LIVRE m
Nous passâmes encore quinze jours à Vienne, mais ce congé n'eut plus de charme pour moi. Cette fatale « guerre possible » qui intéressait tout le monde me préoccupait. Je ne pouvais songer à mon bonheur sans penser, en même temps, au danger dont cette perspective le menaçait. Elles ne manquent déjà pas, sur terre, les chances de catas* irophe ou de mort; pourquoi faut-il que les hommes se créent volontairement des dangers et ajoutent des périls aux périls inévitables qui les entourent?
Ils se sont accoutumés à considérer la guerre comm&'UD événement fatal; ils la placent sur la
iiièiiie ligne que les éi)idémies, la famine, les tremblements de terre^ mais je ne pouvais pas accepter cette manière de voir, et, à la place de ma résignation de naguère, je ne ressentais plus que colère et révolte. Cette affaire du Schleswig-Holstein et delà Constitution danoise, en qnoi nous regardait-elle? Que le prince du protocole abrogeât ou couiir-
BAS Lh6 AUMESl 137
mât les articles du 13 novembre 1863, qu'est-ce que cela poavaii bien Doas faire ? Je n'éprouvais de soulagement qu'aux rares instants où je parvenais à saisir Tidée de devoir. Nous faison:» partie de la Confédération germanique, ne devons- nous pas, en effet, combattre avec nos tVèr*^s pour l('s droits d autres frères allemands opprimés? Peut-être le prineipe des nationalités doit-il être soutenu par les armes? Si j'avais pu prévoir que cette belle traternité germanique allait, deux ans plus tard, se chauger en une profonde inimitié, que la haine entre la Prusse et l'Autriche serait encore plus terrible que la haine contre le Danemark, j'aurais ^^Hipris, dès lors, que les motifs allégués pour justifier les hostilités ne sont que des phrases... des phrases et des prétextes.
Nous passâmes chez mon père la soirée de la SainWSyivestre. Â minuit, il sé leva, et prenant son verre de punch :
— Puisse, dit*il, la campagne prochaine Atre glorieuse pour nos armes ! (Je reposai sur la table moa verre déjà levé), et puissent tous ceux que nous aimons nous être conservés, ajouta-t-il.
Celte fois, je trinquai.
— Martha, pourquoi ue t es-tu pas associée à la première partie de mon toast?
— Parce que je ne veux pas faire de vœux pour Guéguerre.
Rentrés chez nous, je me jetai au cou de mon mari.
— Frédéric!... mon Frédéric!.,.- mon bieu-
^vmé:...
138 BAS LES AHMES!
— Qn'as-tu Martha?... tu pleures... aujourd'hai?
Dans celte nuit du premier de TAu? Ne serais-tu pas heureuse? T'aurais-je fait de la peine?
— Toi! Oh non!... Tu nie rends trop heureuse, ^'est ce qui me fait trembler.
— Ha Martha serait-elle superstitieuse? Croirait-elle à des dieux jaloux qui se plaisent à détruire le bonheur des mortels?
— Ce ne sont pas les dieux que je redoute, ce sont les hommes, assez ious pour courir chercher les malheurs.
— Tu S(»iii(es à la iriierre possible? mais elle n'est pas encore déclarée. iNe te tourmente pas à ravance I Nous ne savons ni si elle éclatera, ni si mon régiment partira. Allons, mon amie, me dit-il, en me faisant asseoir à côté de lui, ne pleure pas 'ainsi sur une simple probabilité.
— Si je me trouvais en faced une certitude, Frédéric, ce ne seraient pas des larmes silencieuses fie je verserais sur tou tpcuilt^.. je crierais... je sangloterais... Ouil ridée qu'un ordre peut t arracher de mes bras suffit à me rendre folle d'angoisse.
— Voyons, Martha; ne songeons qu'au bonheur que m'a annoncé ton cher présent de Noél. Jouissons de la vie sans nous préoccuper de la mort, qui plane sur toute 1 humanité.
— Tu parles comme tante Marie, mon ami; tu as Tair de croire que notre sort est fixé d'avance par une volonté supérieure, qu'il ne dépend ni de l'imprévoyance ni de la cruauté, ni de la bêtise humaines... Où est la nécessite inéluctable de cette guerre avec le Danemark?
— Mais nous n'y sommes pas encore; il peut se faire que...
— Oui... oui... je sais; d'heureux hasards peuvent encore prévenir le désastre; mais ce n'est pas le hasard, ce oe sont pas les caprices, les rarfennes de la politique, mais la Tolonté des peuples qui devraient 4iécider de cette question. Hélas 1 je ne 'changerai rien à Tordre des choses.», je ne puis qu'en gémir. N'essaye pas di; me consoler par les lieux communs que Ton prodigue eu pareille occasion... Tu n'y crois pas toi-même, je le sais. Je n'éprouverai de soulagement qu'à l'entendre blâmer et maudire ce crime qui pourrait nous rendre, nous et tant d'autres, si malheureux.
— Oui, ma bien aimée, si la guerre était certaine, je ne te dissimulerais pas la Jiainc que m'inspire son abominable carnage... Mais aujourd'hui, pourquoi ne pas sourire à la vie? Nous sommes l'un à l'autre. Aucune barrière ne s'élève eotre nos âmes... Jouissons de notre bonheur tant qu'il nous est laissé... jouissons-en de toutes nos iorces... Ne songeons pas à l'avenir. 11 n'est pas de bonheur éternel, chère femme I mais qu'importe \ii leadeuiain, quand le présent est si beau! si beau !
Tout en parlant, il mo serrait dans ses bras et
me couvrait de baisers. Sous ses caresses, j'oubliai, pour un moment, les menaces de Tavenir, et savourai la délicieuse ivresse du présent.
Le 10 janvier, nous retournâmes à Olmûtz, Toat
le monde y croyait à la guerre. A Vienne, quelques personnes pensaient encore que la questioa du Schleswîg-Holstein pourrait étse résolue par yoie ^diplomatique. A Oiniiitz, dans ce petit milieu exclusivement militaire^ toute éventualité de paix était écartée. Tout le inonde entrevoyait avec joie une occasion de monter en gnade, de satisfaire sa •soif d'activité, ou d'augmenter son traitement.
— Une fameuse guerre qui se prépare -là! B^exclama, un soir, le colonel^ chez lequel nous dînions avec quelques officiers et leurs femmes^., une fameuse guerre et qui sera très populaire... L'intégrité du territoire ne peu^-étre entamée.. Nos populations ne souffriront pas puisque nous porterons la guerre chez 1 ennemi. Dans dépareilles conditions, c'est vraiment un. plaisir de se battre.
— Ce qui m eulhousîasme, dit un jeune lieutenant, c'est la cause si noble de cette guerre : défendre les droits méconnus de nos frères! Voir les Prussiens marcher avec nous, ou plutôt, marcher nous-mêmes avec eux... non seulement cela nous assure la victoire... mais encore cela resserrera les liens nationaux... Celte idée de nationalité...
— N'en parlez pas, interrompit avec une certaine sévérité le colonel. Cette plaisanterie ne sied guère à un Autrichien : c'est parce que j^apoléon III a soutenu le principe de « l'Italie aux Italiehs » que nous avons été vaincus en 185D. D ailleurs, Tchèques,
BAS LES AHMËSl ' 141
liougrois, Croates, AutrichieDs, nous ne pouvons Atre unis que par un sentiment commun d'attache^ ment loyal à la même dynastie. Si iiuus devons marcher, ce n'est pas la pensée de combattre pour ou avec les Allemands qui doil nous encourager, mais bien plutôt celle de répoudre à l'appel de notre souverain bien-aimé... Vive TEmpereurl
Tout le monde se leva pour trinquer. Je ne pus résister, Je Tavoue, à cette contagion d'enthousiasme, et je sentis s'allumer dans mon cœur, pour un iiistaut, comme un feu bienfaisant. Il y a, en ell'et, quelque chose d'excitant à se voir, en grand nombre, unis dans un mémo amour pour une môme cause ou pour une même personne. Ce sentiment centuple notre capacité de dévouement. C'est lui qui, sous la forme du patriotisme, de Tesprit de corps, de la fidélité au souverain, fait battre tant de cœurs. Il n'est, au fond, qu'une forme deTamour, et si puissante que 1 abominable œuvre de haine à laquelle on marche en son nom nous apparaît encore comme uu devoir imposé par 1 amour, rumour pour la patrie.
Mon enthousiasme ne dura pas. Au fond de mon cœur vibrait un amour autrement puissant pour mon mari que pour toutes les patries et pour tous les empereurs du monde. La vie de Frédéric était lout pour moi et, si elle devait être mise en jeu, qull s'agit du Schleswig ou du Japon, je ne pouvais que maudire les événements.
Je passai dans une indicible angoisse les semaines qui suivirent. Le 16 janvier, les puissances alliées sommèrent le gouvernement danois d'abroger,
dans les vingt-quatre henres, une ici, contre laqoeHe
les représentants de la lioblcsse danoise avaient invoqué la protection de la Confédération. Le gOBr vernement refusa : il ne pouvait se soumettre à une injonction formulée de la sorte. Ce refus était prévu : la frontière était déjà garnie de troupes aulrichinnnes et prussiennes qui, le l*^*" février, reçurent Tordre de franchir TElbe.
Le sort en était donc jeté : la sanglante partie allait se jouer. Mon père nous écrivit, à ce sujet, i une lettre de félicitations :
Réjouissez-vous, nous Jisait-ii, d«' roccasion ([ui M)Ub esL ofl'erte de l eiidre aux Danois les cou[»s qiK' ' nous avons reçus des Italiens. Lorsque nous aurons ' victorieusemeut t( i niiné cette aiïaire dans le rsord, rien ne nous empêchera de nous retourner contre le Sud. Nous conserverons ralliance de la Prusse, nous aurons beau jeu contre ces misérables Italiens et leur intrigant allié, Louis-.NapoIéon...
Âu grand mécontentement du colonel et des officiers, le régiment de Frédéric ne fut pas envoyé à la frontière. Père nous écrivit une nouvelle lettre,
mais de condoléance.
Je regrette sincèrement que TilMng ait la malechance de faire partie d'un régiment qui n'est pas appelé à ouvrir la campagne; mais il peut toujours conserver
l'espoir de recevoir d'un moment à Taiitre un ordre de niarche. Je suis bien sur que Martha se réjouit, au fond, de ce hasard qui lui épargne bien des angoisses, et je sais que Frédéric non plus n est pas un chaud partisan de la guerre.
Mais je suppose que c*est en théorie seulement. \
BAS L£S ÀKM£S! 143
Ugtierre déclarée, je suis sûr qu'il sentira se réveiller en lui quelque ardeur belliqueuse. L'armée entière devrait toujours être envoyée à Tennemi : c'est un trop grand mécompte pour un soldat que de ne
pouvoir marcher... »
— Est-il Traiment bien dur de demeurer auprès de moi? lui demaudui-je, après la lecture de cette lettre.
Il me pressa sur son cœur : cette réponse muette me suffit.
Mais pourtant, c'en était lait de mon repos. Frédéric pouvait être appelé du joui au lendemain! Je me passionnais à la lecture des journaux : j'étais à Taffùt de tous les renseignements. Je faisais les voeux les plus ardents pour une prompte et décisive yictoire de nos armes; mais je reconnais que ce vœu n'était pas exclusivement patriotique; sans doute je préiérais que nous ayons la victoire; mais, ce que je désirais surtout, c'était la fin de i l guerre avant le départ de mon bieu-aiiné; mes Y(Bux pour mes compatriotes ne venaient qu'en seconde ligne, et les intérêts du Schleswig qu'en tout dernier lieu.
J'essayai parfois de me persuader que cette chose mystérieuse qui s'appelle « Raison d'Btat » est un
principe supérieur à la raison privée, à la mienne en particulier, un principe sur lequel repose la vie
des peuples. Je me mis à étudier avec ardeur Thistoire du Schleswig* Uolstein pour me faire une
i44 BAS LES AHMËS I
idée du droit historique que la guerre avait pour
but (le défendre.
Voici ce que je découvris :
Le territoire contesté a été cédé au Danemark en 120 "i. Les J)anois sont donc dans leur droit, le pays leur appartient légitimement...
Oui ; mais voici que, deux cents ans plus tard, ce pays est dévolu à une branche cadette de la maison régnante et devient un simple fief danois. Ën 1326, le Schleswig passe au cmnte Gérard de Holstein et la Constitution de Waldemar stipule formellemeot qu'il « ne fera plus jamais retour au Danemark, qu'il formera une principauté indépendante > . te droit est donc bien alors du côté des alliés; nous combattons pour la Constitution de Waldemar. Â quoi serviraient les garanties libellées si on ne les faisait respecter?
En 1448, la Constitution de Waldemar est de nouveau confirmée par le roi Christian P^ Donc, complète certitude sur ce point : Le Schleswig doit rester à tout jamais indépendant. Que réclame donc le prince du protocole?
Douze ans après, le souverain du Schl'/swij^ meurt sans descendants. Les Etats du pays se réunissent à Ripen. Le roi de Danemark y est proclamé roi de Schleswig; le souverain promet que les deax pays resteront à tout jamais unis..» Gela commence à devenir assez embrouillé; je ne vois de bien net que ces mots « à tout jamais unis ».
 mesure que j^avance, la confusion augmente. En dépit de la foi nuiie : « A tout jamais unis le pays est sans cesse morcelé et partagé entre les fiU
du souverain, puis, sous l'un de ses surcosseurs, de nouveau réuoi au Danemark. Voici maïutenant neuf branches noavelles qui se créent : Holstein-Gottorp et Schleswig-Sonderburg, qui, par uue série do croisements, se subdivisent à leur tour en Sonderburg-Au^^ustcnbouro:, Beck-GIficksburg, Sonderburg-Glûcksburg, Holstein-Glûckstadt... je ne m y reconnais plus du tout.
Mais voyons toujours : ce n'est peut-être que dans la suite que s'est constitué ce droit historique pour la défense duquel nos maris et nos fils yersent leur sang.
Christian IV prend part à la guerre de Trente ans :
Suédois et Impériaux envahissent les duchés. Un nouveau traité est alors conclu à Copenhague, en 1658, par lequel la souveraineté du Schlesivig est assurée à la maison IIulsteiii-Gultorp : r'eri est donc bien fini de la suzeraineté du Danemark.
Grftce à ce point bien établi, voici qu^^ je mV îvlrouvc...
Mais je lis dans les lettres patentes du 22 août
ilii : u Les possessions schleswi^^oises de Gollorp seront incorporées au royaume de Danemark. » Le 1*^' juin 1773, le Holstein fait aussi retour à la couronne de Danemark. Le tout no forniera plus qu QDe province danoise.
Cette fois, tout change : en définitive, les Danois OQt le droit pour eux.
Haïs non, la chose n'est point aussi positive. Voilà le coiii^rùs de Vienne de 1815 qui déclare le Holstein membre de la Goufédêration germanique. Gela déplaît aux Danois. Ils inventent . le. mot
15C BAS LES AKMES l
d'ordre : « Le Danemark jusqu'à TEider», et revendiquent l'entière possession du pays qu'ils appeb lent : Jntland méridional. ' I
En Alleina^ue, au contraire, le droit héréditail| du duc d'Augustenbourg sert de mot de ralliemw et provoque des luanilustations nationales. ,
Ën 184G, par lettre patente, le roi Christian pro» teste, et proi^ose auiç conclusions de la Diète TiiilN grité de TEtat danois dans toute son étendue. Ler pays allemands protestant de leur côté. Deui m\ plus tard, la question de Fintégrité complète ne^ pose plus pour le Danemark; il la déclare fai^ accompli* Là-dessus, les pays allemands se sot^ lèvent, la ijuorrp éclate, la victoire hésite entre les deux adversaires. Puis, la Coalédèration germa* nique intervient. Les Prussiens s'emparent dei hauteurs de Duppel : leur victoire ue met pas ua terme à la lutte.
La Prusse s'allie au Danemark; le Schleswigilûlstein, resté seul, est battu à Idstedt. La Confédération force les rebelles à déposer les armes* Les IruujK^^ autrichiennes occupent le Holstein, et les deux duchés sont séparés.
Toutefois, la chose n'est pas encore définitÎTenient réglée. Je trouve un protocole de Londres, du 8 mai 1852, qui assure la succession du Scble^ wig-Holstein an prince Christian de Glùckboiirg. C'est l origine de ce nom de u Priuqe du Protocole ».
En 1851, chaque duché reçoit une Constilution indépendante, puis ils sont tous deux « daui* sés ». MaiS; en 1858, la ce danisation » du Uolstein
est, de noav^aa, supprimée. Je touche maintenant
aux événements conleirj[>urains, mais je n'aperçois pas plus clairement à qui appartiennent légitimement les deux duchés^ ni quelle est la ?raie cause Ue la guerre.
Le 18 novembre 1858, la Chambre danoise sanclioane la fameuse loi fondameulale. relative aux affaires communes du iJauemark et du Sclileswig. Le roi meurt deux jours après, et avec lui s'éteint la braoche de IIolstein-Glùckstadt. Dès que son successeur a rati&é le pacte formulé deux jours auparavant, Frédéric d'Augustenbourg entre en scène (une ligue nouvelle que j allais oublier). II fait valoir ses prétentions, et, soutenu par la noblesse,
réclame r;îi)[»Lii de la Confédération germanique. Celle-ci lait occuper le Uolsteiu par les troupes saxonnes et hanovriennes.
Pourquoi ?
L' Autriche et la Prusse ne peuvent arriver à s'entendre au sujet de tout ceci. — Pourquoi? Je ne le comprends pas davantage.
On dit qu'il s'agit de faire respecter le protocole de Londres. Pourquoi? Ces protocoles sont-ils donc tellement respectables qu'il faille, pour les faire observer, verser le sang de nos enfants ? Il doit y avoir là-de&sous queUiue mystérieuse « raison d'État ». Il n'y a pas d'ailleurs à toucber au dogme sacré qui veut que les jugements des diplomates autour du tapis vert soient la quintessence de la sagesse. Le protocole de Londres, du 8 mai 1852, est invioliiblc. tandis qu'on exige que l'édit de Copenhague, du 13 janvier soit abrogé dans
les vingt-quatre heures ': il y va de rhonneur et de
la prospérité do l'Autriche.
