ACCUSE DE HAUTE TRAHISON
liE mardi 23 mars i64o , lord Strafford se rendit en la salle de Westminster, lieo désigné pour son jugement. M. Pym, son accusateur , ayant obtenu la parole , développa dans un irès-araple discours les charges portées contre lui. Il est impossible de rappeler toutes les hyperboles, les exagérations qu'il mit en œuvre; a l'entendre, il s'agissait d'une trahison bien au-dessus de toute expression; on ne pouvait voir sans indignation qu'un pair du royaume, le gouverneur en chef de l'Irlande, professant la religion protestante, eût si mal récompensé sa majesté des faveurs dont elle l'avait comblé , qu'il eût trompé sa bonté et exposé ses sujets au péril de perdre leur religion , leurs vies , leurs biens et leurs privileges; une seule de ces fautes eût suffi et au-delà pour combler la mesure de la méchanceté humaine , et nulle punition ne pourrait expier de si horribles crimes.
PROCÈS DU COMTE DE STRAFFOPiD. • jO?.
Le lord lieutenant (comte de Sîrafford ), avec «ou moins de uiodéralion et de sagesse que son accusateur avait montré cîe chaleur et de passions paria pour sa défense ; et cela avec tant d'éloquence et d'énergie, que ses ennemis même en furent touchés.
Il raconta modestement les services par lui rendus soit au roi, soit a la couronne d'Angleterre; ses efforts pour \iccroître la prospérité aussi bien que la gloire des deux royaumes en général, et de l'Irl^i^e en particulier : il dit combien il avait augmenté les revenus du roi , rétabli la dignité de l'église, consolidé Tobeissance à V&u\on^ royale, et empêché la tyrannie et l'usurpiiion des grën*^s sur les communes 5 il exposa toutes ces choses avec.^^line admirable prudence et d'un ton également éloigné^é l'arrogance et de la bassesse.
M. Pym lui répliqua en développant les griefs qui lui étaient imputés ; il se servit de cette expression , que le lieutenant était comme la fille publique, dans les proverbes, qui s'essuie les lèvres et dit, avec un front d'airain, qu'elle li'a point fait de maL
A quoi le noble lord répondit, qu'il suppliait les juges (;n ne pas prendre pour impudence la sécurité que lui donnait son innocence; qu'il désirait se laver de toutes les odieuses imputations que des mécbans, ses ennemis, avaient répandues contre lui; qu'il avait Pintinie confiance de pouvoir donner aux deux chambres pleine satisfaction sur sa vie passée, et n'avait plus maintenant d'autre désir que de renoncer à toiit emploi public.
M. Pym, se répandant alors en exclamations, pria la chambre de remarquer quelle injure lui était faite par l'accusé, qui appelait ses membres des raéchans, ses ennemiso
Alors le lieutenant, tombant à genoux, les conjura trèsliumblemcut de ne pas donner une (luisse interprétation a ses
«3i BARREAU ANGLAIS.
paroles; puis il fit iin grand éloge de leur conduite juste et
modérée , protestant que, s'il eût été membre de la chambre
( comme il eut cet honneur autrefois ), il ne leur aurait pas
conseillé de se conduire autrement envers son ami le plus
cher.
Le vendredi suivant, M. Pym, après une ample déclamation , dit que lord Strafford était accusé , non d'une trahison simple, mais d'une trahison cumulative; car, bien qu'on ne pût en chaque acte particulier découvrir un crime aussi énorme, cependant, lorsqu'on les considérait tous en masse et d'un seul coup d'œil , on ne pouvait s'empêcher de voir en lui le plus abominable traître qui jamais eût comparu devant un tribunal. Il ajouta que les charges qui pesaient sur lui étaient d'avoir voulu bouleverser et changer les lois fondamentales, les libertés et les privilèges de deux royaumes, et introduire une forme de gouvernement arbitraire et tyrannique. Or cela, dit-il, ne pouvait paraître que par les fruits qui consistaient soit en paroles, soit en action. Les paroles qu'on lui imputait étaient au nombre de quatre : D'abord on lui reprochait d'avoir dit, en présence de plusieurs témoins, que le petit doigt du roi pèserait plus que le corps entier de la loi.
