COMTE DE SOMMERSET, ACCUSÉ DU MEURTRE
DE THOMAS OVERBURY.
LE 25 MAI l6l6.
Le sergent crieur. Oyez! milord le grand sénéchal d'Angleterre se propose aujourd'hui de procéder au jugement de Ro- Lert, comte de Somraerset. Oyez! que quiconque a une accusation contre lui la fasse connaître publiquement.
Milord Coke remet à M. Fenshaw l'acle d'accusation de milord Sommerset endossé.
Le sergent crieur. Oyez! Walter Lée, sergent d'armes, produisez Tordre pour les lords que vous avez avertis de se trouver ici en ce jour. Oyez! (Il appelle alors chaque lord par son nom , et ils se lèvent au moment où ils sont appelés. )
Milord le grand sénéchal reçoit les excuses des lords Mountéagle et Russel, ahsens pour cause de maladie.
Le sergent crieur. Oyez ! lieutenant de la Tour, produisez votre ordre, et conduisez le prisonnier à la barre! ce qu'il fit ,
PROCÈS DE ROBERT CARR. 99 el le prisonnier fit trois révérences au lord grand sénéchal et aux pairs :
M. Fenshaw» Robert, comte de Sornmerset, lève la main î
Le comte tint sa main levée jusqu'à ce que M. le lieutenant l'eût invité k la baisser : l'acte d'accusation est lu.
M. Fenshaw. Robert, comte de Sornmerset, que dis-tu? es-tu coupable de cette félonie et de ce meurtre duquel tu es accusé? ou bien n'es-tu pas coupable?
Milord Sornmerset , s'inclinant vers le lord grand sénéchal , je ne suis pas coupable.
M. Fenshaw. Comment veux-tu être jugé?
Lord Sornmerset. Par Dieu et mon pays; puis, se reprenant : Par Dieu et mes pairs.
Le sergent crieur. Oyez ! vous tous qui voulez déposer contre Robert, comte de Sommerset, qui comparaît en jugement pour sa délivrance,* présentez-vous, et vous serez entendus en tout ce que vous aurez k dire contre lui.
Le lord grand sénéchal. Robert , comte de Sornmerset, vous avez été accusé, et vous plaidez non coupable : tout ce que vous avez adiré pour votre défense, dites-le courageusement, sans crainte; et, quoique ce ne soit pas l'ordinaire coutume, vous aurez une plume et de l'encre pour aider votre mémoire : mais rappelez-vous que Dieu est le Dieu de vérité; un crime que l'on veut celer est un double crime ; ne cachez pas la vérité, n'affirmez pas le mensonge; car nier ce qui est vrai accroît l'offense : prenez garde que votre obstination ne vous ferme les portes de la miséricorde.
Quant à vous, milords, veuillez donner une diligente attention k tout ce qui sera dit : vous ne devez pas seulement vous en tenir k quelques indices isolés , mais fonder votre opinion sur Tenserable des preuves. Je désire cependant vous rappeler que, quoique vous n'ayez pas, comme un jury ordinaire, prêté serment sur un livre, cependant vous êtes reie-
loo BARREAU ANGLAIS.
nus par un lien non moins respectable , votre honneur, votre fi(lélité, votre allégeance envers le roi. Ainsi j'abandonne Ja cause a votre jugement ; et vous ^ qui êles les défenseurs du roi , écartez de votre discours toute partialité; mais que la vérité prévale , et que tous vos efforts tendent a la démontrer.
Le sergent es lois Montague. Milord grand sénéchal d'Angleterre, et vous, milords, ce ne peut être qu'un douloureux spectacle pour vous de voir cet homme qui naguère, dans un poste éminent , portant le bâton blanc , marchait devant le roi , maintenant a cette barre lever la main pour défendre son sang. Mais c'est là un changement de fortune , ou plutôt un coup de la main de Dieu , une œuvre de justice qui honore le roi.
