PÉRIODE OE PAIX
Nous trouvâmes Berlin au comble de Tallégresse.
L'attitude du moindre employé de mai;a.^ifi, ilu plus humble commissionnaire de rue exprimait l'orgueil de la victoire. Toutefois^'dans les familles que nous eûmes Toccasion de voir, on rencontrait des mines moins triomphantes; ceux qui avaient perdu un des leurs dans cette campagne ne parvenaient guère à se réjouir. Je redoutais notre entrevue avec tante Cornélie. Je savais que son Gotlfried était son idole ; il m'était aisé de mesurer réleuduo de sa douleur; je n'avais qu'à me représenter mon petit Rodolphe à Tàge de Gottfried, et, comme lui... Non, je n'en pouvais môme supporter la seule pensée...
Nous nous fimes annoncer chez M"''' de Tessow^ Le cœur me battait en entrant. Le deuil de la ujaison vous saisissait dès l'antichambre, où l'on était reçu par un domestique en livrée toute noire. Dans le salon, point de feu, tou.-î les meubles sous leurs housses; les glaces et les tableaux recouverts de
crépe. Du salon on entrait- directement dans la
chaïubre de tante Cornélie. Tante Cornélie s'y tenaiî toujours; elle n*en sorta^ que pour se rendre toas les dimanches à Téglise et aller chaque jour passer une heure dans la pièce qui avait été le cabinet de travail de Gottfried. Dans cette pièce^ tout était denieui c tel que son fils Tavait laissé le jour de son départ. Elle nous y conduisit au cours de notre visite et nous fit lire une lettre, qu'au mooient de partir il avait déposée sur son bureau :
ML*re chérie, je sais que tu viendras ici après mon départ; je veux que tu y trouves ceci qui te sera comme un peu de moi-même.,, une petite surprise après la séparation. Je pense que tu seras heureuse d'entendre encore un dernier mot de moi, un mot de joie et d'espérance. Aie confiance! Je reviendrai! j Le destin ne peut vouloir séparer deux cœurs aussi | unis que les nôtres. J'ai la chance d'être appelé a i faire une glorieuse campa^'ue où' je vais gagner mes j étoiles et la croix. Après cela... je te ferai grand'mère. Je te baise les mains... je baise ton front si douxt à la plus adorée de toutes les mères chéries! i
Ton GOTTPRIEO.
Lorsque nous entrâmes chez elle, taute Cornélie n'était pas seule; un grand monsieur en habit noir, un pasteur, à n'en pas douter, était assis en face d'elle. ^
Tante se leva pour venir vers nous ; le pasteur aussi quitta son siège, mais se retira à Tarrière- 1 plan. !
Naturellement, lorsque j'embrassai la paurre ;
femme, nous éclatâmes toutes deux en sanglots. Frédéric ne put, non plus, retenir ses larmes lor^-
BAS L£S ARHËSl
qu'il pressa cette mère désolée sur son cœur. Durant les premières minutes, oous n'échange&mes
pas une seule parole. Dans un pareil moment, les larmes seules peuvent exprimer ce que Ton a à se dire.
Elle BOUS oilrit des sièges à côté du sien, puis, s'essuyant les yeux :
— Mon neireu, colonel baron Tillin^ et sa femme — M. Mœsler, conseiller coûsistorial, aumônier en chef...
Echange de muettes salutations.
— Mon amit mou conseiller spirituel, continua ma tante, qai reut bien me soutenir dans mon chagrin*
— Mais qui n'a point encore réussi, ma digne amie, à tous amener à la résignation... à la joie avec laquelle le chrétien doit porter sa croix... Cet accès de larmes, dont je viens d'être témoin, ne me le prouve que'trop.
— Pardonnez-moi I La dernière fois que j'eus le plaisir de voir mon neveu et sa chère femme, mon Gottiried était là.
Elle ne put en dire davantage. §
— Votre fils, chère amie, était, dans ce monde de péché, exposé à toutes les tentations, et à tous les dangers de la chair, il est maintenant retourné dans le sein.de Dieu... C'est par la mort la plus glorieuse, la plus enviable... que les portes du Ciel lui ont été ouvertes! Monsieur le colonel, dira certainement comme moi à cette mère affligée que le sort de son ûis est vraiment digne d'envie. Vous devez, monsieur, savoir avec quelle
BAS L£b AH.MESI
joyeuse abnégation le soldat accepte la pensée de la mort. La noble résolution de faire, s'il le faot, le sacrifice de sa vie sur l'autel de la patrie, adoucit pour lui i amertume des adieux, et lorsqu'il tombe
; danfi la mêlée, il sait que c'est pour se relever dans' les rangs de l'armée du Très-Haut. Pour vous,
, mon colonel, il voua a été donné de revenir avec tous ceux auxquels la divine Providence a accordé une juste victoire...
— Pardon, monsieur Taumônier, c'est an service de TAulriche que je me suis battu.
— Ah! je croyais... Ah! vraiment?... Une belle et noble armée aussi, Tarmée autrichienne...
11 se leva :
— Je ne voudrais pas être importun, continuat-il, vous avez sans doute à causer d'affaires de
.famille. Adieu, chère madame; je reviendrai dans quelques jours.. Tenez, jusque-là, vos pensées toujours élevées vers celui dont les compassions sont inlinies. Rappelez-vous qu'il fait tourner toutes choses au bien de ceux qui Taiment ; tout, même répreuve, la souffrance, la mort. J'ai Thonneur de vous saluer. ^ Ma tante lui serra la main :
— J'espère vous revoir bientôt. Bientôt, n'est-ce pas?
Il s'inclina devant nous et allait se diriger vers la
^jorle. Frédéric le retint :
— Monsieur, . pourrais-je vous adresser une requête?
— Parlez, colonel.
— Je crois pouvoir conclure de votre conversa-
BAS L£8 ÂHMËSÎ
tion qae vous êtes animé de sentiments aussi militaires que religieux; vous pourriez, peut-être, à ce titre, me rendre un grand service.
J'écoutais, très intriguée^ ne comprenant pa& eù voulait en venir Frédéric.
