‹ Barreau anglais; ou, Choix de plaidoyers des avocats anglaisChapitre 10 sur 42 · PROCÈS DE WALTER RALEIGH · texte numérisé non relu

PROCÈS DE WALTER RALEIGH

j'ai pardonné à tous les hommes; mais la charité m'ordonne de proclamer leur perfidie , afin que chacun puisse s'en méfier.

« Sir Louis Steukley, mon gardien et mon parent, a déclaré m'avoir ouï dire que milord Carew et milord Lancaster , ici présens, me conseillèrent de m'cchapper; mais je proteste devant Dieu que je ne lui ai jamais insinué chose pareille j que jamais ces lords ne m'ont donné un semblable avis : il n*est pas probable que je lui eusse tenu de tels discours sur deux membres du conseil privé : je n'avais nul motif de lui parler ainsi, ni lui de le rapporter; car il est bien reconnu qu'il me laissa sept, huit, neuf et dix jours seul , avec la faculté d'aller où je voudrais, tandis que lui-même parcourait la contrée.

« Il m'a accusé en outre de lui avoir montré une lettre par laquelle je lui offrais dix mille livres pour prix de mon évasion : que Dieu me condamne au feu éternel, si jamais je lui fis pareille promesse ! Je lui montrai une lettre par laquelle on lui promettait, s'il voulait venir avec moi, d'aviser au moyen de payer ses dettes, mais je n'avais pas dix mille livres à lui donner; si je les eusse possédées, j'aurai pu faire ma paix bien plus avantageusement qu'en les donnant à Steukley.

« En outre, lorsque j'allais chez sir Edouard Pelham , qui avait été l'un des compagnons de mon voyage, et qui me fit une très-belle réception, il prétendit que j'y avais reçu quelques grains de poison , lorsque je lui répondis que je ne craignais rien de pareil, que j'étais sur de tous les gens de la maison , et que je l'invitais à bannir de telles pensées. Maintenant, ô mon Dieu ! pardonnez-lui, comme je le fais moi-même ; je désire que Dieu lui pardonne, je ne dirai pas même que notre seigneur est le Dieu des vengeances, car je désire sincèrement lui pardonner : puisse le ciel lui pardonner aussi! »

84 BA.RREAU ANGLAIS.

Alors regardant sur les notes qu'il avait prises pour aider son souvenir: « Bien, dit-il, encore im peu de temps, et j'ai fini. On a dit au roi que j'ai été conduit par force en Angleterre, et que je n'avais pas dessein d'y revenir; mais sir Charles Parker, M. Tresban , M. Leake et plusieurs autres personnes , savent comment j'ai été traité par mes soldats qui étaient au nombre de cent cinquante, lesquels, après s'être mutinés, me firent venir dans le vaisseau, et la on me força de prêter serment que je ne retournerais point en Angleterre; autrement ils m'auraient jeté dans la mer; puis ils m'enfermèrent dans mon cabinet, et réunirent toutes leurs forces contre moi.

« Après avoir prêté serment , je persuadai a quelqu'un des principaux d'entre eux de se désister de leur dessein : ils consentirent enfin à retourner en Irlande; mais ils voulaient se diriger vers le nord de cette île , je les en dissuadai , et je les déterminai, non sans peine, à aller vers le sud de l'Irlande, leur promettant leur pardon.

« On a prétendu pareillement que je n'avais jamais eu l'intention d'aller à la Guiane, mais que j'avais voulu seulement recouvrer ma liberté; je proteste que mon projet fut de découvrir de l'or pour enrichir sa majesté, moi-même, et tous ceux qui tentèrent l'expédition avec moi ; mais celui qui connaissait le lieu de la mine ne voulut pas le révéler lorsqu'il vit que mon fils avait été tué, et s'échappa lui-même. »

Puis, se tournant vers le comte d'Arundel , il ajouta : « Milord , étant dans la galerie de mon vaisseau , lors de mon départ , je me rappelle que votre seigneurie , me prenant par la main, me dit qu'elle me demandait une seule chose : que, soit que mon voyage fût heureux ou contraire, je ne manquasse pas de revenir en Angleterre. Je vous le promis, je vous en donnai ma foi , j'ai tenu parole. » Milord répondit: « Gela est vrai^ ce furent la les derniers mots que je vous adressai. »

PROCES DE WALTER RALEIGH. 85 « Une autre calomnie a été répandue contre moi; on a publié que je voulais abandonner mes gens et les laisser a la Guiane ; mais j'étais toujours accompagné par une foule de personnes respectables, telles que mon sergent-major Georges Raleigh : ils savent bien que je n'eus jamais une pareille intention.

