EN DÉFENSE
DE M. PÉTER FINNERTY.
Prononcé le jeudi 22 décembre 1797»
Le plaidoyer que l'on va lire est relatif à une cause de libelle : pour faire connaître au lecteur les circonstances de celte cause memorable , et les charges qui s'élevaient contre laccusé^ il suffira de rapporter un extrait de l'acte d'accusation dans lequel elles se trouvent consignées en ces termes.
t( Aux assises générales tenues à Carrick Fergus , dans le comté d' Antrim, le 17 avril de la trente-septième année du règne de sa majesté, devant l'honorable Mathias Finucane , l'un des juges de la cour du Common- Pleas^ en Irlande, et devant l'honorable Denis Georges, l'un des barons de la cour de l'échiquier , juges et com* missaires nommés pour vider la prison du roi, dans le
KXPOSÉ. 77 comte (VAntrim, desdifferens prisonniers et malfaiteurs y enfermes, nn nomme' Williams Orr , de Fananshane, dans ledit comte d'Antrim, propriétaire, fut accuse pour avoir criminellement fait prêter un certain serment , sur un livre, à un nomme Hugh Wheatlj, lequel serment tendait à lier ledit Hugh Wheatlj, à l'engager de faire parlie dune association formée dans de séditieuses intentions , comme aussi pour avoir criminellement fait prêter audit Hugh Wheatly un autre serment de ne dénoncer aucun des associes : ledit William Orr , mis en accusation par un verdict d un jury dudit comte ' d'Antrim , fut duement juge, convaincu et execute'. « Ledit sieur Peter Finnertj , connaissant Lien tous ces faits , mais étant une personne malintentionnée et de dispositions turbulentes , forma le projet de troubler la paix et la tranquillité publique du royaume d'Irlande, et d'eXciter le me'pris et la haine contre ce jugement le'gaiement rendu , comme aussi de persuader que ce jugement avait e'ié induement prononcé; que ledit sieur William Orr avait été injustement mis à mort 5 que son excellence John Jeffrys, comte Camdem, lord lieutenant du royaume d'Irlande, après la condamnation susdite, aurait dû accorder à William Orr le gracieux pardon de sa majesté ; qu'en ne l'accordant pas , ledit lord lieutenant avait agi inhumainement, méchamment, injustement, et d une manière indigne des pouvoirs qui lui avaient été confiés 3 qu'ainsi ledit lord lieutenant s'était conduit, dans l'exercice de ses fonctions, d'une manière cruelle et oppressive envers les sujets de sa majesté. « Pour mettre à exécution ses détestables projets , le-
78 EXPOSÉ, dit Peter Finnerty , le 26 octobre de la trenle-séptièrtie année du règne de sa majesté, imprima et publia, ou fit imprimer et publier, dans un certain journal intitule La Presse , un libelle faux , méchant et séditieux , sur et concernant les jugement, condamnation et execution dudit William Orr , sur et concernant ledit lord lieutenant et son administration, ainsi que les ministres de sa majesté employes par lui au gouvernement de son royaume, comme il résulte du passage dont la teneur suit :
i< La mort de M. Orr (l'auteur a voulu designer par-là l'exécution dudit William Orr • ) a été regardée par la nation comme 1 un des actes les plus sanguinaires qui aient déshonoré les tribunaux : n'avez-vous point entendu, milord, que ce verdict était fondé sur un parjure, parjure accompagné de terreur, car la terreur a marqué tous les actes de votre administration (l'auteur a entendu désigner par-là l'administration de l'Irlande par ledit lord lieutenant ) ; la vengeance et la persécution étaient réservées à ceux qui refuseraient de plonger leurs mains dans le sang. Ce n'est pas tout : non-seulement on servit à boire au jury, ce qui est contraire à la loi du pays , mais l'ivresse elle-même , une coupable ivresse fut em,ployée pour obtenir le meurtre d'un homme préférable à tous ceux qui vous entourent. »
» Crs phrases mises mire parenthèses sont ce que, dans le langage «3o la loi anglaise, on appelle innuendos ou induclions ; leur but est de rendre certains les chefs d'accusation sur lesquels il peut y avoir quelques doutes.
EXPOSÉ. 79 ' Et plus loin : « Le repentir, qui d'ordinaire est une vertu tardive, se hâta cependant de proclamer l'innocence des victimes. Le mal que le parjure avait fait, la vëritë élevait sa voix pour le réparer , et elle ne laurait point élevée trop tard si l'humanité eût été admise à vos conseils : agités par le remords , la plupart des jurés , lorsqu'ils eurent été rendus à la raison, déclarèrent, sous la foi d'un solennel serment , que leur verdict avait été prononcé sous la malheureuse influence de la terreur et de rivresse, et dans le plus sérieux affidavit c^w'i ait jamais eu lieu; en reconnaissant leur crime, ils s'efforcèrent d expier envers Dieu et leur pays la faute dans laquelle on les avait entraînés. »
Et dans un autre passage : « Lors même que Tinnocence de l'accusé fût restée douteuse , c'était pour vous un devoir, milord, et un devoir dont rien ne pouvait vous exempter , d'interposer votre Lras , et de l'arracher à une mort que le parjure , l'ivresse , la séduction lui avaient préparée; empêchez que l'on ne dise à la nation que vous n'êtes qu'un instrument passif dans les mains d'un autre. Si vous n'êtes que passif, votre autorité n'est qu'une omhre; si vous êtes un instrument actif, comme vous le devez, alors vous n'avez point rempli le devoir que la loi vous imposait : vous n'avez point exercé le droit de faire grâce, ce droit que la constitution vous a confié dans l'intérêt des sujets pour les protéger contre l'oppression des méchans : l'accusé était innocent, son sang a été répandu ; c'est là un précédent terrihle. »
Et dans un autre passage : « Mais supposez vraie la
So EXPOSE.
deposition de Wheatly , quel etaît le crime de M. Orr? ce n'était point d'avoir fait prêter un serinent de meurtre et d'extermination , mais bien un serment de charité' , d'union et de paix : nous dira-t-on maintenant que votre administration tend à concilier l'opinion publique , ou bien que le peuple n'en de'sire pas une meilleure ? »
Et dans un autre passage : « Faut-il s'étonner qu'un successeur de lord Fitz William eût signé l'ordre de mort de M. Orr ? M. Pitt avait proclamé que l'humanité dans un lord-lieutenant était incompatible avec une administration qui devait être toute violente ; ce n'était pas dès-lors faire l'éloge de la clémence d'un Camden que de vous envoyer en Irlande : quel a été notre sort depuis ce changement ? des massacres , des rapines , la désolation et la terreur. »
Et dans un autre passage : « Au milieu des fêtes que vous donniez dans votre château à vos satellites et à vos évêques , vous vous souciez peu du pauvre laboureur , qui voyait sa cabane la proie des flammes, sa femme et sa fille violées par une soldatesque brutale, son fils expirant sous ses baïonnettes y et ses enfans au berceau implorant en vain leur pitié : ces lamentations ne se faisaient point entendre dans votre palais , sous la direction de votre opiniâtre conseil , la constitution a été ébranlée jusque dans ses bases, la justice est non-seulement aveugle , mais encore sourde comme Festus aux paroles de la vérité.
Et dans un autre passage : « Que la terrible exécution de M. Orr serve de leçon à tous les jurés imprévoyans y qu'ils cessent de se flatter que leur recommandation
EXPOSÉ. Si unie à celle du juge, pourra suspendre le cours de ce carnage qu'ont ordonne des lois sanguinaires, et je ne crains pas de dire inconstitutionnelles : qu'ils se souviennent que, comme Macbeth, les serviteurs de la couronne se sont tellement enfonces dans le sang, qu'il leur est plus facile d'aller en avant que de revenir sur leurs pas.
« En consequence , etc. , etc. »
Telles étaient les charges dont se composait l'accusation; elle était relative , comme on le voit , à la dénonciation énergique qui avait ëte faite dans un journal , de la condamnation d'un innocent. La couronne ayant e'tahli ses preuves, l'accuse produisit quelques témoins pour attester la vérité des faits e'nonces dans son écrit, mais la cour refusa d'entendre leur deposition.
Après que Tavocat-gëneral eut expose l'accusation , M. Curran prit la parole en faveur du prévenu : les pièces de la cause lui avaient ëte à pein^remises à l'entrëe de l'audience, et il n'avait pas même eu le temps d'ordonner son discours. La belle improvisation à laquelle il se livra enleva tous les suffrages ; elle est une éclatante preuve de ce gënie oratoire dont il était possëdë ; cependant tous ses efforts furent inutiles, et son client fut condamne par un jury prostituë aux volontés du pouvoir : triste et dëplorabîe exemple des excès auxquels peut se porter un ministre irrite, auquel rien ne coûte quand il s'agit de se venger d'un pamphlet.
POUR
M. PÉTER FINNERTY
Prononcé le jeudi 22 décembre 1797.
M ESSIEURS DU JURY,
Je ne ine senlis jamais plus pénétré qu'aujourd'hui de rimporlance de ma cause : parler sur une question de cette nature exigerait en toute occasion , avec un talent supérieur, la plus sérieuse méditation; mais être obligé, sans aucun de ces avantages , de traiter un sujet qui a si profondément remué tous les seniimens de la nation, c'est une tâche qui me remplit d'embarras et de crainte.
