PROCÈS DE CHARLES I
nés et méchancetés qui ont été faits et commis contre celle nation en ces guerres, et qui sont advenus ou adviendront a cause d'icelles. Sur quoi la cour a été requise de procéder contre lui comme contre un tyran ^ un traître , l'ennemi public de l'état, ainsi qu'il appert plus amplement de ladite accusation ; a laquelle après qu'elle lui a été lue, comme dit est , ledit Charles Stuart a été requis de répondre, mais il a refusé de le faire; et étant encore lundi vingt- deuxième jour du présent mois de janvier amené devant cette cour, et là requis d'y répondre directement, il refusa de même de le faire, et la dessus on enregistra son défaut et sa contumace; puis le jour suivant étant amené la troisième fois devant la cour , on nous pria alors avec instance, au nom du peuple d'Angleterre, de donner jugement contre lui sur ses défauts et sur sa contumace, et sur les matières contenues contre lui en l'accusation^ comme les tenans pour confessées, pour ce qu'il refusait d'y répondre : toutefois cette cour , ne voulant pas tirer avantage de son mépris, le requit encore une fois de répondre a ladite accusation, ce qu'il refusa aussi encore de faire; sur lesquels divers défauts cette cour eût pu en toute justice procéder à donner sentence contre lui, tant pour sa contumace que sur les matières contenues en Taccusation , les tenant pour confessées , comme dit est; néanmoins la cour pour en être plus clairement informée, et pour sa plus grande satisfaction, a jugé a propos d'examiner et ouïr des témoins sur leur serment, et de prendre connaissance de quelques autres évidences sur lesdites matières contenues en l'accusation, ce qu'elle a aussi fait; et pourtant après avoir sérieusement et mûrement délibéré sur les choses dites ci-dessus, et considéré que les matières de fait portées par l'accusation contre lui , ainsi qu'il est dit, sont très-claires et évidentes , la cour est pleinement informée en son jugement et satisfaite en conscience, que ledit Charles Stuart est coupable d'avoir
a36 BAPvRP:AU ANGLAIS,
levé la guerre contre le parlement et le peuple , et de l'avoir maintenue et continuée , de quoi il est chargé en ladite accusation j et par le cours entier de son gouvernement , par ses conseils et ses pratiques devant et depuis le commencement de ce parlement, lesquels ont été très-manifestes et publics et les effets desquels demeurent suffisamment enregistrés , cette cour est pleinement satisfaite en conscience et jugement, qu'il a été et est coupable des pernicieux desseins et attentats déclarés en ladite accusation , que la susdite guerre a été levée , maintenue et continuée par lui , ainsi que dit est , pour avancer et accomplir ses médians desseins, qu'il a été et est l'occasion, l'auteur et le continuateur desdites dénaturées , cruelles et sanglantes guerres ; et partant qu'il est coupable de hautes trahisons, et des meurtres , rapines et pillages , brûlemens et incendies , dégâts et désolations , dommages et autres maléfices , qui ônt été faits et commis contre cette nation en cesdites guerres, et qui sont advenus ou adviendront a cause d'icelles. Pour toutes lesquelles trahisons et crimes , la cour ordonne qu'icelui Charles Stuart sera mis a mort, comme un tyran, un traître, un meurtrier et l'ennemi commun de cette nation , par la séparation qui sera faite de sa tête d'avec son corps.
Après que la sentence eut été lue, le président dit tout haut, cette sentence qui vient d'être lue et publiée est l'arrêt, la sentence, le jugement et la résolution de toute la cour : et en même temps un chacun des commissaires se leva pour Tavouer.
Le roi. Monsieur, me voulez-vous permettre de parler? Le président. Sire, on ne peut pas vous ouïr après la sentence.
Le roi. Non, monsieur?
Le président. Non , sire , avec voire permission , sire ; gardes , remenez le prisonnier.
PROCÈS DE CHARLES h'. 287 Le roi. Je puis parler après la sentence avec votre permission, monsieur; arrêtez la sentence, je dis, monsieur, je fais
Le président. Gardes ^ emmenez votre prisonnier.
Le roi. On ne me veut pas permettre de parler; jugez de là quelle justice on fera aux autres : lesquelles dernières paroles il proféra en sortant de la présence de la cour.
