CONTRE LA REINE ELISABETH
Les sujets d'Angleterre, voyant le royaume exposé aux invasions du dehors, et au dedans, la vie de la reine menacée par les complots que tramaient les papistes , afin de lui donner un successeur papiste, formèrent une association pour la sûreté de la reine, s'engageant solennellement, et s'obligeant les uns envers les autres a venger sa mort sur ceux qui en seraient les auteurs.
Cette association , formée volontairement par de simples sujets sans caractère public, fut confirmée par un statut de Tannée i585.
L'année suivante, Babington et plusieurs autres personnes furent convaincus d'une conspiration dont le but était d'assassiner la reine Elisabeth ; et Marie Stuart ayant été accusée d'avoir encouragé ce coiiiploî, une commission fut nommée pour la juger.
La plus grande partie des membres de cette commission se rendirent le 1 1 octobre au château de Folheringaj^ , dans le comté de Northampton , sur les bords du Nen, où la reine d'Ecosse était retenue prisonnière. Le lendemain, les membres de la commission lui envoyèrent sir Walter Mildmay, Powlet et Edouard Barker, notaire public, qui lui remirent une lettre de la reine Elisabeth. Lorsqu'elle en eut fait lecture, prenant une contenance toute royale, et avec un esprit intrépide, elle répondit : u îl me peine que la reine, ma trèschère sœur, soit mal informée sur mon compte, et qu'ayant été pendant tant d'années renfermée dans une étroite prison, jusqu'au point d'en perdre l'usage de mes membres, Yj sois abandonnée après avoir offert de si raisonnables conditions pour ma liberté; je l'ai avertie maintes fois des dangers qu'elle courait; cependant nulle confiance ne m'a été accordée, mais j'ai toujours été méprisée, quoiqu'unie à elle de très-près par le sang. Lorsque l'association fut formée , et qu'elle eut été sanctionnée par un acte du parlement, je prévis que tous les dangers qui s'élèveraient contre elle, soit au dehors de la part des princes étrangers , soit au dedans de la part d'un peuple mécontent, ou a cause de la religion , me seraient imputés a crime, ayant à la cour une foule d'ennemis mortels 3 certainement je devrais supporter difficilement , et non sans me plaindre, qu'une confédération eût été faite avec mon fiis à mon insu 5 mais je passe ces choses-la sous silence. Quant à cette lettre, il me paraît étrange que la reine m'ordonne, comme a une sujette, de comparaître personnellement en jugement; je suis reine souveraine, et ne ferai rien qui puisse porter préjudice, soit â ma royale majesté, soit aux autres princes de mon sang, ou a mon fils - mon ame n'est point encore abattue, et je ne succomberai point sous l'infortune : je m'en réfère a ce que j'ai dit devant Bromley, maintenant chancelier, et devant lord La -Ware j les lois et les statuts de rAn«
PROCÈS DE MARIE STUART, 23 gleterre me sont entièrement inconnus; je suis sans conseils, et j'ignore où l'on prendra mes pairs pour méjuger ; mes papiers et mes notes m'oiU été enlevés, et nul boamie n'a osé se porter mon avocat ; je suis innocente de tout crime contre la reine, je n'ai soulevé personne contre elle; l'on ne peut m'accuser que par mes paroles ou par mes écrits, que l'on en produise aucuns contre moi; cependant je ne puis nier avoir recommandé ma caubC aux princes étrangers.
Le lendemain , Pow^let et Barker retournèrent auprès d'eîlâ au nom de la commission, lui lurent sa réponse rédigée par écrit, et lui demandèrent si elle y persistait. Après Tavoir entendu lire distinctement, elle déclara y persister; mais, ditelle, j'ai oublié quelque chose, que je désirerais y voir ajouter: la reine m'écrit que je suis sujette aux lois d'Angleterre, et que je dois être jugée par elles, parce que j'ai vécu sous leur protection ; je réponds : que je suis venue en Angleterre demander du secours, et que depuis lors, ayant été retenue en prison , je n'ai pu jouir de la protection des lois d'Angleterre , je n'ai même jamais pu apprendre de qui que ce soit quelles sont ces lois.
Dans l'après-midi, plusieurs membres de la commission se transportèrent auprès d'elle avec des docteurs en droit civil et en droit canon; le lord chancelier et le lord trésorier lui firent connaîtreles pouvoirs à eux conférés par lettres-patentes^ et lui déclarèrent que ni son emprisonnement, ni sa prérogative de reine, ne pouvaient l'exempter de répondre en ce royaume à l'accusation dirigée contre sa personne, l'avertissant qu'elle eût à écouter les charges qui s'élevaient contre elle; la menaçant, dans le cas contraire , de procéder par défaut , en vertu de l'autorité de la loi; elle répondit qu'elle n'était point sujette du royaume, et qu'elle préférait mourir mille fois plutôt que de se reconnaître telle, considérant que , par un tel aveu , elle porterait préjudice a sa royale majesté, et se soumettrait a t»jutes les
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lois d'Angleterre, même en matière de religion 5 que néanmoins elle était prêle à répondre à toutes choses devant un parlement juste et libre 5 car elle ignorait si une pareille assemblée se montrerait partiale a son préjudice, étant déjà condamnée par de précédens jugemens à observer quelque apparence d'une procédure juste et légale; elle les avertit d'écouter la voix de leur conscience , et de se rappeler que le théâtre du monde est plus vaste que le royaume d'Angleterre - puis elle commença à se plaindre des mauvais traiteraens qu'on lui faisait essuyer : mais le lord trésorier, l'interrompant, lui rappela les bontés de la reine Elisabeth, a son égard , qui consistaient en ce qu'elle avait puni plusieurs personnes qui révoquaient en doute ses droits a la couronne d'Angleterre, et qu'elle l'avait empêchée d'être condamnée par les états du royaume, a l'occasion de son mariage projeté avec le duc de Norfolk j de sa rébellion dans le nord et de plusieurs autres motifs. Mais , comme elle paraissait peu touchée de ce discours, les membres de la commission s'en retournèrent.
Quelques heures après la commission lui remit par les mains de Powlet et du procureur général les chefs principaux pour lesquels elle était instituée, et les noms de ses membres, afin qu'elle pût se convaincre qu'ils allaient procéder selon les règles de l'équité et du droit commun , et non par des voies extraordinaires^ elle n'éleva aucune exception contre les membres de la commission , mais elle récusa vivement l'application de la dernière loi sur laquelle était fondée l'autorité de la commission, prétendant qu'elle était injuste, faite pour la perdre ; que cette loi était sans exemple , et telle qu'elle ne s'y soumettrait jamais : elle demanda en outre par quelles règles on entendait procéder, si c'était par le droit civil ou par le droit canon 3 en ce cas , dit-elle , il faut envoyer chercher des interprètes a Pavie ou a Poitiers, oa bien en d'autres universités étrangères, car en Angleterre on n'en irouveraiî point de convenables. Elle
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ajouta : qu'il était manifeste, d'après la lettre de la reine, qu'elle était déjà jugée coupable avant d'avoir été entendue, et qu'ainsi il était inutile de comparaître devant eux ; elle demanda en outre d'être satisfaite touchant quelques scrupules relatifs a ces lettres qu'elle avait notées confusément et par fragmens pour son usage, mais qu'elle n'avait point écrites; car, dit-elle, il n'était point de sa royale dignité de faire le métier d'écrivain.
A ce sujet, les commissaires étant revenus auprès d'elle, elle leur dit qu'elle ne connaissait pas bien ce que signifiaient ces mots : « Considérant qiielle est sous la protection de la reine « , le chancelier lui répondit que cela était clair pour tout le monde ; mais qu'il n'appartenait point a des sujets d'interpréter la pensée de la reine, et que ce n'était point pour cela qu'ils étaient nommés commissaires. Alors elle requit que l'on reçut la protestation qu'elle avait déjà faite ; il lui fut répondu que cela n'avait jamais été, et ne pouvait être admis par ce motif que c'était préjudicier a la couronne d'Angleterre. Elle demanda en vertu de quelle autorité ils entendaient procéder, il lui fut répondu : Par l'autorité de leur commission et par la loi commune d'Angleterre.
Mais, dit-elle, vous faites des lois selon votre bon plaisir; je ne vois nulle raison de m'y soumettre, ajoutant que les Anglais, dans les siècles passés, refusèrent d'obéir h la loi salique de France; et que, s'ils voulaient procéder par la loi commune d'Angleterre, ils devaient produire des précédens , car cette loi ne se compose que d'une longue suite de décisions conformes ; que , s'ils procédaient en vertu du droit canon , ce droit ne pouvait être interprété par ceux qui l'ont fait; il lui fut répondu qu'on ne procéderait ni selon le droit civil, ni selon le droit canon , mais selon la loi commune d'Angleterre ; que néanmoins on pourrait lui prouver par le droit civil cl par le droit canon qu'elle élait tenue de comparaître devaiiî
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eux, si elle consentait à les entendre; et elle consentit a les entendre, mais par voie d'inlerloculion et non par voie judiciaire.