A cela le lieutenant répliqua ^ qu'ayant déjà suffisamment parlé pour sa justification en général , cependant il demanderait la faveur d'ajouter quelques mots; disant qu'il était blessé au cœur d'être accusé d'un aussi abominable crime par d'aussi honorables personnes ; que ce qui le déchirait le plus cruellement, c'était de voir les compagnons de sa jeunesse, ceux avec lesquels il avait coulé ses plus heureux jours, se lever maintenant en jugement contre lui; qu'il remerciait le ciel de ce que son trouble devait être imputé non pas au sentiment de sa faute, mais à sa douleur; ajoutant que c'était merveille , comment il avait pu au milieu de tant de souf-
PROCÈS DU COMTE DÈ STRAFFORD. i35 frances du corps et tant d'angoisses de Tâme , trouver assez de forces pour rassembler ses pensées et présenter ses moyens de justification ; que le Dieu tout puissant , qui le savait in nocent, lavait pourvu de quelque talent pour rendre témoignage de la vérité et de sa bonne conscience ; qu'il suppliait donc les juges, si la mémoire ou le jugement venait k lui faillir, de ne l'imputer qu'à sa grande faiblesse ; que , bien que ses accusateurs fussent mieux préparés pour l'attaque que lui pour la défense, il espérait néanmoins que cette circonstance ne nuirait point a sa cause, lui qui, placé dans une position inégale, avait à faire a des légistes éloquens et éclairés, formés depuis long-temps a ces luttes judiciaires, et dont la rhétorique grossissait a leurs yeux tous les objets qu'ils leur présentaient : il ajouta que depuis plusieurs années ils était Jas du service public , et qu'il était résolu, après avoir vengé son honneur attaqué, de se retirer et d'aller jouir des douceurs d'une solitude long-temps désirée ; qu'il ne leurdis^ simulait pas cependant combien vivement il eût souhaité pouvoir résigner volontairement ses places et ses honneurs , comme un fruit mûr tombe de l'arbre, plutôt que d'en être arraché violemment comme une branche stérile et pourie.
Sur l'accusation de trahison , il dit que tous les articles compris dans l'acte d'accusation, fussent -ils prouvés, cependant ils ne lui paraîtraient pas constituer une trahison ni simple, ni complexe; car, ajouta-t-il, je ne puis comprendre par quelle interprétation de la loi, déserter la justice serait la renverser , et excéder une commission donnée serait usurper un pouvoir nouveau. Quant aux expressions qu'on lui imputait , il répondit qu'elles avaient été évidemment interverties; qu'il avait dit au contraire que le petit doigt de la loi ( s'il n'était point arrêté par le droit du roi de faire grâce ) était pins pesant que toute la puissance du roi ^ il prouvait que telles étaient ses véritables expressions.
i36 BAIUIEAU ANGLAIS.
D'aborJ, par l'occasion dans laquelle elles furent prononcées 3 car il avait tenu ce langage à quelques hommes qui, se trouvant emprisonnés à York, avaient élé mis en liberté par la grâce du roi , pour les exciter a la reconnaissance envers sa majesté.
En second lieu , par les témoins qu'il produisait. Lorsque les témoins de racciisation furent interrogés, il convainquit Fun d'eux d'imposture , en lui demandant en quel lieu et à quelle distance il se trouvait lorsqu'il entendit ces paroles : le témoin répondit qu'il se trouvait a douze toises ; mais le prévenu démontra qu'il étvÀt impossible à cet homme d'entendre à plus de trois toises de distance, a cause d'une surdité qui le tenait depuis quatorze ans.
Les jours suivaus, les avocats de l'accusation prouvèrent également quelques discours qu'il avait proférés , et desquels ils faisaient ressortir le crime de trahison ; puis ils démontrèrent des faits qui constituaient également ce crime.
Les principaux étaient d'avoir condamné a mort lord Montnourris, en vertu de la loi martiale, ce qui était contraire k la loi - d'avoir violé les droits de propriété sans observer les formes légales* d'avoir donné une commission a l'évêque de Downe et de Connor pour appréhender au corps et amener devant le conseil toute personne qui transgresserait les ordonnances ecclésiastiques.