Le roi étant sorti, la cour se transporta aussitôt en la chambre Peinte, où elle établit des commissaires pour considérer du temps et de la place, esquels l'exécution de la sentence se ferait; puis elle remit sa séance au lundi suivant , a huit heures du matin , au même lieu ; oîi, s'étant rendu ledit jour a cette heure-là, elle ordonna, sur le rapport desdits commissaires , que l'exécution se ferait le lendemain en pleine rue devant White-Hali.
Discours de Cook , quil dey^aû prononcer dans le cas où le roi se serait défendu.
Milord président, et vous messieurs de la cour, vous êtes appelés à accomplir le plus grand , le plus impartial, le plus glorieux acte de justice qui jamais ait eu lieu en ce pays , à juger Charles Sluart, que le ciel en sa colère donna pour roi à cette nation. Si vous prenez en considération ses notoires prévarications et le sang qu'il a versé, vous n'hésiterez pas, j'espère, à nous délivrer de cet homme; cet homme qui a été la source de toute injustice, l'auteur principal de plus de maux que le plus habile mathématicien n'en pourrait nombrer, le voilk maintenant devant vous pour rendre compte de son administration, et pour qu'il lui soit fait justice de toutes ses méchancetés : eût-il dix mille vies, elles ne suffiraient pas pour venger les horribles massacres de ces légions de personnes innocentes tuées, soit par son ordre, soit à son
occasion (ou du moins dont il aurait pu prévenir la mort: et celui qui laisse périr un homme, lorsqu'il pourrait le sauver, est également un meurtrier ). Par lui l'Angleterre a été faite comme une Akeldaraa, et sa sœur l'Irlande est devenue une terre de réprobation et de misère ; et cependant cet homme au cœur dur, descendant les escaliers de la cour (plusieurs gardes me l'ont attesté), a dit que le sang qu'il avait versé ne le troublait point, sauf celui d'un homme (sans doute celui de Strafford ). On lui présenta fa Oxford une liste de cinq à six mille personnes tuées a Edge-IIill ; il n'en fut pas plus ému que de la lecture d'une tragédie de Ben-Jonson. Vous , royalistes qui combattiez pour lui , si vous avez prodigué votre sang pour sa cause , vous voyez qu'il ne vous a pas plus regretté que vous ne regrettez un ver de terre : et cependant quel cœur ne se serait brisé a la vue de tant de sang si précieux répandu en ces trois royaumes, de tant de vaillans hommes de toutes les conditions sacrifiés sur un champ de bataille, et cela pour contenter le caprice et la volonté perverse d'un seul homme. Un bon berger , est-ce celui qui cherche à sauver sa vie , ou bien plutôt celui qui se sacrifie pour sauver son troupeau? Mais qu'un homme soit si dévoué à ses propres pensées, qu'il ne craigne pas de mettre en balance son opinion individuelle contre le jugement public et îa raison d'état , et de tenir tête au parlement, qui néanmoins le reconnaissait comme son chef et lui accordait le droit de sanction; qu'un prince protestant, dis-je, si chéri au dedans, si respecté au dehors, qui, par amour et par de doux moyens aurait, pu obtenir du parlement tout ce qu'il aurait désiré, ait fait verser tant de sang pour soutenir une prérogative que je montrerai tout à l'heure, n'est autre chose que le désir de perpétuer la tyrannie; je ne puis que m'écrier : ô Lucifer! de quel haut rang es-tu tombé? et quels sont les hérétiques politiques qui pourraient désirer voir vivre un pareil homme ;
PROCÈS DE CHARLES I". 289 qui pourraient penser que sa conduite a mérité l'amour et l'approbation du ciel et de la terre? Maintenant, venons a Pexamen des charges produites.
Que les rois d'Angleterre n'aient reçu qu*un pouvoir limité pour gouverner selon la loi , c'est là une vérité si unanimement reconnue par toutes les autorités, que les citer ici ce serait fatiguer ceux qui les connaissent et accabler ceux qui ne veulent point entrer dans le détail des cas particuliers j car c'est un principe fondamental parmi nous, que le roi n'est point au-dessus de la loi, mais la loi au-dessus du roi. Je pourrais facilement montrer, par un statut d'Edouard m sur la juridiction des cours, que le roi n'a pas plus de pouvoir et d'autorité que ce qu'il lui en a été concédé par la loi; mais la plus fameuse autorité est Forslescue , chancelier d'Henri vi ( et dès-lors peu suspect d'avoir voulu diminuer l'autorité de son maître); cet auteur établit judicieusement une grande différence entre un gouvernement purement royal et seigneurial, comme en Turquie, en Russie, en France, en Espagne, et un gouvernement politique ou mixte, dans lequel la loi tient la balance entre la souveraineté et la subjection, comme en Angleterre, en Danemarck, en Suède, en Pologne : dans les uns, l'édit du prince fait la loi; ils ressemblent a un torrent impétueux qui, dans ses innondations , emporte toutes les espérances de la récolte; les autres sont comme une tranquille et belle rivière qui coule au milieu des vertes prairies.
