‹ Bas les armes Avec un avantpropos de Gaston MochChapitre 5 sur 8 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Le voilà donc de nouvpuu déchaîné sur le pays, ce fléau, et comme toujours, accueilli avec enthousiasme.

Quelque temps avant la déclaration de guerre, Frédéric avait été envoyé en Bohème. A ce moment, je croyais une solution pacifique encore possible. L'adieu déchirant qui précède un départ pour la guerre me fut donc épargné. J'étais déjà senle, de[)iiis (jnelques jours, lorsque mon père m^apporta, . triomphant, la nouvelle : « Nous y voilà 1 »

J'attendais cette décision,' comme un criminel attend, dans sa cejlule, la lecture de sa sentence de mort.

Je baissai !a tête et ne répondis rien.

— Aie hou courage, mon enfant, continua mon père ; la guerre ne se prolongera pas ; dans quelques jours, nous serons à Berlin. De môuic qu'il est revenu du Schieswig-Holstein, ton mari revieodra de Prusse, couvert de nouveaux lauriers. II lai est * peut-être pénible, étant d'origine prussienne, de

BAS LES ARMES l

se battre contre les Prussiens; mais, depuis qu'il a

pris du service en Autriche, il nous appartient corps et âme... Âh 1 ces Prussiens I ces arrogants Prussiens ! ils veulent nous exclure de la Gonfédé-* ration; ils s'en repenlirorit. Lorsque nous aurons repris la Silésie et que les Habsbourg...

D'un mouvement de main, j'arrêtai mon père et le priai de me laisser seule. 11 dut croire que j'éprouvais le besoin de pleurer, et, comme il détestait les scènes d'attendrissement, il accéda à mon

désir et sortit.

Je ne pleurai pas. Il me semblait avoir reçu un

coup violent sur la tète. La respiration saccadée, le regard ûxe, je demeurai, iio instant, immobile ; puis» me dirigeant vers mon bureau, j'ouvris mon journal et j'écrivis :

La sentence de mort est prouonoto : des millit rs d'hommes vont mourir. Frédéric sera-t-il du nombre ? dans ce cas, je mourrai aussi... Oh ! qiie ne suis-je déjà morte !

Le même jour, je reçus de Frédéric lés quelques lignes suivantes :

Chère femme, sois forte. Nous avons étt' trop heureux! C'est tirii ! Si rarrét prononcé ]»i)ar tant d'a«itres nous atteint aussi, du moms noire boalieiir passé ne peut-il nous être ravi. Nous rencontrerons probablement aujourd'hui les Prussiens. Il ebt possible qiie je reconnaisse parmi eux quelques-uns de mes anciens compaj^nons d'armes de Duppel et d'Alsen; peut-être mon petit cousin Gotlfried. Nous marchons sur Liebnau, avec Favant-^Mnie du comlo Glam-ri.illas.

A partir d'aujourd'hui je n auiai plus le loisir de l'écrire, n'attends plus de lettres. Peut-être pourrai-

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je t'adresser encore^ d« (emps en temps, une ligne,

mais, n'y compte pas. Je voudrais trouver un mot,., un seul... dans le c«'is où ce dût être le drniier, qui pût contenir et t'exprimer tout mon amour, et je ne trouve que ce mot : « Marthal » Tu sais tout ce qa*il signifie pour rooi.

Conrad Allliaus dut aussi marcher. Il rayonnait d'ardeur guerrière et sa haine du Prussien était assez forte pour qu'il partit avec enthoastasme. L'adieu iui fut cependant pénible.

Son autorisation de mariage n'était arrivée qae deux jours avant Tordre de départ.

— 0 Lillil Lillil lui dit-il d'un ton navré, poor* quoi as-tu tardé si longtemps? qui sait si je reviendrai !

Ma pauvri9 sœur se repentait; elle éprouvait

maintenant un amour violent pour celui qu'elle avait si longtemps évincé. Quand il fut parti, elle se jeta en pleurant dans mes bras*

— Pourquoi n ai-jepasdit « oui.» plutôt, je serais aujourd'hui sa femme.

— La séparation n*en eût été que plus douloureuse pour loi, ma [lauvre Lillil

Elle secoua là tète. Je compris mieux qu'elle, p(Mit-ôtre, ce qui se passait dans son cœur. Etre obligés de so séparer, sans certitude de se revoir.., et sans avoir connu l'ivresse suprême... Oui! cela doit rendre encore plus amère la triste3se de l'adieu.

Mon père, mes sœurs et tante Marie s'établirent à Grùmitz : ie me décidai aisément à les suivre avec mon fils. Frédéric absent^ mon foyer me semblait

mort : il m'eût été impossible d y demeurer seule. Je me sentais aussi veave qoe si la déclaraiioo de guerre eût été la nouTeile de la mort de Frédé* rie*

Quelquefois, cependant, une lueur me traversait

i esprit : « Il vit cl il poîi i rait revenir! » Mais aussit6t riiorrible yision reprenait le dessus : «4 Sll est frappé mortellement? Peut-être, en cet instant, il râle et se lord liaus d'intoléraliles soulIVances... il agonise dans iin fossé... Des caissons d'artillerie roulent sur sou corps. Les hommes chargés de déblayer le champ de bataille, le découvrant inanimé, raidi, le croient mort, et Tenfouissent, virant^ avec les autres. .. Il revient à lui et... » Je sortais de ces rêveries en poussant un cri.

— Qu'est-ce qu'il y a encore, Martha? me demandait alors mon père, d'un ton de reproche* ïu perdras la raison si tu ne chasses pas tes idées

ûoires. Pouiquoi toujours ces sottes vi^i<uis?

J'avais souvent laissé paraître mes angoisses, et cela révoltait mon père.

— C'est coupable, c'est insensé, reprenait-il. Tu iorges des drames à plaisir. On ne laisse pas sur le ehamp de bataille un officier du grade de ton mari. D'ailleurs, il ne iaut pas penser à ces choses-là..» c'est un péché l... c'est profaner la guerre que de :iiarèter ù ces misérables détails, au lieu de ne voir que la grandeur de Tensemble...

Oui, oui... ne pas penser, c'est ce que l'homme a toujours iait en face de la souffrance humaine. C'est sur ce principe qu'a toujours reposé la bar* barie.

. Le docteur Dresser avait volontairement pris du service daos uûe ambulance. J'avais eu aussi Tidée de partir comme infirmière. Je n'anrais pas hésité si j'eusse été certaine de me trouver à proximikde Frédéric et de pouvoir le soigner, s'il était blessé; mais en soigner d'antres?... Non, j'aurais manqué des forces et du dévouement nécesscires. Voir agoniser et mourir; entendre les gémisseineiils (le niilliers de blessés sans pouvoir les secourir; ail'roûter tant de cris,, de soulirances et d hor* reurs; m'expbser moi-même, sans être sûre de pouvoir assister Frédéric, non, je n en avais pas le courage. Mon père m'assura d'ailleurs que je n'aurais pas été admise, ce service n'étant confié qu'aux ambulanciers ou aux sœurs de charité.

— La seule chose que vous puissiez faire, nous dit-il, c'est de confectionner de la charpie et des bandes de pansement pour les sociétés patriotiques de secours aux blessés. Oui, voilà la tâche qui convient à mes iilles : je les prie d'y apporter tout leiir zèle, et je les bénis d'avance pour ce qu'elles auront

l'ail.

£t ce fut, en effet, à cette occupation que nous consacrâmes bien des heures de nos journées. Rosa | et Lilli s'y livraient avec une douce émotion. A la vue des moelleux paquets de charpie et des sacs de bandes correctement roulées, mes sœurs éprouvaient des sensations de sœurs de charité :. eiies | croyaient entendre les soupirs de soulagement et rencontrer les regards reconnaissants des malheureux soulagés par elles.

Elles en arrivaient presque à se faire de Télalde

blessé une idée qui ne manquait pas de charme. Elles se représentaient les soldats ayant eu la chance de sorvivre au combat, allongés sur de bons lits bien propres, soignés et choyés jusqu'à leur complète guérison; elles les sentaient bercés par un délicieux et inconscient denii-sonimeil dont ils ne se réveillaient que pour saisir la réalité de leur complet rétablissement et de leur prochain retour dans leurs fuvers.

Mou père les entretenait, d'ailleurs, dans ces sentiments naïfs.

— Bravo, bravo, fillettes I toujours zélées à tra- Tailler pour nos vaillants soldats « Je puis vous

parler par expérience du bien que l'ait un bon petit paquet de charpie s»r une blessure... Lorsque je reçus à Palestre cette décharge dans la jambe.., ^tc. etc.

Pour moi, je soupirais et ne répondais rien. Je connaissais d*autres histoires de blessures que celles qu'il plaisait à mon père de raconter, et qui ressemblaient à la réalité comme la vie des bergers ressemble aux peintures de Watteau.

La Croix-Kouge! Je savais sur quel sentiment d'immense, de douloureuse pitié repose cette institution.

J'avais pris un vif intérêt à ses réunions tenues à à Genève; j'avais lu Vécrit de Dunant, qui en a été le point de départ et qui n'est, d'un bout à l'autre, qa*un cri de douleur et de compassion.

Ce noble Genevois, après avoir courageusement payé de sa personne . sur le champ de bataille de Solférino, a raconté au monde ce qu*il y a vu : un

nombre colossal de blessés abandonnés cinq, six

jours, saii^ secours aucun. Il eût voulu les secourir tooSt mais que pouvaitril de¥an( limmensiié de cette détresse? Il a Va des malbeareux auxquels uae goutte d^eau, nn morceau de pain auraient sauvé la vie ; il en aru qui, respiraut encore, furent précipitamment enterrés! Il dénonça aussi l insufûsauce des ressources dont dispose le service des ambulances.

L'Auli iche n'avait pas encore adopté la Convention de Genève. Pourquoi ? Parce que toute idée nouvelle, même la plus simple, la plus bienfaisante, doit lutter, toujours, contre Tinertie, la sainte routine I On disait : « Lldée est très belle, mais impraticable. » J avais souvent entendu répéter à mon père cet argument, ^mis par plusieurs délégués, lors de la Conférence de Genève, en 4863 : — Impraticable, car les corps militaires ne peurent accepter de coopération privée sur le clûimp de bataille. Et, d'ailleurs, aurait-on des garanties suliisantes contre 1 espionnage? — Ët la question de dépense? les frais de la guerre ne sont-ils pas déjà assez considérables? Tous ces ambulanciers volontaires seront une charge pour Tintendancef ou, si Ton admet que ce corps d'ambulanciers s'approvisionne directement dans le pays occupé, n'en résultera*t-il pas, pour- Tintendance, une coiiriurence rei;rrltable, un rencbérissement inévitable des denrées?

0 sagesse administrative — si scientifique, si débordante de prudence et — si proiondément bète I

La prculièrc rencontre eut lieu le 25 juin à Liebeuau, ea Bohème. Mon père nous apporta cette DOUTelle avec son air triomphant habituel :

' — Voilà un superbe début! On voit que le Ciel est avec nous. Il est bon que ces fanfarons de Prus-. siens aient tout d'abord à lutter contre notre glorieuse te Brigade de fer » ; vous savez : la brigade Poshacher, qui a si vaillamment défendu Kônigs? berg en Silésie... elle leur en fera voir!

(On apprit par le courrier suivant qu'après un engagement de cinq heures, cette brigade, qui se trouvait avec Tavant-garde de Clam-Gallas, s'éttiit retirée sur Podol. J'ignorais que Frédéric en Ht partie et je ne sus que plus tard aussi Tattaque de Podol, dans la môme nuit, par le générai Horn et le combat livré au clair de lune.)

— Le début (les hostilités, couLiniia mon père, est encore meilleur dans le sud que dans le nord« Noos avons remporté à Gustozza uoe brillante victoire. Je Tai toujours dit : la Lombardie nous reviendra. Je regarde la guerre comme terminée. Maintenant que nous sommes venus à bout des Italiens, qui avaient une armée solide et disciplinée, nons n'aurons pas beaucoup de mal avec ces apprenlis-tciilleurs... Cette landwelir, non, c'est d'une impudence 1... 11 faut vraiment toute la fatuité prussiefiùe pour songer à tenir tète avec cela à de véritables troupes. On arrache à leur métier des geos qui ne sont pas entraînés et ne pourront jamais lutter contre des soldats aguerris! Ecoutez les bonnes nouvelles que donne la Gazette de Vienne, dans sa correspondance du 24 juin :

- « Dans la Silésie prussienne, la peste bovine a éclaté et parait sévir avec intensité. »

— Peste bovine! intonsit-é de l'épidémie!... Voilà (lis-je, les nouvelles réjouissantes dont ou -'est tenu de se féliciter en temps de guerre ! Il est heureux que la frontière soit dcieuJue par des poteaux limitrophes que la peste, sans doute, ne se permettra pas de franchir!

Mon père n entendit pas et continua sa réjouissante lecture :

« La fièvre règne parmi les troupes de Neisse; elle est due au misérable campement et aux privations de toutes sortes dont souffrent les divisions entassées dans les villages environnants^ L'Autrichien ne peut se faire une idée de la façon dont est traité le soldat prussien. Les Junkers (hobereaux) se croient tout permis envers leurs hommes : six uiices de viaiule de porc, voilà ce qu'ils donnent à manger, par jour, à un soldat qui n'est habitué ni à la fatigue, ni aux marches forcées...

— Du reste, les journaux ne donnent tons que

d'excellentes nouvelles. Tout d'abord le récit de la brillante journée de Custozza. Tu devrais garder ces journaux, Martha.

Je les ai gardés, en eÉfet; c'est une chose que Ton devrait toujours faire* Quand un nouvean^ conllit iiitoi uaiiuiial surgit, on devrait jeter les yeux sur les feuilles qui datent de la guerre précédente; on apprécierait alors à leur juste valeur les fanfa- . roiinades et récits de bonnes nouvelles.

J'ai, notés, datés du quartier général de Tarmée

lu Nord, les détails suîyaats sur le plan de campagne des i'russiens :

D'après les dernières nouvelles, le quartier gé

aérai prussien a été transporté en Silésie.

buivait, en style technique, une longue énumération des mouvements et prises de position projetés par rennerai. L'auteur de Tarticle avait certainement du plan ennemi une conception plus nette que Holtke et Roon eux-mêmes. Il affirmait que les Prussiens avaient rintentioD de prévenir la marche de notre armée sur Berlin, ce qui ne leur réussirait guère, vu les mesures prises par notre état-major (mesures que « ce correspondant » connaissait niieax que Benedeck lui*m6me).

... La Nouvelle Gazette de Francfort racontait l'incident suivant qui s'était produit lors du pas*-

sage, à Munich, des troupes italiennes :

... Les régiments de ligne, arrivés récemment à Munie!), y ont été acclamés et fêtés comm»^ tous les l'ifres, dans le jardin d'un café, près de la gare, i^iiacun a constaté la joie des Vénitiens à l'idée de se battre contre les ennemis de l'Autriche. (Chacun eût cependant pmcomprendre qae dfs soldats ivres se laissent facilement enthousiasmer pour n^importe quelle cause.) A WurlzLouri^s la gare a été envahie p'ir un régiment autrichien d'infanlt.'rie de li^ne; il |.';iraissait n'être composé que de Vénitiens. Egalement bien reçues (ce qui signifie : également enivrées), ces troupes ne savaient comment exprimer leur satisfaction de marcher contre les perturbateurs de la paix. Les vivats se prolongèrent indéfiniment.

A Trùbau, en lioiicme, le général Benedeck avait donné connaissance à l'armée du iXord des trois

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bulletins relalaiil la victoire de l arinée du Sud, en j ajoutaDt UD ordre du jour ainsi conçu :

Au nom de Tarmée du Nord^ j'envoie à rannée du Sud Je télégramme suivant: « Benedeck et son armée

adressent l'expression de leur admiration enthousiaste à l'illustre et sérénissime comnnaiidaiit d*» rarmée du Sud, ainsi c|ue leurs félicitations les plus sincères pour la belle journée de Gustozza. La campagne du Sud, ouverte par cette victoire, ajoute un nouveau rayon à la gloire de l'armée impériale. » Et vous, soldats du Nord! qui apprenez avec allégresse cette heureuse nouvelle, c*est avec un redoublement d'enthousiasme que vous allez marcher au combat, afin (le rehausser aussi, par vos exploits, la gloire de la pairie. Votre vaillance va bientôt me ])erniettre ' d'adresser à 1 Empereur un télégramme de victoire. Cette victoire, votre discipline et votre vaillance vont la remporter au cri de : Vive l'Ëmpereur !

Voici la réponse au télégramme ci -dessus,

adressée de Vienne à Trùbau, en Bohême :

Bien sincères remerciements de Tarmée du Sud ei de son commandant à leur ancien et bien-aimé général et à ses braves troupes. Certains que nous aurons bientôt à vous féliciter d'une semblable victoire.

Certains? certains?

— £n lisant cela, ne vous s.entez*-vous pas très-saillir de joie, mes enfants? s'écria mon père

absolument ravi. Vous devez avoir des sentiments assez élevés pour que votre patriotisme remporte

sur vos intérêts personnels... pour que vous oubliez, toi, Martha, et toi, Lilli,les dangers que courent Frédéric et Conrad; d'ailleurs, ils reviendront; et dus-

BAS LES ARxMES ! 239

mi'ih succomber, c'est un sort glorieux qu'ils partageraient avec bien d'autres enfants de la patrie, n n'est pas un soldat qui, aù cri :« Pour la Patrie! » ae iasse joyeusement le sacrifice de sa vie.

— J8 Yondrais bien savoir, répondis-je i mon 3èrp, lorsque, après une bataille perdue, un soldat lemeure étendu sur le champ de bataille, abandonné ou oublié dans un fossé, agonisant des jours ?t nuits, au milieu (Vinexpi iinables souffrances, je voudrais bien savoir s'il meurt joyeusement, en répétant sans cesse ce fameux cri : « Pour la Patrie! »

— Mais, Martha, ce que tu dis là est de la dernière inconvenance..,

— Oui, oui, la réalité crue, le mot vrai sont inconvenants, criminels; il n'y a de bien, il n'y a de beau que la phrase... ronflante et creuse... Je ie dis francbement, moi, que cet ordre contre eatare : « Mourrez de bon cœur », tout héroïque lu'il paraisse, me fait l'effet d'uu homicide parlé.

Plus tard, j'ai retrouvé, dans les papiers de Fré- Jéric, une lettre que je lui adressai à cette époque. Elle traduit Jes sentiments que j éprouvais alors :

GruLiiiU, 28 juin 1866.

Mon bien-aimé ! Je vis comme le condamné qui attend d'un instant à l'autre son exécution ou sa -n\ce. Mais non, mon Frédéric, cette compaiaisou r^'nd mal ma pensée, car s'il ne s'ai^issait que de ma '•e, combien moindre serait mon angoisse! Mais je tremble pour une existence qui m'est autrement * bère que la mienne. C'est surtout la pensée des tortores possibles de ton agonie qui me déchire Fâme.

BAS LES AHMËS!

Oh l si cet affreux cauchemar pouvait finir! Si nos victoires pouvaient rapidement terminer la guerre! Ces lignes te parviendront-elles et, dans ce cas,

où et quand? Au camp?... Après une sanglante journée?... T)ans une anibiilance?... Il te sera toujours doux de recevoir (juelques li^ïnes de moi, ne fût-ce que Texpression de ma tristesse lorsque le soleil est voilé par Timmense crêpe hissé « pour la patrie », dont les pHs lugubres retombent sur tout le pays! Oui, ces lignes te réconforteront, Frédéric, car tu m'aimes ; elles te seront comme une caresse de ma main. Je suis toujours avec toi ; ma pensée ne te quitte ni jour ni nuit : ici, dans le cercle de la familU\ je m^» meus, je parle, je vis automatiquement. Mon à me t'accompagne tout le temps. Mon fils seul me rappelle par moments que le monde contient encore pour moi quelque chose qui n*est pas toi. Le cher petit! Si tu savais comme il s'inquiète^ comme il parle de toi! Nous causons sans cesse ensemble de « papa ». Si jeuue qu'il soit, il est déjà un « ami » pour sa mère. Je couimt'ucu a lui [mrler comme s'il était raisonnable et il m'en est reconnaissant. Je suis touchée d^* rafi'ection qu'il te témoigne : il est si rare de voir les enfants aimer leurs beaux-parents ! Il est vrai que toi tu ne pourrais être ni meillear ni plus tendre pour ton |iropre enfant. Tu es bon avant tout d^uoe bonté immense et caressante. Tu justities bien celte paiolc (lu |)Octe : « De même que la voûte du ('iel semble formée d'un seul gros saphir, ainsi la ernîideur morale de Thomme repose sur une seule qualité : la bonté. » Je t'aime, Frédéric. Je t'aime avec abandon et confiance! Quand tu es là, je me repose si doucement sur toi. Ahl si l'orage pouvait étnî apaisé ! Si vous pouviez être déjà à Berlin, et dicter au roi iiuiilaume les conditions dé paix!

(( (Juels sentiments éprouveras-tu en ce « pavi enneiui », tou .pays d'orifçine, où tu as encore ties parents, des amis? Te vengeras-tu en rasant la jolie villa de tante Cornélie? « Pays ennemi ! » Voilà encore

BAS LËS ARMES l

me idée fossile deFépoque où la guerre ne craignait pas d'arborer son vrai nom : celui de razzia. Alors le [lays ennemi était logiquement considéré par Thomme

de guerre comme la terre promise de la rapine où on 'rouvait le salaire de ses peines.

Je me laisse aller à causer avec toi, couiitie penjcint ces heures délicieuses où nous échangions nos réflexions sur les coutradictions qu'offre Tétat actuel de rhum&nité avec les idées de progrès que nous rencontrions dans les ouvrages de nos penseurs I Comme nous nous comprenions, comme nous nous ' oraplétions l'un Tautre ! l.o D"^ Bres^^er était le seul «'Iranger auquel je pusse expi inu r ninn horreur pour la guerre ; mais, il est parti, non ]>uur prendre part à lœuvre de mort, mais pour l'atténuer au contraire. Eucore une de ces absurdités contradictoires : « L'humanité dans la guerre ! » C'est à peu près comme la raison dans la foi. L^'humanité et la guerre» la ra^on et le dofmie sont contradictoires. Une haine sincère et violente pour Tenneuii, et uu coiujdet mépris de la vie humaine, voilà la base de Tesprit guerrier; une soumission absolue de la raison voilà la conddion première de la foi. Nous vivons à une époque de transition. Les vieilles institutions et les idées nouvelles exercent une égale attraction. Ceux qui ne veulent pas rompre brutalement avec le passé ou ne peuvent i assiniiler roruplètement les tendances nouvelles, cherchent à fondre ensemble ces deux «'léinents. De cette fusion est sortie cette conscience IrDnijuée, faussée» pleine de contradictions qui fait souffrir si profondément les âmes altérées de justice, de droiture et de vérité.

Mais pourquoi t*écrire tout cela? Gomme si tu pou-* vais, maintenant, t'intéresser à ces considérations abstraites! Hélas! te voilà aux prises avec une terrible et inévitable réalité. Il te vaudinit uiiile fois mieux jjuuvoir l'accepter avec les sentiments du passé, du temps où le soldat souhaitait et aimait la i.'uerre. Kt moi, j'aimerais mieux pouvoir, comme tant d'autres fem-

mes, exciter ton courage, f'adresser des voeux de triomphe et te recommander à la protection di?i&e» Oui, voilà les sentimoiits que devrait exprimer une vraie femme de soldai; mais Je sais que tu ne désires pas lus trouver cliez ta femme, chez celle qui a toujours Hr la compagne de ta pensée, et qui partage ta roiri't' ('outre rrlie antique et aveu^^Ie lolie de I humanité qui s appelle la guerre. Quand je me représente cps deux armées composées d'hommes sensés» pour la plupart bons et doux, fbiidant Tune sur Tautre pour s'anéantir^ et dévastant de pauvres villages, toor à tour perdus et repris... quand je vois toutes les horreurs qu'évoque cette image, je voudrais crier à ce^ deux armées : Mais revenez doue à vous!... ai i tHeivousî El sur ]ps 100,000 individus qui composent l'armée, 90,000 certainement, s'arrêteraient avec bonheur; mais, en tant que masse, il lem^ faut marcher, et i|s marchent ! Assez de réflexions comme cda ! Mieux vaut que je te parle de noas. Tout le monde se porte bien ici. Les événements actuels mettent naturellement mon père dans une excitation extrême. 11 ne parle que de la victoire de Custozza; il en est aussi fier que s'il l'avait remportée lui-m(^me, et la part de gloire qu'il s'en attribue, en qualilù d'Autrichien et de général, renorirueilllt. I.ori, dont le mari est, compte tu le sais, à l'armée du Sud, m'a écrit une lettre triomphante, toujours au sujet de Gusfozza. — Elle m'annonce qu'elle va venir, avec sa petite Béatrix. passer à Griimitz la fin de l'absence de son mari, k n'ai puque l'approuvor, mais j'aurais pr»'deré demeurer seule, seule avec ma pensée toujours dirigée vers toL Personne ici ne peut comprendre mon angoisse. Les vacances d Otto commencent la semaine prochaine. Bans chaque lettre il se lamente de ce que la guerre ait débuté avant le terme de se^ études, mais if espère que la paix ne sera pas signée avant sa soi lie de l'école. « Il espère ! » Pour lui, la paix serait une déception. Voilà les idées que réducali<ui actuelle inculque aux jeunes geusl TauL que la guerre existe, U faut,

BAS LES AHMESl

naUirellemeiil, déveiopptT cliez la jeunesse des sentifuents militaires; et tant que les sentiments militaires seront développés, il faudra leur donner satisfaction par la guerre. Mais alors./. ? L*humanité ne sortirat-elle jamais de ce cercle vicieux? Si! car l'amour de

I l guerre décline visiblement, quelque soin que l'éducation actuelle prenne à rattiser. Te souviens-tu des iuiices de cette décroissance que signale Thomas liiiokle? M us ton cœur, ton noble cœur^ Frédéric, ni en est encore le meilleur garant.

