PROCÈS DE CHARLES F
Le samedi vingtième janvier, M. Biadshaw, sergent ès-loîs et président de la haute cour de justice, vint, suivant l'ordre de ladite cour, avec les deux autres conseillers ses assistons et les autres commissaires, de la chambre Peinte au siège et aux places qui étaient préparées pour leur séance en la partie occidentale de la grande salle de Westminster , accompagné de divers officiers de guerre qui étaient aussi de la cour, et gardé de plusieurs gentilshommes armés d'épées et de pertuisanes, l'épée de justice et la masse étant portées devant lui* ledit seigneur président se plaça dans un fauteuil de velours cramoisi, élevée à cette lin au milieu de la cour, ayant devant lui un pupitre couvert d'un tapis de Turquie avec un coussin de velours cramoisi dessus : les autres commissaires s'assirent sur divers sièges et bancs couverts d'écarlate au-dessus et au-dessous de lui 5 des deux côtés , les deux conseillers ses assistans se mirent les plus près de lui, l'un a ia droiie, et l'autre a la gauche, et les clercs, ou greffiers de la cour, s'assirent auprès d'une table, couverte aussi d'un tapis de Turquie, qui était à ses pieds, sur laquelle furent posées Tépée
* La traduction que nous offrons au public est celle qui fut publiée en France lors de ce mémorable procès. Elle nous a paru devoir être conservée tant à cause de l'énergique simplicité de son style que parce qu'elle reporte avec plus de vérité le lecteur à Tépoque qu'elle retrace.
PROCÈS DE CHvUlLES i85 et la masse , la susdite garde armée de pertuisaiies s'élant pareillement séparée et placée a droite et a gauche, au-dessous de la cour.
Aussitôt trois proclamations furent faites pour appeler et faire approcher toutes personnes qui avaient ordre de se trouver là; et la cour étant de la sorte assemblée, et ayant
' commandé que l'on fît silence, la grande porte de la salie fut ouverte-, afin que sans exception tous ceux qui désireraient de voir et d'ouïr y pussent entrer ; de sorte que cette salle , qui est d'une grandeur fort extraordinaire, fut aussitôt remplie d'une foule de peuple • et , après que l'on eut de rechef commandé que l'on fît silence, l'an des greffiers lut tout haut la commission, ou l'acte des communes d'Angleterre, portant l'établissement de cette haute cour de justice pour examiner
. et juger Charles Stuart , roi d'Angleterre 3 et ensuite il lut la liste des commissaires de la cour, qui se levèrent et répondirent chacun a son nom.
Cela fait, la cour commanda au sergent d'armes d'envoyer quéiir le prisonnier, et là-dessus le colonel Thomlinson , qni l'avait en garde, l'amena aussitôt, accompagné du colonel Hacker , et de trente-deux autres officiers armés de pertuisalîes, lesquels le gardèrent devant la cour, ses serviteurs le suivant immédiatement. Dès qu'il parut a la face de la cour, le sergent d'armes l'alla recevoir avec la masse, et le conduisit a la barre , en une place qui était garnie de tapis de Turquie, dans laquelle il y avait un siège de velours de cramoisi, où étant venu il regarda la cour et le peuple, qui était dans les galeries des deux côtés, avec un visage sombre et sévère, puis s'assit sans faire aucun semblant de saluer, ni témoigner le moindre respect a la cour 3 et un peu après se leva , et se tournant jeta la vue sur la garde, qui était en bas à gauche , et sur une foule de spectateurs , qui étaient à la droite de la salie. Cependant la garde qui l'avait amené se
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sépara aussi en deux et se plaça aux deux côtés de la cour, et ses serviteurs , qui Tavaient suivi , s'approchèrent de la barre et de sa personne du côté gauche , et lui s'étant rassis en son siège, la face tournée vers la cour, après que l'on eut encore commandé au peuple de faire silence, le président s'adressa à lui , et lui dit :
Le président. Charles Stuart, roi d'Angleterre, les communes d'Angleterre assemblées en parlement, ayant un ressentiment très-profond des maux et des calamités qui sont advenues à cette nation , et du sang innocent qui y a été répandu, qui vous sont imputés comme à celui qui en a été la cause principale : elles ont résolu d'en faire la recherche, afin de s'acquitter de leur devoir envers Dieu, et de la justice qu'elles doivent au royaume , et à elle-même, selon le pouvoir fondamental qui leur est confié par le peuple, tous les autres moyens leur manquant a présent par votre faute, elles sont résolues de faire votre procès, et ont pour cet effet établi cette haute cour de justice, devant laquelle vous êtes maintenant amené, et pourtant vous devez ouïr les charges, ou l'accusation qui est intentée contre vous, sur laquelle la cour vous jugera selon sa justice.
Ce qu'ayant dit , aussitôt le sieur Cooke , solliciteur général, étant avec le reste du conseil de Pétat, à la barre, a la droite du prisonnier, commença à parler; et le roi ayant une canne en sa main la leva, et Feu toucha deux ou trois fois sur l'épaule, lui disant qu'il se tût; mais, le président lui commandant de poursuivre , il continua en ces mots.
Le solliciteur Cooke, Monseigneur , j'apporte et présente à cette haute cour, suivant Tordre que j'en ai reçu au nom des communes et de tout le peuple d'Angleterre , une accusation de haute trahison et autres hauts crimes, desquels je charge Charles Stuart, roi d'Angleterre, ici présent; et je demande, au nom desdites communes, que. celte charge et *
PROCÈS DE CHARLES I". 187 accusation soient îues , et que Ton procède Ih-dessus contre lui selon les foriues de justice. Ce qu'ayant dit , il présenta a cette fin Taccusation par écrit, laquelle ayant été reçue de la cour , et délivrée aussitôt au greffier, le président commanda de la part de la cour , qu'elle fût lue : et le greffier la lut , comme s'en suit.
Accusation de haute trahison et d'autres hauts crimes contre Charles Stuart^ roi d^ Angleterre ^ présentée de la part et au nom du peuple^ à la haute cour de justice par Jean Coohe Esq., solliciteur général.
