‹ BaryeChapitre 7 sur 21 · DA AR A UE · texte numérisé non relu

DA AR A UE

fragment essentiel du groupe principal : la Chasse au tigre, celui qui est constitué par la puissante masse de l'éléphant

monté par un indien. Tel quel, le morceau est émouvant à

l'extrême, tant il y a de force tranquille chez le pachyderme dont la stature colossale, opposée à la modeste silhouette de l’indien qui le monte, donne la sécurité d’une forteresse. Du morceau complet, Gustave Planche, qui le vit

et l’admira, a laissé cette vivante description :

Dans la Chasse au tigre, les chasseurs indiens sont placés sur un éléphant, et brandissent le javelot. De chaque côté de l'éléphant, un tigre s’élance et monte à l'assaut, car la monture des chasseurs ressemble à une place forte. Une opinion généralement accréditée déclare l'éléphant éternellement laid, quelle que soit sa couleur et son âge. Je n’entreprendrai pas de le réhabiliter en le comparant au tigre, au lion, à la panthère ; ce serait pure folie. Il n’a certainement ni leur souplesse, ni leur élégance, et pourtant, juoi qu'on puisse dire, il a sa beauté propre, la beauté attachée à l'expression de la force. Pour traduire ce genre de beauté, il faut s'être préparé à cette tâche difficile par de solides études, il faut connaître parfaitement la forme, les mouvements et les habitudes de l'éléphant. M. Barye réunissait toutes ces conditions ; aussi a-t-il résolu sans peine le problème qu'il s'était posé. Il y a dans la construction de son éléphant une précision, une puissance qui ne laissent rien à désirer. Il s’avance majestueusement ; les grifies et les dents des deux tigres attachés à ses flancs, qui grimpent sur ses côtés comme un lézard sur une muraille, n'entament pas sa robuste enveloppe. Les deux tigres sont d'une merveilleuse souplesse. Il n’y a dans leur mouvement rien qui relève de Ia convention. C’est un mouvement pris sur nature, saisi avec finesse et rendu avec fidélité. Ils grimpent avec tant d'agilité que les chasseurs ne peuvent manquer de sentir bientôt leurs griftes acérées, leurs dents furieuses, s'ils ne se hâtent de les attaquer vigoureusement ; ils sont perdus si leurs coups sont mal adressés.

Les deux chasseurs ne sont pas traités moins heureusement que l’éléphant et les tigres. Du haut de leur tour vivante, ils regardent

sans trembler l'ennemi qu'ils vont frapper. Leur visage exprime

le courage sans mélange d'inquiétude. La présence du danger les anime et ne les effraye pas. Aïnsi la Chasse au tigre, considérée sous le rapport de l'invention, est de nature à contenter les juges

At BARYE

les plus sévères, et l'invention n’est pas le seul mérite de l’œuvre. Tous les personnages qui prennent part à l'action, éléphant, tigres, chasseurs, sont exécutés avec un soin, une patience, qui donnent un nouveau prix à la composition.

Cette composition ne doit pas être confondue avec un autre morceau de Barye : Eléphant monté écrasant un tigre, qui est également l’un de ses chefs-d’œuvre. C’est merveille de voir avec quelle bravoure le puissant et intelligent animal tient tête, met à mal son cruel adversaire. Il le combat des pattes, de la trompe, des défenses, l’écrasant de sa masse avec une volonté consciente.

EI

Pris par l'exécution du surtout de table, Barye ne fut représenté au Salon de 1835 que par une seule pièce, un

Tigre surprenant un Cerf qui, exécuté en pierre de Charence, fut envoyé à Lyon. Mais une épreuve, commandée par

M. Thiers, en fut fondue à cire perdue.

En 18306, année où le jury se montra particulièrement difficile, refusant les envois de Th. Rousseau ainsi que certains de Delacroix, Barye trouvait cependant grâce. Il est vrai qu'il présentait le bronze du Lion écrasant un serpent, son grand succès du Salon de 1833. Une merveille, que cette fonte exécutée à cire perdue par Honoré Gonon : c'était le coup d'outil, la caresse de main du sculpteur figés pour l'éternité dans cette matière polie, aux claires lumières et aux ombres profondes qu'est le bronze. Et les applaudissements redoublaient. Alfred de Musset, dans la Revue des Deux Mondes, exprimait avec chaleur l'impression ressentie : « Le Lion en bronze de M. Barye est effrayant comme la « nature. Quelle vigueur et quelle vérité ! Ce lion rugit, ce

