ACCUSÉ
D^AVOm TREMPÉ DANS UNE CONSPIRATION PAPISTE,
3o NOVEMBRE 1680.
EXPOSÉ
Ce fut en lannee 1660 que Charles 11 remonta sur le trône de la Grande-Bretagne; son retour en Angleterre, fut comme il arrive ordinairement, accompagne des acclamations du peuple, toujours amoureux de la nouveauté. Bientôt la direction des affaires prit un nouveau cours. A l'énergique administration du protecteur succéda une cour voluptueuse et debauchee; Charles semblait n'avoir recouvre sa couronne que pour se livrer à la mollesse et à la dissipation.
Cependant du sein des plaisirs de la cour on vit s'clever une persécution religieuse pour répandre l'unifoi -
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mite fïe religion par tout le royaume. Le parlement se déclarait également contre les presbytériens et les papistes , et il passa un acte à cet effet , appelé l'acte du test^ suivant lequel tout homme qui voulait remplir une place était oblige de prêter serment d'allégeance et de suprématie, de recevoir le sacrement dans une église paroissiale devant des témoins compétens, et de souscrire une déclaration par laquelle il reniait la doctrine de la transsubstantiation. Cet acte était dirigé principalement contre le duc d'Yorck , frère du roi , et partisan déclaré du papisme , qu'où voulait exclure du trône. Le mécontentement de la nation était au comble, la crainte d'avoir un roi catholique, les hauteurs de la cour , la servile complaisance d'un parlement continué pendant dix-sept ans sans aucune élection nouvelle; une alliance secrète avec la France, l'ennemie de l'Angleterre et du protestantisme 3 une guerre malheureuse et dispendieuse avec la Hollande, son alliée naturelle, tout contribuait à augmenter l'effervescence et l'indignation du peuple. La cour essaya divers moyens pour l'apaiser j elle poussa le despotisme jusqu'à ordonner la clôture des cafés , par le motif qu'on s'y permettait des déclamations libres contre les abus de l'administration.
La fermentation générale ne manquait que d'une occasion pour éclater : bientôt il s'en présenta une. On répandit la nouvelle d'une conspiration des catholiques, et Titus Gates parut publiquement pour confirmer la preuve de son existence. Titus Oates avait été dans sa jeunesse un aventurier infâme et misérable, il était sans esprit, sans lettres, sans talens, sans principes, sans
EXPOSÉ. \ 36à pudeur 5 accuse de parjure , il a\^ak cependant trouve le moyen de se faire nommer chapelain d'un vaisseau de guerre^ puis s'était fait chasser par ses manœuvres. Ce fut alors qu'il embrassa la religion romaine; il se rendit à Saint-Omer , se fit recevoir au college des Jésuites , d'où il fut renvoyé quoique temps après avec ignominie. Il revint à Londres le cœur ulcere et plein de ses projets de vengeance. L'animosilë qui se manifestait de toutes parts fournit une ample carrière à sa haine et à ses 'desseins. 11 déposa sous serment que les Jésuites, dont il désigna plusieurs , qui furent arrêtes aussitôt, avaient juge à un tribunal secret le roi sous le nom du Bâtard noir; qu'ils l'avaient condamne comme hérétique, et qu'ils étaient re'solus de lui ôter la vie; il ajouta que déjà plusieurs tentatives avaient eu lieu ; que le fière du roi, que la reine même avaient trempe dans cette conspiration. La chambre des Communes s'ëmut à cette nouvelle : une requête fut presentee au roi pour demander l'ëloignement de la reine. Gates obtint en recompense une pension de douze cents livres sterling, et il fut ordonne que les conjurés seraient jugés dans les cours de justice : on y fit le procès à plusieurs jésuites , et dans ce temps leur profession seule suffisait pour les faire condamner. 11 n'y avait donc nulle apparence qu'ils pussent trouver grâce devant un juge partial et un jure' aigri par les plaintes de la nation; ils furent donc condamnés. Plusieurs personnes évidemment innocentes se trouvèrent enveloppées dans lenr jugement : Coleman , secrétaire du duc d'Yorck , Ireland , Pickering, Grove , Fenwick et White Bread périrent les premiers sur i'é-
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cbafaucl, eu expirant , ils persistèrent à protester de leur innocence.
Tandis que les protestans s'occupaient d'humilier à la fois les puritains et les papistes , tous les partis se déchiraient avec un égal acharnement; ils se prêtaient mutuellement des crimes et des conspirations. Celui inventé par Oates s'appelait le complot des Jésuites; le parti opposé en imagina un autre qui reçut le nom de complot de méal-tub^ parce qu'on prétendait en avoir trouvé le plan dans un cuvier à dréche; il était le fruit d'un parti acharné contre Oates et déterminé à le faire périr par les mêmes artifices qu'il avait si heureusement employés contre les Jésuites.
