‹ Barreau anglais; ou, Choix de plaidoyers des avocats anglaisChapitre 20 sur 42 · PROCÈS DU COMTE DE STRAFFORD · texte numérisé non relu

PROCÈS DU COMTE DE STRAFFORD

tion je puis paraître avoir trop osé, lorsque j'ai donné au monde le témoignage d'une conscience pure envers Dieu, et d'une inébranlable fidélité envers le roi ( car telle a été l'étoile qui m'a constamment dirigé dans toute ma carrière ) ; si mon sang répandu ne fait pas verser celui de toute la noblesse ( et j'espère que vos seigneuries auront quelque égard b cette considération ) , il ne peut résulter de ma perte aucun désavantage.

« Voilà qui est suffisant pour les trahisons individuelles que Ton m'impute.

« Pour construire une trahison par voie d'accumulation , on a réuni plusieurs articles, comme si d'une accumulation de félonies et de contraventions ( car mes accusateurs dans leurs complots contre moi , ne sauraient aller plus loin ) on pouvait faire sortir, ainsi que d'une semence féconde, uu crime de haute trahison. On m'a accusé d'avoir voulu renverser a la fois la religion et l'état : la première de ces imputalions semble avoir eu pour but plutôt de me faire paraître odieux que criminel; car on n'a pas allégué le moindre indice capable de faire soupçonner de ma part une alliance avec les papistes; jamais serviteur du roi, mon maître, revêtu de son autorité, n'a été exposé de la part de ces hommes a plus de haine que moi, et cela pour avoir exécuté contre eux d'une manière stricte et impartiale les lois du royaume.

« Vos seigneuries ont observé sans doute que la plus grande partie des témoins produits contre moi, soit de l'Irlande, soit de York -Sbire, appartiennent h cette religion; oui, je suis prêt, Dieu merci ^ a chaque heure du jour, a sceller mon aversion pour l'église de Rome du plus pur de mon sang.

Mais, milords, donnez-moi congé de le dire, et d'épancher ici en votre présence toutes douleurs de mon âme : n'estce pas un procédé rigoureux a l'extrême, inspiré plutôt par

iSo BARREAU ANGLAIS,

la prevention que par l'équité , que d'essayer d'une prétendue accusation d'hypocrisie et d'irréligion pour me rendre ainsi odieux dans les trois royaumes? Mille et mille personnes ont lu mon accusation , qui ne sauront jamais que, lorsqu'il a faliu en venir a la preuve, on n'a pas même osé reproduire cette imputation : est-ce là une belle conduite parmi des chrétiens ? Mais je n'ai rien perdu par-là ; les applaudissemens populaires furent toujours peu de chose dans mon estime, la droiture et le calme d'une bonne conscience ont été, seront toujours mon éternelle félicité; si je suis justifié aux yeux de vos seigneuries des imputations dirigées contre moi (et j'espère déjà l'être en ce moment ), je me croirai justifié devant tout le royaume par cela seul que je le serai devant ceux qui en sont l'élite, l'âme et la vie.

« Quant à mes desseins contre l'état, je plaide sur ce point mon innocence avec non moins de confiance qu'en ce qui concerne la religion : j'ai souvent réfléchi avec moi-même sur les siècles qui ont précédé le nôtre, ainsi que sur l'établissement de cet empire, et le résultat de mes pensées a été de me prosterner devant la sagesse de nos ancêtres ; telle a été leur prévoyance en posant les bases de cette monarchie, que chacune d'elles conserve une juste proportion avec le tout, et ils ont si artistement lié les nerfs qui donnent la force au corps de l'état , que le déchirement d'un seul peut mettre en danger toute l'économie de l'ensemble. La prérogative de la couronne et les droits des sujets ont de mutuelles relations , les sujets reçoivent de la couronne secours et protection, la couronne emprunte a ses sujets sa force et son soutien • et de même que lorsqu'une des cordes d'un instrument de musique se détend ou s'élève , l'harmonie est rompue, ainsi l'excès de la prérogative royale est oppression , l'excès de la liberté des sujets est anarchie; le roi doit user de sa prérogative, comme Dieu de sa toute-puissance, dans les occa-

PROCÈS DU COMTE DE STRAFFORD. i5i sions extraordinaires; les lois doivent avoir place en toutes autres circonstances; mais une prérogative royale est indispensable, puisqu'il y a des occasions extraordinaires : que les droits des sujets soient toujours maintenus tant qu'ils marchent d'un pas égal avec la prérogative; ces droits et cette prérogative sont inséparables dans tout état bien gouverné ; et il n'est nul moyen plus convenable ^ plus naturel de resserrer leur union , que la fréquente convocation des parleraens ; par eux de constantes relations sont entretenues entre le roi et ses sujets. Telles ont été mes pensées pendant les quatorze années que j'ai été employé aux affaires publiques; elles me suivront, sj Dieu le permet , jusqu'au tombeau ; Dieu, le roi et ma conscience, voila quels furent toujours les guides de ma conduite. Que ceux qui ont pu lire dans les secrets de mon âme portent témoignage si je n'ai pas toujours proclamé que le bonbeur du royaume consiste dans un juste contrepoids entre la prérogative du roi et la liberté des sujets; et que l'état ne pourra être bien réglé qu'autant que ces deux intérêts iront toujours se donnant la main.

« Béni soit le ciel si, par la faveur du roi mon maître et la sagesse de mes ancêtres, je possède une propriété qui me lie tellement au bien de l'état , que je ne puis avoir l'intention de vivre esclave, mais bien de conserver toute ma dignité de sujet; ni désirer que les cartes soient de nouveau mêlées, dans l'espoir d'obtenir un meilleur lot. Je n'ai jamais nourri de si basses pensées , que je fusse prêt a devenir un instrument de tyrannie; j'ai désiré, je désirerai toujours une généreuse, mais sage, liberté; me rappelant sans cesse que je suis à la fois un homme libre et un sujet; que je possède des droits, mais que je vis sous un monarque. Le comble de mon malheur est de me voir, maintenant que déjk mes cheveux blancbissent, accbsé par les perturbateurs du repos public, lesquels en sqiîI venus h un si haut point d'exagéralioii , qu'ils

regardent comme un abus de la monarchie tout ce qui ne leur est pas favorable. De la vient que mes projets, mes paroles, mes intentions, sont évoqués de l'oubli pour démontrer mes prétendues malversations. Leur opinion , égarée par la prévention, est comme un miroir qui multiplie tous les objets qu'il réfléchit.

« Les articles dont se compose mon accusation contiennent des paroles et des actions; ces paroles ont été prononcées, soit en Irlande, soit en Angleterre; mes actions ont eu lieu , soit avant, soit après ces derniers tumultes. Je vais les examiner successivement.

