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Antoine-Louis Barye est né à Paris, le 15 septembre 1706. Son père, Pierre Barye, établi rue de la Calandre, était d’origine lyonnaise et exerçait le métier d’orfèvre. Comme les temps étaient troublés, l'enfant atteignit l’âge de douze ans sans savoir lire. Mais, en dépit de la négligence apportée à son éducation première, Barye devait rattraper très vite ce retard, car il avait de l'intelligence, une distinction naturelle de corps et d'esprit, et le don d'observation. A treize ans, il entrait comme apprenti chez Fournier, graveur sur cuivre, qui avait obtenu l'entreprise des matrices estampées pour toute la partie métallique des costumes ou des équipements militaires ; il l’aidait, un peu plus tard, à exécuter au repoussé, pour le compte de Biennais, de petits bas-reliefs entrant dans la décoration des tabatières d’or que Napoléon Ier offrait aux Souverains. Ce passage chez Fournier ne fut pas inutile à Barye, car, à son retour du régiment, nous le verrons tout d’abord orienté vers la médaille où pouvait le servir son éducation de ciseleur. En 1812, il avait dû, en effet, endosser l'uniforme, et, incorporé dans la brigade topographique du génie, son rôle consista tout d’abord à modeler des plans en relief : 1l travailla notamment à ceux du Mont Cenis, de Cherbourg et de Coblentz. Puis il passa au 22 bataillon de sapeurs du génie. En 1814, il était rendu à la vie civile. La chose se faisait d’une manière imprévue : « Un soir, a raconté Barye à son ami Th. Silvestre, c'était le 30 mars 1814, comme je revenais très fatigué d’une longue promenade à travers les champs de Montrouge, le portier du dépôt militaire me cria par le guichet : « L'armée est partie, allez vite la rejoindre sur les bords de la Loire. » Comme je n’avais pas un sou pour entreprendre moi-même cette retraite devenue si célèbre, je regagnai la maison de mon père. » La capitulation de Paris, survenue peu après, amenait sa libération.
Barye voulait être artiste. Mais à qui demander des conseils ? « Comme j'étais peu remuant, a-t-il confessé, je ne savais ni comment trouver un maître, ni comment faire pour vivre en étudiant. » En décembre 1816, il entrait chez le sculpteur Bosio. Celui-ci n'avait rien de ce qu’il fallait pour satisfaire les curiosités du nouvel élève qui, finissant par s’en convaincre, entrait en mars 1817 chez Gros, avec le désir de pousser plus avant ses études de dessin, — de dessin expressif. Car, Gros est, à ce moment-là, le point de ralliement de tous ceux qui cherchent, veulent en art de la vie agissante. Ainsi, Géricault et Delacroix, à la même heure, ne cessent de penser aux Pestiférés de Jaffa de même qu'aux autres compositions mouvementées inspirées au maître par l'épopée impériale. Toutes œuvres où l’homme et le cheval sont représentés avec feu. Or, Géricault et Delacroix, comme tout à l'heure Barye, mettaient sur le même pied l’étude de la figure humaine et celle de l'animal. N’a-t-on pas de Géricault, modelé par lui, un Cheval écroché, un Bœuf terrassé par un tigre!
En 1810, Barÿye ne se sentant pas assez sûr de lui pour affronter le concours de Rome de sculpture, participait à celui * de gravure en médailles. La composition donnée était : Milon de Crotone dévoré par un lion. Le Milon de Barye eut du succès. Les journaux en parlèrent avec éloges comme ils devaient parler l’année suivante de son Caïn. Bien choisi pour Barye ce Milon, pensera-t-on. Mais, à ce moment-là, il n'avait pas encore la pratique des fauves et, comme les autres concurrents, il ne voyait son sujet qu'à travers l’émouvant groupe de Pierre Puget. D'ailleurs, en raison de la prédominance exigée dans un concours d'école, de la figure humaine, l’athlète devait conserver le rôle essentiel. En fait, son œuvre dénote une certaine empreinte xvir1Ie siècle. Elle est sincère, maïs surtout ornementale de ligne, de couleur. Barye n’obtint qu’une mention : le prix étant allé à Vatinelle qui devait peu faire parler de lui durant une très longue existence. Toutefois, son
Milon, d’un savoir certain, n’est pas oublié : il se vend encore chez les mouleurs des environs de l’École des Beaux-Arts.
L'année suivante, Barye concourait pour le grand prix de sculpture. Les logistes devaient traiter Caïn maudit de Dieu après le meurtre d'Abel. La figure de Barye qui avait produit « une impression profonde et générale » ne lui valut cependant qu’un second prix. Nouvel échec en 1827 et 1822. En 1823, pas de prix décerné, mais cette année-là, au concours d’esquisse, Barye conquérait la première place avec un bas-relief à trois personnages : Les Reproches d'Hecior à Paris, sobre de composition, mais d’un modelé élégant et coloré, rappelant Prud’hon. (Plâtre original conservé à l’École des Beaux-Arts). En 1824, malgré tout l’acquis prouvé, Barye n'était même pas reçu en loge !