On assurait que le comte de Shafestbury était à la tête de tous ces complots ; comme membre du long parlement , il s'était acquis un grand ascendant parmi les presbytériens; depuis il s'était insinué dans la confiance de Cromwell, et après la mort de l'usurpateur il avait été un des plus ardens à favoriser le rétablisssement de la monarchie; ce dernier service lui avait valu une place au conseil privé, sa duplicité l'en avait fait chasser; il couvrait son esprit turbulent, dissimulé et son ambition sans bornes , de talens extraordinaires. Tel était le chef qu'on mettait à la tête de la faction démagogue , et dont les projets effrayaient le roi et la cour.
Il grossissait adroitement les craintes du peuple , en leur montrant dans le duc d'Yorck iin roi qui serait papiste. Ce fut par son crédit qu'on présenta un bill dans la chambre des communes, pour l'exclure de la succession au trône. L'animosité nationale contre ce
EXPOSÉ. 36S prince le fit passer presque unanimement dans cette chambre ; mais il fut rejeté dans l'autre par une nombreuse majorité.
Ce rejet irrita les communes , qui firent tomber le poids <\e leur vengeance sur le comte d'Halifax , l'un des chefs de l'opposition du trône. Halifax méprisa son courroux; son innocence le rassurait et le sauva. Le sort de lord Stafford, qu'attaquèrent ensuite les communes , fut diffe'rent : son âge, ses infirmite's et son peu de capacité l'ayant fait juger moins capable qu'aucun autre de se de'fendre , on re'solutde l'immoler comme première victime, afin que sa condamnation frajât le chemin à d'autres. Le chancelier, récemment crée lord Nottingham j fut nomme grand-sënëchal pour diriger le jugement.
Trois te'moins furent produits contre le prisonnier : Oates, Dugdale et Tuberville. Oates attesta sous serment avoir vu le jésuite Fenwick délivrer à Stafford une commission signée par d'Oliva , general des je'suites, qui le nommait payeur-gëne'ral de l'armëe que l'on devait lever pour subjuguer l'Angleterre. Dugdale affirma qu'étant à Tixal chez lord^Astong, le prisonnier avait lente de lui persuader d'assassiner le roi, lui promettant, outre l'honneur d'être canonise, une gratification de cinq cents livres sterling. Tuberville prétendit que le prévenu lui avait fait la même proposition dans sa maison à Paris. Offrir de l'argent pour assassiner un roi , sans présenter en même temps au meurtrier quelque moyen qui lui permette au moins d'espërer d'ëchapper au supplice, est une chose si incroyable en soi, si facile à
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alléguer par tout témoin corrompu , qu'une accusation de cette nature, dénuée de toute circonstance accessoire, ne méritait pas la moindre attention de la part d'une cour de justice , en outre le preVenu combattait le témoignage de ses délateurs par une infinite' de preuves. Dugdale prétendait que Stafford avait assiste à une grande assemblée de papistes tenue à Tixal j mais Stafford démontrait par d'irrécusables témoignages, qu'à cette époque il était à Batli ou dans les environs. Tuberville avait commence son noviciat chez les dominicains; ayant déserte le couvent, il s'était engage dans les troupes françaises, puis il avait quitté ce service et était revenu à Londres, où il vivait abandonné de ses parens, et dans la dernière misère. Stafford prouvait, par le témoignage de son secrétaire et de son page, que jamais Tuberville n'avait été vu avec lui, soit à Paris, soit à Londres. Il devait paraître justement étrange qu'une personne à laquelle il avait confié un si important secret eût été si long-temps négligée par lui; en outre il fit remarquer l'infamie des témoins, les contradictions et les absurdités de leurs dépositions, l'extrême indigence dans laquelle ils vivaient, quoique mêlés, comme ils le prétendaient , dans une conspiration avec des rois , des princes et des nobles, et la récente opulence qu'ils affichaient ; puis, avec un ton de candeur et d'abandon plus persuasifs que les plus éloquens discours , il protesta de son innocence, et exprima la surprise et l'indignation que lui causait l'audacieuse impudence des témoins.
On n'apprendra pas sans étonnement que les pairs, après une discussion solennelle prolongée pendant six
jours, le condamnèrent à une inajoritd de vingt-quatre voix. Il reçut avec resignation l'arrêt fatal : Que le saint nom de dieu soit loué ! fut la seule exclamation qui s'ëchappa de sa bouche. Lorsque le grand-senëchal lui dit que les pairs intercéderaient pour lui auprès du roi , afin qu'on lui fît grâce de la plus ignopiinieuse partie de la sentence, qui le condamnait à être pendu et ëcartelë, il fondit en larmes , et , s'adressant aux lords , il les pria d'attribuer ce mouverrient de faiblesse au sentiment que lui inspirait leur bonté , et non à aucune ten eur du sort auquel il était condamne.