Alors l'accusé parcourut en cet ordre , et article par article, toutes les charges portées contre lui. R-écapitulant tout ce qu'il avait dit dans le cours des débats , il ajouta seulement sur le vingt-huitième article, que celui-lk renfermait de plus graves inculpations que tous les autres ensemble; et que, s'il était prouvé, il nj aurait pas eu seulement trahison, mais bassesse de sa part , pour avoir abusé de la confiance de sa majesté. Que cependant comme ses accusateurs avaient évité (par des motifs de circonstance ) d'insister sur ce pointy quoiqu'il fût de la plus haute conséquence^ il avait résolu d'imiter leur silence; seulement qu'il s'étonnait beaucoup comment lui, que l'on représentait comme l'ennemi juré des Ecossais, dans le vingt-troisième article, était devenu leur allié dans le vingt-huitième; ou comment on pouvait l'accuser a la fois d'avoir trahi Nev^castle, et d'avoir combattu avec les Ecossais k Newborne^ Combattre contre eux, ajoutait-il, ce n'était pas le moyen de trahir la ville , mais bien de m'opposer à leur passage.

Il prétendit en outre qu'il ne conseilla jamais de guerre, si ce n'est celles qui, dans son opinion , lui paraissaient intéresser la vie ou l'autorité du roi et la sûreté et l'honneur de son royaume p et qu'il ne voyait pas quel avantage oa aurait pu

PROCÈS DU COMTE DE STRAFFORD. i53 retirer d'une guerre en Ecosse, où il n'y avait que d^s coups a gagner. Que pour lui , bien qu'il estimât cette nation , il désirait cependant la voir demeurer toujours sous son ciel natal et ne connaître jamais le sol plus fertile de l'Angleterre j mais qu'il pensait que cet article avait été ajouté par moquerie, ou comme subsidiairement, et qu'il n'avait point a redouter d'être convaincu d'intelligence avec les Ecossais : et puis il termina son discours en ces termes :

(( Milords , vous voyez ce que l'on peut alléguer pour construire , ou plutôt pour détruire celte trahison j quant à moi , je ne connais nullement comment cette accusation peut s'accommoder avec les principes fondamentaux , soit de la raison, soit de la loi; je dis de la raison , car comment découvrir une trahison dans un ensemble de faits lorsqu'elle n'existe pas dans chacune de ses parties? je dis de la loi, car ni statut, ni coutume, ni précédens , depuis l'origine de notre gouvernement^ n'ont mentionné pareille chose. Bon Dieu! milords, où donc s'est caché pendant tant de siècles ce feu dont on n'avait pas même aperçu la fumée, et qui vient d'éclater tout à coup pour me dévorer moi et mes enfans? Milords, ne vivons-nous pas par les lois, et devons-nous être punis par elles avant qu'elles soient faites? Certes, il vaudrait beaucoup mieux vivre sans lois, et se conformer le plus habilement qu'on pourrait h la volonté arbitraire d'un maîire absolu , que d'imposer a un homme la nécessité de prévoir l'avenir , et de l'accuser d'avoir violé une loi qui n'est pas encore. Si, en voguant sur la Tamii;e, je vais me briser contre une ancre qui ait sa balise, je ne dois accuser que mon imprudence; mais, s'il n'en a pointy le propriétaire de l'ancre me devra un dédommagement.

(c Milords, si ce crime que mes accusateurs appellent arbitrairement une trahison a été signalé par une loi, mon ignorance ne pourra m'excuser; mais, s'il n'y avait point de loi, comment peut-on me condamner.^ Gardez- vous de lévciiler

i54 RARFvEAU ANGLAIS,

le Hon endormi, en secouant près de lui cet amas poudreux de registres amoncelés dans son gothique et sanglant repaire, car un jour il pourra vous mettre en pièces, vous et votre postérité. Nos ancêtres ont pris soin de l'enchaîner dans les liens d'un inexorable statut : ne nous piquons point de nous montrer plus habiles que nos pères dans l'art de tuer !

« Milords, ce jugement est pour moi une infortune présente, il sera pour vous une infortune éternelle - et ce n'est pas la moindre partie de mes chagrins , qu'à défaut du crime de haute trahison, tous mes autres péchés (qui sont en grand nombre ) aient été réveillés pour me traduire a cette barre. Si la sagesse de vos seigneuries ne s'y oppose, mon sang répandu ouvrira les voies pour répandre le vôtre et celui de vos enfans. Vous , vos fortunes, votre postérité , êtes également intéressés en cette cause ! Que des adversaires comme les miens , dont la langue ést habituée à ces sortes de luttes, soient déchaînés contre vous; que l'on vous refuse toute communication avec vos amis et votre conseil; que vos ennemis déclarés soient admis en témoignage contre vos persones ; que vos moindres paroles , vos intentisons soient invoquées comme constituant une trahison non pas prévue par un statut , mais construite , par ces légistes , de pièces de rapports réunies par des sophismes , et d'une multitude de probabilités supposées, et je vous laisse a juger quels seront les résultats d'un si dangereux précédent.

« Mes adversaires prétendent parler pour la défense de l'état contre mes lois arbitraires ; donnez moi permission de vous dire que je parle pour la défense de l'état contre leurs trahisons arbitraires ; car, si cette latitude était admise, quel préjudice n'en résulterait pas pour le roi et votre pays ; je ne puis être blessé que l'un et l'autre ne le soient au même instant; qu'ils parviennent à me frapper, et dans peu d'années la condition de ma triste patrie sera celle si énergiquement décrite par le statut de Henri iv, cette condition affreuse où nul homme ne sait

PROCÈS DU COMTE DE STRAFFORD. i55 plus ni ce qu'il peut faire, ni ce qu'il peut dire sans courir le risque de sa vie.

(c Enfin, milords, n'imposez pas aux ministres d'élat des difficultés insurmontables j ne faites pas qu'il leur soit impossible de servir avec sécurité leur roi et leur pays. Si vous les livrez a une inquisition minutieuse; si vous morcelez ainsi toute leur conduite pour la peser grain a grain, le fardeau deviendra insupportable, les affaires publiques demeureront abandonnées; et nul homme ayant quelque cliose à perdre ne voudra se placer au gouvernail de l'état. »

Strafford semblait avoir tout dit , lorsqu'on le vit baisser ses regards sur ceux de ses enfans que leur âge avait permis de conduire à sa suite, vêtus de deifil, a côté de leur père, et assez avancés pour entendre qu'il défendait sa vie. Après les avoir considérés quelques minutes dans un silence que toute l'assemblée observait elle-même avec saisissement, il reporta ses yeux vers les juges : « Milords , dit-il, si ce n'eût été l'intérêt de vos seigneuries; si ce n'eût été l'intérêt de ces gages sacrés que m'a laissés une sainte, aujourd'hui dans le ciel.... » A ces mots , les yeux de cet infortuné père se mouillèrent de larmes; sa voix devint entrecoupée, il fut obligé de s'arrêter un instant... « Si ce n'eût été cet intérêt , je n'aurais pas pris la peine de défendre ma vie; elle est remplie de tant de misères, qu'en vérité je n'aurais nul plaisir à la prolonger plus long-temps, et je ne pouvais la quitter en un moment mieux choisi, que lorsque je puis espérer qu'aux yeux de la meilleure partie du monde mon infortune sera un témoignage de ma fidélité envers Dieu , mon roi et mon pays. Je remercie le ciel , dont la bonté infinie m'a dès long-temps appris combien sont légères toutes les afflictions de cette terre, comparées avec celte éternité de gloire qui doit nous être révélée.