Que ledit Charles Stuart, ayant été admis roi d'Angleterre, et lui ayant , a ce regard , été confié un pouvoir limité de gouverner par et selon les lois du pays, et non pas autrement, était obligé par ce pouvoir qui lui avait été confié, par son serment et par son office, d'user de cette autorité a lui commise et confiée pour le bien et au profit de ses sujets , et pour la conservation de leurs droits et de leurs franchises : toutefois au contraire par un pernicieux dessein , il a eu d'établir et fonder en soi-même un pouvoir illimité et tyrannique de gouverner à son plaisir et à sa volonté, et de renverser et supprimer les droits et franchises du peuple, voire même de lui en ruiner tous les fondemens, et lui ôter tous les remèdes contre un mauvais gouvernement, lesquels les constitutions fondamentales de ce royaume avaient réservés pour son bien et pour sa sûreté; par les droits et l'autorité attribués a des fréquens et successifs parlemens, ou assemblées nationales en commun conseil; ledit Charles Stuart, pour accomplir un si méchant dessein , et afin de se pouvoir protéger lui-même ei ses adhérens en ses pernicieuses pratiques et les leurs tendantes à mêmes fins, a proditoirement et malicieusement levé la guerre canîre ce présent parlement , et contre le peuple qui y
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est représenté. Particulièrement le trentième jour de juin iG/^ a , ou environ ce temps-là^ a Beverley au comté d'Yorck- et le îrenticrae juillet de la même année, ou environ ce temps, au comté de la ville d'Yorck , et le vingl-quatriènie jour d'août, ou environ en la même année, au comté de la ville de iSottingham, où alors il dressa son grand étendard de guerre; comme aussi le vingt-troisième d'octobre, ou environ de la même année, a Edge-iJil et au champ de Keinlon au comté de Warvvick; et le trentième jour de novembre , ou environ en la même année, à Brentford au comté de Middlessex; et le trentième d'août^ ou environ en l'année lô/p, au pont de Caversliam , auprès de Reading au comté de Bersks ; et le trentième jour d'octobre, ou environ de ladite année, en la ■ville de Glocesîer , ou près de là 3 et le trentième de novembre, ou environ en l'année susdite, à Newbury au comté de Berks; et le, trente-unième de juillet, ou environ de l'année i6447 au pont de Cropredy au comté d'Oxon; et le trentième de septembre de la même année , ou environ ce temps , a Bodmin , et autres lieux adjacens, au comté de Cornwall ; et le tronlièine novembre, ou environ en ladite année, au susdit Newbury; et le huitième jour de juin, ou environ de l'année i643, en la ville de Leicester ; comme aussi le quatorzième jour du même mois et de la même année, au champ de Naseby au comté de Northampton; auxquels divers temps et places , ou la plupart d'iceux, et en plusieurs autres endroits de ce pays a divers autres temps des années susmentionnées, et en l'an de notre seigneur, i646, ledit Charles Siuart a fait tuer plusieurs milliers du peuple libre de cette nation, et en succiîant des divisions, pahis , soulèvemens et révoltes dans ce royaume, et par des invasions des pays étrangers , qu'il a suscitées et procurées,! et par plusieurs autres méchantes voies, et moyens illicites, ledit Charles Smart n'a pas seulement entretenu et advance ladite guerre p tant par mer que paï
PROCÈS DE CHARLES î". 189 terre, durant les années susdites; mais aussi Ta renouvelée contre le parlement et le bon peuple de cette nation en l'annéé présente, i648, ès comtés de Kent, Essex, Surrey , Middlessex , eî plusieurs autres provinces et lieux d'Angleterre et du pays de Galles, comme aussi sur mer; et particulièrement ledit Charles Stuart a donné à cette fui des commissions au prince son fils et à d'autres, par le moyen desquelles , outre une infinité d'autres personnes, plusieurs de ceux auxquels le parlement s'était confié, et lesquels il employait pour la conservation de la nation, ayant été gagnés et corrompus par lui et par ses agens , jusqu'à trahir la cause du parlement, ont été bien reçus du sien , et ont eu des commissions pour continuer et renouveler la guerre, et tous actes d'hostilité contre le parlement et le peuple, ainsi qu'il a été dit ci-dessus; par laquelle cruelle, dénaturée guerre, [levée continuée, et renouvelée par ledit Charles Stuart , comme dit est , beaucoup de sang innocent des sujets libres de celte nation a été répandu, plusieurs fa- ^ milles ont été ruinées, le trésor public a été épuisé eî consumé, le commerce empêché et a misérablement déchu, la nation a fait des dépenses, et reçu des dommages et perles extraordinaires , et plusieurs provinces de ce pnys ont été ravagées , voire quelques-unes d'icelles jusqu'à une entière désolation.
Et, afin de porter plus avant sesdits pernicieux desseins , ledit Charles Siuart continue encore a présent ses commissions données audit prince et autres rebelles et révoltés , ses associés, tant Anglais qu'étrangers; et au comte d'Ormond, aux rebelles et révoltés d'Irlande, ses associés et complices, qui menacent ces pays de plus grandes invasions a l'instigation et en faveur dudit Charles Stuart.
Tous lesquels pernicieux desseins; et méchantes pratiques
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d'icelui Charles Sluart ont été et sont encore a présent fomentées et poursuivies avec ardeur pour Tadvancement et établissement de son intérêt particulier, de sa volonté propre, de sa puissance, et autorité personnelle, et des prérogatives qu'il, prétend lui appartenir et à sa famille, a la ruine de rinlérêt public , de la liberté commune, de la justice et de la paix , et repos du peuple de cette nation, duquel , et pour le bien duquel il avait reçu son autorité, ainsi qu'il a déjk éié dit ci-dëvant.
De toutes lesquelles choses sus - mentionnées , il appert clairement que ledit Charles Stuart a élé et est la cause , l'auteur et le machinateur de la susdite cruelle, dénaturée et sanglante guerre, et pourtant coupable de toutes les hautes trahisons , meurtres, rapines et pillages , brûlemens et incendies, dégâts et désolations, dommages, ruines et méchancetés, qui ont été faits et commis contre cette nation en cette guerre, et qui sont advenus, ou adviendront à cause d^icelle.