Robert , comte de Sommerset , est accusé , comme un accessoire antérieur au fait, d'avoir volontairement concouru au meurtre et a l'empoisonnement de sir Thomas Overbury , exécuté par Weston, mais ordonné par lui : voila, milord , ce dont vous êtes prévenu. Votre accusation a été prononcée par des hommes ayantcapacité, tousdu meilleur rang et delà meilleure réputation. Voici quelle en est la substance : Weston donna à quatre reprises différentes divers poisons h Overbury. Ce sont ces quatre poisons, administrés par Weston et un pharmacien encore inconnu^ qui ont causé la mort d'Overbury : ces poisons ont été donnes à votre instigation et par votre ordre: Je vous accuse donc au nom du roi , de même que le roi David fut accusé dans un cas semblable du meurtre d'Ori : quoique David fût en son palais, et Ori dans les camps, cependant David était l'auteur de ce meurtre. Ainsi, bien que vous fussiez en la demeure du roi, et Overbury a la Tour, cependant c'est vous qui l'avez tué ; c'est une plus puissante main que celle de Weston qui accomplit cette œuvre : M. le procureur-généralvous en exposera les preuves. Je terminerai par
PROCÈS DE ROBERT CARR. loi
deux ob&ervatibns : d'abord , je vous demanderai , milords, de ne point exiger des preuves visibles en cette œuvrede ténèbres ; ensuite, s'il se rencontre en l'acte d'accusation quelques expressions de pure forme, qu'il vous plaise ne pas considérer si les preuves les justifient , mais vous attacber seulement à la substance de l'accusation. Or voici à quoi elle se réduit : Milord Sommerset a-t-il ou n'a-t-il pas procuré et causé l'empoisonnement de sir Thomas Overbury ?
Le lord grand sénéchal. C'est là, milords, tout ce que vous avez a considérer- c'est-à-dire, si lord Sommerset a été ou non la cause de rempoisonnemenl.
Lord Coke. Cela a été très-bien expliqué ; la loi est claire sur ce point ; la preuve doit suivre la substance, non la forme de l'accusation.
Tous les juges, se levant , affirmèrent que cela était vrai.
M. le procureur-général. ' Qu'il me soit permis de dire à votre grâce, milord grand sénéchal d'Angleterre, et à vous, milords, pairs du royaume, que Robert, comte de Sommersel, comparaît devant vous pour être jugé sur sa tête comme insligateur de l'empoisonnement de sir Thomas Overbury, lors prisonnier du roi en la tour de Londres.
Je sais que vos seigneuries ne peuvent avoir égard à la qualité de ce noble personnage ; mais vous devez vous rappeler quelles grandes faveurs le roi lui a conférées, qir'il est cependant encore membre de cette assemblée, et pair comme vous j dès-lors vous ne pouvez le retrancher de votre corps sans douleur : vous devez donc exiger de nous , qui soutenons ici l'accusation , de bonnes et suffisantes preuves pour satisfaire les consciences de vos seigneuries.
Quant à la manière dont les preuves vous seront fournies , le roi notre maître (qui entre autres qualités possède surtout
* Sir Francis Bacon»
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la plus essentielle vertu des princes , je veux dire la justice) , nous a recommandé de ne point nous livrer a des invectives, mais d'exposer simplement les faits de manière à démontrer le point en question; c'est la un devoir que (quelque satisfaits que nous soyons d'un ordre aussi généreux) nous aurions accompli de notre propre mouvement, car il est loin de notre pensée d'employer les ressources de l'art et de l'esprit pour faire des victimes et tremper nos mains dans le sang. Nous porterons le flambeau de la j ustice devant vos yeux , afin que nul artifice ne puisse vous égarer, persuadés qu^il est dans les preuves produites une force qui n'a besoin d'aucun secours étranger.
Je veux commencer, milords (car j'aime l'ordre), par vous indiquer le chemin que je me propose de tenir en ce discours.
Je dirai d'abord quelque chose de la nature et de la grandeur de l'offense qui vous est soumise, non pour accabler le prévenu par la considération de son énormité , mais au contraire pour vous rappeler que plus l'offense est grave , plus la preuve doit être évidente , et que le roi , bien qu'il fût attaché a ce seigneur comme a l'anneau de son doigt ( pour me servir des expressions de l'Ecriture ), n'a cependant pas hésité en pareille circonstance a le renvoyer devant vous.
En second lieu, je dirai quelques mots sur la nature des preuves admissibles.
En troisième lieu^ j'exposerai ces preuves.