Une chose digne de remarque, c'est qu'après que Charles, comme il est d'usage en pareil cas , eut exempte Stafford d'être pendu et ëcartelë, les deux sliërifs Bethel et Cornish , obëissant à leur humeur rëpublicaine , et se conformant à l'esprit gënëral de leur parti, ëlevèrent des doutes sur le pouvoir du roi d'accorder cette légère grâce : « Puisqu'il ne peut pardonner le tout, disaient-ils, il ne peut remettre une partie de la sentence. )) Ils proposèrent leurs incertitudes aux chambres, qui les rësolurent en faveur du prisonnier. Rien ne dëmontre mieux la fureur de ces temps, que de voir lord Russel , malgrë la vertu et l'humanitë de son caractère , appujer dans le parlement les barbares, scrupules des shërifs.
Dans l'intervalle entre la sentence et rexëcution , on s'efforça d'ëbranler la résolution du malheiu^eux vieillard, et de lui faire confesser la trahison pour laquelle il ëtait condamné; le bruit même courut qu'il avait tout avoue, le parti qui avait poursuivi sa mort en
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triomphait puLliquement; mais Stafford, ayant comparu de nouveau devant la chambre des pairs , revëla plusieurs projets qui avaient etë propose's par lui et par d'autres pour améliorer le sort des catholiques et faire adoucir leurs lois pénales , et protesta que c'était la seule trahison dont il se sentît coupable.
Stafford se pre'para à la mort avec l'intrëpidite qui convenait à sa naissance et à son rang, et que lui inspiraient naturellement l'innocence et la loyauté' qui avaient marque le cours de sa longue vie : son âme semblait puiser de nouvelles forces dans le sentiment de l'injustice dont il était victime. En marchant à l'exécution , il demanda un manteau pour se défendre de la rigeur du temps. Si je tremble, dit-il , c'est peut-être de froid, mais Dieu m'est témoin que ce n'est pas de crainte. Arrive sur rëchafaud , il continua à protester de son innocence avec l'accent de la plus profonde conviction; il parla des témoins dont le parjure l'avait fait condamner, dans des termes pleins de douceur et de charité j il désavoua solennellement tous les principes sanguinaires que d'exaltés protestans imputaient sans distinction à l'Eglise romaine, et exprima l'espérance qu'un jour approchait où l'illusion qui dominait alors serait dissipée , et où l'ascendant de la vérité, forcerait le monde détrompé à faire réparation à son honneur.
Le peuple , pour qui le jugement et la condamnation de Stafford avaient été un sujet de triomphe, se sentait maintenant attendri jusqu'aux larmes à la vue du courage et de la sérénité qui respiraient dans tous les traits, dans le geste et dans le langage du noble vieillard ; il
EXPOSE. 3G9 gardait un profond silence interrompu seulement par des pleurs et des geVnissemens, à peine avait-il assez de voix pour repondre aux protestations d'innocence que répétait sans cesse le condamne' : « Nous vous croyons, milord! que dieu vous bénisse, milord î » telles étaient les expressions qu'il faisait entendre d'une voix entrecoupée : l'exécuteur lui-même e'tait attendri ; deux fois il leva la hache pour frapper, deux fois il sentit ses bras défaillir, et l'on entendit un profond soupir accompagner le dernier effort par lequel Stafford reçut le coup mortel. Ce coup sembla retentir dans l'âme de tous les spectateurs. Lorsqu'on montra la tête au peuple avec le cri d'usage, voici la tête d'un traître, le peuple garda le plus profond silence; la pitié', le remords et l'e'tonnement s'étaient erapare's de tous les cœurs , et se manifestaient sur tous les visages.
Ce fut le dernier sangre'pandu à l'occasion de la conspiration papiste. De pareils ëve'nemens devraient être ensevelis dans un éternel oubli , si la nécessite d'instruire le monde par de grands exemples ne forçait à les reveler.
Le procès de lord Stafford atteste tout ce que recèle d'iniquités cette doctrine qui , dans les accusations de complot, substitue aux actions du pre'venu^ les seules qui puissent servir d'e'lemens à sa condamnation, un ensemble de faits ge'ne'raux auxquels il est étranger; doctrine cruelle , à la faveur de laquelle un parti , lorsqu'il ne trouve pas le crime dans les hommes qu'il redoute, va le chercher partout pour y placer ensuite ces hommes , évoquant ainsi contre eux toutes les passions, 3. 24
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toutes les croyances aveugles, toutes les meTiances invétérées, pour tenir la place des preuves qui lui manquent : puisse le spectacle des erreurs auxquelles a entraîne ce système * , le proscrire à jamais de nos tribunaux !
^ Voyez , sur les inconvéniens de la doctrine des faits généraux , l'excellent ouvrage, Des Conspirations et de la Justice politique , par M. Guizot.
PROCÈS