PROCÈS DE CHARLES
dans la chambre Peinte à l'heure assignée, au nombre de soixante-neuf, la sentence écrite au net sur parchemin fut encore lue devant eux, puis il fut ordonné que cette sentence serait la sentence de la cour pour condamner le roi, et qu'elle lui serait lue et prononcée ce même jour au siège dans la salle de Westminster, puis on délibéra sur quelques instructions, qui furent données au président, pour conduire en public cette grande affaire; incontinent après, la cour se transporta dans la salle de Westminster, où, s'étant assise, et toutes les formalités étant faites, ainsi qu'aux séances précédentes; comme le roi fut amené, il s'éleva un grand cri par toute la salle de gens qui demandaient justice et exécution ; sur quoi ayant été commandé que Ton fît silence , le président , étant en robe rouge, se leva en intention d'adresser la parole au peuple, et non pas au prisonnier, qui avait tant de fois décliné la juridiction de la cour, disant, messieurs !.... mais il fut interrompu.
Le roi. Je désire qu'on m'entende parler un mot, j'espère que je ne causerai point d'interruption.
Le président. On vous pourra entendre a votre tour • écoutez premièrement la cour.
Le roi. S'il vous plaît, monsieur, je désire être entendu , et ne vous donnerai point d'occasion d'interruption ; je dirai en un mot qu'un jugement trop prompt....
Le président. Sire, on yous entendra quand il en sera temps; mais vous devez auparavant ouïr la cour.
Le roi. Je désire d'être ouï , et ce que je dirai sera à propos de ce que je crois que la cour veut dire : pourtant , monsieur, un jugement précipité ne se peut pas aisément rappeler.
Le président. Sire , on vous ouïra avant que l'on donne le jugement , et cependant vous vous abstiendrez de parler.
Le roi. Bien monsieur; serai-je ouï devant que le jugement se donne?
2fo BARREAU ANGLAIS.
Le president. Oui, sire,
Messieurs , vous tous qui êtes ici présens, ou du inoins la plus grande partie, savez que ce prisonnier, qui est ici a la barre, a été amené plusieurs fois devant celte cour pour répondre a l'accusation de trahison et d'autres hauts crimes qui a été présentée contre lui au nom du peuple d'Angleterre, à laquelle étant requis de donner réponse, tant s'en faut qu'il ait obéi aux commandemens de la cour, en se soumettant à son jugement, qu'au contraire il a entrepris de raisonner et disputer contre son autorité, et même contre celle de la cour souveraine qui nous a commis et établis pour l'examiner et pour le juger; mais, ayant été requis de le faire, et sommé de répondre , il a toujours continué en sa contumace, refusant de se soumettre et donner sa réponse; là dessus la cour, pour ne manquer à son devoir et à la confiance qu'on a reposée sur elle , et afin que l'opiniâtrelé d'aucune personne que ce puisse être n'empêche le cours de la justice, a cru être h propos de prendre toute l'affaire en considération; elle a mûrement examiné Paccusation et la contumace de l'accusé, comme aussi son aveu, lequel, selon la loi de ce pays, s'induit de la contumace; elle a aussi considéré l'évidence du fait , duquel ce prisonnier est accusé j et sur toute l'affaire elle a résolu , d'un consentement unanime , de donner contre lui la sentence qui lui sera maintenant prononcée; mais , vu qu'il désire être ouï avant qu'elle soit lue, la cour a résolu de l'entendre encore : toutefois, sire, je dois vous prévenir auparavant, comme on vous en a déjà averti aux autres séances, que, si ce que vous voulez dire est pour entrer en aucune dispute de la juridiction de celte cour, on ne vous écoutera pas sur ce sujet-là. Vous l'avez voulu faire ci-devant; et certes, en le faisant, vous avez frappé droit a la racine, qui est le pouvoir et l'auîoriié des communes d'Angleterre; ce que la cour ne vous permettra
PROCÈS DE CHARLES I". 211 pas de raeltre en question, ce qu'en effet elle n'aurait point de raison de faire, en donnant lieu de disputer en quelque sorte que ce soit le pouvoir de ses supérieurs, puisqu'elle agit seulement par l'aulorilé qu'elle a reçue d'eux : bien loin de vouloir se rendre juge du pouvoir de ceux desquels elle dérive le sien, et desquels il n'y a point d'appel. Mais, sire, si vous avez quelque chose à dire pour votre défense sur ce dont vous êtes accusé , la cour m'a commandé de vous faire savoir qu'elle vous entendra.
Le roi. Puisque je vois que vous ne me voulez pas ouïr entrer en dispute sur la chose laquelle, je le confesse, je croyais être la plus essentielle pour la paix du royaume, et pour la liberté de mes sujets, je passe par dessus et n'en parlerai point ; mais je vous dirai seulement qu'il y a long-iemps que l'on m'a ôté toutes choses, hormis celles qui me sont plus chères que ma vie , savoir ma conscience et mon honneur : si j'avais eu plus d'égard a ma vie qu'à la paix du royaume et à la liberté de mes sujets, certainement j'aurais entrepris ma défense particulière j j'aurais a tout le moins , en le faisant, retardé une vilaine sentence, laquelle, comme je crois, se donnera contre moi 5 et pourtant véritablement, monsieur, si mon vrai zèle pour mon pays ne l'avait emporté sur le soin que j'ai de ma propre conservation, j'aurais, comme un homme qui a quelque entendement et quelque connaissance du monde, pris un autre chemin que je n'ai fait. Maintenant je vous dis, monsieur, que je tiens qu'on se peut plutôt repentir d'une sentence donnée avec précipitation que la rappeler. Et certes, le désir que j'ai de procurer la paix de ce royaume, pour la liberté de mes sujets plutôt que pour mon bien particulier, me fait à présent finalement désirer qu'ayant quelque chose à déclarer, concernant l'une et l'autre, je puisse être ouï en la chambre Peinte, devant les lords et les communes , avant que la sentence soit pro-
noncée ; ce délai ne peut être long , et ne vous peut préjudlcier : et si ce que je proposerai ne s'accorde avec la raison, ceux qui m'entendront en pourront juger, ne m'appartenant pas d'en être moi-même le juge • et si c'est une chose raisonnable, et utile pour le bien du royaume et la liberté de mes sujets, je m'assure qu'elle vaut bien la peine qu'on l'entende. Pourtant je vous conjure encore, autant que vous aimez ce que vous prétendez d'aimer ( je veux croire que c'est en effet la liberté de mes sujets et la paix du royaume), que vous m'accordiez d'être ouï de la sorte avant que vous donniez aucune sentence contre moi. Je désire seulement que vous preniez ma demande en considération ; peut-être n'en avez-vous pas ouï parler auparavant. S'il vous plaît, je me retirerai d'ici, si vous le trouvez a propos; mais^ si je ne puis obtenir cette liberté-là , je proteste dès ici que ces beaux semblans que vous faites d'avoir pour but la liberté et la paix du royaume, sont plutôt des apparences spécieuses que rien de réel , et que vous ne voulez pas ouïr votre roi.