Ce même auteur ajoute que, par la loi d'Angleterre, le roi ne peut rien imposer à ses sujets ; qu'il ne peut rien leur demander, si ce n'est du consentement du parlement; que le peuple doit avoir ses parlemens annuels, ou même plus fréquens , si besoin est , pour redresser les torts publics , publier les lois nécessaires au bien général , et abroger les anciens statuts devenus préjudiciables a la nation; que le roi n'a pas
2io BARREAU ANGLAIS,
même en vcrlu de la loi un pouvoir aussi étendu qu'un juge de paix lorsqu'il s'agit de mettre un homme en prison pour queiqu'affaire, par le motif que ces attributions sont confiées a des cours spéciales; car si le roi , par un ordre verbal , ayant mandé un de ses sujets h comparaître devant lui, ce sujet refuse j que, le messager voulant le forcer, ils en viennent aux coups; si le messager le tue, il y a meurtre de sa part ; mais si la personne mandée tue le messager , elle est excusable, car elle exerce son droit de légitime défense, et doit obtenir son pardon de la cour : ces cas et plusieurs autres de même nature sont si clairs, si connus, qu'il est inutile de multiplier les citations.
Le roi avait prêté serment, lors de son couronnement, de maintenir la paix de la natioiî, de faire justice à tous, et d'observer les lois; il l'avoue lui-même : notre dernier archevêque fut accusé d'avoir dénaturé ce serment , et d'avoir omis ces paroles très-importantes, que le peuple choisira ^ ce que certainement il n'eût pas osé faire sans un ordre exprès de son maître; et cela me semble une forte présomption que depuis ce jour il médita le dessein d'altérer et de bouleverser nos lois fondamentales, et d'introduire un gouvernement arbitraire et tyrannique. Mais un serment n'eût-il pas été prêté, les devoirs de sa place suffisaient pour obliger un roi d'Angleterre a ne consulter que les intérêts du peuple : car comme tout pouvoir réside originellement dans le peuple (et il n'y a que la plus extrême ignorance, ou la plus profonde perversité, qui ose nier ce point), ainsi il ne doit l'exercer que pour son bien; un roi qui gouverne selon son caprice, et non selon la loi , n'obtint jamais l'approbation de Dieu ; et quoique les rois soient appelés des dieux sur terre , ils le sont alors dans le même sens que le diable est le dieu du monde.
Il semble qu'un passage que le roi aurait pu faire valoir en sa faveur , est le chapitre ler du livre de Samuel , qui parait
PROCÈS DE CHARLES 1"". 2^1 texte de la mission donnée aux rois , en vertii duquel lui comme roi, pouvait gouverner selon son bon plaisir, enlever les enfans de ses sujets pour conduire ses chariots ou former ses cavaliers, ravir leurs filles pour servir dans sa maison, s'emparer de leurs cham.ps , de leurs vignes, de leurs troupeaux, et les donner a ses officiers et à ses serviteurs, ce qui est le type d'une tyrannie absolue; mais l'esprit saint en ce chapitre n'a pas voulu insinuer ce qu'un bon roi doit faire mais bien ce qu'un méchant se permet.
En France, le roi commence son règne dn jour de son couronnement; l'archevêque demande au peuple si celui-là sera roi; les douze pairs, au quelqu'un qui les représente, répondent : Oui! Ils lui ceignent l'épée, et alors il jure de défendre les lois; or est-il rien de plus naturel que de garder son serment ? Et , bien que de vertueux princes soient parvenus à rendre leur couronne héréditaire, cependant le couronnement atteste, comme l'écorce, que le fruit a existé.