Nous recevons des lettres désolées de nos parents et amis de Bohème. Le simple passage des troupes dévaste et épuise le pays. Que serait-ce s*il devenait le théâtre de la guerre? On se tient prêt à la faite; on emballe ce qu'on peut; on cache ce ([u'oii a de plus précieux. Toute vie mondaine est suspendue ; les moissons foulées, les fabriques incendiées ou tout au moins désertées ! (c Quel malheur^ nous écrit-on, d'habiter le voisinage de la frontièrOi et quel malheur atissi que. Benedeck n'ait pas su prendre plus tôt et plus énergiquement roffensive, et porter la guerre en Prusse! »

Petit Rodolphe est assis près de moi, pendant que je t'écris; il t'envoie un baiser et ses caresses à Puxl.

II nous manque bien, le cher animal ; mais, que seraitil devenu ici, sans son maitre/ll te distraira ; caresse-le, ce bon Pnx]f de notre part à toutes deux ; je lui serre bien la patte droite, et Rudt embrasse sa bonne fri-» mousse noire.

Adieu, pour aujourd'hui, mon bien-aimé.

— Ces! ijioni 1 Défaite sur défaite ! D'abord le

alliage de Podol enlevé d'assaut, de nuit, au clair de la lune et à la laeur des flammes. Ensuite la

prise de Gitschin. Ce mauditfusil à aiguille a fauché

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des rangées entières Je nos soltiats. Les corps d'armée du KroDpriaz et du 'prince Frédéric-Charles se sont r joints et marchent sur Mùnchen-grâte-

Telles sont les nouvelles que mon père, tout désolé, vient de nous commaniquer. Toutefois, sa confiance ne faiblit ]joiaL

— Qu ils viennent tous... tous... Qu ils paraissent seulement en Bohème et il n en échappera pas un seul! Ils seront enveloppés, cernés, et la population furieuse nous aidera à les exterminer, 11 n est pas aussi avantageux qu'on le croit de porter la guerre en pays ennemi : on a non seulemeni affaire aux armées, mais aux populations. J'ai vu, en campagne, des gens verser de leurs fenêtres, de Teau et de Thuile bouillante sur nos soldats.

Je ne pus retenir une exclamation d'horreur.

— Que veux-tu, me dit mou père en haussant les épaules, c'est la guerre !

— Mais alors avoue que la guerre transforme rhomme en tigre... en démon!... De Thuile bouillante...

— Mon Dieu, on se défend, on se venge... Penses-tu que les balles des fusils à aiguille prussien^ soient agréables à nos braves? Elles les abattent coiiiine des mouches ; mais nous sommes trop nombreux, trop disciplinés, pour ne pas avoir enUa raison de ces apprentis tailleurs. Je réconnais que lions avons conunis quelques iautes au début. Benedeck aurait du franchir de suite la frontière prussienne. Je commence à douter de sa capacité. H eût peut-être mieux valu lui confier l'armée du Sud. et nommer à sa place l'archiduc Albert. Il n'y a,

:bas l£s armes 1

b ailleurs, pas lieu de se décourager. Jusqu'ici les engagements n'ont pas eu d'importance; nous

allons seuiemeat eu venir aux aiTaires décisives. Nous concentrons plus de 100>0Û0 hommes sur

Kouiggralz; c'est là que nous aurons notre Cuslozza du Nord !

C'est aussi là que Frédéric devait se battre. Quelques lignes reçues do lui, le matin, me disaient ; « Nous marchons sur Koniggràtz. » Jusqu à présent, j'avais reçu des nouvelles régulières, bien que, dans sa première lettre, il m'eut prévenu Jes difficultés qu'il aurait à m'écrire. Il avait profité de toutes les occasions pour m'adresser quelques mots, souvent au crayon, à cheval, sous la tente, d'une écriture rapide, sur un feuillet de son carnet. Tai reçu plusieurs de ces billets; d'autres ne me sont parvenus que plus taid, après la ûn des hostilités.

J'ai conservé ces souvenirs. Ils ne contiennent aucune description de bataille ni aucun étalage de cette rhétorique belliqueuse qui sert au narrateur à faire admirer son courage, son héroïsme, son patriotisme.

En voici quelques-uns :

Du Livouac.

Un bivouac sans tentes : heureusement la nuit est tiède. Les hommes sont étendus sur le sol, extéuués par la marche. On n'a dressé quelques tentes que pour les officiers d'état-major. 11 y a trois lits de camp dans la mienne; mes deux camarades dorment ; des verres vides encombrent la table sur la-

quell»', à la lueur vacillai) te d une bougie, je t écris. ' J'ai cuttcbé Puxl sur mon Ut : il n'en pouvait plus le pauvre ami ! IL a*est, pas plus que la landwehr prossienne, habitué aux fatigues et aux privations d*iioe campagne. Il ronfle maintenant; je me figure quil rêve à son ami Rodolphe, comte Dotsky. Kt moi aussi, tout (»veill»'', je rêve à toi, Martha. Par une douce illusion, il iiH' semble t'apereovuir, assise sur uo pliant, dans ce coin obscur de lu tente ; je me sens attiré vers cette chère apparition... mais, hélas! je sais bienque si j'approchais^ Tillusion s'évanouirait.

ie viens de sortir un instant de la tente... J'ai vu glisser des ombres sur le sol... ; ce sont des traînards. Ils ont aperçu les feux du bivouac et l'uni rejoint **loj»iii-i lnj)ant. T«)us ne peuvent arriver jusqu'au camp ; plusi»'Ui3 n slés ^nr la route ou dans un fossé. Mais aussi, quelle chaleur pendant cette marchéforcée! L'ardeur du soleil était intolérable. Le poid> de Tarme et le sac écrasaient les épaules meurtries!*.. Plusieurs sont tombés qui n*ont "pu se relever; deux ou trois ont succombé, d'une façon foudroyante.

Cette belle nuit de juin est dépouillée de toute sn poésie de nuit d'été; les voix de la nature sunt couvertes par la voix des hommes et le (pas des patrouilles; les senteurs embaumées sont remplacép> par Todeur des cuirs de la cavalerie et par toutes les émanations de caserne.

Mais tout ceci n'est rien encore : bientôt on va entendre le croassement des corbeaux, alléchés par l'odeur du sann: la putréfaction des corps enipestea Tair... et tout cela, ad majorera pat rias gloriam*

Un groupe de généraux et d'offlciers d'état-major, une longue-vue à la main, sur une hauteur... Voilà, dans le domaine de la guerre, la situation la plu^ favorable aux impressions esthétiques!

Du liant (le la colline, on voit se dérouler un tald lu saisissanl el d'une intense poésie guerrière. Le spectacle est grandiose et, à cette distance, smhk

un' véritable décor, d^autant plus saisissant, que Féloi^ gnement ne permet pas d'en saisir les détails horribles

et répugna nls. On a sous los yeu\ les grandes lignes de la fialaiile... de superbes efïels de couleurs... de longues colonnes se déroulant sur la route... le dt^ploiemeni, à perle de vue, des régiments d'infanterie et des divisions de cavalerie... puis, ks batteries... le tram des équipages... les voitures et les chevaux réquisitionnés, et, enfln, le gros des bagages.

Le tableau grandit encore lorsqu'on peut suivre, non seulement les mouvements des lrou|)es, mais aussi le choc des deux armées : le flamhoit'ineut des épées, les ondulations des drapeaux, le reflet des cuirasses, les ruades des chevaux que voilent de temps à autre de sombres nuages de fumée, et qu'accompagne le grondement, dans k montagne, des décharges d'arliU lerie» dont chaque coup clame dans Tair le mot : Mort ! mort ! mort !

~ Hé bien, Tiiluit^, me demandait, hier, un des généraux avec lesquels je me trou\ ais sur Térainence occupée par rétat-major : quelle superbe armée ! N'est-ce point vraiment imposant / Qu'en dites-vous? À quoi pensez-vous donc ?... A quoi je pensais... je ne pouvais en faire part à mon supérieur. Je répondis très respectueusement quelque chose qui n'était pas vrai. L'obéissance passive qu'exige la discipline et la vérité n'ont rien à voir ensemble. I.a vérité est fière et se détourne, avec mépris, de tout ce qui est servile.

• *■• • •»«'«••••• *>••• Le village est à nous non^ Tennemi Ta repris. Nous nous en emparons de nouveau — une seconde fois Tennemi nous en déloge. Mais qn'il soit à Tun ou àTautre, ce n'est plus un village... c'est un monceau tie ruines fumantes.

Les habitants l'avaient abandonné et s'étaient enfuis : heureusementl car un combat livré dans une localité habitée est encore plus affreux. Les balles des deux côtés tombent dans les maisons et y tuent femmes

'Cl enfants. Dans ce villa^çe, ainsi pris et repris hier, une famille était restée : deux vieux époux et leur fille eu cniiclies. Le mari sert dans noire régnn< nt. Lorsque nous approchâmes, il me dit : f< Ma leiiirae et ses vieux parents habitent cette maison au toit rouge ;au nom du ciel, mon colonel, ne dirigez pas Tatlaque de ce c6lé. » — Le pauvre diable arriva juste ponr voir mourir Taccouchée et le nouveau-ué. Une bombe venait d'éclater près du lit. J'ignore ce que sont devenus les vieux; ils périrent sans doute sous les décombres; leur maison fut une des pre mières incendiées. Le combat en pleine campairne est horrible, mais il est plus hideux encore au milieu d'une ville ou d*un village. Chaque pan de mur est transformé en retranchement ou en barricade, chaque fenêtre en meurtrière. J'ai vu nos soldats retranchés derrière un amoncellement de cadavres à Tabrî duquel ils continuaient à tirer sur renneiiii. Je rroublierai jauiais celte muraille macabre. Un des corps, qui servaient de base ù l'horrible édiiice, vivait encore et remuait les bras.,.

Vivait encore ! Conçoit-on ce qu'une telle situation suppose d*atroces souffrances? Oh! s'il était un ange de miséricorde planant sur les champs de bataille,

quelle besogne admirable et terrible s'il voulait <lnmier le coup de pràce à tous ces malheureux — iioiumes et bètes — qui vivent encore!

Aujourd hui, nous avons eu un petit engagement -de cavalerie, en rase campagne. Un régiment de Prussiens, arrivant au trot, se déploie et fond sur nous, le sabre à la main. Nous n'avons pas attendu Tatta-

que, et nous sommes élancés au-devant de l'eniifiiii. Lorsque nous n'avons plus été séparés que lie quelques |»as, de fonuidables hourras se sont éiev<''S des deux côtés. Les deux troupes se sont élancées l'une sur l'autre, poitrail contre poitrail, genoa contre genou. Les sabres sifflaient dans l'air et retombaient sur les têtes. Bientôt la mêlée a été trop

♦-■paisse pour qu'il fût possible de se servir des armes; les chevaux affolés se cabraient, hennissaient et se précipitaient de tons côtés. Désarçonné, j'ai senti — ce qui n'a rien d'agréable — le sabot d'un cheval me frôler la tempe à une ligne près.

ZVouvelle journée de marche, avec un ou deux eniragements. J'ai éprouvé mx grand chagrin. Et pourtanty au milieu des horreurs qui mVnlourent, je ne devrais pas me laisser aUer à une telle impression.*, mais, je n'y peux rien... je suis navré. Puxl, notre pauvre, notre cher et si joyeux PiixL.. ah! que ne l ai-je laissé auprès de son petit maîd e Rodolphe ! 11 iiuiis suivait comme toujours... Tout à coup, il pi)usse un cri de douleur, un obus vient de lui briser les pattes dedevan).; il ne peut plus marcher, il reste en arrière, abandonné et « vivant encore ».î « Mon maître, mon bon maître, gémit-il, n* abandonne' pas le pauvre Puxl!... n Et son i>etit cœur se brise. Je suis surtout désespéré à la pensée que le Adèle anima! a pu, en mourant, m(i iiiéconuciilre. Il m a vu me retourner; il n'ti pu douter que j'aie entendu son cri d'angoisse, et, cependant, je Tai si troidement, si durement abandonné! Il ignore, hélas! le pauvre Puxl, que, lorsqu'on abacdonne les blessés, on ne peut commander « halte! >» pour un petit chien mourant. Il n'a aucune notion de ce devoir supéÂ*ieur auquel j'obéis, et son âme de chien fidèle m'accuse.

Bien des gens se demanderaient, (*n haussant ies rpaiiles, commeuL il est possible, au luilicu des cataslroi)hes actuelles, de s'apitoyer sur pareille vétille? Mais toi, non, Marthal Je vois une larme te monter aux yeux à la pensée de notre pauvre Puxl !

Que se passe-l-îl? On commande un peloton d'exécution. Est-ce un espion? Un? Non; en voilà dix-sept ensemble, l.a tèle basse, ils s'avaucfiil sur quatre ranirs, entourés d'un carré de soldats. Suit une charreUe sur laquelle git un corps, et, lié à ce corps, le lils du

250 BAS LES ARMES l

défunt, un enfant de douie ans, également condamné à mort. Je m'éloigne pour ne pas assister à ce drame; mais j'ai entendu les détonations... j'ai vu, derrière un mur, sïJever ia luiiiée. Tous, l'enfant y compris, sont toiiibés.

Enfin, nous voici commodément établis, pour la nuit, dans une petite ville* Pauvres habitants! nous venons de leur enlever, en réquisitions, leur tances de plusieûrs mois. « lirquisilioii Qu'il est heureux d'avoir, pour eximuier un acte pareil, un si joli iijot, d'un usage ;ius.si parfaitement sanctionné!

J'ai tout de même été bien aise de trouver bon gite et bon souper. Et puis, il faut que je le racoute ceci:

J'allais me mettre au lit lorsque mon ordonnance m'annonce qu'un homme de notre régiment m'apporte quelque chose et demande à me parler. Je l'ai renvoyé avec une poignée de main, une bonne ^;ratification et la promesse, si malheur lui arrivait, de iiMuir-resser à ?a feuiiit*' i^i ,i ses enfants, car — (iguretoi uKi joie — ce (jif il m'apportait, c'était mon Puxl, blessé — honorablement blessé — il' est vrai, mais encore vivant et si heureux de retrouver son maître ' Il a dû comprendre, à l'accueil que je lui ai fait, qu'il m'avait, peut-être, accusé injustement de cruauté. Quelle émouvante scène ! Tout d abord, je lui versai de l'eau; il la but avec avidité, et, cependant, s'interruiu[.i( dix lois pour m'ubo^er sa satisraction. Ensuite, je lianiiai sa blessure; je lui présentai un repas savoureux de viande et de fromage et je Fétendis sur mon lit. Nous avons tous deux parfaitement dormi. Le matin, lorsque je me réveillai, il me lécha encore la main, comme pour me remercier, étendit ses petits membres, souffla profondément et... mourut. Pauvre Puxl î Mieux vaut qu'il en soit ainsi.

Que de scènes terribles à noter aujourd hui ! En fermant les yeux, j'en revois avec une effroyable netteté tous les détails. Pourquoi tant d'autres rapportent-ils de la guerre de si beaux et fiers souvenirs?

BAS LES AUMESI

Ceiix-Ià, vois-tu, se iriidissent coiitie la douleur et oucbeat l horreur ot l'effroi qu'ils ont certaineî.n^nt éprouvés. Quand ils racontent ou écrivent, ils ue sondent pas leurs souveuirs, mais cherchent à coufoi mer leurs récits aux descriptions-types en usage; ils s'attachent à ne manifester que des sentiments héroïques. S'ils disent une de ces scènes de carnage qui devraient porter tout être humain au paroxysme (lu dégoût et de riiurreur, ils cherchent à ne rien laisser paraître que froideur et indillV'rence. De la réprobaLiou, de rindii:nation? Jamais de la vie 1 Tout au plus l'ombre d une légère compassion... quelques soupirs émus..* Mais, ils se ressaisissent vite, relèvent flèrement la. té te. Haut les cœurs et sus à lennemil... HurrahL*.

J'ai toujours, devant les yeux, ce monticule escarpé <jue cherchent à escalader, sous le feu de l'ennemi, des ciiasseurs à pied. Soudain, plusieurs étendent les bra««, lâchent leurs armes et roulent de rocher en rocher, les membres broyés et déchiquetés.

Non loin de moi, une bombe éclate près d'un cavalier; son cheval recule d'ahord et bouscule le mieo, puis s*élance au galop. Le cavalier est encore en selle, maïs un éclat d'obus lui a ouvert le ventre d'où <*échap{)<'nt ses entrailles. Le haut du etu ps ne tient pUis à îa partie inférieur»', que par la colonne vcrlébrale ; des cotes aux caisses, il n'y a plus tju un ^'uorme trou sari^j^lant. Quelques pas plus loin, rhomme tombe de cheval, mais le pied reste pris dans rétrier, et le pauvre corps rebondit sur le sol pierreux.

Un nouvel en^^agement a lieu dans la petite ville de Saar. Le t raqaemeut des poutres, l'éboulemr'nt des murs s'ajoutent au fracas de l'artillerie. Une bombe éclate dans une maison. L'explosion est si violente qu'elle lance à une grande hauteur les décombres, qui blessent, en retombant, plusieurs de nos hommes. Je vois voler au-dessus de ma téte une

BAS LES ARMES î

fenéire dont le volet tient encore; les cheminées roulent des toils et leurs débris remplissent TairclW

poussière asphyxiante qui brûle les yeux. Le piaireinentdes chevaux sur les pavés ajoute aux Lmitsdt' la mêlée. Le combat se poursuit de rue en rue Jusque sur la place du Marché. Au milieu de cette place, se dresse une statue en pierre de la Vierge. La mère de Dieu porte son enfant sur un . bras et étend Tautre, dans un geste de bénédiction. C'est là que Tactton devient t(»rrible. Les coups pleuvent autour de moi; je frappe avec fureur sur tous ceux qui m'entourent; j'ighure si j'ai atteint qnpl(|u'un. Dans de pareils moments on perd la t*M,e- Cependant, deux faits restent ^Tavés dans mon esprit, el je crains de gai^der un éternel souvenir de cette place de Saar...

Un de nos lieutenants, jeune et pimpant, est désarçonné par un dragon prussieni sorte de Goliath, qui lui fend le crâne aux pieds de la Madone. La douce Sainte fixe sur e»'ite scène sou impassible regard. Un autre <li ai:on ennemi saisit mon voisin et le renverse si violemment qu li lui brise répme dorsale... j'ai entendu le craquemenL Et la Madone, son bras de pierre toujours étendu, continue de bénir*

La scène que Télat-major contemple du haut d une colline est des phis variées aujourd'hui. Voici d'abord reirondremenL d un poni, au nionnMit où le iraachissait un convoi de voitures. Les dernières contenaientr-elies» des .blessés?* Je n'ai ■ pu m'en assurer. J'ai seulement constaté que^out^ hommes, voitures, chevaux a été précipité dans le fleuve, très profond et très rapide à cet endroit. Cet incident est, d'ailleurs, heureux, puis(|ue le convoi apparlenait aux Huit <, et que, daîis la partie d'échecs actue1h\ je suis du colé des blancs. Ce n'est ]H)iul forluilcnieiit que le pont s'est écroulé. Sachant que l'adversaire y devait passer, les blancs en avaient sapé les piliers.

Maintenant, c'est nne bévue des blancs : notre régiment Khevenhiiller, dirigé par nne fausse manœuvre dans uii marais dunl il ne p»^ut se désombourber, est presque coin|dèteiaent extei inirié. Tous ces homnir.s bli-^^es s'an'aissent, enfoncent et étoufient. La vase leur remplit le nez et les oreilles.

C'est la faute du colonel; mais la nature humaine est sujette' à erreur. La perte, d'ailleurs, n*est pas considérable, équivalente, à peu près, à celle d'un sinif 11 pion dans une partie d'échecs : un coup heureux réalisé par ntir tour ou par la reine va réparer cela. La vase n'en h menrera pas moins dans le nez, la boTiclie et les j eux des mourants, mais c est tout à fait accessoire. La faute stratégique seule est intéressante.

Ma résolution est prise : si je reviens de cette campagne, je donnerai ma démission. La guerre m'inspire, maintenant, une telle horreur, qu'il y aurait ijYpocrisie de ma part à rester dans rai int'e. Tu sais que c'est avec répugnance, et tout en les condamnant, que j'ai pris part aux dernières campagnes. Ma répugnance, mon dégoût sont maintenant si forts que les motifs qui purent autrefois me décider à poursuivre ma carrière n'ont plus la puissance de m'y déterminer. Les idées qui m'ont fait choisir le métier militaire sont toutes mortes chez moi. Mes convictions nouvelles, d'abord vagues et hésitantes, sont aujourd'hui, devenues claires et nettes, et ne me permettent plus de payer mon tribut au culte de la guerre* Une évolution analogue se produit pour bien des .esprits dans le domaine de la foi. Le doute et Tindifférence les travaillent d'abord, sans les empêcher, toutefois, de suivre encore avec respect les cérémonies du culte, mais, quand ils ont rejeté tout mysticisme et ac(iuis la conviction que les rites qu'ils suivent répondent à une idée fausse, et quekjuefois immorale, ils se refusent à s'agenouiller à côté des insensés qui acceptent de semblables folies; ils se

BAS L£S AHM£S !

refusent à tromper le monde et eux-mêmes, et ne fraiichisseiit |jIus le seuil d'un temple, dont ils méprisent la divinité. J'ai suivi tout d'abord rabomioable culte du dieu Mars. Le frisson mystique, enivraot, surhumain, qui saisit les hommes à rapparition de cette divinité, m*a jadis secoué au point de m'obscurctr l'esprit ; mais je ne puis plus réprouver aujourd'huL La liturgie des ordres du jour, les phrases héroïques du rite militaire, me font plus l'effet d'un texte sacré; la sainte voix du canon et Todeur de la poudre-encens n'éveillent plus mon extase. J'assiste, désabusé, aux révoltantes cérémonies de ce culte hideux, et je n'y vois plus que les sacrifices humains, je n*y entends plus que les cris des victimes. VoOi pourquoi cos pages, où je t'exprime mes impression» sur la guerre, ne sont que le rellet des nulle douleurs que j'ai vues et de celle, si profonde, que j 'éprouve.

Une bataille a été livrée à Kôniggratz. Encore une défaite! une défaite décisive à ce. qu'il parait. Mon père nuub en a fait part du ton qu'il aurait pris pour nous annoncer la fin du monde.

Point de lettre, point de dépêche de Frédéric. Est-il mort? est-il blessé? Conrad a fait savoir à Liiii qu'il était sain et sauf. La liste fatale na pas encore paru. On dit qu'il y a eu quarante mille morts ou blessés. Le dernier billet de Frédéric disait : « Nous marchons sur Kôniggratz ». Et depuis trois jours que Taction a eu lieu, rien.« rien... toujours rien I... Je pleure... je pleure des heures durant... Mon chagrin n'est pas ahsolurneDl sans espoir: si j'avais la certitude que tout est fini, je n'aurais même plus la force de pleurçr. Mon

BAS LES ARMES I m

1ère est accablé; Otto est affolé de vengeance. On Kt qu'il se forme à Vienne un corps de volontaires tans lequel il veut s'enrôler. La nouvelle circule pie Beuedeck va être relevé de son coiumaade- Ment. qui sera donné à Tarchiduc Albert. On espère \m uo:y troupes ne tarderont pas à se ressaisir et ina.nous repousserons rennemi, qui, dans son Krogance, rêve, dit-on, notre anéantissement complet. Le bruit court que les Prussiens sont eu marche m Vienne. Les esprits sont pleins d angoisse et de Wge. Quant à moi, Frédéric est mon unique pensée, et,., aucune... aucune nouvelle!...

Quelques jours après la bataille, nous reçûmes une lettre du docteur Dresser, datée de Kôniggriitz. 11 nous disait que Timmensité des souffrances au milieu desquelles il vivait défiait toute imagina* ' iioD. Il s'était joint à un médecin saxon envoyé par son gouvernement sur le théâtre de la guerre pour dresser, de visu, un rapport sur la .-situation. Us attendaient larrivée d'une dame saxonne : M"^^ Simon, une nouvelle miss Nightingale, qui, (lès le début de la guerre, avait pris du service dans les hôpitaux de Dresde, et off rait son concours Bohème, dans les ambulances voisines des cJiamps de bataille. Dresser devait le lendemain, à sept heures du soir, aller attendre, avec le docteur Brauer, cette couraL^tMise leinme à Kôniginhof, <lernière station où les trains arrivaient encore. Le <iocteur nous priait de lui expédier, ce jour-là, à <^ette station, un envoi de bandes, ciiarpie et autres objets de pansement.

La leclurc de cette lettre terminée, j'étais décidée

à porter moi-même le ballot demandé. Peal-élre

Frédéric se trouvait-il dans une des ambulances que voulait visiter M""^ Simon. Je m'attacherais à elle; j<' reiioiivcrais mon uiaii, je le soignerais. Je le sauverais.

Quelques heures après la réception de la lettre de Bresser, je quittai Grùmitx, sans commuDiqu^Y mon projet à personne, certaine qu'on s'y serait oppose. Je dis que j'allais à Vienne surveiller remballage des objets demandés par liresser. Je comptais écrire simplement de Vienne à mon père : « Je suis partie pour le théâtre de la guerre. » k n'étais pas, il est vrai) sans inquiétude. D'abord, j'étais inexpérimentée, puis, ia vue dn sang, des plaies et de la mort m a toujours causé une répulsion profonde ; mais, rien ne pouvait, plus m'arrêter; j'étais poussée par une force invincible. Je croyais sentir, fixé sur moi, le regard, à iafois impérieux et suppliant, de mon mari ; il me^semblait que. de son lit de soulTrance, il me lendail les bras et m'appelait.