* Cette affirmation était assez difficile à soutenir; mais, en niatière politique encore plus peut-être qu'en matière religieu^se, les masses se laissent volontiers guider par le principe du quia ahwdum : elles ne cherchent ni à comprendre, ni à s'éclairer. Une fuis Tépée hors du fourreau, il ne s'agit plus que de crier « hourrah! » et de tout faire pour la vicloiie. On implore niùnie le secours du Ciel, comme si Dieu avait un intérêt quelconque au maintien du [trotocole du 8 mai, ou à Tabrogation de la loi du 1^5 janvier.
Oh ! stupide et cruelle humanité qui te laisses ainsi berner !
Tel lut le résultat de mes études historiques.
On ne recevait que de bonnes nouvelles j les alliés remportaient victoire sur victoire. Dès les premiers engagements, les Danois avaient dû évacuer le Danemark. Le Schleswiget le Jutland, jusqu'à Limford, étaient occupés par nos troupes; l'ennemi ne se maintenait plus que sur les hauteurs de Duppel et d'Âlsen.
J'étais très exactement renseignée par les caries toujours étalées sur notre table, où nous marquons avec de petits drapeaux-épingles, les positions et les mouvements de nos troupes, d'après les rapports officiels.
— Si « nous > arrivons à forcer les redoutes de Duppel et d'Alsen, se disaient entre eux les bourgeois d'Olniûtz (car nul ne dit plus volontiers <i nous » en temps de guerre que ceux qui n'y prennent aucune part), ce sera fini. Nos Autrichiens montrent une fois de plus leur valeur; ces braves Prussiens se battent aussi joliment bien! iiéuiiies, ces deux armées sont invincibles. A coup sùr, la {•onquête t\ 1 amiexiou du Danemark termineront TalTaire.
Personne ne souhaitait plus ardemment que moi
i assaut de Duppel, puisque ce coup devait être décisif et mettre ûn à la tuerie avant le départ du régiment de Frédéric.
Oh! quelle épée de Damoclèsl Me réveiller chaque matin avec la crainte de m'entendre dire dans la journée : « L'ordre de mobilisation est arrivé I » Frédéric avait pris son parti; il croyait son départ inévitable.
— Accoulume-toi à cette idée, me disait-il. Quand même Duppel serait pris^ la guerre ne sera pas terminée. Les deux corps d*armée en^çagés sont insuilisants. Il faudra de nombreux renlorts et mon régiment partira certainement.
Le 14 avril, les redoutes de Duppel lurent enfin, enlevées.
Cette nouvelle provoqua un enthousiasme fou, comme si derrière ces redoutes ou eût du retrouver le paradis terrestre. On s'embrassait dans les rues: « — Vous savez... Duppel?... Vaillante armée L.. Quel beau fait d'armes !..• Il ne nous reste qu'à remercier Dieu... » Dans toutes les
églises on chanta des Te Deum,.^ Tons les mosi-l
ciens < oiii|iOsèrent îles « marche-assaut de Dup-j pel », (les u galop-charge de Duppel ». |
Les officiers d'Olniûtz mêlaient à leur joie le regret d èlre restés ioactiis et de ii avoir pas participé à un pareil triomphe.
Je fus ])ien heureuse de cette victoire, car ellel fut iniiuédiatement suivie d'un armistice décrété dans la conférence tenue à Londres.
Quel soupir de déiivrauce a ce mut d'armistice ! Quel soulagement pour Thumanité, peasai^je alors, pour la première fois, si elle entendait, d'un bout du monde à l'autre, retentir ce cri : a Bas j les armes! » J*inscrivis ces trois mots sur mon journal; mais à côté, entre parenthèses^ j'ajoutai : Utopie !
J'étais persuadée que le congrès de Londres ter-' minerait la guerre. Les alliés étaient vainqueurs, les redoutes de Duppel enlevées. Comment le Danemai k aurait-il pu son^rer à prolonger la résistance? Cependant les négociations traînaient en lougueur. N'eût été ma ferme attente d'un résultat heureux, j'en aurais éprouvé une vive inquiétude. Mais du moment que les représentants des grandes puissances — personnages sensés, pleins de lionnes intentions — con( erlaient pour arriver à une solution aussi désirable que Ik paix, comment leurs efforts jiuLU raient-ils échouer? Ma déception n'en lut que plus terrible lorsqu'après deux mois de longs débats on apprit que le congrès se séparait sans résultats.
Deux jours après, Frédéric reçut sa feuille de
route* On lui donDait vingt -quatre Jhenres pour
faire ses prôparatils et me dire adieu.., El j'étais sar le point de devenir mèrel Dans cet aîireiix iDomenl où la mort la frôle de si près, le plus grand soulageaient pour la femme est de sentir aaprès d'elle celui qu'elle aime. II me faudrait, uioi, demeurer seule, seule avec rhorrible pensée de son départ.
C'était le 20 juin, au matin ; tous les détails de cette journée me sont restés proioudément gravés dans la mémoire.
Au dehors, la chaleur était étoii liante; les persiennes de ma chambre étaient demeurées closes. Après ane nnit d*insomnie, je m'étais étendue sar ma chaise longue. Sur une petite table, près de moi, se trouvait un vase avec des roses au parfum pénétraiit. J'entendais, par la fenêtre ouverte, le liruil lointain des sonneries de la caserne. Je fermais les yeux, dans un état de demi-sommeil plein d'images confuses, mais sans perdre tout à fait le sentiment de la réalité. Une moitié de mon être seulement, celle que Tangoisse élreîgnait, s'était pour un instant complètement assoupie; j oubiiais le danger de la guerre et celui qui me menaçait moi-même; je sentais seulement que je vivais...; j'avais conscience que mon mari bien-aimé allait entrer d'une minute à l'autre; que, me croyant endormie, il arriverait sur la pointe des pieds pour ne pas. m'éveiller. Ët de fait, quelques minutes après, f entendis ouvrir la porte en face de moi; sans soulever, pour ainsi dire, les paupières, je vis qae c'était lui; je n'essayai pas de sortir de jnoA
152 BAS LES ARMES l
engourdissement; j'aurais eraint, en ouvrant les
yeux, de voir disparaître la chère vision... j'aimais mieux continuer le rêve qui me le montrait s'approcbaul, s'inclinant pour me baiser au front. Puis il s'agenouilla devant ma chaise longue et demeura ainsi longtemps immobile. Le parfum des roses me pénétrait toujours et la soiiiierie dans le lointain me berçait. . \
— Hartha, dors-tu? Tentendis-je demander tout bas.
J'ouvris les yeux.
— Qu'y a-l-il, grand Dieu 1 m'écriai-je. épouvantée, en voyanl une profonde tristesse répandue sur son visage . Je compris qu'un malheur était arrivé. Pour toute ré[)onse, il appuya sa tète sur mon sein.
Je compris... Tordre de départ!...
Je lui jetai les bras autour du cou... Nous res-* tâmes ainsi longtemps, sans prononcer une parole.
— Quand ? demandai-je enfin.
— Demain malin.
— 0 mon Dieu... mon Dieu !
— Du courage, Martha I
— Non, non, laisse-moi pleurer... mon désespoir est si grand...
— Moi aussi, ma bîen-aimée, je suis profondément malheureux. Te quitter en un pareil moment !«..
— Frédéric... .Frédéric... c'est Uni... nous ne nous reverrons plus... je vais mourir...
Ces dernières vingt -quatre heures ne furent qu'un luiig adieu déchirant. C était la seconde fois que je voyais ainsi partir un mari adoré; mais
cette séparation était beaucoup plus cruelle encore que la première. J'avais considéré, dans le temps, le départ d'Ârno comme une nécessité siipérieare devant dominer mes sentiments personoeb. Il ne voyait, lai-méme, dans la guerre, qu'une chance de sloire et d'avancement. Il était parti avec enthouasme et je l'avais vu partir, sinon sans chagrin, da moins sans révolte. J'étais comme subjuguée par son noble orgueil devant raccoiuplissement de ce grand devoir... Je savais, au contraire, que Frédéric ne se soumettait qu'avec horreur à Fœuvre de mort. Je savais qu'il aimait la vie... Je savais qu'il tenait, par--dessus tout, à sa femme, à sa Martha, qui, dans quelques jours, allait devenir mère. Arno. à son départ, était animé de sentiments qu on ne pouvait que lui envier, tandis que, maintenant, Frédéric et moi nous étions également a plaindre. Oui, notre douleur était profonde, nous ne nous en cachions pas, nous ne cherchions pas à nous trom-^ per mutuellement. Nous ne iaisions pas même d cifort pour dissimuler sous le masque d'un héroïsme ou d'un patriotisme conventionnel, la profond<Mir de notre chagrin. Non, la perspective de tailler et de sabrer les Danois n'offrait à Frédéric aucune compensation à la douleur de me quitter; elle laggravait, au contraire, car tuer et dévaster révolte tout noble cœur. Quant à moi, la pensée d'un grade 'supérieur pour mon bien-aimé n'apportait aucun soulagement à mon désespoir. Dans le cas où cette cruelle absence 'devrait devenir une séparation éternelle, je ne voyais rien ni de noble ni de sacré dans la cause de cette guerre, digne de faire
BAS LES AKMËS l
contrepoids à ma douleur. 11 n'y a pas de plus saint
devoir pour les menil)i'es erune comiiumaulc que de la défendre lorsqu elle est lueuacée. Mais pourquoi ie serment au drapeau oblige-t-il le soldat à l'attaque? S'il est légitime de risquer la vie des hommes en cas de force majeure^ il est criminel de Fexposer pour servir des ambitions. Pourquoi^dans le cas actuel, falIait-il que 1 armée s ej^posàt pour soutenir les droits des Augustembourg..* pourquoi?... Adressée à l'Empereur ou au Pape, celte question est en soi entachée de baute trahison oa de blasphème... parce qu'il est impossible à ces pui&s.aiils d y donner la moindre réponse...
Le régiment devait partir le lendemain à dix heures. Nous ne nous couchâmes pas de la nuit pour ne pas perdre une seule des minutes qui nous restaient à demeurer ensemble.
Nous avions encore tant de choses à nous dire... et pourtant nous n'échangeâmes que peu de paroles. Nos larmes et nos baisers étaient nos mats d'amour et de chagrin les plus éloquents!... De temps en temps, une parole d'espérance nous montait aux lèvres : « Si tu reviens... Ce n'est pourlaal pas impossible... d'autres sont bien revenus de la guerre,.. » Mais mon imagination ne m'offrait, hélas! que Fima^^e du corps de Frédéric gisant sur ua champ de bataille^ ou du mien, étendu dans sa Lière, un enfant mort entre les bras.
Frédéric partageait ces tristes pressentiments; il n'y avait ni sincérité ni eonviction dans son acceat quand il disait : « Si je reviens ».
— Ne te remarie pas une troisième fois, Martha;
n'efiacepas, par les impressions d'un nouvel ainoar, celles de cette radieuse année... N'est-ce pasqa*elle a été bien belle ?
Puis, nous invoquions le souvenir d'une foule de menus détails que nous n'avions pas oubliés depuis notre première entrevue.
^ Et mon enfant... mon pauvre enfiint que je ne presserai jamais sur mon cœur... quel nom portera-t-il ?
— Frédéric ou Frédériqne.
— Non... si c'est une tille, je préfère Mariha ; je veux qu'elle porte le nom que son père aura pro^ nuucé en mourant.
— Frédéric!... Frédéric !... pourquoi me parlestu toujours de mourir?... Mais situ reviens?...
— Si? me répundait-il.
À Taube, mes paupières, alourdies par les larmes,
s'appesantirent complètement. Un léger assoupissement nous envahit tous deux. Durant ces cours instants de demi-sommeii, nous demeurâmes enlacés sans perdre la conscience que le moment de la séparation était venu. Soudain, je tressaillis et poussai un gémissement.
Frédéric se leva précipitamment.
^Marthal qu'as-tn? serait-ce... mais répondsmoi.,, serait-ce?...
Je fis un signe affirmatif.
Je ne puis dire si ce fut un cri... une malédiction
ou une prière qui s'échappa de ses lèvres. Il se f précipita sur la sonnette.
— Le médecin!... la garde!.,, cria-t-il à la femme |-dô chambre accourue en hâte... Puis il se jeta à
BAS LES ARMES î
geiiuux, à côté do moi, et couvrit de baisers ma maiQ pendante.
— Ma femme... ma bicn-aiinée... partir... partir et te laisser ainsi I
Je ne pouvais parler; la plus atroce douleur physique me torturait le corps; mais ma souffrance morale était encore plus terrible.
La garde et le médecin arrivèrent promptement et se préparèrent à m'assister. Frédéric dut s'occuper de ses derniers préparatifs. Quand ils furent terminés, il rentra dans ma chambre et, s adressant au docteur :
— Docteur, n'est-ce pas... vous me le promettez... vous l'en tirerez? Vous me télégraphierez aujourd'hui même à ^"^"^ et à *'^* — et il indiqua les localités par ou son régiment devait passer. Et s'il y avait du dani^iT... Ah! malheureux que je suis!... 6'interrompit-il... De toutes façons, impossible de revenir...
— Oui, c est cruel, répondit le médecin... mais soyez sans inquiétude... la patiente est jeune et
.robuste... luul sera terminé ce soir et vous recevrez une dépèche complètement satisfaisante.
— Eh oui... quoi qu'il arrive, vous m'enverrez toujours de bonnes nouvelles puisqu'il ne servirait à rien de me dire la vérité; mais je veux la savoir; je le veux... entendez-vous, docteur. Donnez-moi votre parole d houjueur de me la dire... quelle qaelle soit... Ce n'est qu'à cette condition que de bonnes nouvelles pourront nie tianquilliser. Docteur, voulez-vous me faire ce serment?
Le médecin engagea su j arole d'honneur«
— Oh! mon paavre, pauvre mari! pensai-je. S'il
fallait dans quelques heures t'ioiormer que la femme est mourante... tu ne pourrais même songer à revenir lui fermer les yeux... — Frédéric!!...
11 fut d'un bood à mes cotés. A ce moment, l'iieure sonna; nous n'avions plus que quelques minutes. Mais nous ae pûmes les coubacrer à une dernière étreinte; je fus saisie d'une nouvelle douleur, qui, en guise d'adieux, m'arracha des cris déchirants.
— Partez... partez» monsieur, dit le médeciu, une telle excitation peut être dangereuse pour la malade.
Un dernier baiser, et il partit précipilammeot, en emportant comme adieux mes gémissements.
Dans quelle disposition d'esprit dut-il se mettre en marche? Voici la réponse à cette question donnée le lendemain par la Gazette d'Otmûlz :
Hier, le 0* régiment a quitté Olmutz musique en
l«^te et bannières déployées : il se rend dans ki péninsule pour y soutenir les droits d'un f>*^n})Ie-frèrc, pour s'y couvrir de gloire el y cueillir de tiuuvL-dux. iauiiers. Nos troupes débordaient (renthousiasme... imo martiale allégresse rayonnait dans les yeux de tous nos soldats...
Frédéric avait, avant son départ, télégraphié mou état à tante Marie. Lorsqu'elle arriva, quelques heures plus tard, elle me trouva en plein délire. Durant plusieurs semaines je demeurai suspendue entre la vie et la mort. Mon entant n'avait pas vécu ; la douleur morale ' que m'avait causée le
158 BAS LES ARMES l
dépai l do mon ch»'r mari, m'avait ôté tout ressort et peu s'en tallut que je ne succombn^se.
Le médecin télégraphia à Frédéric que son enfant était mort et que j'étais moi-même dans le plus grand danger. Quant aux nouvelles qui arriyèrentde lui, on ne put me les communiquer : je ne reconnaissais persoiuic ; jour et nuit je délirais... lime serait impossible d'exprimer nettement les images que la fièvre fais.iit passer devant mes yeux. Mon accouchement et la guerre se confondaient dans mon imagination. Il me semblait que le chirurgien se servait de iusils et de baionnettes pour me délivrer, et j'éprouvais la sensation très nette de la blessure de ces armes. Je savais mon mari parti; je croyais le voir, cepeudant, mais sous les traits d'Ârno, tandis que je sentais aussi Frédéric à càih (le moi, en costume de ^arde malade, caressant la cigogne d argent posée sur la table. J'attendais à chaque instant l'explosion de la bombe qui devait nous exterminer tous les trois, Arno, Frédéric et moi, afin que pût naître 1 enfant qui allait régner sur le Schleswig, le Holslein et le Danemark. El tout cela uie taisait si lion il)lement, si inutilemeal souffrir! Je sentais qu'il devait y avoir quelque part quelqu'un qui pouvait délivrer moi et riiiimanité de cet ail'reux caucliemar... J'étais dévorée du désir de me jeter aux pieds de cet inconnu et de lui crier : Sauve-uous! au nom de la pitié... ini nom de la justice... sauve-nous 1... Â bas... à bas les armes ! »
Ce fut avec ce cri sur les lèvres que je repris connaissance, un matin. J'aperçus, 'au pied démon
kt, mon pore et tante Marie* Celle-ci essayait de me calmer :
— Oui... oui... moD eofant... calme-toi... à i)as toutes les armes.
Après ce long Uouble de mes facultés mentales» j'éprouvai d'abord une surprise joyeuse à me sentir Tivre ; {mis, par un retour anxieux sur moi-môme» je me demandai : Mais... qui suis-je?
Hélas ! la réponse que je me ûs à cette question aie donna conscience de ma situation, et chan2:ea tout à coup en une aitreuse angoisse le plaisir que j'avais d'abord éprouvé à me sentir vivre. J*étais la pauvre Martha Tilliug dont Tenfant était mort et dont le mari était parti pour la guerre...
— Yit-il? Y a-t-il déjà des lettres... des dépêches? telle fut ma première question.
Il y avait de lui tout un petit paquet de lettres et de dépêches, arrivées pendant ma inaludie. La plupart n étaient que des demandes de nouvelles, avec prière de Tinformer de mon état chaque jour, chaque heure, si }R)SsibIe.
On ne voulut pas tout d'abord m autoriser à lire ces lettres; on redoutait pour moi un trop fort éliranlement; on m'assura seulemeiàt que Frédéric n'était pas blessé. Il pensait que la guerre ne pourrait se piuluuger ; Tennemi ne se maintenait plus que dans Àlsen; cette ile en notre pouvoir, nos soldats n'auraient plus qu'à rentrer, couverts de gloire.