Ainsi, royalistes, ne voyez pas dans le serment d'allégeance ou de suprématie le pouvoir qu'un homme donne à un autre de lui couper la gorge, selon qu'il lui fera plaisir; le sens de ce serment est que le roi a un pouvoir suprême dans ses états, par opposition au pape ou k tout autre prince étranger , ainsi que cela résulte des, termes mêmes de ce serment : qu'aucun état, prince ou potentat j etc. En cas d'une invasion étrangère, le roi est de droit généralissime des troupes, c'est ce qui fut expliqué par le parlement sous le règne d'Elisabeth. En outre , Dieu a enseigné aux rois , qu'il a oint de ses mains, quel était leur devoir; il consiste k ne pas s'élever au-dessus de leurs frères, mais k se complaire seulemeiit dans la loi de Dieu, d'où j'iriduis que les Turcs, les Tartares, les Moscovites , les Français, les Espagnols et tous les peuples qui vivent sous un joug tyrannique, doivent briser le joug dès qu'ils le pourront , car les tyrans qui les dominent
2^2 B/ViUlEAU ANGLAIS,
ainsi avec une verge de fer, ne gouvernent point avec Tapprobation et la bénédiction de Dieu ; seulement sa providence les tolère pour châtier les peuples, selon des fins que lui seul peut connaître, jusqu'à ce qu'il leur ouvre les voies à l'affranchissement.
Avant de parler de la guerre, il sera nécessaire, pour la satisfaction des hommes raisonnables, de faire connaître les desseins pervers du roi, pour lesquels il est accusé. Or que depuis le commencement de son règne il n'ait eu d'autre pensée que de renverser les fondemens du gouvernement, c'est ce qui sera clairement démontré par ce qui suit :
i". Il n'a point prêté un serment aussi étendu que ses prédécesseurs , afin que , lorsque le parlement soumettrait de bonnes lois à sa sanction royale, il pût répondre que ses sermens ne l'obligeaient point a les confirmer.
11 s'est conduit d'une manière déshonorante et perfide avec son peuple a son couronnement. Lorsqu'il publia une proclamation par laquelle, prenant en considération la maladie contagieuse qui désolait alors le royaume, il dispensa ceux des barons qui devaient assister a cette cérémonie de s'y présenter, et néanmoins quelques mois après , tirant avantage de leur absence, il les condamna "à de fortes amendes. Puis lorsqu'ils vinrent opposer cette proclamation pour leur justification, on leur répondit que la loi du pays était supérieure a toute proclamation , comme ce tyran qui, ne pouvant, sans violer la loi , faire mourir une jeune vierge, ordonna de la violer avant de la mettre à mort.
3°. Il a changé les commissions des juges, lesquels, ayant eu jusqu'ici leurs places inviolables tant qu'ils s'y comportaient bien, ne la tenaient, sous lui, qu'autant que durait son bon plaisir j afin que, si les juges ne déclaraient pas la loi telle qu'il le voudrait, il pût les écarter sans peine, et leur en substituer d'autres qui du'aient, qui jureraient même s'il le fallait, que la loi cîait telle que le désirait le roi j car,
PROCÈS DE CHxVRLES 243 lorsqu'un homme , ayant donné cinq ou dix mille ecus pour une place de juge, qu'il n'exerce que sous le bon plaisir du roi , se voit appelé a décider entre le roi et l'un de ses sujets , et qu'on lui intime que, s'il ne prononce pas pour le roi , il sera destitué 5 lorsque cet homme n'a d'autre moyen pour vivre, qu'il se trouve exposé a aller languir en prison, ne pouvant rembourser l'argent emprunté pour acheter sa charge, n'est-ce pas Ta une violente tentation? c'est ce que je vous laisse a déterminer. De telle sorte que ce seul acte suffit pour donner au roi le pouvoir de devenir tyran ; car là oii la loi est ce que le prince déclare être tel, ou ce qui est déclaré tel par ceux qu'il a choisis, le peuple en est arrivé au dernier degré de Pesclavage„
Mais ce qui démontre invinciblement ses mauvais desseins, c'est son infatigable désir de détruire les parlemens ou de les rendre inutiles 3 or qui ne sait que, dans les quatre premières années de son règne, le parlement fut a peine assemblé deux ou trois fois , et cela pour accorder des subsides , pour remplir les coffres du prince, plutôt que pour conférer aucun bienfait au peuple , comme cela est évident par le petit nombre de lois qui furent faites? Mais ce qui est beaucoup plus mémorable , c'est le renvoi si inopportun du parlement , en la quatrième année de son règne, quand sir John Elliot fut, avec plusieurs autres (qui dirigeaient les conférences entamées avec la chambre des pairs, relativement au duc de Bukingham, qu'on accusait entre autres choses de la mort du roi Jacques), enfermé prisonnier a la Tour, où il perdit la vie par les cruels traitemens qu'il endura; je ne puis rappeler ce fait sans exprimer toute mon indignation, car certainement il n'est ni turc ni païen qui ne dise, si son père a été assassiné, que le coupable ne doit pas être condamné a mort.