— Ma temme que voici, coutinua-t-il, est tourmentée de doutes et de scrupules; elle prétend qu'au point de vue chrétien la guerre ne peut se justifier. Pour pioi, au contraire, rien ne se concilie mieux el ne se soutient réciproquement davantage que le sabre et le goupillon; mais Je n'ai pas Téloqaence suffisante pour convaincre ma femme. Anriez-vous l'obligeance de nous accorder, demain ou après-demain, une heure d'entretien pour...
— Très volontiers; voulez-vous me donner votre adresse?
Frédéric lui remit sa carte, et le jour et Theure
(le la visite furent fixés. Nous restâmes alors seuls avec notre tante.
— Les exhortations de ce pasteur t'apportentelles vraiment quelque consoialion? lui demanda Frédéric.
— De consolation, il n^en est point pour moi icibas; mais il parle si bien des choses que j'écoute le plus volontiers : du deuil, de la mort, de la croix^ du sacrifice, du renoncement, il dépeint si éloquemment comme une vallée de douleurs, de larmes et de péché ce monde qu'a quitté mon pauvre Gottfried que j'en viens quelquefois à penser qu'il est peut-être bon pour mon enfant d'avoir élé prématurément rappelé. Il est maintenant au Ciel, tandis que, sur celte terre...
362 BAS LES ARMESl
— Tandis que, sur cette terre, les puissances de renier sont parfois déchaînées, ainsi qoe noos venons de le voir, interrompit Frédéric, avec une douloureuse gravité.
Tante Cornélie lui fit ensuite une foule de questions sur les deux dernières campagnes dont il avait fait, 1 une avec, et l'autre contre Gottfried. Il dut lui raconter mille détails et put donner à cette mère si éprouvée la môme consolation qu'il m avait jadis apportée après la guerre dltalie : la précieuse assurance que celui qu elle pleurait avait été enlevé par une mort prompte et sans souffrances. 11 m« fallut aussi conter ma course en Bohême, et notre terrible semaine de choléra à Grûmitz.
Enfin, nous prîmes congé et remontâmes dans notre voiture, qui nous attendait devant la villa de
M**deTessow.
— Explique -moi, maintenant, demandai*-je à
Frédéric, pourquoi tu as prié Taumônier de...
— Te donner une conférence? Je compte y puiser des matériaux pour mes études. Je veux encore entendre — et cette fois noter — les arguments que le clergé invoque en faveur du meurtre inter- Dational. G est toi que j ai mise en avant pour la discussion, parce qu'il sied mieux à une jeune femme qii à un officier d'exprimer des doutes, au point ëe vue chrétien, sur la légitimité de la guerre.
— Mais tu sais bien que ce n est qu'au point de vue humanitaire, et pas du tout au point de vue religieux, que nos doutes...
— Mais, nous n'allons pas présenter la chose ainsi à raumùnier. 11 y a une contradictioi
La
t BA&L£SAE^£Sl m
|Aagrante entre les préceptes de l'amour chrétien pt les loiB du principe militaire. C'est cette contra-*
'diction que je voudrais entendre expliquer par ua ^repréâentaot du christianisme militaire.
L'ecclésiastique fut exact. Il était visiblement heureux à 1 idée du petit discours qui devait me convertir. Quant à moi, la perspective de cette conversation m'était plutôt désagréable; je n*airaais guère le rôle assez faux que j allais jouer. Je. m'y prêtai, cependant^ pour le bien de la cause que servait Frédéric et me consuha par la maxime Jésuitique : la &n justifie les moyens.
Après réchange de salutations, nous nous assîmes et l'aumônier preuant la parole :
— Permettez-moi, madame, d'aborder directement notre sujet. J'espère qu'il me sera aisé de bannir de votre àme certains scrupules qui, malgré leur appacente justesse, ne sont, au fond, que des sophismes faciles à réi'uler. Il nous semble, |)ar exemple, que le commandQmeat du Christ : u Âimez W8 ennemis » et son affirmation : « Celui qui tirera Tépée périra par l'épée », sont en cuiili.tUii tiou Absolue avec le devois du soldat, placé dans la fiécessité de nuire et de tuer?
' — Certainement, monsieur 1 aumônier, la con- Iradiction me parait évidente. Il y a aussi le commandement du Décalogue: « Tu ne tueras point... » - — Gui, madame, il y a là une certaine dillicuité apparente; mais, allez au fond des choses et tout
BÂb LES AHM£Sl
S éclaire. Quant à Tordre du Décaiogue, il vaut mieax user de Texpression adoptée dans la traduction anglaise de la Bible : « Tu n'assassineras pas ». Tuer, ea cas de légitime défense, n'est pas un meurtre, et la guerre n*est qu'un cas de légitime défense. Nous devons nous cuniormer au commandement du Rédempteur et aimer nos ennemis; mais, il ne s'ensuit pas que nous devions subir l'injustice et la violence.
— Hais cela en revient toujours à démontrer que les guerres défensives seules sont légitimes. Si l'adversaire adopte le même principe, comment la lutte peut-elle commencer? Dans la dernière guerre, c'est votre armée, monsieur raumùnier, qui a, la première, franchi la frontière et«..
— Il est naturel, madame, de chercher à prévenir l'ennemi : c'est le plus élémentaire des droits. Nous sommes autorisés à ne pas attendre que l'ennemi vienne nous attaquer chez nous. Il est des circonstances où un gouvernement a pour devoir de s'opposer à Tinjustice par la force et de prévenir la violence par la violence. Il se constitue ainsi le serviteur et le vengeur de l'Eternel, en frappant de Tépée celui qui a tiré l'épée contre lui.
— Ceci cache quelque sophisme, dis-je, ces raisons ne sont pas bonnes pour les deux partis.
— Quant à croire, continua mon interlocuteur, — sans tenir compte de ma remarque, — que la guerre ne peut être approuvée de Dieu, c'est inadmissible pour le chrétien ferré sur les Saintes Ecritures. Elles nous montrent que le Dieu d'Israël a souvent ordonné à son peuple de faire la guerre.