Lorsque les premières instructions nous ont été données il mon savant confrère et moi , déjk le jury avait prêté serment, et nous étions venus Tun et Tautre en cette audience comme ne devant prendre aucune part aux débats j je rapporte celle
circonstance, non pour appeler votre indulgence sur une plaidoirie qui ne peut être le sujet d'aucune louange ni d'aucune censure, mais pour vous inviter, messieurs, k suppléer par une plus grande attention à la faiblesse de mes efforts.
Peut-être dois-je regretter de ne pouvoir, en commençant cette défense , vous prodiguer des éloges qui recommanderaient a votre faveur et le client et l'avocat. Un plus artificieux défenseur viendrait sans doute vous parler de votre patriotisme, et féliciter le prévenu de l'heureux choix du jury, dont l'impartialité doit rassurer son innocence ; mais vous savez trop bien qu'un tel verbiage ne serait qu'une infidèle expression de mes senlimens et de ceux de mon client; vous savez et nous n'ignorons pas en quelles circonstances vous êtes venus ici, et par qui vous avez été choisis; vous êtes venus pour juger une accusation ouvertement poursuivie par l'état; vous avez été choisis par un shérif nommé par notre accusateur \
" « C'est le shérif qui nomme les grands jurés ainsi que les petits jures; et pour donner une idée exacte de l'impartialité et de l'indépendance avec lesquelles les choix sont faits par le shérif , il est indispensable d'expliquer comment s'opère la nomination de cet officier.
« Le shérif est , après le lord lieutenant du comté , le premier officier de la province ; c'est lui qui est chargé d'y maintenir l'ordre et de faire exécuter toutes les lois , ainsi que tous les jugemens rendus.
« La place de shérif est une place d'honneur dont les dépenses sont estimées coûter de quinze à vingt mille francs à celui qui la remplit; elle est considérée comme une charge publique , dont on ne peut se dispenser sans excuses légitimes ; elle n'est que médiocrement recherchée par les gens riches, à moins qu'ils ne se soient nouvellement élevés dans le comté au-dessus des classes ordinaires, et qu'ils n'aient quelqu'intérêt à rechercher quelqu'illustration , ou qu'ils ne regardent celte place comme un acheminement au parlement.
et Les fonctions de shérif ne durent qu'une finnée, et le même individu ne peut être nommé pour l'année suivante. Ce magistrat était autrefois nommé par les habitans du comté ; il l'est aujourd'hui d'une manière un peu moins populaire : à chaque assise d'été , le shérif en exercice remet «ux juges une liste dt MX citoyens du comté , qu'il présume que leur for-
84 BARKEAU ANGLAIS.
( Le procureur-général , interrompant M. Curran, dit que le shérif était élu parla cité, et qu'ainsi son observation était Boal fondée. )
Soit ( continua M. Curran ) ; je ne m'arrêterai point a exa-
tune met en état de soutenir les dépenses de la place , et que leur conduite et leurs qualités personnelles en rendent dignes.
« Ces listes sont examinées à leur retour par les doure juges réunie à cet effet un certain jour du mois de novembre , et ils choisissent un des noms de chaque liste pour le présenter à la nomination du roi, qui ne manque guère de l'agréer.
« 11 est facile de concevoir Timniense différence que celle forme de nomination, et toutts les autres circonstances qui raccompagnent , établissent entre les shérifs et un préfet, et de quelle indépendance ces officiers doivent jouir.
« Tout l'avantage qu'ils doivent tirer de leur place étant d'augmenter Itur considération dans la province, leurs efforts tendent à satisfaire l'opinion publique, et à éviter tous les actes qui pourraient la tourner contre eux.
« C'est là le grand secret de la perfection du gouvernement d'Angleterre j presque tous les emplois publics , ceux de juges, de shérifs, de jurés , de juges de paix , sont constitués de manière à n'inspirer à ceux qui les possèdent d'autre intérêt que celui de s'attirer l'estime et l'affection de leurs concitoyens , ce qui les force à surmonter leurs petites haines ou leur.»? petites vengeances personnelles , pour ne s'appliquer qu'à connaître et à suivre la direction l'opinion publique.
« Des shérifs ainsi nommés ne peuvent donc désigner que des jurés imj^arliaux et sur le choix, desquels il ne plane jamais le plus léger soupçon; la moindre circonstance qui laisserait apercevoir que le shérif ait eu l'intention de préférer tel homme à tel autre , élèverait contre lui un cri si universel dans la province, qu'il n'y a pas de considération particulière qui puisse le porter à s'y exposer. »
Ce passage de l'excellent ouvrage de M. Coltu, sur l'administration de la justice en Angleterre, donne des notions très-exactes sur le choix du jury en ce pays : question importante et qui jusqu'ici n'avait jamais été bien comprise en France. On y voit comment , en Angleterre , les lois sont toujours modiAées par les mœurs, et combien il est nécessaire de connaître les unes pour bien apprécier let autres •
Quid leges sine moribus^
CURRAN. B5 miner quel est celui qui dispose de la cité, mais mon savant adversaire semble oublier que Télection de la cite , quel qu'en soil le maître, est absolument nulle sans l'approbation de ce même lord lieutenant, partie poursuivante dans la cause j je répète donc, messieurs, qu'aucun d'entre ceux qui sont assis au banc des jurés n'y a été appelé par la voix de mon client ; que mon client n'a pas eu , comme la couronne, le pouvoir de repousser qui que ce soit , et que vous-mêmes devez sentir sous quelle influence vous avez été appelés, et quels motifs ont déterminé votre choix.
Dans un moment où notre pauvre patrie est ébranlée jusque dans ses fondemens, par la lutte de ceux qui se disent les partisans de la liberté contre ceux qui se disent les partisans du pouvoir, des défenseurs de l'oppression contre les défenseurs des opprimés, peut-on, en une question pareille, hésiter un seul instant a deviner à quelle classe de gens l'un des partisans de l'une ou l'autre cause désirerait qu'appartînt le jury qui doit prononcer entre eux.
J'espère, messieurs, que vous me connaissez trop bien pour me croire capable de vous traiter avec mépris ; je vous parle avec rhonnê.le confiance d'un de vos compatriotes, et si je rappelle ici ces indignes imputations de partialité dont on a voulu vous noircir en cette circonstance , c'est afin que vous considériez sur quel terrain vous marchez, et de quelle res-* ponsabilité terrible vous êtes chargés envers votre conscience et votre pays j si ceux qui vous ont appelés au banc du jury attendent de vous une servile complaisance, vous pouvez^
Mais il n'est si excellente instilulion que ne corrompent les passionr» humaines j trop souvent, il est vrai , le jury , dans des momens de trouble , fut composé en Angleterre , et surtout en Irlande , de manière à n'être que le servile instrument du pouvoir ; était-ce la faute des iuslilulions ?'non , c'claii celle des hommes et des circonstances.
avant de le quitter, réfuter et punir, par un verdict intègre, celte injure qui vous est faite j vous pouvez attester a tous les Irlandais qui languissent encore en ce pays , que toute loi et toute justice ne nous a point abandonné avec la paix et la prospérité; que la sainteté du serment, l'intégrité du jury ne sont point encore éteintes parmi nous , et que si nos cours de justice sont remplacées par tant de tribunaux si extraordinaires et si terribles , ce n'est pas qu'elles aient manqué soit de sajjesse, soit de vertu.
Messieurs, il est nécessaire que vous ayez une idée claire d'abord de la loi par laquelle la question doit se décider, puis de la nature et de l'objet de la poursuite.
Sur le premier point, je dois vous apprendre que la loi sur les libelles a subi de récens et très-notables changemensj jusqu'alors, diverses décisions des tribunaux de Westsninster avaient restreint le jury a prononcer sur |a vérité des inductions et sur le fait de publication ; le caractère séditieux de l'ouvrage publié, aussi bien que l'innocence ou la culpabilité de la publication , étaient considérés comme questions exclusivement réservées à la cour.
Dans un système comme celui de la loi , qui raisonne rigoureusement, un principe vicieux entraîne nécessairement avec lui toutes les erreurs qui en découlent ; admettez dans im argument de fausses prémisses, si vous raisonnez juste, rien ne pourra vous sauver d'une fausse conclusion.
11 en est ainsi advenu relativement aux empiétemens de la cour sur les attributions du jury dans les causes de libelle : du moment où la cour eut admis en principe qu'elle était appelée h décider sur tout, hors le fait de publication, c'està-dire qu'elle devait juger si le livre poursuivi était ou non un libelle ; si son intention , c est-à-dire ce qui fait l'essence de tout crime, était innocente ou coupable, la culpabilité
CURRAN. 87 dut nécessairement cesser d'être un fait essentiel h la condamnation.
En effet, vous voyez clairement, messieurs, que la question d'intention est une question de fait ; or, du moment où la cour décidait que le jury ne pouvait connaître de cette question, il s'en suivait nécessairement qu'elle ne pouvait être jugée par qui que ce fût,, car la cour ne pouvait prononcer sur une question de fait. Aussi , lorsque la cour eût dit que cette question n'était pas du domaine du jury, il n'y avait pas pour elle d'autre moyen d'appuyer celte extraordinaire proposition, que de proclamer que ce n'était point la une question essentielle.