« serpent siffle. Quelle rage dans ce mufle grincé, dans ce

« regard oblique, dans ce dos qui se hérisse ! Quelle puissance

« dans cette patte posée sur la proie ! et quelle soif de combat « dans ce monstre tortueux, dans cette gueule affamée et « béante ! Où M. Barye a-t-il donc trouvé à faire poser de « pareils modèles ? Est-ce que son atelier est un désert de « l'Afrique, ou une forêt de l’Hindoustan ? »

Rapprochons de cette approbation enthousiaste les lignes si senties écrites après une épreuve de cinquante ans, en 1889, dans la Gazelte des Beaux-Arts, par Léon Bonnat, fervent admirateur du célèbre animalier, ainsi que ses collections le prouvent : « Un lion passait, un boa lui barre le passage : la terrible griffe s’abat, et tandis que le serpent, pris comme dans un étau, se replie sur lui-même, éperdu de douleur, et dans un effort suprême essaye, mourant, de se venger, la puissante bête reste impassible. devant son perfide ennemi; à peine si elle daigne détourner sa tête gigantesque et légèrement hérisser sa crinière, tout au plus oppose-t-elle un sourd grognement aux sifflements désespérés de son ennemi. Mais la griffe travaille, cette griffe merveilleuse, et tout est là. Admirez-la : les poils se sont écartés pour laisser aux ongles, armes terribles, la faculté de pénétrer sans encombres, de jouer dans la charnière, et, tranchants comme des couperets, ils n’ont qu’à se fermer, se replier sur eux-mêmes. Et tout est dit, le drame sera fini. »

Cependant ceux qui jalousaient la réputation de Barye mûrissaient leur vengeance. Les travaux du jury du Salon de 1837 en furent l'instrument. Sur les instances du duc d'Orléans, Barye, qui hésitait à paraître avec les éléments de son surtout, devinant trop quelle hostilité implacable se cachait derrière les plaisanteries du « serre-papiers » et du « léopard empaillé », se décidait enfin à les envoyer au Salon, sous la caution du duc. L’envoi devenait donc quasi officiel. Bonne occasion pour rendre le refus plus éclatant et prouver au prince qu'il plaçait mal son admiration ! Le

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jury n’y manqua pas. Pourtant ce jury, composé d’une façon nouvelle, passait pour devoir donner satisfaction aux artistes. De l’ancien, comprenant des personnalités très diverses choisies par l'Administration, on avait pu écrire : « M. le Chef de division des Beaux-Arts, jeune talent déserteur du culte d’Esculape, mais profane en celui d’Apollon, a trouvé plus simple de faire juger les artistes par une commission d'hommes de lettres et de grands seigneurs amateurs ; mais des peintres, des sculpteurs, des graveurs, des architectes, des membres de l'Institut, aucun !. » Tout autre paraissait le nouveau. Maintenant, c'était la quatrième classe de l’Institut, c’està-dire l’Académie des Beaux-Arts qui jugeait, — peintres, sculpteurs, architectes, musiciens réunis. Or, l’étroitesse de goût de ce nouveau jury égalait l’incompétence de l’ancien, tout en s’aggravant de jalousie pour ce qui paraissait d'esprit moderne et susceptible de célébrité. Malgré, ou plutôt à cause de la caution du prince, les groupes du surtout furent : donc refusés. Ainsi Barye entrait à son tour dans ce groupe de réprouvés exclus systématiquement des salons et dont la physionomie la plus belle en même temps que la plus significative, était Théodore Rousseau. L’hostilité était trop. accusée pour ne pas se renouveler. Barye le comprit et s'abstint désormais d’exposer. Son abstention devait durer jusqu’à la fin du règne de Louis-Philippe. Mais il fallait vivre, demeurer en contact avec le grand public. Barye, sans se préoccuper du qu’en dira-t-on, installa à côté de son atelier une salle de vente. Quoiqu'il ne livrât aux acquéreurs que des pièces parfaites soigneusement revues par lui, l’entreprise

lui amena plus d’un déboire, et même le moment vint où,

pour un temps, il dut abandonner ses modèles à l'exploitation de ses créanciers.

En attendant des jours meiïlleurs, il prenait part aussi

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