On lui imputait de plus d'avoir usurpé survies droits de la couronne en appliquant à son propre usage les revenus publics , et haussant , par un nouveau tarif de droit , le revenu des douanes ; d'avoir gagné sur son bail environ vingt-six mille livres sterling par an 5 d'avoir également, pour son propre intérêt, établi dans le royaume le monopole du tabac* en outre, disait-on, il avait ^êné le commerce du chanvre, et donné ordre au sergent Saviile de faire marcher les soldats contre les sujets du royaume; la liberté des sujets avait é:é
PROCÈS DU COMTE DE STRAFFORD. 13; violée par lui lorsqu'il les empêchait de sortir du royaume sans une licence, et des sermens contraires a leur conscience leur avaient été imposés* il avait, par tous les moyens possibles, travaillé à jeter dans l'esprit de sa majesté des soupçons contre ses sujets d'Ecosse, et fomenter des querelles entre les deux nations; il avait conseillé de lever la taxe sur les vaisseaux, d'altérer la monnaie, et d'entreprendre une guerre offensive contre les sujets de la nation écossaise; on lui reprochait enfin d'avoir laissé prendre la ville de Newcastle, et une infinité d'autres circonstances desquelles on voulait faire résulter le crime de haute trahison.^
Ces différens griefs furent développés successivement par les défenseurs de la couronne, et Strafford fournit à chacun de ces chefs d'accusation une réponse péremptoire et victorieuse : résumant ensuite tous ses moyens de justification, il prononça le discours suivant.
« Milords ,
(c Me voici donc devant vous prévenu de haute trahison ; ce fardeau est pesant; il Fest d'autant plus, que mon accusation se couvre du patronage de la chambre des communes. Si elle n'y était point intéressée, je pourrais dire que ma justification serait aussi facile qu'elle me paraît sûre; mais que ni ma faiblesse ne plaide seule mon innocence , ni leur autorité ma culpabilité. Si vos seigneuries daignent examiner mes défenses telles qu'elles sont en elles-mêmes, sans égard aux accusateurs ou à l'accusé (et c'est ainsi que je m'efforcerai de vous les présenter), j'espère sortir de cette accusation aussi complètement justifié que je le suis maintenant au tribunal de ma conscience.
« Milords, pendant tout le cours du procès j'ai prêté une constante attention pour découvrir quelle est cette trahison
i3B BARREAU AiNGLAlS.
dont quelques gens désirent si vivement me trouver coupable ; mais, en vérité, je n'ai point eu assez de sagacité pour discerner qu'un crime aussi odieux ait souillé mon âme, quoique maintenant peut-être , à l'aide d'une sinistre information , il paraisse s'attacher a mes vêtemens. Les trahisons dont on m'accuse sont de deux espèces : l'une prévue par le statut y l'autre par la loi commune j celle-ci directe, celle-lk par voie d'induction; celle-ci individuelle, celle-la cumulative; celle-ci trahison en elle-même , celle-ra par interprétation.
« Quant au premier chef de trahison, je le conteste : si j'avais le moindre soupçon de ma faute, j'épargnerais à vos seigneuries la peine de m'entendre ; moi-même je me jetterais la première pierre et passerais arrêt de condamnation : cette trahison est-elle ou non prouvée? Je m'en rapporte a vos seigneuries j vous , et vous seuls ( par la faveur et la protection de mon gracieux maître ) êtes mes juges ; je ne puis trouver mes pairs dans la chambre des communes, cette chambre ne peut prononcer sur mon sort; je ne cesserai jamais d'admirer la sagesse et la prévoyance de nos ancêtres, lorsqu'en ce qui vous concerne vous et votre postérité , ils ont remis entre vos seules mains le droit de vie et de mort; nul autre que vous-mêmes ne peut savoir quel est le taux de votre noble sang, nul autre que vous-mêmes ne peut tenir la balance quand il s'agit de le répandre.