Maintenant comment le roi parvint-il au trône? Dieu et sa conscience le savent. Personne n'ignorait a la cour, et l'on
ifj, ^ B;VRj:\EAU ANGLAIS.
observa que, peu de temps auparavant, il était l'ennemi déclaré du duc de Buckingliani ; mais aussitôt après la mort du roi Jacques, il prit ce ministre en telle faveur, qu'il parut pour ainsi dire partager la puissance avec lui; et, lorsque le comte de Bristol eut fait connaître Taccusation préparée contre le duc, dont le treizième article était relatif à la mort du roi Jacques, il renvoya aussitôt le parlement , afin de protéger le duc contre la justice elle-même , et ne souffrit jamais qu*uné enquête légale fût faite sur la mort de son père. Les rabbins ont fait cette obsei'vation , que ce qui arrêta le plus Abraham , dans Tordre que lui donna le Seigneur de sacrifier Isaac, fut ceci : « Ne puis-je être obéissant sans me montrer père dénaturé? Que diront les païens lorsqu'ils apprendront que j'ai tué mon fils unique? » Que dirait un habitant de l'Inde appelé à prononcer sur ce cas : Un roi a dans ses mains le plein pouvoir de faire justice; son père est mort; un homme est accusé sur de fortes présomptions de l'avoir empoisonné ; le roi le protège contre toutes poursuites : croyez-vous que ce roi soit entièrement étranger à la mort de son père? Que le duc eût été accusé de la mort d'un malheureux, le roi n'eût pas dû le garantir des poursuites judiciaires; nous savons qu'aux termes de la loi , c'est se rendre coupable du crime de non révélation que de celer une trahison ; celer un meurtre, c'est se rendre coupable d'un accessoire du fait principal. Or, celui qui ne sait pas rendre justice a son propre père, comment pourra-t-il rendre justice aux autres? Peut-il continuer à être le père de son peuple, l'homme qui ne ressent pas la moindre étincelle d'affection pour celui qui lui donna le jour : Mais je laisse ce point comme une énigme que le jour du jugement dévoilera , car il est des péchés qui ne seront manifestés qu'a ce jour. J'ajouterai seulement que, s'il eût fait ses délices de la loi de Dieu , s'il l'eût étudiée ïîuit et jour, comme Dieu ordonne aux rois de le faire; si même il eût mis a lire l'Ecriture la moitié autant de zèle
PROCÈS DE CHARLES î". 24.5 qu'a lire Ben-Jonson ou Shakespear, il y aurait appris que, lorsque Amazias monta sur le trône , il commença par faire justice des serviteurs qui avaient tué son père Joas; loin de chercher a les proléger a l'ombre d'une prétendue prérogative, il les livra a toutes les sévérités de la justice due à la noirceur de leur crime.
Ce parlement ayant été dissous, le roi publia une proclamation, afin que nul ne lui adressa des demandes pour en convoquer un nouveau , car il savait , disait-il , les moyens de se procurer de Targent sans le secours du parlement. Aussi douze années s'écoulèrent sans qu'il en convoquât. Durant cet intervalle, par combien d'usurpations n'a-t-il pas opprimé le peuple? quelles sommes immenses n'a-t-il pas extorquées par ses exactions? je m'en réfère sur ce point à la déclaration de l'état du rojaume publiée au commencement de ce parlement. Le jugement rendu sur la taxe des vaisseaux fit de tous les sujets du royaume autant d'esclaves, et de lui un tyran absolu; car, si le roi peut imposer le peuple dans les cas d'urgente nécessité, comme il est lui-même juge de cette nécessité, nul homme ne pourra se flatter de posséder un shelling; dès que le roi aura dit qu'il en a besoin , il pourra légalement le lui arracher :
Et qu'on ne m'oppose pas cette objection banale, qué les juges ou les mauvais ministres, non le roi , doivent être responsables des injustices et des oppressions qui se commettent; car, 1°. qui nomme ces juges corrompus? Ne sont-ils pas les créatures du roi? et tout homme ne doit-il pas être responsable de l'œuvre de ses mains? Celui qui n'empêche pas le mal quand il en a le pouvoir est coupable comme s'il l'eût ordonné; mais en second lieu, qui profitait de ces mauvais jugemens? Je conviens que, si un juge opprime Jacques pour le bénéfice de Jean, le roi n'en est pas responsable, à moins qu'il ne protège ce juge prévaricateur contre les plaintes de
Jacques 7 car alors il se rend son complice; mais lorsqu'un jugement injuste est prononcé contre Jacques au bénéfice du roi, que l'amende imposée tombe dans ses coffres, celui qui reçoit l'argent est présumé consentir au jugement. En troisième lieu, remarquez cette machiavélique politique, de ne convoquer aucun parlement pour surveiller, dans Tintérêt du peuple , l'injustice et la corruption des juges ; de nommer des juges dévoués dont les arrêts fassent loi, qu'ils soient raison-^ nables ou non , peu importe.