Puis elle se jeta sur d'autres discours, disant : Que jamais elle n'avait eu l'intention de nuire a la reine • qu'elle avait été abreuvée d'injures et d'indignités; qu'elle serait une pierre d'achoppement pour d'autres si elle était si indignement traitée; qu'elle lui avait offert, par l'intermédiaire de Naw , d'employer tous ses efforts pour faire révoquer la bulle de Rome; qu'elle se serait justifiée par lettre, mais qu'on ne le lui avait point permis. Tandis qu'elle s'égarait dans ces digressions, les commissaires la rappelèrent à l'objet en question, et la prièrent de leur dire sans détour si elle consentait a répondre devant eux ; elle répartit que l'autorité de leur délégation était fondée sur une loi faite pour l'opprimer; qu'elle ne pouvait souffrir les lois de la reine, ayant plusieurs motifs de les tenir pour suspectes; qu'elle avait encore bon courage, et qu'elle n'offenserait point ses ancêtres, les rois d'Ecosse, en se reconnaissant sujette de la couronne d'Angleterre, car ce serait avouer qu'ils ont été des rebelles et des traîtres; que cependant elle ne refusait pas de répondre, autant qu'on ne la rabaisserait point au rang d'une sujette ; mais qu'elle préférait périr que de répondre ccmme une criminelle.
Sur quoi Haiton, vice-chambellan delà reine, lui dit :Vous êtes accusée d'avoir conspiré la destruction de notre reine; vous prétendez être reine aussi, eh bien soit; mais lorsqu'il s'agit d'un pareil crime , la dignité royale n'est point exemptée de répondre, ni par le droit civil, ni par le droit canon , ni par la loi des nations , ni par celle de la nature ; car si de pareilles offenses pouvaient se commettre impunément, toute justice serait anéantie; si vous êtes innocente, vous vous nuisez à vous-même en déclinant votre jugement. Vous protestez que vous êtes innocente ^ mais la reine Elisabeth pense
PKOCÈS DE MARIE STUART. r»7 le contraire, et ce n'est pas sans douleur ; elle a , pour examiner votre conduite, nommé des commissaires honorables, prudens et éclairés , qui sont prêts à vous entendre avec faveur, comme l'équité l'ordonne, qui se réjouiront de toute leur, ame si vous vous j ustifiez de ce crime ; croyez-moi , la reine ellemême en éprouvera une joie sincère, car elle m'a affirmé , la dernière fois que je l'ai vue , que rien ne lui était plus pénible que de vous voir accusée d'avoir trempé dans un pareil complot. Renoncez donc a ces vains privilèges de la dignité royale qui ïie peuvent plus aujourd'hui vous être d'aucun secours; paraissez en jugement et montrez votre innocence , au lieu d'accréditer les soupçons en évitant une discussion publique , et de laisser votre réputation souillée d'une tache ineffaçable.
Je ne refuse pas, dit-elle, de répondre en plein parlement, d-evant les états du royaume légalement assemblés; de telle sorte que je puisse ne pas déroger aux droits qui m'appellent au trône; je consens aussi a paraître devant la reine et son conseil , pourvu que ma protestation puisse être admise et que je puisse être reconnue la plus proche parente de la reine; mais je ne me soumettrai jamais au jugement de mes ennemis, devant lesquels toute défense me serait interdite.
Le lord chancelier lui demanda si elle consentirait à répondre dans le cas où sa protestation serait admise; je ne me soumettrai jamais , dit-elle , a la nouvelle loi mentionnée dans la commission ; alors le lord trésorier dit : Wous procéderons demain, quoique vous soyez absente, et nous vous jugerons par contumace. Interrogez vos consciences, dit-elle, songez à votre honneur, et que le ciel vous récompense , vous et les vôtres , pour le jugement que vous allez rendre contre moi.
Le lendemain , qui était le i4 du même mois, elle envoya chercher quelques-uns des membres de la commission , et leur demanda que sa protestation fût admise et approuvée. Le lord i trésorier lui demanda si elle consentir,ait à paraître en juge-
ment dans le cas où sa protestation serait reçue sans approbation ; elle y consentit enfin , non sans peine , car elle craignait, dit-elle, de paraître déroger de ses prédécesseurs au .préjudice de ses successeurs 5 mais elle désirait beaucoup se laver du crime qu'on lui imputait.
Bientôt après les membres de la commission qui étaient présens se réunirent dans la salle de présence : a l'extrémité supérieure de celte salle s'élevait, sous un dais, un fauteuil d'honneur pour la reine d'Angleterre 5 vis-à-vis , un peu plus bas, et près de la poutre qui traversait la salle, était placé un simple fauteuil pour la reine d'Ecosse j le long des murs , des deux côtés , se trouvaient des bancs sur lesquels s'assirent les personnes appelées a juger' la reine, au milieu était une petite table pour son défenseur.
Lorsqu'elle fut entrée et qu'elle se fut assise sur son siège, îe silence ayant été ordonné, Bromley, lord chancelier, se tournant vers elle, lui dit en peu de mots : La très-haute et très-puissante reine Elisabeth ayant appris , non sans un vif déplaisir, que vous avez conspiré sa destruction et celle de l'Angleterre, ainsi que le renversement de la religion , a , par les devoirs de sa charge, et pour qu'on ne pût lui imputer
* Les juges de la reine étaient le lord chancelier d'Angleterre, le lord trésorier; les comtes d''Oxford, de Kent, Derby, Worcester, Rutland, Cuuaberland, Warv;ick, Pembroke, Lincoln, et le vicomte Montacule, tous assis sur les bancs, placés à droite de la salle ; à gauche se trouvaient les barons d"* Abergavenny , Zouch, Morley^, Stafford, Grey, Lumley, Sturton, Sandes, Wenfworth, Mordant , Saint-John de Bletsho , Compton et Cheiney. Près d^eux étaient assis sir James à Groftes, sir Christophe Haston , sir Francis Walsingham , sir Rasph Sadlcir, sir Walter Mildmay et sir Amias Powlet, membres du conseil privé. Devant les comtes étaient assis deux chefs barons de l'échiquier et les deux chefs de justice. De Tautrc côté, les autres juges Dale et Ford, docteurs en droit civil. Devant la petite table placée au milieu , étaient assis Popham , procureur de la reine, Egerton son solliciteur, et Gaudy, son sergent ès loi, le giefHcr de la , GQm'Oïinc et deux écrivains.
PROCÈS DE MARIE STUART. 29 d'avoir négligé Dieu , elle-même et son peuple, et sans aucune intention méchante, nommé cette commission pour entendre les griefs qui vous sont imputés, les justifications que vous pouvez leur opposer, et proclamer votre innocence.
Alors , se levant, elle répondit : qu'elle était venue en Angleterre pour réclamer le secours qu'on lui avait promis , et que cependant on la retenait depuis lors en prison 5 elle protesta qu'elle n'était pas sujette de la reine, mais qu'elle avait été, qu'elle était encore elle-même une reine libre et souveraine; qu'elle n'était astreinte à paraître devant aucune commission ni aucun tribunal quel qu'il fût , excepté devant Dieu , notre souverain juge- qu'elle faisait cette protestation, afin dene point porter préjudice a sa royale majesté, au roi d'Ecosse son fils, à ses successeurs, ou aux autres princes souverains; mais qu'elle comparaissait maintenant en personne, à l'effet de réfuter les crimes qui lui étaient imputés, et sur lesquels elle priait ses propres serviteurs de rendre témoignage.
Le lord chancelier nia qu'aucun secours lui eût été promis, ajoutant que sa protestation était inutile, car toute personne (quel que fût son rang ou sa dignité) qui violait les droits d'Angleterre , en Angleterre , était sujette a ses lois , et devait être jugée conformément au dernier statut; que cette protestation faite au préjudice des lois d'Angleterre ne pouvait dès - lors être admise. La commission néanmoins ordonna que la protestation, ainsi que la réponse du lord chancelier, seraient inscrites sur les registres.
Puis l'accusation fut lue a haute voix ; elle était fondée sur l'acte déjà mentionné; elle opposa énergiquement sa protestation à cet acte , comme ayant été publié directement contre elle, et en appela sur ce point a la conscience de ses juges.
Lorsque le lord trésorier eut répondu , que toute personne dan|j^ royaume était liée par les dernières lois , et que la Qommission jugerait selon cette loi, malgré ses protestations 9
?>n D/VRREAU ANGLAIS,
die (lit enfin , qu'elle était prête a écouter et à répondre touchant les faits relatifs à la reine d'Angleterre.
Gawdy exposa alors la loi de point en point, affirmant qu'elle l'avait offensée j puis il fit le récit de la conspiration de Babington, et conclut en disant, qu'elle la connaissait, qu'elle Tapprouvail, qu'elle y consentait, qu'elle avait promis son secours^ qu'elle avait indiqué les moyens à suivre.