« Milords! milords î milords î... J'aurais encore quelque

chose a vous dire... Mais je ne puis... Ma voix et mes forces m'abandonnent... Qu'il me soit seulement permis, dans toute l'humilité de mon âme, de me jeter aux pieds de vos seigneuries. J,e désire être pour elles un phare qui les préserve du naufrage. Quelle que soit votre sentence à mou égard (fasse le ciel qu'elle ne soit point votre sentence a tous) ; qu'elle soit pour la vie ou pour la mort , elle sera juste a mes yeux , je la recevrai en bénissant le Seigneur ; » alors levant son regard au ciel , il ajouta : « in te^ Domine , corifido , non confundar in œternum. »

Ce discours fut prononcé par Strafford avec une grâce et une noblesse admirables; jamais homme, a écrit l'un de ses juges , ne remplit uii tel rôle sur un pareil théâtre avec plus de sagesse, de fermeté et d'é(oquence; et, si l'on en excepte un petit nombre , tous les cœurs de ceux qui Técoutaient se sentirent émus par le remords et la pitié !

Lorsque le comte de Strafford eut cessé de parler, P^^m se leva pour lui répondre: Substituant les invectives aux preuves et l'exagération des mots à l'existence des faits , il dit que la vie entière du comte de Sirafford était un tissu d'oppressions et de trahisons, de vols, d'assassinats; il en vint jusqu'à proférer publiquement que la conspiration des poudres en Angleterre , et en France ^assassinat du magnanime et glorieux Henri iv étaient des trahisons moins remplies d'horreur et de malignité que la trahison du comte de Strafford.

Glyn prit la parole après lui ; il employa tout ce que l'artifice pouvait fournir de moyens. Gomme Pym , il parla de l'ensemble et des faits de la conspiration des poudres. Strafford, tout en proclamant son profond respect pour la représentation nationale, n'avait pu s'empêcher de remarquer les procédés arbitraires employés pour le perdre. Sur ce seul mot , Glyn s'écriait : Milords ! si tels sont les rugissemens de ce lion maintenant qu'il est enchaîné et muselé dans les étreintes d'une

PROCÈS DU COMTE DE STRAFFORD. iSj accusation capitale, qui ne dévorerait-il pas une fois décliaîné? Il ajoutait que les enfans d'Israël n'avaient jamais été aussi esclaves sous les Egyptiens que l'avaient été les Irlandais sous leur tyrannique vice-roi; et il concluait en disant que, pour toute défense, le prévenu avait fait valoir, soit des ordres du roi, soit la prérogative royale ; mais que ce n'était Ta autre chose que soulever un nuage et exhaler des vapeurs pour éclipser Téclat du soleil ; que la stabilité ou la chute des trois royaumes dépendaient de l'issue de ce procès ; que leur tranquillité était a tel point intéressée dans ce jugement , qu'il ne pourrait plus y avoir de repos pour eux si le prévenu n'était condamné ; qu'il espérait que la loi ne protégerait point celui qui, pendant toute sa vie, n'avait travaillé qu'à la renverser, et que la noblesse (qui sentait le même sang couler dans ses veines ) , en se soumettant a sa vile tyrannie , ne consentirait pas à perdre ce privilège et cette liberté que leurs ancêtres ont achetés du plus pur de leur sang ; que, bien qu'il n'y eût aucun statut précis pour cette trahison , elle n'en était pns moins monstrueuse; car depuis plusieurs siècles on n'avait jamais vu un sujet affecter une audace qui eût pu donner occasion a un semblable statut. Eh quoi ! les principes fondamentaux du gouvernement ne sufnsent-ils donc pas pour provoquer un jugement contre lui, sans qu'il soit nécessaire d'un statut particulier : c'est ce qu'il laissait , disait-il, a décider aux juges , et il ajoutait : Une grande tempête s'est élevée , elle menace de nous perdre tous. Les communes, a force de soins et de dépenses , ont découvert le Jouas par qui elle a été* suscitée; elles ont résolu de jeter hors du navire celui qui le met en danger; elles s'attendent, elles comptent que vous consommerez leur résolution, et promptement; car, pour peu que la tempête dure, le vaisseau de l'état sera submergé.

Ces dernières phrases annonçaient assez que les communes étaient résolues de ne pas s'en remettre docilement à la chara-

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Lie haute pour la decision de celle grande affaire; en effet, d'accusatrices qu'elles étaient, elles se transformèrent en juges. Trois jours avant que l'accusé parût devant les pairs pour résumer sa défense, elles avaient déjà entendu la lecture d'un hill d' attainder ^ espèce d'acte difficile a définiret impossible à justifier, fondé sur quelques exemples, contraire à tous principes , par lequel le pouvoir législatif, usurpant toutes les fonctions du pouvoir judiciaii^^ même sans en remplir les formes , déclarait arbitrairement coupable de haute trahison rhomme qu'on voulait perdre, dégradait sa postérité, confisquait ses biens, et l'envoyait à la mort.

, Mais les lords, craignant que cette manière de procéder ne constituât un précédent dont ils pourraient devenir victimes , insistèrent pour que l'accusation suivît son cours, et annoncèrent à la chambre des communes qu'ils étaient disposés a entendre les conseils de Strafford sur le point de droit. Les communes répondirent qu'elles étaient résolues de suivre sur leur bill d'attainder, menaçait les lords d'une rupture ouverte dans le cas où il serait repoussé par eux. Les lords persistèrent dans leur résolution, et le, samedi, 17 avril, la cour s'étant réunie, le lord grand sénéchal dit au lieutenant que les lords étaient prêts à entendre ses avocats sur le point de droit , les invitant à garder la modération et le respect dus à la cour devant laquelle ils parlaient , sans s^mmiscer en aucune façon dans la question de fait. Alors Love, procureurgénéral du prince de Galles, prit la parole en ces termes :

({ Milords j

(( Une tâche difficile nous est imposée , à mes confrères et h moi^ celle de défendre la vie, la fortune, la réputation et même la postérité de l'honorable personne traduite a votre barre. Si donc nous apportons dans celte défense un empres-