Et ledit Jean Cooke, en protestant de se réserver , au nom du peuple d'Angleterre, la liberté de produire et présenter en tout autre temps ci-après toutes autres charges contre ledit Charles Stuart; comme aussi de répliquer aux réponses que ledit Charles Sluart fera sur les chôses susdites, sur aucunes d'icelles, ou aucune autre charge qui y pourra être ajoutée : accuse et charge ledit Charles Stuart, au nom du peuple, pour lesdites hautes trahisons et crimes , d'être un tyran , un traître, un meurtrier, et Tennemi public et implacable de l'état d'Angleterre; et supplie que ledit Charles Sluart, roi d'Angleterre soit contraint de répondre à tous et a chacun des articles susdits, afin que toutes procédures, preuves^ «xamens, sentence et jugement se puissent faire et donner l^-dessus selon les formes de justice.
Signé JoHK CooivE.
PROCÈS DE CHARLES I". igi Le prisonnier, pendant que l'on lisait l'accusation , se tint quelque temps assis, regardant quelquefois la cour, et levant quelquefois la vue vers les galeries; et s'étant aussi levé et tourné pour regarder la garde, et les spectateurs et auditeurs, il se rassit avec une contenance superbe et assurée, ne témoignant pas d'être aucunement ému , jusqu'à ce qu'on vînt à ces mots, que Charles Stuart était un tyran, un traître, etc., lesquels oyant il se prit a rire a la face de la cour; et l'accusation ayant été lue, le président lui parla de reclief en cette sorte :
Le président. Sire, vous venez d'ouïr lire une haute accusation contre vous , et les choses qui y sont contenues ; vous voyez dans la conclusion que la cour est priée au nom des communes d'Angleterre de vous y faire répondre ; c'est pourquoi elle attendra votre réponse et l'oïra volontiers. A quoi le roi lui répondit :
Le roi. Il me faut premièrement savoir par quelle autorité j'ai été amené ici , avant que je veuille répondre. 11 n'y a pas long-temps que j'étais dans l'île de Wight ; et de dire comme je suis venu ici, c'est un récit qui requiert plus de temps que je ne trouve à présent à propos d'employer à le faire ; mais, monsieur, j'étais entré en ce lieu-l'a en traité avec les deux chambres du parlement sur une foi autant publique qu'il est possible de l'avoir d'aucun peuple du monde; je traitais la avec nombre d'honorables seigneurs et gentilshommes; je traitais avec sincérité et de bonne foij je ne saurais dire autre chose d'eux , sinon qu'ils se sont portés fort noblement envers moi , et nous étions sur la conclusion de ce traité. Je voudrais bien savoir maintenant par quelle autorité, j'entends légitime, car il y en a de plusieurs sortes, qui sont illégitimes ; les voleurs prennent la bourse des passans sur les grands chemins par un pouvoir illégitime; mais je voudrais bien savoir par quelle autorité légitime j'ai été
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enlevé de là et mené toujours depuis de place en place , comme je ne sais quoi, jusqu'à ce que j'aie été amené ici; je le voudrais bien savoir : et, lorsque je reconnaîtrai que ça été par un légitime pouvoir, alors je répondrai. Souvenez-vous, messieurs, que je suis votre roi, voire votre roi légitime, et quel péché vous attirez dessus vos têtes , outre d'autres grands jugemens sur le pays; pensez-y bien, voire pensez-y bien devant que de passer plus avant d'un péché à un autre qui soit plus grand : je ne vois pas que vous ayez aucune autorité, et pourtant faites-moi savoir par quelle autorité légitime je suis ici , alors je ne refuserai pas de répondre ; et en môme temps sachez que je ne veux pas abandonner le droit qui m'a été mis en dépôt ; j'ai un dépôt qui m'a été commis de par Dieu , par une ancienne et légitime succession de mes ancêtres; je ne l'abandonnerai pas en me soumettant à répondre à une autorité qui ne soit légitime : c'est pourquoi satisfaites-moi en cela, ei je vous répondrai. A quoi le président lui répoiidit :
Le président. Sire, s'il vous avait plu de remarquer ce que la cour vous a limité d'abord , etPécrit qui vous a été lu , vous auriez reconnu par quelle autorité nous siégeons ici, h savoir , par l'autorité des communes d'Angleterre assemblées en parlement , au nom du peuple anglais , par lequel vous avez X été élu roi, par laquelle autorité nous vous sommons a présent, au nom de ce peuple, de répondre à votre accusation.
Le roi. Je nie que l'Angleterre ait jamais été un royaume électif; il a été héréditaire depuis près de mille ans, et pourtant faites-moi savoir par quelle autorité je suis appelé ici devant vous, la vôtre étant fondée sur un pouvoir qui est usurpé. Je ne manquerai jamais a mon devoir ; on m'a confié la liberté de mon peuple, pour laquelle je suis plus porté qu'aucun de ceux qui tiennent ici le rang de juges; c'est pourquoi faites-moi voir par quelle autorité légitime je corn-
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parais ici , et fors je répondrai; autrement je trahirais la liberté de mon peuple.
Le président. Si vous ne reconnaissez l'autorité de la cour , elle ne laissera pas de passer outre.
Le roi. Je vous dis, monsieur, que l'Angleterre n'a jamais été un royaume électif, etc. , comme ci-dessus.
Le président. \jQ moyen de faire paraître, sire, que vous vous êtes acquitté de votre devoir selon la confiance qu'on a mise en vous, c'est de répondre a votre accusation , au lieu d'interroger la cour comme vous faites 3 ce que vous ne devez pas entreprendre en la'condition en laquelle vous êtes, ainsi qu'il vous a déjà été dit deux ou trois fois.
Le roi. Voici un gentilhomme nommé Cobbet , qui pourra témoigner que j'ai été amené par force de l'île de Wight ; je ne viens pas ici comme me soumettant à la cour, je suis autant pour les vrais privilèges de la chambre des communes qu'aucun qui soit ici ; je ne vois point de chambre des lords pour composer un parlement avec le roi. Est-ce là ramener votre roi à son parlement? est-ce la mettre fin au traité qui se devait faire sur la foi publique? Monsieur, faites-moi voir une autorité légitime, je dis légitime, et fondée en la parole de Dieu par l'Ecriture, ou bien sur des lois et constitutions anciennes du royaume, et je répondrai.