Ce suprême échec le libérait de l’emprise académique : renonçant aux encouragements officiels, il travaillerait désormais selon ses goûts, au gré de ses impressions. Comme il est sans fortune, il se préoccupe de chercher un gagne-pain et entre, en 1823, chez Fauconnier, orfèvre de Madame la duchesse de Berry. Alors en grande réputation, Fauconnier était par lui-même un artiste fort médiocre, mais il avait le bon goût de s’entourer de jeunes gens de talent. Barye ne dépara pas son équipe, bien au contraire : il donna aux productions de la maison un caractère particulier. Dans le rapport officiel du jury sur l'exposition industrielle de 1825, se lisent, en effet, ces lignes : « On doit à M. Fauconnier une collection de bons modèles pour limitation des divers animaux. » Il est facile de deviner qui en était le créateur ! Ces modèles sont, pour la plupart, perdus. Cependant le peu que conserve le Louvre de la production particulière de Barye remontant au même temps, par exemple Hercule luttant contre un sanglier, daté de 1837, permet d’en fixer le caractère. Des figures soigneusement établies, minutieuses dans le détail, vraies, mais anguleuses et sèches.
Chez Fournier, Barye avait appris la taille de l'acier, la gravure des poinçons ; chez Fauconnier, il se perfectionna dans la ciselure, les procédés de fonte, et, épris comme il allait l'être de belles fontes et de ciselures impeccables, cet acquis devait lui servir puissamment au cours de sa carrière de sculpteur. Dès que luisait une heure de liberté, peut-être aussi sous le prétexte de quelque animal à modeler pour la maison, Barye courait à la Ménagerie. Par l'observation soutenue, les études directes de dessin et de modelage, il commençait sa forte éducation d’animalier. Et ce feu lui attirait la sympathie d’un vieux gardien de la section des fauves, le père Rousseau, qui facilitait dans la mesure du possible le travail du jeune sculpteur, lui ouvrant très régulièrement les portes de la Ménagerie à cinq heures du matin et poussant l’amabilité jusqu’à prélever au profit de Barye, dont l'appétit était aiguisé, de belles tartines de pain tendre sur la ration des ours. Le père Rousseau eut sa récompense : il connut Barye célèbre et put penser dans sa bonhommie qu'il y était pour quelque chose.
Afin de subvenir aux besoins de la jeune famille qu'il avait tôt créée, Barye ne devait abandonner l'atelier Fauconnier qu'en 1831 et même, peut-être, un peu plus tard. Mais, sans attendre cette époque de libération, il se préoccupait de paraître au Salon. Son nom était imprimé pour la première fois sur le livret de l’exposition de 1827 où figuraient de lui plusieurs bustes accompagnés de médaillons, envois qui n'arrétèrent pas la critique. En 1831, il y reparaissait avec un Martyre de Saint Sébastien, en plâtre, auquel étaient joints une esquisse d'ours, un groupe d’animaux en plâtre mais surtout un Tigre dévorant un gavial, présenté demi-nature. La nouveauté de ce morceau imposait Barye qui avait la joie de connaître pour la première fois l'éloge étendu. Si les écrivains qui allaient composer la phalange romantique prisaient tout naturellement l’étrangeté et la valeur expressive
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d’un groupe comme celui du tigre et du gavial, les classiques
comme Delécluze et Lenormant, après avoir apporté leur tribut de louanges au Saint-Sébastien, reconnaissaient également les qualités supérieures révélées par la lutte du fauve et du reptile. « La vie est rendue avec tant de force et de passion dans ces deux animaux que nous ne balançons pas à regarder le groupe qu'ils forment comme l’œuvre de sculp-
ture la plus forte et la meilleure du Salon », écrivait Delécluze ; :
et Lenormant de s’écrier : « La vérité de ce morceau est telle qu'on se sent poursuivi, après l’avoir vu, par une odeur de ménagerie. » Suivaient des objections de détail, mais qui ne diminuaient en rien la force de l'approbation. Certes il fallait encore compter avec les critiques étroits, esclaves de la routine, dont le représentant le plus tÿpique était Tardieu, le rédacteur des vieilles Annales de Landon, alors presque mourantes, mais pour l'instant leur opposition était étouffée par les bruyantes acclamations des écrivains exempts de préjugés. En présence du Tigre dévorant un gavial, Schœælcher, dans l’Aytiste, s’écrie : « De quel génie ne faut-il pas être doué pour animer à ce point deux ou trois sacs de plâtre ! »
Cependant quelque chose gênait très fortement les plus réfléchis des approbateurs de Barye. C'était l'accumulation de détails inutiles tout autour des deux adversaires, le saurien et le fauve : serpents, tortues, êtres minuscules dont la minutieuse exécution ne laissait pas de distraire inopportunément le spectateur du grand drame qui se déroulait audessus d'eux. En fait, dans ce groupe dramatique, Barye n'avait pu se libérer des pratiques de l’orfèvre. Gustave Planche, quoique très chaud admirateur du sculpteur, déplore cette erreur qui ne devait pas, d’ailleurs, se renouveler, Barye n’ayant péché que par excès de sincérité.