Mais comment advint-il que nous eûmes encore des parle^ mens? Ce ne fut point un effet libre de sa volonté, ni un mouvement d'affection pour son peuple qui lui fit convoquer le court parlement, c'était pour servir ses projets contre les Ecossais, qu'il désirait réduire en esclavage ; et ces sept actes de grâce que le roi consentit ne furent autre chose que l'accomplissement d'un devoir. Mais bientôt il se mit en opposition ouverte avec lui au sujet de la milice, ce qui entraînait tout le reste. Voici ce qui en était :
Le roi , exclusivement dominé par un parti jésuite qui voulait jeter une pomme de discorde parmi nous afin de pouvoir affermir sa puissance au milieu du trouble, se laissa persuader d'introduire une nouvelle forme de prières en Ecosse; et cet appas fut présen té avec tant de ruse qu€ , soit que les Ecossais le vissent ou ne le vissent pas , ils étaient également perdus ; s'ils voyaient le mystère d'iniquité qu'il recelait, ils devaient résister, et par la mériter les punitions dues aux rebelles. S'ils mordaient au piège , c'était une porte ouverte a de nouvelles oppressions : ils s'aperçurent du poison qu'on leur offrait et le refusèrent; aussitôt le roi leur déclare la guerre. Quelques sujets, plus amis des honneurs et des richesses que de Dieu , lui prêtent leur secours; il marche a la tête d'une armée, mais bientôt ses trésors sont épuisés; les uns refusent de combattre, quelques chefs font des proposition?; le roi accordç
PROCÈS DE CHARLES I". 547 tout, revient a Londres et brûle Facte de pacification, disant qu'il est contrefait; il rassemble ses forces, recommence une nouvelle guerre, et se voit contraint de convoquer un parlement, offrant de renoncer à la taxe des vaisseaux pour douze subsides. Le parlement refuse j le roi, furieux, casse le parlement , et , dans une proclamation , avertit de ne plus penser à de pareilles assemblées, car il est déterminé à n'en plus convoquer.
Autrefois un roi d'Egypte opprimait cruellement son peuple; ses malheureux sujets se plaignant les uns aux autres, il craignit une révolte et défendit toute plainte, sous peine de mort. Des espions étaient répandus de toutes parts ; lorsque ses su jets se rencontraient, n'osant plus se parler, ils se séparaient, les yeux mouillés de larmes, ce qui signifiait qu'ils avaient quelque chose de plus k se dire , mais qu'ils n'osaient ; le roi en conçut de vives craintes. Un décret défendit a ses sujets de se regarder en se séparant; mais leur chagrin étant trop vif pour être étouffé, ils poussaient de profonds soupirs , ce qui émut en leurs âmes une telle compassion pour leur misère commune, qu'ils se soulevèrent et tuèrent le tyran. Les longues douleurs des Irlandais avaient comblé la mesure, et il était nécessaire que l'Angleterre et TEcosse fussent en combustion, pour qu'ils ne pussent pas secourir les proteslans irlandais. Bientôt les Ecossais s'emparèrent de Wevvcastle ; il savait qu'ils ne se fieraient plus à lui , après les avoir si souvent trompés ; ainsi, plus d'espoir de les leurrer par un traité. Une foule de lords de la cité lui présentèrent une pétition pour convoquer le parlement ; le roi se trouva réduit à une telle nécessité , qu'il fallut se soumettre a ce qu'il abhorrait le plus , c'est le ciel qui le poussa a cette extrémité. Celui qui, peu de mois auparavant, affectait le pouvoir d'un Dieu , enjoignant à ses sujets de ne plus penser aux parlemens, de réprimer les libres pensées de leur cœur, se voyait contraint