Le même vice de raisonnement entraîna à une autre erreur plus dangereuse encore. Si Tintenlion eût été un fait essentiel, il aurait fallu prononcer à sou égard comme sur tout fait ordinaire, en prenant en considération l'ensemble des circonstances. Or ^ entre ces circonstances, la principale est , sans contredit, la vérité ou la fausseté du contenu de l'écrit; mais, ayant décidé que l'intention n'était pas un fait essentiel, il en résultait que la vérité ou la fausseté du contenu de l'écrit n'était pas non plus essentielle, et, sons une loi ainsi torturée, un Anglais qui publiait la plus incontestable vérité, avec l'intention la plus pure, pouvait être ignominieusement puni, sans que l'accusateur fût contraint de démontrer le crime, ou que l'accusé eût la faculté de prouver son innocence.
Je ne suis point dans l'habitude de parler avec mépris de nos institutions, mais lorsque je condamne cette usurpatiori des droits du j»ry, j'ai pour garantie de mes paroles l'antoïilé de ce statut qui vous a rétablis dans la plénitude de vos attributions ; les sujets anglais sont redevables de cette restitution de justice aux glorieux efforts de M. Fox et de M. Erskine, ces illustres défenseurs de la constitution et de la loi.
Je m'estime heureux de pouvoir vous dire que , bien que nous ne partagions pas les honneurs de leurs triomphes, nous profitons cependant de leurs résultats ; car un acte pareil passé dans notre pays vous donne le droit et vous fait un devoir de prononcer sur toute la question d'après les bases les plus larges et avec toutes ses circonstances. Vous êtes donc appelés a décider par votre verdict si ce livre est un libelle faux et calomnieux, faux en fait, et publié dans l'intention séditieuse qu'on lui impute de calomnier le gouvernement et de pousser le peuple à la révolte.
Vous ayant ainsi fait connaître , messieurs , toute l'étendue de votre juridiction, qu'il me soit permis de vous proposer une distinction qui doit vous frapper a la première vue : il ne faut pas conft)ndre les censures dirigées contre de simples particuliers avec celles contre les actes du gouvernement ou la personne de ses agens; les premières peuvent être appelées personnelles , les autres politiques : il n'existe pas deux choses plus différentes par leur nature et par le point de vue sous lequel elles doivent être considérées par un jur^^.
Ce qui fait la criminalité d'un libelle purement personnel, c'est qu'il tend a troubler la paix publique ; il tend a soulever tous les ressentimens de la vanité blessée ou les vengeances encore plus cruelles de l'orgueil irrité. La plupart des personnes se font illusion sur l'importance d'une injure de journcÀ y elles ne réfléchissent pas que le caractère de tout homme jouit d'une certaine mesure de considération que ne peuvent ni accroître, ni diminuer les vaines criailleries d'un^azelier. S'il est calomnié , bientôt il reparaît dans tout son éclat, comme l'astre des nuits sortant radieux du sein d'un nuage qui l'avait un moment obscurci : il est juste, cependant, de réprimer sévèrement ce délit qui force l'innocence modeste à quitter sa retraite pour se produire en public, qui blesse et épouvante ; qui détruit toute cordialité dans la vie domestique^ et^
CUrxRAN. 89 sans déraciner un seul vice ni corriger une seule erreur, perce le cœur humain de mille traits.
En pareil cas, j'approuve entièrement la loi telle que vous Ta exposée le magistrat accusateur; j'admets , sans hésiter , que la vérité d'une imputation ne peut pas justifier celui qui l'a divulguée. Un particulier a commis un crime; qu'on le poursuive devant une cour de justice; la, si l'accusation est vraie, il sera puni ; ce sera le dénonciateur si elle est fausse; mais, dans les questions d'intérêt public, il en va bien autrement : la salutaire prohibition dont je viens de parler se rencontre dans les lois de tous les pays; mais cette liberté de la presse, que je réclame pour les ouvrages politiques, ne me paraît fondée que sur la nature particulière de la constitution britannique; elle dérive directement du contrat sous lequel le gouvernement anglais a été placé par la révolution.
Dans la constitution britannique , le pouvoir est un dépôt constitué par le peuple à de certaines conditions; sa violation entraîne abdication de la part de ceux auxquels il est confié, et le peuple reprend alors tous ses droits. Le gage le plus certain de la stabilité du trône britannique, c'est l'affection et la bonne opinion de ses sujets ; c'est donc pour ces sujets un devoir d'observer la conduite du gouvernement, et pour tout homme un privilège de les éclairer sur tout ce qui peut y avoir rapport. Ainsi la liberté de la presse se lie inséparablement a la liberté publique ; la presse est notre grand surveillant; on peut dire d'elle comme d'un historien ou d'un témoin : nil falsi audeat nil verinon audeat dicere ; son horizon s'étend jusqu'aux limites les plus reculées de la vérité ; elle doit dire la vérité aux rois en présence des peuples, et aux peuples en présence des rois; mais qu'elle s'abstienne d'exciter de fausses alarmes , car ce serait le moyen de perdre toute confiance , et se rendre inhabile à dénoncer les dangers réels , ainsi que ces fautes dont la conséquence inc-
go BARREAU ANGLAIS.
vilable est la mort. Tel est , messieurs , le grand privilege sur lequel vous allez prononcer; si j'ai long-temps insisté sur ce point, c'est a cause des récentes modifications de la loi, ainsi que de quelques observations qui ont été faites et qu'il me paraît nécessaire de confronter avec les principes que je •viens d'exposer.
Maintenant , messieurs , venons à ce qui fait le sujet immédiat de cette cause, telle qu'elle résulte de l'acte d'accusation auquel elle aurait dû êtjre restreinte , telle aussi qu'elle vous a été présentée par le savant avocat de la couronne , qui, se donnant un champ plus large, a cherché, par des motifs dont je n'ai point à vous entretenir, à introduire dans le procès des faits qui y sont absolument étrangers.
L'acte d'accusation établit simplement que Finnerly a publié contre le lord lieutenant d'Irlande un faux et calomnieux libelle tendant a exciter contre son gouvernement le mépris et la haine du peuple. On avait droit d'attendre que , sans s'égarer en un autre sujet , l'avocat de la couronne marcherait droit a la preuve de cette allégation ; il n'en a pas usé ainsi ; il s'est jeté dans de longues observations préliminaires; il a insinué, quelquefois même affirmé des faits qui, je l'avoue, ne m'ont pas peu surpris, jusqu'à ce qu'enfin j*ai compris le dessein secret de ces insinuations et de ces assertions. A-t-il été franc et loyal envers vous , ou bien est-ce moi qui le suis en ce moment? vous allez en juger.
Il vous a dit que cette poursuite est dirigée contre cette lettre signée Marcus , comme faisant partie de ce qu'il a appelé un système d'attaque contre le gouvernement, exécuté par le journal appelé la Presse ^ et sur ce point, je vous demanderai si c'est la se conduire loyalement envers vous : se conduit-on loyalement envers des hommes placés sous la religion du serment, quand on leur insinue que le caractère général d'un journal ( et cela sans autre preuve que l'asbcrlion
CURRAN. g I
de Paccusateur) doit avoir qiielqu'influence sur leur decision , bien qu'ils ne soient appelés à juger qu'un article séparé? Je vous le demande, messieurs, pour qui vous prend-t-on, lorsque Ton croit que, même dans une cour de justice, et sous les yeux de la nation qui vous observe , vous serez dupes du misérable expédient dont on a usé dernièrement avec tant de scandale , et qui consiste a soulever les clameurs d'une populace mercenaire contre tout homme et tout principe que Ton veut abattre? Que votre fierté décide sur quels fondemens on a pu espérer que vous seriez gens a vous rendre récho de ces cris insensés; j'espère que vous voyez qu'il n'y a rien la de relatif à la question.
Messieurs, on a traité divers autres points que je dois également passer en revue, afin de vous prouver qu'ils n'ont aucun rapport a cette cause. L'avocat de la couronne s'est plu à dire qu'il se présente dans cette poursuite comme le vrai défenseur de la liberté de la presse; qu'il vient protéger contre sa licence un doux et paternel gouvernement; il a ajouté que la constitution demeurera inébranlable tant que cette liberté sera respectée, mais que la licence seule peut détruire la liberté. Messieurs , autant aurait-il valu dire qu'il n'y a qu'une sorte de maladie dont l'homme puisse mourir. Ne puis-je pas mourir aussi de la main d'un tyran; et lorsqu'en travaillant a éteindre ce journal par la ruine de son éditeur, on prétend avoir l'intention de le sauver des périls de la licence, vous pouvez juger quelle mesure de confiance est due soit aux faits soit aux raisonneraens que I'oq vous propose.