Elles nous disent que c est la fidèle exécution de cet ordre qui mérila à Israël la victoire et la bénédiction de sou Dieu. Au livre de Moïse (Nombres, XXI, 14), il est parlé Des guerres de TËiernel ». Dans les Psaumes, il est souvent Ait mention du secours que, dans telle ou telle guerre, le Seigaeur a accordé à son peuple. Salomon ne dit-il pas dans les Proverbes (XXI, 31) : « Le coursier est prêt pour le jour de la bataille; mais c'est TÉternel qui donne la victoire »? Au Psaume XLIV, David remercie le Seigneur, qui prépare ses mains pour le combat et ses poings pour la bataille.
— Il y a donc contradiction entre T Ancien et le Nouveaa Testament : le Dieu des Hébreux était un Dieu guerrier, tandis que le doux Jésus e^t venu apporter un message de paix en nous enjoignant d'aimer nos ennemis.
— Dans le Nouveau Testament, dans la parabole (Luc, XIV, 31)^ Jésus parle d'un roi qui part en guerre contre un roi. Saint Paul emprunte souvent ses images à la vie guerrière. Il dit, Romains (XIII, 4) : <x Si le prince est muni de Tépée, c'est en qualité de serviteur, de vengeur de rÉternel. »
. La contradiction {que je remarque existe donc aussi dans le Nouveau Testament.
— Notre pauvre et faible raison ne devrait pas se permettre de juger la parole de Dieu. La contradiction est, en soi, quelque chose d iiaparfait, de non divin. Le fait seul que certaines paroles se trouvent dans la Bible établit, péremptoirement^ qu elles ne peuvent contenir de contradiction.
— A moins que la contradiction ne prouve^ au
liAS LES ARMESI
<*oiihaire, qu on ne saurait attribuer une origine divine aux passages eu quesUou.
Je n'osai pas énoncer cette réplique pour ne pas
— Tenez, monsieur 1 aum6nier, intervint Fré^ déric, un chef d^armée do dix-septième siècle a
démontré avec plus de iorce encore que vous, en s'appuyant sur la Bible, la légitimité de la guerre. Je me suis procuré ce document pour le lire à ma femme; mais elle n'a pu accepter ces arguments: j'aimerais avoir rotre opinion. Permetteat-moi de vous soumettre ce passaire.
Il alla prendre une brochure dans un tiroir, rouvrit et lut : ,
« Dieu lui-même a institué la guerre et l'a enseignée aux hommes. C'est lui qui, pour en interdire rentrée au premier rebelle — Adam — ^ plaça à la porte du Paradis le premier soldat armé d'une épée. Dans le Deutéronome, nous lisons que, par la voix de Moïse. Dieu encouragea son peuple ao eombat. et lui promit la victoire en lui donnant ses prêtres comme avant-^garde. La première ruse de guerre fut cinployée contre la ville dllaï. Afin de donner à Israël le temps de parachever sa victoire le soleil demeura deux jours entiers sans se coq* cher.
<( Toutes les horreurs de la guerre sont voulues de Dieu, car les pages des Saintes Ecritures ea sont pleines. Tout homme pieux peut donc se battre, tailler en pièces, tuer ses ennemis sans pécher. Dieu a autorisé les plus cruels procédés à Tégard . de r ennemi:
déplacer complètement le débat.
BASL£SARM£S1 367
« La prophétesse Déborah crucifia, la tète en
bas, le chef ennemi Sisara. Gédéon, établi par Dieu conducteur du peuple, se vengea, à Senhot, des autorités de la Yiile, qui lui avaient refusé des vivres, en les faisaiU iiioiirir soos les déchirures d'un fouet d'épines, ce qui parut très juste aux yeux de rÉterneL David, le roi-prophète, inventa les plus horribles supplices pour faire périr les enfants d'Âmmon vaincus : il les fit taillader à coups de sabre, puis écraser sous des chariots de fer ; il les pétrissait ensuite comme de i argiie dont on fait des briques; puis il... » *
— C'est abominable!... interrompit Taumônier. Un grossier mercenaire, à Tépoque de la guerre de Trente ans, peut seul avoir eu l'idée de tirer de la Bible de pareils exemples, pour justiiier ses cruautés^ Nous enseignons aujourd'hui, que, s'il est permis de tuer en f^erre, c'est à seule fin d'empêcher 1 ennemi de nous nuire. Aujourd'hui, la guerre ne doane pas le droit de tuer pour tuer, d'être inutilement cruel envers l'ennemi désarmé. Les idées de votre auteur étaient acceptables du temps des lansquenets mercenaires, mais, aujourd'hui^ on ne fait plus la guerre que pour défendre les biens les plus précieux de l'humanité : la liberté, l'indépendance, la patrie, le droit, la foi, Thonneur...
— Sans doute, monsieur l'aumônier, lui dis-je, sans doute ^ mais c'est bien toujours du même Jèhova que se réclament, aujourd'hui encore, les partisans de la guerre.
Cette remarque me valut un petit sermon sur mon manque de respect pour la parole de Dieu.
BAS LES ARMESl
Je ramenai la conYersation sur le sujet qui doos
intéressait.
Le pasteui commença une longue dissertation sur resprit ctirétien et l'esprit militaire. Il parla de la consécration religieuse attachée à la prestatiou de serment au drapeau. 11 nous dépeignit la majesté de cette cérémonie, l'entrée des étendards dans l'église^ au son de la musique militaire, sous Fescorte xle soldats et d'officierSi le sabre ao poing. Il nous parla de Témotion du jeune conscrit. Il nous rappela la prière liturgique du diaiancliê : « Seigneur! protège l'armée et tous les fidèles serviteurs du roi et de la patrie; enseigne-leur à se souvenir^ en vrais chrétiens, de leur serment, et bénis leur service pour la gloire et le bien de la patrie. »
« Avec l'aide de Dieu I » Telle est la devise inscrite sur la boucle de ceinturon du fantassia.