C'est ainsi que mon père essayait de me consoler
et de me calmer. Tante Marie me raconta l'histoire de ma maladie. Plusieurs semaines s'étaient écou-
IGÛ
BAS LES ARMES î
Ices depuis le «lépart de Frédéric. C'est à la mort de mon eoiaut que s arrêtaient mes souvenirs; quant à Tarrivée de mon père, aux nonvelle^ reçues de Frédéric... aux diverses phases de ma maladie... je n'en avais plus aucune notion. Frédéric avait été consciencieusement tenu an courant de ma situation. Depuis quelques jours, les médecins ayant reprjs espoir, on ne lui adressait plus que d<»s nouvelles rassur.iiites.
— Pourvu que lui-même soit encore vivant? dis-je, un jour, avec un profond soapir.
— N olïensc pas le Ciel, Marllia ! me dit taute Marie; ce n'est pas pour te réserver à une aussi crut'lle épreuve que le bon Dieu et les saints foui rendue à nos prières. Ton mari, pour lequel je prie avec ardeur, te sera conservé. Je lui ai même envoyé un scapulaire... oui... oui... ne lève pas les épaules, tu avoueras bien que cela ne peut pas, au moins, lui faire de mal; souvent d'ailleurs refficacité de ces talismaiis s est trouvée miraculeusement démontrée. Toi-même tu étais bien bas, lorsque je me suis adressée à ta patronne sainte Marthe.
— Et moi, interrompit mon père, qui, très clérical en politique, ne partageait pas en religion les idées de sa soîui'j j'ai l'ait venir de Vienne le docteur Brosser, et c'est lui qui t'a sauvée.
Le lendemain, sur mes instances, on me permit (le lire la correspondance de Frédéric. Ses lettres n'étaient, pour la plupart, que de courtes demandes de nouvelles et de laconiques renseignements :
« Hier, un engagement; je ne suis pas blessé; nous marchons sur*** ; adressez vos dépêches à ***.»
Lfle lettre plus longue portait cette suscriptioa : A remeUre seolement quand tout danger sera écarté. » Ce fut celle que je lus la première.
Ma bien-aimée, liras-tn jamais ces lignes ? Les dernières nouvelles que m'a adressées ton médecin disent ; « Forte fièvre, état grave ». « Grave ! » Peut-être
trose-t-il pas dire : « désespéiv ». Si jamais tu Jis '"PS mois, lu buuias toul c»' que j'ai souiïert cm me «Ci 1 é>eiitant ma temme adorée, mourante, m appeiaut, me tendant les .bras... N'avoir pu même, eu nous quittant, nous dire un adieu complet!... et cet eofant dont la pensée m*étalt une si douce joie!... Moi-mOme, peut-être demain, frappé d^une balle. Si je savais que tu n'es plus, combien je la bénirais cette I»all< !.., mais, si tu pouvais être sauvée, combien je redou ferais alors la mort !... La sérénité dans la mort rst iiicompatible avec le bonheur! Si tu revenais à la et que la mienne fût épargnée, que de trésors de bonheur nous seraient encore réservés ! Avec quelle effusion nous jouirions de Tavenir, si Tavenir restait ouvert devant nous !
Nous allons, aujourd'iiui, ()Our la première fois, lious battre. .Ius(|u'ici nous n'avons marché qu'en pays conquis, abandonné par les Danois : d(;s villa^^es "^ncore fumants, des moissons piétinées; des armes, des sacs épars sur le sol... des mares de sang, des cadavres de^ chevaux, d'immenses fosses od les morts oat été entassés... voilà l'image des contrées que nous parcourons pour incendier à notre tour de nouveaux viUages, fouler do nouvelles moissons... Cest justement ce que nous venons de luire pour nous rendre maîtres d'une position. J'ai sous les yeux un village en flammes; les habitants Tavaient heureusement a]}andonné; un seul cheval avait été oublié dans une écurie. En Tentendant piaffer et hurler, j*ai fait une chose qui ne me vaudra certainement pas la ciûix ; au lieu de chercher ù tuer quelques Danois de
plus, je me suis précipité versTécurie pour délivrer le pauvre animal, mais la crèche était en feu, la paille brûlait sous ses pieds, sa crinière llambait. Je lui ai . loî^^^ dimx balles de revolver daiiîr la (rte; il est tombé, dt'iivié des horribles soulTraiices de la mort par le feu. Puis je suis retourné au combat, rae plonger dans ràcre atmosphère de ia poudre et du sang, dans le tumulte assourdissant des détonations, et de toas lés cris furieux de la mêlée. Presque tous mes camarades étaient fjrisés par Tivresse de la lutte ; seul je gardais un malheurmx san;,'-froid. Aucune haine ne m'animait contre les Danois. ](\ ne pouvais songer qu'à toi : je te voyais étendue sur ton lit mortuaire et j'appelais de tous mes vœux une bienheureuse baUe qui... Puis tout à coup une lueur d'espérance me traversait Tesprit.:. Mais..* si elle était sauvée!...
Le carnagti a duré plus de deux heures ; noussommes restés maîlres du champ de bataille: l'ennemi, battu, a pris la fu»te, mais nous ne Tavuns jias poursuivi. A quelijues ceiilainiîs de mètres du ciuunj) de bataille se trouve, à l'abri de l'incendie, une métaiiie isolée, avec de vastes pièces et des écuries : nous y avons transporté nos blessés et nous devons y dormir cette nuit. Demain, à Taube, commencera rinhumation des morts. Il va sans dire que i*on enterrera quelques vivanis avec, car, nen ne ress(înible à la rigidit<' cadavOri(]n(^ comme les craiitpus qui accompa:,'uent certaines blessures. Il va falloir abandonner aussi quelques camarades tombés trop loin ou ensevelis sous les décombres des maisons écroulées. Ils pourront se décomposer à Taise, sHls sont morts; agoniser lentement ou mourir de faim, sMls sont blessés. Quant à nous, hourrah ! nous allons continuer notre j?lorieuse campagne... Le prcmur choc am«*MH'ra ]»rol)al)leinent une bataille st-neuse ; la rencontre de deux corps d'ariut^e considérables. Les morts se compteront, sans doute, par dizaine de mille, car, si le canon est de la partie^ les premiers rangs des deux côtés seront rapidement balayés. Il faut avoder
que le canon est une belle invention, mais combien inférieur à Tengifi qui détruirait une armée d un
^tiul coup! Ce serait la fin des guerres. Si, par un procédé queJ conque, ou arrivait à munir 1rs adversaires d'une puissance illimiLée de destruction, il. deviendrait alors impossible de réglier par la force une question de droit.
Je t'écris tout cela, parce que j*ai soif de vérité et de franchise, parce que je déteste les mensonges de convention et, qu'à cette heure où la mort nous menace tous deux, j'éproave un besoin impérieux de parler ù cœur ouvert. Avant de lievenir la victime de ia guerre, je veux dire toute la haine que je lui porte. Si tous ceux qui pensent comme moi osaient le proclamer, quelle retentissante protestation s'éiè- Terail un jour! Tous ces hurrahs qui accompagnent maintenant le bruit du canon seraient dominés par ce nouveau cii de ralliement des hommes altérés d'humanité : « Guerre à la guerre ! «
4 h. 1/2 du matin.
— Quand j'eus fini de t' écrire, hier soir, ce qui précède, je m'allongeai sur un sac de paille; j'y ai dormi deux ou trois heiires; j'ajoute quelques mots encore avant de mettre ceci à la poste. Les troupes
sont d^']k i.m- pied et nous allons partir. Pauvres iiuiu[n»:» ! si peu de repos après leur diîre et sanglante Leso;^'ne d'hier! Je viens de terminer 1 iiis|)LH> lion de rambulauce que nous laissons ici. J'aurais voulu rendre à quelques-lins de ces pauvres blessés le même service qu'au cheval de Tincendie, c'est-à-dire Jieur loger une balle dans la tête. La mort, seule peut les soulager, mais elle est toujours lente à venir quand on l'appelle en désespéré!
M 11 cheval est sellé; il me laut fertner cette lettre. Àdieu, Marthal... adieu... si tu vis encore.
Heureusement, dans le paquet il y avait des nouvelles plus fraîches. Après la bataille annoncée,
Frédéric m avait écrit :
— [Nous soniiiK-s vain.iu(Mirs et jt; suis sain et sauf. Voilà (if u\ iMiiiiies nouvelles : la première pour ton
la secoudc [)our toi. Mais combien d'aulreâ, hélas 1 ne peuvent se réjouir avec nous!
Daus une autre lettre, Frédéric parlait de sou - cousin de Tessow :
— Fiiiure-Lui ma surjirise, loiMjue je vis passer, à la tèle d'un détaclieuient, (iollfi ied, le lîls de tante €ornélie. 11 est plein d'ardeur et d'enthousiasme. Faisant partie du même campement, je le lis appeler sous ma lente. — C'est vraiment beau, cousin, me di(*^il en m*abordant, de nous battre côte à côte pour cette noble cause, (juelle chance pour moi que cette puerre ait précisément éclaté Tannée même où j'ai été noiinaé lieutenant ! J'espère gagner la croix.
— El ma tante? demaudai-je, comment a-t-elle pris ton départ ?
— Gomme toutes les mèr^s : avec des larmes qu'elle essayait de dissimuler pour ne pas m'attendrir. Son chagrin n'était cependant pas sans un certain orgueil
et uu l a point empêchée de nraccompagner de ses Lénédicf ions.
— Quelle impression as-tu ressentie, lorsque tu t'es vu, pour la première fois, dans la mêlée?
— Oh! enivrante... sublime! j
— Inutile de feindre, mon garçon; ce n^est pas ici un supérieur qui interroge Tofficier, mais Fami qui s'adresse à l'ami.
— Je ne ptub que te répéter: enivrante!... sublime!... horrible aussi... mais c'est si grandiose! Avoir conscience que Ton accomplit la plus grand des
BAS LES AllMES î
devoirs envers le souverain et la patrie! Sentir la mort, ce spectre si redouté d'ordinaire,., roder ainsi Autour de vous... cela vous met dans un état si nouveau... si épique que Ton croit voir planer au-dessus de soi la muse de Thistoire. Elle communique à votre épëe une force invincible. J'éprouve une telle fureur contre ces insolents Danois qui veulent fouler aux |utnLs les droits <le ia nation allemande, i[ue je Jie puis rue tlétendre d'une joie féroce à satisfaire nui liaine. Quelle chose singulière at . mystérieuse de pouvoir, de « devoir » ainsi, en risquant sa propre vie, tuer et massacrer, sans être pour cela an assassin 1 *
Gottfried continua longtemps à extravaguer ainsi ^ je n'essayai pas de l'arrêter. J'avais moi-même, à ma première bataille, éprouvé les mêmes impressions. — « Epique >^ oui, il a trouvé le mot juste. Sur les champs de bataille, le bruit du canon, le srinf illement des épées, les cris des combattants font vibrer chez le soldat le souvenir de ces récits homériques par lesquels dans sa jeunesse on a cherché à éveiller en lai les instincts guerriers. L'étrangeté, l'incompréhensible extra-légalité de la situation donne la sensation •l'un autre monde, d'un monde infernal plein d'esprits malfaisants. Chez moi, ce verti^'e n'a ét«'' (|ue passager. J'ai bien vite reconnu rfuf\ loin d'ètie nu sentiment supra-humain, cet enivrement belliqueux est un sentiment inférieut*. C'est un sim[)lé réveil, de la bestialité. Seul, celui qui est capable de s'enivrer jusqu'à la joie sauvage du meurtre, jusqu'à fendre le crâne d'un ennemi désarmé, ressent la «volupté du combat » : mais il tombe au niveau du ' tigre.
GotUVied est ravi de nous voir combattre pour tme u juste cause ». Toute cause est juste d;ins une proclamation aux troupes. — Autrichiens et Prussiens, m'a-t-il dit, nous formons un. seul peuple de trères. La guerre de Trente ans et celle de Sept ans l'ont bien prouvé. Il a poursuivi : — Unis et solidaires, nous sommes invincibles. — Et s'il éclatait,
166 BAS LES ÂRMËSI
demain, nne gnerre entre la Prusse et rAutrichet.. qa*ea penserais-tu, mon garçon? — La chose est inadmissible, maintenaut que le saug des deuxna^
tious a coulé pour la même cause... — Inadmissible! Eu pcjlitique, jjjarde-toi, mou cher aini, de ces expressions. Daus le doinaiiK^ de l'histoire, les alliauces et les haines des peuples sont comme, les éphémères dans Tordj-e des prganismes vivants.
Si je Véoris tout ceci, ce n^est pas que je ie croie digne d*intéresser ma pauvre malade» mais j'ai le pressentiment que îe ne reviendrai pas de cette campagne, et Je ue veux pas que mes idées sur la •,'iierre dps(*endent avec moi dans ma tombe. Il peut tjuo d'autres que toi lisent cette lettre; je désire qu'ils y trouvent ma pensée. 11 ne faut pas taire et cacher les opinions auxquelles sont arrivés, même dans Tarmée, quelques esprits réfléchis et humanitaires. « J'ai osé », telle était la devise d'Ulrich de Hiitteu. « Je Tai dit » : c'est avec celte satisiactioQ de conscience que je veux quitter la vie.
La dernière de ces lettres, expédiée depuis cinq jours, était arrivée depuis quarante-huit heures. Que de choses terribles peuvent arriver pendant cinq jours de guerre î J'étais dévorée d inquiétude. Pourquoi n'avais-je rien reçu ces deux derniers jours ? Oli! cette attente d'une lettre ou d'une dépèche! Jamais malade brûlant de fièvre n'a soupiré plus ardemment après un peu d'eau pour étancher sa soif. J'étais sauvée; il lui était réservé la grande joie de me retrouver si... Âh! ce malheureux « si» qui compromettait tout mon espoir!
Mon père dut repartir ; de pressantes affaires ie rappelaient à Grûmitz; il était tout à fait rassuré sur mon compte. Je devais, dès que j'aurais suflisamment repris mes forces, aller le rejoindre avec
BArS LES ARMES I 167
Rodolphe. Tante Marie ne voulut pas me quitter et préféra ne rentrer à Grûmitz qu'avec moi.
Nous ne savions absolument plus ou se trouvait le rée:iment de Frédéric. Impossible de lui adresser Que dépêche, et j aurais voulu lui télégraphier à chaque heure.
— Si tu te tourmentes ainsi, grommela mon |»èr0 en partant, tu n'éviteras pas une rechute... Deux jours sans nouvelles?... la belle affaire!... Il n'y a pas de quoi se mettre martel eu lète. Un campa^e, on n'a pas sans cesse sous la main un bureau de poste ou de télégr.tphe, et on n'a pas tous les jours le temps d'écrire. La poste militaire ne fonctionne pas non plus régulièrement. On peut fort bien demeurer quinze jour^s sans nouvelles sans inquiétude. Quand j'étais moi-môme en campagne, j'étais souvent pins longtemps sans écrir»^ à la maison, et Ton ne songeait pas à s en inquiéter comme toi.
— Mais qu'en sais-tu, mon père? Je suis sure, au contraire, que les tiens ont tremblé pour toi. N'estce pas, tante ?
— Nous avions en Dieu plus de conliance que toi, mon enfant; nous savions que ton père nous re-< viendrait, si telle èlail lu volonté du Tuul-Puis-
sant. .
— Et si je n'étais pas revenu ? Vous aviez toutes assez de patriousme pour comprendre que la vie A m soldat n'est rien, en comparaison de la grandeur «le la cause pour laquelle il nirurt. Tu manques de patriotisme, ma lille... mais, pour le moment, je 06 veux pas discuter, yessentiei est que tu te réta-
168 BAS LES ÂRMfiSI
blisses et te conserves à ton petit Rodolphe pour eo faire, un jour, un vaillant défenseur de la pairie.
Je ne me rétablis pas aussi vite qu'on lavail espéré : Tabsence prolongée de nouvelles empêcha la disparition complète de la fièvre* Mes nuits étaient agitées de cauchemars elfrayants; pendant le jour, de sombres visions me hantaient.
Après une nuit parliculirreiiient troublée par d'horribles cauchemars, une rechute se déclara qui mit, de nouveau, mes jours en danger. Pauvre tante Marie I 8a tâche était rude. Elle cherchuil à me consoler; mais ses arguments, surtout son éternelle « prédestination », avaient le don de m'exaspérer. Au lieu de la laisser tranquillement prêcher, je ripostais par de violentes réfutations, par des récriminations passionnées coulre le sort, par 1 aiiirmation répétée que sa prédestination n'était qu'une absurdité. Ma bonne tante s'en sentait personnellement blessée, mais elle tremblait surtout pour mon àme rebelle, qui, d'un moment à Tautre, pouvait être appelée à comparaître devant sou juge.
Une seule chose, parfois, me calmait un instant :
la présence de mon petit Rodolphe. Mais il a ai mail pas à demeurer dans cette triste cbaijdjrede malade dont les rideaux étaient toujours baissés; il éprouvait une sorte de malaise à la vue de cette maman, jadis si gaie, qu'il voyait maintenant, toujours
ilîtée, les yeux gonflés de larmes, si pâle, si amaigrie. Il en devenait lui-même tout triste et, pour lui épargner cette impression pénible, je ne te retenais jamais longtemps près de moi.
Mon père écrivait souvent pour s informer de mon état et me donner des nouvelles. II arait écrit au colonel de Frédéric el à plusieurs autres autorités militaires sans recevoir de réponses. Quand ime liste de morts paraissait, il m'envoyait une aepèche ainsi conçue : » Le nom de Frédéric n'y figure pas ».
— Pourvu que vous ne me humpiez pas, dis-je, un jour, à tante Marie. Vous savez peut-élre sa mort depuis longtemps, et vous me la cachez...
— Je te jure que non!
— Sur ta foi?... sur ton âme?
— Sur mon àme !