Le président. Sire , avcz-vous achevé de parler ? Le roi. Oui , monsieur.
Le président Or, tout ce que vous avez dit ne tend à autre fin qu'a continuer de décliner la juridiction de cette cour , qui est cela même qu'on vous avait ci-devant limité et défendu: excusez-moi , sire , si je....
Le roi. Je vous prie, excusez si je vous interromps, pour ce que je vois que vous méprenez mon intention 5 ce n'est pas décliner la juridiction de la cour, ce n'est pas le faire en effet; je vous en assure, monsieur, vous me jugez devant que de m'avoir ouï. Je dis que je ne la puis reconnaître; toutefois, monsieur, permettez-moi d'ajouter que je le voudrais pouvoir faire; encore que je ne la reconnaisse pas en ceci , je proteste que ce n'est pas pour la décliner, et que, si
PROCÈS DE CHARLES 1". 2i3 je dis autre chose que ce qui sera pou/r la paix du royaume et pour la liberté de mes sujets, alors la honte m'en demeurera. Je désire que vous preniez incontinent cela en considération j et , s'il vous plaît , je me retirerai.
Le président. Sire, ce que vous nous venez de dire n'est pas nouveau ; il ne nous l'est pas tant que vous pensez , bien que ce soit la première fois que vous le proposez vous-même à la cour. Vous dites, sire, que vous ne déclinez pas en cela sa juridiction.
Le roi. Non pas en ce que je dis.
Le président. Je vous entends bien , sire ; mais pourtant ce que vous proposez semble être contraire à vos paroles La coiir est prête de donner sentence contre vous , et n'a pas refusé d'ouïr son roi, comme vous prétendez, car elle vous a plusieurs fois accordé la liberté de vous défendre, et vous en a donné le temps ; elle a patiemment attendu votre plaisir durant trois diverses séances pour entendre ce que vous répondrez a l'accusation du peuple contre vous ; mais vous n'avez daigné y donner aucune réponse. Ce que vous désirez à présent, sire, semble tendre à un autre délai ; et certes, sire, ni le royaume, ni la justice ne peuvent plus souffrir ces retardemens. On vous a donné trois divers jours pour faire valoir ce qu'il vous a plu de cette nature-là, cela vous doit suffire. Cette cour est fondée sur l'autorité des communes d'Angleterre, esquelles réside la juridiction souveraine de l'état ; ce que vous proposez ici est pour en obtenir une autre , ou une juridiction coordonnée. J'entends bien comme vous vous exprimez, sire, que, nonobstant ce que vous voulez déclarer aux lords et communes dans la chambre Peinte vous continueriez néanmoins a procéder ici; je crois vous en avoir ouï parler ainsi : mais , sire, quoi que ce soit que vous leur vouliez faire entendre en ce lieu-la , cela ne peut que causer du retardement à la justice de celte cour , tellement
2 1 4 BAKKEAU ANGLAIS,
qu'étant près de donner sa sentence, elle ne peut être obligée par aucune raison d'accorder ce que vous demandez 5 mais , sire, pour descendre en quelque sorte a ce qu'il semble que vous désirez, afin que vous entendiez plus amplement la volonté de la cour sur ce que vous avez proposé , elle se retirera pour quelque temps.
Le roi. Me retirerai-je aussi.
Le président. Sire , vous saurez incontinent le plaisir de la cour ; elle se retire cependant pour demi-heure dans la cour de la garde noble.
Sergent d'armes , la cour commande que vous fassiez retirer le prisonnier jusqu'à ce qu'elle donne ordre de le ramener.
La cour étant alors retirée pour demi-heure, elle retourna et renvoya quérir le prisonnier, lequel étant venu, elle procéda de la sorte.
Le président. Sire, vous avez fait une demande ou une offre a la cour sur quelque proposition que vous vouliez faire aux communes de la chambre Peinte pour la paix du royaume , sur quoi vous avez en effet déjà reçu réponse devant que la cour se levât. Certes, sire, si elle s'est retirée et a changé de lieu, ce n'a été que par forme , car il ne lui semblait pas qu'il y eût aucune difficulté en l'affaire. Elle a considéré ce que vous avez proposé , comme aussi ce qui est de son autorité, qui est fondée, comme il a souvent été dit, sur l'autorité souveraine des communes de ce royaume assemblées en parlement, qui lui ont donné la commission en vertu de laquelle elle agit contre vous. Et ce que j'ai a présent , sire , à vous répondre de sa part, c'est qu'elle a déjà trop souffert de délai de la Vôtre , et que ce que vous avez offert à présent a encore apporté plus de retardement a la justice^ ce sont des juges établis par autorité souveraine , qui ne doivent pas plus différer la justice que la refuser; il y a des bonnes paroles dans la vieille chartre d'Angleterre : Nous ne refuserons
PROCÈS DE CHARLES ^^ 2i5 la justice à personne , nous ne la vendrons à personne , et ne la retarderons point. La cour De peut plus souffrir vos délais ; mais, sire, la vérité est (et un chacun qui est ici le remarque fort bien ) que vous lui en avez causé de très-longs par vos mépris et vos défauts, sur lesquels elle eût pu, il y a long-temps, procéder à donner jugement contre vous; et pourtant, nonobstant ce que vous avez proposé, elle a résolu de passer a voire sentence, et donner jugement contre vous : c'est notre résolution unanime.