La consternation et Ténervement régnaient dans

Vienne. Partout des visages abattus. Je croisai plusieurs voitures pleines de blessés; je cherchai à découvrir si Frédéric n'était pas parmi eux. Je me lis conduire à un hôtel doù je dirigeai la confection du ballot à emporter et expédiai ma lettre pour Grumitz. Je revêtis un costume de voyage et* me rendis à la gare du Nord. Je voulais preodr^^ le premier train pour Kôniginhof: j'agissais sous rcmpire d'une idée fixe.

A la gare, quelle agitation! quelle vie!

devrais plutôt dire : quelle agitation de mort! Les salles d'attente, les hangars, les quais étaient en* combrés de blessés, dont plusieurs agonisaient. Et quelle cohue! Gardes-malades civils, ambulanciers^ soeurs de charité, médecins, hommes et femmes de tous rangs de la société venus là pour s'enquérir d^un des leurs, ou pour offrir aux blessés quelques douceurs, telles que du vin, des cigrares, etc. Tous les employer de la gare étaient occupés h refouler le public^ envahissant. On voulut aussi me faire reculer.

— Que voulez-vous?.*. Place 1... La distribution de comestibles et de boissons est défendue.

Adressez-vous au comité; les dons y sont reçus.

— Non, non, je veux partir. A quelle heure le premier train? J'eus beaucoup de peine à obtenir une réponse. J'appris, enfin, qur les trains de départ étaient suspendus pour laisser la voie libre aux trains d'arrivée, àmenaat d immenses quantités de blessés. Aucun train de - voyageurs ne devait plus partir de la Journée; il n*y avait plus que deux départs : Tun, pour des troupes de réserve, et l'autre, exclusivement affecté au comité patriotique de secours aux blessés, ne devant prendre, pour les amener dans les environs de Kôniggrâtz, que des médecins, des ambulanciers, des sœurs de charité avec le matériel d'ambulance.

— Ne pourrais-je pas être de ce second départ ?

— Impossible!

Il me semblait toujours entendre la voix de Frédéric. Et je ne pouvais partir; c'était à en devenir

folle!

J'aperçus, à rentrée du hall, le baron S..., riceprésident de la Société patriotique de secoun, dont j'avais fait la connaissance lors de la guerre de 59. Je courus à lui :

— Au noiu de Dieu, venez-moi en aide! vous me reconnaissez?

— La baronne Tilling, fille du comte Althaus... certainemtMit..,,très honoré..., en quoi puis-je vous être utile ?

— Vous expédiez un convoi en Bohème; permettez-moi d'en faire partie... Mon mari mourant m*appelle... Votre cœur est noble et bon, ne repousr ,sez pas ma d*'mande !

11 réfléchit, hésita un instant, puis fînit par accéder à ma prière. Il appela un des médecins envoyés par la Société, me recommanda à lui, et me Idim sous sa protection.

Le départ ne devait avoir lieu qn\ine heure plus tard. J'aurais voulu entrer dans la salle d attente, mais il y avait partout des blessés. On ne voyait que des corps étendus ou accroupis, des têtes livide et bandées. Je n'avais pas le courage de regarder de prés; je voulais conserver toute mon énergie pour mon voyage et pour mon calvaire ; je voulais tout réserver pour lui, pour lui dont j'entendais toujours le pressant appel.

lmpossil)le cependant d'échapper à Thorrible spectacle. Je me réfugiai sur le quai, mais là, quel drame i)lns navrant encore! Un train énorme arrive, bondé do blessés. Ohl le déchargement de ce train 1 Les moins atteints descendent seuls et se traînent comme ils peuvent. 11 faut soutenir et même porter

le plus grand nuiiiLic. Les civières disponibles sont aussitôt occupées et les patients atteudeat, albngés par terre, le retour des porteurs. On dépose à mes pieds un maliieureux dont j'entendais le ràle guttural et saccadé. Je me penchai pour lui adresser une parole de sympathie, mais, je reculai d'horreur en me cacliaut le visage dans les deux mains. Ce n'était plus une tète hîimai lie : la mâchoire inférieure était <iaipurtée, un des yeux pendait hors de l'orbite et il se déga* geait de ce pauvre corps une puanteur de sang et d'ordures. M voulus me lever et fuir. Je sentis que j allais me trouyer mal; ma tète alla frapper contre le mur derrière moi. Faible et lâche créature, que ^uiS'je venue faire dans ce lieu cie douleur où je me sens incapable d apporter le moindre secours ! La pensée de Frédéric m'aida seule à me i essaisir. iQuand même je devrais le retrouver dans le mèma ilat que ce malheureux, pour lui je pourrais tout supporter... Je le serrerais dans mes bras... je i embrasserais... Le dégodt, Thorreur^ tout s'effa- 'Cerait devant la violence de mon amour.

Une idée terrible me traversa l'esprit : mais si , ce malheureux... si c'était Frédéric!... Je rassemblai tout mon courage... je regardai : non, ce .n'était pas lui ! " * ' "

«lente. On avait emporté l'agonisant. J'avais entendu un major dire • « tt^r. i i

"««ywr uire . « Ltemltz-Ie sur ce Ijanc,

impossible de le transporter maintenani à rhèpi*'

lal; il est du reste aux trois quarts mort.

Le malheureux entendait encore fort bien, car, à ces paroles, il avait^ dans un geste de désespoir, levé les deux bras vers le ciel!

Me voici assise en wagon avec deux médecins et quatre soeurs de charité. La chaleur est étouffante, l'air est imprégné d'une odeur d'hôpital et de sacristie, de phénol et d'encens. J'ai le cœur soulevé, j'apj)uic la tète cuiitie la cloison et je ferme les yeux.

Le train s'ébranle. C'est en général rinstantoù

le voyageur pense au but de sa course. Je m'étais souvent trouvée sur cette ligne : j'avais alors en perspective une visite dans un château, chez des amis, ou bien un séjour dans une charmante station thermale. Lors de notre voyage de noces, c'étail aii--i cette li^ne que nous avions prise pour nous rendre en Pru^^se, où nous attendait, dans la famille de Frédéric, une réception si affectueuse. — « La Prusse » ! Quel son différent rendait maintenant ce mot I Ët aujourd'hui, mon but... est un champ de bataillé... une ambulance... des lieux de mort, de souiirance et d'épouvante... Je irissonnai.

— Madame, me dit un des médecins, vous paraissez souffrante, vous êtrs i>àle?

J ouvris les yeux. Mon interlocuteur était jeuiie,| d'une physionomie sympathique. Il devait faire sesj débuts. C'était bien, de sa part, d'accepter comme premier service ce poste si pénible et si douloui reux. J'éprouvais, à Tégard des personnes assise^ avec moi dans le wagon, un sentiment de recou-

BAS LEb ARMES 1

naissance pour le soulagement qii elles se disposaient à apporter aux victimes de la guerre. J'offrais un sincère tribut d'admiration à l'esprit de sacrilice et (lo vraie charité des sœurs. Il faut qu'elles éprouvent pour tous les hommes cet immense amour que j'éprouve pour mon mari. Si ce malheu* peux, que j'avais vu agoniser à mes pieds, et dont l'aspect m'avait causé une telle nausée, eût été Frédéric, toute répulsion se fût évanouie pour moi.

saillies Uileb, au nom de Tamour qu'elles portent au Chrisfc, leur époux d'élection, soignent avec dévouement tous les lioinines, leurs frères.

— Non, docteur, répon<lis-je à la bienveillante question du jeune médecin, je ne suis pas malade; je lie SUIS que fatiguée.

— J'ai appris du baron S..., me dit le médecin en chef, se mêlant à la conversation, que votre mari a été blessé à Koniggriitz et que vous vous proposez d^aller le soigner; savez-vous exactement où il se trouve?

— Hélas non! répondis-je, mon but est Kôni« ginhof. J'y suis attendue par un ami, le docteur liresser.

— Je le connais ; nous avons exploré ensemble, il y a trois jours, le champ de bataille.

— Exploré le champ de bataille! répétai-jc en frissonnant; oh! racontez*nous...

— Oui, monsieur le docteur, dit une des sœurs, faites-nous ce triste récit; nous pourrons être appelées à donner notre concours dans dé semblables explorations.

Le docteur commença le récit; je ne puis natu-

rellement pas le reprodaire mot à iik>I. Il s'iu* terrompait sonrent et ne le reprenait que sur mes

instauces ou 6ur celles aussi pressantes de la scBur. Ces tableaux entrecoupés firent passer défaut mes yeux uue série de scènes d'horreur. Elles se sont gravées si profondémeut dans ma mémoire que je puis encore, aujourd'liui, en évoquer le souvenir. Je me trouvais «lans uu état de Violrnte sureïcktation* Hallucinée par Timage de Frédéric» Je le voyais mêlé à toutes ces lamentables histoires. C'est pour cela qu'elles me sont d^eurées dans Tesprit comme de douloureuses expériences personnelles. Plus tard, j'ai transcrit dans mon journal le récit du major comme si j'avais été moi-même le témoin des faits*

L'ambulance est établie derrière une colline. De Tautre côté, le combat fait rage. Le sol est ébranlé;

des nuages de luuiée obcurcissent Tair. Le canoD gronde. 11 faut envoyer des patrouilles de brancardiers sur le champ de bataille pour relever les blesses et les transporter à Tambulance. Est-il quelque chose de plus héroïque que de s'exposer ainsi, sous la pluie des balles, a tuas les dangers de Tactiou sans en partager la sauvage ivresse? Certes, c'est une fonction glorieuse entre toutes 1 Eh bien! d'après les préjugés militaires, un jeune homme alerte, vigoureux, qui se respecte, n'entre pas dans le corps des brancardiers, et, quoique le chirurgien militaire ait grade d oUicier supérieur, il ne peut même pas être comparé à un lieutenant de cavalerie.

BAS LES AKAIËSI

Le caporal brancardier dirige ses gens vers une [letite déclivité de terrain conlre laquelle une batterie Tient (1 uuvrir le feu. Ils marchent à travers on nuage de fumée; les balles s'abattent à leurs pieds et soulèvent devant eux des tourbillons de lerre et de poussière. Au hout de quelques pas, ils rencontrent déjà des blessés, légèrement atteints, \l est vrai, et pouvant, pour la plupart, so traîuer seuls ou s'aider. L'un d'eux s affaissa, non pas à cause de sa blessure, mais d'épuisement.

— Nous u'avous rica mangé depuis deux jours; après une- marche forcée de douze heures, à peine arrivés au bivouac..., on a sonné Falarme et... la bataille...

Les brancardiers s'éloignent, laissant ces blessés

i'oul^uivre leur chemin et secourir, comme ils le pourront, leur camarade exténué. Ils doivent ré- ^rver leurs secours pour d'autres qui en ont un plus pressant besoin. Us aperçoivent, sur uue peato rocheuse, une masse sanglante : elle est composée dune douzaine de soldats. Laide-major s'arrête &i fait quelques pansements, mais on ne peut em-« porter ces blessés : il faut relever ceux qui tombent àur le champ de bataille ; peut-être pourra-t-ou prendre ceux-là au retour*

La patrouille se remet en marche. Le nombre des blessés qu elle rencontre grandit toujours ; ils mncent avec peiné, se soutiennent les uns les autres. On leur*" distribue le coaterm de^ i;uiirdos, on donne quelques soins provisoires aux plaies les plus cuisantes, et on indique le chemin de Tambu- Uûce. Les brancardiers avancent toujours à travers

BAS LES AUMES !

les cadavres, duiit beaucoup conservent les traces d'une horrible agonie : ils ont les jeux démesurément ouverts, les ongles enfoncés dans la terre, les poils de la barbe hérissés, les dents serrées sous des lèvres distendues.

Voici un chemin creux, dans lequel sont amoncelés, péle-nièle, morts et blessés. Ces derniers voient arriver les ambulanciers comme des anges sauveurs. Ils implorent du secours, ou, d'une voix éteinte, demandent à boire. Mais, hélas I les provisions sont déjà épuisées, et que peuvent ces quelques ambulanciers I II leur faudrait cent bras à chacun pour soulager tant de détresse... Cependant, ils font ce qu'ils peuvent. Stmdain, retentit l'appel du corps de santé. Les ambulanciers s arrêtent... « Ne nous abandonnez pas, ne i^ous abandonnez pas! », gémissent les pauvres blessés... Mais le son é du corps se fait entendre de nouveau, aisément reconnaissable au milieu de tous les bruits de la bataille. Un adjudant arrive au galop: « Le service de santé? » — « Présent! », répond le caporal d'ambulance. — <* Suivez-moi. »

Certainement quelque général blessé. Il laut obéir et abandonner les autres. — « Courage, patience, camarades, nous allons revenir. » Ceux qui Tentendent, aussi bien qne ceux qui le disent, savent que ce n'est pas vrai.

Au pas accéléré, ils suivent Tadjudant, qui leur montre le chemin. Il ne faut plus songer à sWèter, bien que, de droite et de gauche, reteutisseul des cris de souffrance et des appels de secours.il faut avancer malgré les balles qui pleuvent à l'en-

BAS LES ARxMESl

our et alteignenl plusieurs braucardiers. Il faut Darcheff toujours marcher, au travers des mon- ♦eaux d'hommes se tordant et hurlant de douleur. ! en est qui viennent d'êtres broyés sous I< s sabots les chevaux ou sous les roues des canons. Ën aperr L'vaut la })atrouille d'ambulance, ces malheureux font un suprême eit'ort pour se soulever... mais... en avant. en avant !...

La relation que nous fit le major de la marche d'une patrouille d'ambulance était remplie d'autres épisodes semblables et pires encore : l'explosion d'obus au milieu d'ambulanciers au travail vient interrompre ou augmenter leur effroyable besogne... Les hasards de la bataille refoulent le combat vers les stations de pansement, jusqu'aux abords des hôpitaux volants...; le personnel de santé, le major, les blessés sont enveloppés dans le tumulte (l'une attaque, d'une poursuite, d'une fuite... Un cheval démonté, dans sa course affolée, renverse Violemment la litière sur laquelle on transporte un mourant. Mais voici plus d'horreur encore. On vient de déposer dans une métairie et de réconforter le mieux possible une centaine de blessés. Les ouvres diables sont presque heureux et expriment leur reconnaissance. Lae bombe éclate, qui met le

Èu à cette ambulance. Les cris, ou plutôt les hurments qui s'échappent de ce lieu de désespoir, et, dans leur sauvage violence, dominent tous les litres bruits de la mêlée retentiront éternelle-

266 BAS LES ARM£St

ment dans le souvenir de ceux qui les ont entendus... Uelas! Pour moi aussi ils sont inoubliabb. car, pendant le récit du major, il me semblait roir Frédéric, mm Frédéric, au nombre des blessés de ce lieu maudit, et entendre ses cris.

— Vous TOUS trourez mal, madame? me dit te docteur, eu s interrompant; j'avais trop prê:>uméde vos nerfs.

Mais je voulais en entendre davantage. Je Tassarai que ce n'était qu'une faiblesse passagère, conséquence de Textrème chaleur et d'une mauTaise nuit, et le priai de reprendre son récit. Il me semblail que de tous ces cercles de renfer^lesderûieré, les plus épouvantables, n'avaient peut-être pas été décrits. Il est, en effet, quelque chose de plus hideux qu'un champ de bataille pendant Taction : c'est un champ de bataille après Faction.

Plus de toanerre d'artillerie, plus d'éclats ilt trompette, plus de roulements de tambour. On n'entend que les frémissements de la soiitlraiice et le ràle de la mort. Sur le terrain défoncé, partout, des mares au miroitement rougeàtre; toutes les maisons dévastées; çà et là, seulement, une pièce de terre couverte d'épis; des villages transformés en un monceau de ruines, les arbres des forêts abattus ou carbonisés, les haies saccagées, sur le sol, des milliers et des milliers dé morts ou de mourants, qui agonisent sans secours. On ne voit plus une seule Heur, un seul bourgeon sur les chemins ni dans les champs; on n'y aperçoit que des sabres, des baïonnettes, des sacs, des manteaux épars, des voitures de munitions renversées,

BAS LES ARMES î

caDons aux affûts brisés. C'est auprès des cauoas,

dont la gueule esl tuule noire de fumée, que le sol est le plus ensanglanté : c est là que se trouvent m plus grand nombre les morts, les blessés et ceux qui ont été le plus atrocement mutilés. On voit des corps entièrement broyés par les obus, des chevaux au poitrail béant; quelques-uns essayent, mais en vain, de se relever sur les pattes qui leur restent; il en est qui recommencent plusieurs fois cet effort désespéré, puis s'affaissent pour toujours, la tète tendue^ pour pousser leur dernier hennissement, leur cri de mort si pitoyablement lugubre. Voici une ravine comblée de corps. Bon nombre de blessés s'étaient, en se traînant dans la boue, réfugiés jusqu'ici, espérant s'y cacher; mais une batterie leur a passé dessus! Plusieurs vivent encore — masse hideuse, bouillie sanglante — mais « ils vivent encore ».

Ëstp-ce tout? Non* Il est encore quelque chose de plus terrible, de plus infernal que tout cela. C'est 1 apparition de cette écume de l'humanité, qui suit les armées en campagne, et qui vient, après la bataille, accomplir son œuvre d'hyène. Ces monstres se glissent dans 1 ombre, se penchent sur les morts et sur les « vivants encore », les dépouillent de leurs vêtements, et, impitoyablement, arrachent les bottes des jambes fracassées et les anneaux des mains broyées. Quelquefois, pour faciliter le larcin, le doigt est simplement coupé. Si la victime essaye de se défendre, les hyènes Tassassinent, ou, pour ne pas s'exposer à être recouiiacs, lui crèvent les yeux.

Aux dernières paroles du docteur, je ne pus retenir un cri. La scène qu'il venait de décrire, je la voyais, et les yeux dans lesquels s'était enfoncé le couleuii du monstre, c elaient les veux de Frédéric... ces yeux si bleus... si doux et tant aimés!...

— Pardonnez-moi, madame, mais c'est vous qui avez voulu...

— Oui. oui, je veux tout entendre. C'est pendant la nuit qui suit la bataille que se passe ce que i vous venez de raconter ? Ces scènes ont lieu à la lueur des étoiles? I

— Et à la lueur des torches. Les patrouilles, envoyées par le vainqueur pour inspecter ïe champ I de bataille, portent des torches et des lanternes; des lanternes rouges sont aussi hissées sur des poteaux i indicateurs, qui désii^nent les points sur lesquels sont établies des ambulances provisoires. I

— Et quelle est Timpression du lendemain ?

— Plus lamentable encore, si possible. Le con- | traste entre le sourire du jour et la hideuse beso* gne qu'il éclaire est en effet doublement navrant. De nuit, ce tableau a quelque chose de spectral, de fantastique. De jour, c'est Timage même de la | désolation. C'est alors que 4'on peut apprécier la masse énorme des cadavres : sur les routes, dans les champs, dans les fossés, au milieu des décombres, partout... partout des morts. Un graml nombre est dépouillé; plusieurs sont entièrement nus. Mahré le zèle déployé durant la nuit par les corps d'ambulance, bon nombre de blessés giseût encore sur le sol ; leurs visages sont livides, verts,

BAS LES AilMES :

jaunes, leur expression hébéléc. II en est qui, cooTulsés par des souffrances intolérables, supplient ceux qui les approchent de les achever. Des troupes de ^autours s'abattent sur les arbres et se réjouissent à grands cris de ralléchant festin qu'ils ont flairé. Des chiens alïamés viennent, des villages voisins, lécher le sang des plaies. Ou aperçoit encore quelques hyènes se pressant d^achever leur atroce besogne... Voici, maintenant, l'immense enseirelissement.

— Par qui est-il effectué? Par le service de santé ?

— Il ne suffirait pas à ce gigantesque travail ! II a bien assez à faire à s'occuper des blessés.

— Ce sont alors deâ troupes commandées ?

— Non ; on utilise pour cela des individus requis ou s'olTrant volontairement : vagabonds, gens du train, qui suivent toujours les cantines et les tourgons de bagages, mêlés par la force des choses aux opérations militaires, chassés péle-mèle avec les habitants des villages, dés métairies. Ce sont eux qui creusent les fosses, de grandes, c'est-à-dire de larges fosses, car il ne saurait être question de les faire profondes; on n'en a pas le temps. On y jette les corps, la tète en haut, la tète eu bas, comme cela se trouve; ou bien, on forme un monceau de corps, sur lequel on répand un uu ileux [)ieds de terre; cela ressemble à un tumulus. Quelques jours après, survient une forte pluie qui enlève ce mince linceul et laisse à découvert ces cadavres décomposés. Mais qu'importe, c'est le moindre souci de ces gais fossoyeurs. Car ce sont de joyeux com-

pères. Tout <'n accomplissant leur macabre besogne, on peut les entendre siffler ou fredonner de gais refrains, échanger entre eux des plaisanteries obscènes. On en a vu danser une ronde autour de ces tranchées béantes. Ils s'inquiètent fort peu de . savoir si, dans ces corps enfouis, la yie persiste encore; et cependant, le cas n'est pas rare: uo spasme avec rigidité suit souvent une blessure. Bien des individus, après avoir écbappé au danger d'être enterrés vivants, en ont raconté les angoisses. Mais combien n'ont rien pu dire ! Quand on a quelques pieds de terre sur la bouche, il faut bien se taire.

— 0 mon Frédéric... mon Frédéric entendis-

je gémir dans mon àme.

— Voilà ce qui se passe le lendemain d'un jour de bataille, ajouta le major. Voulez-vous savoir ce qui arrive le soir suivant?

— Oh I je le sais, docteur, dans l'une ou l'autre capitale des deux États ennemis, on a reçu la nouvelle télégraphique de la glorieuse victoire. Dans la journée, tandis que là-bas, autour des fosses, s'exécute la danse des hyènes, on chante, dans les églises : Nous te louons, Seigneur ! £t le soir, la mère ou la femme de quelque malheureux soldat enterré vivant allume des lampions sur sa ienétre, car la ville doit être illuminée.

— Oui, madame, telle est la comédie qui se joue dans la cité ; mais, sur le champ de bataille, la tragédie n'est point terminée au second coucher du soleil. Après ceux que l'on a ensevelis ou transportés dans les ambulanceSt il y a encore tous les

DDorts cl les bless»'s qui n'ont pas été relevés, Qactiés derrière d'épais buissons, entre de hauts ^pis, .parmi des décombres, combien ont échappé il Tteil des brancardiers et des fossoyeurs ! Ces QDialheiireox auront à endurer le martyre d une agonie de plusieurs jours et de plusieurs nuits, exposés aux rayons brûlante des midis et aux noirs Crissons des ténèbres, couchés sur des pierres ou des chardons, asphyxiés par les miasmes de putréiactioo qui s échappent des cadavres voisins et de leurs propres blessures..., proie encore frissonnante réservée au lestin des vautours.

Quel voyage! Le médecin avait depuis longtemps cf:asé de parier que les images évoquées par son récit défilaient encore devant mes yeux. Pour échapper à leur obsession, j'essayai de regarder le paysage; on y sentait partout la terreur de Fennemi : « Les Prussiens arrivent!... les Prussiens arrivent!... » Ce cri devait retentir connue un signal d'alarme à travers le pays. Abandonnant leurs demeures, chargés de tout ce qu'ils pouvaient emporter, des groupes de paysans se sauvaient. Les routes étaient sillonnées de longues files de chariots remplis de lits, de provisions, d'ustensiles de ménage; sur le môme fourgon, le plus jeune enfant côtoyait de petits pourceaux et des sacs de pommes de terre; à côté, le mari, la (emme et les aînés marchaient la tète basse. Je vis une famille déûler ainsi dans un chemin côtoyant

BAS L£S AKM£S l

le talus de la voie ferrée. Où allaient ces pauvres gens? Us ne savaient peut-être pas eux-mêmes; ils

ne songeaient qu'à iuir devant les Prussiens, comme 011 fuit devant l'incendie qui Uambe, devant le Ilot qui monte.

Nous croisâmes plusieurs trains remplis de blessés... toujours les mêmes visages blafards... toajours des têtes bandées... toujours des bras en écharpe. Les quais des gares, sur lesquels stalioane habituellement la foule affairée ou insouciante, sont encombrés de corps allongés ou accroupis; ce sont des malheureux relevés sur le champ de bataille ou amenés des hôpitaux environnants qui attendent leur tour d'être transportés à Vienne. Ils attendront peut-être ainsi de longues heures. Qui sait combien de convois de blessés ont déjà passé devant eux! On les a amenés du champ de bataille à la première station de pansement, puis à Tambulance, de l'ambulance à rhôpîtal volant, et ensuite dans une localité quelconque; maintenaut ils ont en perspective le voyage sur Vienne. Une fois arrivés, nouveau transport à rhôpital... et. de là. après tant d'indicibles souffrances, renvoyés au régiment ou portés au cimetière... Oh I... que je les plaignais... que je les plaignais, tous ces pauvres malheureux! J'aurais voulu m'agenouiller à côté de chacun d'eux et leur dire quelques paroles de sympathie ; mais le docteur s'y opposait. Â chaque arrêt du train, il me prenait par le bras et m'obli* geait à entrer dans le bureau de la gare, où il m^ faisait apporter du vin ou tout autre rafraichi^sement.