Elle affirma, avec un ferme courage , ne pas connaître Ba:bington , n'avoir jamais reçu de lettres de lui, ni ne lui avoir écrit; n'avoir jamais comploté la mort de la reine, disant que, pour le prouver, il faudrait produire un écrit signé de sa main : elle ajouta que jamais elle n'entendit autant parler de ce complot qu'en ce jourj qu'elle ne connaissait point Ballard, et ne l'avait jamais secouru; mais qu'ayant appris que les catholiques d'Angleterre supportaient avec peine line infinité de choses, elle en avait écrit a la reine pour la prier de prendre pitié d'eux; que plusieurs personnes qui lui étaient entièrement inconnues lui avaient offert leur assistance, mais qu'en aucune circonstance elle n'excita qui que ce soit à commettre une offense; qu'étant renfermée en prison^ elle ne pouvait ni connaître ni empêcher leur dessein.
Alors on lui objecta les aveux de Babington relatifs à une correspondance établie entre elle et lui; elle reconnut que des conférences avaient eu lieu entre elle et plusieurs personnes, et qu'on ne pouvait en conclure qu'elle était initiée à tous leurs mauvais desseins; elle requit que sa signature lui fût produite, et demanda quel inconvénient pouvait empêcher de lui communiquer des lettres qu'on lui avait retenues depuis près d'une année. Alors on lui lut la copie de deux lettres entre elle et Babington, dans lesquelles était expliquée toute la conspiration.
Quant à ces lettres, dit-elle, il est possible que Babij^toiî les ait écrites, mais que Ton prouve que je les ai reçues; si
PROCÈS DE MARÎE STUART. 3f Babington ou tout autre l'affirment, je dis qu'ils mentent ouvertement 5 il ne faut pas ra'iraputer le crime des autres : im paquet de lettres qui m'avait été retenu pendant presque une année entière, me parvint vers cette époque; mais par qui meîait-il envoyé, je l'ignore.
Pour prouver qu'elle avait entretenu correspondance avec Babington, on lut quelques passages de l'interrogatoire de celui-ci, relatifs à certaines lettres qu'il avouait lui avoir été écrites par elle , dans lesquelles il était fait mention du comte d'Arundel et de ses frères, ainsi que du comte de Northumberland y alors elle se prit à pleurer, disant : Hélas ! que n'a pas enduré pour moi la noble maison des Howards; puis, ayant séché ses larmes , elle répondit que Babington pouvait avouer ce qui lui plaisait , mais qu'il était d'une évidente fausseté qu'elle eût tenté une évasion par de pareils moyens; que ses ennemis pouvaient aisément connaître le chiffre dont elle se servait envers d'autres , et en user pour écrire contre elle des calomnies; qu'il n'était pas probable qu'elle eût voulu se servir du secours d'Arundel, qu'elle savait renfermé en prison , ou de Northumberland , qui était très- jeune , et qu'elle ne connaissait pas.
On lui lut aussi divers passages des interrogatoires de Savage et de Ballard qui prouvaient que Babington leur avait communiqué certaines lettres écrites par la reine d'Ecosse.
Elle affirma que Babington n'avait reçu aucune lettre d'elle,, et qu'elle s'était montrée indisposée contre plusieurs personnes qui lui conseillaient secrètement de s'échapper d'Angleterre, et qu'elle les avait averties d'être plus circonspectes.
On produisit ensuite une lettre par laquelle elle approuvait le complot de Babington.
Elle demanda une copie de cette lettre, affirmant qu'elle n'était point émanée d'elle, mais peut-être composée sur son alphabet de chiffres en France ; qu'elle avait fait tous ses
efforts pour recouvrer sa liberté, ce que les lois de la nature h\\ permettaient, et même sollicité ses amis de la délivrer; que cependant plusieurs personnes qu'elle ne voulait pas nommer lui ayant offert leur secours, elle ne leur avait fait aucune réponse ; que néanmoins , comme elle déàirail beaucoup écarter loin des catholiques l'orage de la persécution, elle avait, dans ce but, employé de très-vives instances auprès de la reine* que , pour sa part , elle ne voudrait pas acheter le royaume au prix du sang du dernier des sujets, et moins encore de celui d(; la reine; que plusieurs personnes tentaient sous son nom de dangereuses entreprises sans la connaître; que, par une lettre très-récente qu'elle avait reçue, plusieurs lui demandaient pardon d'agir pour elle sans son aveu ; qu'il était facile de contrefaire le chiffre et l'écriture d'un autre , ainsi que l'avait fait dernièrement en France un jeune homme qui se vantait d'être le frère bâtard de son fils : qu'elle craignait aussi que ce ne fût une œuvre de Walsingham pour causer sa mort , car elle avait appris qu'il tendait des embûches contre sa vie et celle de son fils; elle protesta n'avoir jamais pensé a la destruction de la reine; qu'elle donnerait plutôt son sang que de voir les catholiques persécutés pour sa cause et conduits a une mort cruelle ; et, en prononçant ces paroles, elle versa des larmes en abondance.
Mais, dit le lord trésorier, nul sujet fidèle n'a jamais été mis a mort pour cause de religion ; quelques-uns ont été punis pour trahison, parce qu'ils soutenaient une bulle du pape et son autorité contre la reine.
Cependant, dit-elle, on m'a dit tout autre chose, et je l'ai lu aussi dans des livres imprimés.
Les auteurs de ces livres, répliqua-t-il , écrivent aussi que la reine a forfait a sa royale dignité.
Walsingham, qui s'était trouvé inculpé par les paroles qu'elle venait de prononcer, saisit celte occasion; et, se levant, il
PROCÈS DE MARIE STUART. 33 protesta que son ame était pure de toute malice : J'appelle Dieu a témoin , dit-il, que dans ma vie privéè je n'ai rien fait d'indigne d'un honnête homme , et que , revêtu de fonctions publiques, je n'ai jamais forfait aux devoirs de ma place ; j'avoue qu'étant très-jaloux de la sûreté de la reine et du royaume, j'ai soigneusement recherché toutes les machinations qui se tramaient contre eux ; si Baliart m'eût offert son secours , je n'eusse pas cru devoir le refuser ; oui , j'aurais récompensé les peines qu'il aurait prises : si j'ai fait quelque chose d'accord avec lui , pourquoi ne l'a-t-ii pas proclamé pour sauver sa vie?
Marie se déclara satisfaite de cette réponse , et elle le pria de ne pas lui en vouloir, parce qu'elle avait répété librement ce qu'on lui avait rapporté; elle lui demanda de ne pas accorder plus de confiance à ceux qui la calomniaient qu'elle n'en accordait à ceux qui l'avaient accusée; car les espions étaient gens d'une foi douteuse, pensant une chose et en disant une autre ; qu'en outre il voulût bien ne pas croire qu'elle eût consenti a la destruction de la reine. Alors elle fondit de nouveau en larmes : Non, dit-elle, je ne consentirai jamais a perdre mon ame en conspirant la destruction de ma très-chère sœur.
Il fut répondu par les avocats que cela serait bientôt contredit par des témoignages.
Dans l'après-midi , il fut produit, pour contredire ce fait, la copie d'une lettre que Charles Paget avait écrite; Curie, lin de ses secrétaires, avait attesté qu'elle l'avait reçue: elle était relative a une conférence entre Mendoza et Baliart, sur le projet d'envahir l'Angleterre et de mettre la reine en liberté. Cette lettre, répondit- elle, n'avait aucun rapport à la cause; elle ne prouvait pas qu'elle eût consenti a la destruction de la reine.
L'on produisit ensuite les principaux passages de certaines kures envo3^ées d'Angleterre a lord Paget et à Joséphine de
3/^ BARREAU ANGLALS.
Mendosa, pour solliciter defi "^^ecours étrangers; mais lorsqu'elle eut répondu que ces choses ne tendaient point a la destruction de la reine, et que si des étrangers travaillaient à sa délivrance, ce fait ne devait point lui être imputé à charge, qu'elle avait plusieurs fois signifié ouvertement à la reine qu'elle ferait tout pour recouvrer sa liberté , la discussion fut prorogée jusqu'au lendemain.
