il n'y a pas le plus léger indice qui permette de lier la catastrophe de Thompson au procès actuel , et rien n'est plus capable de démontrer la misérable indigence du corps de preuves, que les efforts que l'on fait pour le soutenir par des circonstances étrangères. Cinq témoins, comme guidés par le doigt de la Providence, ont prouvé contre O'Brien de semblables faits.

Qu'est-il résulté contre O'Brien du simple et naïf témoignage de John Clarke et de Blue Bell? ils ont prouvé qu'il est coupable du double crime de dol et de parjure, et ils y ont ajouté le vol pour achever de le caractériser. Eh bien , il y a maintenant dans Dublin plus de dix mille personnes inquiètes de savoir si vous condamnerez le prisonnier sur la foi d'un misérable parjure , si les fatals effets de sa condamnation doivent s'étendre jusqu'à elles, ou bien si la loi leur sera une utile sauvegarde contre les machinations de ce délateur.

Dites, messieurs; après l'impression que les débats ont dii produire en vos ames , consentiriez-vous à garder cet homme comme domestique en votre maison ? Quoi î vous ne voudriez pas échanger ses services contre un vil salaire , et vous pourriez consentir a échanger la vie d'un homme contre son parjure ! quels seraient donc vos sentimens si vous étiez disposés a recevoir un pareil témoignage en acquit du sang humain ! comment pourriez- vous repousser le remords, si dans ce mo-

CURRAN. 73 ment d'abandon vous laissez massacrer entrel vos bras celte faible victirne !

Mais s'en est-il tenu au parjure? Rappelez-vous la déposition de Patrick Cavanagh : cet innocent campagnard poursuivait le cours de ses iiriifiêies travaux , occupé h remplir la tâche que lui a imposée son créateur , gagnant son pain à la sueur de son front, quand ce misérable entre dans sa demeure, asile de la paix et d'une paisible industrie, et, non content de tremper sa langue dans le parjure et dans le sang , il vole deux guinées à ce pauvre homme î Vous étonnerez-vous maintenant, s'il se cacha dans la foule, lorsque ce témoin l'eût signalé; faut- il s'étonner s'il voulut se dérober à sa vue? En ce moment, son abominable effronterie fut déconcertée, il vit comme un rayon céleste briller dans le regard de l'innocent qu'il a outragé : peut-être un coup d'ceil parti du banc du jury a-t-il achevé de consommer sa honte ; sa conscience déposait de son crime, et il se fuyait lui-même ! Seriez- vous donc assez dépravés pour accorder a ce misérable, dans le cours de ce honteux débat, une confiance que vous refuseriez a tant d'honorables témoins.

Mais ce n'est pas tout; tant qu'un atome de sa bassesse subsistera, je veux le détruire , de peur qu'il ne vous fasse illusion. A-t-on produit une seule créature humaine qui pût attester qu'il est autre chose qu'un misérable; son avocat a-t-il seulement osé demander a nos témoins quels étaient leurs motifs de le discréditer; sur quelles bases ils fondaient leurs assertions? non; il paraît qu'aujourd'hui M. O'Brien est peu jaloux de provoquer ces explications : vous le voyez se renfermant dans le cercle de son circonspect parjure j combattant par avance tous ceux qui devaient se lever contre lui, mais reculant toujours devant les preuves.

Croyez-vous , messieurs , que j'ai attaqué sans fondement le caractère de cet homme; n'est-ce pas là un parjure, un im*

74 raki\f:/Vïj anglais.

})osteur? il dépend de vous qu'il soit de plus un meurtrier. 11 prend le tiue d'officier du roi, pour dépouiller les sujets du roi j et lorsque leurs biens sont épuisés , il s'attaque h leur vie. Que dire de ces bassesses et de ces fraudes dont il fait habitude : il donne des instructions pour contrefaire la monnaie du roi; et lorsqu'on l'interroge sur ce point, quelle est sa réponse? cela est vrai; c'était seulement un moyen tout facile de gagner de l'argent. Bon Dieu ! je vous le demande, avez-vous jamais rencontré un assemblage de plus d'infamie?

Si l'on en excepte le parjure, Clark n'avait rien a dire : il

jure qu'il n'était pas hier en la cour Quoi donc?

Pourquoi s'est-il parjuré? Pourquoi? ce n'était qu'une

erreur de sa part, un moment d'embarras; et comme il n'est point homme de loi, il ne pouvait dire s'il était ou non en la cour : Clark est un témoin beaucoup meilleur que milord Portarlington. Sa seigneurie , avec toute l'imprévoyance de la vérité, a faii une déposition simple, uniforme, tandis que Clark, soigneux de calculer tous les hasards , a juré de manière à s'accommoder a tous les événemens; mais l'infamie de cet imposteur secondaire s'efface devant celle de son chef.

Cinq parjures ont été prouvés contre le loyal O'Brien , qui n'a été uni qu'avec les honnêtes gens. S'il eût été condamné pour un seul d'entre eux , il ne pourrait plus déposer dans une cour de justice. Le voila convaincu par la déposition de cinq témoins; vous ne pouvez lui accorder une confiance que repoussent la bassesse et le crime.

Messieurs , celte cause intéresse le caractère général de notre pays , que votre verdict peut déshonorer aux yeux de toute l'Europe ; c'est la première poursuite de ce genre qui ail été déférée aux tribunaux ; c'est une expérience faite par les délateurs de l'Irlande pour savoir jusqu'où ils pourront pousser leur trafic de sang humain. Ce dénonciateur cannibale , Gt; dcmon, cet (VBrien affame de meurtres, a quinze autre»

CURRAN. 75 victimes en réserve; si votre verdict lui livre ce malheureux assis devant vous, quinze de vos concitoyens doivent être jugés sur son témoignage : soyez leurs libérateurs; qu'une décision favorable les arrache d'entre ses griffes et vous sauve d'un éternel remords.

Ce serait, messieurs, vous insulter, je le sais, que de m*excuser d'avoir si long-temps occupé votre attention; si je dois m'excuser envers quelqu'un, c'est envers mon client, dont i*ai différé la délivrance : la mémoire d'un grand acte de justice est douce à l'heure où la mort apesantit sa froide main sur le cœur de l'homme; elle est douce l'espérance que fait naître ce souvenir! Je vous demande justice pour mon client , pour un de vos compatriotes innocent et malheureux ; puissiez-vous obtenir, pour la lui avoir rendue, une récompense de plus de durée que cette couronne périssable que plaçaient les anciens sur la tête de celui qui avait sauvé, dans un combat, la vie d'un de ses concitoyens !

Si jamais vous êtes poursuivis par un délateur, puisse l'exemple que vous allez donner aujourd'hui, vous être une inviolable sauve-garde ; fasse le ciel que vous n'éprouviez jamais combien il est douloureux de compter, dans un obscur et humide cachot, les longues heures de la captivité, tandis que Totre infâme accusateur va, libre et tranquille, cherchant qui il pourra dévorer ! Il est un autre tribunal au-dessus de ceux de la terre, où les meilleurs d'entre nous auront besoin de produire le peu de bien qu'ils auront fait ; devant ce tribunal terrible, puisse le verdict que vous allez rendre être pour vous un sujet d'espérances et un motif de consolation, en présence de ce grand Dieu qui rendra a chacun selon ses œuvres.

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