« Je vais maintenant récapituler mes moyens de défense; ils peuvent se réduire à deux chefs principaux : quant à k trahison contre le statut ( ce qui est le seul crime réel de trahison ), on allègue pour la prouver le quinzième, le vingtdeuxième et le trente-septième article des charges produites.
« Le quinzième article de ces charges m'impute d'avoir donné ordre au sergent Saville de faire marcher des troupes contre les sujets du royaume : on sait cependant si dans tout le
PROCÈS BU COMTE DE STRAFFORD. iSg cours de ma vie j'ai rien eu tant à cœur que de protéger les vies et les biens des sujets de sa majesté; j'ose croire que, sous aucun des gouverneurs d'Irlande, la justice n'eut un plus libre cours. Quant a l'imputation en elle-même, voici ma réponse : d'abord les coutumes d'Irlande diffèrent beaucoup de celles d'Angleterre, ainsi quel'attesie l'ouvrage de Cook ; ce qui peut paraître étrange ici, ne Test point en ce pays :
« En Angleterre même j'ai vu la force armée employée par les présidens des comtés d'York et de Galles, en cas de révolte ouverte : rien n'est plus commun aujourd'hui en Ecosse, lorsqu'il s'agit même du paiement d'une somme entre particuliers.
« Enfin , de tout temps, rien ne fut plus ordinaire, en Irlande 5 que de voir des gouvernemens employer la force armée pour mettre leurs sentences a exécution; ma commission m'en donnait un pouvoir spécial : n'y eiit-il aucun précédent a cet égard, il eût éié impossible de gouverner autrement le royaume d'Irlande, accoutumé a cette manière de procéder. Enfin on n'a produit aucun témoignage pour prouver que j'aie jamais donné un vv^arrant à cet effet; et quant aux actes d'un sergent de l'armée , je n'en puis être responsable.
(c Je laisse a mes avocats le soin de discuter les actes du parlement que l'on a cités; je me contenterai de dire d'abord qu'un des fondemens de la loi civile est que , la où le roi n'est pas mentionné, il ne peut être compris : or ( soit dit avec toute la révérence due a sa personne sacrée), j'ai pu me croire occuper la place du roi mon maître ( car telle était la teneur de ma commission ) en ce royaume d'Irlande.
a En outre, les termes du statut ne me sont point applicables; car Dieu sait si jamais j'ai conduit en personne des soldats contre aucun des sujets du roi : et les propres soldais du roi, employés selon les voies ordinaires pour faire respec-
T/;o r> MIRE AU ANGLAIS.
ter ses ordres, ne peuvent, par aucune espèce d'interpréla-
tion, être appelés des rebelles irlandais et des ennemis de
l'Angleterre.
u D'ailleurs , l'usage et îa coutume sont les meilleurs interprètes de la loi, et déjà je me suis expliqué sur ce point. En outre, n'est-ce pas obéir plutôt a la prévention qu'à l'équité, que faire revivre un statut oublié , lequel ne fut jamais invoqué contre tant d'autres personnes coupables des mêmes faits , dans l'unique dessein de consommer ma ruine et celle de ma famille : si Ton veut m'appliquer les statuts de l'Irlande , que l'on me fasse aussi juger par des pairs irlandais 3 mais ce statut, quelle que soit sa force, a été révoqué; en premier lieu par l'acte de îa dixième année du règne d'Henri vu, qui déclare expressément qu'a l'avenir nul autre fait ne sera réputé trahison que ceux déclarés dans le statut d'Edouard iit ; et il n'y est pas dit un mot des faits que l'on m'impute. En second lieu , par l'acte de la onzième année du règne d'Elisabeth, qui donne pouvoir exprès au lieutenant de l'Irlande d'employer la force armée, quoique ce fait soit réputé trahison en toute autre personne.