Le lendemain elle en revint a sa première protestation, et demanda qu'elle fût consignée sur le registre; qu'en outre copie lui en fût délivrée, se plaignant que les plus raisonnables conditions proposées dans tous les temps à la reine avaient toujours été rejeiées , même lorsqu'elle promit de livrer son fils et celui du duc de Guise en otages, pour garantir que la reine d'Angleterre ne recevrait par elle aucun dommage , de telle sorte qu'elle se voyait presque entièrement privée de tout espoir de liberté; que maintenant elle était traitée avec la dernière indignité , son honneur et sa réputation étant mis en question devant des légistes étrangers , qui , par de misérables interprétations, tiraient la moindre circonstance a conséquence; que les têtes couronnées n'étaient point soumises a la même loi que. de simples particuliers ; que la commission avait été instituée pour examiner tout ce qui pouvait toucher au salut de la personne de la reine- que néanmoins, par la manière dont le procès était conduit, la religion qu'elle professait, les privilèges et la majesté des princes étrangers ainsi que lems relations privées étaient appelés en cause j qu'on l'avait elle-même ravalée au-dessous de la dignité royale, en la conduisant comme une accusée devant un tribunal, et cela sans autre dessein que de lui faire perdre les bonnes grâces de la reine et ses droits à la succession; qu'elle ne comparaissait volontairement que pour se disculper des crimes qu'on lui imputait , et afin qu'on ne pût lui reprocher d'avoir négligé de défendre son honneur et son
PROCÈS DE MARIE STUART. 35 innocence. Elle leur rappela que la reine Elisabeth elle-même avait été impliquée dans la conspiration de Wial; que néanmoins elle était innocente, affirmant religieusement que, bien qu'elle souhaitât voir respecter les catholiques , cependant elle n'aurait pas voulu que cela eût lieu par l'effusion du sang de qui que ce soit ; que , pour sa part , elle avait plutôt joué le rôle d'Esther que celui de Judith, prié Dieu pour le peuple plutôt qu'exposé la vie du dernier des sujets. Elle ajouta que ses ennemis la faisaient passer pour une femme sans religion ; que cependant il avait été un temps où elle aurait pu être instruite dans le culte protestant, et qu'ils ne l'avaient pas souffert, comme se souciant peu de ce que deviendrait son arae; mais, dit-elle, lorsque l'on aura fait contre moi tout ce que l'on désire, que l'on m'aura enlevé mes droits, peut-être n'atteindra-t-on pas le but qu'on se propose; puis, en faisant un appel à Dieu et à tous les princes ses parens, et renouvelant sa protestation, elle demanda qu'il y eût une autre réunion a ce sujet; qu'un avocat lui fût accordé pour plaider sa cause, et que, puisque l'on reconnaissait en elle une princesse , on la crût sur sa parole de princesse , car il était d'une extrême folie de s'en tenir à leur jugement, qu'elle voj^ait bien être plein de préventions contre elle.
A cela le lord trésorier répondit: Comme je suis revêtu d'un double caractère, celui de commissaire et celui de conseiller, écoutez d'abord quelques-unes de mes paroles comme commissaire. Votre protestation est inscrite sur le registre, et copie vous en sera délivrée ; une autorité nous a été accordée sous la signature de la reine et le grand sceau d'Angleterre, de laquelle il n'y a point d'appel ; nous sommes venus ici sans prévention, et nous jugerons selon l'exacte règle de la juslice. Le savant défenseur de la reine examinera, sans autre intérêt que celui de la vérité, jusqu'à quel point vous vous êtes rendue coupable envers sa personne ; pleins pouvoirs nous
3G lîAKKEAU ANGLAIS.
sont donnés d'examiner cette question, mcrae en votre absence. Cependant nous avons désiré que vous fussiez présente, afin qu'on ne pût nous reprocher d'avoir blessé votre honneur : nous n'avons dessein de vous objecter que ce que vous connaissez ou ce que vous avez tenté contre la reine; vos lettres n'ont pas été lues dans un aure but que celui de prouver votre offense et toutes les choses qui y sont relatives, lesquelles se trouvent tellement entre-mêlées a d'autres, qu'il a été impossible de les séparer. Ainsi donc on a lu ces lettres en totalité, et non point par fragmens isolés, afin que les circonstances puissent démontrer quelles affaires vous traitiez avec Babington.
L'interrompant a ces mots, elle dit que les circonstances pouvaient être prouvées, mais jamais le fait; que son innocence ne dépendait point de la mémoire et de la fidélité de ses secrétaires; que, bien qu'elle les ait crus gens fidèles et sincères, cependant ils avaient fait des aveux par la crainte des tourmens ou l'espoir de l'impunité; qu'il ne fallait point les admettre pour des motifs qu'elle alléguerait autre part. L'esprit des hommes, dit-elle, est diversement entraîné selon leurs affections , et ils n'auraient jamais fait de pareils aveux contre moi s'ils n'y avaient trouvé leur avantage. Une lettre peut être envoyée à d'autres qu'a ceux auxquels elle est écrite; plusieurs choses y ont été souvent insérées que je n'ai pas dictées : si mes papiers ne m'avaient point été enlevés, et si j'avais eu mon secrétaire, j'aurais pu même réfuter les objections que l'on m'oppose.
Mais nulle objection , dit le lord trésorier, ne vous seraôp= posée qui ne soit relative a ce qui s'est passé depuis le 19 juin ; et vos papiers ne vous serviraient de rien , puisque vous voyez que vos secrétaires et Babington lui-même, sans avoir été mis a la torture, ont affirmé que vous avez écrit ces lettres; et, bien que vous prétendiez le contraire, la commission jugera
PROCÈS Ï)E MAPxIE STUAPxT. 3; si elle doit accorder plus de confiance a une affirmation qu'à une négation. Pour en revenir à la question, et je vous dis ceci comme conseiller, plusieurs propositions ont été faites concernant votre liberté j si elles n'ont eu aucun résultat, c'est par votre fait ou celui des Ecossais, et non de la reine, car les lords d'Ecosse ont formellement refusé de donner le roi en otage : et , pendant les négociations du dernier traité pour votre liberté, Barry fut envoyé par Morgan, l'un de vos serviteurs, pour assassiner la reine.
Ah! dit-elle, vous êtes mon ennemi : Oui, répondit-il, je suis l'ennemi de tous les ennemis de la reine^ mais brisons sur ce point et, venons aux preuves. Marie refusa de les entendre. Quant a nous, lui dit le lord trésorier, nous allons les entendre j et moi aussi , répondit-elle, mais dans un autre lieu, et je saurai me défendre.
Alors furent lues de nouveau ses lettres a Charles Paget, dans lesquelles elle lui disait qu'il n'y avait pas d'autre moyen, pour les Espagnols de réduire les Pays-Bas a l'obéissance, que d'envoyer un prince en Angleterre qui pût les aider. On lut aussi une lettre du cardinal Allen , par laquelle il l'appelait sa très-cbère souveraine , et lui apprenait que son affaire avait été recommandée aux soins du prince de Parme.
Elle interrompit plusieurs fois la lecture de ces lettres, en disant que Babington et ses secrétaires l'avaient accusée pour se disculper eux-mêmes; que, quanta Allen, elle le connaissait pour un très-révérend prélat , et qu'il n'y avait à ses yeux d'autre cbef de l'église que l'évêque de Rome ; qu'elle ignorait quel rang lui assignaient les princes étrangers, mais qu'il ne pouvait les empêcher de lui donner dans leurs lettres le titre de reine d'Angleterre. Quant à ses secrétaires , puisqu'ils avaient fait le contraire de leurs devoirs, et violé la foi qu'iis lui avaient jurée, on ne devait avoir nul égard a leurs paroK s^ ceux qui se sont une fois parjurés étant indignes de toute coa-
fiance, quelques protestations qu'ils fassent ensuite; que Naw avait maintes fois écrit autre chose que ce qu'elle avait dicté, et que Curie écrivait tout ce que Naw lui ordonnait; que, pour elle, elle consentait a porter le fardeau de toutes leurs fautes, sauf ce qui touchait son honneur ^ qu'ils n'avaient déclaré toutes ces choses que pour se sauver eux-mêmes, supposant que leurs aveux ne pourraient nuire a une personne qu'en sa qualité de reine ils supposaient devoir être plus favorablement traitée.
On lut en outre différens extraits de ses lettres à Mendoza, que Curie avait avoué avoir été écrites en chiffres particuliers.
On prouvait par ces lettres qu'elle avait eu le dessein de ~ transporter a un Espagnol ses droits sur la couronne, et qu'Allen et Parsons se trouvaient maintenant a Rome pour ce motif j mais elle, se plaignant que ses secrétaires avaient violé la foi qu'ils lui avaient jurée, répondit: Lorsqu'étant prisonnière, je languissais dans la douleur, sans espoir de la liberté, accablée par l'âge et par la maladie, il parut convenable à plusieurs personnes que la succession de la couronne d'Angleterre fût dévolue à un Espagnol ou à quelque catholique anglais , un livre me fut envoyé pour me démontrer les droits de l'Espagnol j mais, ayant refusé mon consentement, j'encourus la disgrâce de ces personnes : maintenant, toutes mes espérances en l'Angleterre étant évanouies , je suis entièrement résolue a ne plus refuser les secours étrangers.
Elle demanda ensuite a comparaître en plein parlement, et qu'il lui fût permis de parler à la reine en personne; puis, se levant avec une contenance assurée , elle s'entretint quelque temps a part avec le lord trésorier Hatton , Wolsingham et le comte de Warwick.
Le 2 5 octobre suivant, la commission se réunit de nouveau a l'exception des comtes de Shrewsbury et Warwick, qui tous deux étaient malades; et, après que Naw et Curie
PROCÈS DE MARIE STUARt. 89 eurent affirmé sous serment la vérité des lettres qui avaient été produites, la sentence fut prononcée contre la reine d'E-» cosse , scellée du scean et de la signature de tous les commissaires, et inscrite sur le registre.