Le président. Sire, vous avez trop souvent proposé une question , sur laquelle vous avez aussi déjà reçu plusieurs fois réponse, quoiqu'il semble que vous n'en soyez pas satisfait. 11 ne vous appartient pas, sire, de faire des interrogations , et pourtant la cour considérera ce qu'elle doit faire de vous: cependant ceux qui vous ont amené ici vous reprendront en leur charge 5 et vous ferez bien , sire , de considérer aussi , de votre côté, si c'est la la seule réponse sur laquelle vous voulez insister.
Le roi. Je désire que vous me donniez et à tout le monde
saiisfaclion en ceci ; car permettez moi de vous dire que ce n'est pas le pouvoir que vous avez a présent qui doit rétablir îes affaires de ce royaunae; je suis obligé par serment d'en conserver la paix par mon devoir envers Dieu et envers ce pays, et je le ferai jusqu'au dernier soupir de ma vie; et pourtant, monsieur, vous ferez bien de donner satisfaction a Dieu et à ce royaume, en faisant connaître par quelle autorité légitime vous agissez ici; si c'est par une autorité usurpée^ elle ne peut durer long-temps, et il y a un Dieu au ciel qui vous en fera rendre compte , et à ceux qui vous l'ont donnée: c'est pourquoi satisfaites-moi en cela, et je vous répondrai ; autrement je manquerais a mon devoir^ en trahissant la liberté de mon peuple, pour la conservation de laquelle je suis autant porté qu'aucun de ceux qui sont ici assis comme juges; je tiens que c'est un aussi grand péché de s'opposer a un pouvoir légitime, que de se soumettre en quelque façon que ce soit à celui qui est tyranniq^e ou illégitime; et pourtant satisfaites en cela premièrement a Dieu , puis â moi et a tout le monde, et vous entendrez ma réponse; je ne crains rien en cette affaire.
Le président. La cour attend de vous que vous lui donniez une réponse positive; elle a résolu de remettre la séance a lundi prochain ; et, si vous persistez dans l'humeur en laquelle vous êtes à présent , c'est comme si vous ne disiez rien de tout : quelques raisons que nous vous donnions pour vous assurer que notre autorité est bien fondée , elles ne vous satisfont pas; quant a nous, nous en sommes Irès-satisfaits et assurés ; c'est pour maintenir la cause de Dieu et celle du royaume que nous nous en servons ; et nous ne doutons nullement qu'après que nous aurons fait la justice que l'on attend de nous , nous n'obtenions et n'assurions mieux cette paix ; et pourtant pensez bien à ce que vous aurez à faire la première fois que vous comparaîtrez encore devant nous.
PROCÈS DE CHARLES V'. igS
Le roi. Permettez- moi de vous dire, pour toute réponse, que vous n'avez pas donné de votre autorité une preuve capable de satisfaire un homme raisonnable.
Le président. Non pas vous peut-être; mais, pour nous qui sommes vos juges, nous croyons que nous vous donnons ladessus une satisfaction raisonnable et suffisante.
roi. Ce n'est pas selon nos propres jugeraens ; car ce n'est ni le mien, ni le vôtre, qui doit décider cette affaire.
Le président. La cour a ouï tout ce qu'il vous a plu de dire ; il faut que vous permettiez maintenant que l'on dispose de votre personne^ ainsi qu'elle l'a ordonné.
La-dessus le roi répartit : Bien , monsieur ; et se retira sans faire aucun semblant de saluer; en descendant, il dit, en montrant lepée de justice, je ne crains pas cela; et le peuple, le voyant descendre, s'écria plusieurs fois : Dieu^ saiwe le roi! La cour assigna aussitôt après la prochaine séance au lundi suivant à neuf heures du matin dans la chambre Peinte, et de la au siège dans la salle de Westminster : puis, ayant fait faire les cris ordinaires auparavant que de se lever, elle commanda à un de ses officiers de 'crier : Dieu sauve le royaume d'Angleterre, au lieu de Dieu sauve le roi.
Le 22 , la cour s'étant rendue en la chambre Peinte au jour et a l'heure assignés, elle délibéra de quelques affaires particulières, et considéra surtout ce qui s'était passé en la séance pu^blique, et comme le roi s'y était comporté , approuvant entièrement tout ce que le président y avait fait et dit, et la façon en laquelle il avait conduit l'affaire de ce jour ; et , après avoir considéré que le dessein du roi était de mettre en question et désavouer la juridiction de la cour, et l'autorité par laquelle elle avait été établie, à savoir, celle de ce corps, qui représente les communes d'Angleterre assemblées en parlement , duquel elle ne pouvait mettre Tauto-
iqG barreau anglais.