Le roi. Monsieur, je sais que c'est en vain pour moi de disputer ; je ne suis pas sceptique pour nier le pouvoir que vous avez, je sais que vous en avez assez; mais, monsieur, je persiste à soutenir que, si vous aviez pris la peine de montrer que votre pouvoir est légitime, cela aurait beaucoup fartt pour la paix du royaume. Quant à ce délai que j'ai désiré , je confesse que c'en est un , mais un délai bien important pour obtenir la paix; car, monsieur, je n'ai pas seulement égard à ma personne , mais au bien et à la tranquillité de ce royaume. Il y a une vieille sentence , que nous devrions penser longtemps ^ et ne nous résoudre pas soudainement sur de grandes ^T^Q^^zï're^; et pourtant, monsieur, je vous dis encore que je mets a votre porte tous les inconvéniens qui peuvent arriver d'une sentence précipitée. Je confesse que j'ai été ici une semaine; il y a huit jours que j'y vins la première fois; mais un petit délai d' un jour , de deux ou davantage , peut apporter la paix , au lieu qu'un jugement donné avec précipitation peut causer de tels inconvéniens et de tels troubles a ce j-oyaume , que l'enfant qui n'est pas encore né s'en pourra repentir; et pourtant je désire encore une fois , pour l'acquit de mon devoir envers Dieu et envers mon pays, d'être ouï des lords et des communes en la chambre Peinte, ou en toute autre lieu que vous ordonnerez.
Le président. Sire, on vous a déjk ouï et répondu sur ce
2i6 BARREAU ANGLAIS.
que vous venez de dire, qui est ce que vous avez proposé devant que vous eussiez entendu le jugement et la résolution de la cour la-dessus. Elle désire maintenant savoir si vous avez quelque autre chose à ajouter devant que de prononcer la sentence.
Le roi. Je dis encore que, si vous me voulez ouïr et m'accorder ce petit délai, je ne doute pas que je ne vous donne satisfaction a vous tous qui êtes ici, et a mon peuple aussi : c'est pourquoi je vous requiers , comme vous en devez répondre au jour terrible du jugement, que vous veuillez considérer cela encore une fois.
Le président. Sire, j'ai reçu ordre de la cour...
Le roi. Bien , monsieur.
Le président. Sire, j'ai charge de la cour, si vous continuez a faire instance la-dessus, ou sur aucune autre chose de même nature , de vous faire la même réponse , et de vous dire qu'elle veut passer a donner sentence, si vous n'avez rien davantage à dire.
Le roi. Je n'ai rien davantage à dire, mais je désire que mes paroles soient enregistrées.
Harangue du président parlant au roi devant que de lui faire prononcer sa sentence.
Le président. La cour donc, sire, a quelque chose de plus à vous dire, el bien que cela ne vous doive pas être agréable, néanmoins elle ^st résolue de s'acquitter de son devoir. Vous avez, sire, fait fort a propos mention d'une chose infiniment précieuse, qui est la paix 5 il eût été à souhaiter que Dieu vous l'eût aussi bien mise au cœur, et que vous vous fussiez aussi réellement, et effectivement étudié et porté a la paix du royaume, que vous prétendez à présent par vos discours de l'avoir fait. Mais, comme on vous a dit l'autre jour
PROCÈS DE CHARLES 217 nos actions sont les interprètes de nos intentions , et les vôtres y ont été toutes contraires. Certes, sire, il ne nous paraît que trop clairement que vous avez eu de très- faux principes ; le royaume en a eu des ressentimens fort cuisans, vous n'y devez pas penser sans douleur et regret; car, sire, vous vous êtes toujours fait fort, et avez témoigné partout, par vos discours, que vous n'étiez en aucune sorte sujet aux lois, et qu'elles n'étaient point au-dessus de vous; la cour sait très-bien , sire, et je veux espérer que tous ceux de celle nation qui ont le sens et le jugement sain le tiennent aussi , que les lois sont au-dessus de vous, et que vous deviez gouverner selon les lois; vous le deviez, sire, et je sais tien que vous prétendez l'avoir fait; mais, sire, le grand différent a été. de savoir qui sont ceux qui doivent être les expositeurs de nos lois; si ce doit être vous et votre parti, qui est hors des cours de justice, à qui vous devez attribuer le pouvoir de les exposer , ou bien s'il n'est pas bien plus raisonnable et beaucoup plus juste que les cours de justice eu demeurent les interprètes , voire même si ce n'est pas le droit de la souveraine et plus haute cour de justice, qui est le parlement d'Angleterre, lequel n'en est pas seulement le suprême interprète, mais même a lui seul le droit et pouvoir de les faire. Pour vous, sire, en votre jugement particulier, ou pour ceux qui vous approchent, vous opposer au jugement et aux résolutions de la cour souveraine de justice, ce n'est pas faire selon les lois; elles sont au-dessus de vous, sire, et véritablement aussi il y a quelque chose qui est au-dessus d'elles, et qui en est le père et l'auteur, c'est le peuple d'Angleterre; car, sire , comme c'est lui qui du ccm^ mencement, a l'exemple des autres pays, s'est choisi à luimême cette forme de gouvernement pour l'amour de la justice, afin qu'elle s'administrât en sorte que la paix se peut conserver; aussi a-t-il, sire, donné des lois à ses gouverne-
2i8 BAl\I\EAU ANGLAIS,
mens, selon lesquelles ils le devaient régir, a condition toutefois que, si elles se trouvaient défectueuses et préjudiciables au public, il aurait un pouvoir réservé et né en luimême de les changer, quand il jugerait qu'il en serait besoin. Quelques-uns de votre parti, sire, ont dit avec vérité qu'un roi n^a point d'égal en son rojaumc ; la cour l'avouera 3 pendant que vous êtes roi vous n'avez point d'égal en quelques sens, car vous êtes plus grand qu'aucun de vos sujets] mais elle soutiendra aussi que vous êtes moindre qu'eux tous ensemble. Le même auteur vous dit quen rendant la justice ^ vous n'avez point de pareil , mais quen recevant jugement , vous êtes comme le plus petit de tous, et nous reconnaissons ceci pour loi. Le roia, comme le dit encore le même auteur , Dieu et les lois , voire même sa cour^ à savoir ses barons au-dessus de lui; et certes, sire, il ose passer encore plus avant, si le roi est effréné et déréglé, alors ils doivent lui donner une bride. Nous savons aussi très-bien, sire, les histoires du temps passé , et ce qu'elles nous disent de ces guerres que l'on appelait les guerres des barons , esquelles la noblesse d'Angleterre se souleva pour la défense de la liberté publique et des droits des sujets, ne voulant pas souffrir que les rois qui empiétaient et usurpaient sur eux fissent les tyrans à leur volonté , mais leur fît rendre compte de leurs injustices; nous savons bien aussi qu'alors elle leur donna une bride. Mais, sire, si ceux d'à présent manquent a leur devoir et ne sont pas si soigneux de leur propre honneur et du bien du royaume que les barons anglais l'ont été autrefois , certainement la communauté d'Angleterre ne veut pas négliger les choses nécessaires pour sa propre conservation et pour sa sûreté. On a autrefois établi de bons rois pour rendre la justice y d'où nous apprenons que la fin qu'on s'est proposée €n faisant les rois ou tous autres gouverneurs, c'a été pour jouir de la justice, c'en est la seule fin j et pourtant , sire, si