Les sœurs commencèrent ici leur œuvre de charité : elles présentaient aux blessés toutes les buissons et tous les vivres qu'elles pouvaient recueillir; mais, le plus sauvent, les provisions des buffets étaient épuisées. Cette agitation dans les gares me plongeait dans un effarement stupide. Ces courses en tous sens, ce brouhaha, ces allées et venues des brancardiers, ces monceaux de soldats sanglants et gémissants, ces femmes sanglotant et se tordant les iaaiii:>, ces cris, ces bagages amoncelés, ces canons, ce matériel de guerre^ et, tout près, des chevaux, do bétail mugissant, la sonnerie constante du télégraphe, le passage continuel de trams arrivant de Vienne, bondés de troupes de réserve, tous ces soldats, entassés dans les compartiments, me troublaient et m'eiiaraient. Lorsqu'un de ces convois traversait la station, on entendait une sorte de uigissement frénétique qui dominait les bruits de la machine* C'était un chant de guerre. Puis le train disparaissait, emportant une partie de son chargement à une mort certaine; oui, certaine, ~ car, si aucun soldat ne pouvait se dire qu'il périrait sûrement, tous allaient au-devant de la mort, qui les attendait dans une proportion déterminée. Il pouvait y avoir, peut-être, autrefois, une certaine beauté dans la marche d'une armée se déroulant à perte de vue sur une grand Voûte ; mais quelle absurdité que de voir le chemin de fer, syiiihule de la culture scientiiique et du rapprochement des nations, favoriser ainsi le déchaînement de la barbarie! Huel non-sens que de voir ce télégraphe, magniiique triomphe de rintelligence humaine, au service

l'aatique, de Todieux principe de la haine et de

la guerre 1

Ces pensées, qui bourdonnaient sans cesse dans ma tète, augmentaient mon désespoir. J^enyiais ceux qui, dans la naïveté de leur douleur, pleuraient et se tordaient les mains, mais ne se révoltaient pas contre cette hideuse comédie, et n'accu-: saient personne, pas même ce « dieu des armées », cause de tous leurs malheurs I

Il était tard quand j'arrivai à Konigiahof. Mes compagnons de voyage étaient descendus à la star' tion précédente. Je me trouvai seule, tremblante et anxieuse. Que devieiidrais-je si le Dresser n'était; pas là?. J'étais brisée de fatigue, énervée par taot de sensations de terreur et d'angoisse. N'eût été mon ardent désir de retrouver i?rédéric, j aurais souhaité la mort ! Pouvoir se coucher, s'endormir et ne plus se réveiller dans un inonde où se passent des drames aussi affreux et aussi insensés

Le train s'arrêta. J'en descendis avec peine, tenant, d'une main, un sac qui contenait mon néces*; saire de voyage, et de l'autre, une petite valise oA:

j asais un peu de 1 inge pour moi cL des bandes pour^ pansements. Je ne m'étais pas séparée de me^j objets de toilette, ne pouvant me figurer qu'on pût: se passer de savon, de brosses et de peignes; car, à: mon avis, la propreté est au corps ce qae Thoa* nêteté est à l'àme. J'allais apprendre qu'il est des; temps où il faut savoir s'en priver. C'est, du reste,; très logique : la gnerre étant la négation dapro-»i grès, il est naturel qu elle supprime tous les acquêts; de la civilisation et ramène l'homme à la sanyageria ;

BA;S les ARMES! 275

primitiYe, et à cette chose si réroitante pour les aatares affinées : la saleté.

La caisse que j'avais prise à Yieiuie pour le D*^ Brasser avait été, comme toutes les autres,

confiée aux soins du comité lie secours. Qui sait quaad elles arriveraient à destination? Je n'avais avec moi que mes deux colis à main, et, à la ^eîatiire, un petit sac de cuir contenant quelques billets de banque. D'un pas' chancelant, je traversai les rails et gagnai le quai. Mal;;re l'heure avancée, 1*^ tumulte ne cesssait pas ; des blessés, toujours des blessés! Kôniginhof regorgeait de ces malheureux; ils avaient été transportés par fournées à la gare, et pansés d'une façon très sommaire, ils gisaient étendus sur le sol... sur des pierres...

La nuit, sans lune, était très sombre; la sceue n était éclairée, que par trois ou quatre lanternes suspendues à des poteaux. ]>puisée de fatiiîue, ivre (le sommeil, je m allaissai sur le coin d un banc et déposai mon bagage par terre.

Je n'eus d abord pas le courage de regarder autour de moi pour chercher des yeux Brosser; j'étais persuadée que je ne le rencontrerais pas ; il y avait dix chances contre une pour qu il enl *'lé empêché de venir, ou retardé. Mon train, d ailleurs, avait ou un retard énorme. La régularité — cet autre acquêt de la civilisation — était mise de côté comme tout le reste.

Mon entreprise m'apparut alors comme une véritable folie. Cet appel de Frédéric, que j'avais cru entendre, n'était certainement qii'an effet de mou imagination. £t qui sait ? Frédéric était peut* être,

UAS LES AllMESl

en ce inonient, en route pour Grumitz. J'entendais maintenant l'appel d'une autre voix; je pensais à Roiiulphe (ieinaiidant « maman » avec larmes et cris, ne pouvant s'endormir sans le baiser de chaque soir. Où me diriger si je ne trouvais pas Bresser? L'espoir de le rencontrer était devenu problématique pour moi. J'avais, heureusement, mon portemonnaie bien garni, et l'argent est toujours d'un puissant secours pour se tirer d'embarras. Je portai machinalement la main à l'endroit où pendait moa vSac. Grand Dieu! la courroie qui le soutenait s'était rompue, le sac n'y était plus... je Tavais perdu.«. Quel coup ! Je n'invectivai cependant pas le sort, je UH me plaignis pas. Dans un moment où le malheur pleuvait sur tous, comment oser gémir d'une légère infortune? Je ne redoutais qu'un seul désastre: la mort de Frédéric.

J'examinai toutes les personnes présentes; point de D'' lirosscr.

Je m informai :

— Où puis-je trouver le chef de station?

— Le chef de la station médicale, le médecia d'éiat-major S... ? Le voilà là-bas.

Ce n'était pas lui que je cherchais, mais peutêtre pourrait-il me renseigner sur Bresser. k m'avançai vers l'endroit indiqué. Le médecinmajor causait avec un monsieur debout a côté de lui :

' — C'est pitié, l'entendis-je dire; des dépôts ont été établis ici et à Turnau. pour les hôpitaux Jts environs du champ de bataille; les dons arrivent en abondance. Mais qu'en faire? Gonîment les dé-

bailer, les classer, les envoyer à destinatioû?... Nous manquons de mains, nous aurions besoin 'i uiie centaine d'employés actils.

J'allais adresser la parole à ce major /lorsque quelqu'un s'avança précipitamment vers lui, et, da^ cette personne, je reconnus Bresser. D'un bond« je lui sautai au cou.

— Vou&... vous... baronne Tilliug! mais que faites-vous ici?

— Je suis venue pour aider, pour soigner... Frédéric n'est-il pas dans un de vos iiopitaux?

— Je ne Tai pas vu.

C< tte réponse me fiit-i lie agréable ou pénible? ie ne sais. Il n'était pas ici. Mort ou saui, alors? Mais Bresser ne pouvait avoir vu tous les blessés des environs. Je voulais visiter moi-même toutes les ambulances.

— ^Et M'"*' Simon ?demandaî-je.

— Elle est ici depuis qu(M(|ues beures... Quelle femme ! Quelle énergie ! Quelle prudence 1 Quelle décision î Elle fait transporter, en ce moment, dans les compartiments libres du train les blessés entassés ici. Elle a appris que c^est à Horonevros, dans les environs, que le secours est le plus nécessaire; elle va s'y rendre, et je raccompagne...

— Laissez-moi venir avec vous?

— Vous n'y songez pas, madame? Vous, si raffinée, si délicate, si peu habituée à un si dur labeur !

— Que pourrais-je faire d'autre ici? Docteur, vous êtes mon ami, aidez-moi à accomplir mon ()rojet... Je ferai tout ce qu'on me demandera;

j'accepterai toutes les besognes. Présentez-moi à M"''' Simon comme garde volontaire^ et emmenez* moi avec vous!

— Eh bien, que votre volonté soit faite I Voici cette Taillante femme. Venez !

. Le docteur me conduisit vers M°^° Simon et me présenta comme garde; elle me salua de la tète, puib ise retourna immédiatement pour donuer ud ordre« Dans la pénombre, je ne pas distingner ses

traits.

Cinq minutes plus tard, nous partions pour Uoronewo's dans un chariot qui venait de transporter des blessés. Nous nous assîmes sur la paille encore sanglante du précédent chargement. Un soldat sar le siège, à côté du cocher, tenait une lanterne dont la lueur tremblante était causée éclairer la route. J'avais, de plu^ en plus, Timpression d*an mauvais rêve. La présence de Dresser était le seul lien qui me rattachât à la réalité; j'avais une maiu posée sur une des siennes ; il me soutenait de soa autre bras :

— Appuyez-vous sur moi, pauvre enfant ! mur* mura-t-il.

Je m appuyai aussi bien que je pus et cependaat, quelle torture de se sentir cahoter au fond de ce chariot encore liuiiiide de sang! Et je n'étais pas blessée ! Que devaient éprouver, ainsi traînés à travers champs, les malheureuxjdont les membres

étaient broyés et dont les os brisés déciiiraieut la peaa?

Mes paupières se fermaient malgré moi] j'étais torturée d'un impérieux besoin de sommeil et ne pouvais cependant dormir, tant le rhariot me secouait, tant mes nerfs étaient surexcités. Je sentais tourbillonner dans mon cerveau des pensées et des images aussi confuses que les rêves de la âèvre. Les scènes effroyables racontées par le major revivaient dans mon esprit; je croyais en entendre encore le récit et mèine les voir; je voyais les fossoyeurs agiter leurs pelles, les byènes se orlisser auprès des morts et des blessés; j'entendais les buriements des victimes de Tincendie de la ferme et des mots bourdonnaient à mes oreilles : vautuars... gens de cantine... patrouille d*ambalance... Gela ne m'empécbait pas d'entendre la conversation à mî-voix de mes compairnons de route... Une partie des troupes en déroute a fui vers Kôniggràtz, racontait Bresser. Les portes étaient formées ; du haut des murs on leur a tiré • <lessuSf sur les Saxons surtout, que, dans le demijour on prenait pour des Prussiens. Des centaines de nos pauvres soldats sont tombés daus les fossés et y sont restés. L'Elbe a arrêté les fuyards. Arrivés sur ses bords, la confusion a été indescriptible. Les ponts étaient tollrin^'nt encombrés de chevaux et de canons que les fantassins, n'y trou- V int [dus de place, se sont jetés par milliers dans ie Ueuve... môme les blessés...

— Ce doit être affreux à Horonewos, dit M™* Simon : le village et le château ont été abandonnés j

rintôneur du cliàleau est dévasté et rempli de blessés... quel soulagement nous allons leor apporter !... Mais combien insuffisant î...

— Notre corps médical est beaucoup trop restreint. Il faudrait être ici plus de cent pour suffire au strict nécessaire. Isous manquons d'instruments, de médicaments et encore... en eussions-noas assez, à quel résultat arriverions-nous? Avec une telle masse de blessés, les plus dangereuses épidémies sont inévitables. La première mesure à prendre devrait toujours être d'évacuer, au plus vite, les hôpitaux provisoires: mais, Tétat desmalheureux est le plus souvent si grave qu*aucun médecin consciencieux ne voudrait assumer la responsabilité de leur transport... L'effectuer, cest les tuer... Les laisser, pourtant, c'est courir la chance du typhus. Quelle alternative! Ce que j'ai vu, ces derniers jours, dépasse toute imagination. Attendez-vous au pire, madame!

— J'ai du courage et une expérience de plusieurs années; mon énergie croit, heureusement, en propuiiion de la détresse.

— Je le sais, votre réputation vous a précédée. Pour moi, au contraire, devant de tels désastres, mou courage faiblit, le cœur me manque. Entendre des centaines, des milliers d'infortunés implorer du secours et ne pouvoir leur en donner... Oh! c'est affreux! Dans les ambulances improvisées, aux abords des champs de bataille* on manquait de tout... d'eau surloul... et de pain. Tout local pourvu d'un toit : église, métairie, château, hutte, est rempli de blessés. Tous les véhicules sont réquisi-

BAS LES ARMES l

tioanés pour leur transport. Les routes sont sillonnées de ces chariots d'enfer, car, ce qui roule de souffrances dans ces lugubres transports peut bien être qualifié d'infernal. Officiers, sous-officiers, soldats, gisent pèle-mèle, couverts, à en être méconnaissables, de poussière, de crasse, de bang; poussant des gémissements et des cris qui n'ont, parfois, rien d'humain, et encore, ceux qui peuvent crier ne sont-ils pas les plus à plaindre.

— Plusieurs meurent en chemin?

— Oui, ou bien ils rendent le dernier soupir, après déchargement, dans quelque local encombré, sur le premier tas de paille venu où on les a déposés. Les uns s'éteignent doucement, d'autres après une lutte terrible avec la mort, poussant des imprécations He désespoir... Il est à regretter que de telles imprécations, n'aient pu être recueillies par ce monsieur Twinning, de Londres, qui fit, à h Conférence de Genève, la proposition suivante :

Quand 1 état d'un blessé ne laisse plus aucun espoir, ne serait-il pas à désirer que les secours de la religion lui fussent d'abord offerts, qu'on lai laisse, autant que les circonstances le permettent, un moment de recueillement et que Ton essaye, ensuite, de mettre un terme à son agonie de la manière la moins douloureuse possible ? On Vempècherait ainsi de mourir quelques instants plus tard, le cerveau brûlé par la fièvre et peutêtre le blasphème aux lèvres? »

— Quels sentiments peu chrétiens i s'écria M°"' Simon.

— Le coup de grâce?

BAS LES AlîMES î

— Non, mais Tidée que les blasphèmes proférés sous l'eoipire d'intolérables soulfraDces peuvent mettre en danger l'àme du moribond. Le Dieu des chréliens ne saurait être aussi injuste. Il recevra certainemeut en grâce tout soldat tombé sur le champ de bataille.

— Le paradis de Maiiomet est aussi assure a tout musulman qui abat un chrétien, tépondit Bressen Croyez-moi, M"** Simon, toutes ces prétendues divinités, qui, selon Thomme, tiennent en main le sort des batailles, dont le secours et la bénédiction sont assurés aux combattants par les prêtres et le:: chefs d'Ëtat... sont aussi sourdes aux blasphèmes qu'aux prières... Voyez, là-haut, cette étoile de première grandeur, à réclal rougeàtre. On ne la voit flamboyer que tous les deux ans. C'est la planète Mars, dédiée au dieu de -la guerre... à ce dieu si redouté et si vénéré dans l'antiquité qu'il eut infiniment plus de temples que la déesse derAmour. Déjà aux champs de Marathon, dans Tétroit défilé des Thermopyles, cet astre a répandu sa clarté sanglante sur les luttes fratricides de l'honuoiie. Les boldats inournnts Font maudit, tandis qu'inconscient et paisible, alors comme aujourd hui, il accomplissait sa course autour du soleiL De constellations hostiles... il n'y en a pas. L'hominc n'a d'autre ennemi que Thomme — mais celui-là est suffisamment féroce... ni d'autre ami non plus, ajouta Dresser, après un instant de silence. Vous en êtes Tous-mème la preuve, noble femme! Vous êtes • . .

— 0 docteur... voyez donc cet éclat de Aammesi

rhorizon.,. c'est certaiûemeût Tiacendie du viltagel

J'ouvris les yeux et vis, eu effet, une ^laiide clarté rougeàire.

— Non, répondit Bresser, c'est simplement la Inné qui se lève.

J essayai de trouver une position moins gênante et de demenrer assise, le buste relevé. Je ne vou* lais plus fermer les yeux, car je tombais alors dans un demi-sommeil qui avivait dans mon cerveau les images effroyables dont j'étais obsédée. Mieux valait prendre part à la conversation de mes deux compagnons. Mais le docteur et H"''' Simon se taisaient maintenant. Au bout de quelque temps, mes paupières s'appesantirent de nouveau: cette fois» c'était vraiment le sommeil. Durant une seconde, j'eus la perception que j 'allais ni'endormir et que le monde^ autour de moi, allait cesser d'exister. J'éprouvai un tel bien-être à cette sensation d anéantissement, que la morl, cette sœur du sommeil, eût été la bienvenue. Je ne sais combien de temps je restai ainsi sans souffrir; mais je fus soudain violemment rappelée à moi par une vapeur intolérable... une bouffée d'air empesté.

— Qu'est-ce? Qu'y a-t-il? demandèrent en même temps que moi Dresser et M"*** Simon.

La voiture était à un tournant de la route. Un mur blanc, éclairé par la lune — probablement le mur d un cimetière — s'élevait au bord du chemin» 11 avait dû servir de retranchement, car tout à Tentaur gisaient d'innombrables cadavres. J'avais été réveillée par la puanteur qui ^'en exhalait. À Tap^

proche de notre véhicule, un noîr essaim de corbeaux et de vautours s envola en poussant des cris, tourbillonna un instant dans l'air, puis s'abattit de nouveau sur sua horrihle pâture.

— Frédéric... mon Frédéric!...

— Tranquillisez-vous, madame, me dit Dresser pour me consoler. Votre mari n'a pu se trouver ici.

Le soldat qui nous conduisait avait poussé ses chevaux pour échapper plus vite à ces miasmes atlVeux. Le cahotement du char, le bruit des roues étaient redoublés par la rapidité de cette course allolue... .le crus les chevaux emportés. Tremblante de peur et d angoisse, je me cramponnai au bras de Bresser, mais, malgré moi, je retournai la tète ijuur regaider en arrière... vers ce mur... Etait-ce un effet de la lumière trompeuse de la lune ou du tournoiement des oiseaux redescendant sur leur proie? Je crus voir s'agiter ce {groupe de morts; il me sembla que ces corps étendaient leurs bras vers nous et s'apprêtaient à nous poursuivre...

Je voulus crier... mais aucun son ne s'échappa de mon gosier, contracté par la terreur...

Nous tournâmes un autre coin de la route.

— Nous sommes arrivés; voici Horonewos, nous dit le docteur en donnant au cocher Tordre d*ar* rèter. '

— Que ferons-nous de madame? demanda M""*" Simon an tlortonr: et je l'enlendis ajouter: elle ne nous sera d aucun secours, mais plutôt un embarras.

J étais revenue à moi :

— NoQt non..., je me seos mieux, je tous aiderai le toutes mes forces.

Nous nous Irouvioiià au milieu du village, devant la porte du château.

— Voyons d^abord ce qu'il y aurait à faire ici, dît le docteur. Le château, ayant été abaudouué, doit être, depuis la cave jusqu'au grenier^ plein de blessés.

Nous descendîmes de voiture. Je pouvais à peine me soutenir; mais je fis les plus grands efforts pour qu'on ne pût s'en apercevoir.

— Avançons, dit M""^ Simon ; avons-nous bieu tons nos paquets? J'ai ce qu*il me faut pour plusieurs malades.

— J'ai également dans ma valise des cordiaux et des objets de pansement.

— Ce sac coQUeut des instruments de chirurgie et des médicaments, ajouta à son tour Bresser.

Puis, il donna des ordres aux soldats qui nous accompagnaient : deux d'entre eux devaient rester auprès des chevaux et les autres nous suivre.

Nou^ entrâmes... De tous côtés de douloureux gémissements nous saluèrent au milieu d'une profonde obscurité.

— De la lumière... avant tout, de la lumière, demanda M""' Simon.

Oh malheur! nous avions apporté du chocolat, de l'extrait de viande, des cigares, des bandes... mais personne n'avait songé à prendre une bougie... Impossible de percer les ténèbres profondes dans lesquelles étaient plongés tous ces malbeu-

reux. Une boîte d alhimettes, que le docteur avatt sur lui, Dous aida à eatrevoir, peodant qoelqaeà minutes, Thorreur de ces lieux. Â chaque pas le pied glissait sur le sol ruisselant de saxig. Que faire ? nous ne pourjons qu'ajouter notre déseq)oir et nos soupirs à ceux qui remplissaient déjà ce sinistre asile, (iae faire?... que faire?

— Je vais essayer de chercher du seconrs eha le curé ou tout autre part dans le village, dit M*^^ Simon; accompagnez-moi, docteur, avec vos allumettes, jusqu'à la route; vous, baronne Tilling, attendez-uuub ici.

Rester seule ici, dans Tobscurité, au milieu de ces gémissements, de cette odeur asphyxiante! J eii frémissais jusqu'à la moelle des os, mai^je n'objectai rien.

— Oui» répOiiili:s-je, je dcuicure ici jusqu'à votre retour.

— Non, non, venez aussi, intervint Brosser, en passant son bras sous le mien; je ne veux pas que vous restiez seule au milieu de ces hommes délirant de fièvre.

Que je lus reconnaissante au bon docteur de sou intervention ! Je me cramponnai à son bras. Seule, je serais devenue folle de peur. Ilélas! je n'étais qu'une faible et lâche créature, inférieure à la situation. Pourquoi avais-je quitté Grûmitz? Si poui latit je pouvais retrouver Frédéric 1... Peut-être était-ii justement dans cette salle que nous allions quitter? En sortant, je prononçai plusieurs fois son nom à haute voix; mais les gémissements des malheureux me répondirent seuls.

BAS LES AilMJib l 281

Nous reUouvàmes Jiolre voiture ; le docteur m'obligea à y remoater.

— Demeurez la. me dit-il, taudis que je vais, ivec M""^ Simou, ciiercher du secours au village.

J'obéis, car mes pieds ne ponraient plus me porter» Le docteur m'aida à monter et me lit, avec de la paille, un siège aussi confortable que pos-* sible. Deux des soldats demeurèrent auprès de la foiture; les autres suivirent Dresser et M^^ Simon.

Ils revinrent au bout d'une demi*beure, mais sans avoir réussi : la maison du curé était vide et dévastée. Impossible de se procurer une bougie. Il âdlait attendre le lever du jour. Combien de ces malheureux, auxquels notre arrivée avait rendu quelque espoir, et qu'un secours immédiat aurait pu sauver, allaient succomber pendant cette nuit!

Quelle nuit!... Nous n'avions plus que trois ou qoatre heur^es à attendre le lever du jour^ mais elles nous parurent interminables, sans cesse euirecoupées des lamentables gémissements de tons ces malheureux I

Enfin, le jour parut; ou put agir. M"** Simon et Brasser retournèrent au village pour tenter encore d'y découvrir quelques habitants que la peur aurait pu tenir cachés. En effet, quelques paysans finirent par se montrer au milieu des décombres, d'abord revèches et craintifs; maïs, lorsque le docteur leur 6Ut parlé dans leur propre langue et qu'ils eurent entendu la voix douce de M'^'' Simon, ils se laissè*rent persuader de prêter assistance. Il s'a^i^buil dabord. de faire sortir de leurs abris d'autres indigènes et d'obtenir leur concours pour enterrer

BAS LES AUMES î

les morts, déblayer les sources, ramasser les marmites de, campement éparses sur le sol, chercher dans lés sacs des morts et des blessés le linge qui s'y trouvait et pouvait servir pour les pansements. Un médecin d'état-major prussien arriva aussi avec ses gens et des médicaments. On put enfin iprocéder à la ciistributioii des secours. J'allais peutêtre retrouver celui dont Tamour m'avait poussée à entreprendre ce lugubre voyage. Cette pensée ranima un peu mes forces défaillantes.

Accompagnée du major prussien, M^^^ SiuMHi revint d'abord au château où se trouvait le plus grand nombre des blessés. Bresser voulut inspecter les autres ambulances du village. Je préférai rester avec cet excellent ami et partir avec lui après que, par une rapide inspection du château, il se fut assuré que Frédéric ne s'y trouvait pas.

A peine eûmes-nous fait quelques pas que des gémissements nous arrêtèrent; ils partaient de réglise,dont la porte était ouverte. Nous entrâmes: plus de cent hommes gisaient sur les dalles du pavé, mutilés, grièvement blessés, délirant. Ces malheureux demandaient tous de Teau à craiids cris. Je me sentis flageoler dès les premiers pas: je pus cependant terminer ma redoutable inspection... Frédéric n'était pas là.

Pendant que Bresser et ses gens s'occupaient de ces malheureux, je m'appuyai contre un des céfès de Tautel et je contemplai, avec une indicible horreur, cette scène de désolation.

Et c'était le temple du Dieu de l'amour infini! Dans les niches et sur les murs> des saints joi-

BAS LES ARMESl

^naient pieusement les mains et relevaient leurs lètos, ceintes d'une auréole dorée!

— 0 Mère de Diea! sainte Mère de Dieu! gémis-

;5ait un pauvre âolciiil, aie pitié de moi!... une ^^uuUe d'eau I

, Il avait dû, depuis plus d'un jour déjà, adresser vain sa prière à cette sourde image. U pauvres humains insensés! Tant que vous n'obéirez pas à la 4oi d'amour que Dieu a gravée dans vos cœurs, c est en vain que vous implorerez Tamour divin; tant ^ae la cruauté n'aura pas disparu de vos propres âmes, n'espérez rien de la miséricorde du Ciel!

Quelles scènes ai-je dû contempler en cette jour* née!

Le plus simple et le moins pénible pour moi serait de ne rien raconter. On ferme les yeux et on détourne la tète quand on voit des choses par trop répugnantes. Quand on ne peut rien changer à Taifreux» à rirrévocable passé, pourquoi se vautrer dans les tourments du souvenir.

Pourquoi? Je le dirai plus tard. Pour le moment, qa'il me suffise d'affirmer qu'il le faut.

Je ne lerai pas seulement appel à ma mémoire, car ma force de perception fui alors impuissante à saisir l'ensemble des événements; je transcrirai aussi ce que d'autres témoins de ces scènes — M""^ Simon, Brosser et le commandant major saxon, docteur Raundori' — en ont relaté.