PROCÈS DU COMTE DE STRAFFORD. iSy sèment plus qu'ordinaire, nous espérons que vos seigneuries l'attribueront à notre zèle pour leur honneur et leur conscience, dans une matière qui les intéresse de si près; nous prendrons soin de ne jamais oublier le respect que nous devons à vos seigneuries, et de nous conduire à l'entière satisfaction de Phonorable chambre des communes ; et , comme vos seigneuries ont parlé de la question de fait , je me hasarderai à leur dire que, pendant tout le temps de la défense du noble accusé, il n'a pas même demandé à aucun de nous son opinion , et ne nous a pas adressé une seule demande qui tendît à ce but. Quant a la question de droit, les statuts cités par lui Pont été de son propre mouvement , et sans lui avoir été suggérés par nous, ce que je dis ici, non pour attaquer la pertinence de ces statuts (car ils feront le sujet de mon discours), mais afin que le noble prévenu ne soit point fraudé de la louange qui lui est due.

« Milords , votre bon plaisir est que nous ne touchions point à la question de fait, et en vérité nous n'avons que faire de nous en mêler , car nous espérons qu'elle est déjà suffisamment éclaircie pour vous; cependant la question de droit sort si naturellement de la question de fait, que (sous le bon plaisir de vos seigneuries ) il nous est indispensable , en traitant celle-là , de faire quelques excursions en celle-ci ; même je ne crois pas possible d'entreprendre la défense de lord Strafford , si préalablement le fait n'est jugé, soit comme prouvé, soit comme non prouvé, ou si du moins l'on n'a posé les bases principales pour servir de point d'appui à nos argumens. Ainsi, milords j'ai résolu (a moins toutefois que vos seigneuries ne me dictent une autre voie ) de ne m'occuper de la question de droit que pour éclairer vos jugemens sur un statut seulement, celui de la vingt-cinquième année d'Edouard m; car, lorsqu'il fut allégué par lord Strafford dans sa défense, que, n'étant point convaincu des faits énon-

,6o BARREAU ANGLAIS,

ces dans la lettre de ce statut, il ne pouvait être déclaré coupable de trahison, je me rappelle que ceux de la chambre des communes insistèrent beaucoup sur la restriction partielle de ce statut, comme leur étant favorable.

(( Milords, je parlerai d'abord du statut en lui-même, puis de la restriction. Le statut est ainsi conçu : Que si un homme complote la mort du roi , de la reine et de leurs enfans , tue le chancelier ou un juge sur son tribunal, altère la monnaie du roi ou contrefait le grand sceau, il sera condamné et puni comme traître. Lord Strafford est-il compris dans la lettre de ce statut? c'est ce qu'on ne saurait prétendre avec une ombre de raison 5 tout ce qu'on peut dire, c'est que, par induction ou par argument, à miuori ad majus , il peut y être enveloppé; mais, pour prouver que cela est impossible, je soumets humblement à la cour ces considérations.

lo. C'est la une loi déclarative , et de pareilles lois ne doivent point être appliquées par voie de conséquence , d'équité ou d'interprétation, mais par la lettre seulement; autrement elles impliqueraient contradiction en elles-mêmes; elles ne seraient plus lois déclaratives, mais bien lois constitutives.

2^. C'est une loi pénale; or de pareilles lois (si nos principes non encore révoqués en doute jusqu'à ce jour doivent être appliqués) n'admettent ni induction, ni interprétation , car les dispositions pénales ont lieu comme sanction de lois établies, non de lois conjecturales et ambiguës. Un sujet ( qui n'est point obligé d'interpréter le statut) ne doit point douter lorsqu'il s'agit d'obéir, ou, pour mieux dire, il doit obéir sans hésitation a la lettre de la loi, et connaître lorsqu'il est ou non sujet aux peines qu'elle impose.

30. Nous avons une loi remarquable, celle de la treizième année du règne d'Elisabeth, chapitre deux, par laquelle il est déclaré que toute personne qui introduira dans le royaume une bulle de Rome pour exciter les sujets à la mutinerie et a

PROCÈS DU COMTE DE STRAFFORD. i6i la révolte sera puni comme traître. Or si^ par voie d'interprétation ou de conséquence , on eût pu donner ce sens aux statuts précédens, il eût été superflu de faire cette loi. Oui, les personnes accusées de ce crime auraient pu être condamnées comme coupables de trahison, même avant la publication de cet acte.

« En la vingt-unième année du règne d'Edouard m, nous trouvons un statut déclarant que tuer son maître est , de la part d'un serviteur, un acte de haute trahison. En la vingttroisième année du même règne, un procès de haute trahison fut intenté a un homme pour avoir tué son père , fondé sur le même argument , à mùiori ad majus ; mais on jugea (et la sentence se trouve encore dans vos registres ) que, quoique dans la vingt-unième année du règne d'Edouard m cet argument eût pu être admis , cependant il ne le pouvait plus dans la vingt-septième année du même règne, par ce motif qu'une loi déclarative était intervenue dans la vingtcinquième. Cet arrêt est très-formel sur le point de droit.

« Milords, je ne demanderai point quelle espèce d'offense ce peut être que de renverser les lois fondamentales d'un royaume; c'est là sans doute un crime monstrueux, et sa punition doit être proportionnée a son énormité ; je veux seulement présenter a vos seigneuries quelques considérations.

<c D'abord, un ou plusieurs actes d'injustice faits par malice ou ignorance ne peuvent, en aucune manière, être considérés comme le renversement des lois fondamentales. S'il en était ainsi, il y aurait çeut-être autant de traîtres que de juges; il est dans la nature de l'homme de se tromper, et lord Strafford n'est point appelé a se disculper des erreurs qu'il peut avoir commises, mais de ses trahisons.