Ce serment me lit un bien infini ; je me raccrochai de toutes mes forces à Tespérance; j attendais à chaque instant l'arrivée d'une lettre ou d'une dépêche. Au moindré bruit dans la pièce voisine, je me figurais que c'était le courrier. Je n'éprouvai quelque soulagement qu'en apprenant le nouvel armistice, précurseur certain, cette lois, de la paix. Le lendemain du jour où inc parvint cette bonne nouvelle, j'essayai, pour la première fois, de me lever. — La paix!... quelle douce ' l bienfaisante p» iisee! Mais peut-cire vient-elle trop tard pour moi? Je me sentis cependant pénétrée d'un calme infini... Je n'aurais plus, Ju moius. ms cesse^ la vision des scènes de caruage auxquelles Frédéric se trouvait mêlé...
170 BAS LES AlUlES I
— Grâce à Dieu, te voilà presque guérie, me dit un jour tante Marie, en m'aidant à m'allonger sur une chaise longue, devant ia fenêtre ouverte. Nous pourrons bieulul partir pour Gi ùmilz.
— Dès que j'en aurai la force*, j'irai à Alaen.
— A Alsen î Quelle idée, mon enfant î
— Je veux retrouver l'endroit où Frédéric est tombé blessé ou... Je ne pus achever.
— Veux-tu que j'appelle Kodolphe? me demanda tante, sachant que sa présence était encore le meilleur moyen d'écarter, pour un instant, mes sombres pensées.
— Non. pas maintenant... je préfère être seule; je te serais obli;i:t''(*j cliùre tante, si lu voulais toimême te tenir dans la pièce voisine... je suis si fatiguée... il me semble que je pourrais dormir...
— Bien, mon enfant... voilà la sonnette... si ta as besoin de quelque chose, cua sera là tout de suite.
— Le facteur est-il déjà passé?
— Non, pas encore.
— S'il vient, réveilie^-moi.
Je m'cilloii^eai et refermai les veux: tante s'éloigna sur la pointe des pieds. Tous les gens de la maison s'étaient habitués, durant ma maladie, à marcher sans bruit.
Je n'avais pas Tintentian de dormir, je ne voulais que rester seule avec mes pensées. Je me trouvais dans la morne chambre, sur la même chaise longue que la veille du départ de Frédéric. Comme ce jour-là, la chaleur était accablante ; il y avait un vase de roses sur le guéridon et Ton entendait au loin les sonneries de Texercice. Il m'était aisé de
BAS LES ARMES ! Ht
Q6 replacer dans le même état d'àme que ce jour-*là.
Si je pou v ais seuiemeut m'assoupir et rôver, comme je cros rêver alors, que la porte s'ouvrait^ qae mo& mari tant aimé s'approchait de moi...
Les roses exhalaient toujours leur parfum péné* irant... Le son des' trompettes ribrait dans le lointain. Je perdis, peu à peu, dans un demi-sommeil, ia notion exacte du présent^ et crus revivre cette henre du passé... Je m'absorbai dans la seule penijêeque la porte allait s'ouvrir, que Frédéric allait entrer. Pour l'apercevoir, il me fallait aussi rêver que j'avais les yeux entr ouverts. Dans l'état de somnolence où je me trouvais, Teilort me lut pénible; je parvins pendant à soulever imperceptiblement mes paupières, et, sur le seuil de la porte, j'aperçus, en effet, mon Frédéric. mon mari bien-aimé...
J'éclatai en sanglots... ce n'était, hélas! qu'une hallucination... L'éclair de bonheur qui en avait jailli ne me rendait que plus douloureuse la terrible réalité.
— 0 mon Frédéric!... cher époux perdu !...
— Mariiia! ma bien-aimée! •
Hais quoi?... C'était bien réellement une voix... la sienne ! C'étaient bien réellement ses bras qui nvétreiguaieni. iSon, je ne révais pas... Alun Frédéric me pressait sur son cœur I
A l'heure du départ, notre douleur s'était traduite par des baisers et des larmes, il en lut de
même de notre bonheur au retour. Tremblantt^
d'éiuuiiuii, riant et pleurant tour à tour, je serrai^ dans mes bras cet être si cher, que j'avais cru perda ;j je couvrais de baisers ses mains, sa têle, mu| front.
A mon premier cri de joie, tante Marie était
accourue; elle ne s'attendait pas plus que moi au retour de Frédéric.
— Jésus! Marie! Joseph! s'écria-t-elle en se laissant tomber i^uv un fauteuil.
Les premières effusions passées, nous songeâmes à nous questionner réciproqueiiiont. Frédéric nous raconta qu'ayant été blessé, il avait dû, iandiî^ que son régiment marchait,, demeurer alité chez un paysan. Bien que sans gravité, sa blessure avait provoqué une fièvre ardente. Lorsqu'il s'était senti rétabli, Tarmistice était signé et la guem très probableiiieiU terminée, iUen ne l'empèchail de rentrer. Il s'était mis en route, et avait voyagé jour et nuit pour arriver le plus rite possible. Il ignorait si je vivais encore, si j'étais hors de danger. Il n'avait pas cherché à le savoir, prêl'érant conserver, jusqu'au dernier moment, l'espoir ! de me retrouver... £t cet espoir n'avait pas été déçu... Il lavait retrouvée, sa feniiiie chérie et heureuse... heureuse au delà de toute expression... !
Nous nous rendîmes bientôt chez mon père. Frédéric avait obtenu un assez long congé de convalescence. Le médecin lui ayant ordonné le repos et une cure d'air, il ne pouvait être mieux qu'à Grûjnitz. " |
Nous y passâmes une délicieuse fin d'été. Ce fut
an des plus beaux moments de ma vie. Quand je
me rappelais les auguisses dont j'étais dévorée avant le retour de Frédéric, quand je songeais aux halîuci lia lions de mes nuits me le montrant mourant, au iond d'un fossé, dans. les tortures d une horrible agonie, et que je le voyais, maintenant, à mes côtés, illuminant ma vie de sa chère présence, mon cœur débordait d'allégresse. Je sentais mon amour grandi, centuplé. Après m*èlre crue lumbée dans la plus uoire misère, je me voyais riche de trésors de joie.
Toute la laiiiille était réunie à Giuinilz. Mnn irère Otto y passait ses vacances avec nous. 11 avait actuellement quinze ans, et devait encore rester trois années à rAcadémie militaire de Yiemie- Neustadt. C'était un charmant garçon, la joie, et Torgueil de notre père. Rosa, Lilli et lui remplissaient toute la maison de gaieté. Le cousin Conrad, dont le régiment était en garnison dans les environs de Griiniitz, venait à cheval, le plus souTont qu'il pouvait, et prenait part aux ébats de nos jeunes gens. Les vieux, c'est-à-dire tante Marie, mou père tt quelques-uns de ^jcs anciens camarades, en visite au château, formaient un petit cercle à part. Ils jouaient beaucoup aux cartes, taisaient de fréquentes promenades dans le parc, de longues séances à table et politiquaient à perte de vue. Frédéric et moi pouvions ainsi vivre relativement à Técart. Ou nous considérait comme dans une nouvelle phase de la lune de miel. Nous preierions, en effet, le lùte-à-tète, nuu puur roucouler comme on le supposait, — nous n'étions plus
pour cela d'assez jeunes mariés, — i(pais parce qud notre plus grande satisfaction élait de nous troa?er
eiir^omble. Après la dure épreuve que nous renions de traverseri il nous eût été impossible de nous associer aux naïfs ébats de la jennesse, encore moins Je sympaliiiser av^M- les idées et les occu- * pations des personnes âgées. Nous passions bien dos heures dans la bibliothèque, et, le soir, lorsque les parties étaient en train, nous préférioDS nous retirer dans notre appartement pour y retrouver, autour do notre table à thè, nos chères conversations intimes. Nous avions toujours une foule de choses à nous dire. Noos aimions surtout à nous redire les angoisses de notre séparation, ce qui ravivait la joie de nous voir de nouveau réunis. Je me lis raconter en détail les souffrances et les dangers de Frédéric, ainsi que les terribles souvenirs qu'il avait rapportés des ambulances et des champs de bataille. J'aimais son accent de çolère et de douleur en parlant de ces choses. Il me semblait, a son récit, entrevoir Taube de cette humanité ennoblie qui, petit à petit, vaincra Tantique barbarie.
Mon père et Otto demandaient souvent à Frédéric de leur raconter quelque épisode de la campagne. Il se contentait alors de narrer les mouvements stratégiques des troupes, le résultat des engagements, le nom des villages pris et défendus. 11 racontait quelque scène de campement, quelque propos tenu par un général ou tout autre détail de ce genre. Son auditoire était ravi : mon père écoutait avec satisfaction, Otto avec ravissement, et les vieux généraux avec la gravité de gens iorls exporls. Moi
BAS i£S AUM£â 1 175
seule je ne prenais aucun plaisir à cea récits. J'adressai même, an jour, à Frédéric le reproche <le uiMjnjuer, dans ces circoustunces, de boiuie foi, de sincérité»..
— Manquer de sincérité!... n'avoir pas le courage de mon opinion! non, ma chérie... tu te trompes; c'est une aifaire de simple convenance. As-tu jamais parlé à personne de notre lète-à-tète en wagon, au début de notre voyage de noces? de notre' première nuit à Prague? As-tu jamais raconté les sentiments, les émotions de cette période enchanteresse I
— Certes, noo 1 ce sont des choses que toutes les femmes taisent, \ ,
— £h bien, vpis-tu, il est des choses que les hommes taisent aussi. Vous ne parleri<'z pas de vos ivresses d amour, nous cachons nos impressions de guerre. En divulguant ces sensations si intimes, vous olVenseriez votre pudeur; nous, nous portelions atteinte à notre courage. Aucune femme, vrai* ment femme, ne dira les délices de sa lune de miel; aucun homme, vraiment homme, ne racontera les défaillances dë son courage sur son premier champ de bataille... Comtiient oserais- tu avouer ce manque de chasteté et moi ce manque de bravoure ?
— As-tu vraiment défailli? as-tu tremblé? Tu peux me le dire à moi. Je ne te cache pas les ravissements que m'a fait éprouver ton amour.
— J'ai éprouvé la terreur de la mort qu éprouve tout soldat. Par les phrases ronflantes, par les récils épiques dont on nourrit la jeunesse, ou ne lui
no BAS LES ARMES 1
comuxunîquo qu'un eiitliousiasme factice et ma- i mentanè. Chez les brutes, le plaisir de tuer et de déti'uiie peut, parfois, remporter sur la craiutede la morl; ciiez les vaillants, 1 orgueil peut refouler ' la manifestation extérieure de la peur ; mais la : plupart gémisseul et se désespèrent suas fausse * honte. Combien ai-je vu de regards épouvantés, j de visaires coniractés par la peur! Que de malédic- , tioiis !... que de vaines prières !
— Et tout cela te faisait mal, à toi, si bon, si doux, si humain !
— Horriblement mal; mal à en crier, Martha; mais moiiis cependant que je Feusse pensé, car, ' Join d aviver la pilié, la vue de plusieurs centaines de souffrances semblables Témousse. En tous cas, si Ton ne peut s'élever au-dessus d'un certain degré de commisération, on peut, au moins, évaluer rénorme somme de souffrance que Ton a devant soi.
' — Tu le peux, toi; quelques autres aussi, mais la majorité des hommes ne supporte pas... ne pense pas...
— ÎNe pen^ie pas!... répéta-t-il. Voilà bien la <!ause de tous les maux... Le grand nombre ne ;
pense pas...
J'avais flni par décider mon mari à quitter le
service. Après sa campagne, il était à Tabri de ' • tout soupçon. La paix une fois signée — et les préliminaires étaient fort avancés — on pouvait espérer qu'elle se maintiendrait pendant de lon-
UAS LES AUMES !
gues années. Dans les circonstances actuelles, la retraite de Frédéric était pariaitenieot honorable. Il lui en coûtait cependant de renoncer à sa position et à suu traiteinenl. u Ne plus rieu laire. » — « Ne plus rien être. » — « Ne plus rien posséder », m'objeclaît-il encore; mais son amour l'emporta sur son orgueil, et il liait par céder à mes instances. Je lui affirmai qu'il me serait impossible de supporter une secdinle fois les angoisses que je venais de traverser, et lui-même souhaitait vivement de nous épargner à tous deux, dans Tavenir^ une pareille épreuve. Le sentiment qui, avant notre mariage, l'avait fait reculer devant l'idée de vivre de la fortune de sa femme, n'avait plus de raison d'être aujourd'hui. Nous nous sentions tellement unis qu'une distinction du tien et du mien n'était plus possible entre nous. Di'phis. cette dernière campagne avait beaucoup accru son aversion contre les obligations meurtrières de la guerre. Sa retraite était non seulement une concession iaite à notre bonheur domestique, mais un tribut payé à ses propres convictions. Il me promit de donner sa démission en automae, lorsque la paix serait ùétinitivement conclue.
Nous fuiiiiiuns le projet d'acheter, avec les fonds que j avais dans la maison Schmitt et hls, une propriété que Frédéric administrerait. Des trois questions qui le préoccupaient : u Jse rien faire, no rien être, ne rien posséder », la première se trouvait ainsi résolue; je le rassurai, quant aux deux autres : être unoiticier en retraite et surtout être un homme heureiix, n'est-ce point assez? Kt quant
0AS LES ARMES i
à ne rien posséder: « Ne nous as*iu jms, lui disais-je en Tembrassant, moi, Rudi, et ceux qui poomiit eoeore venir ? » Pour toute réponse, il me serrait tendrement dans ses bras.
Nous ne voulûmes pas confier encore nos projets à mon père ni aux autres membres de h famille. On n'eût pas manqué de nous faire des objtîcliuus, de nous donner des conseils, de noua blâmer probablement, ce qui n'eût rien changiéy d'ailleurs, à noire idée. Le moment venu, nous saurions, bien dominer la critique. L opinion d'au'trui n'a pas de prise sur deux esprits unis dans une même voluiité.
Rodolphe, qui avait maintenant sept ans, com* mençait à lire et à écrire; j'étais sa seule institutrice. Je n'aurais pas vouln laisser à sa gouvernante le soin de suivre le développement de cette jeune àme et de l'initier aux premières surprises de la science. L'enfant nous accompagnait souvent dans nos promenades; nous ne nous lassions pas de répondre aux questions que lui suggérait sa curiosité. S'il nous en posait d'embarrassantes> auxquelles le savoir humain n'a pas encore répondu, nous lui disions Iranchement ; u Cela, Rudi, personne ne le sait. » Souvent, il ne se contentait pas de cette réponse, et alhiit s adresser à tante Marie, à son ^rand-père ou a sa gouveruautd. Il obtenait toujours, de ce côté, les affîrmatioos les plus catégoriques, et, s'en revenant tiiuinpiiiiiii' vers nous :
— Vous ne savez pas Tàge de la lune? Moi, je lesaisi Elle a six mille ans.
Noos échangions silencieosemeai, Frédéric et moi, an regard qai contenait tout un mondp de
réflexions et de doléances pédagogiques.
Les jeax de soldat auxquels mon père et Otto initiaient l'enfant m'étaient particulièrement péaibles* La notion « d'ennemi » et celle de « tailler ^n pièces » lui farent inculquées, je ne sais corn* ment. Nous le vîmes, un jour, une cravache à la main, frapper sans pitié deux jeunes chiens gémissant sous ses coups. « Celui-ci est un méchant Italien, disait-il, et celui-là un insoieut iJaniàs. »
— Et toi, un Autrichien sans cœur, lui dit sévè^ rement Frédéric, en lui arrachant la cravache des mains, et en lui administrant quelques coups sur. Vépaule. L'Italien et le Danois détalèrent promptement, et ce fut à l'Autrichien de gémir.
— M'en veui-tu, Martha, d'avoir frappé ton ûls? Je n'apprécie pas l'nsage de la verge, mais je ne pois supporter la cruauté envers les bètes.
— Je t'approuve complètement.
— Alors, ce n est que les hommes que 1 on peut frapper? répliqua Tenfant, au milieu de ses sanglots.
— Cerles non, encore moins !
— Mais toi... tu as bien tapé sur les Italiens et sur les Danois?
— C'étaient des ennemis.
— Alors on peut faire du mal à ses ennemis ?
— Et quand je songe, me dit tout bas Frédéric, qu'aujourd'hui... demain... le curé lui dira qu'il faut aimer ses ennemis î Oh! logique !
Puis, s adressant de nouveau à Rodolphe :
180 BAS LES xlRMES!
— Ce n^est pas pour leur faire du mal quHI nous
est permis de frapper nos ennemis, mais seulement pour nous défendre, quand ils nous attaquent*
— Et pourquoi nous attaquent-ils?
— Parce qu'ils... parce que nous... iNon, non, s'interrompit Frédéric. Je ne pourrai sortir de ce cercle vicieux. Ya jouer, Rudi; nous le pardoDnons, mais n'y reviens plus.
11 me sembla que Conrad faisait des progrès dans le cœur de Liili. L'idée de ce luai iage me souriait beaucoup. C'était avec plaisir que je remarquais la joie qu'exprimait toujours la physionomie de Lilli, lorsqu'elle distinguait, au loin, le trot du cheval de . Conrad, et sa véritable tristesse à son départ. Il ne lui faisait plus ostensilîlemmil la cour, ne pai lail plus de son amour, mais n'en avait pas moins établi un siège en bonne règle.
Il me dit un jour :
— 11 y a plusieurs manières de s'emparer d'une forteresse : Tassant, la famine, etc., etc., il est
aussi bien des moyens d'amener un cœur de ieuiiue à capituler. Un des plus efficaces est certainement rhabitude. Lilli se laissera gagner par ma constance, par ma persévérance. Il faut que mon absence laisse un vide dans son existence. J'espère qu il arrivera un moment où elle ne pourra plus se passer de moi*
— Et combien de fois sept ans comptes-tu servir ainsi pour obtenir la femme de ton choix?
— J'attendrai jusqu'à ce qu'elle m'accepte.
— Jet-admire; il n'y a donc pas pour toi d'autres femmes au monde que Lilli?
— Non ! Je me suis fourré LiUi en téte. Il y a
jusque dans le dessin de sa bouche, jusque dans sa démarche, jusque dans son langage, quelque chose que je ne retrouve chez aucune autre.,. Toi, par exemple, Martha, tu es dix fois plus joUe, lu as infiniment plus d'esprit...
— Merci !
— Mais je ne te voudrais pas pour lemme.
— Merci ! encore.