- Le spectacle d'Uoronewos se renouvelait à Sw eti,

BAS LES ARMES l

à Hradeck, à Problus, à Pardubite. Cette derni^e

localité, au iiiument où les Prussiens s'en erapa- Tèrent, contenait plus d'un millier de soldats griè- 'rement blessés, amputés ou diversement opérés, lion nombre n'avaient que leur ciiemise ensanglantée, ce qui laissait ignorer leur nationalité» Tous ceux qui respiraient encore demandaient à grands cris de l'eau et du paio. Beaucoup se tor^ daient dans Texcès de leurs souffrances et implorâient la mort comme un bieiilait.

<( Rosnitz! écrivait alors le docteur Brauer, Rosnitz! dont je conserverai le souvenir jusqu'à ma dernière heure, Rosiiitz! où je fus envoyé par la Société de secours de Saint-Jean, et où, six jours après la bataille, régnait encore la plus immense désolation. J'y tçouvai R... avec six cents blessés étendus dans de misérables granges, sans ancuH soin; plusieurs séjournaient dans leurs ordures; les morts étaient demeurés au milieu des mou-i rants. C'est là, qu'après l'érection du tertre oô repose le commandant F..., je me sentis accablé d'une telle douleur que je m oubliai à répandre les larmes les plus amères. Il me fallut un grand effort mor.al pour me ressaisir. Mais, deux jours après mon arrivée, lorsque j'eus constaté l'imputs* sance absolue de nos efforts en face de rimmensité des besoins, mou courage m'abandonna et je cessai tout pansement. »

« ... Dans quel état se trouvaient ces six cents hommes! (C'est le docteur Raundorff qui parlei les mots sont impuissants à le dire : leurs blessures étaient couvertes de mouches, ils ne ces-

saient de demander de l'eau et du pain. Vêtement&f ciiemisef chair et sang ne formaient, chez quelques-uns, qu'une horrible masse engendrant ia vermine. Luc jtuanteur inl'ecte remplissait Tair. Tous ces pauvres êtres étaient couciiés sur ia terre Due ; un petit nombre seulement avaient pu trouver un peu de paille pour étendre leurs naeuibres mutilés; iplusieurs enfonçaient dans l'espèce de marO' <{u avait formée sous eux le sol argileux et détrempé et n avaient pas eu la force de changer de place; d'autres trempaient dans des tas d'ordures. » «... A Hasloved — petit hameau d'une cinquanioe (le feux — huit jours après la bataille, raconta M""*" ISimon, il y avait sept cents blessés absolument abandonnés. Soixante de ces lu.dheiireux étaient entassés dans une seule grange. Faute de soins et de nourriture, toutes les blessures étaient devenues mortelles. Leurs membres broyés ne formaient plus que des morceaux de chair putride. Sur leurs visages maculés de sang coagulé, la bouche ae se dessinail que par une ouverture noire et informe d'où s'échappaient des gémissements. l;iessés et cadavres rongés déjà par les vers gisaient, pèle-mèie» dan^ une ellroyable promiscuité. Ces soixante hommes étaient là, depuis huit jours, sans pansement, à peine nourris, manquant d'eau, étendus sur un mélange putride de sang et d'ordures : cadavres vivants, dans lesquels circulait, à grand peine, un reste de sang empoisonné. »

M"** Simon, que Ton appelait « la mère des lazarets », était une véritable héroïne. Elle demeura

plusieurs semaines dans la contrée, exposée ài tous les daogers et à toutes les privations* £lle; %auva des centaines de malheureux. Jour et nait; elle il availlait, dirigeait, comiiiaiidait ; tantôt rendant aux malades les plus humbles services; tantôt surveillant les transports de blessés ou organisant | les approvisionnements. Elle fit venir de Dresde un envoi considérable qu'elle dirigea, elle-même, à travei^s des difiicaltés infinies, sur les points oà le | secours était le plus urgent.^ Elle entreprit la création et accepta la présidence d'une succursale, en Bohême, de la Société patriotique de secours et y conquit une position égale à celle de Florence Nigbtingale en Grimée.

Et moi?... Epuisée, désolée, accablée de douleur et de dégoût, je fus inutile. Dans cette église, notre première étape, je m'affaissai, évanouie, sur les marches de Tautel. Le docteur eut toutes les peines» du monde à me ranimer. Je voulus encore me traîner à ses côtés, un peu plus loin, jusqu'à une grange, qui nous offrit un spectacle encore plus hideux. Dans Téglise, les blessés gisaient au moins à côté | Tun de Tautre, dans un espace relativement vaste; i ici, ils étaieut amoncelés, entassés les uns sur leâ i autres. Dans Tégiise, quelques secours, bien que i tout à fait iusuffisants, avaient été donnés. Icî, oubli complet. On ne voyait qu'une masse grouil- j lante et hurlante de restes humains à moitié ! putréfiés !.... Une nausée nie suiloqua... une douleui intense me contracta le cœur... Je*poussai uu*cri« aigu. C'est le dernier souvenir qui me soit resté de nos explorations.

Eq revenant à moi, je me trouvai dans un train en marche, le docteur Bresser assis en face de moi* Lorsqu'il s'aperçut que j'ouvrais les yeux et regardais avec étonaemeat autour de moi, il me prit affectueusement la main :

— Oui. oui, baronne, vous êtes bien en chemin de fer... Ce n'est point un rêve; vous êtes ici en compagnie de quelques officiers légèrement blessés et de votre ami le docteur Dresser. Nous retournons à Vienne.

Le docteur avait accompagné un convoi de blessés

(le Horonewos à Kuninginhor. Là, on 1 avait chargé d'un autre à destination de Vienne. 11 m'avait emportée évanouie, anéantie moralement et physiquement. 11 me ramenait chez moi. Devant toutes ces souffrances, je m'étais montrée aussi incapable qu'inutile. Je n'avais été qu'un obstacle et un embarras. M""® Simon fut très aise qu'on la débar4*assàt de moi. Mais Frédéric? Je ne l'avais pas retrouvé. Que Dieu en soit béni ! Tout espoir n'était donc paâ perdu.*. Si j'avais du le revoir parmi ces monceaux de corps si horriblement défigurés, j'en serais devenue folle de désespoir! Peut-être trouverais-je ane lettre de lui à la maison... Cette pensée était un baume pour mon âme si douloureusement blessée... La souffrance immense, inouïe, dont je venais d'avoir le spectacle, m'avait si cruellement déchiré le cœur qu'il me semblait que je n'en ^lu rirais pas.

Quand même il me serait accordé de retrouver mon bien-aimé, et dussions-nous avoir encore ensemj)le un long avenir (Pamour et de bonheur, je ne pourrais jamais oublier ce que je' venais de voir. Non ! non ! La guerre n'est pas une simple fatalité, mais le plus moDstrueux des crimes.

Je dormis presque tout le long du trajet. Le docteur m'avait donné un léger narcotique, espérant, par un sommeil prolongé et profond, rendre uo peu de calme à mes nerfs ébranlés.

. Moîi |H4e m'attendait à la gare de Vienne.

Le docteur, qui pensait à tout, avait télégraphié à Grûmitz. II ne lui était pas possible do m'y accompagner, puisqu'il devait conduire ses blessés jusqu'à rhôpital et retourner immédiatement en Bohème.

Mon père m'embrassa silencieusement; je ne trouvai pas un mot à lui dire. Puis, s'adressani à

Bresser :

— Comment puis^je vous remercier, car, si vous n'aviez pas pris cette petite folle sous votre protection...

Mais, lui pressant la main à la hâte, le docteur

répondit :

— Je ne puis demeurer, mon service me réclame. Bon voyage jusqu'à Grûmitz!... Cette jeune iomme a besoin de ménagements, Excellence!... Elle a été très ébranlée... Ni reproches, ni questions... Vite au lit, avec des infusions d'oranger... et du ( ..iiiie... xVdieu!... Et il disparut. -

Mon père prit mon bras sous le sien et me conduisit, à travers la foule, jusqu'à la sortie de la

BAS LES AHM£Sl 295

*atre. Nous y trouvâmes une longue file de voitures

'ambulance qui nous contraignit à marcher pour *arveuir jusqu'à notre coupé.

La question: « Ëst^il* arrivé des nouvelles de iedéric? » me brûlait les lèvres, mais je n'eus las le courage de rarliculer. Cependant, mon père rardaut toujours le silence, au bout d'un certain emps je risquai ma demande.

— Jusqu'à hier soir, rien, me répondii41, mais »ent-ôtre qu'aujourd'hui... J'ai quitté Grûmitz, lier, très tard, à l'arrivée du télégramme de lirester. Quel souci tu nous a donné, ma pauvre fille I iller courir ainsi le champ de bataille!... S'exposer à y rencontrer l'ennemi, ces sauvages Prussiens, tout enivrés de leur triomphe**, qu'ils ne ioivent cependant qu'à leurs fameux fusils à liguille... car, en fait de discipline... ces soldats de la landwehr n'en ont aucune... On peut s'attendre le leur part aux actes les plus monstrueux... Et toi, jeune femme, tu t*en vas... Mais le docteur m'a recommandé d'éviter les reproches...

— Comment va Rodolphe?

— Il pleure .et te demande; il te cherche dans loute la maison, il ne veut pas croire que tu sois partie sans Tembrasser. Ët tu ne t'enquiers pas des autres? Tu ne tHnformes ni de Lilli, nirde Rosa, ni de tante Marie?... tu me parais assez indifférente à...

— Comment se portent-ils^ tous? Conrad a-t-il écrit?

— Tout le monde va bien et Ton a reçu hier une lettre de Conrad. Il est sain et sauf. Lilli est aux

auges. Tu verras que nous aurons aussi de bonnes

nouvelles de Tilling; mais, quant à la poUliqae, tout va mal. Tu connais le grand malheur?

— Quel grand maliieur? Durant ces derniers joars, je n*ai vu que d'inénarrables malheurs.

— La Vénélie, notre belle Yénétie qui nous est enlevée..., offerte sur un plateau à cet intrigant de Luuis-Napoléon, et cela après notre brillante victoire de Custozza! Au lieu de reprendre la Lonibardie, perdre aussi la Yénétie ! Par cette combi* naisoii, iioub sumines, il est vrai. déliMirassés de nos ennemis du sud. Louis-lHapoléon devient notre allié, ce qui nous permettra de reprendre notre revanche de Sadowa, de chasser les Prussiens et dt reconquérir la Silésie. Benedeck a commis de grandes fautes, mais le commandement va ôtre couiié au ieidmarécliai de i armée du Sud..« Tu ne me réponds rien... Bresser a raison : tu as besoin de repos...

Après un trajet de deux heures, nous arrivâmes à Grûmitz. Lorsque la voiture entra dans la cour du

château, mes sœurs se précipitèrent au-devant de moi:

— Martha! Martha! Il est ici^ me crièrent-elles

de loin, toutes deux.

— 11 est ici f Martha ! me répétèi'ent-eUes à la portière. •

- — Qui?

— Frédéric! ton lûaril

En effet, ramené à Vienne avec un convoi de

blessés, Frédéric avait été, la veille au soir, transporté à Grûmitz. Il avait reçu une balle dans la jambe, mais sa blessure ne présentait aucune gravité.

L'excès de la joie n'est pas. toujours lacile à supporter. La nouvelle du retour de Frédéric, apprise ainsi, sans préparation ni ménagements, eut sur moi le même effet que les terreurs de la veille : je

perdis connaissance.

On me porta dans ma chambre et Ton me mit au lit.

Je passai quelques heures en proie à un délire entrecoupé de profonds sommeils. Lors<}ue ge re<« vins à moi, en me retrouvant dans mon lit, je crus sortir d*un mauvais rêve et n'avoir jamais quitté Grûmitz. La lettre de Brosser, ma résolution de me rendre en Bohème, les événements dont j'avais été témoin, ma rentrée à Grùmilz, l'annonce du retour de Frédéric, je crus avoir rêvé tout cela.

En ouvrant les yeux, je vis ma femme de chambre assise à mon chevet :

— Mon bain est-il prêt? lui demandai-je. Je veux me lever.

Je vis alors tante Marie sortir d'un coin de la chambre.

— Ah! Martha!... Pauvre chérie!... Tu reviens enfin à toi... Dieu soit loué! Oui, oui, lève-toi...

m BAS L£S ARMES l

prends ton bain... eela te fera da luen après la

fatigue dix voyage et toute cette poussière du chemiQ de ier...

— Du chemin de fer?... Que veux-tu dire?

— Allons! lève-loi vite... Ketti, préparez tout... Frédéric meurt d'impatience de te revoir.

— Frédéric!... Mon Frédéric!...

Quel cri de joie je poussai ! je venais de comprendre. Non, ce n'était pas un rêve... j*étais vérilablpmeiit partie et j'allais le revoir!...

Un quart*d'Jieure après, j'entrais seule dans sa chambre ; j'avais désiré que personne ne m'accompaguât.

— Frédéric!

— Marthaf

Je me précipitai sur sou Ut, je sanglotai sur sa poitrine.

C'était la seconde fois que mon mari m'était ainsi rendu, après avoir échappé aux dangers de la

guerre.

Oh! Tenivrement... Tineffabie bonheur de le posséder encore! Pourquoi — alors que tant d'autres avaient péri dans ce déluge de calamités — m'avait-il été donné, à moi, d'j échapper et de trouver au port la sécurité et le bonheur? Heureux ceux qui, dans de telles circonstances, peuvent élever un regard de reconnaissance vers le Ciel et loi adresser d ardentes actions de grâces! L'expression de leur gratitude, offerte en toute humilité, soulage leur cœur et leur esprit. Ils ne savent pas toute ia présomption et tout l'orgueil que cachent leurb

BAS LES ARMES! m

prières. Ils croient s'acquitter ainsi, en partie, de

la dette que leur impose leur bonheur, qu'ils nomment « grâce et faveur divines ». Quant à moi, lorsque ma pensée se reportait sur les malheureuses mères et femmes dont les bien-aimés avaient suc* combé au milieu de tant de souffrances, je ne pouvais avoir assez d'orgueil pour considérer mon bonheur comme une faveur particulière et prémé* ditée^ ni me croire, par conséquent^ autorisée à en remercier quelqu'ini.

NoUj la joie du revoir, si grande qu'elle fût, ne poayait chasser l'angoisse de mon cœur. Je ne Taurais, d'ailleurs, pas voulu. J avais été inuûle, c'est vrai; je n'avais pu ni panser, ni bander, ni soigner comme les sœurs de charité... comme cette vaillante M™* Simon... mes forces physiques ne me 1 avaient pas permis; mais j'avais éprouvé une compassion intense; et, dans l'immensité de mon bonheur, je ne voulais pas... je ne devais pas la laisser s'étemdre. Non, je me défendais d'oublier...

Mais si je ne pouvais me réjouir sans réserve... je voulais aimer.. • aimer plus tendrement encore celai qui m'était rendu... Cela du moins m'était bien permis.

— 0 Frédéric, Frédéric! répétais-je, au milieu de mes larmes; c'est bien vrai, je te possède encore?

' — Ët tu as voulu me chercher .pour me soigner?... C'était héroïque... mais insensé, chère iemme !

— Oui, c'était insensé; je le comprends maintenant. La voix à laquelle j'obéissais n'élait qu une

ihipaèr^ mon imagmatioD... mais héroîqae*.. uh! «K^a! Si In saTmts combien je me sais montrée

lÀvhe vir^^A.it toult» cotte détresse! Je n aurais t'U $(M^iii^r ^ute u>i.*« que Uû seul, si je t'a?aîs retroufe dau:«^ U«Mii désolation. Ob! Frédéric, je n'oo* tUerjii \^i;uiî ce que j'ai vu là-bas. Par quelle dêmenci^ l houim^ est-il donc poussé à nourrir ces haines qiù lui font répandre des torrents de larmes

~ J vu aussi qnelque chose de bien pénible,

MArîh.i! .;i:t^! ;ue ohixseque je ne pourrai, non plus, jAtu4t> i>ubu: r... FiiTure-toi que daus un eugagemeut d<> C3v;iterie^ à Sadowa^ j ai m, se précipitant sor uiou sabre ;iu vlair... Gollfried de Jessow!...

— Le ùU de taule Carnèlie !

— Lut< Ultime. Il m'a reconnu à temps et a laissé UnuUer >oa uriue*.*

— Il a doue trahi son doToir?.». Epargner un ^nneuù de sou roi et de sa patrie sons prétexte que cV>t ua i^KÀreiU ou ua ami

— l^iuvn^ ^rvott! A peine aTait-^il arrêté son

b vas q'-. iiu sabre s\\battLt sur sa tète... celui d'un Milicieir qui se trouvait à cdié de moi et qui, voulant protéger son colouel..*

Fi e i' rîc se tai et se couvrit le visage de ses deux xuauis.

— Tuêl demaudaî-je arec horreur.

U me r j^»uJ:t d'un sigue aûirmatif.

— Mamaiu maman!*-.

Lu [ orle s'ouvrit violemment, et ma sœur Lilli eLiUa, tenant mon petit Kodolphe par la main.

Eicas?-m u de troubler ainsi votre téte-i-

BAS LÇS AHMES!

tète, mais il demande sa mère avec cris et larmes.

Je pressai l'enfant avec passion sur mon cœur. — Pauvre... pauvre tante Goraéiie!

Un chirurgien de Vienne, appelé par dépêche, arriva le jour même et nous assura, qu'après un repos absolu de six semaines, le rétablissement de Frédéric serait complet.

Il fut absolument arrêté entre mon mari et moi

qu'il quiLtcrait le service ; cela n^était possible qu une iois la guerre terminée; mais on pouvait d'ores et déjà la regarder comme finie. Après la renonciation à la Vénétie^ il n> avait plus de conflit possible avec ritalie; Tamitié de Napoléon nous était acquise et allait nous permettre de conclure avec la Prusse une paix acceptable. L'empereur désirait vivement mettre fin à cette malheureuse campagne, et ne pas exposer Vienne à nn siège. Les derniers succès des Prussiens sur diûerents points de rAUemagne, ainsi que leur entrée à Francfort, le 16 juin, les entouraient d'un nimbe de gloire qui — comme toutes les gloires — excitait, même chez le vaincu, une grande admiration.

Oû commençait à croire à une sorte de mission historique, providentielle, que la Prusse était ap* pelée à remplir. On parlait « d^armistice ». Le mot paix avait même été prononcé, et l'on pouvait main* tenant tout espérer de ces rumeurs pacifiques, de même qu'aux époques où l'on sent couver des me*

nXS LES AUMESl

uaces de guerre, on peut èlre certam qu'elles se réaliseront à bref délai. Mon père, lui-même, était

d'avis que, dans les circuii^lances actuelles, on devait souhaiter une suspension des hostilités. Notre armée était afTaiblie; on ne pouvait méconnaître la supériorité du lusil à aiguille. La marche des Prussiens sur Vienne, le blocus de la capitale, la dévastation de Grûmilz... tout cela fornuiit un ensemble d'éventualités qui ne souriaient pas particulièrement, même à mon valeureux père»

Sa coiiiiaiice en l iuvincibililc îles trou[)es autri- ; chiennes avait été quelque peu ébranlée. L'esprit de rhomme incline à croire que les événements iiuuiaiiLs procèdent par série, que le succès suit le succès, et que le malheur appelle le malheur. Mieux valait donc, selon mon père, interrompre une j série noire; le temps de la réparation et de la vengeance se retrouverait bien... /

Vengeance... et toujours vengeance!... Toute guerre suppose un vaincu : si celui-ci ne peut trou- ; ver de réparation que dans une nouvelle guerre, celle-ci crée un nouveau vaincu qui ne respire également que réparation et vengeance. Où cela s'arrètera-t-il? Comment triompher des anciennes iniquités si les coaailioiis de l'apaisement resideut toujours dans une nouvelle violation du droit? 11 n'est jamais venu à l'esprit d ua homme sensé d'enlever une tache d'encre avec de l'encre, m une tache d'huile avec de Thuile. Il n'y a que le sang qui SL' lave toujours par le sang.

On était préoccupé à Grûmitz. La panique régnait dans le village. Malgré les espérances de paix, on

entendait répéter : « Les Prussiens arrivent... les Prussiens arrivent ! » Les gens cachaient leurs ob* jets précieux. Au château, tante Marie et M""^ Walter, l'intendante, avaient eu soin de mettre à l'abri Targeaterie de famille. Lilli était inquiète au sujet de Conrad doDt on était sans nouvelles depuis quelques jours. Mon père se trouvait blessé dans son honneur patriotique. Quant à Frédéric et à moi, nous ne [»ouvions nous remettre du douloureux ébranlement qu avaient provoqué en nous les derniers événements. Tous les articles de journaux, toutes les lettres que nous recevions ne contenaient que deuils et lamentations, et ravivaient nos blessures. Nous avions reçu de tante Cornélie, qui ignorait encore 5on malheur, une lettre dans laquelle elle nous parlait, en termes émouvants, de ses angoisses, à la pensée qu'elle pourrait ne pas revoir son fils si pasâionnément chéri! De quelles larmes amères nous^ avons arrosé ses lignes!... Le soir, dans notre cercle de famille, plus de ^^nté. plus de causerie intime, plus de musique, plus de lectures. On ne parlait que de la guerre.

Les journaux, que nous lisions seuls, ne traitaient pas d'autres sujets, et Frédéric et moi nous nous contions nos propres impressions.

Ma fugue avait été très mal prise par tous les miens ; ils n'en écoutaient pas moins, avec intérêt, les incidents que j'en contais. Dans son enthousiasme pour M""^ Simon, Kosa se promettait, au cas d'une prolongation de la guerre, de se joindre à cette bonne Samaritaine. Mon père protestait contre cette idée :

— A Texception des sœurs et des cantinières, une femme n'a rien à voir sur le théâtre de. la guerre. Vous voyez combien MaHha s'y est montrée incapable. Tu as fait là un coup de tète impardounable^ma pauvre fille; ton mari devrait t'en gronder vertement.

— Oui, répondait Frédéric, en me pressant la main, c'était une folie... mais une belle folie.

Souvent je fus vivement prise à parti par taule Marie ou par mon père, lorsque, narrant quelque horreur dont j'avais été témoin, il m'arrîvait d'em- j ployer des termes non gazés. ^ Gomment peux-tu raconter de telles abominations? » — Ou bien encore : u N'as-tu pas honte, comme femme — et comme femme du monde — , de dira de pareilles crudités ? » Je parlais un soir des pauvres mutilés, que l'un envoie à la guerre au nom de (outes Us vertus viriles : courage, discipline, honneur... etc., et qui reviennent à jamais privés do leur virilité... w Martha! devant ces jeunes filles... mais tu n'y songes pas ! » gémit tante Marie sur le ton de la plus pudiijiie indignation.

La patience m'échappa.

— Ah ! foin de votre pruderie, de votre affecta*

tion de décence! Vous acceptez raccomplissement de toutes ces horreurs, mais vous ne voulez pas qu'on vous en parle... Les femmes, à vous croire, doivent se contenter de broder les rubans des drapeaux qui flotteront sur les mares du sang paiidu. Oïl veut bien que les jeunes filles promettent à leurs tiaacés leur amour, en récompense de leur courage ; mais on ne veut pas qu'elles sachent

qoe cette récompense, ils seront peut-être incapables de la recevoir... La tuerie n'a rien d'immoral pour vous; mais vous vous détournez, en rougissant, à la seule mention des sources de la vie 1 Comprenez donc que c'est une morale absurde : absurde et làcbe, qui perpétue bien des injustices et bien des misères... Si Ton avait le courage de regarder en lace toutes ces abominations, si Ton avait surtout celui de penser à ce qu'on a vul...

— Calme-toi... ne t'échauffe pas ainsi, interrompit tante Marie, nous aurions beau penser et réfléchir, nous ne soulagerons pas pour cela le monde des irmux qui le désolent. Cette terre est et restera toujours une vallée de larmes.

— Non, non, il n'^en sera pas toujours ainsi, répliquai-je, gardant ainsi le dernier mot.

— Nous sommes sérieusement menacés de la conclusion de la paix, nous dit un jour, avec beaucoup de tristesse, mon frère Otto.

Nous étions réunis autour de la table de famille; Frédéric était allongé sur son lit de repos; Tun de nous venait de lire dans un journal que Benedeck se trouvait en Bohème, probablement en vue des préliminaires de paix.

Mon petit frère — bien qu'il fVU devenu jeune homme, j'avais conservé Thabitude de rappeler ainsi — mon petit frère redoutait par-dessus tout de voir cesser la guerre avant qu'il lui fût possible

de preiiiii (î part à Texpulsion de Tennemi. A l école militaire de Wiener^Neostadt, le bruit courait que^ si les hostilités eontinnaient après rexameo du 18 août, non seulement les élèves de la dernière, mais plusieurs de Tavant-dernière promotion ea- Ireraiont de suite dans le service actif. Acetteperss» pective, le jeune héros se sentait pénétré de joie. La guerre immédiatement, à la sortie de Técole ! Quel iMHiheur ! C'est le sentiment qu'éprouve à son premier bal une jeune pensionnaire faisant son entrée dans le monde.

Mon père était naturellement ravi de Tardeur militaire de son fils.

