DE SIR THOMAS OVERBURY
EXPOSÉ
Vers la fin de Tannée 1609, Robert Care, jeune Écossais d'une honorable famille, revint à Londres après quelques années de séjour sur le continent. Un extérieur agréable , des manières gracieuses , étaient tous ses mérites et tous ses talens j mais que faut-il de plus pour devenir le favori d'un roi ?
Introduit à la cour de Jacques i^^, il attira bientôt les regards de ce prince , et obtint toute sa confiance. Jacques le combla de faveurs, le fit chevalier, le créa vicomte de Rochester, lui confia la direction suprême des affaires de l'état, et se chargea même de lui enseigner le latin , qu'il n'avait jamais appris.
Entre toutes les femmes qui brillaient alors à la cour d'Angleterre, la jeune comtesse d'Essex se faisait remarquer par' sa rare beauté j Rochester lui adressa ses
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vœux : l'hommage d'un favori de roi est rarement dédaigne. Retenue par les liens d'un mariage qu'elle détestait, la comtesse n'avait d'autre moyen de s'unir à lui que de faire prononcer son divorce : tout fut mis en œuvre pour exécuter ce projet.
Une aussi importante affaire ne pouvait se conclure sans consulter Overbury, le de'positaire de tousles secrets de Rochester : tant que ce jalpiix confident n'avait considère l'attachement de son maître pour la comtesse d'Essex que comme une simple affaire de galanterie, il avait favorise ses progrès; mais, dès que Rochester eut manifeste le de'sir d'e[X)user la comtesse , Overbury prit l'alarme, et mit tout en œuvre pour le dissuader d'une aussi folle entreprise. Rochester ne cela point cette circonstance à la comtesse d'Essex, qui en conçut une haine profonde contre Overbury ; il poussa même la faiblesse jusqu'à partager ses projets de vengeance et à en seconder l'exécution. Afm d'accomplir les desseins médites contre Overbury , Rochester eut recours à la ruse ; il s'adressa au roi, se plaignit que son indulgence pour Overbury avait excite en lui une insupportable arrogance, et le pria de lui donner une commission pour l'ambassade de Russie, poste à la fois avantageux et honorable. Consulte' d'un autre côte' par Overbury , il le détourna vivement d'accepter cette offre, et se chargea du soin de faire agre'er ses excuses au roi. Mais , loin de là, il prit à tâche d'exagérer auprès de Jacques l'insolence d'un pareil refus , et obtint un ordre pour faire enfermer Overbury à la Tour. Le gouverneur était une créature de Rochester , qui avait etë placée dans ce poste pour
EXPOSÉ. 89 servir ses vengeances ; il renferma si strictement Over- Liirj, que ce malheureux fut pi*ivë de la vue même de ses plus proches parens, et que toute communication au dehors lui fut refusée durant près de six mois qu'il fut en prison.
Cet obstacle écarté, les deux amans poursuivirent leur projet de mariage ; le divorce de la comtesse d'Essex fut prononce', elle s'unit au favori du prince 5 et, pour que cette dame ne perdît point son rang par sa nouvelle union , le roi conféra à son favori le titre de comte de Sommerset.
Mais ce succès ne contenta point la comtesse de Sommerset; sa vengeance contre Overburj n'était pas satisfaite; elle poussa son mari, ainsi que son oncle le corn le de Northampton , à l'atroce projet de l'empoisonner secrètement. Quelques tentatives inutiles eurent lieu ; mais enfin on lui donna im poison si prompt et si violent, que les symptômes frappèrent les jeux de tous ceux qui l'approchèrent. On l'enterra précipitamment; et, quoique de graves soupçons se fussent élevés dans l'esprit du publie, cependant les preuves du crime ne se manifestèrent pas avec la même évidence que quelques années après.
Un élève en pharmacie, qu'on avait employé à composer les poisons, s'étant retiré à Flessingue, divulgua le premier le secret. L'affaire vint enfin aux oreilles de Trumbal, envoyé du roi dans les Pays-Bas ; sir Ralph- Win wood , secrétaire -d'état, en ayant été informé par lui , en fit part immédiatement au roi : Jacques , alarmé et étonné de voir un homme qu'il avait admis
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dans une si grande intimité , accusé d'un crime si énorme, manda sir Edouard Coke, chef de justice, et lui enjoignit d'instruire celte affaire avec la plus rigoureuse et la plus stricte exactitude ; cet ordre fut exécuté avec beaucoup de sévérité. L'obscure trame dont Overbury avait été victime fut del)rouillée; tous ceux qui avaient servi d'instrument au crime , sir Jervis Elvis , gouverneur de la tour , Franklin , Weston , mislriss Turner , furent d'abord jugés et condamnés ; Sommerset et la comtesse furent ensuite déclarés coupables 5 la mort de Northampton, arrivée quelque temps auparavant, le sauva d'un pareil sort.
Tous les complices du meurtre d'Overbury subirent le châtiment dû à leur crime; mais le roi pardonna à Sommerset et à la comtesse : il faut avouer que la fermeté de Jacques aurait mérité les plus grands éloges s'il eût persisté dans sa première résolution d'abandonner aux rigueurs de la justice tous les criminels : gardonsnous cependant de le blâmer avec trop de sévérité si , à l'approche de l'heure fatale , il se fit scrupule de livrer aux mains du bourreau deux personnes qu'il avait jadis honorées d'une affection si particulière.
Après quelques années d'emprisonnement , il les rendit à la liberté, leur accordant une pension avec laquelle ils allèrent languir dans l'infamie et l'obscurité. Bientôt leurs coupables amours se changèrent en la plus mortelle haine ; ils passèrent plusieurs années ensemble dans la même maison, sans le moindre commerce, ni la moindre relation.