— Précisément parce que tu as Tesprit trop sérieux..* Tu me regarderais de haut en bas : mon sabre, mes éperons, Tétoile de mon collet ne l en imposent pas du tout. Lilli, au contraire, respecte tout cela ; elle adore le militaire, tandis que toi...
— Je me suis cependant mariée deux fois dans Tarmée, Inteirompis-je en riant.
Pendant les repas, mon pére et ses amis donnaient le ton de la conversation. On jiailait surtout politique, c'était le sujet préféré de tous ces vieux messieurs. Les négociations actuelles en. vue le la paix servaient tout naturellement de thème. Par politesse et par une délicate condescendance pour ma faible intelligence de femme, il arrivait, parfois, à un des vieux généraux de dire :
— Tout ceci ne doit guère intéresser la baronne Marlha; nous ferions mieux de n'aborJer ces sujets qu entre nousj n est-ce pas, charmante baronne?
Je protestais et insistais, au contraire, pour que la coDveibatiou iùt poursuivie. Je preiiais un très grand intérêt aux événements du monde politique
et iiiililaire. Je désiiais vivement coimaître la solution de cette question du Schleswig-Uolsteia, dont j'avais^ à Toceasion de la guerre, si laboriensement étudié l'origine et le développement. Je ne mettais pas en doute qu'après nos derniers saccès, le sort dos duchés en litige ne fût enfin décith cependant, jusqu'ici, je ne prévoyais pas dans quel sens. Le duc d'Augustenbourg , ce fameux duc d'Augustenliourg dont les droits, établis de si longue date» avaient provoqué la guerre, allait évidemment être réintégré dans ses possessions. Poiut du tout : un nouveau prétendant entrait ea «cène. Comme si ce n'était pas assez des Glûcks-'j bourg, des Augustenbourg, des Gottorp et do toutes les branches plus ou moins directes ou collatérales ; dont j'avais tant de peine à retenir les noms, voici | que la Russie opposait un membre de la famille des Oldenbourg au duc d' Augustenbourg. Le résultat de la guerre était que, jusqu'ici, les duchés ih» resteraient ni à un Augustenbourg, ni à un Glucksbourg ni à aucun « — bourg », mais bien aux alliés victorieux. Voici ce que j'appris au sujet des négociations :
1^ Le Danemark cède les duchés à la Prusse et à
TAutriche.
J'approuvai cette clause, certaine que les alliés
s'empresseraient de reinettro à qui de droit ce petit pays, qu'ils n avaient jamais eu Tintention de conquérir pour leur propre compte.
2^ Les frontières seront exactement délimitées.
J'en étais également très aise. Si seulement celte limitation ponvait durer, n 3* La dette publique sera répartie au prorata de m population.
p ie^ne comprenais rien à cela, n'ayant jamais
Uidié les questions d'économie pulaique et de s. La politique ne m'intéressait qu'au point vue guerre et paix. Comme femme et comme
iipouse, je n'y voyais qu'une question île cœur. ; i"" Les duchés supporteront les frais de la guerre. ' Ceci, je le compris. Le pays avait été ravagé, ses récoltes détruites, ses enfants massacrés; il avait bien droit à quelques dédommagements ; eh bien I pl supportera les frais de la guerre.
— Qu'y a-t-il de nouveau en politique? deman-* dai-je, moi-même, un jour où la question Schleswig- Holstein n'avait pas été abordée.
— Il y a, me répondit mon pére, que H. de Beust a demandé à la Diète de quel droit les alliés se sont fait concéder les duchés par un roi, que la Confédération n*en reconnaît pas légitime posses* seur.
— La remarque est très pensée, répondis-je ; il
était entendu que le prince du Protocole ne pouvait être souverain de pays allemands, et c est maintenant de Christian IX que vous
— Tu n'y es pas, mon enfant, ce n'est qu'une chicane de la part de M. de Beust* Il est clair que les duchés nous appartiennent puisque nous les avons conquis.
— Mais ce n'est pas pour vous, c*est pour le duç
BAS LES AKMES !
d'Âugubleabuurg que vous aliirmiez vouloir les conquérir.
— Tu ne comprends toujours pas. Les raisoib que les cabiuets allèguent, avant un^ guerre, ne comptent plus après les batailles. Les victoires, aussi bien que les délaites, amènent des combinaisons nouvelles* Les résultats d'une guerre font surgir des modifications de plans que Ton n'eût pas pu prévoir la veille.
— Ce qui revient à dire que les raisons données n'étaient t{ue de simples prétextes.
— Des prétextes. mais non l répartit un des généraux, venant au secours de mon père... disons plutôt... des occasions.., des circonstances lavorables...
— Si j'avais eu voix au chapitre, reprit mon père, je n aurais, après Duppel et Âlsen, accepté aucune négociation. Rien n'eût été plus facile qoe de conquérir tout le Daneinuik.
— Et pourquoi ?
— Pour l'incorporer à la Confédération.
— Mais, cher père, en quoi cet agrandissemeat de rÂllemagne pourrait-il flatter ton patriotisme d'Autrichien ?
— Âs-tu donc oublié que les Habsbourg ont été empereurs d'Allemagne et pourraient le redevenir?
— Gela te ferait plaisir?
— Tout Autrichien en éprouverait de la joie et de l'orgueil ?
— Et si lautre grande puissance allemande nourrissait la même ambition? objecta Frédéric.
— La courunue du Saint-Empire sur la tète d ua
BAS LES AHMËSl m
roitelet protestant K.« mais tous n'y songez pas,
Frédéric !
— Pourvu que les deux puissances, intervint Bresser, n'aillent pas maintenant se quereller au sujet Je leur conquête. Il était aisé de prendre les provinces de TËlbe ; mais qu'en faire maintenant ? Ily a là matière à mille complications. Toute guerre coalieut infailliblement le germe d'une guerre nourelle, et c'est naturel. Un acte de violence lèse toujours quelque droit; ce droit lésé réclamo lût ou tard, et provoque, à son tour, uu nouveau conlUt violent, et ainsi de suite, indéfiniment.
Quelques jours plus tard, il y eut encore du nouveau : le roi Guillaume de Prusse vint à Schonbrunn, rendre visite à notre Empereur. Réception des plus cordiales, embrassemeats*.'. déploiement des aigles prussiennes... hymnes prussiens joués par toutes les musiques militaires... hourrahs sympathiques... Je fus enchantée de toutes ces démonstrations qui réduisaient à néant les craintes exprimées par Dresser.
Mon père se réjouissait aussi des manifestations amicales de Schonbrunn; seulement il n'y voyait pas un gage de paix, mais la promesse d une nouvelle guerre.
— Je suis bien salisfail, dit-il un jour, de notre alliance avec la Prusse; elle nous permettra de reprendre la Lombardie tout aussi aisément que BOUS avons conquis les duchés.
^ Napoléon III s'y opposera, et la Prusse no voudra pas se brouiller avec lui, repartit un des généraux.
BAS L£S AKM£S
— Je regarde même c >mme ua mauvais signe que Benedetti, Tennemi personnel de rAutriche^ soit noiiiaié ambassadeur à Yieuue.
— Mais, messieurs» demandai-je, pourquoi tous les États de l'Europe civilisée ne s'allieraîenl-ils pas entre eux? C'est pourtant ce.quil y aurait de plus simple.
Chacun leva les épaules en dissimulant mal un sourire de supériorité ; personne ne répandit. Je venais évidemment de commettre une de eea bévues, comme il en échappe aux femmes, lorsqu'elles s'aventurent sûr le terrain de la haute politique.
L'automne était arrivé. Le 30 octobre, la paix fut signée à Vienne; j'allais donc voir se réaliser mon rêve : la démission de Frédéric. Mais Thomme propose et les circonstances disposent. Un événement survint qui mit à néant tous nos projets. La maison Schiiiitt et iil^i i>oiubra et ma fortune personnelle fut perdue.
Encore une conséquence de la guerre, cette faillite! Les murailles bombardées entraînent, dans leur chute, maisons de commerce, banques et institutions de crédit.
Je ne fus pas, comme d'autres, réduite à la misère : mon père étàit là; mais il ne pouvait plus
être question de la démission de Frédéric ; nous n'avions plus une position indépendante. Le traitement de mon mari devenait notre seule ressource personnelle. La rente que mon père allait nous
BAS LES ABMESI 181
ervir^ et qui aurait pu nous suffire, était une raison e plus pour que Frédéric ne songeât pas à la Btraile. Je ne ponraîs vraiment plus Ty encou-
ager. Quelle eût été sa situation vis-à-vis de son eao-père ?
Il B'y araît pas à hésiter; il fallut se soumettre :
Prédestination », aurait dit tante Marie. Je trouve eu de choses au sujet de cette perte d'argent dans :uii journal, cl ma mémoire a été, depuis, affectée ar de trop cruels souvenirs pour avoir conservé me traee bien sensible de cet événement. Je me ouviens seulement quïl ra eu coûta beaucoup de énoncer à notre beau château en Ëspagne. Quant à i perte matérielle, elle ne me touchait que médiorement^ puisque je pouvais, de son viviinf. compter ar mon père et, après lui, sur un héritage suffiaiU. L'avenir de mon fils était également assuré [n côté de la famille Dotzky. Une chose me consoait, d'ailleurs : la paix était signée; il n'y avait pas le guerre en perspective ; on pouvait bien comiilcr ur dix... sur yingt années de paix, et dici-là...
Par le traité Ju 30 octobre, le Schleswig-Holstein ^t le Lauenbourg étaient définitivement cédés à la Crusse et à rAntriche, avec faculté d'en disposer ibrement Ces deux États, maintenant les deux neilleurs amis du monde, ne pouvaient qu'être ^atiBfaits de ce résultat de la campagne* Donc, pas e moindre a point noir » à l'horizon. L'échec nfligé à nos armes, en Italie, était si glorieusement compensé par la campagne du Schleswig-Holslein, ju il n'y avait plus lieu, pour Thonneur militaire. Je souhaiter une nouvelle revanche. Une guerre
si récente me semblait rendre impossible un
guerre prochaine. Après la pluie, le beau terap^ et ie beau temps fait oublier la pluie* Âprès u| tremblement de terre, les hommes rebâtissent, d nouveau, sur les ruines, sans songer au péril ton jours imminenL L'oubli entre pour beaucoup dan le courage de vivre.
Nous passâmes l'hiver à Vienne. Frédéric avnij un emploi dans les bureaux de la guerre, qu'ij . prélérait de beaucoup au service de caserne. Li carnaval terminé, mes sœurs et tante Marie allèren faire un séjour à Prague. Le régiment de Conra< s'y trouvait en garnison. Etait-ce une simple coïo cidence ou bien fallait-il y chercher le motif d< leur choix? Je ne sais; niais quand j'émis devan elle cette supposition, Lilli rougit et me répondit en haussant les épaules :
— Tu sais bien que je ne veux pas de lui.
Mon père sHnslialla dans son vieil hôtel de la Herrengasse, et nous proposa de venir iuibiler avec lui Mais nous préférâmes vivre seuls et nous louànie: un petit entresol sur le quai François-Joseph. Lt traitement de Frédéric, et la pension que nous faisait mon père suffisaient amplement à notre modeste train de vie. Nous dûmes, naturellement, renoncer à avoir une loge au Burgtheater, à suivrej les bals de la Cour; en un mot, à « aller dans Kj monde ». Mais il nous en coûta fort peu; noii>! étions môme très heureux de pouvoir justifierj notre retraite par notre situation pécuniaire. Notre j salua resta toujours ouvert à un petit cercle dej parents et d'amis.
BAS LES ARM£;S l m
Nous avions très souvent — plus souvent que je
ne Teusse désiré — la visite de Lori Griesbach, mon amie d'enfance. Sa conversation, que j'avais toujours trouvée très banale, me paraissait maintenant particulièrement insipide. Lori était toujours jolie« vive et coquette. Dans le monde, elle faisait tourner les têtes, et acceptait volontiers qu'on lui fasse la cour. Je remarquai avec un certain ennui que Frédéric lui plaisait beaucoup. Aux œillades qu elle lui décochait, je ne pouvais douter de son intention de conquérir son cœur. Le mari de Lurî. véritable ornement du Jockey-Clult, du turf et des coulisses, lui était sipeuûdèle qu Ou eût facilement excusé une petite vengeance de la part de sa femme; mais il ne me convenait pas du tout que Frédéric pût lui servir d'instrument de revanche.
« Jalouse... moi!... serais-je jalouse? » J'étais si sûre do cœur de Frédéric. Il ne pouvait certainuement aimer personne autant que moi... Aimer? Ohl non... non!... mais, à côté de Taifection sé-* rieuse qu'il me portait, une petite amourette d'un jour n'était-elie pas possible?
Lori ne me cachait pas le plaisir qu'elle trouvait dans la société de Frédéric :
— Tu es vraiment à envier, Martha, d'avoir un aussi charmant mari; surveille^le car toutes les femmes te le disputeront.
— Je suis absolument sûre de sa fidélité.
— Ah ma chère t que tu es naïve... Crois-tu que ces termes mari et fidélité soient compatibles?».. Allons donc!... Tiens, par exemple, mon mari...
BAS LES ARMES l
— Ta es peat-ètre mal renseignée... et pais,
tuix:> le> luaris ne se ressembleni pas.
— Us se ressemblent tous, au contraire. Croismoi, je n'en connais aucun qui ne... et, parmi tons les hommes qui me font la cour, il y en a beaucoup qui sont mariés. Leur intention n'est pas, je pense, de me faire un cours de fidélité conjugale?
— lis lie s'imagment cependant pas que tu vas te rendre à leurs vœux? Ët Frédéric est-il du nombre de tes adorateurs? lui deiiiandai-je en riant.
— C'est ce que je ne te dirai pas, chère petite oie. Ne suis-je pas déjà bien assez gentille de t avouer combien il me plait ? Maintenant à toi d'avoir l'œil ouvert.
— Uh! je l'ai déjà très grand ouvert, ce qui m*a procuré le désagrément de suprendre, de ta part, certaines manœuvres de coquetterie que...
— Je dissimulerai mieux à l'avenir.
Nous éclatâmes de rire toutes les deux ; mais, eu réalité, derrière cette jalousie simulée, j'éprouvais bien quelque chose de ce sentiment, de même que, sous la frivolité des propos de Lori, se cachait, au fond, une parcelle de vérité.
Le mari de Lori n'avait pas pris part à la campagne du Schleswig-Holstein, ce qui l'avait beaucoup ve.\é. Lori déplorait aussi celte malchance:
— Avoir manqué une si belle occasion! Gries^ bach serait eertaiiieniont monté en grade. Je me console en espérant qu à la prochaine guerre...
— Quelle idéeî.,. Mais il n'y a pas la 'moindre probabilité de guerre... Pourquoi se baltrmt-uu, maintenant?
BAS L£S AIIM£S I
— Pourquoi ? Je u'en sais rien, et cela m'est bien égal... mais une guerre arrive sans qu*on sache comment... Tous les cinq ou six ans survient régulièrement quelque difficulté politique, qui amène la guerre... Il en a toujours été ainsi
— Mais encore faut-il des motifs ?
— Oui... peut-être... mais qui les connaît, ces motifs? Pas moi, en tout cas, ni hhmi mari. <^ Pourquoi se bat-on là-bas? lui demandai-je, un jour, pendant les dernières hostilités? — Je n'en sais rien et cela m'est complètement indiUerent,m'a-t-il répondu, en levant les épaules. Ce qne je sais, c'est ']a*on se Lat et que je n'y suis pas. » Griesbach est militaire dans Tàme. Le comment et le pourquoi ne regardent pas le soldat, mais les diplomates, ^iuitnt à moi, je ne me suis jamais rompu la tète arec les questions politiques; nous n'y pouvons rien comprendre nous autres femmes. Quant à la guerre, une fois la tourmente déchaînée, nous n'avons plus qu'à prier...
— Qu'elle s'abatte sur le voisin et non sur nous: c ast certainement le plus simple.
Madame *
Un ami... ou peut-être un ennemi, en tout cas quelqu'un de bien renseigné, vous avise que vous êtes trompée. Votre hypocrite de mari et voire évaporée
d'amie se rient de vous — pauvre femme àveu«;i;]e ' (il de votre candeur. J'ai mes laisons pour déiuasquer Imr conduite. Je n'agis pas j^ar amitié pour vous, car Je suppose que cette révélation vous causera
plus de peine que de joie; peut-être suis-je un adorateur repoussé qui se venge. Il est naturel que tous exigiez une preuve sans laquelle vous ne sauriez ajouter foi à une lettre anonyme : ci-joint un billet
perdu par la comlesse Gi iesbach.
Je trouvai, un beau ms^tin de printemps, cette singulière lettre sur ndtre table, à déjeuner. Assis en face de inui, Frédéric dépouillait son courrier. Je lus et relus dix fois cette lettre..Le billet mentionné se trouvait à part sous enveloppe cachetée; j hésitais à Fouvrir.
Je fixai les yeux sur Frédéric. Bien que plongé • dans sa lecture, il dut sentir quelque chose de rintensité de mon regard, car^ il laissa tomber son journal, et se tournant vers moi avec son sourire habituel :
— Qu'y a-t-il, Martha? Pourquoi me regardes* tu ainsi?
— Je voudrais savoir situ m'aimes encore?
— Assurément, non... et cela depuis longtemps; à vrai dire, je ne t'ai jamais aimée
— Quant à cela, je n'en crois rien.
— Mais, Martha, tues toute pàle... Une mauvaise nouvelle?
J hésitais... lui montrerais-je la lettre? lirais-je d'abord le billet accusateur que je tenais encore fermé? Mes pensées tourbillonnaient dans ma tète. Se pourrait-il?... Mon Frédéric... mon ami... mon mari bien aimé... serait-il infidèle?... Peut-être une surprise momentanée des sens... mais certai-* nement rien de plus. NV aurait-il point assez d'indulgence dans mon cœur pour oublier... pour
BAS LE> AliMLS 1
pardonner... Oui. mais cette fausseté?... El si vraiment, s'il me préiérait cette sirène de Lori?
— Mais parle donc... tu as Fair pétrifiée ; nionlie-iiiui K'ite lettre qui t'a tellement bouleversée.