Lorsqu'il l'entendait se désoler ainsi à la pensée d'une paix prochaine : « Sois tranquille », lui disait-il, en lui tapant aifectueus^ment sar Tépaule : « Tu as une longue vie (ievant loi; si la campagne est terminée pour le moment, il faudra bien recommencer dans quelques années. »

Je me taisais; depuis ma dernière sortie contre tante Marie J'avais, sur le conseil de Frédéric, pris et tenu la résolution d*éviter, autant que possible, d inutiles contestations, qui ne pouvaient que faire naître entre nous des sentiments dlrritation. Nous nous entendions parfaitement, Frédéric et moi î il donnerait sa démission. J'étais encore certaine d*une chose : mon fils n'entrerait jamais dans nae école militaire, dans une de ces écoles où on ne cherche à éveiller chez les jeunes gens que l'amour de la gloire et le désir d'accomplir quelque action d'éclat. J'interrogeai, une fois, Olto sur les consi-; dérations qui pouvaient bien leur être servies à

rècole, en faveur de la gaerre. Voici, à peu près, ce qui ressortit pour moi de sa réponse : la guerre lear est représentée comme un mal nécessaire, mais aussi comme le moyen le plus propre à développer chez r homme les plus belles vertus : le €ou-< rage, Tesprit de renoncement et de sacrifice* Elle iuit être considérée comme le facteur le plus important de civilisation et de progrès dans tous les domaines. Dans les écoles militaires, les conquérants, les fondateurs d enjpire : Alexandre, César, Napoléon, sont présentés comme les plus beaux t>pes de la grandeur humaine. On met fortement en. lumière ce qu'on appelle « les avantages de la guerre », tandis que ses conséquences inévitables et désastreuses : la dévastation, l'appauvrissement, la dégradation physique et morale sont passés sous silence. Le même système est, du reste, en usage dans Téducation des jeunes filles. Mes enthousiasmes de jeunesse en sont une preuve. Je me rappelle le temps oti je déplorais amèrement de ne pouvoir, comme les garçons, cueillir les lauriers de la gloire. Aussi ne puis-je en vouloir à mon frère de riiupalience avec laquelle il attend la bataille.

C'est pourquoi je ne répondis rien aux récriminations d'Otto^et continuai tranquillement ma lecture. Comme toujours, c'était un journal que je Usais, et, naturellement, il était rempli de détails sQf les événements.

— * Voici une intéressante correspondance d'un médecin qui a accompagné la retraite de nos troupes... Voulez-vous que je lise à haute voix? Jemandai-je.

UÂS L£S ARM£S I

— Une retraite? s'écria Otto, j'aime mieux ne pas écouter... Ce serait différent si c'était nous (pi poursuivions r*^nnenu.

— Je m'étonne même, remarqua Frédéric, qo on ait inséré un semblable rapport dans un journal; ceux qui reculent se taisent, d ordinaire, sur ce douloureux épisode.

— Une retraite accomplie en bon ordre n*esl cependant point une iuite, objecta mou père. Une fois, en 49, c'était sous le commandement de Radetzkv...

Je connaissais l'histoire et en arrêtai le récit, en m'empressant de dire :

— Celte relation est adressée à un journal hebdomadaire de médecine. Écoutez :

Et, sans en attendre l'autorisation, voici ce que je lus :

A quatre heures, nos troupes commencèrent i se

retirer. Nous éiions, nous, les médecins, encore surchargés de besoi?ne^ ave(^ des centaines de blessés à panser. Tuut à coup, un corps de cavalerie fond sur nous et se déploie dans les champs et sur les colliiv^s environnantes. Il est suivi d*un détachement d'artillerïe^ et de train des équipages qui se dirigent sur Kôniggrâtz. Plusieurs caTaliers, désarçonnés, forent broyés sous les pieds des chevaux; des voitures du train écrasèrent des li^nards suivant la même route. Le Ilot nous poussa. On nous criait : Sauvez-vous! Le grondement du canon auiîraenlait le désordre; des obus éclataient au milieu de nous. Nous ne savionî^ où nous allions. J'avais pris, congé de la vie... Tout à coup, nous nous trouvons devant une nappe d'eau; à droite, un remblai de chemin de fer; à gauche, un chemin creux encombré de voitures de réquisition et

d'ambulance; derrière, à perte de vue, une longue

file de cavaliers. Nous dûmes ;L:uéer à travers Véianii. Ordre fut tloimé de couper les Iraits d'allelage pour sauver les clievau i en abandoiinanl 1«'S fourgons. Nous sentions le désespoir nous envahir. Nous parvinmes enfln à une gare dont rentrée élait barri^ cadée. La barricade fui rompue ou escaladée. Je marchais avec quelques milliers d'hommes d'infanterie* Nous rencontrâmes une rivière qu'il fallut de nouveau traverser à gué ; nous dûmes franchir encore des palissades, gravir des hauteurs, nous frayer un chemin à travers drs aibres abattus. A une heure du matin, nous arrivions dans un petit bois, épuis('*s de fatigue et de fièvre. A trois heures, transpercés d'humidité et grelottant de froid, nous repartîmes* Plusieurs ne le purent, et restèrent dans ce bois pour y mourir... Tous les villages étaient abandonnés..* nous n^avions ni vivres ni eau potable ; Tair était empesté, les champs de blé piétines, couverts de cadavres qu'on eût dit carbonisés, les yeux sortant de leurs orbites...

— Assez I... assez! s'écrièrent mes sœurs.

. — La censure devrait interdire de pareils articles, obj>erva mon père; ils ne peuvent qu énerver le courage du soldat.

— Et surtout refroidir Tenthousiasme pour lu guerre, ce qui serait vraiment dommage, ne pus-je m'empécher d'ajouter à demi-voix.

Mon père reprit :

— Ceux qui ont pris part à une retraite devraient se taire, car, il est fort peu honorable d'être conn pris soi-même dans une déroute. On devrait fusiller sur-le-champ celui qui, par le cri : Sauve qui peut! donne le premier signal de la fuite. Un lâche donne 1 exemple, et un millier de braves se

310 BAS LES ARMES î

laisse démoraliser et tourne le dos à rennemi.

— ËD effet, répliqua Frédéric; mais, lorsqaun brave crie : En avant ! un miUjer de poltrons se laisse entraîner, pris d'une ardeur moaieiitané^ Il est impossible de distinguer rigoureusement les vaillants dos lâches : chacun a ses moments de faiblesse. Dans les masses, l'état moral de Tindivid^ dépend beaucoup de celui de son voisin. Quand an mouton saute, tout le troupeau saute. Lorsqu'un hourra donne Télan, la troupe suit en criant : hourra! Lorsqu*un soldat jette son fusil poar mieux courir, les autres fout de même et le suivent dans sa fuite. Dans le'premier cas, on prodigue de bruyants éloges; dans le second, on impose le blâme, et ce sont cependant les mêmes hommes, oui, absolument les mêmes, que vous qualifiez de lâches ou de vaillants, et qui n'ont fait qu'obéir à la logique des masses. La vaillance et la lâcheté ne sont pas des qualités inhérentes à Tindividu, mais bien des états d'âme comme la joie et la tristesse. Lors de ma première campagne, je me suis trouvé pris dans une débandade. Je vois encore cet affole-* ment, cette confusioa inénarrables : les soldats jetant armes, gibernes^ shakos, manteaux... n'écoutaient aucun commandement. Nos bataillons fuyaient haletants, hurlants, ivres de désespoir, ne songeant qu*à échapper aux projectiles ennemis— Pai mi toutes lesliorrear.^ de la guerre, une déroute est bien la plus hideuse. Les adversaires, se trouvent dans la situation réciproque du chasseur et du gibier : l'un emporté par le démon du carnaire, l'autre par la crainte folle de la mort. Dans sa

panique, le foyard est comme pris de délire.

Amour de la patrie, ambition, désir de gloire... tout ce 'qui, durant Taction, anime le soldat, n'existe plus pour lui; Tinstinct le plus puissant qui puisse dominer 1 être vivant, l instmct de la conservation, le dirige seul. Cet instinct s'exaspère arec le dani^er; il atteint un paroxysme eiTrayaiit. Celui qui n a jamais vécu ces angoisses peut, touteiois — s'il connaît les extases de Tamour — , s'en donner une idée. Ce que l'instant suprême de la volupté donne à Tliomme, il l'éprouve, à l'autre extrémité de Téchelle des sensations^ an moment où, gibier épuisé, il tombe sous les coups de la meule euuemie...

— Mais, Tillingî interrompit tante Marie d'un ton plein de reproche, devant ces jeunes filles..* le oiot de volup...!

— Et devant un jeune liomme, ajuula mon père, devant un iutur officier, parler de la crainte de la mort!

Frédéric haussa les épaules :

— Effacez donc du dictionnaire le mot « nature » !

La convalescence de Frédéric fit de rapides progrès. Ponr la nation enfiévrée, la ^^'uérison semblait prochaine aussi. 11 était de plus en plus question de paix. Rien ne s'opposait d'ailleurs à la marche des Prussiens. Après avoir traversé Brùnn, dont le bourgmestre avait remis les clés au roi

312 BAS L£S AHM£S 1

Guillaume, ils s'avauçaieut tranquillement sur Vienne. Cette marche ressemblait plutAt à une promenade militaire qu^à un mouvement stralegique. Le 26 juillet, un armistice fut conclu à Nicoisboarg

et Ton commença à discuter les préliminaires de paix. La nouvelle de la victoire de l'amiral Te gethoff, à Lissa, donna une grande joie à mon père : des vaisseaux ilaliens coulés à pic, Y Affundaiore détruit, quelle satisfaction I II me fut impossible de partager ce ravissement. Mais mon père ne fut pas le seul à se réjouir de ces événetnents : tous les journaux de Vienne faisaient chorus : le préjugé séculaire donne tant d'éclat à la victoire qu à la nouvelle d'un succès militaire, chaque citoyen s'attribue une part de gloire. • • Un autre événement politique de celte époque fut i'adlicsion de 'Autriche à la Convention de Genève.

— Eh bien! me demanda mon père, à la lecture de cette nouvelle, n'es-tu pas satisfaite? Ne vois-iu pas, maintenant, combien la guerre, que ta traites toujours de barbare, devient plus humaine à mesure que la civilisation progresse? J'approuve complètement ces procédés : il est bon de donner aux blessés tous les soins et tous les adoucissemeatâ possibles... ne fût-ce qu'au point de vue militaire, le plus important, en définitive, dès qu'il s'agit de guerre. Bien soignés, les blessés se rétablissent plus promptement et peuvent reprendre plus rite leur place dans les rangs.

— Tu as raison, mon père ; Tessentiel est de reconstituer le plus vite possible le matériel ulili-

sablOf mais après ce que j'ai tu^ je crois qu'il n'est

pas de Croix-Rouge qui puisse suffire, disposâl-elle de dix fois plus de monde et de matériel, à conjurer ni à réparer les désastres d'une bataille.

— A conjurer, non ; mais à adoucir. On peut, au moins, clierclier à atténuer ce qu'on ne saurait empêcher*

— L'expérience démontre qu'on ne peut arriver à une atténuation sérieuse. Mais qu on renverse la proposition et qu'on empêche ce qu'on ne peut

réparer !

u II faut que la guerre disparaisse ! » Cette pensée devenait chez moi idée fixe. Il faut, me disais- Je, que, dans la mesure de ses forces, tout être hamain aide ses congénères à se rapprocher de ce but. Je ne pouvais chasser Je mon es])rit mes souvenirs de Bohême. La nuit surtout, lorsque je me ré?eillais en sursaut, j'éprouvais au cœur une douleur aiguë, en même temps qu'une voix intérieure médisait ; Emj^ôchel préviens 1... opposetoi! Mais, lorsque, complètement réveillée, je réfléchissais à ce que j'étais... à ce que je pouvais... je me sentais accablée par le sentiment de mon impuissance. Que pouvais-je prévenir, empêcher? Pouvais-je arrêter la tempête? calmer la mer en furie? Puis, au bruit calme de la respiration de mon mari, un profond sentiment de joie succédait en moi à ces douloureuses pensées Tu m'es rendu... je te possède encore, mon Frédéric!... et je me plongeais dans Textaso de ce bonheur...

Voici les projets que nous formions, pour 1 avenir : la guerre terminée, Frédéric quitterait le ser-

vice- et nous nous retirerioas dans une modeste

propriété où i>a peiisioQ de colonel, jointe à mon . petit revenu, suffirait à nos besoins. La perspective de cette vie d'indépendance ét d'intimité noas réjouissait comme un jeune couple d'amoureux. Rodolphe, cela va aans dire, était compris dans ce piograninie. Son éducation devait être notre tâche principale; nous n'eiii<^ndions pas mener une existence oisive et sans but ; nous avions déjà dressé la liste des études que nous voulions poursuivre ensemble. C'était surtout le droit, et spécialement le droit international, que se proposait d'aborder Frédéric. 11 voukuL, en dehors de tonte thcurie sentimentale et utopique, étudier le côté pratique de la question de paix et d'arbitrage. Par la lecture de liùckle, par l'initiation aux dernières découvertes dans les sciences naturelles , il avait acquis la conviction qu'une nouvelle phase de développement allait s'ouvrir pour le monde. Sinitier sans cesse aux mystères de la science et goûter les joies du foyer lui semblaient suffisants pour remplir 1 existence.

Mon père, qui ne savait rien de nos plans d'avenir, en formait pour nous de bien difl'èrents.

— Te voilà colonel bien jeune^ Tilling! Dans dix ans, tu seras général. D'ici là, nous aurons certainement une autre guerre, et tu peux être appelé au commandement d'un corps d' armée.*. Qui sait nièuie si le grade de généralissime...? Peut-être t*est-il réservé de rendre à TAutricbe sa gloire militaire momentanément obscurcie... Quand nous aurons le fusil à aiguille, ou quelque autre système

plos perfectionné encore, nous saurons bien remettre à leur place messieurs les Prussiens.

— Qui sait? ne pus*jd m'empècher de dire; peut-être c(jnclaroDS<nous avec eux iine alliance?

Mon père haussa les épaules :

— Si seulement les femmes voulaient bien ne pas faire de politique ! Après ce qui s'est passé, nous ne pouvons que châtier Tarrogance prussienne. H faut que nous aidions les Ëtats annexés, c'est-àdire « volés »5 à reconquérir leurs droits mécouûus. Kotre honneur Texige tout autant que notre position dans le -concert européen. Une alliance avec ces bandits? jamais!... à aioms qu'ils ne l'implorent humblement.

— Et dans ce cas, remarqua Frédéric, on ne se gênerait pas pour leur mettre le pied sur la nuque. On ne conclut d'alliance qu'avec ceux qui nous Timposent ou peuvent nous prêter main-forte contre un ennemi commun. Eu politique, le premier principe, c'est Fégoîsme.

— Oui, répondit mon père, mais quand TEgo s'appelle Patrie et représente cette entité, à laquelle tout doit être sacrifié, tout ce qui peut servir les intérêts de cet Ëgo est non seulement permis mais ordonné.

— Il serait fort à désirer, rcpiit Frédi'ric, que dans les relations entre peuples on arrivât à ce degré de culture supérieure qui a banni le culte barbare du moi dans les rapports entre individus. Quand donc les nations comprendront-elles que leurs intérêts particuliers n'exigent point la violation de ceux de leurs voisins, mais ne peuvent que

BAS L£S ARM£Sl

gagner, au contraire, au respect et à la sauvegarde des intérêts généraux ?

— Coinmeut?... Que dis-tu? demanda mon père en portant la main à Toreille.

Frédéric laissa tomber la discussion.

i< J'arrive demain une heure à Griimitz. — Conrad. » On se représente aisément la joie dont cette dépêchf» remplit le cœur de Lilli.

Aucun hôte ne sera jamais lèté- comme celui qui revient de la guerre. Sans doute Conrad ne revenait pas en vainqueur, mais l'enthousiasme de Lilli n'en était pas refroidi pour cela. Je ne nse même pas que, s'il se fût emparé de Berlin, Lilli eût pu Taccueillir avec plus de tendresse et de bonheur.

11 eût naturellement préféré revenir h la tète des troupes victorieuses, après avoir aidé son Empereur à conquérir la Silésie. Toutefois, le fait de s'être battu est en soi mi honneur pour le soldat, même s'il est vaincu, et surtout s'il est tué 1 Cette dernière éventualité est particulièrement glorieuse! A Técole militaire de Vienne-Neustadt, on inscrit sur des tablettes d'honneur le nom des ancieas élèves qui ont eu le privilège de tomber au champ d'honneur. Plus une l'amilie compte d'a'ieux tués dans les batailles, plus le descendant d'une telle lignée attache de valeur à son nom et moins il lai est permis d'en attaclier à la vie. Pour se montrer digne de semblables héros un jeune homme bien

pensant ne peut qu'être ravi de participer à la

^iaiide boucherie, pour y tuer ou pour y mourir.

Au fait^ aussi longtemps que la guerre subsistera, il vaut mieux qu'elle inspire cette belle allégresse à quelques-uns. Cependant, le nombre de ces eothousiastes diminue de jour en jour, tandis que le nombre des soldats augmente effroyablement..» A quoi cela aboulira-t-il? A rimpossibilitô de maiiiteair le statu quo, £t que résultera-t-il de cette impossibilité?...

Conrad ne regardait pas si loin. 11 pensait simplement, comme le lieutenant de /a Dame blan-che : « Ah! quel plaisir d'être -soldat î... » A entendre ses récits, on eût pu être jaloux de la campagne qu'il venait de faire. Cette jalousie, Otto l'éprouvait en effet.. 'Coinbien il enviait à Conrad ce baptême de feu et de sang qu'il venait de recevoir!

— Je dois avouer, dit Conrad, que la campagne a été malheureuse, mais j'en ai cependant rapporté quelques beaux souvenirs 1

— Raconte, raconte... demandèrent avec em- [^ressement Lilli et Otto.

— Il m'est difficile de vous en faire un récit très précis... tout cela est encore bien confus pour moi*.. La poudre vous monte singulièrement à la téte..* Cette ivresse... cette fièvre... vous saisissent dès le dé[>art; l'heuie des adieux est pénible et vous met au cœur un sentiment de tendresse douloureuse; mais, une fois parti, lorsqu'on se retrouve entre camarades, on se dit ; nous voici maintenant en face du plus grand devoir que la vie puisse imposer à un homme : défendre sa patrie ! Pour moi,

lorsque la musique joua la marche de Radetïky, et que nos drapeaux déployés flottèrent au vent, faurais pu que je n'aurais pas voulu retourner même dans les bras de ma fiancée.«« Je sentis alors que je

ne pouvais être complète nient digue de son amour qu'après avoir accompli mon devoir. Mous étions certains de marcher à la Yictoire; nous ne connais* sions pas leurs horribles balles pointues. Ce sont ces maudits projectiles qui ont causé notre défaite... je vous affirme Qu'ils tombaient dans nos rangs dru couiuio grêle... Et puis, nous avons été si mal commandés. Vous verrez que fienedeck sera traduit devant un conseil de guerre... Noas aurions dû attaquer.- prévenir, fondre sur le pays ennemi... il n'y a que cela... mais l'Emperear ne m ayant pas confié le commandement de ses troupes, je ne suis pas coupable des erreurs de tactique qui ont été commises. C'est aux généraux à s'arranij:er avec leur chef suprême et avec leur conscience. Nous autres, officiers et soldats, avons fait notre devoir; il ne s'agissait pour nous que de nous battre, et nous nous sommes battus. Que d'étranges et nobles sensations on éprouve sur qb ' champ de bataille! L'attente... Tanxiété à Fappiocbe de rennemi! La conscience de se sentir acteur dans un épisode de i'histoire universelle... lorgueil, la joie de son propre courairr... (^i puis... à droite... à gauche... partout, la mort, cette grande mystérieuse que Ton défie avec virilité !

— Tout comme ce pauvre Gottfried de Tessow, murmura Frédéric. Oui, c'e^t bien la môme école' Conrad continua avec chaleur :

BAS LES AUMES 1

— Le cœur bat plus fort... plus vite.*. On sent s'éveiller en soi la haine de Tennemi en même temps qu'un plus intense amour pour la patrie menacée. La rage vous possède, et, dans Texcitation du combat, se transforme vraiment en volupté. On se croirait dans un autre monde où les sentiments, les appréciations ordinaires n^ont plus cours; on n'attache plus de prix è la vie... tuer devient un devoir... rheioisine devient une loi... Ajoutez à cela lodeur de la poudre, les cris do combat.... Oui, c'est vraiment un état d'âme unique. Tout au plus, le même entraînement peut-il être ressenti par le chasseur de tigre ou de lion, lorsqu'il se sent aux prises avec l'animal exaspéré et que...

— Oui, Conrad a raison, interrompit Frédéric. Toute lutte avec un ennemi qui nous menace de mort éveille en nous 1 ardent et suprême dcsir de le vaincre ; et avec ce désir, quelque chose de cette volupté — pardon, tante Marie! — au moyen de laquelle la nature assure la propagation de la vie. Âux époques primitives et barbares, tant que i liumiiic , menacé par de sau\aii:es adversaires, hommes ou bêtes, dut les combattre pour assurer sa propre existence, le combat fut pour lui une source de délices. Ce n'est qu'en vertu de réminiscences inconscientes de ces temps primitifs que nous éprouvons encore cet entraînement, au milieu du déchaînement de la -guerre. Mais comme il n'y a plus, en Europe, ni sauvages ni bètes féroces, nous nous sommes forgé des enneinis conventionnels. On nous dit : a Ecoutez bien! Vous avez des habits bleus; les autres, là-bas, en ont de rouges.

BAS LES AUMES I

Dès que les dipluinates auront frappé trois lois dans leurs mains, pour vous les habits rouges seront métamorphosés en tigres, et vous deviendrez pour eux craulres bètes féroces! Attention! un... deux..* trois... Âllez-y gaiement!... Massacrezvous... Dévorez-vous I » Et\ lorsque dans les plaines de X..., dix mille ou cent mille de ces tigrés artiii- , ciels se sont exterminés réciproquement, cette belle tuerie est pompeusement enregistrée dans les fastes de rhistoire sous le nom de bataille de X... Alors^ les diplomates se réunissent de nou- V(^aii on congrès, dans la ville de Y... et, autour d'un tapis vert, ils fixent une nouvelle délimitation de frontières, débattent le montant de Tindemnité de guerre, apposent leur signalure sur un papier qui est étiqueté, parmi les documents d'Etat, sous le nom de traité de Y... Puis ils frappent de nouveau trois coups et disent, aux habits bleus et aux habits rouges : « Ëmbrassez-vous, hommes frères! »

Les troupes prussiennes étaient installées dans

tous les environs : Gruniitz allait être obligé d'en recevoir. Bien que l'armistice fût accepté, la paix presque assurée, la population était toujours sous le coup de 1 angoisse et de la méfiance. Les trois derniers coups, frappés à Nicolsbourg, autour du tapis vert, n'avaient pu effacer l'effet des trois précédents, signal de la déclaration de guerre : ils n'a-

valent pas encore eu le pouvoir de transformer les Prussiens en hommes frères.

Les gens du pays tremblèrent comme devant une bande de loups, (juafid iin (|iiai tier-maître prussien vint réclamer logement pour un détachement de troupes. Chez plusieurs, la haine se manifestait en même temps que la crainte ; bon nombre s'imaginaient remplir un devoir patriotique en faisant le plus de mal possible aux envahisseurs, en envoyant, par exemple, sournoisement, une balle à (I rennemî »« Quand le coupable était pris, il était nalurellement exécuté sans autre forme de procès. Quelques exemples de ce genre calmèrent les indigènes qni reçurent sans résistance les soldats qu'on leur imposait. Puis ils s'aperçurent, à leur grand étonnement, que a Tennemi » n'était composé, en somme, que de braves gens qui payaient honnêtement leurs consommations.

Un matin des premiers jours d'août, assise devant une fenêtre ouverte, je jouissais de la belle yue qui s'étend au loin sur toute la contrée. Je distinguai bientôt une troupe de cavaliers, qui s'avançaient dans la direction du château. « Une réquisition de logement », telle fut ma première pensée Je pris une longue-vue que j'avais sous la lAain, et un groupe d'environ dix soldats, portant, au bout de leurs lances, de petits drapeaux blancs et noirs : au milieu d^eux, un homme, en costume de chasse, marchait entre les chevaux, comme un prisonnier; la lunette n'était pas assez forte pour me permettre de distinguer si le prisonnier supposé nY'tait pas quelqu'un de nos forestiers.

mi

Je voûtas ayertir les habitants du chàteao de ce

qui nous menaçait, et allai rejoiadre tante Marie et mon père dans le salon.

— Les Prussiens arrivent ! les Prussiens ai i ivenl! criai-je de loin.

On a toujours du plaisir à annoncer le premier une nouvelle imporlaute.

— Que le diable les emporte ! répondit très peu | hospitalièrement mon p^re, tandis que tante Marie, bien plus pratique, nous dit :

— Je vais donner à M"'*' Walter les ordres néces-

saires.

— Où est Otto? demandai-je; il faut lui reeom*

naander de ne se laisser aller à aucune manifesta- j tion contre les Prussiens, d'être poli, au contraire, ; avec nos hôtes. !

— Otto n'est pas au château; il est en cbasse | depuis ce matin. J'aurais aimé que tu visses com- j hiea son costume de chasse lui va bien... ce garçou flatte mon amour*propre de père!.«.

Nous entendîmes, soudain^ un lumulte de pas et ■ de voix.

— Les voilà déjà, ces fanfarons! soupira mon ; père

La porte s'ouvrit brusquement, et Franz, le valet

de ciiambre, se précipita on criant : « Les Prussiens I les Prussiens I » comme il aurait crié : « Au feul au feu. »

— J'espère qu'il ne nous mangeront pas, lui répliqua mon père., en grommelant.

— Mais ils amènent avec eux quelqu'un de

Srûmitz — je ne sais qui — quelqu'un qui a tiré

sur eux et dont ralTaire sera vite réglée.

Ëntendaut distinctement le bruit des rois mêlées \n piétinement des chevaux, nous nous approchâmes d'uue des fenêtres du vestibule, donnant iirectement sur la cour ; au même instant, les ahiaiis y entraient et. au milieu d'eux, pàlo, mais tiautaiHy mon frère Otto.

ifon père poussa un cri et descendit précipitam-laent Fescalior; mon cœur se contracta. Si Olto avait, en effet, tiré sur les Prussiens! et il en était bien capable... Ma pensée terrifiée ne put aller plus iom...