Et c'est en Irlande que l'on vient proclamer que la licence est la seule maladie mortelle à la presse : son indépendance n'eut-elle donc jamais d'autre péril à redouter? Je ne sais si l'éditeur de l'Etoile du Nord a pu entendre prononcer ces paroles du fond de sa prison , mais certes sa femme et ses
enfans doivent bien savoir qu'une presse peut être détruite en plein jour, non par sa propre licence, mais par la licence d'une force militaire^
Quant a la sincérité de cette déclaration , que les poursuites du gouvernement n'ont d'autre but que d'affermir la liberté de la presse, soit que l'on tourne les regards en arrière, soit qu'on les jette vers l'avenir , elle réveille une longue suite de douloureuses pensées, desquelles sans doute mon savant adversaire n'avait pas intention d'évoquer le souvenir. Elle nous conduit naturellement à demander en quel temps et pour quel motif le gouvernement a déployé son patriotisme par ces sortes de poursuites? Ses motifs, l'histoire les atteste ; ce fut toujours par haine de la vérité , ou par désir de vengeance. Vit-on jamais le chef d'une nation se montrer sévère par piété filiale, contre des écrits calomnieux envers ses ancêtres morts. Lisons-nous qu'Elisabeth ait fait poursuivre les libelles que les théologiens de son temps publiaient contre sa sœur catholique, ou ceux que ces mêmes théologiens avaient écrits contre son père protestant. Non , messieurs, mais elle ordonna des accusations pour satisfaire des ressentimens personnels : et il se rencontra un jury d'une ame assez basse pour prononcer un verdict qu'elle eut honte elle-même de faire exécuter.
J'ai dit que mon savant adversaire a appelé vos regards sur des temps qui ont été marqués par ces misérables débats y je vois que vos pensées se reportent vers le règne de Jacques II, que vous tournez les yeux sur ces années d'oppression et de tyrannie , époque déboute et dedouléur où tel était notre état d'abaissement, qu'il aurait pu fournir un argu* ment a l'athée et au blasphémateur contre l'existence d'un être souverainement juste , si l'ère glorieuse de notre révolution qui suivit ne fui venue absoudre le ciel, et prouver
CUR RAN. ()3 que si l'hoiiiraè se degrade, ce n'est point par un mouvement qui lui soit naturel, mais bien avec effort et avec peine, jusqu'à ce qu'enfin ses immortelles facultés , reprenant toute leur énergie, il s'élève cent fois an-dessus de l'abîme où il n'était tombé que pour se relever avec gloire.
C'est en de pareils momens que l'état cherche un appui dans la destruction de la presse; c'est alors qu'un tyran prépare l'asservissement du peuple, en détruisant sa précieuse indépendance , en brisant €e bouclier de sagesse et de vertu derrière lequel il est invulnérable^ alors l'honnête homme n'ose élever la voix, parce que la vérité ne peut être proclamée sans péril j l'humanité n'a point d'oreille , parce qu'elle n'a plus de langue pour se faire entendre ; et l'homme qui a conservé un reste de fierté dédaigne de parler : semblable k ce médecin qui , rebuté par les opiniâtres excès d'un mourant, fuit le lit de ce malheureux dont l'oreilîe ne peut entendre un conseil austère, ni le palais soutenir la saîulaire amertume d'un breuvage qui doit le rendre a la vie, et l'abandonne aux soins intéressés d'un esclave qui lui parle de convalescence et le dépouille avant que son cadavre ne soit refroidi.
Je ne veux point, messieurs, épuiser votre attention en poursuivant cette discussion a travers tout le siècle passé, mais les faits sont trop récens en votre mémoire pour ne pas vous démontrer que la liberté de la presse et la liberté du peuple ont toujours eu même fortune. Vous devez avoir observé que leur sort, en Angleterre, fut toujours le même, dans les vicissitudes successives de leur dernière oppression; notre pays aussi, je l'ajoute avec douleur, a fourni de tristes preuves de leur inséparable destinée, pendant les diverses périodes de leur décadence, jusqu'au moment de leiur extinction totale, alors que la constitution a fait place à la puissance du glaive, et que le seul imprimeur, ca
Irlande, qui ose parler pour le peuple est maintenant sur le
banc des accusés.
Messieurs, mon savant adversaire s'est si peu occupé dans son discours du sujet réel de la poursuite; il s'est jeté avec tant de diffusion dans des considérations aussi étrangères a l'objet de l'accusation que nécessaires au dessein secret de l'accusateur^ que vous m'excuserez , j'espère , d'avoir marché sur ses traces. Je m'estime heureux de pouvoir également invoquer l'autorité de son exemple pour arriver enfin à ce qui fait l'objet du jugement.
Je conviens avec l'avocat de la couronne que l'imputation dirigée contre le lord lieutenant d'Irlande est celle d^avoir grossièrement et inhumainement abusé du droit de grâce, ce droit dont le souverain n'est dépositaire que dans l'intérêt du peuple; les faits ne sont pas contestés : on prétend seulement que leur vérité ou leur fausseté est indifférente; les voici , en peu de mots , tels qu'ils sont rapportés dans cet écrit.
u "William Orr fut mis en accusation pour avoir prêté le serment d'Irlandais-Uni ; personne n'ignore quel est ce serment : il consiste tout simplement à promettre d'abord de propager une confraternité d'affections parmi tous les hommes de diverses religions; secondement, de travailler a obtenir une réforme parlementaire; troisièmement, de garder le secret : celte dernière clause y fut ajoutée lorsque la loi sur les conventions eut rendu criminelle et punissable toute réunion par délégués.
u Après plus d'un an de séjour dans une prison, M. Orr fut traduit en jugement; il fut poursuivi par le gouvernement, et Ton reçut contre lui le témoignage d'un délateur fameux nommé Wheatly , qui, ayant lui-même prêté ce serment, avait été condamné conformément a la loi d'insurrection : le jury recommanda M. Orr a la clémence royale; le juge, avec une humanité qui honore son caractère, transmit
CURRAN. 95 ce vœu a notre accusateur ; trois d'entre les jurés firent en la cour un affidavit solennel pour attester que des liqueurs leur avaient été apportées dans leur chambre de délibération ; qu'ils avaient été brutalement menacés par quelques-uns d'entre eux d'une pourjsuite capitale^ s'ils ne déclaraient pas le prévenu coupable j que c'^st sous l'impression de ces menaces , et vaincus par les fatigues d'une longue veille et par une invincible opiniâtreté , qu'ils ont enfin consenti un verdict de coupable contre un homme qu'en leur ame et conscience ils croyaient innocent.
« De nouvelles recherches ayant été faites, elles révélèrent la vie et l'infâme caractère du délateur 5 un premier sursis fut ordonné , puis un second , et enfin un troisième , pour donner le temps à son excellence, ainsi que M. le procureurgénéral Ta établi , de considérer s'il y avait lieu on non de faire grâce. Son excellence n'ignora aucune de ces circonstances ^ et néanmoins elle décida qu'il n'y avait pas lieu d'accorder cette faveur; en conséquence, la sentence fut exécutée. » Tels sont le^faits consignés dans cet écrit désigné dans l'acte d'accusation comme faux et calomnieux. M. le procureur-général vous le dénonce comme ayant été publié dans le dessein d'exciter le mépris public contre les cours de justice : je désire, messieurs , qu'il n'y ait point d'équivoque sur ce point de fait.
L'administration de la justice, en tant qu'elle a rapport aux juges, cet écrit ne renferme pas même une induction contre elle, dans aucune des parties mentionnées en l'acte d'accusation ; il n'est relatif qu'a une violation de la justice, qui ne peut avoir lieu qu'au moment où la fonction de juge a cessé : je n'aurais pas vu sans peine que la mort de ce malheureux eût fourni matière k quelque imputation contre les juges, qui présidèrent a son jugement avec cette douceur et cette humanité qui sied si bien dans une aussi terrible occa-
gG BARREAU ANGLAIS,
sion. Certes , je ne doute pas qu'accusés d'inhumanité ou ^'injustice, s'ils se fussent abaissés jusqu'à poursuivre leur calomniateur, ils n'eussent pas prétendu, à la face du public, comme on le fait en ce jour, que peu importait que l'accusation fût vraie ou fausse. Leur premier soin aurait été de démontrer qu'elle était fausse j-moi-même alors je me fusse volontiers présenté comme témoin , pour acquitter envers eux la dette d'une ancienne amitié et leur donner en même temps un témoignage de mon estime privée comme de mon respect public : la présence de ces vénérables juges m'oblige a supprimer ce que j'en voudrais dire; je ne les eusse même pas nommés, si je n'y eusse été contraint, pour écarter cette pensée que leur intérêt est, sous aucun rapport, uni dans cette cause à celui du lord lieutenant d'Irlande. C'est à lui seul que l'imputation s'applique - elle énonce avec toute l'énergie dont notre langue est capable , que le vice-roi de Tirlande a cruellement abusé du droit royal de faire grâce en laissant conduire a mort, comme un malfaiteur, un homme placé dans de telles circonstances. ^
Voila sur quels motifs le procureur-général veut que vous déclariez cet écrit faux et calomnieux : après avoir énoncé tous les faits que je vous ai répétés, soit d'après son propre discours , soit d'après les preuves produites, il a ajouté que vous deviez déclarer cet écrit faux et calomnieux, bien qu'il reconnût presque formellement qu'il était vrai, et il s'est opposé a ce que l'on admît la preuve offerte de leur vérité.