Elle inspire confiance au soldat, car, si Dieu est pour nouSi qui sera contre nous? Elle exalte son courage, et lui fait accepter joyeusement le sacrifice de sa viel Oui, lorsque son roi Tappelle au combat, c'esi sans crainte qu'il obéit. Gomme autrefois Israël, c'est sur rÉteriiel qu'il se repose, sur I Éternel, qui lui donnera la victoire. On saisit aisément le rapport qui existe entre la piété et l'héroïsme. Quelle pensée est plus capable de faire accepter joyeusement la .mort au soldat, que Tassarance, s'il tombe au champ d'honneur, de trourét griee devant le souverain juge? »
Et il continua longtemps ainsi — tantôt sur un toa de douceur onctueuse, la tète inclinée, ne parlant
BAS LES ARMESt 369
qoe d'amour, de ciel, d'humilité, de petits enfants, de salut et de ciioses précieuses — taulot d'une Yùix de commandement, le buste fièrement cambré,
la tête haute, louant la sévérité des mœurs niililaires, Tinflexibilité de la discipline, Tœuvre de Fépée et de la mitraille. Le mot « joie » revenait toujours accolé à Tidée d<' uiort, île combat, de sacrifice de la vie. On aurait dit que, pour lui, tuer et être tué étaient les seules joies parfaites de la vie. li nous liéciama aussi des vers, d abord ceux de Théodore Koerner :
0 Père, conduis-moi
A la victoire ou à la mort !
J'accepte, 6 Dieu, ta volonté;
(]onduis-moi où tu veux :
Je me rends à ta volonté!
Puis, ce fut le vieux chant populaire de la guerre
de Trente ans :
Pas de mort plus belle en ce monde, ' * Qu'un coup murtel de Tennemi, Qui vous abat sous le beau ciel.
Là, point de cris ni de sanglots Sortis du cœur de faibles femmes, Comme autour d'un lit mortuaire D*oiî Tàme prend congé du monde.
On y tombe avec ses amis Comme brins d'herbe, au mois de mail
Puis ce fut. la chanson de Lenau, le poète armu* rier :
La paix laisse dépérir en Thomme Ses plus belles qualités;
Tandis qa'eUe exerce sa vile influence»
Tout dans la vie et dans lliistoire * Se coutre de fils d'araignées.
Mais voici venir la guerre :
Le sang coule... les plaies suppurent!
î/hoiume n'a plus le loisir de bâiller.
Balaillc et mort vont rtjuouveler la sève humaine!
Le mot de Luther lut eniiD cité :
Quand je considère la guerre comme ayant pour but de protéger la femme, J enfant, le foyer, les biens et l'honneur, comme produisant et consolidant la paix, je ne puis m*empécher d'y voir une bien excellente chose.
En effet, pensai-je; si je me représente la panthère comme une tourterelle, la panthère est une fort jolie et fort douce petite bète.
Si je les avais eu prél ats à la mémoire, j'aurais répondu aux citations de mon contradicteur parier vers de Bodenstedt :
Vantez tant ({u'il vous plaît et la t^uerre et la gloire, Mais ne pai le/. plus aloi s de votre christianisme Prêché à coups de canons...
Hépandez le sang à flots
Mais taisez>vous, alors, sur le nom du Sauveur.
Je hais l'hypocrisie
Des Nazaréens guerriers
Lorsque notre Nazaréen guerrier prit congé de nous, ce fut avec la conviction de nr avoir convaincue de l'excellence de la guerre et de sa légitimité devant le christianisme. Il était visiblement
Diyuizeo by GoOgI
satisfait d'avoir, par le saccès de sa parole, si heu*
reuseineiit re mpli un des devoirs do son ministère. Kous a'en pûmes douter lorsqu'au moment de nous quitter, répondant aux remerciements que nous lui adressions, il nous dit :
— C'est à moi de vous exprimer combien J'ai été heureux de votre invitation, puisqu'elle a permis à ma laible éloquence, en s appuyant sur la parole de Dieo, source de toute vérité de chasser de votre esprit des doutes qui devaient être, madame, aussi pénibles pour la chrétieuae que pour la lemme d'officier. La paix soit avec vous!
— Ah! m'ccriai-je, quand il fut parti. Ce que j'ai souffert!
— Oui, moi aussi j'ai souffert, me répondit Frédéric; j'étais affreusement gêné par la petite comédie que nous avons jouée p )ur obtenir du pauvre homme ce déploiement d'éloquence. J'ai cru, un mstant, que j allais lui dire : « Arrêtez, mon digne monsieur, je partage les idées de ma femme sur la |s:nerre, et toutes vos paroles ne serviront qu'à iaire ressortir la faiblesse de vos arguments. » Mais je me suis tu. A quoi bon blesser les convictions d'un honnête homme — surtout lorsque sa vocation repose sur ses convictions?
— Ses convictions? En es-tu bien sùr? Se peut-il vraiment qu'il croie dire la vérité? N'est-ce pas plutôt pour fasciner les soldats qu'il leur promet la victoire au nom de ce Dieu qu'il sait invoqué par Tennemi avec la inèine conliance ? Ces paroles pouvaient se comprendre à une époque où risolement absolu pouvait, à la rigueur, laisser
m BAS I^£S ARMES!
croire un peuple à son droit exclusif à l'existence et à la faveur divine... Mais aujourd'hui...? — Et
ces récompenses promises dans le Ciel pour obtenir plus facilement, ici-bas, le sacrifice de la vie... Et toutes ces cérémonies : consécration... serment... calculées pour éveiller dans Tàme du malheureux soldat envoyé à la guerre cette joie de la mort (je frémis devant cet horriblr^ accouplement de mots; que l'on vante et admire tant... Qu'est-ce que tout cela?
— Martha, dans ce monde, on peut tout envisager sous un double aspect : c'est parce que nous abhor* rons la guerre que tout ce qui Texcuse et en voile les horreurs nous paraît détestable.
A juste titre, puisque cela la perpétue*.
