Annales du Musée des Beaux-Arts, par P. Landon
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aux quelques expositions particulières qui s’ouvraient sur le boulevard et dont les participants ordinaires étaient Delacroix, Th. Rousseau, Jules Dupré et autres réprouvés.
Il rêvait aussi d'un Salon libre qui faillit bien prendre vie en 1847. En effet, après une réunion tenue chez lui et qui réunissait Ary Scheffer, Jules Dupré, Decamps, Th. Rousseau, Jeanron, Ch. Jacques, Daumier, les statuts en avaient été déposés chez Me Faiseau-Lavanne. Delacroix était sollicité de donner une adhésion que promettaient aussi Paul Delaroche et Horace Vernet.
Et puis, pour diminuer la mélancolie de l'instant, les exclus ordinaires des salons et leurs amis se réunissaient en de frugales agapes qui avaient lieu tous les quinze jours avenue Frochot, chez Jules Dupré. Autour de sa table se trouvaient réunis Ary Scheffer, toujours sympathique à l’art d'avant-garde, Delacroix dont le nom était un symbole, Decamps, Barye, Théodore Rousseau, Chenavard. Minutes heureuses d’où l’amertume et les soucis se trouvaient pour
un instant bannis !, et que prolongeait parfois une excursion à Montsoult où Th. Rousseau et Jules Dupré avaient une installation. Fugitives vacances, car Barye ne cessait d'étudier, de créer, dessinant, mesurant d’après l'animal, modelant surtout ses belles œuvres, ou retouchant des fontes que, quelque petit que fût leur prix, il voulait impeccables. ses modèles, il les prend partout : à la Ménagerie, dans les fêtes foraines, chez certains dompteurs où Delacroix, avec sa caution, est aussi accueilli, au marché aux chevaux et à celui des chiens. Il fréquente les amphithéâtres, dissèque et moule. Il lit aussi beaucoup, — sa culture fut étendue et il eut des opinions littéraires, basées sur une critique toute
1. Barye avait, auparavant. pris part aux dîners champêtres organisés par Charlet, au Moulin Saguet, à Montparnasse. Sainte- Beuve en était l’un des convives.
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personnelle et très sagace, — suit les cours du Muséum, prend des notes sur les habitudes des animaux, leurs particularités physiologiques. C’est alors que sortent le Cavalier africain surpris par un serpent, groupe tragique où le reptile, tel un énorme câble, lie à la fois l’homme et le cheval épouvanté qui s’abat, étouffé, les jarrets encore tendus dans une volonté de fuite éperdue, Lion terrassant un gu1ib (antilope), Lion dévorant une biche, Taureau terrassé par un ours, Un taureau et un tigre, Serpent avalant une antilope, Loup tenant à la gorge un cerf blessé, Orang-outang monté sur un gnou, etc. Et, à côté de ces groupes tragiques ou pittoresques, des scènes légères : Un cerf, une biche et un faon, Crigogne posée sur une tortue, petite pièce à intention décorative. Tout cela offert en épreuves soigneusement revues par Barye, et cédées dans quelles conditions ! La Cigogne posée sur une tortue, 12 francs ; le Lion terrassant un guib, 65 francs ; l'Orang-outang monté sur un gnou, 100 francs ; le ror Charles VI, statue équestre, 230 francs ! On pouvait avoir une tortue, merveille de modelé, pour cinq francs, un lapin pour six, une cigogne pour huit !
Parallèlement, Barye modelait les statuettes équestres du Général Bonaparte, du duc d'Orléans, etc. Mais qu'est cela à côté de ce groupe digne de l’antique par l’ampleur, l’équilibre des lignes, la science du modelé, le style des figures, qu'est T'hésée combattant le Minotaure ! Quelle plus belle évocation de la force intelligente opposée à l'effort de la brute |! Il n’y a qu’à regarder le héros, représenté debout, fortement planté sur ses jambes de façon à résister à son adversaire, pour sentir que sa force harmonieuse, sa beauté physique, la noblesse de son regard auront raison du monstre, quoique celui-ci unisse la puissance musculaire à la traîtrise, en cherchant à maîtriser le héros de ses bras puissants et à compromettre son équilibre en paralysant l’une de ses jambes. Malgré les préoccupations de l’effort à déployer, Thésée est admirable de raison, de force tranquille, de beauté plastique et intelli-
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gente. Comme les muscles de son corps agissent rythmiquement, quelle volonté, quelle sûreté dans le geste du bras tenant l’arme qui va faire justice de la brute ! Regardez la reproduction de ce groupe admirable. II paraît colossal, cependant, à la vérité, 1l n’a que 47 centimètres de hauteur. Les dimensions d’un candélabre !