« En second lieu, je rappelle le cas de Jones de La Pool, duc de Suffolk. Cet homme , dans la vingt-huitième année du règne d'Henri vi, fut accusé par la chambre des com^ 3. II

inu)ies de faits de trahison , et ces faits sont cnlièremenl som-

Mabîes a ceux reprochés h miîord Strafford. On lui imputait:

ï°. D'avoir donné au roi de mauvais avis;

2". D'avoir altéré sa monnaie ;

3°. D'avoir taxé les vaisseaux de guerre;

4°. D'avoir délivré des décrets sommaires ;

5**. D'avoir imposé des taxes;

6°, D'avoir corrompu les sources de la justice;

•y**. D'avoir persuadé au roi une guerre inutile, et la cession de l'Anjou h la France.

te Par tous ces motifs, il était accusé de trahison commeayant porté atteinte aux droits des sujets, et bouleversé les lois fondamentales du royaume. Cependant, après de longs débats, il fût déclaré par les lords du parlement que ces faits ne constituaient point une trahison, mais seulement une félonie. Une autre personne, dans la vingt-troisième année du règne d'Henri viii, fut poursuivie comme ayant bouleversé les lois anglaises; et cependant on ne l'accusa point de trahison. A ces deux précédens, joignez la cause de Richard Larks, plaidée en la cour des plaids communs, lequel, poursuivi comme coupable de trahison pour avoir renversé les lois, fut seulement condamné comme coupable de félonie. Vous pouvez voir par là , milords , comment a été considéré jusqu'à ce jour le fait de bouleverser les lois.

a Troisièmement, une circonstance fort considérable, c'est que lord Strafford n'est point accusé d'avoir bouleversé , mais seulement d'avoir eu dessein de bouleverser les lois fondamentales ; et cela seul, s'il n'était point accusé d'autre fait , suffirait pour le mettre à l'abri du statut de la vingt-cinquième année du règne d'Edouard m; car, bien que relativement au roi , a la reine et à ses enfans , l'intention soit considérée comme une trahison, cependant, en toute autre circonstance, il doit y avoir le fait outre l'intention. Il n'est pas dit dans

PROCÈS DU COMTE DE STRAFFORD. i63 le statut : Si un homme a l'intention de tuer le chancelier, il sera coupable de trahison ; mais bien : Si un homme tue le chancelier, s'il contrefait le grand sceau. Ainsi, quoiqu'un homme ait préparé un creuset , qu'il ait disposé son empreinte , cependant , s'il n'a pas imprimé l'effigie du roi, son intention ou ses préparatifs même ne suffiraient pas pour constituer une trahison.

« Ce raisonnement peut servir de réponse au cas de Guido Faux que l'on nous a objecté, a moins de prétendre que lord Strafford avait, comme Fauoc ^ l'intention de porter atteinte a la vie du roi; car, bien qu'en ce cas l'intention conslilue le crime de trahison aux termes du statut, cependant en toute autre circonstance il n'y a point de trahison sansacti'on : telle est la distance immense qui sépare et doit séparer le complot contre le sang royal, de tous les autres crimes d'une nature moins atroce.

c< Vous voyez donc , milords, que le corps du statut ne peut être invoqué contre lord Strafford , ni dans^sa lettre , ni dans ses conséquences. Tout ce que l'on peut prétendre, c'est que ce fait constitue une trahison selon la loi commune. Quant à moi , je confesse ici mon ignorance ; j'avais toujours cru que la loi commune pouvait déclarer, mais jamais constituer une trahison ; c'est- a-dire qu'il fallait présupposer un statut pour constituer une trahison ; et que, dire qu'il n'existe point de statut , c'est dire qu'il n'y a pas de trahison : c'est toujours le statut qui établit la trahison. Qu'un fait soit déclaré trahison par la loi commune, ou par le parlement, ce sont là deux voies différentes de procéder qui doivent se rattacher au même principe. Voici un argument qui démontre ce point : Dans la vingt-unième année du règne d'Edouard m, tuer un homme employé dans la guerre du roi était une trahison ; et dans la vingt-troisième, tuer un messager du roi fut déclaré une trahison par la loi comnjune, mais toujours a raison de

iGi BARREAU ANGLAIS.

ce statut; et cependant aucuns de ces faits ne sont considére's maintenant comme crimes de hantes trahisons , ce sont de simples félonies, a cause d'un sialut intervenu dans la vingtcinquième année du règne d'Edouard m : telle fut toujours la force donnée à sa lettre. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce statut, mais je dirai un mot ou deux de la restriction qui y est comprise , par laquelle il est ordonné que , comme tous les cas particuliers ne pouvaient être prévus ni cnumérés, tout ce que le parlement déclarerait a l'avenir être un crime de haute trahison serait puni comme tel.

u Conformément a cette restriction , dans la huitième année de Richard II, un accusé qui avait été traduit devant le hauc du roi le fut ensuite devant le parlement; et le fait allégué, bien qu'il ne se trouva pas compris dans le corps du statut, fut cependant, en vertu de l'exception ci-dessus mentionnée, déclaré crime de haute trahison.

« Dans la onzième année du même règne , le duc d'Irlande et Nevil , archevêque d'York , furent accusés de haute trahison par Glocesier, Arundel et Warwick ; et , nonobstant le statut , on les condamna en vertu de l'exception de la vingt-unième année du même règne. Les choses changèrent de face, la sentence fut révoquée , et les accusateurs condamnés eux-mêmes comme traîtres. Dans la première année du règne d'Henri iv, son successeur, cette révocation de la vingt-unième année du règne de Richard fut abolie, et la sentence de la onzième année remise en vigueur : telles furent les fluctuations du crime de haute trahison , nées de l'incertitude que causa celte restriction ajoutée au statut.

« C'est ce qui fit que dans le même parlement, le premier du règne d'Henri iv, la noblesse présenta une pétition à Teffet d'obtenir un statut qui limitât les cas de haute trahison; car en cet état de choses on ne savait plus que dire, ni que faire. Dans le dixième chapitre, un acte fut fait,

PROCÈS DU COMTE DE STRAFFORD. iG5 j/orlant abrogation de la restriction comprise au statut, et déclarant qu'on ne regarderait plus comme trahison que ce qui était littéralement énoncé en l'acte de la vingt-cinquième année du règne d'Edouard m. Aussi est-il dit, dans nos archives, que la promulgation de cet acte causa une grande joie, qu'il écarta Tépée «suspendue sur la tête de chaque homme par le fil si délié d'une conséquence ou d'une induction. Ajoutez que, dans l'acte de la première année de la reine Marie , on répète encore que nul ne sera puni comme traître sur sa vie et ses biens, si ce n'est pour crimes contenus au statut de la vingt-cinquième année du règne d'Edouard m , sans aucune mention d'une prétendue restriction.

« Le cas du comte de Northumberland vient directement a la question : il fut accusé de haute trahison en la première année du règne d'Henri iv ; et, si le statut de la cinquième année du même règne, chap, i , ne fut pas intervenu, nul doute qu'il eût été condamné comme traître; mais on le déclara seulement coupable de félonie, et cela, parce qu'on ne put lui appliquer la lettre du statut de la vingt-cinquième année du règne d'Edouard m. Je ne crains pas de dire que, depuis que cet acte fut publié, nul homme n'a été proclamé traître , soit par le roi ou par le parlement, si ce n'est pour des faits textuellement compris dans la disposition de ce statut ou de tout autre. Ainsi , je soumets ces deux considérations au jugement de vos seigneuries : la première, que lord Strafford ne peut être accusé de trahison par le statut de la vingtcinquième année du règne d'Edouard m; la seconde, que la restriction qui y est comprise a été abolie il y a plus de deux cents ans : c'est là tout ce qu'il m'a paru nécessaire d'expliquer sur le statut cité par lord Strafford dans sa défense sur la question de fait. »

Après ces discours, la cour ne s'ajourna et ne se réunit plus depuis ; car la chambre des communes , revenant a

i66 BARREAU ANGLAIS.

ses premiers projels, ne voulut plus entendre parler que d'un

bill d'attainder.