Quelques jours après un parlement fut assemblé a Westminster, dans lequel la proscription de lord Paget, Antoine Babington el du reste des conspirateurs, fut confirmée avec confiscation de leurs biens. Les états du royaume, qui avaient également confirmé et approuvé de leur vote la sentence prononcée contre Marie, envoyèrent à la reine une adresse par laquelle ils sollicitaient la juste et prompte exécution des coupables.
La reine , avec une contenance et un ton plein de majesté, leur fît cette réponse : « Les grâces et les faveurs dont m'a comblée la puissance du Très-Haut sont si innombrables que je ne dois pas seulement les reconnaître comme bienfaits, mais les admirer comme miracles , n'étant en aucune sorte capable d'exprimer toute leur étendue. Quoique nul ne puisse plus justement se reconnaître obligée envers Dieu qui m*a si miraculeusement conservé la vie a travers tant de dangers, cependant il est une cbose qui, par-dessus toutes les autres, mérite mes actions de grâces ; c'est qu'étant montée sur le trône avec la plus vive affection de tous mes sujets , aujourd'hui , après vingt-huit ans de règne ^ je m'aperçois que cette affection est toujours la même, que peut-être même elle s'est accrue . Si je la perdais une fois , mon corps pourrait peut-être respirer encore, mais je ne croirais plus vivre : maintenant, quoique ma vie ait été dangereusement compromise, je proteste que rien ne m'a plus douloureusement affecté que de voir une personne de mon sexe, du même rang et du même degré que moi, issue de la même famille, etm'élanl unie de &i près par le sang , tremper dans un si grand crime. J étais si loin de lui porter aucune haine, qu'ayant découvert cer-
4o BAKKEAU ANGLAIS,
taines màiiœuvres pratiquées contre moi , je lui écrivis secrètement que, si elle consentait à me les avouer dans une lettre confidentielle , elles demeureraient ensevelies dans le silence ; et ce n'était point Ta un piège que je lui tendais, car j'en avais dans mes mains des preuves aussi certaines que son propre aveu. Aujourd'hui même, quelque loin qu'aient ci6 poussées les choses , si elle en eût ressenti un repentir sincère -y si nul homme n'eût embrassé sa cause contre moi ; enfin si ma vie seule eût été compromise et non la sûreté de tout mon peuple, je lui aurais volontiers pardonné j je le proteste solennellement. Oui, si l'Angleterre devait, par ma mort, s'élever a un état plus florissant, et acquérir un meilleur prince, j'abandonnerais la vie sans regret. C'est dans votre intérêt, c'est dans celui de mon peuple que je désire vivre. Quant a moi , je ne vois pas par quel si grand motif je tiendrais a la vie ou je craindrais la mort 3 j'ai fait assez l'expérience de ce monde , et je sais ce que c'est qu'être sujet ou souverain ; j'ai eu des serviteurs fidèles , et j'en ai rencontré de mauvais; ma confiance a été trahie ; j'ai versé mes bienfaits sur des ingrats , et lorsque j'ai fait le bien , on m'a rendu le mal. Lorsque je rappelle toutes ces choses en ma mémoire , que je considère le présent et que je prévois l'avenir, j 'estime le plus heureux de tous celui qui s'échappe le premier de ce monde: néanmoins, à tous ces ennuis j'oppose un courage peu ordinaire à mon sexe; quoi qu'il advienne, la mort me trouvera toujours prête.
Relativement a cette dernière trahison, je ne ferai point cette injure à moi-même et aux lois du royaume de ne penser pas qu'en ayant été complice , elle se trouvait dès-lors soumise aux anciennes lois, le dernier acte n'eût-il pas été fait. Loin que cet acte ait été proposé pour l'opprimer, il avait plutôt pour but de l'effrayer et delà détourner de tout hostile projet : voyant qu'il avait maintenant force de loi , j'ai cru nécessaire
PROCÈS DE MARIE STUART. .{i de procéder contre elle conformément à ses dispositions ; vos légistes sont si scrupuleux observateurs des subtilités du droit , et tellement esclaves des précédens et des formes établies, plutôt que de consulter le véritable sens de la loi, que, s'il avait fallu se conformer a l'exacte observation des formes , elle aurait dû être accusée dans le Stafford-sbire, où elle aurait comparu a la barre pour être jugée par un jury de douze personnes : singulière méthode de juger une princesse ! Afin d'éviter de pareilles absurdités , j'ai cru qu'il valait mieux confier l'examen d'une aussi importante cause à un certain nombre des plus nobles hommes de la contrée avec les juges du royaume, sans cependant les trop multiplier ; car nous autres princes sommes toujours placés comme sur un théâtre^ exposés k la vue du monde entier; la moindre tache sur ho? vêtemens est bientôt remarquée; la moindre faute dans nos actions frappe tous les regards : il est donc essentiel que tout , dans notre conduite , soit juste et honorable. Mais je dois vous dire une chose, c'est que, par ce dernier acte du parlement, vous m'avez laissé trop peu de latitude pour prononcer l'arrêt de cette princesse qui m'est unie de si près par le sang, et dont les manœuvres m'ont causé tant de douleur. J'ai été heureuse de pouvoir m'absenter du parlement de peur de voir augmenter mon chagrin en entendant parler sur celte affaire, et non par la crainte d'au» cun danger, comme plusieurs^ personnes semblent le croire. Cependant je veux maintenant vous révéler un secret (quoiqu'il soit bien reconnu que j'aie la faculté de prendre conseil ). Il n'y a pas long-temps que mes yeux ont vu et la un serment par lequel plusieurs personnes s'engageaient h me tuer dans l'espace d'un mois: ainsi, je vois le danger que vous courez en ma personne, et je saurai le prévenir.
u Je n'ai point oublié votre association formée pour ma sûreté; je la regarde comme une énergique preuve de voire
^2 BARREAU ANGLA.1S.
fidélité et de votre zèle pour moi, et comme une obligation de plus qui m'est imposée de veiller a votre bonheur ; mais l'objet dont il s'agit étant d'une haute importance, j'espère que vous n'attendez pas de moi une résolution immédiate ; car j'ai coutume , même dans des matières moins difficiles que celles-ci, de délibérer à loisir ; en même temps je supplie le Dieu tout-puissant d'illuminer mon ame , afin que je puisse prévoir ce qui sera le plus utile au bien de son église et à la sûreté de l'état. Comme ce délai ne peut entraîner aucun danger, je vous ferai connaître ma résolution avec toute la maturité convenable ; et tout ce que de fidèles sujets peuvent attendre d'un bon prince, je l'accomplirai à votre égard. »
Le douzième jour suivant, lorsqu'elle eut mûrement pesé la chose en son esprit, étant agitée par des doutes et des incertitudes, elle manda le lord chancelier de la chambre haute , et Puckering, président de la chambre basse, les priant de considérer de nouveau une aussi importante matière, et d'aviser a quelque moyen d'épargner la vie de la reine d'Ecosse, et pourvoir à la fois a sa propre sûreté.
Après une longue délibération, l'un et Taulre^ ayant jugé que le salut du prince appartenait a tous , persistèrent d'une voix unanime dans la même opinion ; leurs motifs furent développés dans le discours suivant :
« A moins que l'exécution de celte juste sentence n'ait lieu , votie majesté ne peut être en sûreté; la religion du royaume ne peut être maintenue j l'état florissant de l'Angleterre doit bientôt tomber en décadence : en épargnant la reine d'Ecosse, votre majesté non-seulement donne courage aux ennemis de Dieu, du trône et de l'état, mais encore ôte toute confiance à ses sujets dévoués^ et provoque ainsi justement la colèrecéleste.
« Voici quels en sont les motifs ; relativement aux dangers
PROCÈS DE MARIE STUART
de votré majesté, il est. certain que la reine d'Ecosse et ses favoris pensent qu'elle a le droit non-seulement de succéder sf votre couronne , mais d'en jouir a votre place 5 et cette rivale impatiente, déjà familière avec le sang, n'épargnera rien pour vous enlever a vos sujets , cette voie étant la seule qui lui reste pour parvenir à ses fins j elle est endurcie dans la liaine contre votre royale personne, nonobstant les faveurs dont vous Favez comblée , soit pour lui conserver son royaume , soit pour sauver sa vie et son honneur : il ne doit y avoir nulle place a la clémence la où l'on ne trouve nul espoir de repentir. Bien plus , telle est l'ardeur de sa haine qu'elle semble, pour ainsi dire, la léguer après sa mort, et qu'elle désigne les exécuteurs qui doivent accomplir ses projets ; elle prétend qu'on veut légitimement provoquer une invasion ; mais une invasion peut amener une victoire , et une victoire la mort du vaincu. N'est-ce pas la prétendre implicitement que Ton peut attenter à vos jours ? Elle croit qu'il est nonseulement légitime , mais encore honorable et méritoire de vous ôter la vie; déclarée indigne de la couronne, comme vous l'avez été par son saint-père, dès-lors elle doit (et elle l'a toujours fait) travailler a vous perdre par tous les moyens; elle est altérée de votre mort j elle la préfère a sa propre vie, car, dans les derniers ordres qu'elle donnait a ses complices, elle disait : Quoi qu'il pût arriver d'elle, l'exécution tragique devait être accomplie sur vous , et votre personne est d'autant plus en danger depuis la sentence rendue, qu'il importe davantage, pour la sauver, de hâter votre perte ; il:i savent , en effet , que vous seule pouvez donner l'ordre de son supplice; que, par votre mort, la sentence perdrait sa force d'exécution, et que leur secours viendrait trop tard s'ils laissaient échapper l'occasion présente. Ses amis regardent toute invasion comme inutile tant que vous vivez j dans leur opi-
//^ BAPxPxEAU vVMGLAlS. .
iiion, voire niorl est le premier pas à laire, el ^^ifcMjfll
moyen de ruiner le royaume. Quelques-uns des plus expérimentés d'entre les papistes ont cru qu'il serait utile de voi^ leurrer de cette pensée , que lui faire grâce, ce serait assurer votre propre vie j mais soyez certaine qu'ils regardent son pardon comme votre arrêt fatal.