PROCÈS DE CHARLES V'. 219 un roi veut tendre à une autre fin qui soit toute contraire à celle-là , ou si aucun autre gouverneur tend à une fin contraire à celle pour laquelle son gouvernement a été établi, il faut qu'il sache qu'il n'est qu'un officier auquel on a confié une charge, et qu'il est obligé d'employer pour le bien du peuple ce pouvoir qui lui a été mis au dépôt - s'il ne le fait, c'est a ce peuple de donner ordre que Ton corrige et châtie ce gouverneur qui a commis une telle offense. Ceci , sire, n'est pas une loi nouvelle, faite depuis hier, ni depuis qu'il y a différend et débat entre vous et vos peuples , mais c'est une loi très-ancienne. Kous avons aussi des auteurs et des témoignages très-authentiques qui nous apprennent quel était ci-devant le sens des lois touchant l'éleclion des rois et le serment qu'ils faisaient à leurs peuples, et que, s'ils ne l'accomplissaient, on avait recours au remède , que l'on appelle parlemens; c'étaient les parlemens qui devaient juger ( ce sont les termes de l'auteur ) des complaintes des injustices et des torts fails par le roi, la reine, ou par leurs enfans, et surtout de ces torts et des injures qui ne pouvaient trouver remède ailleurs- c'a été là, sire, de tous temps, la condition du peuple d'Angleterre, qui, ne pouvant tirer remède d'ailleurs que de ses pariemens, les ont établis à cette fin-là, pour remédier aux griefs et souffrances du peuple, c'était là leur fin principale; et certainement, sire, si les rois d'Angleterre eussent bien entendu leurs plus grands avantages, ils eussent reconnu que leur majesté et grandeur n'a jamais un plus grand éclat que dans les parlemens; mais les histoires nous apprennent combien quelques-uns d'eux les ont peu considérés. Nous n'avons aussi que trop vu, par une triste, très-misérable et lamentable expérience en toute l'Angleterre, quels ont été vos sentimens sur ce sujet : je vous dis ces choses, d'autant plutôt qu'il vous plut l'autre jour laisser échapper en votre discours que vous croyez avoir aussi bonne connais-
220 BARPvE/VU ANGLAIS,
sance des lois que la plupart des gentilshommes d'Angleterre; ce que j'approuve fort bien , sire; et certes il est très-à-propos qu'ils entendent les lois sous lesquelles il faut qu'ils vivent, et par lesquelles ils doivent être gouvernés; mais vous savez, sire , ce que dit l'Ecriture : ceux qui savent la uolonté de leur maître et ne la font pas , ce qui s'ensuit. Les parlemens avaient coutume de se tenir anciennement (comme cela se trouve dans nos anciens auteurs) deux fois Tannée, afin que les sujets pussent , a toute occasion , avoir un prompt remède à leurs souffrances. Depuis , par divers actes du parlement ès jours de votre prédécesseur Edouard m , il fut ordonné qu'on ne les aurait plus qu'une fois Tan ; mais tout le monde sait assez, sire, quelles intermissions de parlemens on a vues de votre temps, et quelles en ont aussi été les tristes conséquences; et ce que, dans ces intervalles, au lieu de parlemens, vous avez introduit pour opprimer vos peuples par force, et par un pouvoir arbitraire qui n'a été que trop connu , et ne s'est que trop fait sentir ; mais quand Dieu , par sa providence , a tellement traversé vos desseins , que vous n'avez pu plus long-temps empêcher la convocation d'un parlement, on a vu clairement quel but et quels desseins vous avez eus en l'assemblant contre votre ancien et natal royaume d'Ecosse; et le parlement d'Angleterre n'ayant pas répondu a votre attente, , i ni accompli vos désirs et intentions contre les Ecossais , vous l'avez aussitôt rompu. Vous avez été forcé par une autre grande nécessité d'assembler celui-ci; et depuis, il n'a été que trop connu de tout le royaume quels ont été tous vos desseins, quelles vos machinations et entreprises, tout le temps qu'il a été sur pied, pour le rompre et pour le confondre. Et certes, sire, suivant le dessein que vous avez eu de terminer l'affaire d'un coup, c'eût été la le vrai moyen de venir à bout de ce dont vous êtes accusé d'avoir eu l'intention, a savoir de renverser et ruiner toutes les lois fondamentales de
PROCÈS DE CHARLES pr. 221 ce pays; car le parlement d'Angleterre étant le grand rempart de la liberté de vos peuples , si vous Peussiez pu renverser par les fonderaens, comme vous Tavez tenté, certainement vous auriez pu confondre, ruiner et entièrement détruire toutes les franchises et droits du peuple d'Angleterre. Certes, sire, cela me fait rappeler en mémoire, et je ne me puis empêcher de le dire , car il nous faut agir librement avec vous, et selon vos mérites, puisque notre commission nous le commande; cela, dis-je, me fait rappeler en mémoire ce que nous lisons d'un grand empereur romain, vous me permettrez, en passant, de l'appeler un grand tyran romain, Caligula, qui ne souhaitait que le peuple de Rome n'eût qu'une seule tête, qu'afin qu'il la pût couper d'un seul coup 3 et tel en quelque sorte, sire, a été votre procédé - car le corps de tout le peuple d'Angleterre ne se représente en aucune sorte, ni ailleurs qu'en parlement ; et n'avez-vous pas voulu en l'abolissant trancher d'un seul coup la tête de toute l'Angleterre ; mais Dieu a pris pitié de nous, ayant confondu vos mauvais desseins , ayant rompu et dissipé vos forces, ayant livré votre personne en nos mains , afin que vous satisfassiez à la justice. Nous savons fort bien, sire, que l'on insiste fort de votre côté sur une question, à savoir quel exemple les siècles passés nqus fournissent pour procéder de la façon contre vous - mais certes, sire, en cette rencontre, je ne m'étendrai pas beaucoup en mon discours sur ce sujet-là pour vous alléguer des exemples ; je me contenterai de vous dire que ce ne serait pas une chose nouvelle ni malaisée de vous en rapporter de presque toutes les nations du monde, parmi lesquelles les peuples, toutes et quantes fois qu'ils se sont vu le pouvoir en main, ont pris la liberté de faire rendre compte à leurs rois, et ou la tyrannie et le mauvais gouvernement de ceux qui étaient placés en autorité entre eux , leur ont donné occasion de changer le gouvernement ; je ne puis pas perdre le temps a faire mention.