« Quant au statut d'Henri vi, il est facile d'y lépondre; j'espère que nul ne me considérera comme assez fou pour avoir voulu lever la guerre contre le roi de la Grande Bretagne et de PIrlande, en faisant marcher de simples soldats : j'ai souvent été accusé d'avoir pris les armes pour le roi, jamais de les avoir prises contre lui ; je désire de tout mon cœur que , dans tous les domaines de sa majesté ^ il ne se rencontre pas un seul sujet qui ait plus de relation avec les rebelles, et qui médite contre lui de plus mauvais dessein que moi.
u Je vais examiner maintenant ce qui fait le sujet du vingtième article des charges produites, lequel, joint' avec les cinq articles suîvans a pour but de démontrer que j avnis
PROCÈS DU COMTE DE STRAFFORD. i^i dessein de réduire les royaumes d'Angleterre et d'Ecosse par la force des armes , et de les soumettre a un gouvernement arbitraire.
ce En cequi concerne l'Ecosse, on m'impute d'abord d'avoir dit en plein conseil que les demandes des Ecossais contenaient de suffisans motifs pour persuader une guerre offensive; en second lieu, que ces mêmes demandes devaient frapper au cœur le gouvernement monarchique, et qu'il ne fallait leur répondre qu'avec l'épée; en troisième lieu , d'avoir fait saisir en Irlande quelques biens et quelques vaisseaux écossais ; en quatrième lieu , d'avoir engagé le parlement irlandais à entreprendre celte guerre contre l'Ecosse; en cinquième lieu, d'avoir , par tous les moyens possibles , excité des soupçons dans l'esprit de sa majesté contre ses sujets écossais , et travaillé a faire naître une querelle nationale entre eux et l'Angleterre, projet qui, s'il n'eût été prévenu par la sagesse du roi et les avis d'hommes d'état plus expérimentés, aurait fait verser beaucoup de sang.
u En ce qui concerne l'Angleterre , on m'a reproché des discours tenus soit avant, soit depuis le parlement : on a prétendu d'abord que devant sir Georges Piatcliff j'avais dit à sir Robert Ring, lorsqu'il demandait comment le roi pourrait avoir de l'argent pour payer ses armées, que le roi avait quatre cent mille livres sterling dans ses coffres, trente mille hommes sous les armes et une épée au côté, et que s'il manquait d'argent avec cela, on ne devait plus avoir pitié de lui ; en second lieu , que mon frère sir Georges Wenlworth a dit, lors de la dissolution du dernier parlement , qu'envoyant les Anglais refuser des subsides au roi, on les croirait fatigués delà paix et désirant être conquis une seconde fois; en troisième lieu, que moi-même, conversant avec le primat d'Irlande, je lui ai dit adopter l'opinion de ces théologiens anglais, qui tiennent qu'un roi peut légalement, après avoir mis à l'épreave
l'affeclion et la bienveillance de son peuple et avoir essuyé
un refus dans un pressant danger pour le royaume, user
de sa prérogative pour se sauver lui-même et défendre ses
sujets.
« On m'a reproché, en quatrième lieu , d'avoir dit a lord Conway que, si le parlement refusait les subsides nécessaires, dès-lors le roi serait a l'abri de tout reproche devant Dieu et les hommes, et pourrait user de son autorité; en cinquième lieu, d'avoir proclamé en plein conseil que, si le parlement refusait de venir au secours du roi, je prendrais d'autres moyens d'assurer le service de sa majesté.
« Les expressions qu'on m'impute d'avoir tenues après le parlement sont de deux sortes. D'abord que le parlement avait abandonné le roi, et que le roi ne se laisserait pas dominer par l'obstination et renlêtement de son peuple; ensuite , que, si sa majesté voulait employer la force armée, il avait en Irlande des troupes qui pourraient lui servir à réduire ce royaume.
« Les preuves invoquées a l'appui de ces charges sont celles-ci. En premier lieu, lord Traquair a affirmé que, lorsqu'il exposa ses demandes, il m'entendit dire qu'il était temps pour le roi de prendre une attitude hostile, et que tout le conseil d'Angleterre répéta la même chose; qu'en outre, il y avait une double supposition : la première, que les demandes étaient fondées; la seconde, qu'il n'y avait pas d'autre remède que les armes pour les repousser. En second lieu, on a produit le témoignage de lord Morton; on a fait entendre sir Henry Vane : le lord trésorier d'Angleterre a déposé des mêmes faits que lord Traquair ; enfin , un nommé Beane , Irlandais, a affirmé avoir su que des vaisseaux avaient été saisis, mais par l'ordre de qui, il l'ignore :
t( Les preuves invoquées h l'appui des articles relalifs a l'Angleterre, sont celles-ci.