rite en doute j et qu'k celte fin il n'avait pas voulu reconnaître la cour, ni ses juges, montrant par là le mépris qu'il faisait de l'autorité suprême desdites communes d'Angleterre ainsi assemblées en parlement- après avoir mûrement consulté et délibéré sur ce sujet, elle ordonna que le président ne lui permettrait plus de le faire , et ne souffrirait pas qu'il fît aucune protestation là-dessus; et qu'en cas qu'il entreprît encore de disputer contre l'autorité de la cour, il lui ferait entendre qu'elle avait pris en considération les questions qu'il avait faites , et jugeait qu'il devait être satisfait de ce qu'il lui avait alors été répondu de sa part ; que la cour avait reçu son autorité des communes d'Angleterre assemblées en parlement, le pouvoir desquelles ne se pouvait ni devait révoquer en doute; ce qu'on ne lui permettrait pas de mettre en question 5 que , s'il refusait de répondre , et de reconnaître la cour, le président l'avertirait que la cour le lui imputerait à contumace, et qu'on enregistrerait le défaut contre lui , s'il n'offrait de répondre, à condition que ce fût sans préjudice de sesiprérogatives prétendues sur la juridiction de lacour, et toutes telles autres protestations; qu'on les presserait de répondre ouvertement s'il la voulait reconnaître ou non ; que s'il demandait copie de son accusation , promettant d'y répondre , elle lui serait accordée \ mais , s'il persistait a mépriser la cour, le président commanderait au greffier de le semondre de donner une réponse positive sur son accusation. Puis la cour se rendit tout aussitôt au siège dans la salle de Westminster , et les proclamations ordinaires étant faites, et la liste des commissaires ^ayant été lue comme auparavant, il fut ordonné au sergent d'armes de faire amener le prisonnier a la barre ; ce qui étant fait, et ayant encore été commandé que l'on fît silence sous peine d'emprisonnement , le solliciteur de la cour adressa la parole au seigneur président en cette sorte : Le solliciteur Cooke. Monseigneur, je présentai à l'autre
PROCÈS DE CHARLES 1^^ 197 séance a celte haute cour, au nom du peuple d'ADgleterre, une accusation de haute trahison et d'autres hauts crimes contre ce prisonnier qui est ici devant vous à la barre, desquels je le chargeai alors au nom des communes et dudit peuple d'Angleterre; l'accusation lui fut lue, et il fut requis d^y répondre, mais il ne lui plut pas d'y donner aucune réponse- au lieu de le faire , il entreprit de mettre en question l'autorité de cette cour, et d'en disputer - c'est pourquoi, monseigneur , je supplie maintenant la cour de vouloir ordonner qu'il donne une réponse claire et ponctuelle , en confessant ou en niant les choses desquelles il est accusé; et, s'il refuse de le faire , qu'elles soient tenues pour confessées , et que la cour puisse procéder la-dessus contre lui selon les formes de la justice.
Le président. Sire, vous pouvez vous ressouvenir qu'on vous fit entendre à l'autre séance pour quelle occasion vous avez été amené devant nous, et vous ouïtes lire votre accusation , par laquelle vous êtes chargé de haute trahison et d'autres hauts crimes , commis contre le royaume d'Angleterre. Vous ouïtes aussi qu'on pria la cour, au nom de l'état , de vous semondre de répondre a ladite accusation , afin que l'on pût procéder ensuite selon la justice : et il vous plut alors de faire scrupule de reconnaître l'autorité de la cour, disant que vous ne saviez par quelle autorité vous aviez été amené ici ; vous proposâtes à diverses fois vos questions , et l'on vous y répondit autant de fois , que c'était par l'autorité des communes d'Angleterre assemblées en parlement, et qu'elles avaient trouvé convenable de vous rappeler à rendre compte de ces hautes et capitales offenses desquelles vous êtes accusé. La cour , sire , a depuis ce teraps-lk pris en considération ce que vous dites alors, et elle est entièrement satisfaite touchant la validité de son autorité, et lient que vous devez aussi être là-dessus j et pourtant elle requiert de vous que vous veuillez donner une réponse positive déterminée sur
KjS BARREAU ANGLAIS,
raccusation qui a été présentée contre vous. Elle attend de •vous que vous confesserez ou nierez les choses qui y sont contenues ; et , si vous les niez , on offre au nom de l'état de les prouver contre vous. Elle maintient devant tout le monde qu'elle a une autorité suffisante, et soutient que tout le royaume la doit reconnaître, comme vous le devez aussi faire, sire j et elle s'attend que vous vous appliquerez, sans perdre plus de temps, a répondre directement a votre accusation.
Le roi. Lorsque je fus l'autre fois ici, il est très-vrai que j'y fis celte question - et certes, s'il s'agissait seulement de mon particulier, je me serais contenté de la protestation, que je prétendais faire contre l'autorité de cette cour, en soutenant qu'un roi ne peut être appelé à jugement devant aucune juridiction sur la terre; mais cela ne me concerne pas tout seul en mon particulier, il s'agit des franchises et de la liberté du peuple d'Angleterre; et prétendez tout ce qu'il vous plaira, je me porte très-justement à la défense de sa liberté, car si îin pouvoir illégitime peut faire des lois , et changer celles du royaume qui sont fondamentales, je ne sais pas quel sujet il y a en Angleterre qui puisse être assuré de sa vie, ou d'aucune chose qu'il peut dire être à soi en propre : aussi, lorsque j'ai été conduit ici , j'espérais qu'on me donnerait des raisons particulières pour me faire entendre en vertu de quelles lois et par quelle autorité vous procédez contre moi; c'est pourquoi je me trouve un peu en peine sur ce que je vous dois dire Ta-dessus, a cause que l'affirmative se devrait prouver, la négative ne le pouvant pas être le plus souvent, que difficilement. Mais, puisque je ne vous puis persuader de le faire, je vous déduirai le plus succinctement que je pourrai mes raisons , pour lesquelles , à cause de mon devoir envers Dieu premièrement, puis envers mon peuple, en ce qui regarde sa vie , sa liberté et ses biens, je crois pouvoir en conscience vous répondre à présent , jusqu'à
PROCÈS DE CHARLES I". 199 ce que je sois satisfait de la validité de votre pouvoir. Toutes procédures contre quelque personne que ce soit
Le président. Sire, il faut que je vous interrompe, quoiqu'à regret j mais ce que vous faites ne s'accorde pas a la façon de procéder d'aucune cour de justice , comme tous ceux qui savent ce qui s'y pratique le peuvent reconnaître. Il semble que vous vous disposiez encore a entrer en dispute et raisonnement sur l'autorité de cette cour, devant laquelle vous avez à comparaître comme un prisonnier qui est accusé d'être un grand criminel j ce que vous ne pouvez pas faire ; nous ne vous le pouvons permettre, n'y ayant point de cour qui vous en donnât licence. Vous devez donner une réponse ponctuelle et précise, affirmative ou négative, savoir si vous voulez répondre à votre accusation , ou non.