Je lui teodia la feuille^ mais je gardai le billet. Il parcourut les lignes, poussa une iniprécaliou de colère, et, se levant vivement;
— Quelle Infamie 1 Où est cette prétendue preuve?
— La voilà, encore intacte* Frédéric, dis un seul mot, et je la jette au feu, sans la lire.
— Oh, ma bien-aiméel (Il était près de moi, m'enlaçant de ses bras,) toi, mon bien le plus cher!...
mais regarde-moi bien dans les yeux; peu.x-tu douter de mai? ma parole ne te suffit-elle pas? .
Si ! dis-je, et je jetai le pli dans la cheminée; mais il glissa à côté du iojer. Frédéric s élança et le ramassa.
— Non... non!... il ne faut pas anéantir ce document; je suis très désireux de le cpnnaitre.. lisons-le ensemble... Je ne me souviens absolument pas d'avoir rien écrit à ton amie qui ait pu donner le moindre soupçon...
— Tu lui plais certainement, Frédéric... et lu Il aurais qu'à répoudre à ses avances..
^ Vraiment? mais voyons ce billet. En effet, je reconnais mon écriture... Oh! mais ce sont les lignes que tu me dictas pour Lori, il y a quelques semaines, lorsque tu t'étais blessée à la main :
« Lori, viens aujourd'hui à cinq heures; je t'atleads avec impatience. Martha (toujours invalide). » Celui qui a trouvé le billet n'a pas compris
BAS L£S ÂRMËSl
le sens de la parenthèse qui suit la signature. CeA
un quiproquo vraiment comique. Heureusement que ce précieux document n'a pas été brûlé, il proclame mon innocence.. • à moins que tes dootes ne persistent encore.
— ils étaient dissipés par ton seul regard, Frédéric... J'aurais été bien malheureuse, mais je t'aorais pardonné... Lori est très jolie... c'est «ne coquette... Dis-moi : ne t'a-t-elle jamais fait d'avances? Tu ino (lis non. C/est ton droit et même ton devoir. Qu'il les ait acceptées ou non, un homme ne peut trahir une femme qui lui a offert ses faveurs.
— Ainsi, tu me pardonnerais un petit écart; ta n*es donc pas jalouse?
— Oh si! Je le serais affreusement si je pouvais me figurer mon Frédéric aux pieds d'une antre
femme, savourant les bais^'rs de ses lèvres, n'avant plus pour moi que de la iroideur... oh! ce serait terrible!... Mais jamais je ne pourrai croire à rexlinction complète de ton amour. Nos deux âmes sont trop unies... et cependant...
— Je te comprends... mais, ne crains pas que mon amour se refroidisse : nous sommes encore de trop jeunes mariés. Tout ce qu'il y a encore dans mes quar;iiit(^ ans, d ardeur juvénile, est pour toi. Dans le monde entier, il n'y a pour moi qu'une femme, et c'est toi. Du reste, si je devais jamais rencontrer une tentation, je suis fermement décidé à la repousser. La sainteté du lien qui unit les époux est. à mes yeux, une chose trop belle pour la compromettre en cédant à un entrainemeat
BAS LES AHMES I
momentané. Tu as fait de moi, Martha, un homme si absolument heureux que je me sens au-dessus de ce qu'on appelle le plaisir, la jouissance, IHvresse. Je SUIS comme un Grésus, je possède Tor et je dédaigne le caiTre. .
Je récoutais parler avec volupté!
J'étais reconnaissante à l'auteur de la lettre anonyme de m'avoir procuré d'aussi douces émotions. Je transcrivis aussitôt, dans mon journal, les précieuses protestations de l'amour de Frédéric, et je les retrouve, sous la date du avril 1865. Que tout cela est loin !
Frédéric était très monté contre le calomniateur anonyme; il se promit de le découvrir et d*en faire bonne justice. Je sus son nom le jour même et les raisons qui Taraient poussé.
Dans Taprès-midi, j'allai trouver Lori. Je voulais l'avertir qu'elle avait un ennemi qui l accusait à tort, et je me proposais de rire ensuite avec elle de la méprise qu'avait fait naitre ce billet, dicté par moi à Frédéric.
Elle rit infiniment plus que je ne Taurais cru.
~ Crtie lettre t'a donc vivement effrayée? Horriblement! Et cependant, pour un peu, je brûlais, sans le lire, le billet.
— La plaisanterie eut alors été tout à fait mauquée.
— Quelle plaisauterie!
— Tu aurais peut>étre pu croire que je te trotn-»
pais vraiment. Mais, je profite de l'occasion pour te faire un aveu. Chez ton père. . à ce diner où je me trouvais à table à côté de Tiliing, et où j'avais,
m BAS LES ARMES !
sans «loule, hn un peu trop de Champagne, je lui ai vraînieat oQeri uioa cœur sur un plateau.
— Et lui... qael cas a-t-il fait de ton offre?
— Lui ? Il ni a répondu qu'il t'aîmaît par-dessus tout. . qu'il te demeurerait éternellement fidèle. Cette plaisanterie n'avait pour bnt que de le faire eucure mieux apprécier ton phénomène de mari
— De quelle plaisanterie me parleMu donc sans cesse?
— Mais tu as bien deviné que c'est moi l auteur de la lettre ?
— Toi ! niais non... je ne m'en suis pas doutée.
— Tu n'as donc pas lu la date au verso de la feuille : l^*" avril?
On croirait qu'il est un degré d intimité que deux cœurs, absolument fondus en un seul, peuvent dépasser; et cependant, il suffit, parfois, d'une circonstance extérieure pour les faire s'enlacer, se pénétrer, se confondre plus complètement encore. Telle l'ut pour nous la conséquence du poisson d'avril de Lori. Tel fut aussi le résultai d'une fièvre typhoïde (jui, peu de temps après, me retint environ six semaines au lit. L'épreuve lut douloureuse^ et cependant j'en ai gardé d*heuretti souvenirs. Je ne sais si ce fut la crainte qu'il éprouva de me perdre qui me rendit encore plus chère à mon mari, ni si je vis, dans les soins qu'il me prodigua, comme une maniiestation plu> intense de sa tendresse ; ce qui est certain, c'6Si
que pendant et après ma convalescence, je me
aeiitis piuâ, grandement encore, et plus sûrement aimée.
J'avais eu bien peur de mourir. Il in''Mi eût inliniment coûté de renoncer à une vie que je trouvais si belle. Je ne pouvais supporter l'idée de quitter Frédéric, Cette pensée me devenait plus douloureuse •encore quand je songeais à la douleur qu'il éprouverait lui-même, eu me perdant. Non, non, rhonmie heureux ne peut mépriser la mort. Sous l'étreinte de la maladie, pouvais me mettre à la place du. soldat qui entend siffler les balles autour de lui, qui, lui aussif aime la vie, et qui sait que sa mort va désespérer des êtres bien-aimés.
— Le soldat, au moms, a le sentiment de faire son devoir, me répondit Frédéric, lorsque je lui corniauiiiqaai un jour cette rénexion; le malade ne Ta pas. Mais quant à mourir avec indiiïérence, et surtout avec sérénité, je suis de ton avis : c'est impossible aux hommes heureux; les désespérés seuls peuvent appeler la mort de tous leurs vœux.
Hors de danger, je savourai avec délices ma convalescence et mon rétablissement complet. Notre îoie, à Frédéric et à moi, nous rappelait cdie de notre réunion après la guerre du Sclileswig-llolstein, mais avec un caractère un. peu différent. Le bonheur nous ?vait alors surpris comme un coup de foudre; cette lois, il s'était iniiUré, goutte à goutte, dans nos cœurs.
PendaaL nui niiiladie, mon père nfuvail lémoigné beaucoup de sollicitude; il venait me voir tous les jours; je savais, cependant, qu'il n'eût pas été incon-
198 BAS LES AHMES. I
solable de ma mort. Il avait plus d'affectioa pour ses deux autres filles que pour moi, et ses pré- ^
dilections étaient pour Otto. Mon second mariage. ^ et surtout mes idées contraires aux siennes, avaient 1 produit comme un refroidissement enb*e nous* Lorsque je lus coriiplètenieDt rétablie, il quitta Vienne pour Grûmitz et m'offrit de Ty suivre avec Rodolphe; niais, Frédéric ne pouvant m'accompagner, je préférai louer dans les environs, à iiietzing, une petite maison de campagne où il viendrait tous les soirs.
Toujours sous la conduite de tante Marie, mes sœurs allèrent à Marienbad. Lilli m'avait écrit de Prague : « Je dois t'avouer que Counid ne m'est plus tout à fait antipathique. Si pendant les derniers | cotillons il m'avait posé la grande question, je crois | que jo lui aurais répondu : « Oui »; mais il n'a pas j saisi le moment favorable. A notre départ, il a bien | tenté une nouvelle proposition; mais voilà! j'avais 1 changé d'humeur^t il a encore essuyé un refus. / J'en ai tellement pris l'habitude , qu'à son éter-* i nel : « Lilli, ne veux-tu pas être ma femme? > ma ' langue répond mécaniquement, sans que ma volonté intervienne, : « Non, cela ne me va pas du tout. » Seulement cette fois j'ai ajouté : « Pobe-moi la question de nouveau dans six mois. » Je vais bien me sonder pendant tout Tété. Si je regrette son I absence, si sa pensée, qui me poursuit maintenant | nuit et jour, m'absorbe aussi à Marienbad, si, pendant les chasses d automne, je ne ressens pas le coup de foudre... hé bien! cet entêté de Conrad recueillera le fruit de sa persévérance. » '
fe retrouve, de la iuèaie époque, lu lettre suilie de tante Marie, la seule que j'aie conservée ile:
îa chère enfant, cette campagne d'hiver a été tei> ie pour moi. Gomhien je souhaite que LilU et Aosa marient bientôt ! Ce ne sont pas les partis qni tr manquent, puisqu'elles ont bien distribué châtié, pendant le carna\al, une dcmi-douzaiiie de us, l'éternel Conrad non compris, ^es Dii'mes tribulations vont recomnieni «n" à Maiibad. Combien je préfère ni i s rentrer à Grùmitz ou renir auprès de toi; mais, hélas ! il me faut contiler, auprès de mes nièces, ce rôle si pénible et si ;rat de chaperon.
h suis bien heureuse de te savoir complètement t'ibiie. Maintenant que le danfier est passé, je i> te dire combien nous avon^ viv int|iuefs. Pendant 'tique temps, les lettres de ton mari étaient désesrées; il craignait, à chaque instant, de te voir mix. Mais, Dieu merci 1 la neuvaine que j*ai faite 6z les Ursulines pour implorer ta guérison n a pas î sans effet. Le bon Dieu te conservera à ton petit >Bdi. Embrasse-le pour moi, et recominaiide-lui, de P'irt de sa vieille tante, d'être bien studieux. Je lui •oie deux livres : V Enfant sage et son anje (jardien un recueil de Récits militaires. On ne saurait Jamais ^pirer assez tôt aux enfants le goût de ces choses- ' Ion frère Otto avait à peine cinq ans que je lui coDtais déjà les exploits d'Alexandre le Grand, de ïSap et d'autres conquérants fameux; mais aussi, 'm me il a la passion de tout ce qui est héroKpieî J ai appris que tu pas-f:b Tété aux environs de *^nne au lieu d aller à Grùmitz: tu as grand tort;
de Griimitz te conviendrait mieux que Tatmoslère poudreuse de Uietzing; et puis, ton pauvre père i«e trouver bien seul, lime semble que tu négliges ^ devoirs envers lui, Tilling pourrait aller, de temps
en temps, passer une Journée à Grûmîtz, et, d'ai leurs, crois-en mon expérience, il n'est pas bon poo
des époux d'f^tro toujours ensemble. Les mariages k plus heureux sont ceux où le mari et la feuinit « huss( lit une certaine liberté. Là-dessus, cidieu; nu nage-toi bien pour éviter une rechute: pèse bien c que je te dis au sujet de Hietzing. Que Dieu te gard ainsi que ton petit Roudi; c^est le vœu sincère de \ tante.
P.-S. — Puisque ton mari a des parents en Pniss
— heureusement qu'il n'est pas auisi arroi:ant qu ses compaliiotes — demande-lui doue ce qu'on per^ h\-bas de la situation politique. On dit qu elle ei bien grave.
Cette lettre me rappela qu'il y a toujours c< nu situation politique ». Depuis plusieurs mois, je 11^ avais plus pensé. Avant et après ma maladie j'avais beaucoup lu les journaux ; mais je passai toujours les articles de fond. Depuis que je n'étai plus hantée par cette terrible inquiétude : « Au rons-nous la guerre? » les commérages de la poli tique extérieure ne m'intéressaient plus. Le post scriptum de ma tante m'invita à me renseigner su la situation politique actuelle.
— Dis-moi donc, monsieur le Prussien — puisque tu es Tuuins arrogant que tes compatriotes — , quâigniiie ce u bien grave » de tante Marie ? Y a-t^-i vraiment, actuellement, une situation politique?
— Malheareusemeut, oui : il y a toujours uat situation politique, comme il y a toujours une tem< pôralure; et elles sont aussi trompeuses et cbaugéantes Tune que Tautre.
BAS LËS AHMËS l
— Vpyons! explique-moi... s'agit-il toujours de
ces fameux duchés?
— Oui. La population du Sciileswig-Ilulsleiu veut se débarrasser de ces orgueilleux Prussiens,
Dinme elle nous qualifie liiaiiileiianl : « Plutôt Danois que Prussiens! » c'est le mot d'ordre donné par les État3 du centre. Le chant national de la péninsule s'est enrichi de cette variante :
Peuples du Schieswig-Holstein Issus d'une même race, Flanquez les Prussiens à la porte !
— Et le duc d'Augustenbourg? Ils Tout toujours pour souverain, j'espère? Frédéric, ne me dis pas qu'ils ne Tont plus... puisque c'est pour soutenir les droits de ce prétendant légitime qu a éclaté la guerre qui aurait pu me rendre veuve! Laisse* moi la consolation de penser que cet indispensable personnage a été réintégré dans ses droits et régne sur la totalité du territoire; j'insiste sur « la totalité », car elle constitue un ancien droit historique, garanti depuis plusieurs siècles, dont 1 origine m'a donné assez de peine à débrouiller. — Les revendications liistoriques n'ont plus cours, ma pauvre Martha, me répondit en riant
Frédéric. Il n'est question du duc d'Auguslenbourg
que dans ses propres manifestes.
A partir de ce moment, je recommençai à suivre
la politique et voici ce que j'appris : Malgré le protocole signé lors de la paix de Vienne,
rien n'était encore décidé. La question du Schleswig-
ilolstein avait passé par toutes sortes de phases, mais
n'était pas encore réglée* Après le désistement di
duc de Glûcksbourg, les ducs d'Auguslenbuurg el d'Oldenbourg s'étaient empressés de réclamef auprès de la Diète. Le Lanenbourg avait témoigaé h désir d'être incorporé à la Prusse, et personne d^i savait ce que les alliés allaient faire des duchés.
« Ah ça! (|iie veut Jonc maintenant la Prusse Telle était la question, grosse de menaces, que se posaient TAutriche, les États secondaires et les dnciiés. Napoléon 111 conseille, disait-on, à la Prusse, l'annexion des duchés^ sauf la partie nord du Schleswig, où Ton parle danois; mais la Prusse d'v songe pas pour le moiuent. Le lévrier 1865, elle formule ses prétentions : Un corps d'armée prussien continuera à occuper le pays conquis. Hormis un contingent fédéral, les forces de terre et »le mer seront mises à la disposition de la Pmsse; elle prendra possession du port de Kiel ; les postes et télégraphes dépendront de Tadministration pros* sienne et les duchés feront partie du Zollvereis*
Notre ministre Meusdorf-Pouilly prend très mal ces exigences. Les États du centre protestent aussi, je ne sais pourquoi, d'ailleurs. Ils demandent, à grandscris, que le duc d'Augustenbourg soit immédiatement mis en possession des duchés. L'' Autriche veut aussi placer son mot, et, sans aucun ménagement pour les prétentions du duc d'Auguâtenbourg, elle admet rétablissement de la Prusse, Kiel, mais elle s'oppose au recrutement des matelots.
On continue à discuter sans relâche. La Prusse prétend que ses réclamations ne visent nullement une annexion, bous réserve des conditions iodi-
(liées, le duc d'Augustenbourg peut entrer en jouisaoce de son droit héréditake ; mais si ses légitimas •rétentions sont méconnues: la Prusse déclare, en ;rossissant la voix, qu'elle se trouvera dans la lécessité d'exiger dayantage. On répond à ses melaces par des railleries. En Autriche, et dans les îtats du centre^ Topinion publique se monte contre t Pmsse et surtout contre Bismarck. Le 27 juin, les États du centre proposent une enquête aux grandes puissances ; mais le, pr 3cédé n'est pas dans les usages diplomatiques, les grandes puissances repoussent la motion, et continuent à négocier entre elles. Le roi Guillaume est à Gastein ; Françoisloseph à Ischl; le cuinte Blum<' fait la navette de Tun à l'autre, et Ton iinit par se mettre d accord m certains points : la garnison des duchés sera moitié autrichienne, moitié prussieane; couformémeat à son désir, le Lauenbourg sera incorporé à la Prusse ; comme compensation, l'Autriche recevra deux millions et demi d indemnité.
Cette dernière clause ne me causa pas la moindre satisfaction patriotique. Qii;ind bien même — et ce t était pas le cas — cette somme insigniliaute serait partagée entre les trente--six millions d'Autrichiens, quel avantage pourraient-ils en retirer? La part ^ui me reviendrait, par exemple, compeoserait- «Be les centaines de mille florins que la guerre
avait fmt perdre? Uuel dédommagement ollrirait-elie, surtout, à ceux qui pleurent quelque être
* n resté sur un champ de bataille? Cependant,
traité signé le 14 août, à Gastein, me iit|plaisir. Ce mot « traité » parait si plein de promesses de
BAS LES AUMtS I
paix ! Plus lanl, j'ai compris que les traités n'ont vraiment d autres résultats que de faire Daitre Je nouveaux cçsus belli. Un des États trouve toujours roccasiun d'accuser l autre d'avoir violé le pacte, et les épées sortent de nouveau du fourreau.
traité de Gastein me rassura complètement. Le dilTérend paraissait arrangé. Le géuéral Gableoz — le beau général Gablenz aimé des femmes — fut nommé gouverneur du Holsteia, et ManteuiTel gouverneur du Schleswig.