PROCÈS DU COMTE DE STRAFFORD. i43
« Sir Robert King et le lord Raiielagh ont déposé des paroles prononcées devant sir Georges Ratcliff, Rotert Barginton, de celles imputées a Georges Wenlworlh. Le témoignage du primat est conforme a l'accusation qui lui est relative; il en est de même de celui de lord Conway; enfin sir Henry Vane a attesté avoir entendu prononcer dans le conseil les discours qu'on m'accuse dV avoir tenus.
u Quant aux paroles postérieures au parlement, sur les premières, on a produit le témoignage incertain du comte de Bristol , celui plus exprès de Holland ; sur les secondes , quant à celles relatives à l'offre de réduire le royaume : il n'3^ a que sir Henry Vane qui atteste avoir entendu chose pareille.
« Avant de répondre a ces griefs, je dois dire combien lamentable est la position où je me trouve, puisque je vois mes entretiens secrets et mes conversations avec mes plus intimes amis recherchés et mis au jour jusque dans leurs plus minutieuses circonstances pour me faire paraître coupable d'un crime dont, grâce à Dieu, je suis innocent.
« Quant a la déposition de lord Traquair et des députés d'Ecosse, leurs preuves me louchent peu ; car y en supposant ou que leurs demandes fussent vraies , ou qu'elles ne fussent pas justifiées, ou qu'il n'y eût plus aucun autre moyen, je ne vois pas quel autre avis j'aurai pu donner au roi que de prendre une attitude hostile , surtout lorsque je considère les fi'équentes incursions des Ecossais en Angleterre , et qu'en cela je n'avais pas été d'un autre avis que tout le conseil.
« A l'égard de la déposition du comte de Morton, je ne me rappelle pas bien les expressions que l'on m'impute ; mais, si les demandes étaient lues, on verrait peut-être qu'elles n'impliquaient rien de moins; et, s'il en est ainsi, comment leur répondre autrement qu'avec l'épée, toutes les autres ayant été épuisées, ce qu'il faut toujours supposer.
« Sir Rein Y Vane et Northumberland ont attesté mes efforts
i;i BARREAU ANGLAIS,
pour persuader d'entreprendre une guerre offensive : je nie rappelle bien ce fait , mais je me croyais aussi libre de donner mon opinion pour une guerre offensive qu'eux pour une guerre défensive : des opinions, si elles sont accompagnées d'obstinations et d'entêtement, peuvent faire un hérétique, mais qu'elles aient jamais fait un traître, c'est ce que j'avais ignoré jusqu'à ce jour; même je n'aurais jamais pu être un hérétique, car j'étais alors, comme je sais maintenant, tout disposé à reconnaître mon insuffisance et corriger'mes erreurs, lesquelles personne ne ressent plus vivement que moi ; cependant, si mon opinion eût été suivie, nous eussions peut-être épargné notre argent et notre honneur que nous avons si follement prodigués,
« La déposition relative aux vaisseaux séquestrés ne prouve rien; cependant j'avoue sans hésfter que quelques vaisseaux ont été détenus, et cela par moi-même ou par mes ordres, comme vice-amiral de Connaught ; mais c'était sur les instructions reçues du lord amiral comte de Korihumberland , et je produis sa lettre.
K J'arrive maintenant aux preuves relatives a l'Angleterre; je m'étonne beaucoup comment on a pu m'imputer les paroles de sir Georges Raîcîiff : sir Georges (quoi qu'on ait prétendu qu'il était mon intime ami ) avait cependant ses opinions personnelles; je pouvais fort bien penser et parler différemment : on ne se rend pas coupable de trahison par procureur.
c( Quant à mon frère, je ne l'ai jamais connu si téméraire; mais ce qu'il a dit ne peut me nuire, a moins que l'on ne prouve que d'autres liens que ceux de la nature nous unissaient; en outre, il me semble que ces paroles pourraient fort bien s'entendre de la conquête de l'Angleterre par l'Ecosse €l non par l'Irlande : fasse le ciel qu'en ce sens elles n'aient rien de prophétique.