— Ce n'est point cela seulement qui la perpétue: les anciennes institutions adhèrent à I humanité par d'innombrables et fortes racines. Aussi longtemps que dure une instituiion, il faut conserver lef^ idées et les sentiments qui la soutiennent. Combieu de pauvres diables cette fameuse « joie de la mort v n'a-t-elle pas aidés à supporter les affres de Tago^ niel Combien d'âmes vraiment pieuses ont été soutenues, sur le champ de bataille, par leur parfaite contiance dans le secours divin ! Que d'innocentes vanités, que d'inoifensifs orgueils ont été satisfaits par ces cérémonies! Que de cœurs ont battu plus fort aux accords de la musique militaire ! Do la liste des maux que la guerre a déversés sur rhumanité. il faut, en bonno justice, retrancher ceux que, par leurs chants et leurs mensonges, les poètes et les prédicateurs ont réussi à supprimer.
BAS LES AKMESl
Nous dûmes sabitemont quitter Berlin, rappelés par une dépèche: tante Marie, très gravement malade, désirait nous revoir.
Les médecins nous déclarèrent que son état était désespéré.
— C'est maintenant mon luur, nous dit-elle ; je m'en vais, du reste, volontiers. Depuis que j'ai vu [•artir mon panvre frère avec ses trois enfants, ce monde n'a plus d'attrait pour moi... Je vais les retrouver là-haot... Conrad et Lilii y sont maintenant unis...
J'ai la consolation de te laisser heureuse, ma chère Martha*.. ton mari est revenu sain et sauf de
deux campagnes... le choléra vous a épargnés; il est certain que vous êtes destinés à atteindre ensemble une heureuse vieillesse... Efforce-toi frélever ton fils en bon cnrétien et en bon soldat, pour qu il devienne pour sou grand-pèfe un nouveau sujet de joie...
Je ne répondis rien, fermonieat résolue que j'étais à ne jamais faire de mon fils un militaire.
— Je ne cesserai de prier pour vous, afin que vous viviez longtemps et heureux...
J'insistai auprès de la malade pour qu'elle ne se fatiguât point à parler, et cherchai à la distraire en lui racontant des détails de notre séjour eu Suisse et à Berlin. Je lui dis notre rencontre avec le prince Henry, et lui parlai du polit inoiiiiment en marbre qu'il faisait élever dans le parc de sou chà-
loau. eo souvenir de cette fiancée aussi promptement perdue que conquise.
Trois jours après, calme et résignée, munie des
sacrements de l'Eglise qu'elle avait désirés et dévotemeut reçus, tante Marie s'endormit. Maintenant, tous les miens, tous ceux m milieu desquels j'avais grandi, avaieul quitté ce monde.
Ma tante léguait, par testament, toute sa fortune à mon fils Rodolphe, et lui donnait pour tuteur le ministre <« É\ideninient
Cette circonstance me remit en rapports fréquents avec cet ancien ami de mon père; il était à peu près 1. >eui avec lequel auu^ eussions conservé des relations.
Il avait récemment donné ou reçu sa démission
— je n'ai jamais pn tirer la chose au clair. Mais il aimait toujours à se mêler de politique. 11 ramenait constamment la conversation sur son thème favori, et nous lui doiitiions volontiers la réplique. Monsieur « Évidemment » dînait avec nous deux fois par semaine. Après le dîner, Tex-miniàtre et Fré* déric entamaient une conversation politique que mon mari s'ettorçait de ne pas laisser dégénérer en vulgaires commérages, mais de ramener aux ciioses d'intérêt général. Monsieur « Évidemment ne pouvait pas évidemment toujours suivre Fré* déric. A titre de diplomate et de bureaucrate incorrigible, il ne connaissait guère que la politique pratique, c'est-à-dire celle qui ne dépasso pas les intérêts privés les plus étroits, et qui ignore toutes les questions théoriques de la science sociale. Une broderie à la main, j*écootais Tentretien
BAS LES AHMES!
sans y prendre part. Notre ami était ( oiivaincu que je pea^iais à toute autre chose, tandis que j étais, au contraire, très attentive, parce que je désirais consigner daiid mon journal quelques noteâ sur ces conversations*
— J'ai une intéressante nouvelle à vous commua tiiijuer, Tilliog, dit uu soir le nniiistre, *riiii ;iir triomphant ; on parle en haut lieu, c'est-à-dire au ministère de la guerre, d'introduire chez nons le service niilitaire oh liira Loire pour tous.
— Comment! on adopterait ce système, tant raillé avant la guerre cette armée composée d*apprentis tailleurs?
— Evidemment, nous n avions que de coupables préventions contre cette organisation militaire; les Prussiens nous en ont démontré les avantages. Àu point de vue moral^ social et démocratique qui vous intéresse, n'est--il point juste, beau, de voir tous les fils du pays — sans distinction de naissance, de fortune ou déducation — remplir le même devoir patriotique ? Au point de vue militaire, il est bien certain sans sa landwehr, la petite Prusse u aurait jamais couau les triomplies qui Tenivrent aujourd'hui et, qu'avec une landwehr, nous n'aurions jamais été vaincus.
— Croyez-vous ? Lorsque la landwehr sera introduite partOQty elle ne constituera plus de supériorité pour personne. Il y aura plus de figures sur leckiquier, mais le succès dépendra toujours de la chance et de l'adresse des joueurs. En supposant jae toutes les puissances européennes adoptassent le régime en question, la relation de leurs forces
BAS LES ÀRM£S!
respecUres Q*en serait pas changée; le seal résultat de ce système serait de sacrifter des millions d hommes, au lieu de quelques centaines de mille.
— Troarez^vous jnste qu'une partie de la population se sacriGe pour défendre les biens de Tautre? Ce fâcheux étut de choses cessera avec la nouvelle loi ; il n'y aura plus de remplaçants, tout le monde servira. Ce sont précisément les plus instruits, les hommes d étude qui peuvent fournir à Tarmée le plus d'éléments d'intelligence, et, partant, de victoire.
— Ces éléments sont les mêmes dans toutes les armées, ce sont les sous-oificiers instruits ; il n en
résultera de supériorité pour aucune. Par contre, cet excès de militarisme entraînera un abaissemeot considérable du niveau intellectuel. Il transformerai en chair à canon les savaiUs et les artistes qui auraient contribué au développement et à la prospérité générale de leur pays. !
— Les œuvres artistiques ou Tétude des ancieus crânes n'ont jamais augmenté d une once la puissance d'un État.
— Hum î
— Que dites-vous?