Qu'il me soit permis , messieurs , de vous rappeler d'abord la qualité des parties qui comparaissent devant vous. Le défendeur est un imprimeur qui exerce sa profession pour vivre, et qui, dans un temps de misère et de terreur, lorsque l'on défend au peuple de discuter ses intérêts par la voie de ses délégués, lorsqu'on veut empêcher par force le petit nombre de constituans que nous avons , de se réunir en per-
sonne pour délibérer ou dresser des pétitions. Lorsque tous les journaux de Tlrlande sont ou supprimés ou achetés par l'administration , c'est dans un pareil moment que M. Finnerty a eu le courage, peut-être la folie, d'imprimer l'écrit en question , sans nul motif de méchanceté ni de vengeance, mais seulement pour satisfaire a ses devoirs envers sa famille et le public.
La partie poursuivante est le ministre du roi en Ii lande : mon savant adversaire prétendra-t-il qu'en cette qualité sa conduite ne soit pas soumise à l'investigation publique? quelles autorités les lois ou les usages de l'Angleterre lui fourniraient-ils pour soutenir cette proposition? les vertus, le rang élevé , l'amour des peuples ont-ils donc préservé le royal maître de la partie poursuivante des rigueurs d'une censure publique, quelque injuste et mal fondée qu'elle fût, si Ton considère le caractère personnel de sa majesté? les talens supérieurs de M. Pitt, ceux plus supérieurs encore de son antagoniste, M. Fox, les ont-ils donc protégés l'un et l'autre contre d'insolentes critiques? Qui ne sait avec quelle injustice ils ont été traités : quelles invectives le ministère n'a-t-il donc pas essuyées au sujet de la guerre présente? est-il une épithète de mépris ou de reproche, inventée par l'exaltation ou par la haine, qui ne leur ait été prodiguée? ne semble-t-il pas que ces mots avocats du despotisme, spoliateurs du trésor public y meurtriers des sujets du roi^ corrupteurs de êa morale publique , ennemis de la constitution y fléaux de Tempire britannique , aient perdu toute signification par le fréquent usage qu'on en fait , et qu'ils ne soient plus des expressions de reproche, mais des termes ordinaires?
Et pourquoi, messieurs, cette licence est-elle donnée en Angleterre? C'est parce qu'en Angleterre on sait que l'examen
des actes du gouvernement forme spécialement le sujet sur lequel doit s'exercer une presse libre; que les principes relatifs aux injures personnelles ne peuvent jamais s'appliquer aux gouvernans et aux ministres; que, punir une attaque dirigée contre un ministre, sans s'occuper si elle est bien ou mal fondée, mais par cela seul qu'elle tend k violer la paix publique, serait ridicule a Textrême.
Et en quoi donc, je vous le demande, messieurs, la paix publique est-elle violée en pareil cas? ces écrits tendent-ils à provoquer M. Pilt ou M. Dundas a se battre avec l'écri- \ain, si jamais ils viennent a le rencontrer? Non, messieurs; cette liberté s'exerce en Angleterre, parce que le peuple sent que c'est un droit pour lui de l'exercer; le gouvernement est assez sage pour la tolérer, parce qu'il sait que tous ses efforts pour la réprimer seraient vains, les résultats de toutes les imprudentes tentatives qu'il en a faites le lui ont prouvé; il la tolère, parce qu'il sait que dans une cour de justice ce rempart de la constitution ne serait jamais livré au pouvoir, et que la victime désignée, soit qu'elle parût sous le modeste manteau d'un honnête artisan, ou au milieu des honneurs dus au génie, à la vertu et a la philosophie, que ce fût un Thomas Hardy ou bien un Horne Tooke, trouverait une protection assurée dans le courage incorruptible d'un jury anglais.
Mais, messieurs , j'aime à croire que M. le procureur-général n'entend pas lui-même pousser*^! loin sa doctrine, et je ne dois pas oublier qu'il s'est déclaré le plus zélé défenseur de la liberté de la presse; je puis donc, même selon lui, faire quelques observations sur la conduite du gouvernement existant. Je voudrais bien savoir jusqu'où il suppose que s'étend ce droit : est-ce jusqu'à la modeste complainte que le pauvre aveugle chante aux portes pour l'amusement
des laquais et des cuisinières? doit-il s'arrêter a ces propos de halle, à ces misérables plaisanteries qui circulent chaque jour sur les douleurs de nos compagnons d'infortune et les inutiles efforts de ceux qui ont vainement travaillé pour leur cause; s'élève-l-il jusqu'à la poétique licence de V Ode du jour de lanaissance? le poète lauréat n'emploierait pas certes un tel langage '. Je suis fâché , en vérité, que mon savant adversaire n'ait pas daigné nous expliquer ses principes sur les homes de ce droit de censure et de blâme.
Supposez qu'un vice-roi irlandais fît une très-petite sottise: la presse pourrait-elle hasarder quelques très-respectueux quolibets sur cette sottise ? mon savant adversaire ne lui contestera pas, du moins formellement, cette faculté. Allons plus loin, et venons-en à un point plus important : un vice-roi irlandais commet un acte qui provoque la haine contre son maître, qui inspire une raisonnable crainte de voir s'établir le despotisme, qui ne laisse aux peuples d'autre moyen de salut qu'une confédération pour défendre leurs droits communs : que doit faire l'honnête homme en pareil cas? Je vois avec peine que l'honorable défenseur de la liberté de la presse ne nous ait pas exprimé son opinion sur ce point.
Je vais donc vous exposer humblement mes principes : je crois qu'un bon citoyen doit avertir le peuple franchement et courageusement de ses périls; garder un honteux silence au milieu d'une telle crise, est a mes yeux une telle lâcheté,
> Les rois d'Angleterre ont conservé la féodale coutume d'avoir un poète au nombre des officiers de leur cour. Le pocte lauréat jouii d\ir.pointemens considérables j ses uniques obligations sont de faire chaque année une ode en Thonneur de la naissance du roi : c'est à cet usage que Curran fait allusion. On a fait la remarque que ces ménestrels à gage , choisis babiluellement parmi les poètes îcs plus disûagués, semblent abdiquer leur génie en acceptant leur place ; singulier privilège du pouvoir, de flétrir lout ce qu'il touche! M. Soulhey, qui occupe maintenant cette sinécure littéraire , n'a pas dérogé à ce noble usage.
loo BARREAU ANGLAIS,
qu'il n'en est pas de plus grande, si ce n'est celle de poursuivre et de déclarer coupable le courageux écrivain qui s'est honorablement acquitté d'un tel devoir. C'est Ta le principe avoué de la révolution d'Angleterre : il fut alors reconnu que l'abdication de la couronne peut résulter de la violation du dépôt qui est confié au souverain, et qu'il est un arbitraire auquel tout honnête homme peut et doit même résister, aux risques de sa fortune et de sa vie.
Maintenant, messieurs, ce raisonnement admis, et il ne peut être dénié* s'il est quelque circonstance possible dans laquelle une nation soit obligée de pourvoir a sa sûreté, et puisse le faire légitimement, pousserez- vous l'absurdité jusqu'à dire qu'un peuple a le droit d'agir quand ces événemens arrivent, mais qu'on ne peut, sans crime, l'avertir qu'ils sont iraminens.
Je suis loin , messieurs, de prétendre que ( toute extrême qu'elle est) notre misère en soit venue à ce point déplorable : puisse le Dieu tout-puissant nous en préserver a jamais ! mais je veux établir mes principes sur lesfcndemensles plus solides et les plus favorables a mes adversaires : je soutiens qu'il ne peut jamais être criminel d'écrire sur le gouvernement, si ce n'est des choses fausses ; mettant ainsi tout au pis pour vous démontrer que si l'on a le droit de dire la vérité au peuple, quand il se trouve placé dans la dernière extrémité , on le peut à plus forte raison dans les circonstances d'une moindre importance, car bien qu'une cour eût décidé avant le dernier statut sur le jury , que dans une cause de libelle la vérité ou la fausseté de son contenu étaient indifférentes j depuis ce statut , un jury consciencieux ne peut plus admettre un tel principe.
Veuillez maintenant, messieurs, considérer sur quels fondémens on qualifie cet écrit de libelle. M. le procureur-général vous a dit qu'il tend a exciter la sédition et la révolte : n'oubliez pas que la vérité des imputations qu'il renferme n'est
CURRAN. 101 pas contestée. Or, qu'y a-t-il qui tende a exciter la sédition et la révolte? serait-ce l'acte imputé a la partie poursuivante et non contesté par elle : ainsi, messieurs du jury, voici ce que le représentant du roi vient vous dire en public. « J'ai fait un acte qui doit remplir toutes les ames d'horreur et d'indignation, qui doit faire détester a tous ceux qui le connaissent, le gouvernement du roi; le défendeur a commis la faute de publier ce fait que je ne dénie point, et je vous prie de le déclarer coupable. » Et voilà la cause que le lord lieutenant d'Irlande porte devant vous , ce sont là les principes que, dans une aussi épouvantable crise que celle où nous nous trouvons, il se hasarde à soutenir dans une cour de justice; tels sont les traits sous lesquels il s'offre lui-même à la justice et à l'humanité de ses concitoyens; tel est le récit qu'il veut faire lire au pauvre peuple irlandais , à nos voisins et a nos communs ennemis!