PROCÈS DU COMTE DE STRAFFORD. i45 (c Sur la déposition du primat , je dois dire ( avec toute la révérence due a son intégrité ) qu'il est témoin unique, et qu'aux yeux de la loi il ne peut rien prouver; ajoutez qu'il s'agit ici d'une conversation particulière entre lui et moi, que ces mots ont pu être prononcés par moi, tentandi gratia .- vos seigneuries jugeront jusqu'à quel point ils peuvent constituer une charge. Oui, c'est un système injurieux a l'humanité , destructeur de toute société entre les hommes, que celui qui tendrait ainsi à changer nos maisons en cellules et nos villes en déserts; qui ferait de la faculté de la parole , ce présent que Dieu et la nature ont donné à l'homme pour échanger leurs pensées, demander et recevoir de sages conseils , une embûche et un fardeau; et cependant qu'on compare ces paroles avec tout ce qui les précède et ce qui les suit, et je n'ai rien k redouter.
« Je ferai la même réponse à lord Conway , ajoutant que c'est un mouvement naturel k l'homme de veiller k sa conservation ; toute créature a ce privilège : le refuseronsnous à la monarchie , pourvu qu'elle en use d'une manière légale , quoique extraordinaire.
« Sir Henry Vane a dit que j'ai offert mes services au roi : je le remercie de ce témoignage, et pense qu'il m'a fait par là beaucoup d'honneur; mais si lui, ou qui que ce soit, ose soupçonner sa majesté d'avoir voulu m'employer à des entreprises illégales, celui-là devrait être accusé de trahison a bien plus juste titre que moi.
« Je ne m'arrêterai pas sur chacune des autres dépositions j il n'en est qu'une seule, celle de sir Henry Vane, qui puisse me toucher. A ce que déjà dit lord Clare a ce sujet ( et je l'en remercie ) j'ajouterai d'abord que c'est Ik un témoin unique : il ne ferait pas foi s'il s'agissait de la plus misérable dette ; peut-il être cru lorsqu'il s'agit de la vie ou de la mort ? Oui , il est contre la disposition du statut que Ton 3. 10
m'accuse, bien plus encore que Von rae condamne comme coupable de haute trahison sur la déposition de deux témoins uniques.
« En outre, ses assertions sont pleines d'incertitudes; il s'est exprimé en ces termes ; autant que je puis me le rappe- 1er ; et encore , il a dit cela ou autre chose pareille. Tout le conseil des huit , lui seul excepté , a désavoué ces paroles , et* je ne sais par quelle singulière providence elles n'ont frappé que ses oreilles : à cette époque, le roi ne possédait aucune force en Irlande ; comment donc aurais-je pu être assez impudent pour lui dire qu'il avait une armée en ce pays que l'on pouvait employer pour réduire ce royaume?
« Enfin j'ai prouvé par d'irréprochables témoins , le marq;uis Hamilton , le lord trésorier , le comte de Northumberland, lord Cottington, sir William Pennyman et sir Arthur Terringhara, que jamais il n'exista le moindre projet de faire débarquer des forces en Angleterre.
« Quant au reste de mes paroles , milords , je désire qu'on ne les considère pas par fragmens : s'il en était autrement , qui serait a l'abri du crime de trahison? Oui, si un tel précédent pouvait prendre pied, la salle de Westminster serait beaucoup plus occupée par les crimes de haute trahison que par les procès contre la, loi commune. Considérez donc les antécédens de mes discours , comme ce qui les a suivis , et vous verrez que Tétat de la question a été manifestement altéré : les antécédens étaient relatifs à l'absolue et inévitable nécessité imposée par une invasion présente dans le cas où l'on ne pourrait point attendre que le parlement vînt y porter remède. Ce qui suit est relatif a la défense du royaume, dont on aurait ensuite a rendre compte au parlement 5 les moyens proposés sont convenables et légaux autant toutefois que !a nécessité peut le permettre : daignez faire attention a toutes ces circonstances j et qui de vous ne sera pas de mon avis V
PROCÈS DU COMTE DE STRAFFORD. 147 Le roi n'a t-il donc reçu aucun pouvoir de Dieu? N'est-il pas le puhlicus inspector regni? n'a-t-il pas la faculté de prendre les mesures qu'impose une pressante nécessité?