En dernier lieu, je les produirai, soit qu'elles résultent d'interrogatoires et de pièces écrites , soit des témoins que ■vous entendrez.
Quant à l'offense en elle-même, elle est, après la haute trahison, le plus grand, le plus odieux de tous les crimes; elle a trois degrés : d'abord, c'est un empoisonnement ; en second lieu , c'est un meurtre commis sur un prisonnier du roi ;
PROCÈS DE ROBERT CARR. io3 en troisième lieu, je pourrai dire que c'est un meurtre commis sous le voile de l'amitié j mais c'est la une circonstance morale qui rentre dans l'ensemble des preuves.
Quant au meuitre, miiords, le premier jugement qui fut rendu dans le monde l'a été contre un meurtrier, Caïn, le fils aîné d'Adam; et, bien que dans l'intérêt de la population il n'ait point été puni de mort , mais du bannissement et de l'ignominie, cependant c'est la une illustre preuve qu'un pareil crime ne doit point demeurer impuni.
Nous lisons pareillement dans l'Ecriture que le meurtre d'Abner par Joab, quoiqu'il eût été pardonné par David en considération de grands services rendus ^ et par des raisons d'état, cependant ne fut pas entièrement oublié. Mais je ne m'étendrai pas davantage sur ce point, car je ne veux pas m'égarer en de vains discours; il a toujours été reconnu, il est inscrit dans la loi même de Dieu , que de toutes les offenses après la haute trahison et la désobéissance à l'autorité ( qui a été considérée comme comprise dans le premier commandement, puisque les princes sont les premiers lieutenans de Dieu ) , le meurtre est la plus considérable.
Quant à l'empoisonnement, je suis fâché qu'on en entende parler dans notre royaume : ce n'est point nostri generis nec sanguinis peccatum ; c'est là un fruit de l'Italie qui ne mûrit qu'à la cour de Rome, où celui qui renverse les rois de la terre est souvent renversé et empoisonné lui-même : mais il est trois circonstances qui rendent ce genre de crime condamnable au dernier point.
La première est qu'il frappe un homme dans la plus grande sécurité au milieu de la paix du Dieu et du roi, lorsqu'il ne redoute aucun mal , et qu'il s'occupe à réparer les forces de la nature par un repas, de telle sorte que, comme dit l'Ecriture , sa table lui devient un lieu d'embûche.
La seconde est qu'il se commet et se cache aisément , ou , en
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d'autres termes , qu'il est difficile de le prévenir , difficile de le découvrir. Pour se garantir d'un meurtre exécuté par force, les princes ont des gardes, les particuliers des maisons, des serviteurs et des armes. Le meurtre ne peut être commis qu'avec bruit ; il rend nécessaires des actes apparens et manifestes qui trahissent le coupable : mais le poison, la coupe même des princes n'en est point à l'abri ; il attaque un homme lorsqu'il y songe le moins, lorsqu'il ne se méfie de rien; et chaque jour un homme est aux portes delà mort.
La troisième est qu'il ne procure pas seulement la destruction de l'homme que l'on déteste , mais de tout homme en général , quis modo tutus erit. Souvent le poison préparé pour quelqu'un est pris par un étranger 3 de telle sorte qu'un homme meurt de la mort d'un autre, concidit infelix alieno vulnere : c'est, comme dit le psalmiste, sagitta nocte a)olans^ une flèche qui vole pendant la nuit , qui frappe au hasard. Ainsi qu'un homme se dise : On parle ici beaucoup d'empoisonnement, mais je ne crains rien, car je n'ai point d'ennemis, je n'ai rien qui puisse éveiller la jalousie : il se trompe; peut-être îa personne qui s'asseoit près de lui à table, celle que Pon doit empoisonner , lui offrira-t-elle a boire dans sa coupe ? c'est ce que l'on vit sous le règne d'Henri viii. Comme on voulait se défaire d'un homme , on jeta du poison dans de la levure de bière, et avec cette levure on fit un potage, d'où il résulta que seize d'entre les domestiques de l'évêque de Rochester furen-t empoisonnés \ le poison n'épargna même pas le pauvre qui demandait l'aumône a la porte : ainsi ce ne fut pas sans motif qu'un statut, rendu cette même année sur cet accident, assimila l'empoisonnement à la haute trahison; car il tend à ébranler la société dans ses bases, et toute offense qui a un tel résultat est par sa nature un crime de haute trahison.