— Oh ! rien; continuez, je tous prie.
— J'estime qu'il restera toujours assez de temps pour ces bagatelles. On ne demande pas aux ch toyeus de servir toute leur vie. Quelques annéeij d'une bonne discipline, d'ailleurs, ne peuvent que fair<3 beaucoup de bien k l'esprit des. jeunes gensk Ënfin, puisque cette dette du sang doit être payées il est bon qu'elle soit réparlie entre tous.
— Si cette répartition diminuait la part de cha-
cnn, elle serait désirable; mais la dette du sang ne serait pas partagée, mais augmentée. J'espère que ee projet ne se réalisera pas. On ne peut prévoir où il nous conduirait. Giiaque puissance chercherait, naturellement, à surpasser sa voisine Bientôt on n'aaraît plus d*armée8, mais des nations armées ; on augmenterait sans cesse les effectifs, la durée du service et, par conséquent, les dépenses d armements, qui se solderaient par de nouveaux impôts, écrasants pour le pays. Ces préparatifs ruineraient les nations, sans qu'elles aient besoin d'en venir aux mains.
— Vous voyez les malheurs de trop loin, mon cher Tiliing 1
— Il faut oser regarder jusqu'au bout les conséquences de ses actes. Nous comparions, tout à l'heure, la guerre au jeu d'échecs; la politique n'est pas autre chose non plus, Excellence l' On y fait peu de cas des joueurs qui ne préparent qu'un seul coup à la fois. Poussons jusqu'à l'extrême Thypothése d*on service militaire obligatoire et d'un armement coûteux. Qu'arriverait-il si, après avoir appelé la totalité des hommes valides, et reculé, jusqu'à Tin* vraisemblance, la limite d'âge, une nation s'avisait de constituer aussi des régiments de femmes? Les autres nations s'empresseraient de l'imiter* Et si elle créait ensuite des régiments d'enfants ? Toujours, pour les pays rivaux, nécessité d'en faire autant. A quelle limite alors s'arrêtera 1 aberration de l'humanité courant à Tablme?
— Calmez-vous, mon cher Tiliing; votre iniagi-
nation vous emporte. Comme il n'est pas possible de supprimer la guerre, il faut que les nations
s y pi epareat de leur mieux, et s'assurent le ptas de chances possibles dans l'inévitable lutte pour rexistence — c'est bien ainsi, n'est-ce pas, que s'exprime l'école darwiniste ?
— Si je vous exposais les moyens capables de supprimer la guerre, c'est alors que vous me croiriez la tète détruquée par l'utopie humanitaire i> — c'est ainsi, je crois, que s*exprime le parti de la guerre?
— Je ne pourrais m'empêcher, en effet, de fous faire remarquer qu'il n'existe aucune base pratique
pour la réaliser votre idéal. Les causes des conflits sont éternelles : les passions humaines, les rivalités, Topposition des intérêts, Timpossibilité de s'entendre sur une foule de questions, etc.
— Il ne s'agit pas de s'entendre sur toutes les questions, mais de régler les différends an moyen d'un tribunal international!
— Mais, ni les souverains ni les peuples n accepteront ce tribunal.
— Les souverains? Non. Mais le peuple? Qu'on rinterroge 1 Le peuple a soif de paix. Si robligatioa do service militaire devait s'accroître, le dégoût de ia guerre augmenterait en proportion. Sans doute, il existe dans l'Etat une classe de militaires, passionnés pour leur profession. Leur situation spéciale, qu'ils lienaeut pour glorieuse, leur est olVerte comme dédommagement aux sacrifices qu'elle comporte; mais, si l'exception cesse, la distinction qu'elle conière et l'attrait qu'elle exerce dijjparai-
BAS LES AUMES:
tront. Lorsqup tous marcheront, la reconnaissance patriotique de ceux qui restent au foyer à 1 égard de eeox qui parteot pour la défeose du pays s'éteindra également. Quels suul aujouril hui les plus chauds partisans des exploits et des dangers de la guerre? Ceux qui en sont le plus à Tabri : les diplomates, les proresseur:5, les politiciens de cabinet, le chœur des vieillards, comme dans Faust. S'ils ne se sentaient plus en sûreté, on verrait s'éteindre leur noble ardeur. Si le service miliLiir*» n'était pas surtout fourui par ceux qui raiment, mais par la masse du peuple, elle ne le subirait qu'avec dégoût, et ses grandes voix : poètes, philajitbropes, ^ens au cœur doux ou craintif, s'uuiraieat pour maudire Texécrable besogne qn'on leur aurait imposée.
— A moins qu'ils ne préfèrent se taire pour ue pas s'exposer à passer pour lâches.
— Us ne se tairaient pas toujours. Quand Tidée sera mûre, elle trouvera des voix pour l'acclamer. Ce n'est qu à quarante ans que j'ai senti ma conviction assez forte pour oser la manifester. Il faudra, peut-être, aux masses deux ou trois générations; mais elles finiront par parier.
Premier de Tan 1867 !
Nous célébrâmes seuls, Frédéric et moi, la Saint- Sylvestre.
Lorsque minuit sonna :
— Te souviens-tu, lui demandai-je, avec un soupir, àxL toast que mon pauvre pére portait, Tan der-
nier^ à pareille heure? Je ne puis formoler, en ee
Tni)[iient, aucun vœu de bonheur; l'avenir nous réserve, peut-être, tant de deuils terribles et inallendasl
— Au lien de sonder ravenir, Martha, profitons de ce terme de Tannée pour revenir sur les douloureux événements qui Tont si cruellement rem-* plie, et dont tu as tant souffert, chère et vaillante petite femmel... Privée de tous les tiens!... Et puis, ces jours d'horreur et d'angoisses sur les champs de bataille!...
— Je ne regrette pas d'avoir été témoin de ceâ horreurs; j' puis mieux m'associer ainsi à tes propres efforts.