Qu'il me soit permis, sans violer le respect que je dois a son excellence, de la défendre contre sa propre allégation. Ce qu'il impute à cet écrit, c'est qu'il tend à provoquer une insurrection : sur quoi ces craintes sont-elles fondées? lorsque tant de sujets de notre pauvre patrie ont péri dans les dernières' années, lorsque tant de malheurs ont été supportés avec une patience sans exemple dans l'histoire des nations; la mort d'un seul homme pourra- t-elle donc exciter i\ la résistance et à la révolte ? Supposé qu'elle le puisse , quelle devrait être la conduite de tout homme honnête? ne devrat-il pas avertir le gouvernement de son pays du danger qui le menace; ne devra-i-il pas dire au vice-roi : u Vous pousserez le peuple au désespoir si vous persistez dans vos sanglans projets ; vous aliénerez le cœur de la nation irlandaise; vous diviserez nos forces et vous ouvrirez un accès k rennemi commun? » Un bon citoyen ne pourrait-il pas tenir au peuple ce langage : u Vos malheurs sont affreux j mais il est inutile
d'avoir recours à des expédiens désespérés ; si le minisire du roi manque de sagesse et d'humanité, son royal maître est plein de Tune et de l'autre. » En un pareil moment , qui de vous ne regarderait pas comme un devoir pour chacun de lui adresser ces paroles, et pourriez-vous être assez insensés pour punir le sujet fidèle qui aurait élevé la voix; serait-il possible que vous vinssiez dire a votre pjiys , qu'en pareille circonstance, la presse devrait rester ensevelie dans son sommeil , ou se conduire comme le perfide gardien • qui , faisant sa ronde, voit un voleur enfonçant une porte, ou la flamme s'échappant d'une fenêtre , tandis que tout dort dans la maison , et s'en va criant , il est cinq heures , le temps est beau , et tout va bien ?
Sur cette partie de la cause , permettez-moi de vous.adresser une question ; je ne prétends pas qu'il yi ait similitude sur tous les points, je n'entends point comparer l'humble condition de M. Orr aux* noms sacrés des 'R.ussel et des Sidney , moins encore trouver quelque ressemblance entre l'époque actuelle et l'année i638j mais je veux vous soumettre une question complétemeut analogue en principe : si, lorsque cet infortuné monarque, qu'égarèrent d'aveugles conseils, eut répandu ce sang généreux qui s'échappa de leur cœur comme une semence de révolution, si, dis- je, un sujet anglais eut été mis en jugement pour avoir osé proclamer toute l'hcrreur que lui inspirait un pareil acte, qu'auriezvous pensé d'un jury qui aurait dit : « Nous savons, en ame et conscience, que ce qui a été écrit est légitime et vrai, et cependant nous allons le déclarer, sous serment, criminel
• Le mot anglais est IFaLchman ; les IFatchmen sont, à proprement parler, des houinies chargés de faire la ronde ])endant la nuit; ils sont distribués par quartier, et vont en criant par les rues, et de distance en distance, l'heure qu**!! est et le temps qu'il fait j ils sont chargés, en outre , de prévenir en cas de vol ou d'incendie.
CUKRAN. io3 et faux, et nous ajouterons par cette basse obéissance un nouveau grief a ceux qui existent déjà , pour en appeler a la justice divine et lui demander une réforme ? »
Messieurs, je sais parfaitement qu'il est facile de mal interpréter mes paroles, mais si vous m'écoutez avec la même candeur que je vous parle, vous ne vous méprendrez pas sur leur véritable sens. Lorsque je vous montre toute l'étendue de nos droits politiques, lorsque je réponds a ces calomniateurs des libertés britanniques, qui ravalent le monarque au rang d'un despote, qui remplacent l'inflexibilité de la loi par l'inconstance de la volonté 3 lorsque je vous déroule les inappréciables trésors de nos droits politiques, si chèrement acquis par nos ancêtres , et si solennellement transmis à leurs enfans • lorsque je vous montre tout ce qui a survécu de ce précieux héritage a la prodigalité de leur postérité, je suis loin de prétendre que tout cela soit nécessaire en la présente occasion. Non, messieurs, je suis bien éloigné d'un pareil sentiment; personne ne déplore plus profondément que moi la situation présente de notre malheureux pays, personne ne désire plus vivement un retour a la paix et à la tranquillité par des voies de justice et de miséricorde : je n'ai que trop connu les déplorables effets de la violence et de la force, pour rien espérer de bon de la rigueur, d'une part, et des représailles, de l'autre 3 je n'ai que trop vu de ces reconstructions politiques , pour n'avoir pas observé que démolir n'est pas la plus courte voie pour réparer. Ce n'est qu'avec peine et douleur que je rechercherais le misérable droit que nous avons de rompre nos antiques liens, d'établir de nouvelles relations ou de tenter de nouvelles destinées : non , messieurs 3 la cause de mon client n'est point appuyée sur ce triste privilège du désespoir.
Quant au fait de révolte, et surtout quant a l'intentiaii de l'exciter , j'ose croire qu'il vous est démontré qu'elle ne ré-
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suite pâs de cette publication, que c'est là une vaine imputation inspirée par la malice , la terreur ou la calomnie ; et quant a la loi , loin de transgresser ses limites , il existe entre elles et cet écrit un espace immense : fasse lé ciel qu'il ne soit jamais nécessaire de le franchir ! ,
Messieurs, l'avocat-général a attaqué cet écrit sous un autre point de vue: je pourrais garder le silence a cet égard, à moins qu'il n'y eût trop de vanité de ma part à penser que ma défense n'a pas été jusqu'ici complètement sans effet. Il lui a reproché l'insolente familiarité de son style : je crois entendre clairement son idée ; il considère la liberté de la presse comme n'étant autre chose que la faculté de produire ces basses adulations que nul homme ne doit s'abaisser a entendre ou a proférer j il suppose que celte liberté doit être comme la licence d'un fou de roi , qui , prenant bien soin de ne lui reprocher aucune des fautes dont sa majesté devrait rougir , est assez vil et assez rusé pour n'attaquer que ces vices dont se glorifie sa sotte vanité.
Il n'aurait pas voulu que la presse eut dit au vice-roî que le droit de faire grâce est un dépôt dans l'intérêt des sujets, et non une vaine décoration du diadème , destinée a l'amusement de celui qui le porte ; que le pouvoir discrétionnaire de la couronne , relativement au droit de grâce , est comme le pouvoir discrétionnaire de la cour relativement à l'application de la loi; et que, dans un cas comme dans l'autre, son exercice, en quelques mains qu'il soit confié, est également un droit pour la nation. 11 voudrait que la presse se montrât toujours sévère envers les sujets , humble et soumise envers le pouvoir ; qu'elle considérât les frénétiques ravages exercés par l'autorité, comme les respectables décrets de la Providence, et que, parodiant le saint langage d'une résignation religieuse, elle dît au tyran spoliateur : le seigneur donne et le seigneur enlève j béni soit le nom du seigneur!
CURRAN. io5 Maïs résumons l'ensemble des invectives de mon savant adversaire en quelques questions que vous puissiez comprendre : a-t-il entendu dire que le Ion de cet écrit fût grossier et impoli y a-t-il prétendu que, lorsque Marcus s'est supposé montant les degrés du château , et s'adressant au vice-roi , il n'a pas salué comme il aurait dû faire? Mais, messieurs, vous n'êtes pas un jury de maîtres de danse. Mon savant adversaire a-t-il voulu lui reprocher que son style est bas et incorrect ? Si c'est la ce dont il se plaint , mon client a choisi un bien pauvre avocat : je ne me donne pas pour un profond grammairien ou un redoutable critique, mais qu'il me soit permis de vous faire humblement observer qu'une presse libre ne peut être soutenue que par l'ardeur de ces hommes qui ressentent en leur ame l'aiguillon d'un talent réel ou supposé, qui écrivent inspirés par l'enthousiasme de la vertu et l'ambition de la renommée : exercer sur eux toutes les rigueurs d'une critique de rhéteur, ce serait donner une aussi mince opinion de votre intégrité que de votre sagesse, et les chasser inévitablement de leur poste : si vous le faites, comptez sur ce que je vous dis ; vous réduiriez nos journaux à devenir ce qu'ils ont été pendant si long-temps , les registres des naissances , des foires, et des morts, une insulte perpétuelle contre le peuple et ses amis.