Ce bill fut en effet admis par elle, et Pyra se fit ordonner de le porter dans l'instant même a la chambre des pairs, en leur demandant une prompte expédition, et leur déclarant que , s'il leur restait quelques scrupules sur le point de droit, la cbambre basse était prête à les satisfaire. ,

Les pairs, agités en effet de plus d'un scrupule , indiquèrent un jour pour recevoir l'explication des communes en présence de Paccusé. Saint- Jean, avocat-général du roi, fut chargé par la chambre de justifier la légalité du bill- il établit en principe que les tribunaux ordinaires n'étaient que des cours inférieures, tandis que le parlement était la cour suprême, que les juges inférieurs étaient obligés de se conformer a la loi écrite; mais que le parlement, revêtu du pouvoir souverain, n'avait de règle a suivre que celle qu'il lui plaisait de se faire a lui-même; qu'en de telles occasions il avait le droit de vie et de mort; que peu lui importait l'expression ou le silence de la loi sur un délit, l'isolement d'un témoin ou la réunion de plusieurs; que c'était quelque chose pour la conscience d'un homme privé, mais que le parlement n'avait pas plus besoin de preuves pour condamner que de lois pour punir^ et qu'il suffisait que la conscience publique de chaque membre fût satisfaite pour qu^il pût voter un bill de mort.

Après ces principes. Saint- Jean posa en fait six résultats principaux de Taccusation : que le comte de Strafford avait fait la guerre contre le roi et son peuple ; que, s'il ne l'avait pas faite, il l'avait conseillée et méditée; que, si aucun de ces deux actes ne paraissait établi , en mettant ensemble tout ce qui était prouvé, on arrivait a trouver l'accusé coupable d'avoir concerté et imaginé la mort du roi; que, si on se refusait encore a celte conclusion, le comte était convaincu de haute

PROCÈS DU COMTE DE STRAFFORD. 167 trahisvOii par un ancien statut dTrlande, pour avoir mis des soldats en garnison dans la maison de plusieurs Irlandais^ qu'enfin , si les cinq chefs précédens venaient à manquer, alors le gouvernement, de sa toute-puissance, pouvait et devait le déclarer traître. On nous a souvent répété , dit-il en finissant, que, là où il n'y a pas de loi, il ne peut y avoir de transgression y et pourquoi donc observerions-nous des lois envers celui qui les a toutes violées? Nous avons des lois pour les lièvres et pour les daims ^ parce que ce sont des animaux de chasse; nous n'en avons ni pour les renards , ni pour les loups, parce que ce sont des animaux de proie.

Le comte de Strafford écoutait avec un silence dédaigneux les argumens avec lesquels on demandait sa tête ; quelquefois il levait les yeux et tendait les bras vers le ciel. Le discours terminé, il demanda que ses conseils pussent répliquer; un usage au moins étonnant garantissait aux communes accusatrices le droit de parler les dernières; elles le réclamèrent, et la chambre haute s'ajourna pour voter sur le bill fatal.

Telle était la terreur dont on l'avait environnée, que de quatre-vingts pairs qui avaient suivi constamment le procès, il ne s'en trouva plus que quarante-cinq le jour où il fallut voler sur le bill j dix-neuf eurent encore le courage de le rejeter 5 les trente-cinq qui s'étaient absentés étaient évidemment contre la condamnation ; ils auraient déterminé la balance en faveur de l'innocent.

Il ne restait plus qu'a obtenir ou piuiôl qii'à arracher au roi son consentement à l'arrêt de son minisl.e uvori j un message des communes força les lords de députer vers ce prince infortuné pour arracher sa sanction. Au milieu des angoisses auxquelles il était livré, il reçut une lettre que lui écrivait lord Strafford : jamais héroïsme ne fut à la fois plus sublime et plus éloigné d'atîestasion. Dans cette lettre , H commençait par avouer que u de toutes ses peines, la

1 68 BAKKEAU ANGLAIS.

« plus grande était de se voir accusé d'avoir voulu semer fl( la discorde entre le roi et son peuple ; il en appelait a la « conscience du roi lui-même des efforts constans de son ser- « viteur pour obtenir le retour des parlemens; mais il venait « d'être informé que la vérité ne pouvait pas être reconnue « aujourd'hui , et que, d'heure en heure , les esprits s'enflam- « maienl davantage contre elle et contre lui; parla, disait-il, « je me suis vu précipité dans la plus terrible des alterna- « tives. D'un côté, je vois la ruine de mes enfans et d'une « famille dont toutes les branches sont parvenues jusqu'à moi , « sans que l'approche et le seul soupçon du crime en aient « flétri aucune. De l'autre, sire, je vois les malheurs prêts « a tomber sur votre personne sacrée et sur tout le royaume, (( si l'accord entre vous et le parlement , cet accord si néces- « saire à la conservation du roi et du peuple vient a êue « rompu. Enfin, j'ai devant moi ce que les hommes chéris- « sent le plus et ce qu'ils redoutent davantage, la vie et la « mort.

tt Si je vous disais, sire , que je n'éprouve aucun combat, « je me ferais moins homme que je ne le suis. Dieu connaît ma « faiblesse; et lorsqu'avec un cœur innocent, il s'agit d'appeler « la destruction sur ma tête et sur celle de mes jeunes enfans, « on peut croire qu'il n'est pas facile au moins d'obtenir pour « un tel sacrifice le consentement de la chair et du sang.

« Je me suis décidé cependant , et pour le parti que je crois (( le plus noble, et pour Pintérêt qui est incontestablement le « plus grand 3 car que devient un particulier mis en balance « avec votre personne sacrée et l'état tout entier?

« En deux mots , sire , je rends à votre conscience sa liberté; « je supplie humblement votre majesté de prévenir, en signant « mon arrêt de mort , tous les maux que pourrait entraîner un « refus; et cet obstacle (que je ne veux pas même maudire, « mais que je puis au moins déplorer) étant une fois écarté

PROCÈS BU COMTE DE STRAFFORD. 169 « du chemin qui peut vous coi^iduire aux bénédictions de la « paix , j'espère que le ciel la maintiendra pour toujours entre « vous et vos sujets.