Je n'eus pas le courage de suivre mon père;

c'était toujours auprès de Frédéric que je cherchais torce et consolation dans toutes mes angoisses. Au moment où j'entrais dans sa chambre, je vis reve<nir mon père, suivi d'Otto. A l'expression de leur visage, je compris que le danger était conjuré.

Voici ce qui s'était passé : le coup était parti sans inteation. Voyant de loin une troupe de cavaliers s'approcher, Otto, pour les voir de plus près, avait couru à travers champs. Il avait bronché dans un iossé, au bord de la route, et, dans sa chute, avait ftressé sur la détenté. Au premier moment, on avait «iuuté de sa parole et on l'avait ramoné prisonnier au château. Lorsqu'on apprit qu'il était ûls du gér néral Althaus, et élève de Técole de Neustadt, sa justification fut acceptée.

« Le fils d'un, ancien soldat, futur soldat luimême, usera de ses armes contre l'ennemi dans un combat loyal, mais ne tirera jamais eu embus-

BAS L£S AAMESI

cade peDdant un armistice. » Sur ces paroles de mon pèt e, l'officier prussien avait renda la liberté au jeune iiomme.

— Es-tu vraiment innocent? demandai-je à Otto. Avec ta haine contre leai Prussiens, il ne me paraît pas impossible que... .

Il fit un signe négatif :

— Non, non. J'espère bien trouver 1 occasion de leur tirer dessus, mais face à face.

— Bravo ! s'écria mon père, ravi de ces paroles. Jo no pouvais partager ce ravissement. Toutes

ces phrases où Ton fait si bon marché de sa vie et de celle des autres me sonnaient faux à Toreille. Je n'en étais pas muins très heureuse que la chu:»! se fût terminée ainsi. Si ces gens n*eassent rien voulu entendre, qu'il eût été terrible pour mon père de voir appliquer à sou fils la loi martiale dans toute sa rigueur! Notre maison, jusque-là épargnée par la guerre, lui eût ainsi payé un bien lourd tribut.

Le détachement de uhlans venait préparer le lo-

genKMit (le quelques officiers. Le château de Grùmilz avait été désigné pour deux colonels et six officiers Les hommes devaient coucher dans le village. Deux soldats furent placés eu sentinelle dans la cour du château.

Quelques heures après cette avant-garde arrivèrent nos hôtes imposés. Depuis plusieurs jours, nous nous y attendions, et.M°^ Walter avait pris ses mesures pour que les chambres fussent prêtes. Le cuisinier s'était procuré d'abondantes provisions, et la cave contenait un nombre imposant de barils

i de bouteilles de vieux vins. Rien ne manquait

fraimeat chez nous à messieurs les Prussiens.

Le salon était tout resplendissant d'éclat et d'ani*

mation. Les iiomim^s — à rexcoption du ministre <* Evidemment » qui se trouvait alors chez nous — étaient en grand uniforme et les dames en irrande toiley^e. C'était la première fois, depuis longtemps^ que nous avions l'occasion de nous produire ainsi. Lori surtout, la coquette Lori, arrivée du matin, apprenant la présence d officiers étrangers, n'avait rien négligé pour se faire aussi belle que possible: elle s'était même parée de roses naturelles. Elle avait évidemment le dessein de tourner ia téte aux représentants de Tarmée ennemie. Lilli, rheureuse fiancée, portait une robe bleu clair. Rosa — très heureuse aussi, je suppose, de se trouver dans la société de jeunes officiers — était en mousseline blanche. Quant à moi, dominée par la pensée que la guerre est toujours un temps de deuil, j'avais mis uuc toilette de dentelles noires.

Je n'oublierai jamais IMmpression que je res-

.^L'iilis en entrant dans le salon à la vue de ce luxe, de cette gaité, de l'élégance des femmes et de léclat des uniformes. Quel contraste avec les scènes récentes de lamentations, d'horreur, de saleté dont j'avais encore T esprit obsédé! Et penser que ce sont ces mômes hommes, si distingués, si joyeux, si brillants qui accomplissent, de plein gré,

32$ BAS LES ARMES t

ees choses horribles..* qui ne veulent rien tenter

pour faire cesser cette désolation... qui la glorifient, au contraire, et, par leur galons et leurs décorations, témoignent de Torgueil qu'ils ressentent à en ètr«^ les défenseurs et les soutiens!

Mon entrée interrompit la conversation des divers groupes. On me présenta nos hôtes prussiens; la plupart portaient des noms bien ronflants en <( ow » et en «c witz »• Il y avait même un prince lloury, je ne sais plus lequel, de la maison de Keuss.

Voilà donc nos ennemis : ces gentlemen parfaits,

aux manières si raffinées. On sait bien qu'on n'a plus affaira aujourd'hui à des Huns ni à des Van* dales. Il serait cependant plus naturel et plus agréable de se figurer renuemi comme une horde de sauvages. Il faut un certain effort pour se représenter, sous ce nom, les habitants d'un État aussi civilisé que le nôtre.

« 0 Dieu ! toi qui châties les contempteurs de ceux qui se confient en toi, exauce-nous! Nous implorons ta proteçtion, afin qu après avoir, par ton pnissant secours, réprimé la fureur de nos ennemis sanirninaires, nous puissions t'en bénir jusque dans les siècles des siècles I » C'est ainsi qu'avait prié chaque dimanche le curé de Grômilz. Nos nobles botes ne répojidaient nullement à l'idée que la paroisse devait se faire de n Tennemi sanjruinaire ». Les gens de Grûmitz ne pouvaient se représenter l'adversaire sous la forme de ces galants offiiciers, offrant maintenant le bras aux dames pour les conduire à table. De plus, c'était la

prière des autres que Dieu avait exaucée et noire fureur à nous qu'il avait réprimée par son secours puissant, qui avait pris, cette fois, la forme de fusils à aiguille. On passa dans la salle à inan^er. La table était somptueusement décorée de tleurs et de riclies pièces d^argenterie. L'argenterie de famille avait l té, par ordre du maître, retirée de sa cachette. J'étais assise entre un superbe colonel en <c ow » et un élégant lieutenant en « itz ». Lilli était naturel-* Itiment à côté de son flancé. Rosa avait le bras du prince Henry, et cette méchante Lori avait encore la chance d'avoir Frédéric pour voisin. Mais je ne risque plus d'être jalouse; il est bien trop à moi*..

On causa beaucoup et gaiement. Les « Prussiens » étaient visiblement enchantés, après tant de fatigues et de privations, de se trouver en bonne compagnie, devant une table bien servie. Le sentiment Je leur victoire agissait très avantageusement sur leur humeur. Quant à nous, les vaincus, nous ne laissions rien paraître de notre haine ni de notre honte ; nous nous efforcions de remplir de notre mieux le rôle que nous imposait cette hospitalité forcée. Le moment devait être dur pour mon père, et je n en admirais que plus la parfaite courtoisie dont il ne se dépçirtit pas un seul instant. Otto avait de la peine à se maiiiteiiir à la hauteur des circonstances* Âvec sa haine violente contre les Prussiens et son excessif désir de les chasser du pays, il eût été plus disposé, et cela se voyait, à les transpercer à coups de baïonnette qu'à leur offrir poliment le pàin et le sel. Nous évitâmes de parler de la guerre. Nos hôtes, de leur côté, mirent tous

lenrs soins à ne pas nous faire sentir qu^ils étaient là oa vainqueurs. Mou vuisiii de table» ie jeune lieutenant, chercha même à me faire un brin de cour. 11 me jura, sur Thonneur, qu'il n'était pa^, pour lui, de pays plus agréable que TAutriclie : c'était bien là qu'on trouvait les plus charmantes leiiiines du moiule. Je ne puis nier avoir répondu avec une certaine coquetterie aux avances de ce beau fils de Mars mais simplement pour prouver à Lori et à sou voisin que je saurais, au besoin, me venger. Mais, mon Frédéric demeura aussi calme, que je Tétais au fond du cœur. Il eût été plus avantageux pour m)n lieutenant et plus ialelligent do sa part d'adresser à Lori ses œillades meurtrières. Conrad et IJUi, usant Je leurs prérogatives d»' iiancés, échangeaient les regards et les propos leâ plus amoureux, choquaient leurs verres à la dérobée (^t se livraient à toutes sortes de petits manèges à Tusagede tourtereaux de salon. Je crus surprendre un troisième flirt ; Henry — le je ne sais combien — causait de la façon la plus empressée avec ma sœur Rosa, et ne pouvait dissimuler l'admiration

qu't'lli' lui iiispirail.

Le diner terminé, on retourna au salon. Les portes de la terrasse étaien^ ouvertes; j'en profilai pour sortir et jouir un instant de la fraîcheur du soir. La lune inondait de clarté celte belle nuit embaumée d'été, et les étoiles se reflétaient dans les eaux (le l'étang. Etait-ce bien la même lune qui j avait éclairé ce mur de cimetière et ce monceau de cadavres, au-dessus duquel tourbillonnait un vol àe corbeaux croassants?... Ën ce moment, un des ofU-

Digitizeo uy v^oogle

ciers prussiens jouait au piano une romance sans paroles de Mendelssohn. £taieat-ce bien ces mêmes hommes, qui. le sabre en main, frappaient de tous côtés, fendant et fracassant des crânes humains?

Bientôt le prince Henry et Rosa sorlirent aussi sur la terrasse. Ils passèrent à côté de moi sans m'apercevoir. Du coin obscur où je me trouvais, je les vis bien près Tun de lautre, appuyés sur la balustrade. Je crois môme que le jeune Prussien — notre ennemi — pressait la main de ma sœur dans la sienne. Ils parlaient à mi-voix; quelques-unes de leurs paroles arrivèrent cependant jusqu'à moi : « Délicieuse jeune ûile... passion soudaine et irrésistible... aspiration vers les joies du foyer... le sort en est jeté... par pitié, que ce ne soit pas non... vous inspirerais-je de la répulsion?... »

Rosa le rassura d'un mouvement de téte. Il lui prit la main, la porta à ses lèvres et chercha à lui passer le bras autour de la taille ; mais, en jeune fille bien élevée, elle se déroba.

— Oh! c'est toi, Martha?

Rosa venait de m'apercevoir, très confuse d'abord à l'idée que quelqu'un eût éléténioiji de cette scène, mais satisfaite, d'autre part, que ce ne fût que moi.

La confusion et l'embarras du prince étaient extrêmes. Il s'avança vers moi.

— Je viens d offrir ma main à votre sœur, madame, soyez assez bonne pour plaider ma cause. Vous dryrï. toutes deux m'accuser d'un peu trop de précipitation et de hardiesse. En d'autres temps, je me serais imposé plus de retenue et de circonspection ; mais, durant ces dernières semaines, j'ai

BAS LES AHMESl

dù agir avec décision, presque avec témérité. Ce qae j'ai pratiqué à la guerre, je Tiens, lovolontaire» ment, de le pratiquer en amour... Pardonnez^moi, baroauej me retuserez-vous votre appui?... EIyouâ mademoiselle, tous tous taisez?.. •

— Ma SdMir nf* peut, cependant, so décider aussi rapidement, répondis-je, pour venir au secours de Rosa qui, très émue, se contentait de détourner la tète. Mon père donnera-t-il son consentement à c*^ mariage avec « un ennemi » ? Rosa répondra-t-elle à une aussi soudaine inclination? Qui pourrait le dire aujourd'hui?

— Moi!... répondit-elle en tendant les deux mains au jeune honinie.

II la serra passionnément sur son cœur.

— Folie... enfantillage! leur dis-je, en reculant jusqu'à la |)orte du salon, pour empêcher que personne ne sortit juste à ce moment.

Les iiançailles furent célébrées le lendemain : mon père n'y fit aucune opposition ; je pensais qae sa haine du 1^'ussien lui aurait interdit d'accepter comme gendre un de ces vainqueurs ennemis. Peut-être se laissa**t-il convaincre par ce sophisme abburde : « Je hais cette nation, mais pas du tout les individus. » C'est comme si Ton disait : a Je déteste le vin, mais j'en déiste chaque goutte avec plaisir. » Peut-être aussi iut-il flatté d'une alliance avec la maison de Reuss, ou bien touché de Tamonr

Bi soudam et si romanesque de ces jeunes gens; en tout cas, on n'eut pas de peine à obtenir de lui un « OUI » suffisamment empressé. Tante Marie ne fu); pas aussi commode : « Impossible! » fut sa première exclamation; « le prince est protestant 1 » Elle se résigna ensuite, en se persuadant que Rosa réussirait probablement à convertir son man. Otto fut le plus récalcitrant. « Comment voulez-rous, disait-il, que je m'expose à être ol)li;:é dt^ chasser mon beaa-^frère du pays, lorsque la guerre éclatera le nouveau ? » Mais, on lui énonça la fameuse théorie de la différence entre la nation et l'individu, ot, à mon grand étonnement, — car je ne Tai, pour mon compte, jamaià comprise, — il la saisit parfair lement.

Avec quelle promptitude et quelle facilité on

oublie, dans le bonheur présent, les malheurs passés I Deux couples d'amoureux... je devrais dire trois, car, bien que mariés depuis quatre ans, nous n'étions, Frédéric et moi, pas moins épris l'un de Tautre que nos heureux fiancés, deux couples, dis-je, ensoh'illaient Gnimitz. Le château devint 4in lieu de gaieté et de plaisir. Je sentis moimèHie mes douloureux sonvenirs s'atténuer. Ce ne fut pas sans remords que je vis faiblir Tardente compassion dont tant d'horreurs avaient ému mon cœur. Et cependant, de bien tristes nouvelles nous parvenaient encore à Giùmitz : lamentations de ceux qui avaient été ruinés par la guerre ou qui pleuraient un des leurs resté sur le champ de bataille; annoni:e de nouvelles catastrophes ûnan-çières ofl de menaces d épidémie. On disait que

plusieurs cas de choléra avaient éclaté dans rarmé»^ prussienne; un cas fut même signalé dans notre yillage, un cas douteux il est vrai. On se rassura en pensant que ce ne serait que la dysenterie dont on parle toujours plus ou moins, chaque été; on s'appliquait et on réussissait in chasser ces sombres idées et ces angoisses.

. — Vois-tu, Martha, me dit un jour Rosa, celte guerre a été vraiment désastreuse/et cependant je

ne puis que la bénir. Sans elle, serais-je aujourd'hui heureuse comme je le suis?... Àurais-je jamais eu Toccasion de connaître Henry?... El lui. eùt-il jamais rencoulré une (lancée aussi aimante?

— Soit, Rosa; j'accepte ta manière de voir. Puisse le Loulieur qui remplit vos cœurs contrebalancer la douleur de tant d'autres cœurs si douloureusement brisés...

— Il ne s agit paji seulement de nous. D une manière générale, la guerre a pour le vainqueur de sérieux avantages. Il faut l'entendre dire à Henry! 11 ne tarit pas sur la grandeur actuelle de la Prusse, sur la joie délirante de l'armée, sur la reconnaissance et ralTeclion enthousiaste qu'elle porte aux chefs qui l'ont conduite à la victoire. 11 m'a parlé des progrès qui en résultent pour le cununerce... les mœurs... et la prospérité générale de rAUemagne... Je ne sais plus au juste... C'est, à ce qu'il parait, la mission historique, civilisatrice... Enfin, je voudrais que tu l'entendisses...

— Pourquoi ton fiancé ne te parle-t-il pas plotùt d'amour que de politique?

— Oh! nous parlons de tout, et tout ce qu'il mo

BAS LES ARMESl 333

dit me charme... Je le comprends si bien quand il m'exprime comljieQ il est lieureux et fier d'avoir combattu pour son roi et pour sa patrie.

Son futur gendre plaisait de plus en plus à mon père; à qui, d'ailleurs, ce ciiarmant jeune iiomme n'auraiMl pas plu? Hais il ne lui accordait sa sympathie et sa bénédiction que sous toutes réserves.

— Comme homme, comme soldat et comme prince, je vous tiens en très particulière estime, mon cher iieuss, répétait-il sans cesse à Ilenry; mais, comme officier prussien, je ne puis que vous haïr. Je me réserve le droit de souhaiter de tout mon cœur une nouvelle guerre par laquelle TAutriche vous fera payer chèrement la surprise dont elle vient d'ètxe victime. La question p4)litique est, entre nous, tout à fait distincte de la question de famille. Mon fils marchera un jour contre la Prusse, et, puisse Dieu permettre que je le voie ! Moi-même, si je n'étais, hélas! trop vieux, je serais heureux de reprendre mon coniinandeinent pour conduire nos troupes contre Guillaume 1"', et surtout contre votre insolent Bismarck ! Je reconnais d'ailleurs les vertus militaires de l'armée prussienne et le talent stratégique de ses chefs. Je trouverais même très naturel de vous voir, dans la première campagne, à la tète d'un bataillon, tenter 1 assaut de notre capitale et incendier la maison qu'habite votre beau-père. En définitive...

— 7 En définitive, m'écriai-je pour couper court, la confusion des sentiments est telle que les oppositions s'y dévorent réciproquement comme les infu^ires dans une goutte d'eau. 11 ne saurait en

334 BASLESARMESl

être autrement lorsqu'on veut faire habiter dans le

même cerveau des notions absulumcnt cuotradictoiras. Les sentiments d'un chef des Botokudes sont infiniment plus logiques* Ne tenant pour rien « l'individu » chez la ti ibu ennemie, il n'éprouve naturellement que le seul désir de le scalper*

— Mais, Marthal une telle férocité de sentimeûts n'est plus compatible avec le degré de culture morale auquel notre époque est parvenue !

— Dis plutôt que ce reste de sauvagerie, la guerre, qui persiste encore dans Thumanité comme un débri des époques primitives, ne correspond plus au (iegré de culture de notre siècle. Lorsque nous t entendons, dans la même phrase, assurer au prince Henry, d'un côté, ton affection comme père et de l'antro, la liaiae comme Autrichien; lorsque tu lui dis Testimer comme homme, mais Texécrer comme Prussien; quand tu lui accordes, en même temps que ta bénédicUon, le droit de te tirer dessus, à Toccasion, je t'en demande bien pardon, mon ciier père, mais j*ai peine à croire que tu puisses soutenir que de pareilles absurdités aient le sens commun...

— Que dij>-tu ?... Je a'M pas entendu un seul mot...

Je compris que mon père jugeait à propos d éprouver un accès de son intermittente surdité.

Grfimitz était rentré dans le calme : les officiers iogés^ che'Â nous étalent repartis, Conrad avait

rejoint' son régiment. Lori Griesbach et le ministre nous avaient quittés les premiers.

Les mariages de mes deux sœurs étaient fixés au mois d'octobre; ils devaient avoir lieu à Gi unùtz. Le prince Henry se proposait.de quitter le service. Après rayancement qu'il avait mérité dans cette glorieuse campagne, la chose lui était facile; il désirait se reposer sur ses lauriers et dans ses terres.

-L adieu des deux couples lut, à la fois, plein de tristesse et de douceur. On se promit de s'écrire

journellenuMit. et la perspectiv»^ si prochaine d'uft bonheur assuré enleva toute amertume à ta séparation.

Un bonheur assuré? Il n eu existe pas et moins que jamais aux époques de guerre. Le malheur plane alors dans l'air comme les nuées de sauterelles dans certains pays, et 1 oa a bien peu do chance de se trouver juste sur un coin de terre que le fléau épargnera.

La guerre était, il est vrai, terminée, c'est-à-dire que la paix avait été annoncée officiellement. Mais, si un mol sullit à déchaîner toutes ces horreurs, un mot n'arrête pas Tanimosité, ne détruit pas le germe des guerres futures et ne supprime pas la dévastation, la misère, les épidémies. 11 ne servait plus de rien de le nier et de n'y pas penser : le choléra ravageait le pays.

C'était le 8 août, au matin ; nous étions tous réunis sous la véranda, autour de la table, chacun lisant son courrier que le facteur venait d'apporter. Mes sœurs^s'étaient promptement saisies

des lettres de leurs fiancés. Eu par( curant les journaux, j V lus ceci aux nourelles do Vienne :

Les cas de choléra se multiplient sensiblement, non

seulement dans l(-s hôpitaux militaires, mais parmi la population civile; on a déjà sign.dé de nombreux cas de choléra asiati(|iie. Les mesures les énergiques sont prises pour enrayer la propagation du lléau.

Je m'apprêtais à donner lecture à haute voix de cet article, lorsque tante Marie, qui tenait à la main

une I élire écrite par une de ses amies, d'uu château voisin^ s'écria tout épouvantée :

— C'est allVeux! Betsy m'écrit que deux personnes sont mortes chez elle du choléra et que son mari vient de tomber malade.

— Excellence ! le maître d'école du village désire vous parler.

Le personnage annoncé entrait, pâle et troublé,

derrière le domestique.

— Monsieur le comte, je viens respectueusement vous dire que j'ai dû fermer Técole : deux entants, tombés malades hier, sont morts aujourd'hui.

— Dn choléra? demandàiaes-nous tous à la fois.

— Je crois qu'il vaut mieux appeler la chose par son nom. La soi-disant dysenterie, à laquelle vingt hommes out succombé, était pariuitement le choléra. Une grande panique règne dans le village; le docteur, arrivé de la ville, a constaté la présence de Tépidémie à Grïimilz.

— Qu'est-ce? demandai-je, en prêtant loreille. Je crois cuteudre la cloche de l'église.

— C'est la cloehe des agonisants, madame la baronne; voilà de nouveau quelqu'un qui lueurt. Le docteur a raconte qu'en ville cette cloche des agonisants ne s'arrête pas.

Pâles et muets, nous nous regardions à la ronde. De nouveau la mort nous menaçait.

— Il faut fuir, proposa tante Marie.

— Fuir!... mais où? répliqua le maitre d'école; l épidémie sévit partout, aux environs.

- — Allons plus loin... au delà de h fro ntière !

— On a déjà, sans doute, établi un cordon sanitaire qu'il serait impossible de franchir.

— Mais ce serait affreux! un ne |)eut cependant empêcher les gens de quitter un pays contaminé!

— C'est, en eflet, terrible ; mais, il est naturel loe les autres pays cherchent à se préserver de la lOQtagion.

— Que faire... que faire? gémit tante Marie.

— Attendre la volonté de Dieu, répondit mon père avec un profond soupir. Tu crois si fermementaux décrets delà Providence, Marie, que je ne comprends pas ton désir de fuir : le sort réservé à chacun l'atteint où qu'il soit... Mais cependant, je préfère, enfants, que vous partiez, — et toi, Otto, abstiens-toi dorénavant de Iruit.

^Je vais de suite écrire à Bresser, dit Frédéric, qu'il nous envoie des désinfectants... *

Nous étions tous sous le coup de Tangoisse et' de la terreur. Et vraiment il y avait de quoi. Le coorage consiste surtout à ne pas penser au danger, mais, dans un cas comme celui-là, c^st impossible.

m BAS LES ARMES!

Fuir» . cette idée m'était aussi venue pour mettre mon petit Rodolphe en sûreté.

Malgré sou fatalisme, mon père insistait beaucoup pour que tous les membres de la famille partissent : il fixait le départ au lendemain. Quant à lui, il voulait demeurer pour ne pas abandonner, dans ce danger, les gens de sa maison et les habitants du village. Frédéric déclara de la Taron la plus formelle qull resterait; moi, j'étais décidée à ne jamais me séparer volontairement de mon mari.

Tante Marie, mes deux sœurs, Otto et Rodolphe devaient partir au plus vite. Pour où? Ce n'éHit point encore décidé. Tout d*abord on se rendrait en Hongrie,., aussi loin que possible... Les fiancées ne firent aucune résistance et aidèrent, avec beaucoup d'ardeur, à la confection des malles. Mourir, lorsqu'on se sent si près du suprême bonheur... lorsque le rêve réalisé de Tamour va décupler l'ivresse de la vie... ce serait mourir dix lois!

On apporta les malles dans la salle à manger, afin que^ chacun aidant, elles pussent être terminées sans relard. J'entrai, portant sur le bras ua paquet de vêtements de Rodolphe.

— Pourquoi ne laisses-tu pas faire cela à ta feninn; de chambre? me demanda mon père.

— Je ne sais où est Netty... J'ai sonné plusieurs fois, et, comme elle n'est pas venue, je me sers moimême.

— Tu gâtes tes gens, me dit mon père, avec humeur; il donna à un domestique présent Tordre de chercher partout Netty, et de me renvoyer tout de suite.

BAS LSS ARHESl

Un instant après, le domestique revint la mine

bouierersee.

— Netty est dans sa chambre... couchée... elle

est,., elle a... elle est... ,

— Ne peux-tu t expliquer? lui demanda mou père impatienté. Qu'est-elle?

— Déjà toute noire.

Un cri s'échappa à la fois de toutes les bouches. Il était donc là — le spectre terrible — dans notre

propre maison...

Que faire? PouvaitH>n laisser mourir sans secours cette pauvre fille? S'approcher d'elle, c'était aller chercher la mort, non seulement pour soi, mais pour les autres.

— Coiir^ de suite chercher le médecin, ordonna mon père au domestique; et vous, enfants, activez votre départ.

— Le docteur est reparti depuis une heure pour la ville, répondit le domestique à mon père.

— Ohl que je me sens mal !... dit en ce moment Lilli, pâlissant affreusement et se crampouuant au dossier d'une chaise.

Noos nous précipitâmes vers elle :

— Uu'as-tu?... pas d eaiantiliage... c'est la peur..* . ,

Ce n était point la peur; c'était...

11 n'y avait pas de doute ; nous portâmes la malheureuse sur son lit; elle fut immédiatement prise de vomissements et de tous les autres symptùnies.