Mais, messieurs, afin de réduire a sa juste valeur cette accusation d'insolence et de grossièreté, qu'il me soit permis de vous demander si vous connaissez un langage qui pût exprimer dignement les sentimens que dut faire naître le refus de cette grâce que tout faisait un devoir d'accorder : est-il une phrase énergique qui pût égaler l'indignation que tout homme aurait ressenti en pareilles circonstances ? Supposé que l'un de vous eût écrit cette sévère adresse au vice-roi- qu'il eût été le témoin de la catastrophe à jamais mémorable qui y donna lieu, supposez que vous eussiez 1§u que l'unique
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crime impute a M. Orr était d'avoir abjure celte bigoterie qui avait si long-temps déchiré et déshonoré notre pays 3 de s'être engagé à rétablir le peuple de cette contrée dans le rang que lui assigne la constitution , et d'avoir juré de ne trahir jamais ses coopérateurs dans cette entreprise ; supposez que vous l'eussiez vu , sur ce seul grief , arraché à ses utiles travaux , jeté dans une prison , renfermé dans un cachot pendant douze longs mois, privé du libre usage de ses membres et de respirer cet air qui nous est commun à tous ; que vous eussiez pu contempler ce malheureux captif, n'entendant d'autres consolations que les cris de sa famille et le bruit de ses chaînes j que vous l'eussiez vu enfin conduit en jugement; que vous eussiez entendu son vil et parjure délateur déposant contre lui ; des jurés gorgés de vin , accablés de fatigue et de terreur, prononçant un verdict de mort 5 puis, quand leur tête, devénue plus calme , leur eut permis d'écoutet la voix de leur conscience , prosternés devant la cour, supplier la clémence royale d'épargner h leur caractère la honte d'un crime involontaire, a leur conscience le tourment d'un éternel remords, et a leurs ames Tineffaçable tache du sang innocent 3 supposez que vous eussiez appris le sursis ordonné, cette humble et honorable recommandation transmise à ce trône où la clémence est présumée siéger ; que l'on eût découvert contre le délateur des crimes nouveaux et inconnus jusqu'alors; que la royale clémence eût semblé céder; qu'un nouveau sursis eût été acordé au prisonnier ; qu'on eût fixé le jour, ainsi que vous l'a avoué mon savant adversaire, pour examiner si cette grâce pouvait ou non être accordée, que les délais de cette délibération expirés, un troisième sursis eût été donné; que le malheureux captif lui-même eût senti renaître la douce espérance de se voir rendu a une famille qui l'adore, à un rang qu'il na jamais terni, à son pays qu'il a tdtijours aimé; que vous eussiez vu sa femme
CURRAN. 107 et ses enfans a genoux , versant, dans leur reconnaissance, des larmes que la douleur et le désespoir n'avaient pu jusqu'alors arracher à leur cœur oppressé, et implorant les bénédictions de la Providence, qui avait épargné le père et l'avait rendu à ses enfans - que vous eussiez vu la branche d'olivier qui lui fut apportée pour ainsi dire comme dans l'arche , et que cependant ce rameau de paix n'eût point signifié que les eaux eussent baissé : hélas! il ne reverra plus ni sa femme, ni ses enfans, ni ses amis , ni son toit domestique^ l'ange de la miséricorde ne vient point ouvrir son cachot et le reconduire à la lumière et à la vie; mais le ministre de la mort le traîne au lieu du supplices : tranquille au milieu de ces bataillons armés , réunis pour le garder , l'insulter ou le troubler , il meurt en protestant solennellement de son innocence, et son dernier soupir est une prière pour la liberté de son pays.
Dites, maintenant, si quelqu'un de vous eût adressé la parole au public sur une aussi monstrueuse catastrophe , en quel langage aurait-il exprimé ses sentimens d'horreur et d'indignation? se serait-il abaissé. . . . Mais je vous demande pardon; si j'eusse conçu de vous une aussi honteuse idée, je ne vous aurais point ainsi dévoilé mon ame; si j'eusse cru voir en vous l'un de ces vils instrumens que peuvent fausser la crainte et Tespérance , dont la corde vulgaire ne sut jamais faire retentir les gémissemens de la douleur ou des accens d'indépendance ; je vous le dis franchement, j'aurais dédaigné d'eu interroger les accords , et l'aurais abandonné a quelque ménestrel plus facile : si donc mes pensées ne me trompent point , quelques expressions que j'emploie sur un pareil sujet , elles n'égaleront jamais l'énergie de vos sentimens, si je tentais de les décrire.
Messieurs , je n'ignore pas que mon savant adversaire a paru vous adresser la parole avec une confiance toute différente ) il a semblé attendre de vous que vous épouserez avec
io8 BARREAU ANGLAIS.'
une respecliieiise sympathie les douleurs et les resscntîmens (lu pouvoir attaqué ; peut-être, messieurs, vous connaît-il mieux que moi : si cela est, il vous a parlé comme il le devait ; il a eu raison de vous dire que si cet écrivain n'a fait naître qu'une faible indignation , c'est parce que son génie n'a pu la rendre plus forte ; il a eu raison de vous dire qu'il n'a point cherclié dans ses discours toute l'élégance qu'il jurait pa y mettre ; qu'il n'a point arrangé ses mots avec cette correction étudiée qui convenait au rang élevé de la personne a laquelle il s'adressait; si vous partagez cette opinion , messieurs; si vous pensez que l'homme qui se hasarde, au péril de la vie, a sauver la patrie du gouffre où elle va s'engloutir, est coupable de trop de familiarité pour avoir osé la retenir par les cheveu^, alors je n'ai plus rien à dire; rendez^ honnêtes et consciencieux jurés , rendez contre l'imprimeur un complaisant et servile verdict, puis traversez la foule de vos concitoyens , pour retourner en vos maisons ; supportez en passant leurs regards indignés, rentrez dans le sein de vos familles, et lorsque vous présiderez au cercle domestique, ditesa vos enfans, qui formeront bientôt la nation irlandaise, dites-leur ce qui aura eu lieu en ce jour ; formez leurs tendres ames par vos préceptes , et confirmez les préceptes par vos exemples ; apprenez-leur combien il peut être prudent de se parjurer sur le banc du jury; racontez-leur l'histoire d'Orr; parlezleur de sa captivité, de ses enfans, de son crime, de ses espérances, de son courage et de sa mort; et lorsque vous les "verrez suspendus a votre parole , leurs yeux mouillés de larmes et leurs jeunes cœurs gros de soupirs sur le sort de ces malheureux orphelins, dites- leur que vous avez eu le courage
et la justice de condamner le monstre qui osa publier cette
horrible catastrophe.
Messieurs, je vous ai déjà appris que la conduite du viceroi n'occupait qu'une trcs-petiie partie de l'ccrit inculpé; si
CURRxVN. T09 la justification de son caractère personnel eût été l'unique objet de cette poursuite, je n'aurais pas vu sans de vifs regrets une personne de son rang reconnaître d'une part la vérité de ces imputations, et de l'autre en demander la punition; ôter ainsi'toiite excuse a l'incrédulité, par une poursuite semblable, donner a une injure de gazette cette force, cette réalité qui contraint d'y ajouter foi et en rend la marque ineffaçable. En l'état de la cause, je vois avec un déplaisir bien plus vif encore, son nom mêlé à une accusation dont il n'a été que le prétexte : M. le procureur-général était trop babile pour vous exposer d'abord la véritable question du procès et le but dans lequel il désire obtenir un verdict : cependant vous rappelez-vous combien il s'est plaint que , dans cet écrit, l'auteur calomniait bassement la vertu et la sagesse du gouvernement , et proclamait avec audace , que les ministres du roi, en Irlande , avaient eu la bassesse de soudoyer des délateurs pour faire condamner ses sujets. Lorsque j'ai entendu lire l'acte d'accusation, j'ai douté un moment que vous eussiez compris quelle était sa tendance secrète, mais cet aveu de M. l'avocat général me dispense maintenant de vous l'expliquer.
Vous ne pouvez ignorer la grande lutte entre la pérogative et le privilège qui a bouleversé ce pays pendant les quinze dernières années : quand je dis le privilège , vous ne pouvez supposer que j'entende parler des privilèges de la cbambre des communes, mais bien des privilèges de la nation; vous n'ignorez pas non plus les divers moyens qu'employa le peuple pour atteindre son but : délégations , conventions , remontrances , résolutions, pétitions au parlement, pétitions au trône : il pourrait n'être pas convenable de rappeler en ce moment avec aigreur les moyens de résistance mis en œuvre d'autre part, mais vous n'avez pas sans doute oublié ces actes du parlement par lesquels le peuple fut suc-
no R/VRKEAU ANGLAIS,
cessivemeiit privé des droits qu'il avait jusqu'alors considérés comme base de la constilution , droit de discussion publique, droit de pétition, droit de fournir caution, droit d'être jugé publiquement, droit de porter des armes pour sa défense , jusqu'à ce qu'enfin les derniers restes de sa liberté ayant été abolis par la force des armes, et la presse réduite au silence, l'état trouva son dernier retranchement dans le tombeau delà constitution; vous vous rappelez également ces redoutables confédérations qui eurent lieu , leur nature et l'objet dans lequel s'était réunie cette immense diversité d'opinions.
L'auteur de celte lettre avait eu l'audace de critiquer le rappel de lord Fitz William , aussi bien que les actes du vice-roi actuel : je n'entrerai point dans Pexaraen de cette question j mais vous n'avez point s^ns doute oublié que les mesures conciliatrices de ce précédent gouverneur avaient produit dans ce pays une unanimité presque miraculeuse. Je ne puis voir sans douleur, et vous partagez sans doute ce sentiment avec moi , les malheureuses conséquences qu'ont entraînées la conduite de son successeur ; ses intentions ont pu être pures , je ne les connais ni ne les condamne ; mais peuton s'abuser sur leurs terribles conséquences : chaque nouvel acte de rigueur était suivi de quelque nouveau symptôme de mécontentement , chaque nouvelle attaque provoquait une nouvelle résistance : en ce déplorable état de choses, agités et bouleversés au dedans, menacés au dehors par un ennemi formidable, on crut que l'union et la concorde étaient l'unique moyen de salut, et l'on adressa au parlement de ce royaume des demandes réitérées pour provoquer une enquête impartiale sur ce qui formait l'objet des plaintes généraleSi
Ces efforts furent inutiles : poussé par les mêmes motifs, M. Fox proposa la même question a la chambre des com-
CURRAN. ut
inunes d'Angleterre, et ne craignit pas d'imputer le périlleux état de l'Irlande h la sévérité de son gouvernement. Son admirable éloquence, excitée par la plus vive sympathie pour nos malheurs, et soutenue par ce zèle ardent avec lequel il travaillait à rétablir la force et l'union dans le gouvernement britannique, n'obtint cependant aucun succès^ on contesta l'existence du mécontentement j on nia les mesures de rigueur : la conséquence en fut que la rigueur devint plus implacable et le mécontentement plus exaspéré.