« En ce qui regarde la religion, il serait très-périlleux de sauver celle qui ne respire que sa destruction ; elle a été imbue des opinions des papistes depuis sa plus tendre jeunesse 5 c'est sur les papistes que se fondent toutes ses espérances; elle leur est tellement dévouée qu'elle consentirait (aussi bien pour la satisfaction des autres que pour contenter son caprice ) h supplanter notre saint évangile partout où elle pourrait ^ malheur d'autant plus grand et d'autant plus redoutable qu'il causeroit la perte de l'ame , et s'étendrait non- seulement en Angleterre et en Ecosse, mais aussi en tous les pays audelà des mers où l'évangile de Dieu est révéré; car il ne pourrait que perdre beaucoup des respects qu'il obtient par la défection qui se serait manifestée dans ces deux vaillaus empires.
« Quant a ce qui concerne la prospérité de ce royaume , les Lydiens disent : Unum regem agnoscunt Ljdii, duos autem tolerare non possunt. Nous disons comme eux : JJnam reginam Elisabetham agnoscunt Angli ^ duas autem taie-rare non possunt. Ainsi, puisqu'elle se proclame reine ici, et que nous sommes résolus à ne pas reconnaître d'autre souveraine que vous, il s'ensuit que , si elle prévaut, elle verra eu nous des esclaves et non des enfans : aussi le royaume frémit de crainte a la pensée d'une telle marâtre.
(( Elle nous avait déjà préparé un tuteur et une nourrice j c'étaient le pape et le roi d'Espagne; que, si jamais nous tombions entre leurs mains ^ qii'aurions-nous autre chose à
^ WO(M m MARIE STUART. ^ /,r>
Rendre que la ruiné: , la desolatioh et la destruction totale de 'ïïos biens, nos ten-es^ À<)S» vies notre honneur et tout ce que nous possédorfe»?»* •
« Tant qu'elle vivra, les ennemis de l'état fonderont leurs pspérances sur notre perte ; après votre mort , ils espèrent î enter une invasion qui leur sera profitable, ce qui ne pourrait avoir lieu sans les plus grands malheurs pour nous: dèsîors il nous convient de couper court a toutes ces espérances.
« Pendant son séjour en ce lieu , elle a déjà , par ses trompeuses amorces, conduit a leur ruine plus de grands personnages, de maisons illustres et de simples sujets , que si elle eût été en possession de ses états et en guerre ouverte avec nous : tant qu'elle vivra , elle sera une source intarissable de malheurs au grand détriment de ce royaume; ainsi ce royaume ne peut ni ne doit l'endurer plus long-temps.
« Ses secrétaires écrivent et impriment que nous touchons a la fin du monde, voulant dire par là que la fin de notre monde est le commencement du leur; mais qu'elle périsse, et leur monde finira avant qu'il n'ait commencé. Depuis[qu'un pardon lui fut accordé dans la quatorzième année du règne de votre majesté , les papistes , les traîtres , les sectaires se sont multipliés à l'infini ; qu'on l'épargne de nouveau , et ils deviendront innombrables et invincibles.
«En outre, la pitié, en cette circonstance, serait cruauté envers l'état , nam est guœdam crudelis misericordia ; l'épargner , serait nous frapper tous ; elle n'est que votre cousine a un degré éloigné; Nous sommes les enfans de ce pays ; vous êtes non-seulement notre mère , mais notre épouse ; vous avez donc de plus étroites obligations envers nous tous qu'envers elle seule ; ce serait blesser cruellement le cœur de vos fidèles sujets s'ils ne voyaient point un si horrible attentat dignement puni. La moindre incertitude les poussera dans le mauvais parti ; la.plupart chercheront a faire leur paix avec lui ; ainsi
donc , aussi bien pour rassurer les uns que çour intimider les
autres, il est essentiel que justice soit fâite.
« Des milliers de vos fidèles sujets de tous les rangs, dans l'ardeur de leur zcle, ont fait serment devant Dieu de la poursuivre jusqu'à la mort par tous les moyens possibles, comme elle l'a été par la juste sentence qui vient d'être prononcée; ils ne pourront accomplir leur serment si vous lui accordez la vie ; et il faudra ou lui donner la mort sans votre ordre, ce qui serait violer les lois , ou la laisser vivre malgré nos sermens exprès, ce qui compromettrait le salut de nos ames; car nul acte du parlement, nulle puissance humaine ne peut nous relever de nos sermens. Voyant donc qu'il dépend de vous de nous délivrer de cette alternative en ordonnant une juste exécution de la sentence , nous vous sup- »,gl;ions et nous vous conjurons d'ordonner sur elle une justice prompte, qui garantisse votre sécurité et la stabilité de votre royaume qui non-seulement apaise tous les troubles de notre conscience , mais encore nous donne le courage de courir , nous et les nôtres, a tous les périls nécessaires pour votre conservation et votre salut. La vengeance de Dieu contre Saul qui épargna Agam , et contre Ahab qui laissa vivre Benhadad , est éclatante : ils furent tous les deux , par un juste châtiment, privés de leur royaume pour n'avoir pas frappé ces deux méchans princes que Dieu avait livré entre leurs mains , comme ministres de son éternelle et divine justice. Combien , au contraire, ne furent pas loués ces maigistrats qui mirent h mort ces deux reines criminelles-, Jesabel et Athalie ! Quelle sagesse ne montra pas SaFomon en tuant son propre fils Adonias pour avoir seulement manifesté le désir d'un mariage qui laissait soupçonner une trahison ! On ne demande à votre majesté rien autre chose que ce que le pape (maintenant votre ennemi juré) , ce que les conspirateurs et cette femme elle-même vous réservaient.
PROCÈS BE MARIE STUART. 4
Le pape a lui-même prononcé la sentence en un cas semblable : J^ita Conradùiiy mors Carolopnors Conradinij vita Carolo; eux-mêmes, dans l'effusion de leurs bonnes intentions a votre égard, disaient : « Celui qui n'a point de bras ne peut combattre; celui qui n'a point de jambes ne peut courir, mais celui qui n'a point de tête ne peut faire de mal, pisces primùm à capite fœtent, » En souscrivant à la dernière associalion, elle a prononcé elle-même son propre arrêt : en outre, dans ses lettres écrites à Babington , elle disait que, si elle était découverte , elle vous fournirait de suffisans moiifs de la garder toujours en prison , ce qui ne peut signifier rien autre chose que Pintention de vous donner la mort. Ainsi , considérant , d'un côté, combien vous avez soutenu la religion, avec quel tendre soin , avec quelle piété, plus que maternelle , vous nous avez toujours cbéris , nous , les enfans de cette terre, avec quel honneur et quel renom vous avez rétabli les anciens privilèges de la couronne; avec quelle paix et quelle justice vous nous avez gouvernés; avec quelle douceur vous avez régné sur nous ; lorsque nous voyons, d'autre part, que cet ennemi de notre bonheur cherche à renverser notre religion, a vous supplanter pour ériger des étrangers à votre place , a livrer les droits du trône, à un prêtre italien, et placer la couronne sur son propre front , et qu'elle met tout en œuvre pour vous enlever la vie : nous vous conjurons , dans l'intérêt du ciel, de son église, de son royaume, dans notre intérêt, dans le vôtre, de ne pas demeurer plus long-teipps insouciante de votre vie et de la sécurité du souverain , de ne pas souffrir plus long- temps que la religion soit menacée , le royaume mis en péril, et nous-mêmes exposés k de continuelles angoisses, de même que la justice a prononcé une équitable sentence^, ainsi veuillez en ordonner l'exécution , de même que sa vie était pour vous une menace de mort: que sa mort vou^^l^t , par la grâce de Dieu, un gage de vie, afin que la terr^ étant
purgée de celle peste, nous puissions remercier Dieu de notre délivrance , et dire avec le psalraiste : Dominus fecit judicium. Fasse le ciel que vous incliniez une oreiUe favorable à nos justes désirs !