Ce que cette pauvre sœur soutfrit... ce lut horrible ! Et point de docteur ! Frédéric le remplaça tant bien que mal. Il prescrivit les premiers re-

340 BAS LES ARMESl

mèdes : des cataplasmes brûlants, de la moutarde

sur l'estomac et sur les jauibes; Ju Champagne el des morceaux de glace dans la bouche. Rieo n'y fil. Ces moyens, quelquefois siiftisauL^ iJaiis des cas légers, lurent tout à lait impuissants. Ils donoèreot, du moins, à la malade et à nous-mêmes la satisfaction (le penser que quelque chose avait été tenté. Après les accès de vomissements survinrent les crampes, ces contorsions du corps si violentes que l'on entend craquer les os. La malheureuse voulait crier, mais la voix ne sortait plus de soa gosier contraclé... La peau devint d'un bleu noirâtre... le souffle s'arrêta.

Mon père marchait dans la chambre en se tordant les mains. Me plaçant devant lui :

— C'est la guerre, mon père I Ne la maudiras-tu pas?

. 11 me repoussa sans me répondre.

Après dix heures de souffrances, Lilli avait ceâsé

de vivre. Netty, mafemmede chambre, était niorteun peu avant, seule dans sa chambre, tous les membres de la famille étant occupés auprès de Lilli. Parmi les domestiques, aiicim n'avait voulu s'approcher de la malade u déjà toute noire ».

Sur ces entrefaites, le D*" Brosser était arrive, apportant luî-méme les médicaments demandés. Lorsque je le vis entrer, j'éprouvai une forte enyie ,de lui sauter au cou. il prit tout de suite la direction de la maison, fit immédiatement transporter les deux corps dahs une pièce éloignée, ferma les deux chambres où les décès avaient eu lieu, et

BOUS soumit tous à une désinfection énergique.

Une forte odeur de phénol se répandit dans tout le château. Aujourd'hui encore, dès que je sens cette odeuFy elle évoque chez moi ces horribles souvenirs. '

Le départ dut encore être différé une seconde fois. Dès le lendemain de la mort de LilU, la voilure qui devait emmener taule Marie, Rosa, Otto et mon petit Rodolphe, stationnait devant la porte, lorsque le cocher, atteint à son tour par lïnvisible lueurUier, dut descendre de son siège.

— Ëh bien ! c'est moi qui vais vous conduire, dit mon père. Aiiuiis, vite, êtes-vous prêts?...

Rosa s avança, défaillante :

— Partez... je ne puis... je vais rejoindre LilU...

Elle disait vrai... À l'agrore suivante ^ notre seconde fiancée fut portée dans la pièce où les

autres corps avaient été déposés.

. Naturellement f dans Témoi de cette nouvelle catastrophe, le départ des autres n'avait pu s'effectuer.

Oh! dans ma douleur, dans mon désespoir, de

quel accès de rage ne l"us-je pi^ saisie contre cette monstrueuse folie : la guerre, instrument de ces horreurs, que Thomme déchaîne volontairement!

. Au moment où Ton emportait le corps de Rosa, mon père était tombé à genoux.

M'avançant vers lui et le relevant :

— Mon père ! lui dis-je, c'est la guerre ! Il ne répondit rien. .

BA&LES ARMESI

. — Ëotends-tu, moa père ? Maintenaiit oa jamais,

ne la maudiras-tu pas?

Mais lui :

— Tu me rappelles, mon enfant, que je dois

supporter ce nouveau malheur avec le courage du soldat.». C'est à la patrie tout entière qu'ont été imposés ces sacrifices de larmes et de sang«

— El de quel profit ta jïouiirauce est-elle doii^ pour la patrie? Â quoi lui sert la mort de ces deux enfants?... Oh père! donne-moi cette satisfaction!... que je t'entende maudire la guerre!... Regarde, ajoutai-je en Tentrainant vers la fenêtre et en hii niuuUanl, dans la cour, le cercueil que 1 on apportait, celui-ci est pour Liili; dans quelques heures, un second ya arrirer pour Rasa; demain peut-être, un troisième... Et pourquoi?... pourquoi?...

' — Parce que DieurTa voulu, mon enfant.

— Dieu!... Dieu!... toujouis Dieu!.,. Toutes les violences, toutes les iblies... toutes les férocités.. «

vous les couvrez de cette égide : La volonté de Dieu î

— Ne blasphème pas, Marthat Ne hlasphème

pas, muu enfant, au moment où la main puiisbaule du Très Haut s'abat...

Un domestique entra :

— Excellence, le menuisier ne veut pas porter lui-même le cercueil dans la chambre mortuaire e)

personne du château ne veut y entrer.

— Ni toi non plus, lâche?

— Je ne puis à moi seul...

— Eii bien, je t'aiderai.

Et, se dirigeant vers la porte :

— Je veux moi-iaèiue mettre ma fille.,. ArrièreJ me cria-t-il) voyant que je le suivais. Je te défends de venir... je ne veux pas te perdre aussi«.« songe à ton eniant!

J'iiésitai* Où est le devoir dans ces cruelles altoniatives? En rendant aux malades les soins, et aux morts les devoirs que nous leur devons, nous nous exposons à propager le fléau autour de nous. On se sacriiierait volontiers soi-même, mais on irémit à la pensée d'entrainer les siens dans son sacrifice.

11 u y a qu'une issue à un pareil dilemme : c'est d accepter l'idée que tout le monde y passera et qu'il iaut s'assister réciproquemeiil dans les soufirances de l'agonie. Ensemble! voilà le seul mot d'ordre possible. Sur un vaisseau qui coule, il n'y a de salut pour personne. Tenons-nous enlacés jusqu'au dernier moment et... adieu, joies de la viel

A'ous en étions arrivés à ce degré de résignation; on avait renoncé au départ; on n'évitait plus les malades ni même les cadavres. La présence de liresser, ^on action énergique et constante soutenaient seules nos forces. Grâce à lui, notre vais-* seau, en sombrant, n'était pas, du muias, sang capitaine.

Âh! cette semaine de choléra à Grûmitz! Plus de vingt années se sont écoulées depuis, et, quand j y pense, j'en frémis encore! J'entends toujours le

tintement de la cloche des agonisants; je vois les convois funèbres passer sans cesse. Je me sou-

Tiens de notre Yie .terrible* On mangeait debout et

n*importe quoi. On s'assoupissait un instant, vers le matitty sur un siège quelconque.^ Au dehors, eomme si ta nature indifférente se moquait de nous, la canipagoe souriait de tout le boalieur de Tété. Âu village, la mort frappait sans interruption : pas od seul des Prussiens demeurés en logement n'avait survécu.

. — J'ai rencontré le cocher du corbillard,

raconlci 1 rail/., le valet de chambre. Quelques-uns de plus d'enterrés? lui ai -je dit. Oui, mVt-il répondu, encore six ou sept; c'est comme ça tons les jours. Quelquefois l'un d'eux se trémousse encore dans ma voiture, mais je le flanque tout de même dans la fosse, le sale Prussien!

Le lendemain, ce monstre mourait lui-même.

La poste nous apportait de terribles nott?elles sur les progrès de Tépidèmie... et des lettres d Vimour aussi — lettres d'amour qui resteront éternellement sans réponse... — du prince Henry, qui ignorait tout encore.

Pour préparer Conrad à son jnalkeur, je lui avais télégraphié : « Lilli très mal ». Il ne put arriver que quatre jours après. Le malheureux entra daus le château comme un fou, en criant ; Lilli ?... est-ce vrai? En route, il avait appris la vérité.

11 ne versa pas de larmes el affecta un calme qui nous faisait mal. « Je Taimais depuis si longtemps! » ,dii-ii toul h'd<j cuniaie se parlant a lui-même. Pui^, élevant la voix :

— Où repose-t-elle? Je veux allersur sa tombe... adieu... elle m'attend...

— Veux-tu que je t'accompagne î lui demanda l'un de nous.

— Non, je préfère aller seul.

H alla — nous ne le vîmes pas revenir. Sur la tombe de sa iiancée, il s'était logé uxie balle dans la tète.

A tout autre moment, cet événement tragique Qûus eût atterrés. Et à riostant même où nous rapprenions, un nouveau malheur frappait notre maison et portait notre douleur au paroxysme : le choléra venait s'abattre sur Otto, sur ce ûls unique adoré de mon père.

Ses soulfrances durèrent toute la nuit et tout le jour suivant; nous passâmes par toutes les alternail ves de Tespoir et du découragemeut j à jiept heures du soir, tout était fini.

Mon père se jeta sur le corps en poussant un cri 3i terrible que toute la maison en fut ébranlée. Nous eûmes de la peine à Tarracher de ce lit de uiurt. L'expression de sa douleur fut navrante, J enteuds encore ses cris, ses jiauglots. Son Otto... était mort... son fils... son orgueil... son tout!

A cette explosion succéda une prostration subite et absolue. 11 ne put assister à Tenterrement de cet enfant tant aimé. Il était étendu sur un divan, sans mouvement, presque sans connaissance. Bresser ordonna de le déshabiller et de le porter luns son lit. Au bout d'une heure, il parut se ranimer. Tante Marie, Frédéric et moi étions près de son Ut. Il se souleva sur son séant, essaya de parler, iiiais ne put rien articuler; le souflle semblait lui manquer. Il faisait de pénibles ellorts pour respirer.

Enfin, il parvint à prononcer mon nom :

— Marlha!

Je tombai à genoux devant son lit.

— Cher père!... Pauvre père!...

il posa sa maiQ sur ma tôte»

— Que... ton... désir.*., murmura-t-il, soit exaucé... je mau... je maudis...

il ne put achever, et retomba sur ses coussins.

Bresser venait d'entrer ; à nos questions anxieoseï, il répondit que mou père avait succombé à m convulsion.

— Le plus lerrible, dit eu soupirant taateMaiie, au retour de l'enterrement; est de Tavoir vu mourir une malédiction sur les lèvres!

— 0 tante! ne t'en chagrine pas..* Si cette malédiction pouvait seulement sortir des lèvres de tous... ce serait pour Thumanilé entière la plus graii<le des bénédictions!

En huit jours, dix habitants du chàteaii avaient succombé : mon père, Lilli, Kosa, Otto, ma feouQtî de chambre Netty, le cuisinier, le cocher et deoi garçons d'écurie. Dans le village, plus de quatrevingts personnes étaient mortes.

Dans le pays, Grûmitz ne fut pas la seule localité aussi rudement frappée. En relisant les journaui de l'époque, on y retrouvait bien d'autres exemples de TeHroyahle mortalité qui désola notre contrée, par exemple le château de Stockern, près de

a petite ville de llorn. Du 9 au 1:î aoiit 18(')G, [ualre membres de la lamiile succombèrent à l'épilémie : Rodolphe, jeune homme de vingt ans ; ses iL-ax sœurs Emilie et Berthe et leur oncle Caniide; plus cinq domestiques. La plus jeune fille, Pauline de Engelshofen, fut seule épargnée; elle ipousa^ plus tard, un baron de Suliner. Elle ne )arl6 qu'en frémissant de cette semaine de choléra i Stockern.

Tant de coups m'avaient si proiondément abattue jne je m'attendais, avec une morne résignation, à

♦ oir, d'un jour à l'antre, la mort lu uileiudre moicQéme ou m arracher mon entant ou mon mari. Je croyais la voir, cette caraarde, qui, depuis deux oiois, frappait à coups redoublés sur le pays, étendre sa main glacée sur ceux qui me restaient. Je les pleurais par avance. Mais pourtant, au plus profond de ma^doulaur, il était encore pour moi des moments bien doux ; c^étaient ceux où, dans les ijias de mon mari, serrée cuiitre sa poitrine, j'épanchais mon chagrin sur son cœur. Quelle dou« ceur dans ses paroles de sympathie et d'amour! luii cœur se réchauilait au jcontact du sien. xVprès tout, me disais-je, le monde n'est ni mauvais ni cruel puisque tant d'amour et tant de pitié s'y rencontrent. Je sais bien que ces senliinenls sont encore Tapanage de quelques âmes d élite ; qu'ils u'cxistcnt pas en tant que loi universelle. Mai^s ils parviendront, un jour, à un développement général et complet; et alors ils inspireront et régleront les i ^ppurts de la famille humaine. Oui, Tavenir appartient à la* Bonté.

B.AS LES ARMËSl

Nous passâmes le reste de l'été dans les enriroos de Genève. L'insistance dnD' Brasser avait fini par nous décider à uous éloigner. Tout d'abord, je n'avais pu accepter lldëe d'abandonner si prompte* ment les tombes des miens. J'étais tombée dans une telle prostration que je ne voyais pas la nécessité de fuir Tépidémie. Dresser finit par l'emporter* en me représentant qu'il était de mon devoir de tout .essayer pour soustraire mon enfant au danger.

Ce futTrédéric qui choisit la Suisse comme résidence : il souhaitait d'entrer ea relations avec les fondateurs de la Croix-Rouge; il voulait se' renseigner à Genève même sur les dernières conférences et sur les développements que Ton se proposait de donner à l'œuvre de la Convention.

II avait envoyé sa démission, et, en attendant son acceptation officielle, avait obtenu un congé de six mois. Maintenant, j'étais riche, très riche, la mort de mon père, de mon frère et de mes sœurs ayant réuni sur ma tète toute la fortune de la famille.

— Que dirais-tu, Frédéric, lui demandai-Je ua jour, si tu m'entendais louer la guerre parce que je lui dois des avantages matériels si considérables?

— Je dirais que tu n'es plus ma Martlia! Mais je te comprends, et ton idée est très juste. Cet égoisme révoltant qui peut se réjouir du gain matériel acquis au prix de la ruine des autres, ces sentiments que l'individu — assez vil pour les

éprouver — s'eilurce au inoiiis do cacher, les nations et les dynasties s'en font gloire : des milliers et des milliers d'hommes sont morts, blessés, ruinés; mais leurs souiirauces nous oui valu un agrandissement de territoire et de puissance : louons et bénissons Dieu de Theureuse. issue de cette guerre!...

Nous trouTÎmes dans une petite ville, sur les bords du lac, le calme et la solitude dont nous avions beroin. Je désirais éviter toute société. Frédéric respectait ma tristesse et ne me proposa jamais le lemècle banal de la distraction. Sa délicatesse lui fit comprendre et respecter le& larmes que je vou-lais donner à latnémoîre des miens.

Il se rendait souvent à Genève pour y étudier la question de la Croix-Rouge. Je ne me rappelle rien de bien précis sur le résultat de ses études à celte époque. J avais interrompu mon journal, en sorte que j'ai oublié la plupart des événements. Je n'ai garde de souvenirs bien précis que de Timpression d'ensemble que me lit ce beau pays de . Suisse, et du calme, de la simplicité, de Tactivité sereine de ses babitants.

Aucun écho de la dernière guerre n'arrivait jusqu'à nous ; tout au plus en parlait-on comme d'un fait divers, à ajouter aux bavardages européens. Cet affreux grondement du canon sur la terre de Bohême n'avait pas produit, ici, plus d'impression qu'un nouvel opéra de Wagner.

Le 'sôuvenir de la guerre allait, du reste, s'afifaibUssant, s'éteignant chtv. tout le monde. Les journaux n'en parlaient plus. Je lisais surtout alors des

3S0 BASLËSAKMËSl

feuilles françaises. LHntérèt général se portait sor

les préparatifs de l'Exposition de 1867, sur les réceptions de la Cour de Compiegae, sur^ le;s aouvelles personnalités littéraires, — Flanbert, Zola, dont le talent naissant était l objt^t des jueemei!(s les plus diverSi — sur les œuvres théâtrales : ua opéra récent de Gounod, un nouveau rôle très brillant écrit par Olïeiibach pour Horteuse Schneider Devant toutes ces actualités^ le petit duel entre TAutriche et la Prusse, là*bas... en Bohême, avait beaucoup perdu de son importaoca: c'était déjà dt' rbistoire ancienne... Hélas! ce qui est vieux de trois mois ou éloisrné de trente lieues, ce qui se passe en dehors du lieu et du temps les plus voisins, échappe absolument à la mémoire et au cœur humain.

Nous quittâmes la Suisse vers la mi-octobre pour nous rendre à Vienne, où ma présence était nécessaire pour le règlement de ma succobsion. -Nou> avions l'intention de nous établir ensuite à Paris pour ua assez lon^^ temps. Frédéric nourrîssâft toujours le désir de se consacrer à la propagation de ses idées par la formation d'une ligue de la paix. Paris lui paraissait un centre excellent pour y réunir tous les amis de la paix; il croyait paiement qu'un principe international avait plus cha&ce de s'y développer qu autre part.

— J'ai donné ma démission, disait-il, sous Tempiie d'une conviction anjuise précisément pendant la guerre. Je veux maintenant m'enrùler daui Tarmée de la paix. C'est encore une bien petite armée, dont les comballanls n'ont d'autres armes

que le sentimeat du droit et l amour de rhumanité. Mais qu'importe : ceux qui combattent pour le

droit ou la vérité triomphent toujours tut ou lard.

— Hélasl lui répondis-je en soupirant, que , peax-tii, seul, contre une institution aussi ancienne, aussi puissante et soutenue par des millions et des millions d'hommes?

— Pouvoir quelque chose, moi?... Je ne suis vraiment pas assez insensé pour le croire. Je n'ai d'autre prétention, je le répète, que de m'enrôler dans l'armée de la paix. Lorsque j'ai combatlu dans l'armée du pays, ai-je jamais espéré à moi seul sauver la patrie ou conquérir une province? Non, certes ! L'individu iboié ne peut que Servir; mais : Il doit servir. Il doit^ s'il le faut, sacrifier sa vie à ses idées, quand il les croît bonnes et vraies. Ce nest pas l'Etat seulement qui vous impose des obligations. Une conviction personnelle, lorsqu'elle va jusqu'à l'enthousiasme, nous contraint aussi au service obligatoire.

— Oui, tu as raison : si des millions de partisans de la paix s'enrôlent sous son drapeau, il faudra bien que 1 antique ^lorteresse, abandonnée par ses anciens défenseurs, succombe sous les efforts de la nouvelle armée.

De Vienne, je fis un pèlerinage à Grûmitz. Je n*entrai pas dans le château ; je me rendis directement au cimetière, où je déposai mes quatre couronnes, et je repris la route de Vienne.

Lorsque mes affaires les plus pressantes lurent teri^iuées, Frédéric me proposa un petit voyage à Berlin pour revoir nôtre pauvre tante Cornélie.

3o2 BAS LES ARMES!

J'acceptai volontiers. Durant cette courte absence, je me proposais de laisser mon fils aux soins de tante Marie. Les derniers événements de Grûmit^ l'avaient coiaplèlenieni accablée. Toute son affection s était reportée sur mon petit Rodolphe ; j'espérais que la présence de Tenfant chez elle la distrairait et lu remonterait.

Nous quittâmes Vienne le 1*' novembre et nous nous arrrètàmes à Prague pour y coucher. Le jour suivant, nous uous détournâmes de notre roule pour accomplir un nouveau pèlerinage.

— C'est aujourd'hui le jour des borts, remarquai-je eu jetant les yeux sur la date du journal qu'on venait de nous apporter avec notre déjeuner.

Le jour d»'S morts! répéta Frédéric. Combien de pauvres morts resteront oubliés dans cette fêle des tombes î... parce qu'ils n'ont point de tombe!... Qui h's visitera?...

Je le regardai un instant en silence; puis, à mivoix :

— Veux-tu ?

Nous nous étions compris. Une heure après, nous étions sur la route de Chlum et de Koniggrâtz.

Quel spectacle! Une élégie de Fiedge me revint

en mémoire :

iju*M si)Gciacleî Regarde, ô maître delà nation!

lit devant ces ossements putrides Jure d'être doux à lou peuple Et pour le monde un messager de paix.

Regarde! Et quand la gloire te fascinera

Compte ces crânes, ô conductenr des peuples!

Refîarde cette mort qui, l'enlevant ta couronne, Te couchera aussi dans le froid du tombeau. Sois à jamais hanté par le gémissement de ceux Qui ont ici péri dans cette sombre horreur, ï a-t-il doue taat d ailraits à inscrire son nom Bans I histoire, avec du sang et des ruines?*

Le jour commençait à baisser lorsque nous arrivâmes à Chlom ; c'est de là que, frissonnant,

Dous nous rendimes en silence sur le ciiamp de bataille^ très voisin. Nous étions enveloppés d'un brouillard auquel se mêlaient quelques flocons de ueige.Les branches dénudées se courbaient sous le sifflement plaintif d'un vent glacé. Partout il y avait des tombeaux, des fosses communes, l'n cimetière? Un champ de repos? JSoa. Ce n'étaient pas des pèlerins fatigués du* voyage de la vie qu^on avait couchés là. dans leur repos, unis déjeunes hommes pleins de vie, de vigueur et d'espérance.

Nous ne trouvâmes pas la solitude dans ce champ de mort : beaucoup... beaucoup de malheureux Autrichiens et Prussiens étaient venus s'agenouiller à la placo où étaient tombés leurs bien-aimés. Le train qui nous avait amenés n'était rempli que de gens en deuil. Depuis plusieurs heures je ne voyais autour de moi que des larmes, je n'entendais que des gémissements de douleur : ^ Trois dis... trois fils... tous plus beaux... plus parfaits... plus aimants Tua que Tautri:... j'ai perdu trois fils à SadowaI » nous dU un vieillard» dont le chagrin serrait le cœur. D'autres mêlèrent leurs plaintes à celles de cet inlortuné; mais aucune ne m'émut

BAS LES ARUflES!

autant que le désespoir sans larmes de ce paavre

père, répétant toujours : Trois fils!... trois fils!... trois iilsl...

Sur le ckamp de bataille même, on voyait une

loule considérable circuler et s agenouiller. Des malheureux se traînaient avec peine; d'autres s'affaissaient en sanglotant. Peu de tombes particulières ; peu de croix ou de pierres portant quelque inscription. Nous cherchâmes à lire quelques-uns des rares noms gravés sur cçs modestes monuments.

— Major de Reuss, du 2* régiment des gardes prussiennes.

— Peut-être un parent du fiancé de notre pauvre Rosa^ remarquai-je.

— Comte Grùnne, blessé le 3 juin, mort le 5 juin.

— Qu'il a dù souffrir pendant ces trois jours! C'est peut-être le fils de ce comte Gràone, qui disait, lors de la déclaration de guerre : c< Nom les chasserons à coups de pied, ces Prussiens! » Combien la l'olie de ces propos vous impressionne douloureusement lorsqu'on se les rappelle en pareil lieu! Des mots... des mots vides et creux... des paroles de iorfanterie... de menace*., de mépris... c'est avec cela qu'ils ont ensemencé ce champ de carnage.

Parmi les affligés qui nous entouraient, il j avait un grand nombre d'officiers et de soldats. Ds avaient, sans doute, pris part à la journée de Kuniggrâtz et rendaient, aujourd'hui, un hommage aux camarades tombés à côté d'eux.

BAS LES ARMES! m

Nous étions parvenus à l'endroit où la plus grande masse de corps, amis et ennemis, avaient été en*

terrés cote à côte; ce Ueu était eutoure d nm grille.

C'est sur ce point que se portaient surtout les visiteurs; ils s'agenouillaient autour de la grille et y suspendaieut leurs couronnes.

Enveloppé dans un mantean de général^ un homme, jeune encore, grand, élancé, de tournure distinguée, s'approcha du tumulus. Chacun se retira respectueusement et j^entendis chuchoter :

— L'Empereur î

En effet, c'était François-Joseph ; c'était le chef de l'Etat et de l'année, qui, en ce jour des morts, avait voulu venir, lui aussi, prier sur le champ de bataille pour tous ces enfants du pays, pour ses

braves soldats. Il se tenait là, découvert, la tète inclinée, rempli d'un douloureux respect pour la majesté de la mort.

Longtemi)S, bien longtemps, il demeura iniinobile. Je ne pouvais le quitter des yeux. Quels sentiments pouvaient bien s'agiter dans ce cerveau et dans ce cœur que je savais tendre et ijon? Il me sembla con^prendre les pensées qui se heurtaient, en ce moment, dans cette téte si tristement inclinée*

Tant de mes pauvres braves étendus là..«

morts et pourquoi?... Hélas ! nous n'avons pu vaincre... Ma belle Venise perdue... Vos jeunes vies perdues aussi! Vous les avez si noblement sacri« fiées... pour moi... Oh! si je pouvais vous les rendre!... — Mes eniants! ce n'est pas pour moi que j'ai demandé ce sacrifice*.. C'est pour vousmêmes... pour le pays qu'il a fallu marcher.*.

N'ai-je poiul, héïdsl été coulraiut à cette guerre? Ce n'est pas pour disposer à mon gré de mes sujets que j'occupe le trône; c'est pour eux, pour lenr bien auquel je suis prôt à sacrifier ma viç... Oh! si j'avais pu suivre Tentrainement de mon cœur et ne dire jaiuais « oui », quand tous criaient autour de moi : u La guerre ! la guerre ! » Dieu m'e&t témoin que je n'ai pu m'y opposer... Ce qui m*a poussé... ce qui m'a eutraiué... je ne le sais plus bien nettement aujourd'hui... C'était une pression irrésistible du peuple... C'était votre propre désir... Oh! mes pauvres soldats! Quelles soullrances oui été les vôtres!*.. Maintenant, vous voilà conehés en ce lieu funèbre, clières victimes I... Oh! si j'avais pu dire non ! Tu m'en avais prié toute en larmes Elisabeth! Oh pourquoi ne t'ai-je pas écoutée?... Celte pensée m'est intolérable... Que ce monde est misérable!... C'en esttrop» par trop de douleurs!...

J^en étais là de ses pensées lorsque je le vis se -couvrir le visage de ses deux maius, et éclater eu sanglots.

Telle lut. au jour des morts, le 2 novembre 1866, notre visite au champ de bataille de Sadowa.

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