Je dus renoncer à l'idée que je m'étais faite de rindivisibilité des duchés, reposant sur les garanties données en 1460. Quant au duc d'Augustenbourg, il vint, une fois, dans le pays, se faire acclaruer par ses partisans, mais Manteuffel lui sigaiiia que. s'il s'avisait dS reparaître sans autorisation, il le ferait carrément arrêter.
En dépit du traité de Gastein, la situation ne
changeait pas. Mise en éveil par la lettre de taiiîe Marie, je lisais maintenant tous les articles de fond des journaux, pour tâcher de me rendre compte du courant de Topinion. Je pus suivre ainsi les différentes phases que subit cette question toujours « pendante» du Schleswig- Holstein. Je ne soupçonnais même pas la moindre possibilité d une guerre : la diplomatie seule pouvait trancher ces points de détail litigieux. Je suivais avec curiosité plutôt qu'avec inquiétude la marche de lailaire. Voici un extrait de mon journal de cette époque :
l^'' octobre 1865. La Diète de Francfort décide
que le droit de la nation dn Schleswiir-IIolslein de disposerlibrement d'elle-même» demeure entier. Le traité de Gastein est rejeté comme attentatoire à ce droit. Les représentanb du peuple ne devront accorder ni emprunts» ni impôts aux gouverne* uients qui voudraient imposer la politique d'oppression suivie jusqu'ici.
15 octobre. Le syndic de la couronne de Prusse est d'avis que les droits héréditaires du pmieo d Âogustenbourg sont annulés parce que le père de ce prétendant a, moyennant un million et demi d'écus danois, renoncé, pour lui et ses descendants, à toute prétention au trône.
Cette opinion prussienne est traitée d'outrecuidance* On ne parle plus que de u l'arrogance prussienne ». i< Le roi Guillaume semble vouloir jouer au Victor-Emmanuel prussien ». u On prêle àTAutriche Tarrière-pensée de vouloir reconquérir la Silésie w. — « La Prusse fait la cour à la France »... et patati et patata... et les cancans et les commérages politiques d'aller leur train de cabinets en ministères, tout comme dans les cercles et les culés de petites villes*
Lliiver rassembla de nouveau toute la famille à Vienne. Rosa et Lilli s'étaient beaucoup amubues à Marienbad et en Bohême ; mais ni Tune ni l'autre ne s'était fiancée. Les actions de Conrad étaient décidément en hausse. À Tépoque de la chasse , il étaitvenu à Grûmitz, et, bien qu'aucune parole n'eût été échangée, Liili et lui étaient parfaitement convaincus qu'ils finiraient par s'épouser.
is
206 BAS LES ÀRMESt |
Mal^^ré les instances réitérées de mon père, je ' n avais pas paru à Grùmitz pendant la saison de la chasse. Frédéric n'avait pu obtenir de congé, et je n'avais pu me résoudre à me séparer de lui. D ail- ' leurs, je ne tenais pas à laisser trop longtemps Rodolphe en contact avec mon père : fils et petitûls de boidat, il ne laoulrait déjà que trop de disr : positions pour le métier militaire. Dans les ou- i vrages scientifiques que nous lisions, avec plus de j zèle que jamais, j'avais beaucoup appris au sujet < de la puissance de l'hérédité. Les « dispositions innées » ue .>oiil au fond que la tendance à reproduire des habitudes contractées par nos ascea- ^ dants.
. A son anniversaire, mon père donna à l'enfant un très beau sabre*
— Mais tu sais bien, père, lui dis-je d'un air ' assez contrarié, que Rodolphe ue sera jamais soldat; je te prie sérieusement de...
— Tu v(Mix donc on faire une poule mouillée? J espère que tu n'y réussiras pas. Bon sang de soldat ne ment pas. L'enfant choisira lui-même sa carrière, et il n'en est pas déplus belle que celle que tu veux lui interdire.
— Marthe redoute pour Rodolphe les dangers de la guerre, ajouta tante Marie; elle oublie que si son fils doit mourir jeune, la mort l'atteindra aussi bien dans son lit qu'au champ d'honneur.
— r Tu crois alors, tante, que lorsque cent mille hommes tombent dans une guerre, il en aurait, dans le même temps, pôii lui aussi an J nombre, si la paix n'eut pas été troublée?
— Ces cent mille hommes étaient précisément destinés à mourir à la guerre.
— Mais si les hommes étaient assez sages pour ne plus se battre?
La guerre ne peut disparaître! s'écria mon père... Et la discussion recommença sur ce sujet* desouteaais toujours les mêmes principes, appuyés sur les mêmes raisons, et mon père toujours des principes opposés, soutenus par des raisons contraires.
Mon père avait ainsi^ en faveur de la guerre,
une série d'arguments qu'il était luipo^sible d entamer:
La guerre est d'institution divine; voir les Saintes Écritures.
2^ Il y a toujours eu des guerres; donc il y en aura toujours.
S"* Sans la guerre, qui décime de temps* en temps la population du globe, celle-ci s'accroîtrait outre mesure.
4"* Une paix continuelle amollirait, énerverait
Tbomme; paix éternelle, décadence des mœurs!
5** La guerre est le meilleur niov. n de tremper les caractères, d'entretenir Tesprit de sacrifice, de ra?iver les sentiments héroïques.
11 s'élèvera toujours des contestations entre nations. L'opposition des intérêts amènera toujours des couilits ; Tidée de paix perpétuelle est un nonsens.
Aucune de ces affirmations n'est défendable si on les examine de près. Cependant elles servent de retranchement successif au champion de la
guerre, quand il se voit obligé d'évacuer uae de
ses positions.
Par exemple, si le défenseur de la guerre est acculé au point de ne plus pouvoir soutênir le n^4, et d'èlie oblige d'avouer que l'èlat de paix est plus digne de l'humanité, plus favorable à son bonheur, ainsi qu*à sa culture intellectuelle, il tous dira :
— Je concède que la guerre est uu mal, mais c'est un mal inévitable, ainsi que le prouve le n"* 1.
Si on lui démontre que ce mal peut, au contraire, être évité parla confédération des États, par l'arbi- - trage international, etc., etc.... il vous répondra :
— Soit! on pourrait révit^r, mais on ne le doit paSf car il y a le n"" 5...
Si Tavocat de la paix arrive à convaincre son adversaire que la guerre, au contraire, rend l'homme sauvage et féroce :
— Oui, concédera-t-il, mais il y a le n** 3? Cet argument serait meilleur dans la bouche d'adversaires de la guerre, qui cherchent, pourtant, à lui trouver une explication ralioimplle. Le .souci d'éviter à rhumanité future les dangers de la disette n'entre pour rien dans la pensée des amis de la guerre.
Si l'homme avait vraiment à se préoccuper de
parer à un excès de population, il aurait pour cela des moyens plus directs que la guerre. Cet argu- • ment ne porte que parce qu'il a une apparence scienliiique, et semble procéder d'un sentiment très humanitaire. Comme il est beau de se préoccuper de nos chers arrière-neveux qui vivront dans quelques milliers d'années!...
BAS LES ARMESl
Ce 3 a souveat embarrassé les partisans de
la paix : on cuniiaît si peu les sciences naturelles et i économie sociale, que Toa ignore, généralementi que Téquilibre entre les naissances et les décès se iiiaiatient de lui-même. La nature accroît la fécondité des espèces en raison directe des dangers qui les menacent. Après une guerre, le nombre des naissances augmente précisément pour compenser le surplus des décès. Il est également constaté, qu après une longue périodfî de paix et de prospérité, le chiû're des naissances diminue. En tous cas, il est certain que, dans leurs déclarations de guerre, les rois et les gouvernements ne se préoccupent auUement de cette question d'excès de population.
— Accurde ! mais le lï' i ?
Et ainsi de suite, de sorte que le débat se poursuit indéfiniment'. Le partisan de la guerre tient toujours bon : son raisonnement se meut dans un cercle où vous pouvez le poursuivre éternellement, sans Tatteindre.
A cette époque, je ne me rendais pas aussi exac^ tement compte de tout cela qu'aujourd'hui. Ce n'est jue plus t;n (l que je me suis habituée à suivre le développement d'une idée, dans ma propre tète aassi bien que dans celle des autres. Je sortais de ces discussions avec mon père fatiguée, épuisée; je comprends maintenant que cette fatigue provenait de ce que mon adversaire m'obligeait à tourner toujours dans le cercle, sans pouvoir jamais Tysaiftir. Sa conclasion, accompagnée d'un haussement 'l'épaules dédaigneux, était toujours : « Tu n'y eatends rien« » et, il faut avouer — étant donné le
210 BAS LES ARMES î
suj< t que nous traitions — que dans la bouche d'un
général, s'adressaïUà une jeune femme^ cejugèment ' pouvait paraître parfaitement juste*
1**' janvier 18G6. La iamille se trouvait de nouveau réunie à la table de mon père, devant le punch
et les crêpes tnniitiounels. En même temps que la Saint-Sylvestre, nous célébrâmes, ce soir-^là, les fiançailles de Conrad et de LilH. Au coup de minuit, mon entriprenant cousin passa son bras autour de la taille de Lilli et, lui posant, à mon ^iciiid étonnement, un baiser sur les lèvres, lui demanda :
*^ Voudras-tu de moi, en cette année i866?
« — Oui, je veux bien, Conrad.
Là-dessus, les verres s'entre-choquérent de tous
cotés; ce lut un échange sans fin de serrements de mains, d'embrassades, de souhaits de bonheur, de bénédictions : « — Vivent les fiancés 1 — Je bois au bonheur de Cojirad et de Lilli! — Eiilants, que Dieu bénisse votre union 1 Toutes mes félicitations, cher cousin ! — Sois heureuse, chère sœurl » etc., etc..
Chacun cédait à une douce émotion; peut-être n'était-elie pas chez tous exempte d'envie, car Tamour — raniour sanctionne par une union qui va procréer la vie — est le plus heureux, le plus enviable des incidents de Tezistence. Pour moi, je ne pouvais éprouver aucun sentiment de jalousie ; ne possédais-je pas ce bonheur promis aux fiancés?
BAS LES ARMES l 2ii
Uo doute me traversait plutôt Tesprit : — Lilli peui-
eîlè espérer un bonheur aussi complet que celui que me donne- Frédéric ? Conrad est sans doute charmant, mais il n'y a qu'un Frédéric au monde !
Mon père mit fin à ce tumulte de congratulations en frappant sur son verre, avec la bague qu'il portait au petit doigt, puis, se levant :
— Chers enfants 1... cher amis ! L'anuee 186t> commoDce bien pour moi, puisqu'elle m'apporte, à sa première heure, la réalisaLiou d'un désir bien cher: voir Conrad devenir mon gendre. Espérons qu'au cours de cette année Rosa rencontrera aussi celui qu'elle attend, et que la cigogne n'oubliera pas de rendre visite à Frédéric et à Martha. Puisse cette année, cher docteur, vous amener beaucoup de malades, ce qui ne s'accorde guère avec les souhaits de santé si nombreux qui vont se formuler aujouid hui. Et loi, chère Marie, puisses-tu, si toutefois cela concorde avec tes idées de prédestina* . tien, que je respecte absolument, gagner un gros lot à la loterie, obtenir une indulgence plénière ou toute autre chose qui te fasse plaisir. Je te souhaite à toi, Otto, beaucoup de succès dans tes tîxamens, et toutes les vertus militaires et toute la science qui pourront, un jour, faire de toi Torneraent de Tarmée cl 1 uigueil de ton vieux père. Quant à moi — auquel il faut bien aussi souhaiter quelque chose — comme je n'ai rien tant à cœur que la prospérité et la gloire de l'Autriche, puisséje, au cours de cette nouvelle année, éprouver la grande joie de voir la Lombardie nous revenir, ou la Siiésie replacée ^ous notre domination. Et
2ii BAS L£S ARMES l
qui sait ce qui peut nous être réservé de ce c6té H ii>st point impossible, après tout, que nous
reprenioQS à ces arrogants Prussiens cette provioc^ arrachée» jadis» à Marie-^Thérèse t...
Je me souviens que cette fin de toast jeta uoj grand froid. La ;:Mlésie? la Lnnibardie? Personndj de nous n'éprouvait le moindre besoin de les Tora incuipurêesà rAutiiche, Le souhait de mon pèm impliquait la guerre avec toutes ses angoisses..» | toutes ses horreurs ; il ne cadrait guère avec IdlJ isealiiueutâ de cette heure que rendait imposantei] rengagement par lequel Conrad et Lilli venaient d( fonder ItMir jeune fuyer. Je me permis de répondre
— Mais, père, c'est aussi le premier jour de 1 au pour les Prussiens et les Italiens ; ne leur souhait tons pas de mal. Puissent tous les hommes, pen-l dant cette année 1866, comme pendant les suivantes^ progresser dans l'union et la concorde, afin de vivra ' plii^ heureux. ,
Mon père haussa les épaules : '
— Toiiiom'> les mêmes chimères !
Frédéric vient à ma rescousse.
— Le vœu exprimé par Martha n*a rien de chimérique; sa réalisation nous est, au contraire, mathématiquement garantie. Depuis les âges les plus reculés, les hommes ont toujours progresse dans la concorde et dans le bonheur ; mais, d'une manière si lente, qu'une période de quelques années Jie nous permet pas d'apprécier le progrè^.
— Pourquoi alors, si vous croyez au progrès, vos plaintes sur la méchanceté, la folie, la férocité de Thopime, sou retour vers la barbarie ?
— Parce qae... (Frédéric, tirant on crayon de sa
poche, traça sur uq morceau de papier une ligne en spirale)... parce que la marche de la civilisation est très bien représentée par cetto figure. Malgré les courbes qu'elle décrit en arrière, cette ligne avance d^une manière certaine. L'année qui comaieuce peut fort bien être figurée par une de ces coorbes rétrogrades^ surtout si, comme on peut le craindre, elle amène une nouvelle guerre. Un pareil accideut fait toujours, au point de vue moral et intellectuel, reculer la civilisation.
— Ce n'est pas là le langage d'un militaire, mon cher Tilling.
— Je ne parle 'que d'an principe général, cher heau-père; il s'agit de savoir s'il est juste ou faux. Peu importe qu'il convienne ou non à un militaire ; la vérité est u une» partout. Si uu objet est rou«:e, iaudra-t-il, en principe, dire qu'il est bleu parce que Ton porte un uniforme bleu?... ou noir parce que Ton porte une soutane uoire?
— Une... quoi?
Lorsqu'une discussion ne lui plaisait pas, mon père avait l'habitude d allecter unecertainc surdité; il avait remarqué que peu de gens ont la patience
de répéter toute leur phrase et qu'on préfère laisser tomber la conversation.
Dans la nuit, lorsque nous fûmes rentrés chez
nous, j*' me mis à questionner niori mari :
— Qu'as-tu donc dit à père?... Qu'il est possible que nous ayons eucore la guerre? Je ne te laisserai plus partir... eutends^tu bien... je ne le veux «pas !
~ Que signifie, ma chère Martha, ce : « Je ne k veux pas! » pasbionué? Plus il y aurait de probibilités de guerre, moins il me serait possible de donner ma dénfiission. Je Taurais pu après le Schleswig-Uolstein...
— Quel malheur que la maison Schmidt et fils. ..
— Mais, en ce moment, où s'amoncellent tantde nuages...
— Tu crois vraiment que...
— Je crois que ces nuages se dissiperont. Il est impossible que la Prusse et l'Autriche en viennent aux mains pour ces deux petits duchés; mais il suffit que la menace de guerre existe pour que ma démission puisse être interprétée comme une lâcheté; je suis <iir que tu le comprends.
J étais bien forcée de me rendre à ces raisons, mais je me cramponnais de toutes mes forcer à l espoir que « ces nuages » se dissiperaient.
A partir de ce moment, je m'intéressai plus wement encore à tous les détails de la politique. Je suivais avec anxiété les manifestations de l'opiaioû publique aussi bien dans les conversations privées que dans les journaux. « Armer, armer » était le mot d'ordre. La Prusse arme sous main — l'Autriche arme sous main. La Prusse prétend que nous armons, mais c'est faux; cest elle qui arme! Elle proteste à son tour. Si nous armons, c'est parce que les autres arment. Qui nous dit, si nous désarmions, qu'ils en feraient autant? Tel était le refrain que j'entendais bourdonner à mes oreilles.
— Mais pourquoi tout ce cliquetis d'armes siToD n'a pas rintention d'attaquer? demandai-je unjoor.
A quoi mou père me répondit par le vieil adage :
— Si vis paeenij para belltm. Nous n'armons
oe par précaution»
— El les antres?
— Oh! eux, c est pour nous tomber dessus.
— Us disent également que c'est pour se mettre n garde contre nus agressions.
— C'est nn mensonge.
— Mais eux aussi prétendent que nous agissous irec fausseté.
— C'est UD prétexte qu'ils donnent à leurs armenents.
Ainsi toujours le même cercle vicieux. Des deux Miésle même manque de sincérité. Il est impossible jae deux puissances qui désireraient tp^tes deux a paix pratiquent ce système d'armements à ouiranee. Ah ! il n'y a pas que les augures — les diplomates aussi le savent ce qui se cache derrière les tienionies, et sous les discours officiels.
Les préparatifs d'armement continuèrent pendant ' 'S premiers mois de l'année. Le 12 mars, mon père arriva tout rayonnant chez moi :
— Hurrah! s'écria-t-il, j'apporte de bonnes nouvelles.
— On désarme?
— Allons donc! au contraire I 11 y a eu hier réunion du grand conseil de guerre... nous possédons un effeclil inouï... Les Prussiens n'ont plus qo à se cacher I Nous pouvons, sur Theure, mettre tOO^OOO hommes sous les armes, et Benedeck, notre tacticien le plus consommé, aura le commandement
en chef avec des pouvoirs illimités. Je te le dis en
toute confiance, mon enfant : la Silésie est à nous quuiid nous le voudrons,
— Grand Dieu! m'écriai-ge avec désespoir, se
peut-il que la içuerre éclate de nouveau! Mais qUi peut pousser à ce point rambition*..resprit de couquête...