de ce qui s'est passé de la sorte en France, en Espagne, ni dans l'empire, ou es autres pays; on en pourrait écrire des volumes entiers. Mais certes , sire , je m'imagine que quelquesuns de nous se peuvent aisément ressouvenir de l'exemple qui nous est fourni k ce propos par le ro3^aume d'Aragon, dans lequel on voit le grand juge d'Aragon , c'est-à-dire une personne quitient comme le milieu et sert d'arbitre et de juge entre le roi d'Espagne et le peuple de ce pays-là , afin que , si le roi lui fait aucune injure, ce juge ait le pouvoir d'en faire faire la réparation : ainsi cet officier est reconnu être au-dessus du roi , il est le grand conservateur de privilèges de ce peuple , et a quelquefois fait justice des injustices de ses rois et de leur mauvais gouvernement. Sire , ce que les tribuns étaient ci-devant à Rome j et les éphores à Lacédémoue ^ nous savons que le parlement l'est au royaume d'Angleterre; et encore que Rome ait semblé perdre sa liberté sous le gouvernement des empereurs, toutefois vous trouverez que, pendant ce lemps-la , il s'est fait des actes célèbres de justice , que Néron ^ ce grand tjran de son temps, y a été jugé et condamné. Mais, sire, quant a vous, je n'ai pas besoin de vous apporter ces exemples, et ces /histoires des nations étrangères , si vous voulez seulement passer au-delà de la rivière de Tweed, vous en trouverez assez de tels dans votre pays natal d'Ecosse. Que l'on considère ce que vos histoires nous disent de votre premier roi d'Ecosse Fergus, l'on trouvera que c'était un roi électif, et qu'en mourant il laissa deux fils, tous deux en leur minorité, ce qui fut cause que le royaume choisit leur oncle , son frère, pour gouverner pendant leur bas âge; mais quelque temps jiprès, l'ainé ayant tâché de supplanter son oncle, qui administrait selon la justice, et donnant par-là peu d'espérance au peuple d'être bien golivenié , et commandé de lui, il le rejeta et prit le plus jeune. Si je rapportais, sire, ce que nos
PROCÈS DE CHARLES 1^^ 223 histoires nous fournissent encore sur ce sujet-là, vous verriez que vous êtes le centième roi d'Ecosse, sur un très-grand nombre desquels le royaume, selon son pouvoir et ses privilèges, a osé entreprendre , en bannissant les uns , emprisonnant les autres , et en mettant quelques-uns à mort. Mais il serait trop long d'en rapporter les particularités, et, comme dit un deWos auteurs , il serait trop long de réciter les divers exemples des rois que Phistoire nous montre avoir été traités de la sorte dans ce royaume-là. Nous avons^ disent-ils, yi2z-C au commencement des rois légitimes^ nous leur avons et à nous-mêmes imposé des lois justes et équitables. Or , comme ils sont premièrement élus par les suffrages du peuple, aussi les peut-il déposer par la même voie, quand ils lui en donnent juste sujet ; et nous osons bien dire, sire, qu'il ne se trouve point de royaume qui ait fait plus d'expérience, ni donné plus d'exemples de la déposition et de la punition de ses rois vicieux et oppresseurs, que votre royaume natal d'Ecosse. Il ne faut pas aller bien loin , sire, pour en trouver un qui vous toucbe de fort près : votre grand'mère fut rejetée, votre père fut rejeté et votre grand père fut couronné n'étant encore qu'un enfant, ce qui fut fait par le pouvoir et l'autorité du royaume. Nous n'avons pas aussi manque de tels exemples ici en Angleterre, où les parlemens et les peuples ont fait rendre compte à leurs rois de leurs injustes actions, comme il appert si nous regardons au temps des Saxons et à celui de devant la conquête^ nous en trouvons aussi après la conquête depuis laquelle les rois Edouard et Richard 11 ont été traités de la même sorte par leurs parlemens, qui les ont déposés et privés de leurs dignités ; et certes, sire , quiconque lira leurs histoires , il ne trouvera pas que les choses desquelles ils ont été accusés , approchent de ce grand et fatal catalogue de crimes énormes dont vous êtes chargé. Il vous plut, sire, de dire l'autre jour que vous étiez roi par naissance et par
22^ BAKPvEAU ANGLAIS,
droit de succession^, et je ne vous contredis pas a l'heure ; maïs, quoi qu'il en soit, vous ne pouvez nier que vous n'ayez aussi été admis roi d'Angleterre. Et , quant à ce qu'il vous plut alléguer alors , les histoires vous pourront dire, comme cela s'est fait tout autrement durant presque mille ans, si vous remontez au-delà du temps de la conquête ; et , si vous descendez a ce qui s'est fait depuis la conquête, vous trouverez que vous êtes le vingt-quatrième roi depuis Guillaume le conquérant, et que la moitié d'iceux ont été admis et établis par le royaume , et non pas seulement par droit de naissance , ce qu'il serait aisé de vous prouver ; mais nous ne devons pas perdre plus de temps là-dessus. Et certes, sire, nous pouvons dire ce qu'un juge docte et plein de gravité a dit autrefois et a laissé à la postérité; qu'encore que le droit de naissance ait souvent lieu en la succession des rois , toutefois les rois d'Angleterre ont toujours reconnu que le plus sûr fondement de leurs droits était d'être déclarés successeurs par les états de leur royaume, et d'avoir l'approbation de leurs parlemens ; et véritablement, sire, le serment que vous faites et la forme de votre couronnement le font assez paraître, en ce qui est de l'Angleterre j et encore qu'il soit bien vrai que, par les lois, la personne la plus proche du sang est en vertu du droit de naissance ordinairement désignée pour succéder, néanmoins , s'il se trouve quelque juste sujet de la refuser, le peuple le peut faire j car il se conclut un contrat et comme un marché entre le roi et ses sujets , et le serment qu'il prête, c'est pour leur donner assurance qu'il accomplira ses promesses de bonne foi. Et certainement, sire^ l'engagement est réciproque ; car , comme vous êtes leur seigneur lige , aussi sont-ils vos sujets liges ; et aussi nous savons fort bien que, comme il a été fort souvent déclaré , la ligence est double ou réciproque j et contient en soi deux liens. L'un de ces liens et engagemens est celui de la part du souverain, et l'autre
PROCÈS DE CHARLES h'. 22S
est le lien de la subjection due de la part des sujets j et si ce îien , sire , vient a se rompre , c'en est fait de souveraineté, la subjection entraine la protection.