J'examine maintenant le troisième degré du crime particulier que vous avez a juger; c'est d'avoir été commis sur un
PROCÈS DE ROBERT CARR. io5 prisonnier d'état qui était sans défense et sous la protection du roi^ de la sûreté duquel le roi et l'état étaient caution; c'est là une chose qui aggrave singulièrement le crime ; car certainement permettez-moi de vous le dire, railord Sommerset , sir Thomas Overbury est la première personne qui ait péri dans la tour de Londres, sauf les deux jeunes princes qui furent assassinés par l'ordre de Richard m.
J'en ai dit assez sur l'offense en elle-même; venons aux preuves.
Quanta la nature de ces preuves, vous devez considérer que de tous les crimes l'empoisonnement est le plus secret , et même si secret que, si dans tous les cas vous exigiez un témoignage positif, autant vaudrait proclamer l'impunité. Qui aurait pu convaincre Livie, par des témoignages positifs , d'avoir empoisonné ses figues sur l'arbre où son mari avait coutunse de les cueillir de sa propre main? Qui aurait pu convaincre Parasétis d'avoir empoisonné l'un des côtés du couteau qu'elle portai t avec elle, et de conserver sain l'autre côté, de telle sorte qu'elle pût manger un mets offert à celui qu'elle empoisonna.
Les exemples sont a l'infini, et n'ont pas besoin d'être rappelés po ar prouver combien l'empoisonnement est secret : mais les hommes sages doivent adopter en ces circonstances obscures le jugement de Salomon : là où il ne peut y avoir de témoin , il faut interroger les affections; et cependant nous n'en sommes pas réduits à cette extrémité dans notre cause, car ce que vos seigneuries ont a juger , ce n'est pas l'acte d'empoisonnement : il y a chose jugée sur ce point. Il est maintenant démontré aux yeux de la loi qu'Overbury fut empoisonné par Weston, et la question qui vous est soumise n'est relative qu'au fait d'avoir conseillé le crime, ou , pour me servir des termes de la loi , à un accessoire antérieur au fait principal^ lequel accessoire consiste simplement à avoir aidé et
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facilité l'empoisonnement par quelque acte ou quelque moyen que ce soit.
Ainsi ce n'est pas seulement acheter ou faire le poison ^ le préparer, le confectionner, le mêler, le donner ou l'envoyer, qui constitue la complicité de l'empoisonnement j mais bien tout acte ou tout autre moyen employé pour en faire naître Toccasion ou en faciliter l'exécution, pour éloigner ler> obstacles qui pourraient se rencontrer^, et cela avec l'intention de parvenir à l'accomplissement du crime. Ainsi, par exemple, un complot est formé pour assassiner un homme pendant le cours d'un voyage entrepris sur une invitation, ou pour quelque affaire ; un tiers prend sur lui de dissuader un de ses amis de l'accompagner , sous prétexte qu'il n'est point assez fort pour le défendre, ou bien il l'occupe sous prétexte qu'il a quelque chose a lui dire jusqu'à ce que le premier coup soit frappé j toutes ces circonstances , milords , sont évidemment des accessoires du meurtre, bien que ce tiers n'ait point frappé le coup , et n'ait point aidé à le frapper.
Milords , le chasseur n'est pas seulement celui qui lance son chien sur le cerf, c'est aussi celui qui le lève et le poursuit, qui lui dresse un piège dont il ne peut s'échapper r mais cela , milords , est de peu d'importance en ma cause ; car je crois qu'on ne vit jamais un enchaînement d'acte d'empoisonnement pareil h celui-ci. En voilà assez sur la nature des preuves en général.
Je vais maintenant vous exposer celles de la cause- voici Tordre que je suivrai.
D'abord, je ferai le récit du fait.
En second lieu , je diviserai et distribuerai mes preuves en ce qu'elles ont de relatif au prisonnier.
En troisième lieu, je les produirai dans le même ordre el vous en donnerai lecture, de telle sorte que, dans tout ce