— Calme-toi, mon enfant ; nous ne sommes ni ambitieux ni avides de conquêtes. Nous vouIods. — le gouvernement veut la paix ; il en a maintes fois donné i assurance. Le ciiiilre colossal de nu^ troupes ne peut que tenir en respect les autres puissances. La Prusse, la première, mettra les pouces, et ne le prendra plus de si haut* Nous avons encore, Dieu merci t notre tnot à dire dans Taffaire du Schleswig-llolstein, et nous ne suppoi torons jamais que l'autre grand £tat de la Confédération prenne en Allemagne une position prépondé* rante. 11 y va de u}lre honneur, de notre prestige, peut-être même de notre existence. Tu ne comprends pas cela? Ce n*est,au fond, qu'une luLle pour rbégémonie. iJe fait, nous nous soucions fort peu de ce petit Schleswig. L'important (et c'est ce qu'a mis en lumière le rapport du conseil de guerre), l'important est de savoir qui — du descendant des petits ducs de Brandebourg, ou de celui *des chefs du Saint-Empire — doit prendre le premier rang et dicter des conditions à l'autre. Je crois au maintien de la paix ; mais si, cependant, la Prusse persiste dans ses arrogantes prétentions et rend la guerre inévitable, je suis fermement convaincu que a victoire nous est assurée j nous retirerons de si
BAS LES AiUMESl
grands avantages d'une guerre, qu'il estprçsqueà souhaiter qu'elle éclate.
— Tu le souhaites bien certainement, et tout le LuQseil de guerre avec toi Il vaudrait mieuXt alors, ne pas jouer ainsi le peuple et les partisans de la paix, en leur affirmant que ces armements, ces augmentations d'effectifs, ces demandes de cré* dits ne sont faits qu'en rue de la paix. Si tous voulez montrer les dents et serrer les poings, n'ayez pas, au moins, la bouche pleine de paroles menteuses. Si vous êtes si impatients de vous battre, ne vous donnez pas Tair de mettre la main à la garde de votre épée par pure prudence!..*
Je conLiiiuai à park'i' ainsi, longtemps, crime voix tremblante, avec une émotion croissante, sans que mon père, stupéfié, essayât même de me répondre. Finalement, je londis en larmes.
Puis, ce furent (1< s alternatives d'espérance et d angoisse. On entendait un jour : u La paix est assurée ; » et le lendemain : « La guerre est inévi* lable.» Cette dernière opinion était la plus générale. L'expérience a prouvé, qu'en pareil cas, lorsque ridée de guerre a, une fois, été émise, elle peut être plus ou moins débattue, mais elle finit toujours par remporter.
J'inscrivais soigneusement, dans mon journal,' toutes les phases du débat, ce qui me peunit de bien comprendre les moindres incidents politiques
qui amenèrent celle terrible i^uerre de 4866. S«k
ces uoles, je n'aurais pas moi-même mieux compris les événements d'alors, qne les oontemporains ne comprennent, (i^ordiiiauc, un fait historique. La majeure partie d*ua peuple ne sait ni comment, ui pourquoi une guerre arrive. Elle couve, elle éclate et, quand elle est là, on ne songe plus à s'infoiia<^r des menus intérêts ou des simples divergences d'opinions qui ont suffi à la produire. On ne pense fins qu'aux graves événements qu'elle fait surgir. La campagne terminée, on ne se souvient que des angoisses et des deuils qu'elle a coùlus, ou des triomphes et des avantages qu'eUe a procurés. Si, plus tard, quelqu'un désire connaître les raisons politiques qui ont fait naitre le conflit, il lui faut consulter des publications savantes, écrites après coup : la tradition s'éteint vite.
Le 24 mars, la Prusse lance une circulaire dans laquelle elle se plaint de nos armements menaçants. Pourquoi donc ne d«''sarnierions-nous pas, si nous n avons pas d'intentions agressives? Mais commeai désarmer lorsque la Prusse met en état de défense toutes les forteresses de la Silésie, ut moi>ilise. le 28 mars, deux corps d'armée?
31 mars^ Dieu soit loué! L'Autriche dément les bruits d armements secrets qui circulent : elle affirme n'avoir aucune intention d'attaquer la Prusse, et demande, en conséquence, que celle-ci arrête ses préparatifs de guerre.
La Prusse répond qu'elle ne songe nuUemenlà prendre roifensive contre T Autriche j mais, qu'en face des armements de celle-ci, elle se voit obî^ée
BAS L£S ÀHMËS l
de prendre elle-même des mesures défeusives. Le dialogae continue sur ce ton :
— Tes armements sont olïensifs.
— Les miens ne soni que défensifs.
— Puisque tu armes, je dois armer.
— Armes-tu? Alors j'arme aussi!
— Armons donc, armons sans relâche 1
Et les journaux montent les esprits. Les faiseurs d'articles de fond aitisexit le feu, excitent, diffament. On fait paraître de nouvelles publications sur la guerre de Sept ans, dans le but avoué de raviver lancienne iiaine.
Echange continu de notes diplomatiques. Le 1 avril, TAutricbe dément toujours, oliiciellement, ses armements, mais reproduit la récente déclaration de Bismarck disant à Karolyi qu' « on ferait, au besoin, fort peu de cas du traité de Gastein ». Que signifient, alors, les traités, si leur observation dépend uniquement du bon vouloir des contractants, et n'est nullement assurée par une autorité sup^ ricare?
Le 15 avril, la Prusse répond à celle note que f accusation est dénuée de fondement; elle persiste avoir la justification de ses propres armements dans la façon dont TAutriche a garni ses frontières. Si l'Autriche n'a pas d'intentions agressives, qu'elle prenne riiuliative du désarmement.
Le cabinet de Vienne répond : « Nous sommes prêts à procéder au désarmement à partir du 23,
la Prusse s'engage à en faire autant, à la même date. »
La Prusse y consent. Quel soulagement! Malgré
BAS LES AllMES l
'tant de meuaceâ, la paix sera dooc maintenue! Je m'empressai de noter cette bonne noavelle.
Trop lût, héla.^! De nouvelles complications se présenieui > l'Autriche déclare qu'elle veut keii désarmer dans le Nord, mais qu'elle ne peut le faire dans le Sud, à cause de l'attitude de Tltalie.
 cela la Prusse répond : « Si TAutriche ne désarme pas complètement, nous demeurons sur le pied de •guerre. »
Lltalie intervient à son tour* Elle affirme n'avoir 'pas la inoindre pensée d'agression, mais se voit, après les dernières déclarations de rAulriclxe, dans la nécessité d'armer, elle aussi.
Voici donc le chant de défensive entonné à trois voix.
Je me laisse, en quelque sorte, assoupir par cette mélodie. Aucune puissance n'osera couimencer, La 'guerre n'est vraiment pas possible* Chacun cherche à se mettre sur ses gardes, mais cela ne peut menacer la paix.
Quelle illusion ! En dehors de l'offensive directe, il y a tant de manières d'amener les hostilités! Il y allngérence et les réclamations au sujet d'une province en litige que Ton peut repousser comme injustes, il y a les anciens traités que Ton peut toujours déclarer violés et qu'il faut défendre par les armes. Il y a surtout « l'équilibre européen » qne menacerait Textensiou exagérée de l'un ou Tautrô État, danger qui réclame une intervention énergique.
A partir de ce moment, les événements se pré* icipitent : TAutriche prend résolument parti pour
l'Augustenbourg. La Prusse voit dans cette attitude ane yiolation du traité de Gastein, et une intention formelle d'hostilités. Les armements sont poussés d outrance; la Saxe arme à son tour. L'excitation s'exaspère : la guerre est imminente!... la guerre est imminente! Pour moi, je me sens comme sur aoe mer démontée, sous la menace d'une tempête.
Bismarck est actuellement Thomme le plus détesté de i'£urope entière. Le 7 maivil faillit être nctime d'une; tentative d'assassinat. L'auteur, Blind, espérait-il, par ce meurtre, conjurer la tempête? Le succès de sa tentative reùt-il, en eilet, conjurée?
Nous reçûmes de Berlin des lettres de tante Cornélie* où elle nous disait qu'en Prusse, on ne souhaitait pas du tout la ^;nerre: le plu- complet «iésarroiy régnait, au contraire, dans la sphère politique et dans Topinion. Bismarck n'était pas moins anlipalhique dans »on propre pays que chez uiius. Le bruit courait que la landwehr refuserait de marcher pour cette « guerre fratricide ».0n assurait que iii reine Augusta se serait jetée aux pieds du Roi pour le supplier de s'y opposer. Combien j'aurais voulu m agenouiller à coté d'elle, et enU alner toutes les femmes d'Autriche! Oh oui!... La paixl... la paix devrait être Tunique but des efforts de toutes les femmes! Ah! si notre noble Impératrice s'était aussi jetée aux genoux de TËmpereur pour le supplier, les mains jointes, et les larmes aux yeux, de désarmer !... Peut-être l'Empereur eùt-il imposé sa volonté de maintenir la paix... Mais la pression de i opinion publique, de cette opinion que façonnent,
dirigent, excitent les hâbleurs, les braillards, les donneurs de conseils, el surtout les journalistes... un homme, fût-*il sur le tr6ne, ne peut, à lui seul, lui résister.
Le 1*^ juin, la Prusse déclare, devant la Diète,
qu'elle est prête à désarmer sur-le-champ, si l'Atttriche et la Saxe donnent l'exemple. Par contre, le
cabinet de Vienne accuse nettement la Prusse de méditer depuis longtemps une agression contre TAutriche ; il est donc décidé à demander à la Confédération de prendre en main la solution de l'affaire des duchés, et de eouToquer les Elals da Holstein.
La Prusse proteste contre cette riolationdu traité de Gastein ; ce serait en revenir au traité de Vienne, c'est-à-dire au régime du condumiiiium. Dans ce cas, en échange du droit qu'elle ne conteste poiikt à TAutriche d'occuper le Scfaleswi^, la Prusse s^arroge celui de prendre possession du iloisteiu, et d'emblée, elle le fait occuper par ses troupes. Le général Gablenz se contente de protester, et se' retire.
Bismarck arait, préalablement, lancé une circt-
laire, dans laquelle il disait : « Nous n'avons trouvé à Vienne aucun esprit de conciliation. Il est mèfiie revenu aux oreilles du Roi... que le cabinet autrichien veut, à tout prix, la guerre, couiiant qu il est dans la victoire, et espérant, 'au moyen de rindemnité de guerre qu'on imposerait aux Prussiea;3, se
tirer des embarras finaneiers aa milieu desquels il
se débat. >
Le 9 juin) la Prusse conteste à la Diète le droit de trancher la question du Holstein* Elle présente
le projet d uae nouvelle CoDfédératioQ dout seraient exclus les Pays-Bas et TAutriche.
La presse se déclare franchement pour la guerre, et, comme l'exige le vrai patriotisme, se déclare eonraincue de la victoire : la possibilité d'une déiaite ne doit même pas effleurer l'esprit de tout lofal sujet que son prince ou la patrie appellent wx armes. Plusieurs articles de journaux parlèrent déjà de rentrée solennelle de Benedeck à Berlin, et du pillage de la ville par les Croates* Certains demandèrent laèiiie que la capiUlt' de la Prusse fût complètement rasée. « Saccager, raser une ville, passer ses habitants au fil de Tépée », autant d'expressions qui jurent avec Tétat actuel de ta conscience de Thumanité. L'enfant, l'adolescent Irouve, d:ms ses livres dlii^luiro, ces énormités, qui, plus tard, reviennent tout naturellement sous sa plume, quand il écrit un livre ou un article.
Il n'est pas de mots assez forts pour dire notre mépris de l'ennemi. Les soldats prussiens sont appelés apprentis-tailleurs. On reproduit partout la gasconuade, attribuée au général adjudant comte Grânne. « Noos renverrons ces Prussiens chez eux à cnîips de pied. » C'est la manière de rendre une guerre populaire : ces choses-là fortiûent la confiance nationale.
L'Autriche réclame 1 intervenlioa de la Confédération au sujet des procédés de la Prusse dans le
m BAS LES ARMES l
Uolstein, et la mobilisatian des troupes fédérales. Le 14, celte motion est mise aux voix, et repoussée par neuf voix coutre six.
C'en est fait 1... Les ambassadeurs ont reçu leurs passeports. Le 16 juin^ la Diète requiert TAutriclie et la Bavière de marcher au secours de la Saxe et du Hanovre attaqués par la Prusse.
Le 18, parait le manifeste de la Prusse, en même temps que celui de FEmpereur d'Autriche, et la proclamation de Benedeck à ses troupes. Le 22, le prince Frédéric-Charles lance un ordre du jour; les hostilités sont ouvertes. Voici ces quatre documents :
Proclamation du roi Guillaume :
Ne pouvant onldier que ses princes ont jadis régiié sur rAUemagne, l'AuLriche ne sait voir dans la jeune I^russe qu'un ennemi et un compétiteur. Elle cherche à la combattre dans toutes ses aspirations, persuadée que les intérêts des deux pays sont contradictoires. L'Autriche veut aujourd'hui affaiblir, anéantir, déshonorer sa rivale : elle viole les traités. Nous nous \oyoiis, en Allemagne, environnés, de tontes parb, d'ennemis, dont le mot d'ordre e^t rhumiliatioii de la Prusse. Jusqu'au dernier moment, j'ai cherché Je.^ voies d'une entente cordiale..* L'Autriche s'est refusée à me suivre dans cette voie.
L'empereur François-Joseph dit à son tour :
' Les derniers événements ont montré d'une manière
irrciutaLic t^ue la Prusse est décidée à ruui|jlaciii: le
droit par la force; elle par là, rendu inévitable cette guerre néfaste d'Allemands contre Allemands.
Qae la responsabilité des malheurs qui vont fondre
ï-ur le pays retombe sur ceux qui les auront jirovo- <(iiés. Ils ne sauraient oublier <|u'iJ.s aurouL a en rendre compte devant le tribunal de l'histoire et devant le trône du Dieu tout-puissant.
C'est toujours l'autre qui souhaite la guerre; c'est toujours l'autre qui substitue la violence à Vèquité! Cette guerre était donc néfaste i»arce que les Âllemands y combattaient contre des Allemands. -(Vest bien ; car voilà déjà un point de vue plus élevé qui place, au-dessus du Prussien et de 1 Autrichien, la coilception plus haute de l'Allemand; encore un pas, et Ton arrive à la notion d*une unité supérieure qui condamnera comme fratricide toute guerre d'homme à homme. Mais le tribunal de Thistoireî Qu'est-ce que cela peut bien signifier? L'histoire nVt-elle pas toujours glorifié le succès? La gent des scribes historiographes ne s'est-elle pas. de tout temps, prosternée devant le vainqueur? Ne Va-t-elle pas toujours acclamé comme Tapôtre d'une idée civilisatrice? En appeler au tribunal du Dieu tout-puissant? Mais ce Dieu nous est l eprésenté comme l'arbitre suprême des batailles 1 C'est sa volonté qui décide des guerres et de leur issue. Contradiction sur contradiction! Il n'en pourrait %e autrement là où la vérité se dissimule sous l'hypocrisie; là où Ton essaye de représenter conmie également saints deux principes inconciliables : la guerre et la justice, la haine nationale et l'amour du prochain.
Benedeek s'adresse à nos troupes en ces termes :
Nous allons nous trouver en présence d*une forcemilitaire composée de deux élémeots : la troupe de Jigne et la l&ndwehr; la première formée de jeunes gens inaccoutumés aux fatigues et aux privstioas, n^ayant jamais fait de campagnes sérieuses; la seconde coiit^'iiaiit «les éléments peu sûrs. La partie de la pupuJatioii (jui la compose ne cache pas suii niécontenlemeut, et serait plus disposée à renverser sou gouvernement qu'à marcher contre nous. Par suite d'une longue période de paix^ la Prusse n'a pas un général ayant fait ses preuves sur les champs de bataille. Vétérans du Mincio et de Palestre ! je ne doute pas que, sous la conduite de vos vieux chefs expérimentés, vous ne teniez à honneur de ne pas laisser le moindre avanlaize à un tel adversaire. L'ennemi se targue hautement de la supériorité de son fusil à aiguille; mais je veux croire qu'avec vous il n'en retirera pas grand profit* J'espère que nous ne lui laisse- •rons pas le temps de s>n servir; nous fondrons sur lui avec la baïonnette et la crosse. Aussitôt qu'avec l'aide do Dieu nous Faurons mis eu dé rouie, nous le poursuivrons Tépée dans les reins, et, en pays oniiemi, vous pourrez vous reposer et recevoir les dédoiumagementâ que mérite une armée victorieuse.
Ëniin, le prince Frédéric-Charles disait :
Soldats ! La perlide Autriche a, depuis quelque temps déjà, an mépris de l'alliance, et sans aucune déclaration de guerre préalable, violé les frontières de la Prusse dans la Haute-Silésie* J'aurais pu, de mon côté, franchir les frontières de la Bohême, mais je ne' l'ai pas voulu. J'ai fait remettre aujourd'liui la notilicatuui qu'il convient. Aujourd'hui même, nous allons passer sur le le rritoire ennemi, afin d'épargner rinvasion à notre propre pays. Que Dieu nous guide! C'est en lui que nous nous confions, en lui qui rè^ne sur le cœur de Thomme aussi bien que sur le destin
des peuples et Tissue des batailles. N'est-il point dit vlans les saintes Ecritures : « Tournez vos cœurs vers Dieu et vos poings vers Tenncmi. » Dans cette guerre, il s^agity vous le savez, des intérêts les plus sacrés de notre chère Prusse, de son existence elle-même. L'ennemi ne cache pas son désir de Fannihiler. Soi ailce en vain que le sang de nos p*'res aur.iit él6 versé sous £ i ' (Italie le Grand et que, tout dernièrement, le lôtre aurait coulé à Duppel et à Aisen? Nous entendons maintenir TintégriCé de la Prusse; et, par nos Tictoîres, rendre notre patrie plus forte et plus puissante. Nous nous montrerons dignes de nos pères« Nons nous confions en ce Dieu qui leur fiit propice, Pnisse-t-il nous favoriser et bénir les aimes de la Prusse! Et maintenant... en avant, avrc notre vieux cri de guerre : Avec Dieu pour le Roi et pour la patrie ! Vive le Uoil »