On ne le saurait nier, sire, et j'en parle pour cause, priant Dieu qu'il vous touche le cœur, afin que vous ayez le ressentiment que vous devez avoir de vos méfaits et de votre mauvâis gouvernement 5 car nous laissons à juger a toute l'Angleterre, et à tout le monde qui l'a vu, si vous vous êtes acquitté de ce a quoi vous étiez obligé par votre charge j et, si au lieu d'être le protecteur de ce royaume, vous n'en avez pas plutôt été le destructeur. Quand on vous accorderait, sire^, que vous soyez venu à la couronne par un tel droit d'hérédité et de succession , comme vous dites , vous iie pouvez pourtant nier que votre office de roi ne soit une charge qui vous est confiée, et une charge qui requiert la plus haute assurance et confiance que l'on peut mettre sur une seule personne. Or, comme vous avez été établi pour être ΀ grand administrateur de la justice, les autres étant tant seulement vos délégués, pour la voir mettre en exécution par tout le royaume; si votre plus grande charge vous a été commise et confiée pour rendre la justice et protéger le peuple de tous torts et injures, et qu'au lieu de le faire, vous vous en soyez vous-même montré le plus grand oppresseur ; si , au lieu d'être le grand conservateur de la paix , vous en avez été le plus grand ennemi j certainement tout cela est contraire à votre office, et a la foi et confiance que vos sujets ont mises en vous. Et posé le cas, sire, que cette office soit tombé entre vos mains par droit d'hérédité , comme vous dites , que votre droit soit descendu de vos ancêtres, nous voulons néanmoins que l'on sache que cet office-là peut tomber en saisine ou forfaiture, comme si vous ne l'aviez que pour un an, ou pour votre vie. Et pourtant, sire, il y a beaucoup de votre intérêt de quitter tous vos subterfuges, et considérer 3. i5
2oG BARREAU ANGLAIS,
sérieusement les grandes fautes et offenses que vous avez faites^ il n'est pas besoin de particulariser celles que vous avez commises durant votre règne, elles ne sont que trop connues a tout le monde; c'eût été un très-grand bonheur pour ce royaume, et pour vous-même, sire, qu'on n'en eût pas tant eu de connaissance, et qu'on ne les eût pas tant ressenties, comme l'histoire de votre injuste gouvernement le fait voir, et ne l'a que trop fait paraître.
L'affaire, sire, a laquelle nous sommes maintenant employés par le commandement de la cour souveraine, c'a été et est encore à présent de vous examiner et juger pour ces grandes offenses que vous avez commises. On vous accuse, sire, d'être un tyran, un traître, un meurtrier et l'ennemi public de l'état d'Angleterre : il eût été a désirer que nous n'eussions point eu besoin d'user de tous ces termes, voire d'aucun d'iceux.
Le roL Haï
Le président. Certes, sire, nous avons appris que celui qui gouverne bien ses sujets est appelé leur roij et celui-là tjraUj qui opprime son peuple par la force. Or, si telle est la définition d'un tyran , voyez comme elle vous convient par vos actions , voyez si vous n'êtes pas un très-grand tyran par la conduite que vous avez tenue, en établissant un gouvernement arbitraire, pour lequel introduire vous avez tout ce temps employé la force des armes pour contraindre vos peuples de s'y soumettre ; considérez pareillement si toutes vos actions n'ont pas été d'aussi hauts faits de tyrannie qu'aucunes de celles dont vos prédécesseurs ont été coupables, voire même beaucoup au-delà.
î^ous ne pouvons pas plus, sire, vous dispenser du mot traître, et ferons voir que vous l'avez bien mérité ; il dénote une personne qui a trahi la foi et confiance reposée sur elle , et l'on doit supposer que cela s'est fait envers un supérieur :
PROCÈS DE CHARLES I". 227 et pourtant, sire , comme le peuple d'Angleterre aurait commis la même offense contre vous s'il s'en était rendu coupable selon la définition de la loi , aussi de votre part, quand vous avez faussé la foi publique et trompé la confiance qu'il avait reposée sur vous, vous avez faussé la foi à vos supérieurs ; car c'était pour le bien du royaume qu'on vous avait confié ce pouvoir; et pourtant, sire, lorsqu'on vous appelle a rendre compte pour avoir faussé votre foi au public , et abusé de ce pouvoir qui avait été mis en dépôt en vos mains , cela se fait par l'autorité de vos supérieurs. Quand le peuple appelle un roi en jugement , il devient le moindre , et celui à qui il doit rendre compte est plus grand que lui. Et certes, sire, le peuple d'Angleterre voyant que Dieu a travaillé si miraculeusement et si glorieusement pour sa délivrance, et ayant recouvré avec tant de sueur et de sang répandu le pouvoir duquel il s'était dessaisi, ayant son plus grand ennemi en ses mains, il ne peut pas tellement perdre le soin de sa propre conservation, que de ne se rendre pas justice à soimême, et de ne la faire pas de votre personne» La cour souhaite de bon cœur, sire, que vous veuillez mettre la main sur la conscience, et considérer sérieusement les offenses que vous avez commises, afin que vous tachiez de faire votre paix avec Dieu : certes, sire, la tyrannie et la trahison sont de grands et hauts crimes.