« Un autre bruit a couru : c'est que j'ai emporté en mer seize mille pièces d'or , que c'était là l'uiiique but de mon voyage , que je voulais seulement m'assurer cet argent : j'affirme, comme si je répondais devant Dieu, que je ne possédais au monde que cent livres sterling, dont je donnai vingtcinq à ma femme. L'erreur est venue de ce que l'on a regardé sur le livre de l'écrivain du bord, et qu'on y a trouvé des comptes d'assurances s'élevant a une somme considérable; ce qui a donné lieu a ce rapport.

« Je demanderai encore quelques instans a M. le shérif pour parler d'une chose qui me fait saigner le cœur ; on prétend que j'ai été un des auteurs de la mort du comte d'Essex , que je me tenais à une fenêtre lorsqu'il fut exécuté , et qu'au moment où sa tête tomba, je laissai échapper d'indécentes railleries; mais je prends Dieu 'a témoin que je versai des larmes sur sa mort : le comte d'Essex ne put voir ma ligure lorsqu'il fut exécuté; j'étais placé de manière à l'apercevoir sans être aperçu de lui,

a J'avoue que j'étais d'un parti contraire au sien , mais je connaissais le comte d'Essex pour un loyal gentilhomme , et je n'ignorais pas que ma position deviendrait plus difficile lorsqu'il ne serait plus, car j'attirai sur moila haine de ceux qui me voulaient du bien auparavant ; ceux qui me soutenaient contre lui se soutinrent contre moi, et devinrent mes plus cruels ennemis. J'ai souvent ressenti un vif chagrin de ne m'êtrepas trouvé auprès du comte lorsqu'il mourut, car j'ai appris depuis qu'il avait demandé a me voir pour se réconcilier avec moi.

86 BAPvREAU ANGLAIS.

« Tels sont les points principaux sur lesquels j'ai cru devoir m'expliquer j je vais maintenant rendre mes comptes devant Dieu j je proteste que tout ce que j'ai dit est vrai, et j'espère en être cru. »

Alors tous ceux qui se tenaient devant l'échafaud ayant été avertis de se retirer, il se prépara a la mort, donnant son chapeau , son manteau et quelques pièces de monnaie qu'il avait, aux personnes de sa connaissance qui l'environnaient ; puis , ayant fait ses adieux aux lords et aux gentilhommes qui se trouvaient près de lui, il les remercia de l'avoir accompagné, et les chargea de prier le roi d'empêcher qu'aucun écrit diffamatoire ne fût publié contre lui après sa mort; ajoutant: « J'ai un long voyagea faire, permettez-moi deprendre congé de vous, » Lorsqu'il eut ôté sa veste, il demanda au bourreau de lui montrer sa hache; comme il différait quelque temps, il lui dit : « Fais-la moi voir, jet'en prie; ne crois-tu pas que j'en aie peur? » Puis passant la main le long de son tranchant et s'adressant au shérif avec un sourire : « La médecine est amère , mais elle guérit de tous les maux. )> Ensuite il parcourut l'échafaud en tous les sens, invitant les assistans à prier le ciel de lui donner la force nécessaire. L'exécuteur s'étant mis a genoux pour lui demander pardon, il le frappa sur l'épaule et lui pardonna.

Comme on lui demandait de quelle manière il voulait s'étendre sur le billot , il répondit : Pourvu que le cœur soit droit, peu importe de quelle manière ma tête soit placée; alors s'inclinant sur le billot, la face tournée vers l'orient, il donna le signal en levant la main , et le bourreau abattit sa tête en deux coups.

Sa tête fut montrée a chaque coin de l'échafaud, mise ensuite dans un simple étui de cuir rouge, et son corps fut emporté dans une voiture de deuil de sa femme.

PROCÈS

DU COMTE ET DE LA COMTESSE DE SOMMERSET, ACCUSÉS d'empoisonnement

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