— Nous élèverons ton... notre Rodolphe dans des sentiments qui puissent faire de lui le continnatenr de notre œuvre. Peut-être atteiiidra-t-il le but que nous n'aurons aperçu que de loin..* Quel bruit dans la rue ! Avec quelle joie on acclame la nouvelle année!... Et dire que celle qui vient de finir avait été saluée des mêmes acclamations! Ohl que les hommes sont oublieux I
— Ne soyons pas trop sévères pour cette apparente légèreté... Il me semble aussi que ma souffrance passée perd de son acuité^ et que son soavenir ira toujoui s eu s'effaçant. Ce que je ressens surtout, actuellement, c'est le bonheur de ta présence, c'est la joie de te posséder, mon bien-aimé! D'ailleurs, j'ai coniiaiice en Tavenir : rii^hes, indépendants^ unis par une si puissante affection... que de belles jouissances la vie peut nous donner encore! Nous voyagerons, nous apprendrons à cofl-
BAS L£S ARMESl m
ûaitre le inonde; nous pouvona maintenant espérer que la paix durera de longues années; d'ailleurs, la guerre éclaterait-elle que tu en serais à l'abri; Rodolphe ne serait pas menacé, non plus, puisqu'il ne sera jamais soldat...
- — Mais si le service nulitaire devient obli^^atuire, comoie le pense le ministre « Évidemment » ?
— Allons donc! C'est impossible... Nous ferons de Rodolphe un homme modèle... nous poursuivrons notre propagande de paix et nous — nous aimerons I
— 0 ma chérie !...
Il me serra contre son co&ur et me tint étroitement embrassée. . C*était la première fois, depuis les heures de séparation, d'horreur et de deuil que l'amour mêlait à son affection un élan passionné. Tout mon être y répondit... Tout fut oublié : la guerre... le choiera... le jour des morts... en cette bienheureuse nuit de la Saint-Sylvestre... et nous avons donné le nom de Sylvia à notre petite fille» née le l*-* octobre 1867.
Le carnaval de cette nouvelle année ramena les balfi, *les soirées : naturellement, mon deuil me tenait éloignée du monde. Je m'étonnais que la vie mondaine eût repris si vite : les familles en deuil étaient si nombreuses! Cela ne parut pas un motif suffisant pour s abstenir de danser. Quelques salons restèrent fermés, mais bien peu. Les danseurs les pins appréciés furent naturellement les jeunes officiers qui avaient pris part à la guerre d'Italie et à la campagne de Bohème; les plus fêtés furent encore les officiers de marine, ceux du combat de
BAS L£S ARMESl
Lissa. Après la gaerre da Schleswig-HolsteiA, le sexe féminin avait eu la tète tournée par le bean
général Gubieiiz; toutes les femmes étaient mamtenant folies do ^eune amiral Tégethoif . Costom et Lissa revenaient, constamment, dans les conversations, qui roulaient toujours sur les dernières guerres. Il n'était qae^ioa que de fusil à aiguille et de landwehr, arme et institution qu'il fallait se hâter d'adopter, et qui donneraient la victoire dans ravenir. La victoire! Quand? et contre qui? On ne s'expliquait pas, mais Tidée de revanche qui s'attache à toute partie perdue, planait sur tous les discours politiques, sur toutes les causeries de société. Peut-être, sans marchernous^mèraes contre la Pru^sse, serions-nous vengés. La France paraissait regarder de travers nos vainqueurs, et pourrait bien leur faire expier une partie du mal qu'ils nous avaient fait.
Ce fut au commencement du printemps que parut, | de nouveau, à l'horizon, un point noir, ce que l'on | appellt' « une question ». L'annonce des armements français entretenait les diplomates dans Fagréable perspective d'une guerre imminent^. U était, cette fois, question du Luxembourg.
Le Luxembourg? Quelle importance européenne pouvait-il bien avoir? Je voulus, comme autrefois pour le Holstein, approiondir la question. Je n ea connaissais le nom que par let GaU Compagnont^ de Suppé, où il est question d'un comte de Luxembourg « qui dépense tout son argent eu toilette*., lette lette ».
Voici quel fut le résultat de mes recherches ;
D après les traités de 1M4 et de 4816, le Luxembourg appartenait au roi des i'ays-Bas, tout ea iaisant également partie de la Gonfédératioa germanique. La Prusse avait droit de garnison dans sa capitale; mais, ou se demandait si ce droit devait être maintenu, puisqu'elle s'était, eo juin 1866, détachée de la Confédération. La paix de Prague avait établi un nouvel état de choses en Alleinague, qui semblait interdire les relations du Luxembourg avec la Prusse. Pourquoi donc les Prussiens laient-ils maintenir leur droit de garnison? C'était « évidemment » une affaire assez compliquée, et, le moyen le plus simple de la débrouiller était n érideminent » de iaire massacrer quelques centaines de mille hommes. La Hollande n'a jamais beaucoup tenu à la possession de ce duché de Luxembourg ; le roi Guillaume III pas davantage, et il l'aurait Tolontiers cédé à la France moyennant une somme à verser dans sa cassette privée. Alors, commen- , cèrent des négociatiuus secrètes entre le roi des Pays-Bas et le cabinet français.
Ce ne fut qu'à la fin de mars que le roi Guillaume donna sa réponse oUiciellc. Le jour où il télégraphiait à Paris son acceptation, Tambassa* deur prussien en était informé à La Haye. Vinrent ensuite les négociations avec la Prusse; celle-ci invoqiaa les garanties des traités de 18ô9 qui servent de fondement au royaume des Pays-Bas. En Prusse, l'opinion publique — que doit-on entendre par opinion publique? — est indignée de cette dislocation de Tancien Reichsland allemand. Le i^*^ avril, de violentes interpellations se font entendre au
381 BASLËSARM£Sl
Reichstag de l'AUemagoe du Nord, Bismarck pro- ^ fite de roccasion pour armer contre la France, ce
qui provoque ualurellement, de la part de celle-ci, des représailles d'armements. Je tremblais qu'une 1 nouvelle conflagration n'éclatftt en Europe. Il ne , manquait pas de gens pour Talliser; à Paris : Cassagnac, Emile de Girardin, à Berlin : Menzel et Henri Iao. Ces provocateurs ont-ils le moindre sentiment de leur immense responsabilité? J'ai peine à le croire. C'est à cette époque — je ne l'ai appris que bien des années plus tard — que le professeur Simon s'exprimait en ces termes devant le prince Frédéric de Prusse :
— Si la France et la Hollande en sont déjà à un arrangement, c est ia guerre.