Il y en a encore un troisième outre ceux -l'a , qui est le meurtre, de quoi vous êtes aussi chargé en votre accusation : tous ces meurtres sanglans qui ont été commis depuis le temps que la division a commencé entre vous et vos peuples , vous doivent être imputés, et mis a votre compte, voire même tous ceux qui se sont faits et commis en ces dernières guerres. Ce sont des pécliésfort énormes, sire, et qui crient vengeance contre vous. Et certes , si on nous demande , sire , quelle punition mérite un meurtrier, nous renverrons aux
lois divines et humaines pour les consulter là-dessus. Je vous crois , sire , si bien versé en l'Ecriture, que vous savez que ce que Dieu a lui-même prononcé contre l'effusion du sang : le livre ix de la Genèse, et xxxv des Nombres, vous dira quelle en est la punition ; surtout contre l'effusion de ce sang innocent que vous avez si abondamment répandu ; de quoi cette cour , au nom de tout le royaume , est fort sensiblement touchée , et duquel en effet le pays est encore a présent souillé^ ne pouvant paSj comme le texte porte , en être purgé quen répandant aussi le sang de celui qui Va répandu, Nous ne voyons pas, sire, qu'il y ait aucune dispensation de la punition pour l'effusion de ce sang innocent, en ce commandement , tu ne tueras point : nous ne remarquons pas qu'il ne comprenne aussi bien les rois que les moindres paysans et les plus contemptibles sujets, car il est général ; les lois divines et humaines le défendent également , et sire , nous ne voyons pas qu'il y ait, pour vous, non pas même dans les lois humaines, aucune exception, ni exemption de la punition du meurtre, si vous l'avez commis. Il est bien vrai qu'à l'égard des rois, il n'est pas permis k chaque particulier de mettre la main a réformer et punir, mais, sire, ce corps qui représente tout le peuple, ayant l'autorité qu'il a, n'eussiez- vous commis qu'un seul meurtre volontairement, a le pouvoir et le droit de vous faire venir k j ugement, et de le faire exécuter sur votre personne pour l'expier. Et pourtant, sire, le grand fait duquel vous êtes chargé à ces égards susmentionnés, a cause de vos tyrannies, vos trahisons et faussemens de la foi publique, en abusant de la confiance reposée sur vous, et pour tant de meurtres que vous avez commis, vous doit jeter dans de fort tristes appréhensions touchant votre condition éternelle , comme je vous l'ai déjà représenté 3 je sais bien qu'il vous fâche d'ouïr de telles choses , que celles qu'on vous dit de la part de la cour : car
PROCES DE CHARLES I". 22g c'est là , sire, la qualité que nous prenons, nous nous reconnaissons une haute cour de justice , qui tire son autorité de la plus haute et souveraine du royaume comme on vous l'a déjà plusieurs fois répété : et, quoique vous fassiez encore maintenant votre possible pour nous disputer notre autorité , et pour tâcher de faire voir que nous ne sommes pas une cour de justice, nous nous reconnaissons toutefois en être une, laquelle a le pouvoir de vous faire votre procès , pouvoir que nous nous tenons obligés d'exercer pour nous acquitter de notre devoir. Ce que j'ai de plus à vous dire, sire, avant qu'on prononce votre sentence, c'est que la cour souhaite de bon cœur que vous veuillez penser sérieusement à ces crimes dont vous êtes coupable. Vous nous dites l'autre jour fort a propos que vous désiriez que nous eussions Dieu devant les yeuxj et certes, sire , j'espère aussi que nous l'y avons eu, voire ce Dieu que nous connaissons être le roi des rois, et le seigneur des seigneurs; ce Dieu , lequel n'a point d'égard à la qualité des personnes , et ce Dieu , qui est le vengeur de l'effusion du sang innocent; c'est ce Dieu-là que nous avons devant nos yeux, ce Dieu qui maudit ceux qui refusent d'étendre la main pour répandre le sang des cruels meurtriers , qui sont coupables de Ira mort d'un père, nous avons ce Dieulà devant les yeux ; et si la conscience de notre devoir ne nous avait fait venir ici , et prendre cet emploi ; vous n'y verriez pas à présent cette cour assemblée. Mais, sire, nous devons avoir plus d'égard à l'acquit de notre devoir envers Dieu^pourle bien du royaume , qu'à nulle autre chose ; et encore que tout ce temps-ci plusieurs, et peut-être un chacun de nous, soyons dangereusement menacés par quelques-uns de votre parti de ce qu'ils ont dessein de faire : néanmoins , sire, nous déclarons ici que nous ne craindrons point de nous acquitter de notre devoir en rendant la justice, voire même contre votre personne, selon le mérite de vos offenses. Quand Dieu de-
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vrait permettre que ces gens-là pussent exécuter les desseins cruels et sanglans, qu'ils ont complotés contre nous; nous dirons, sire, et nous déclarerons , que comme cesenfans qui furent jetés dans la fournaise ardente pour ne vouloir adorer la statue d'or que Nabnchodonosor avait dressée, s'écriaient que leur Dieu était puissant pour les délivrer du danger duquel ils étaient menacé's^, et que, s'il ne le voulait faire, ils ne s'inclineraient pourtant pas pour adorer l'image; ainsi, en nous appliquant leur exemple, quoique pous dussions tomber en ces mains sanguinaires qui conspirent la ruine entière de tout le royaume, et la notre particulière , pendant que nous travaillons à ce grand œuvre de justice, nous déclarons que notre Dieu est puissant pour nous délivrer de leur rage, et que, si nous devions périr en faisant notre devoir ,^ toutefois par la grâce de Dieu et parla force de son esprit , nous l'achèverons , et que c'est la notre résolution à tous. Je dis encore , sire, pour votre intérêt particulier, que nous souhaitons de bon cœur , qu'il plaise à Dieu de vous donner un vrai repentir de vos péchés, afin que, reconnaissant en quoi vous l'avez offensé, vous puissiez tellement crier à lui , qu'il vous pardonne cette grande effusion de sang de laquelle vous êtes coupable. Un bon roi se trouvant autrefois coupable de ce crime (et il était pur de tout autre péché sauf de mort d'Urie), l'histoire nous apprend, sire, qu'il s'en repentit , et nous fait assez voir qu'il en aurait été puni de mort , si Dieu n'eût accepté sa repentance, et ne lui eût octroyé son pardon : Tune mourras pas, mais V enfant mourra, pour ce que tu as donné sujet aux eimemis de Dieu de le blasphémer. Je ne vous en dirai pas davantage.
Le roi. Permettez-moi dédire seulement un mol avant que vous donniez sentence , veuillez m'enlendre sur ces vilaines imputations desquelles vous me chargez.
Le président. Sire ^ vous me dtvez laisser continuer ; car
PROCÈS DE CHARLES V'. 281 je ne suis pas loin de votre sentence , et votre temps de parler est passé.
Le roi. Mais je désire que vous me veuillez entendre en peu de paroles là-dessus ; car certes quelque sentence que vous prononciez contre moi , elle me sera légère au prix de ces pesantes imputations que je vois que vous avez mises sur moi en votre discours. Monsieur, il est bien vrai que....
Le président. Sire, il faut que je vous fasse convenir ( quoique je ne sois pas bien aise de vous interrompre , surtout a cette heure-ci, en aucune cbose que vous ayez a dire et que nous puissions recevoir ) , que vous nWez pas voulu reconnaître la cour , que vous nous avez estimés comme une assemblée de personnes fort méprisables, et que nous savons bien aussi de quelle façon votre parti parle de nous.
Le roi. Je ne sais pas.