Une demande pareille fut soumise au commencement de cette session à la chambre des lords de la Grande-Bretagne , par un de vos illustres compatriotes. Après avoir été témoin des malheurs de ce pays, il traça le déplorable tableau de ce qu'il avait vu ; et , à l'étonnement de tous les Irlandais , on osa démentir tous ces faits , justifier la conduite du vice-roi actuel , et la proclamer comme l'unique moyen de maintenir la constitution , la paix et la prospérité de l'Irlande. Mon savant adversaire a parlé de cet écrit comme calomniant la conduite du gouvernement et la condition du peuple, et ^ès-lors tout ie monde a pu comprendre que l'importante question qui avait été agitée h la chambre des communes d'Irlande et à celle des lords, en Angleterre, vous était soumise pour être jugée indirectement , sous couleur d'une poursuite criminelle.
Ainsi donc, messieurs du jury , ce n'est point sur la conduite tenue envers M. Orr que l'on veut obtenir un verdict; vous êtes appelés, sous la foi du serment, à prononcer que notre gouvernement est un gouvernement sage et humain , que le peuple est heureux et prospère, que la loi martiale doit demeurer en vigueur , que la constitution britannique ne pourrait sans péril être rétablie en ce pays, et que les allégations contraires de vos défenseurs dans Tune et l'autre contrée furent mensongères et calomnieuses.
1 12 r>\T\îlEAU ANGLAIS.
Telles sont les questions qui vous sont soumises : or, je vous le demande , aurez- vous le front, a la face d'une nation qui connaît aussi bien que vous la situation de ce^pays, de leur faire la réponse que l'on espère; dites, comment pourrîez'vous concilier avec un tel verdict, les prisons, les geôliers , les gibets , les incendies , les meurtres, les provocations que nous entendons chaque jour dans les rues , que nous voyons chaque jour au milieu de nous? Dieu tout-puissant , quel est l'état de l'Irlande ! et où rencontre-t-on aujourd'hui les habitans de cette pauvre terre ? vous les trouverez peutêtre dans une prison , leur unique lieu de repos , j'ai presque dit leur habitation ordinaire; vous les trouverez fuyant l'incendie de leur demeure; vous rencontrerez leurs os blanchis sur des champs de bataille, vous verrez ces malheureux balottés sur la surface des mers, mêlant leurs gémissemens à ceux de la tempête, moins sauvage que leurs persécuteurs, et fuyant pour jamais leurs familles et leurs maisons : et c'est en présence de pareils faits , dont chaque jour les yeux de notre accusateur sont frappés, que l'on vous demande de déclarer sous serment que ces calamités n'existent pas; de démentir, en dépit de tout honneur et de toute vérité, les souffrances sous lesquelles vous gémissez , et de flatter le maître qui vous foule aux pieds !
Mon savant adversaire a imputé au prévenu d'accuser le gouvernement d'avoir encouragé la délation; c'est la, messieurs, un fait que vous êtes également appelés à démentir : ainsi donc , vous allez affirmer sous serment à nos voisins que le gouvernement de l'Irlande n'a jamais fait usage de cette arme abominable. Répondez-moi avec franchise , quels sont vos sentimens , lorsqu'en présence de toute la nation on sollicite de vous un verdict que chacun sait être si complètement faux? Je ne veux rien dire ici de cet appel public fait aux délateur^ avec la promesse du secret et
CURRAN. ii3 d'une énorme récompense; je ne parle point du destin de ces malheureux que l'on a vu passer si souvent de Penteinte des témoins au banc des'accusés, et du banc des accusés au piloris 3 je ne parle point de ce que chaque jour vous avesr vu de vos .propres yeux^ pendant la durée de cette session , et de ce lieu même où vous siégez maintenant ; je ne parle pas de cette foule de misérables qui sont venus attester sous serment qu'ils sortaient du château qu'habitent les agens du gouvernement, qu'on leur a arraché, par la crainte de la môrt et l'espérance d'une riche récompense , la promesse de déposer contre leur compatriote, tandis que le conseil du gouverneur se tient même au-dessus de ces sombres voûtes oil des malheureux sont ensevelis tout vivans jusqu'à ce qu'on les exhume enfin pour venir prêter leur témoignage.
Sont-ce la des illusions? sont-ce des faits réels? N'avezvous pas vu l'un d'eux , ressuscité pour ainsi dire de ce tombeau, apparaître au milieu de cette enceinte, comme la vivante image de la vie et de la mort, et l'arbitre suprême de l'un et de l'autre? n'avez-vous pas observé comme les flots de la multitude se sont retirés a son approche, comme tous les fronts semblaient s'humilier devant son pouvoir suprême, en signe du sincère hommage de leur respectueuse horreur? N'avez-vous pas remarqué comme son regard , plus dévorant que la foudre semblait écraser l'accusé et le désigner pour le tombeau , tandis que sa voix prononçait son arrêt de mort, cette mort que l'innocence ne peut éviter, ni l'art éluder, ni la force repousser, ni aucun remède prévenir: je me trompe, il était un remède , c'était le serment des jurés; mais cette chaîne si forte qui lie l'intégrité d'un homme au trône de 1 éternelle justice , le seul souffle de la bouche du délateur semble la briser, la conscience n'a plus rien qui la retienne , et le juré épouvanté ne consulte que sa sûreté personnelle en livrant la victime.
ii4 BARREAU ANGLAIS.
Et quœ sibi quisque tirnehat
Unius in viiseri exitium conversa tulere.
Messieurs , je sens que je dois avoir fatigué votre patience; mais c'est l'accusateur lui-même qui m'a contraint dem'égarer en ces longueurs, en introduisant dans la cause des discussions étrangères et cherchant a faire juger une question de politique sous couleur d'une poursuite criminelle : je ne m'étonne point que cela ait eu lieu ; et que l'on sollicite de vous une décision par les mêmes motifs et les mêmes considérations que l'on emploierait si votre verdict était un vote d'approbation , je ne m'étonne point que le gouvernement d'Irlande soit effrayé de Téiat auquel il nous a réduits; qu'il redoute la voix publique, et qu'il cherche à l'étouffer ou à la contredire; je ne m'étonne point si dans une crise aussi difficile, lorsqu'il y va de l'existence même de l'état , lorsque déjà le froid de la mort a glacé quelques-unes de ses parties , épouvanté de ce qu'il a fait, il voudrait pouvoir dire à ce qui survit encore : on ne peut pas m'imputer d'en être la cause. Je ne suis pas surpris s'il regarde comme important de soumettre sa conduite a la juridiction d'une cour criminelle , et s'il désire vivement faire absoudre ses jurés de tout reproche ; je ne m'étonne point s'il veut fermer , en vous y précipitant , l'abîme qu'il a creusé ; mais , croyez-moi , mes compatriotes , vous pouvez périr dans le gouffre, mais vous ne le fermerez point; croyez-moi, s'il est encore possible de le fermer, ce ne peut être que par la justice et l'honneur; l'on n'y parviendra point par le sacrifice d'un jury , non plus que par le sacrifice d'Orr.
Comme coup d'état, l'un serait aussi imprudent, aussi inutile que l'autre; mais tandis que vous êtes encore sur le bord du précipice, qu'il me soit permis, avant de m'asseoir, de vous rappeler encore une fois quelle terrible situation est la vôtre : la loi vous confie un pouvoir suprême en cette cause; en pareille occasion, le devoir de la cour est peut-être
de demeurer impartiale et neutre : je ne puis que louer la dignité que sa seigneurie a conservée pendant le cours de ce jugement j je la remercie de sa patience; mais souvenez-vous que ce n'est point au juge d'attiser le feu sacré du patriotisme dans Tame du jury : un jour viendra, et ce jour n'est pas loin, où nos cendres seront dispersées par les vents; mais le souvenir de ce que vous allez faire ne mourra point , et il sera pour vous , chez nos plus reculés neveux , un monument de gloire ou de honte : je vous conjure donc, en présence et au nom du Dieu tout-puissant, je vous conjure de considérer que votre conscience, votre honneur , celui de l'Irlande, et peut-être aussi ses suprêmes destinées, dépendent du jugement que vous allez rendre; par ce nom saint et terrible, je vous supplie d'avoir pitié de votre pays et de vous-mêmes , de juger aujourd'hui comme vous voudriez être jugés un jour : maintenant, je remets a votre décision le sort commun de mon client et de ma patrie.