Si elle froissait Barye dans son sentiment de la justice et dans sa croyance en l’amitié, — à Jules Dupré qui s’étonnait de cette exclusion, Barye parlant des artisans de sa déconvenue, n'avait-il pas répondu avec un sourire pincé et navré tout à la fois : « Je compte trop d’amis dans le jury », — son exclusion du Salon n’avait influencé en rien l’estime de l'élite. Le duc de Nemours, le duc de Euynes le sollicitaient d’exécuter, à leur usage, un surtout ; le duc de Montpensier lui demandait un dessus de cheminée et M. de Rothschild parlait d’avoir de sa main un couronnement de table en argent. Mais Barye n’était pas de ces gens qui obéissent sur commande. La passion, chez lui, dominait les préoccupations de chaque jour. En fait, seul le dessus de cheminée du duc de Montpensier fut exécuté. Barye, auquel toute liberté avait été laissée, choisit pour motif principal Angélique et Roger sur l'Mppogriffe. C'était un sujet bien dans le goût du temps et qui lui permettait de créer un animal fantastique, auquel cependant sa science donnait l'apparence et l'équilibre de la vie. Et puis, quel plaisir de modeler des personnages liés à la course éperdue du fantastique animal! En fait, l’œuvre a de l’élégance, du mouvement, elle est romantique. Mais combien elle demeure loin de l’admirable T'hésée !
En même temps, l’ébauchoir du grand sculpteur donnait forme et vie à mainte figure d’animal ébauchée, laissée de côté, reprise souvent après de longs mois, des années. Car Barye n’abandonnait rien à l'influence du sentiment immédiat.
Les candélabres qui accompagnaient le groupe d’Angélique
et Roger ne font pas oublier, eux aussi, les figures habituelles du statuaire. À ce moment-là, la conception décorative comportait une certaine accumulation de détails, or c’est cette surcharge qui nous choque aujourd’hui. Qu'on en juge : à la base, Junon, Minerve et Vénus ; au milieu, trois chimères, et, au-dessus des neuf branches en feuillage portant les lumières, les trois Grâces. Dans la suite, Barye édita séparément chacun de ces groupes de figures et tous gagnèrent à cette division, car en eux-mêmes ils étaient très beaux. - Ces pièces ne représentent pas la seule incursion de Barye dans l’art décoratif.‘On connaît de lui divers modèles de candélabres dont le meilleur parce que le plus simple est certain candélabre purement antique à trois lumières, décoré d’arabesques et de chaînes et surmonté d’une cigogne. Mais, il en existe un de style Charles VIT!
Le grand chef-d'œuvre de Barye pour la période Louis- Philippe est le noble lion qui, place de la Bastille, garde l'entrée de la colonne commémorative des journées de Juillet 1830, avec la même fièvre que la Marseillaise, de Rude, les pieds-droits de l’Arc-de-Triomphe de l'Étoile. Ce lion rugissant qui défend le monument de toute profanation est vraiment « l’image du peuple gardant ses morts », comme l’a si heureusement écrit Charles Blanc. Du plus loin que l’on se dirige vers la vaste place, il se présente fier et puissamment écrit. Il est bien le héros des Zambes, d’'Auguste Barbier, l'incarnation la plus haute de la colère triomphante du peuple.
Et, en dehors de ses qualités expressives, comme on a, devant lui, l'impression d’être en présence d’un morceau de statuaire monumentale ! Aucune accumulation de détails. Au contraire, une synthèse d'énergie accusée par de grandes lignes encadrant de puissants méplats, une force musculaire harmonieuse que, pourtant, la colère pourraït tout à l'heure décupler. Et, avec cela, si vrai dans sa noble