« Ils conclurent en disant que, de même qu'il serait injuste de dénier l'exécution de la loi h Tun de ses sujets qui la lui demanderait; il l'était, à plus forte raison, de la refuser a toute l'Angleterre qui lui présentait sa demande d'une voix unanime. » •
La reine répondit en ces termes :
« Combien il est pénible ce chemin dont le trajet et l'issue n'offrent qu'embarras pour prix d'un laborieux voyage! Je me suis sentie en ce jour agitée des plus cruelles angoisses que j'aie jamais éprouvées; incertaine si je dois parler ou garder le silence ; si je parle sans me plaindre , je dissimulerai ce que je sens; et, si je garde le silence , toutes vos fatigues auront été vaines : si je me plains , cela pourra paraître étrange; cependant j'avoue que mon plus vif désir serait que l'on piit trouver, pour garantir ma sécurité et votre salut, quelqu'autre moyen que celui que vous proposez. Ainsi , je ne puis que me plaindre, si ce n'est de vous, au moins contre vous, de ce que votre supplique m'a montré, que ma vie dépend essentiellement de la mort d'un autre. S'il est quelqu'un qui pense que j'aie prolongé le temps de la délibération seulement pour me donner une apparence de clémence, celui-là méfait le plus injuste reproche; j'en atteste celui qui scrute les plus secrètes pensées de nos cœurs. S'il est quelqu'un qui soit persuadé que les commissaires n'ont pas osé prononcer d'autre sentence par crainte de me déplaire , ou de se montrer peu soucieux de ma sûreté , celui-la m'impute la plus horrible . pensée ; car , ou ceux auxquels j'ai livré ma confiance ont trahi leur devoir, qu ils ont dû déclarer aux commissaires, en mon nom , que ma volonté était que chacun d'eux prononçât selon
PROCÈS DE MARIE STUART. ^9 s?i conscience , et que ce qu'ils n'oseraient pas déclarer ouvertement, ils vinssent mêle révéler en secret. Par suite de mes favorables inlentiôns envers elle, je désirais que l'on pût trouver quelque autre moyen de prévenir ce malheur; mais, puisque maintenant il est décidé que ma sûreté est compromise si elle ne meurt, je ressens une douleur inexprimable qu'après avoir pardonné a tant de rebelles, et détourné mes regards dè tant de trahisons , je me trouve contrainte de me montrer cruelle envers une si grande princesse.
(( Depuis mon avènement au trône j'ai lu bien des livres diffamatoires et des pamphlets qui m'accusaient de tyrannie. Je crois que l'intention de leurs auteurs était de dire quelque chose de nouveau; et, en vérité, c'était une nouvelle pour moi d'être accusée de tyrannie. Je désire que ce soit aussi bien une nouvelle pour eux d'entendre pailer de leur impiété; mais que n'écrironl-ils pas aujourd'hui lorsqu'ils apprendront que j'ai consenti que la main du bourreau se teigne du sang de ma plus proche parente? Cependant je suis si ennemie de toute cruauté que, pour sauver ma propre vie, je ne voudrais pas lui faire violence; oui, je suis beaucoup moins soucieuse de prolonger ma propre existence , que de conserver l'une et l'autre. Ce m'est une grande douleur que mes vœux ne puissent être accomplis. Je ne suis pas si dépourvue de jugement que je ne voie devant mes yeux le péril qui me menace, ni assez folle pour aiguiser le fer qui doit m'égorger,nî assez imprévoyante pour ne pas pourvoir a ma sûreté. J'ai souvent réfléchi que plus d'un homme exposerait sa vie pour sauver les jours d'une princesse; je ne dis point que je le ferais , cependant j'y ai souvent pensé.
te Lorsque je considéré combien de personnes ont écrit et parlé contre moi , je ne puis que je ne dise quelque chose pour ma propre défense, aûn que vous jugiez quelle est cette femme pour la sûreté de laquelle vous avez témoigné tant de zèle.
5o BARREAU ANGLAIS.
Je me sens pénétrée delà plus vive reconnaissance lorsque je réfléchis a tous vos soins vigilans, quoique certainement Je sois dans l'impossibilité de les reconnaître, eussé-je autant de vies que vous tous.
« Lorsque je montai sur le trône , je n'oubliai point le Dieu de qui je le tenais. Je commençai mon règne par affermir la religion dans laquelle j'ai été élevée , dans laquelle je mourrai , je l'espère - et quoique je n'ignorasse pas a combien de périls je m'exposais au dedans en changeant la religion, et combien de princes puissans au dehors , partisans d'un culte contraire , se montreraient mes ennemis, je ne fus point effrayée, sachant que Dieu que je craignais seul me défendrait moi et ma cause: de Ta tant de conspirations et de trahisons tramées contre ma personne. Je ne puis que m'étonner si j'existe encore • et certes je ne serais plus depuis long-temps, si la main toute-puissante de Dieu ne m'eût protégée au-delà de toute attente. Pour me perfectionner dans l'art de gouverner , je fis de longues et sérieuses réflexions sur ia conduite qu'il convenait le plus a un prince de tenir, et je reconnus qu'il lui était indispensable d'être abondamment pourvu de certaines vertus spéciales qui sont la justice , la tempérance , la prudence et la magnanimité. Pour les deux dernières, je ne m'en vanterai point, mon sexe ne me le permet pas j mais, pour les deux premières , j'ose dire , et cela sans ostentation , que je n'ai jamais mis de différence entre les personnes la où le droit est égal : jamais je n'ai préféré par faveur celui que j'ai cru inférieur par le mérite ; jamais je n'accoutumai mon oreille à en croire aux premiers récits qu'on me faisait, me defendant avec soin de toutes préventions avant d'avoir entendu la cause : je n'affirmerai point que jamais d'infidèles rapports ne m'ont fait pencher d'un côté plutôt que de l'autre ■ car nous autres princes nous ne pouvons tout entendre par nous-mêmes ; cependant j'ose dire que mes décisions furent toujours conformes à la
PROCÈS DE MARIE STUART. 5t
vérité , selon que me l'indiquait ma raison : et de même qu'Alcibiade recommandait a son ami de ne jamais répondre avant d'avoir parcouru toutes les lettres de l'alphabet, ainsi ai-je toujours évité avec soin toute résolution violente et précipitée.
(( Quant a vos conseils et a vos avis, je reconnais qu'ils sont si prévoyans et si profitables a ma propre sûreté, et qu'ils partent de cœurs si sincères et si dévoués, que je m'efforcerai, autant qu'il me sera possible, de vous donner lieu de penser que toutes vos peines ne sont pas inutiles , et que je suis digne de sujets comme vous. Relativement a votre demande, je vous prie de vous contenter d'une réponse qui n'en est pas une ; je ne condamne point voire jugement ; j'apprécie vos raisons, mais veuillez accepter mes remercîmens, excuser mes incertitudes, et ne prendre point en mauvaise part mes hésitations. Si je parlais, je voudrais ne pas faire ce que vous demandez, j'en dirais peut-être plus que je ne pense 5 et, si je disais que je consens a vous complaire , je me plongerais dans un péril dont vous voulez me garantir , et que, dans votre sagesse et dans votre discrétion, vous croirez devoir éviter si vous considérez les circonstances de temps et de lieux , les mœurs et la condition des hommes, n
Alors l'assemblée des états fut prorogée.
La reine Elisabeth, après quelques hésitations, donna a Davison, l'un de ses secrétaires, un ordre signé de sa main, afin qu'un warrant fût dressé sous le grand sceau d'Angleterre , et exécuté en cas où quelque tentative serait faite contre la reine Elisabeth , lui recommandant de n'en parler à personne. Le lendemain^ la reine changea de pensée, et enjoignit à Davison de ne pas faire dresser le warrant. Davison répondit que déjà il était dressé et scellé - sur quoi la reine s'émut et blâma son trop de précipitation : néanmoins celui-ci fit connaître au conseil le warrant, et lui persuada facilement que la reine avait ordonné qu'il fût exécuté. Aus-
S-j BAllREAU ANGLAIS,
sitôt on envoya Beale , i'un des ennemis les plus acharnés de Marie , avec deux exécuteurs et un warrant par lequel pleins pouvoirs étaient donnés aux comtes de Sherwsbury , Kent , Derby et Cumberland , de pourvoir a l'exécution selon la loi : la reine ignorait celte démarche , et même avait dit à Davison qu'elle prendrait un autre moyen , cependant celui-ci ne rappela point Beale.
Aussitôt que les ^comtes furent arrivés a Folheringay, ils allèrent avec sir Amiot Powlet et sir Drew Drury , a la garde desquels était confiée la reine d'Ecosse , lui annoncer le inoiif de leur arrivée- ils lui lurent le warrant, et l'invitèrent en peu de mots à se préparer a la mort , car elle devait être exécutée le lendemain. Elle répondit d'un ton de voix calme et assuré : Je n'aurais pas cru que la reine ma sœur eût consenti a ma mort, moi qui ne suis sujette ni a vos lois, ni à votre juridiction; mais, puisque tel est son bon plaisir, la mort sera la bien venue, aussi bien l'ame est indigne des grandes et éternelles joies du ciel , lorsque le corps ne sait pas endurer le coup de hache d'un bourreau.