JLe président. Vous ne voulez pas reconnaître la cour , et pourtant vous adresser h nous , sans avouer que nous sommes une cour de justice, capable de juger de ce que vous dites , cela ne vous peut être permis ; en effet , dès la première fois que vous n'avez pas voulu reconnaître la cour, elle pouvait vous refuser d'ouïr plus aucune parole de votre part ; ne la reconnaissant pas, il ne vous appartenait pas de parler ; nous vous avons donné trop de liberté , et nous avons permis d'apporter trop de délais a la" justice , nous ne le devons plus souffrir : si nous le pouvions faire, nous vous laisserions parler en toute liberté , et ne vous aurions pas refusé de vous étendre plus au long en votre discours sur les choses que vous auriez pu alléguer , ou prouver en votre défense, pour vous purger entièrement, ou en partie, de ces crimes énormes qui vous sont imputés en général et en particulier. Mais , sire , je ne vous tiendrai pas plus long-temps en mon discours; vos péchés sont en si grand nombre, que , si vous y voulez penser sérieusement , cette pensée ne peut
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que vous émouvoir puissamment, et vous jeter dans une triste et sérieuse repentance; c'est ce que la cour désire fort : puissiez-vous avoir un tel ressentiment des maux que vous avez commis, que Dieu aye merci au moins de votre plus noble partie : quant a l'autre , sire , c'est notre charge et notre devoir d'en faire ce que les lois ordonnent. Nous ne sommes pas ici assemblés pour yh/re des loîsy mais pour juge?' selon les lois. Et nous ne pouvons que nous ne nous ressouvenions de ce que l'Ecriture nous dit c^vl absoudre le coupable est une abominalion égale à celle de condamner Vinnocent. Nous ne pouvons absoudre k coupable , la sentence que les lois ordonnent a Tencontre d'un tyran, d'un traître, d'un meurtrier, et de l'ennemi public du pays, est» celle que vous allez entendre prononcer contre vous ; tel est l'arrêt de la cour.
La cour ayant alors commandé qu'on lût la sentence, et que l'on fît silence, le greffier la lut à haute voix.
Sentence contre Charles Stuart ^ roi d^ Angleterre.
Les communes d'Angleterre, assemblées en parlement, nous ayant par leur arrêt donné dernièrement , intitulé l'acte des communes d'Angleterre assemblées en parlement , portant l'établissement d'une haute cour de justice pour examiner et juger Charles Stuart, roi d'Angleterre, autorisé et établi pour être une haute cour de justice, aux fins d'examiner et juger ledit Charles Stuart sur les crimes mentionnés au même acte : en vertu d'icelui , ledit Charles Stuart, a été trois diverses fois amené devant cette cour, oii le premier jour, qui fut samedi le 20 du présent mois de janvier, une accusation et charge de haute trahison et autres hauts crimes fut, aux fins dudit acte, présentée au nom du peuple d'Angleterre et lue tout haut devant lui, par laquelle il était dit : Que
PROCÈS DE CHARLES I^^. ^33 ledit .Charles Stuart, ayant été admis roi d'Angleterre : et lui ayant a cet égard été confié un pouvoir légitime de gouverner par et selon les lois du pays , et non pas autrement , et étant obligé par ce pouvoir, qui lui avait été confié, par son serment et par son office, d'user de cette autorité à lui donnée et confiée pour le bien et au profit du peuple, et pour la préservation de ses droits et de ses franchises et libertés : toutefois au contraire par un dessein pernicieux, qu'il a eu d'établir et fonder en soi-même un pouvoir déréglé et tyrannique, de gouverner à son plaisir et a sa volonté , et de renverser et supprimer les droits et libertés du peuple, voire même de lui ôter tous les remèdes contre la corruption du gouvernement, que les conditions fondamentales de ce royaume avaient réservés pour sa défense , par les droits et l'autorité attribués et conservés a de fréquens et successifs parlemens , ou assemblées nationales en commun conseil , ledit Charles Stuart, afin d'accomplir un si méchant dessein et de pouvoir protéger lui et ses adhérens en ses pernicieuses pratiques, et les leurs, tendantes toutes aux mêmes fins, aproditoirement et malicieusement levé la guerre contre ce présent parlement et le peuple qui y est représenté , ainsi qu'il est plus amplement déclaré en ladite accusation par les circonstances des temps et des lieux* qu'il fait tuer plusieurs milliers du peuple libre de cette nation , en suscitant des divisions, partis, soulèvemens et révoltes dans ce royaume, et par des invasions des pays étrangers , qu'il a soulevées et procurées, et par plusieurs autres méchantes voies et mo3'ens illicites ; que ledit Charles Stuart n'a pas seulement entretenu et avancé ladite guerre, tant par mer que par terre, mais aussi l'a renouvelée et fait renouveler contre le parlement et le bon peuple de cette nation en l'année présente i648 , en diverses provinces et places du royaume, spécifiées dansTaccusation 3 qu'il a pour cet effet donné des commissions au
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prince son fils et a d'autres, par le moyen et en vertu desquelles , outre une infinité d'autres personnes , plusieurs de ceux auxquels le parlement s'était confié, et lesquels il employait pour la conservation de la nation , ayant été gagnés et corrompus par lui et par ses agens, jusqu'à trahir la cause et se révolter contre le parlement , ils ont été bien venus du sien , et ont reçu des commissions pour continuer et renouveler la guerre et tops actes d'hostilité contre ledit parlement et le peuple, par laquelle cruelle et dénaturée guerre, levée, continuée, et renouvelée, beaucoup de sang innocent du peuple libre de cette nation a été répandu , plusieurs familles ont été ruinées, le trésor public épuisé et consumé, le trafic interrompu et misérablement déchu, la nation a fait des dépenses et reçu des dommages extraordinaires, et plusieurs provinces du pays ont été ravagées, voire quelques-unes d'icelles jusqu'à une entière désolation ; qu'il continue encore ses commissions données a sondit fils , à d'autres rebelles et révoltés tant anglais qu'étrangers , et au comte d'Oimond et aux rebelles et révoltés, d'Irlande, ses associés, qui menacent ce pays de plus grandes invasions à son instigation et en sa faveur ; et que tous lesdits pernicieux desseins, guerres et méchantes menées et pratiques d'icelui sont encore continuées^ fomentées, poursuivies avec ardeur pour l'avancement et établissement de son intérêt particulier, de sa volonté propre, de sa puissance et autorité personnelle, et des prérogatives qu'il prétend lui appartenir et a sa famille, à la ruine de l'intérêt public , de la liberté commune , de la justice et de la paix et repos des sujets de celte nation j et que par la il a été, et est encore a présent, l'occasion et la cause desdites dénaturées, cruelles et sanglantes guerres , et de la continuation d'iceiles , et partant coupabledetoutes les hautestrahisons, meurtres, rapines, pillages, brûlcraens, incendies, dégâts et désolations, dommages, rui-