(( Sire , mon consentement vous acquittera plus devant Dieu « que tout ce que pourrait faire le monde entier. Nul traite- « ment n'est injuste envers celui qui veut le subir. Je pardonne « à tout le monde, non-seulement avec calme, mais avec la « douceur d'une satisfaction infinie pour mon âme prête à « quitter sa dépouille mortelle 5 et pour vous, sire, je vous « donne ma vie périssable avec toute la joie possible , comme « un juste retour pour vos excessives faveurs. Qu'il vous il plaise seulement jeter un regard de bonté sur mon pauvre « fils et sur ses trois sœurs , mais seulement en raison de ce u que leur père , aujourd'hui si infortuné, paraîtra dans la « suite avoir été innocent ou coupable. »

Cet acte de générosité, égal k ce que l'histoire des hommes offrit jamais de plus sublime , ne produisit aucun effet sur les âmes corrompues qui obsédaient le roi : le peuple demandait avec fureur la sanction du bill de mort; déjk l'on entendait dans l'intérieur du palais les cris, les menaces, le cliquetis des armes; les appartemens royaux étaient déjà éclairés par les torches avec lesquelles on jurait de les réduire en cendre. A cette lueur funèbre, la reine, défigurée par la terreur, vint se jeter aux pieds de son époux, lui montre ses enfans, lui demande s'il est résolu de les immoler tous avec leur mère; Charles, hors de lui, l'esprit aliéné par tant de périls différens, par tant de sentimens contraires, déclare que jamais sa main ne signera le bill de mort , mais autorise une commission a signer tous les bills qui étaient à la sanction.

Les communes joignirent à toutes leurs cruautés la dérision d'un remercîment solennel , et lui envoyèrent dire qu'elles voulaient faire de lui le plus glorieux des princes ; mais tout à coup, frémissant elles-mêmes de leurs propres

170 r,Al\l\KAU ANGLAIS,

succès, elles décrétèrent une clause additionnelle, portant que ce bill ne pourrait jamais être cité pour exemple, et, qu'excepté le comte de Strafford et sa postérité, tous les sujets anglais accusés de trahison seraient jugés suivant les lois ordinaires , comme si ce bill n'avait jamais été rendu.

Le bill sanctionné par la commission, Garleton, secrétaire d'état, fut envoyé par le roi au comte de Strafford , pour l'avertir qu'il touchait au terme de ses jours. Le premier mouvement du comte appartint à la nature; malgré l'offre qu'il avait faite de sa vie, il fut involontairement frappé de voir cette offre si promptement acceptée; et , levant les yeux au ciel, plaçant la main sur son cœur, il proféra mélancoliquement ces paroles de l'Ecriture : « Ne mettez pas vo're confiance dans les paroles des princes, ni dans les enfans des hommes, parce qu'il n'y a rien a espérer d'eux. »

Trois jours de délai furent tout ce que put lui obtenir la protection royale ; sa femme, ses enfans , ses amis , ses serviteurs, son roi et son Dieu occupèrent tousles instans de cette longue agonie ; on lui avait refusé les secours spirituels de l'archevêque Laud qui était en prison avec lui ; on lui avait annoncé ceux de l'évêque Juxon , on lui envoya Usher, archevêque d^'Armagh et primat d'Irlande ; par lui, Strafford fit parvenir au roi ses derniers avis et lui adressa ses dernières prières, et ces prières, c'était que son bien fût rendu à ses enfans, que ceux qu'on avait jetés en prison, et livrés h des poursuites capitales uniquement en haine de lui, recouvrassent leur liberté le jour où il ne serait plus.

Au moment de se mettre en marche pour le lieu de l'exécution , le primat d'Irlande annonça au comte, delà part du roi, que toutes ses demandes lui étaient accordées. Répétez lui surtout, avait dit Charles a Usher, que, s'il n'avait été question que de ma vie, jamais on ne m'eut arraché cet horrible consentement. Strafford lut reconnaissant ; il se rappela

PROCÈS DU COMTE DE STRAFFORD. 171 encore un ami a recommander au roi, il en chargea Usher et lui dit : Partons.

En sortant de la Tour, il s'arrêta près de lâ chambre où était révêque de Canlorbéry ; Laud, averti par le bruit, restait immobile et saisi dans le fond de son appartement. Lorsqu'il entendit la voix de son malheureux ami qui lui criait : Milord, votre bénédiction et vos prières î... il ne put résister : il s'avança en tremblant vers sa fenêtre, vit le comte qui attendait a genoux ce qu'il avait demandé, étendit les mains a travers les barreaux de la prison.... Mais au milieu de sa prière la voix lui manque, les forces l'abandonnent, et ce respectable vieillard tombe en arrière sans connaissance. Slrafford, après avoir fait quelques pas , se retourne encore vers celte chambre, qui renfermait une victime dévouée ainsi que lui ; et fléchissant encore le genou : Adieu, milord, dit-il, que Dieu protège votre innocence ! et il marche au supplice.

Le primat d'Irlande, sir Georges Wenlworth, le comte de Cléveland et nombre d'amis lui formaient un cortège 3 il était vêtu de noir , tenait à sa main des gants blancs , et ressemblait plus a un général conduisant son armée a la victoire , qu'à un homme condamné qui allait subir sa sentence. Cent mille hommes étaient accourus h ce spectacle cruel , la plupart avec la soif de son sang; et tel fut l'ascendant de sa vertu sur leur fureur, que non-seulement ils le voyaient passer dans un profond silence, mais que beaucoup se découvraient avec respect quand il passait près d'eux 3 il leur rendait à tous leur salut; son âme en était a ce degré de sublimité, d'avoir bien plus de pitié pour leur aveuglement que de ressentiment contre leur injustice.

Monté sur l'échafaud , environné du noble cortège que la religion, la nature et l'amitié avaient réuni autour de lui, il proféra le discours suivant, dont il avait noté par écrit les points principaux :

« Milord primat d'Irlande, milords, et vous nobles gentilshommes, ce m'est une grande consolation de voir en ce jour vos seigneuries auprès de moi, parce que je vous suis connu depuis long-temps , et que je désire vous adresser encore quelques paroles : je viens ici, par la volonté et le bon plaisir du Dieu tout puissant, acquitter la dernière dette que je dois au péché, qui est la mort, pour ressusciter par la grâce de ce même Dieu et les mérites de Jésus-Christ h la justice et a la vie éternelle. (Ici il fut interrompu quelques instans.)

a Milords, je suis venu ici pour me soumettre au jugement rendu contre moi, j'accomplis ce devoir avec un cœur tranquille et satisfait. Béni soit Dieu de ce qu'il me permet de pardonner librement a tout le monde, et d'un pardon qui ne part pas seulement des lèvres, comme on dit, mais bien du fond de mon cœur ! J'affirme en présence du Tout-Puissant, devant lequel je me trouve , qu'il ne s'élève en moi nulle mauvaise pensée contre qui que ce soit au monde. Je rends grâces au ciel de ce que je puis affirmer avec non moins de vérité et sur le témoignage de ma conscience, que dans tous mes emplois, depuis que j'ai eu l'honneur d'entrer au service de sa majesté, mon cœur n'a formé nul dessein qui n'ait eu pour objet le bonheur commun et inséparable du roi et du peuple, quoique ma mauvaise fortune ait voulu que mes intentions aient été mal interprétées.