(c Que tel ait été le sens de mes paroles , c'est ce que j'ai surabondamment prouvé par le témoignage du lord trésorier , de Cottington et de sir Thomas Jermyne.
(( Milords , je n'ai plus qu'un mot a dire sur celte partie de ma cause: je vous supplie d'y prêter une sérieuse attention : si la laKIe d'un homme , si son lit , sa maison , son frère, ses amis ( et cela après que ceux-ci lui ont juré le secret ) doivent être interrogés , mis à la torture pour prouver une trahison contre lui, qui de vous se trouverait à l'abri d'une pareille accusation ? Que mon infortune, milords, vous soit un avertissement : vos sages ancêtres se sont faits un devoir d'enchaîner cette bête féroce- je veux dire le crime de haute trahison : si vous laissez le vaste champ de la parole ouvert a ses ravages, bientôt elle vous mettra tous en pièces, vous et vos enfans.
« Je n'avais jamais cru jusqu'à ce jour, milords, que de simples opinions pussent être considérées comme crimes de haute trahison : les opinions sont libres, tout homme peut soutenir le pour et le contre sans souiller sa réputation; autrement toute délibération serait vaine 5 qui dira si je n'adoptais pas intérieurement une opinion toute différente de celle que peut-être je ne soutenais ouvertement que pour provoquer de nouveaux argumens à l'appui de la mienne? Ed. outre , beaucoup de gens, et je suis de ce nombre , souvent changent d'avis quand ils entendent en proposer un meilleur ■ quelquefois aussi nous poussons une opinion plus loin que ne ie veut la modération , lorsqu'il s'agit de combattre des gens qui nous paraissent donner dans un excès contraire.
(( Un statut d'Henri VI déclare expressément que l'homme qui proclame que ie roi n'est point l'héritier légitime de ia
i|8 BARREAU ANGLAIS,
couronne et peut être destitué, ne doit pas être accusé de haute trahison, mais seulement de félonie : or j'espère que de semblables paroles sont bien autrement répréhensibles que celles que l'on m'impute; surtout, milords, n'oubliez pas que la sentence que vous piononcerez peut vous frapper un jour : Dieu, la nature , la naissance et l'éducation vous destinent , vous et votre postérité, à servir de décoration au trône et de soutien aux affaires publiques ; si donner son opinion au milieu des agitations politiques peut jamais constituer une trahison, qui voudra servir le roi.^ ou bien dans quelle position difficile vous trouverez-vous placés? Si, ayant prêté serment comme conseiller du roi , vous dissimulez voire opinion, vous êtes parjures ; si vous la proclamez , vous êtes traîtres : quels dommages ne résulteraient pas pour le roi et pour l'état d'un pareil état de choses? qui de vous désormais se hasardera , qui osera se hasarder a donner son avis , s'il n'est par avance déterminé a sacrifier sa vie , ses biens , sa postérité et même son honneur? Ne permettez pas que je vive assez longtemps pour voir s'établir en Angleterre cette confusion, je dirai plus, cet excès d'inhumanité. Pour ma part, milords, je confesse ici que j'ai Xou jours proclamé, que je proclamerai toujours librement ma pensée en tout ce qui peut concerner l'honneur ou la sûreté, soit de mon gracieux souverain, soit de ma chère patrie, bien qu'une épée a deux tranchans soit suspendue sur ma tête; car de ces deux tranchans, je redoute plus celui qui tue l'âme que celui qui n'a de prise que sur le corps.
« Je ne vois pas comment je pourrais être coupable de trahison , a raoins qu'il y ait trahison à n'être pas infaillible ; s'il en est ainsi, milords, vous avez devant vous ma dépouille mortelle , chargée de beaucoup d'infirmités ; vous pouvez la mettre en lambeaux. Il n'y aura pas grande perte, que dis- je? il en résultera de grands avantages si, par ma condamna-