Le roï. Monsieur , avec votre permission, je ne connais pas les formes de justice, mais bien ce qui est de lois et de la raison j et, quoique jé ne sols pas légiste de' profession, j'ai néanmoins aussi bonne connaissance des lois que la plupart des gentilshommes de ce pays 5 c'est pourquoi je vous dirai, avec votre permission, monsieur, que je plaide plus pour la liberté du peuple d'Angleterre qu'aucun de vous ne fait - et pourtant, si je prétendais imposer une croyance à un Lomme sans lui en donner des raisons pour le persuader, cela serait déraisonnable : il faut que je vous dise aussi qu'avec la raison que j'ai , n'étant pas mieux informé, je ne puis acquiescer a cela.
Le président. Je suis contraint de vous interrompre encore : vous ne devez pas continuer a user de ces termes j vous parlez des lois et de la raison j il est bien à propos qu'il y ait des lois et de la raison , et l'un et l'autre sont contre vous en cette procédure 5 les suffrages et les résolutions des communes d'Angleterre en parlement sont la raison de ce royaume , c'en sont les lois, et ce sont elles qui vous ont donné ces
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lois , selon lesquelles vous deviez avoir gouverné et régné. Vous ne devez pas, sire, disputer contre notre autorité^ la cour vous en avertit encore une fois. On peut, sire, aisément remarquer que vous méprisez celle cour , et l'on ne doit pas plus recevoir vos disputes qu'oublier vos mépris.
Le roi. Je ne sais pas comment un roi peut être criminel ; mais par toutes les lois desquelles j'ai jamais ouï parler, les criminels ( ou comme il vous plaira les appeler ) peuvent mouvoir des doutes et retarder toutes procédures injustes j je demande la même liberté, et que mes raisons soient ouïes ; si la cour ne veut pas entendre des raisons , je ne sais pas quel en peut être le motif.
Le président. Sire, vous avez eu le temps de représenter ce que vous avez voulu ; je vous dirai maintenant quel est le sentiment de toute la cour. La chose sur laquelle vous insistez tant a été bien considérée; et véritablement, sire, ni vous, ni aucun autre ne pouvez pas être reçu à disputer sur ce point; vous avez vos limites, et ne pouvez mouvoir aucun doute sur la juridiction de la cour, non plus qu'en retarder les procédures ; et, si vous entreprenez de le faire, il faut que vous sachiez que la cour a résolu de ne vous permettre d'apporter ces délais. Vous ne pouvez pas , selon la raison, mettre en question cette autorité par laquelle vous êtes appelé ici pour rendre compte de vos actions 3 la cour l'a reçu des communes d'Angleterre qui se sont autrefois attribué le pouvoir de faire rendre compte à vos ancêtres , voire même aux plus grands d'entre eux.
Le roi. Je le nie ; montrez-m'en un exemple.
Le président. Sire, vous ne me devez pas interrompre lorsque je vous parle au nom et de la part de la cour; ce n'est pas k vous d'entrer en débat sur ce point; et, comme on vous a déjà dit par plusieurs fois, la cour ne vous peut pas permettre de le faire. Il ne vous servira de rien d'y insis-
PROCÈS DE CHAKLES 201 ter , ni de mettre en doute sa juridiction ; elle a suffisamment considéré quelle elle est, et soutient qu'elle est bien fondée , et pourtant elle vous ordonne encore une fois de répondre.
Le roi. Je vous dis, monsieur, avec votre permission , que les communes d'Angleterre n'ont jamais été une cour de judicature 5 je désire de savoir comment elles le sont devenues.
Le président. On ne vous doit pas permettre de passer plus avant en ce discours; et alors, suivant Tordre qu'il en avait reçu en cas que le roi entreprît d'entrer plus long-temps en débat là-dessus, il commanda au greffier de la cour de lire ce qui suit :
Le greffier. Chdiûes Stuart, roi d'Angleterre, vous êtes accusé, au nom du peuple anglais , d'avoir commis plusieurs hauts crimes et trahisons portés par l'accusation qui vous a été lue j la cour requiert que vous y donniez une réponse positive*, à savoir si vous confessez ou niez les faits qui y sont contenus, ayant ordonné que vous y devez répondre.
Le roi. J'y répondrai aussitôt que je saurai par quelle autorité vous êtes assemblés.
Le président. Sire, si c'est la tout ce que vous voulez dire, vous (en parlant aux gardes) qui avez amené le prisonnier ici , reraenez-le.
Le roi. Je désire de vous donner mes raisons; je ne dirai rien hors de raison; je requiers que je vous puisse donner mes raisons pour lesquelles je ne
Le président. Sire , ce n'est pas à faire a un prisonnier de donner des raisons contre l'autorité de ses juges.
Le roi. Monsieur, je ne suis pas un prisonnier ordinaire.
Le président. La cour a assez déclaré le pouvoir de sa juridiction souveraine.
Le roi. Montrez-moi cette juridiction souveraine contre laquelle on ne doit point ouïr de raisons.
202 n\RKEAU ANGLAIS.
Le president. On n'en doit point entendre contre cette juridiction souveraine qui a établi cette cour. La première fois qu'on vous ramènera ici , vous entendrez plus amplement quel est le bon plaisir de la cour, et peut-être sa dernière résolution.
Le roi. Faites-moi connaître quand la chambre des communes a été une telle cour de judicature.
Le président. On ne vous doit pas ouïr davantage sur ce sujet. Sergent , emmenez le prisonnier.
Le roi. Eh ! bien, messieurs, souvenez-vous que le roi n'a pas la liberté de dire ses raisons pour la liberté et les franchises de ses sujets.
Le président. Sire, on ne vous peut pas permettre plus long-temps d'user de ces termes ; non-seulement toute l'Angleterre, mais tout le monde peut assez juger par vos actions du passé , quelle a été votre affection pour la conservation des lois et de la liberté du peuple. ^
Le roi. Monsieur, avec votre permission, je vous dirai que c'a été à cause de la liberté et des franchises du peuple , et pour maintenir les lois, que je me suis défendu par les armes ; je ne les ai jamais prises contre le peuple, mais pour la défense des lois.
Le président. Sire, il vous faut obéir ici aux commandemens de la cour , puisque vous ne voulez pas répondre a votre accusation.
Le roi. Bien , monsieur !