Elle demanda qu'on lui permît de voir son aumônier, son confesseur, et Melvin son maître -d'hôtel. Son confesseur lui fut refusé, les comtes lui recommandèrent l'évêque de Péterboroug comme pouvant lui donner des consolations. Sur son refus, le comte de Kent, dans un accès de zèle, lui dit entre autres choses : u Voire vie serait la mort de notre religion , et au contraire votre mort sera sa vie. » Comme on lui parla de Babington , elle nia constamment avoir connu sa conspiration, et s'en remit au ciel du soin de venger son injure ; s'étant ensuite enquis de ce qu'étaient devenus Naw et Curie, elle demanda si l'on avait jamais vu des domestiques suibornés reçus comme témoins pour faire condamner leur maître.
Les comtes étant partis, elle commanda qu'on hâlât le
PROCÈS DE MARIE STUART. 53 souper afin qu'elle pût arranger ses affaires; elle soupn modérément selon son habitude 5 et , voyant ses serviteurs , hommes el femmes , pleurer autour d'elle pendant son repas ^ elle les consolait avec beaucoupde courage et de magnanimité, les invitant de cesser leurs lamentations , mais plutôt de se réjouir de ce qu'elle quittait ce monde de misère: puis, se tournant vers Burgoin son médecin , elle lui demanda s'il ne trouvait pas aujourd'hui que la force de la vérité fût grande: ils disent, ajouta-t-elle^ que je dois mourir , parce que j'ai comploté la mort de la reine , et cependant le comte de Kent prétend que le motif de ma mort est que je .suis dangereuse pour leur religion j mais ni mes torts envers la reine, ni les dangers de la religion n'ont causé mon sort ; plusieurs personnes, sous couleurs de religion et de bien public, ne considèrent que leur avantage particulier.
Vers la fin du repas elle but a tous ses domestiques , qui lui répondirent à genoux, mêlant leurs larmes avec le vin , et lui demandant pardon de toutes leurs négligences ; ce qu'elle fit pareillement. Après souper elle relut ses dernières volontés , ainsi que l'inventaire de ses biens et de ses bijoux , et écrivit les noms de tous ceux auxquels elle les destinait 5 elle distribua à plusieurs de l'argent de ses propres mains ; elle écrivit une lettre a son confesseur, afin qu'il lui accordât son intercession auprès de Dieu dans ses prières; elle écrivit aussi plusieurs lettres de recommandations pour ses serviteurs au roi de France et au duc de Guise. A son heure accoutumée , elle alla se coucher , dormit pendant quelque temps, puis sa réveilla, et passa le reste de la nuit en prières.
Le jour fatal étant arrivé, qui était le 8 février, elle s habilla aussi magnifiquement qu'elle avait coutume de le faire les jours de fête ; et, appelant tous ses domestiques, elle ordonna qu'on leur lût ses dernières volontés, les priant de prendre leur legs en bonne part , car elle était hors d élai
de leïir donner davantage j puis, tournant toutes ses pensées vers Dieu , elle lui demanda, avec des soupirs , des gémissemens et des prières, qu'il daignât lui accorder sa grâce divine. Thomas Andrews , shérif du comté , étant venu l'avertir qu'il fallait partir, elle se leva avec une contenance ferme et majestueuse. Sa tête était couverte d'un long voile qui descendait jusqu'à terre; son chapelet pendait à sa ceinture, elle tenait un crucifix d'ivoire entre ses mains.
Elle fut reçue sous le porche par les comtes et les autres gentilshommes; alors Melvin , son serviteur, tombant à ses genoux et fondant en larmes, se plaignit du malheureux sort qui le destinait à porter en Ecosse la déplorable nouvelle du sort de sa reine et maîtresse; mais elle le consolant: « INe pleure pas, mais réjouis-toi plutôt; lu vas voir tout a l'heure Marie Stuart libre de toutes ses peines; dis-leur que je meurs fidèle a ma religion comme à mon affection pour l'Ecosse et pour la France : que Dieu pardonne à ceux qui sont altérés de mon sang^ comme le cerf des eaux de la fontaine î El toi, Dieu puissant, qui es h vérité même, qui lis dans le fond de mon cœur, tu sais combien j'ai désiré que les royaumes d'Angleterre et d'Ecosse fussent réunis ! Meîvin , recommande-moi à mon fils, atteste-lui que je n'ai rien fait qui puisse être préjudiciable au royaume d'Ecosse; conseille-lui de se maintenir toujours en bonne amitié avec, la reine d'Angleterre, et sers-le toujours fidèlement. Alors, comme quelques larmescommençaient a mouiller ses yeux, elle dit plusieurs fois adieu a Meîvin, qui pleurait amèrement; puis, se tournant vers les comtes, elle les pria de traiter avec égard ses domestiques, demandant qu'on leur permît de jouir de leurs legs , de l'environner au moment dé sa mort, et qu'ensuiîe on les renvoya dans leur pays avec un sauf-conduit. La première demande lui fut accordée ; quant a laisser ses domestiques rapprocher au moment de sa mort^ le comte Kent parut
PROCÈS DE MARIE STUART. 55 d'abord s'y opposer, [redoutant quelque superstition : Nè craignez rien , dit-eile , ces araes innocentes désirent seulement me faire leurs derniers adieux ; ma sœur Elisabeth , j'en suis sûre, ne m'aurait point refusé une si légère faveur : que mes femmes puissent être présentes, ne fut-ce que pour rbonneur de notre sexej je suis sa plus proche parente , descendue d'Henri VIT, reine douairière de France, et sacrée reine d'Ecosse.
Lorsqu'elle eut pi ononcéces mots, elle se retourna; on permit enfin que ceux de ses gens qu'elle nommerait fussent présens ; elle désigna Melvin, Burgoin , son médecin ^ son apothicaire, son chirurgien , deux femraes-de-chambre et plusieurs autres ; ensuite, précédée des deux comtes et du schérif , elle marcha vers l'échafaud qui était élevé a rextrémilé de la salle , et sur lequel se trouvait uo fauteuil^ un carreau et un^billot, le tout recouvert d'un drap noir. Aussitôt qu'elle se fut assise, et que le silence eut été ordonné , Beale lut le warrant; elle l'écouta attentivement, mais comme préoccupée de quelque autre pensée. Après cette lecture Fletcher , doyen de Péterboroug, commença un long discours touchant la condition de sa vie présente, passée et future. Elle l'interrompit une ou deux fois pendant qu'il parlait, le priant de ne point se fatiguer inutilement, et protestant qu'elle était fermement attachée a l'ancienne religion cathoy^je romaine pour laquelle , elle était prêtea verser son sang. Lorsqu'il voulut la persuader de songer au repentir, et de mettre toute sa confiance en Jésus- Christ, elle répondit qu'elle était née et qu'elle avait vécu dans celte religion, et qu'elle était prête a y mourir. Les comtes lui témoignèrent le désir de prier avec elle; elle répondit qu'elle leur serait reconnaissante s'ils voulaient prier pour elle; mais me joindre à vos prières , vous qui professez une autre religion , serait de ma part un coupable péché. Alors ils dirent au doyen de se mettre en prière; et, tandis
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que la multitude qui se trouvait présente se joignait à lui, eile tomba a genoux ; et, tenant son crucifix entre ses mains, elle récita en latin avec ses domestiques \ Office de la Viers^e,
Marie.
Lorsque le doyen eut fini , elle recommanda , en anglais , réglise , son fils et la reine Elisabeth a Dieu , le conjurant de détourner sa colère de cette île , et protestant qu'elle mettait toot son espoir de salut dans le sang de Jésus-Christ; levant ensuite son crucifix, elle pria les saints chœurs dv?s anges d'intercéder en sa faveur. Elle donna le pardon à ses ennemis, puis embrassant le crucifix et se signant avec la croix, elle dit : « Gomme tes bras , ô Jésus ! ont été étendus sur la croix, que ta miséricorde me reçoive a bras ouverts, et me pardonne mes péchés. » Lorsque ses femmes lui eurent ôté sa coiffure, elle les embrassa, et les signant avec la croix , elle leur ordonna d'un air serein de réprimer leurs lamentations de femme , car elle allait être délivrée de tous ses chagrins ; puis, se tournant vers ses autres domestiques, qui pleuraient aussi, elle les signa avec la croix, et leur dit adieu' en souriant. Alors, ayant couvert sa figure d'un mouchoir de toile, et s'inclinant sur le billot , elle récita le psaume : C'est en toi^ Seigneur, que fai espéré^ je ne serai point confondue. Lorsqu'elle eut étendu son corps, et tandis quelle répétait a plusieurs reprises -.Je recommande mon ame entre 'VOS mains f sa tête fut abattue en deux coups.
Le doyen s'écria : Ainsi périssent tous les ennemis de la reiae Elisabeth ! Le comte de Kent dit amen, et la multitude répondit par des pleurs et des sanglots.
Son corps fut embaumé , disposé selon les rites ordinaires , et enterré avec des funérailles royales, dans l'église cathédrale de Péterboroug. De pompeuses obsèques eurent lieu également a Paris par les soins des Guises,
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