Je ne suis pas le premier qui ait souffert cette injustice, il est dans nos communes destinées en cette vie de nous tromper. Nous devons attendre ailleurs un jugement équitable, car ici nous sommes tous exposés à nous mal juger les uns les autres. Il est une chose dont je désire me justifier, et je suis certain (je le dis maintenant avec joie) que j'obtiendrai croyance de votre charité chrétienne : J'étais si éloigné d'etre opposé aux parlemens , que j'ai toujours pensé que les parlemens d'Angleterre forment la meilleure des constitutions

PROCÈS DU COMTE DE STRAFFORD. 173 qu'aucun royaume ou nation ait possédée; qu'ils sont, après Dieu, le plus sûr moyen d'assurer le bonheur du peuple et du roi.

(( Quant a ma mort, je pardonne ici à tout le monde; je supplie le Dieu du ciel de pardonner à ceux qui Tont causée, quoique, suivant les desseins et la volonté de mon cœur , je ne sois pas coupable du crime pour lequel je suis condamné. Milord primat, ce m'est un grand sujet de consolation, que sa majesté ne me regarde pas comme digne d'un châtiment aussi sévère et aussi rigoureux que celui auquel me condaipne ma sentence. Je me réjouis infiniment de cette grâce, et prie Dieu d'en verser la récompense dans son sein , afin qu'il obtienne miséricorde lorsqu'il en aura le plus grand besoin.,

« Je souhaite à ce royaume toutes les prospérités et tout le bonheur ^u monde ^ vivant, ce fut l'objet de mes vœux, ce l'est encore au moment de ma mort. Je recommande très-humblement ce que je vais dire à chacun de ceux qui m'écoutent; je désire qu'ils posent la main sur leur cœur, et considèrent sérieusement si les commencemens du bonheur et de la réforme d'un royaume doivent être inscrits en lettres de sang. Réfléchissez à ceci lorsque vous serez dans vos maisons j puissé-je ne pas être assez malheureux pour que la moindre goutte de mon sang s'élève en témoignage contre aucun de vous ; mais je crains que vous ne soyez dans une fausse voie.

<{ Milords, je n'ai plus qu'un mot k dire pour finir : je déclare que je meurs en fils sincère et respectueux de l'église d'Angleterre, en laquelle je suis né et j'ai été élevé. Que la paix et le bonheur soient toujours avec elle!

« On m'a reproché (si ce reproche peut mériter une réponse) d'avoir incliné au papisme; mais j'affirme, dans toute la sincérité de mon âme, que , depuis ma vingtième année jusqu'à

BARREAU ANGLAIS, ce jour, que je suis près d'atteindre ma quaranie-neuvième , aucun doute ne s'est jamais élevé dans mon cœur touchant la religion de Péglise d'Angleterre- qu'aucun homme , autant qu'il m'en souvienne, n'eut jamais la hardiesse de me suggérer contre elle le plus léger soupçon. Ainsi, étant racheté par les mérites du sang de Jésus-Christ, mon sauveur, dans le sein duquel j'espère bientôt reposer, a ces inaltérables joies qui n'auront jamais de fin, je désire obtenir le pardon sincère de tout homme pour les discours injurieux ou imprudens que j'aurais pu tenir, ou les mauvaises actions que j'aurais pu commettre; maintenant, adieu, milords et messieurs, adieu a toutes les choses de ce monde!

(( Je désire que vous me prêtiez encore quelques momens de silence, et que vous vous joigniez a moi dans mes prières; Dieu m'inspire la confiance que nous nous retrouverons tous et que nous vivrons éternellement dans le ciel, où nous jouirons d'un bonheur sans mélange, où les larmes ne couleront plus de nos yeux, où de douloureuses pensées ne contristeront plus nos cœurs. Ainsi , que Dieu bénisse ce royaume, et que Jésus ait pitié de mon âme! »

Il fit alors le tour de Téchafaud , donnant la main à tous ceux qui l'avaient accompagné , et leur disant un adieu solennel. Après avoir prié pendant environ une demi-heure, à genoux eî son chapelain auprès de lui, il appela sir Georges Wenworth : « Mon frère, lui dit-il, il faut nous séparer.

Parlez de moi à ma sœur a ma femme. Portez ma dernière

bénédiction à mon fils; dites-lui de ma part qu'il vive craignant Dieu et fidèle au roi; qu'il pardonne à nos ennemis. Il voit ce que sont les grandeurs; s'il m'en croit, il vivra tranquille dans ses terres, servant son comté dans le modeste emploi de juge de paix, et n'aspirant pas a de plus hautes places. Donnez aussi ma bénédiction à mes filles Anne et

PROCÈS DU COMTE DE STRAFFORD. 175 Arabella. IN'oitbliez pas leur petite sœur; pauvre enfant qui est malheureuse avant de savoir discerner le malheur ! Dieu la protège !»

Ici le cprate s'arrêta une minute; puis pressant encore la main de son frère : « J'ai presque fini , dit-il , un seul coup va ravir à ma femme son époux, à mes enfans leur père, h mes pauvres serviteurs leur bon maître, à vous un frère tendre, a tous mes amis, un ami reconnaissant.... Dieu vous console tous ! »

Il se déshabilla tranquillement , remerciant le ciel de n'éprouver aucune terreur à l'approche de la mort. « En vérité, dit-il , je quitte mes vêteraens avec autant de sérénité que quand je les quittais pour me reposer dans les bras du sommeil.»

Lui-même releva ses cheveux , découvrit son cou et appela Pexécuteur qui n'avait pas encore osé se montrer. Milord, pardonnez-moi, s'écria le bourreau en tombant a genoux : « A vous et a tout le monde, répondit Strafford; j'ai encore quelques prières à adresser au ciel : je poserai ensuite ma tête sur le billot pour l'essayer ; je la relèverai un instant ; je l'y replacerai, j'étendrai les mains, et ce sera pour vous le signal de frapper. »

Il s'agenouilla , ayant a sa droite l'archevêque , et a sa gauche son chapelain. Après quelques prières proférées à haute voix , et les mains levées vers le ciel, il dit a l'oreille du chapelain les derniers mots qu'il dut proférer, se plaça sur le billot, et donna le signal. Sa tête fut abattue d'un seul coup; l'exécuteur la montra au peuple, en criant : Dieu sauve le roi! Le sauveur du roi n'était plus.

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