Alors , le président commanda'qu'on enregistrât le défaut et les mépris que le roi faisait de la cour, et qu'il ne voulait pas répondre a son accusation , et le fît ramener a son logis ; puis la cour assigna la séance prochaine au lendemain sur le midi en la chambre Peinte, pour se rendre de la au siège en la salle de Westminster.
La cour étant en la chambre Peinte le mardi vingt-troisième
PROCÈS DE CHARLES I". 2o3 jour de janvier , et ayant encore considéré ce qui s'était passé en la seconde séance , approuva , comme devant , tout ce que le président y avait fait et dit; et , quoique le roi persistât à ne vouloir pas reconnaître sa juridiction, elle résolut néanmoins de réprouver encore une fois , pour voir s'il la voudrait a la lin reconnaître. La cour s'étant, comme elle Pavait ordonné, rendue dans la salle de Westminster , les proclamations et autres formalités étant faites comme dans les autres séances, et le prisonnier ayant été ramené à la barre , après avoir commai/dé le silence, le solliciteur général Cooke adressa son discours k la cour, parlant au président en cette sorte.
Le Sollicit. Cooke. Monseigneur, c'est ici la troisième fois que, par une grâce et faveur spéciale de cette haute cour, le prisonnier a comparu ici à la barre, sans qu'on ait en rien avancé en la cause. Je présentai en la première séance une accusation conVe lui , laquelle contenait les plus grandes trahisons qui se soient jamais faites sur le théâtre d'Angleterre ; à savoir, qu'un roi qui avait reçu un pouvoir limité de gouverner selon les lois, lesquelles il avait fait serment de maintenir pour le bien et pour la paix du royaume, et auquel on avait a cette fin payé tribut, ait néanmoins, par un pernicieux dessein de renverser les lois et d'introduire un gouvernement arbitraire et tyrannique, en mépris et défi du parlement, dressé son étendard de guerre contre lui et contre son peuple. Je vous suppliai lors trèshumblement, monseigneur , au nom du peuple d'Angleterre, qu'il fût sommé de répondre promptement a son accusation ; mais , au lieu de donner réponse, il entreprit alors de disputer contre l'autorité de celte haute cour. Il vous avait plu lui accorder encore un autre jour pour penser a soi et répondre, qui était le jour d'hier : et lors je suppliai très-humblement la cour qu'il fût pressé de donner une réponse positive et précise , en niant ou en confessant les choses dont il est chargé; mais il voulut de rechef apporter des délais en mouvant encore des
2n4. r>A[\l\EAU ANGLAIS,
doutes contre la juridiction de la cour , de quoi elle le débouta et lui ordonna de répondre directement et positivement sans délai. Ce qui a, monseigneur, causé un grand retardement a la justice^ c'est pourquoi je requiers a présent trèshumblement la cour de vouloir donner un jugement prorapt contre lui. Je pourrais, monseigneur, vous alléguer pour instance en cela, ce qui se pratique selon les formes de la justice en ce pays , qui est que , si un prisonnier veut demeurer muet ou contumax, et ne veut pas plaider pour sa défense contre l'accusation qui est intentée contre lui a dessein d'empêcher qu'on ne puisse librement procéder, on peut, selon les formes de justice, tenir la chose pour confessée par une confession implicite, comme on l'a fait a quelques-uns qui avaient mérité plus de faveur que le prisonnier qui est ici a la barre; mais outre cela, monseigneur, je vous ferai en tout humble instance sur l'évidence du fait ; la chambre des communes a déclaré que sa trahison est évidente, et comme en vérité elle l'est, monseigneur, et aussi claire que du cristal, ou que le soleil Test en plein midi ; et, si la cour ne se trouve pas satisfaite en cela , j'ai plusieurs témoins à produire au nom du peuple d'Angleterre 5 et pourtant je vous prie trèshumblement, et non pas tant moi que le sang innocent qui a été répandu, et crie hautement vengeance, qu'il vous plaise, selon la justice de la cause, donner prorapîement sentence et jugement contre le prisonnier.
Le président. Sire, vous avez ouï ce que le conseil a mu contre vous au nom du royaume , et vous pouvez vous ressouvenir ( mais , si vous ne le faites , la cour ne le peut oublier ) de combien d'évasions et de délais vous vous êtes voulu servir. Vous avez proposé quelques questions , sur lesquelles on vous a plusieurs fois répondu ; on vous a diverses fois répété que la cour soutient que sa juridiction est fondée sur une autorité valable , et que ce n'est pas à faire à vous , ni a aucun
PROCÈS DE CHARLES I". 2o5 autre, d'entrer en dispute de la suprême et plus haute autorité d'Angleterre , de laquelle il n'y a point d*appel , et contre laquelle on ne peut disputer : et toutefois vous avez continué de vous comporter en sorte que vous ne vous êtes pas voulu soumettre, et n'y ayez pas voulu obéir en aucune façon ^ ni reconnaître que ceux qui ont établi cette haute cour de justice aient aucune autorité. Il faut donc, sire, que je vous dise, de la part de la cour^ qu'elle désapprouve fort vos délais, et qu'elle vous déclare qu'étant, comme elle l'est, autorisée par la cour souveraine d'Angleterre, elle ne peut souffrir qu'on l'amuse, et qu'on lui fasse perdre le temps comme vous faites 5 qu'elle pourrait, s'il lui plaisait, avec droit et selon les formes de justice, tirer avantage de vos défauts, et passer à prononcer jugement contre vous; néanmoins il lui plaît encore de donner ordre, et je vous semond de rechef en son nom, que vous répondiez positivement a l'accusation, qui est intentée contre vous, sire, pour vous le dire nettement; car la justice n'a point égard aux conditions des personnes. Vous êtes accusé de haute trahison; il faut que vous donniez votre réponse, voire une réponse positive et finale, à savoir si vous êtes coupable, ou non, des trahisons desquelles vous êtes accusé. Alors le roi, après être un peu demeuré pensif, parla ainsi :
Le roi. Etant hier ici, je désirai, et avais commencé de parler de la liberté du peuple d'Angleterre, mais je fus lors interrompu; je désire encore a présent de savoir, si je puis parler librement ou non.