Tels quels, les envois de Barye au Salon de 1837 étaient récompensés par une deuxième médaille et ses amis, insatisfaits néanmoins, regrettaient que le succès ne fut pas
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confirmé par l'octroi de la décoration. Aussi, Victor Schælcher … d'écrire : « Quoique nous regrettions que le statuaire Barye
n'ait pas partagé cet honneur, puisque honneur il y a, les artistes doivent s’enorgueillir qu’on les ait trop respectés pour leur prodiguer scandaleusement des croix comme à la garde nationale |! »
Au Salon suivant, qui n’eut lieu qu'en 1833, les œuvres qu'envoyait Barye mettaient son nom tout à fait en vedette. C'était le morceau fameux du Lion écrasant un serpent, accompagné du buste du duc d'Orléans, puis de toute une suite de plâtres : Cerf terrassé par deux levriers, Cheval renversé par un hion, Charles VI dans la forêt du Mans, Cavalier du XVe srècle, Ours de Russie, Ours des Alpes, Eléphant d'Asie, etc. Enfin, Barye commençait à révéler la suite de ses dramatiques aquarelles : Deux jaguars du Pérou, Tigre dévorant un cheval, Panthère des Indes, Panthère du Maroc, Deux jeunes lions du Cap, Deux tigres du Bengale. Mais le morceau . magistral était, sans conteste, l’épique Lion écrasant un Serpent, dont le bronze à cire perdue est placé aujourd'hui au Louvre après avoir figuré longtemps dans le jardin des Tuileries, sur la terrasse du bord de l’eau, où il a été remplacé par une copie en pierre. — Mauvaise remplaçante, qui n'abolit pas le souvenir de la fière masse de bronze du grand fauve ramassé sur lui-même, rugissant de colère dans un regard oblique, tout l’avant-corps porté en avant pour écraser plus sûrement le reptile. Cependant, vu à la distance du temps et comparé aux œuvres postérieures de Barye, ce beau groupe ne constitue qu’une étape. Si Barye a renoncé aux accessoires précieux, son étude du fauve, dans sa sincérité, manque un peu d’ampleur : la minutie apportée à l'exécution des parties, de la fourrure par exemple, lui nuit. De plus, l’œuvre sous certains angles est insuffisamment lisible, ce qui est une erreur statuaire. Dans la suite, Barye présentera des fauves plus souples, plus astucieusement
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cruels, mais, tout de même, quelle révélation pour qui ne connaît que les lions de fonte, la patte posée sur une boule, qui gardent l'entrée de l’Institut, ou ces ridicules lions à face humaine, pleurants et gémissants, sculptés par Canova pour le monument de Pie VI!
Par l’anonyme chroniqueur de l’Arhste, les envois de Barye sont vivement applaudis : « La vie est là, on resterait des heures à analyser de tels chefs-d’'œuvre, parce que les détails d’une création d'art qui reproduit la vie avec cette perfection sont infinis comme le sentiment qu'ils font naître... Ni l'obscurité, ni la misère, ni l'ignorance des académies, n’ont rebuté Barye ; il a entendu la voix magique de l'art qui l’appelait, et il a marché toujours. » Dans leur romantique Salon de 1833, doté par Jean Gigoux de fins croquis à l’eauforte dont deux sont consacrés aux œuvres de Barye, Laviron et Galbaccio, après avoir salué Barye « qui ne sait pas quel fut son maître, et qui néanmoins produit des chefs-d'œuvre », clament la beauté de ce Lion au serpent qui n’est pas « ce quadrupède devenu chétif et malingre, que nos soins rabougrissent à l’heure, au Jardin des Plantes, sous un ciel gris et à l’aide d’un soleil parisien » ; ils le décrivent « grand, souple, tout os, et cependant tout nerfs, placé en tête de l'échelle animale, dont l’organisation physique, quoique si puissante, trouve quelquefois dans le serpent un adversaire qui l'attaque. Le lion détourne la tête devant son ennemi qu'il tient sous ses griffes ; l’action est heureusement représentée, dans une pose qui fait valoir tous les développements de sa taille colossale ». Ils concluent : « Le Lion de Barye est, à nos yeux, fait pour devenir une des productions caractéris-
tiques de la sculpture de notre époque. » F. Lenormand, classique conquis, d'écrire : « Plus je revoyais le Combat du
lion et du serpent, et plus l'impression augmentait ; il m'a semblé d’abord que le lion remuait ; hier je l’entendais rugir. » Et Jal d'ajouter : « Ce lion, qui combat un serpent,