Le président. Sire, vous ouïtes hier la résolution de cette cour sur une semblable demande, et Ton vous dit que vous aviez ici k faire à une cour de justice , et qu'ayant une accusation d'une telle nature intentée contre vous , vous deviez reconnaître sa juridiction, et répondre à votre accusation. Si vous y voulez répondre, sire, comme elle vous en accorde
2oS BARPiEAU ANGLAIS,
encore maintenant la liberté, quoiqu'elle puisse se prévaloir du mépris que ^ous avez fait de son autorité, toutefois si vous y pouvez répondre, aussitôt que vous l'aurez fait, on vous permettra de parler si amplement que vous voudrez, pour vous défendre le mieux que vous pourrez de ces faits énormes desquelles vous êtes accusé; mais, sire, il faut que je vous dise de la part, et par le commandement de la cour, que l'on ne vous peut pas permettre de vous engager dans d'autres discours, jusqu'à ce que vous ayez positivement répondu sur l'accusation qui est faite contre vous; et c'est le commandement exprès et dernier de la cour.
Le roi. Quant à l'accusation, je ne l'estime pas un fétu; c'est pour la liberté du peuple d'Angleterre que je plaide. Pour moi de reconnaître une cour d'aujourd'hui, de laquelle je n'ai jamais ouï parler auparavant, moi qui suis votre roi, qui dois servir d'exemple à toute la nation anglaise pour maintenir la justice et les lois anciennes; certes, je ne sais pas comment ie pouvoir faire. Vous dites fort bien, la première fois que je comparus ici devant vous, que je suis obligé envers Dieu de maintenir la liberté du peuple, que je dois défendre de tout mon pouvoir les anciennes lois du royaume ; c'est pourquoi , j usqu'à ce que je puisse savoir que ceci n'est pas contraire aux lois fondamentales du royaume, je ne puis, s'il vous plaît ^ donner de réponse sur aucune affaire particulière 3 je vous ferai entendre mes raisons pour lesquelles je ne le puis faire, si vous m'en voulez accorder le temps. Je ne sais comme il se peut faire que je sois ici prisonnier; il n'y a point de loi qui mette votre roi en une telle condition. J'étais en traité sur la foi publique du royaume; c'est a savoir des deux chambres reconnues parlement, qui sont les corps représentatifs du royaume; et, comme j'étais prêt a conclare ledit traité, j'ai été violemment enlevé et amené ici; et pourtant , avec votre permission
PROCÈS DE CHARLES l^^. 207 Le président. Maintenant , sire , il vous faut entendre la volonté de la cour,
Le roi. Avec votre permission.
Le président. Maintenant, sire, avec votre permission, il vous faut ouïr ce que la cour vous ordonne j et, puisque vous ne la voulez pas reconnaître, elle ne vous doit pas permettre de rentrer en de tels discours ; vous comparaissez comme un criminel devant une haute cour de justice , et vous ne lui voulez pas répondre positivement et déterminément , elle ne le demande pas de vous avec prières , mais vous semond encore une fois de le faire. Greffier, faites votre devoir.
Le roi. Quel devoir?
Le greffier lut encore tout haut : Charles Stuart , roi d'Angleterre^ vous êtes accusé au nom du peuple d'Angleterre de plusieurs hauts crimes et trahisons , ainsi qu'il est contenu en l'accusation qui vous a été lue ; la cour requiert à présent de vous, que vous donniez une réponse finale et positive, en confessant ou niant le contenu en ladite accusation.
Le roi. Monsieur, je dis encore que , si je pouvais donner satisfaction au peuple d'Angleterre de la sincérité de ma pro- ^ céduro, non pas en forme de réponse, ni en cette sorte-là, mais pour lui faire voir que je n'ai rien fait contre la confiance qu'on a reposée sur moi , je le ferais; mais de reconnaître une nouvelle cour établie contre ses privilèges pour changer toutes les lois fondamentales du royaume, vous m'en excuserez, monsieur, a cause de lui.
Le président. C'est ici la troisième fois que vous avez publiquement désavoué et récusé la cour, et que vous vous en moquez ouvertement. Il se voit clairement par vos actions du passé quel soin vous avez eu de conserver les lois fondamentales de l'état , et les franchises et privilèges de vos sujets j car certes sire, les intentions n'ont de moyen plus certain de se faire connaître que par les actions 3 vous avez assez fait
2o8 BARREAU ANGLAIS,
paraître quelles ont été les vôtres , les ayant imprimées en caractères de sang par tout le royaume : et , sire, la cour entend fort bien quelle est encore votre intention à présent. Greffier, enregistrez le défaut j et vous qui avez amené le prisonnier, remenez-le.
Jje roi. J'ai encore un mot a vous dire : si cette affaire me concernait tout seul en mon particulier, certes je ne voudrais pas
Le président. Sire, vous avez ouï le commandement de la cour 5 vous devez savoir, quoique vous fassiez semblant de ne pas Pentendre, que vous êtes devant une cour de justice.
Le roi. Oui bien, monsieur, je trouve que je suis devant des gens qui ont du pouvoir^ ce qu'il dit assez bas en s'en allant.
Alors la cour assigna la prochaine séance au même lieu le lendemain, à dix heures du matin, et se transporta aussitôt en la chambre Peinte , où , après avoir fait un ordre qu'aucun des commissaires ne se pourrait retirer sans permission de la cour, elle repassa encore sur l'action de la troisième séance publique; et ayant, comme auparavant, approuvé la conduite du président, et pris en considération que le roi, ayant été requis par trois fois, et en trois diverses séances, de vouloir répondre, avait refusé de le faire 5 et que, selon les formes de la justice, on pouvait prendre son refus et sa contumace pour une confession tacite des choses dont il était accusé , lesquelles étaient très-notoires et évidentes; néanmoins la cour, pour sa propre satisfaction , et pour ôter tous scrupules de conscience, ordonna qu'on ferait ouïr des témoins, et donna les ordres nécessaires pour cela. Dans les séances suivantes, la cour entendit différens témoins , lesquels déposèrent avoir vu le roi a la tête de son armée en diverses occasions.
Le samedi '->7 , les commissaires de la cour s'élant rendus