Le prince lui répondit^ torut bouleversé.
— Vous ne connaissez donc pas la guerre? Si vous laviez \ui\ vous n en parleriez pas aussi tranquillement. Je l'ai vue, et je vous dis que le plus grand des devoirs est de tout faire pour l'évîten
Et, pour cette lois, elle fut évitée. Le 11 mai, >o tint à Londres une conférence qui eut pour lieureui i résultat de maintenir la paix. Le Luxembourg fut 1 neutralisé, et la Prusse retira ses troupes. Les amis | de la paix respirèrent l L'empereur Napoléon était j du nombre. Mais, en France, le parti de la guerre I ne lut pas satislait. En Allemagne, des voix s'éle- \ vèrent pour blâmer la Prusse de cette « coudes- 4 cendauce rf^ssemblant fort à de la peur ». L'heu- l reux résultat qu'eut ici la conférence de Londres 4 pourrait toujours être obtenu dans un litige inier- ' nulionai. Les diplomates, s'ils en avaient la term«
BAS L£S AUMESl
volonté, pourraient toujours conjurer la iruerre, et réaliser ce que le prince Frédéric — Frédéric le
Noble — appelait « le plus graud des devoirs ».
En mai, nous nous rendioies à Paris, pour visiter l'Exposition.
Je ne coiiiiaissais pas cette capitale du iiiunde ; je fus éblouie de son éclat et de sa vie. L'Empire était à son apogée ; plusieurs têtes couronnées de TEurupe se trouvaient à Paris. Cette viiie brillait alors d'une splendeur sans égale, et rien ne faisait pressentir la tourmente de Farenir. Tous les peuples de la terre s'étaient duiin«j rendez-vous an palais du Cbamp-de-Mars pour cette noble rivalité de l'industrie : rivalité bénie, puisqu'elle porte toujours à créer et jamais à détruire. Que d'œuvres d'art! On se sentait fier d'appartenir à une époque si féconde en progrès obtenus et en promesses de progrès iuturs. En même temps que ce légitiiiie orgueil, on éprouvait le désir de ne voir jamais une guerre arrêter ou compromettre ce magnifique développement de la civilisation. Ces rois, ces princes, si magnifiquement reçus par l'impératrice, ne pou-* valent, semblait-il, jamais songer à échanger avec leurs Ilotes, ou entre eux, des coups de en non. Je voyais dans cette splendide fête comme le gage d'ane ère de paix. Je fus confirmée dans celle espérance par la nouveiio d'un projet de désarmement général que caressait 1 empereur. Oui, c était une idée de Napoléon III. IJ n'attendait que Toccasion
386 BAS LES ARMESl
favorable pour proposer aux puissances européennes de réduire à un minimum leurs effectif
militaires. La mise en pratique de ce projet eût été • la réalisation de la pensée de Kant, formulée au paragraphe 3 des « Articles préliminaires de ia
Paix perpétuelle » :
Avec le temps, les armées permanenles [miles 2iei'i>ciuus) (lisparailroiiL Elles sont pour les Etats une menace coiislante de cucitp en ce qu'i'Ilos les forcent à paraître toujours prê ts à la faire ; elles provociueni les Elats à se surpasser les uns les autres dans lonrs armements, en sorte qu'ils ne connaitroal bientôt plus de limites.
^ Le fait seul de cette paix armée, plus ruineuse qu^une courte guerre, portera les gouvernements à se lancer dans des guerres oETensives, car ils espéreront sa débarrasser ainsi de ces charges intolérables.
Quel gouvernement pourrait, sans démasquer
des intentions belliqueuses, repousser la proposition que méditait Napoléon III ? Quel peuple ne u révolterait contre un tel refus? Ce projet devait
réussir.
Frédéric ne partageait pas ma confiance :
— Je doute fort, disait-il, que ce désir soit bien
sincère chez Napoléon; et, le fùt-il, la pression ou parti militaire le ferait échouer. Les rots sont généralement détournés par leur entourage de e«s grands eiloris de volonté individuelle qui les affranchiraient de la routine gouvernementale. Ët pois, on ne commande pas ainsi, tout bonnement, à no organisme vivant de cesser d'exister. li ne se laisse pas anéantir sans se défendre.
— De quel organisme vivant veux-tu parler ?
— De rarmée; c^est un corps qui poj^sède un
rohust»' principe de vitalité et une force irrésistible d'expaosion. Il va peuUètre eDcore être vivifié, par l'adoption du nouveau système de service obligatoire; je le crois appelé à un puissant développement.
— Et tu veux cependant le combattre?
— Oui; mais pas dan> une lutte corps à corps. Je ne puis songer qu'à me consacrer à la propagation de la nouvelle conception de la vie sociale et des rapports internationaux. Ces principes nouveaux se fortifieront tous les Jours, et finiront par triompher des conceptions anciennes. Si je te parle ainsi par métaphores scientifiques, c'est un peu la faute, Martha; c'est toi qui m'as poussé à étudier les ouvrages des naturalistes modernes, et ce sont eux qui m'ont enseigné que les phénomènes de la vie sociale ne peuvent être compris dans leur origine et dans leurs développements que lorsqu'on les conçoit comme soumis à des lois immuables. C'est précisément ce dont les politiciens et les gens an pouvoir ne paraissent pas se douter^ les soldats moins encore que tous les au in '5.
Nous logions au Grand Hôtel ; nous n'y trouvâmes pas beaucoup de compatriotes. L'Autrichien n'a pas le goût des voyages. Nous ne recherchions, du reste, pas les relations ; j'étais encore en grand deuil et n'éprouvais aucun besoin de distractions. Rodolphe était naturellement avec nous; il avait alors huit ans; c'était un petit homme fort développé pour son âge. Nous lui avions donné un jeune Anglais comme précepteur. Durant nos longues stations à l'Exposi-
388 BASLESARMESl
tion, comme daas nos excursions aux environs de Paris, nous ne pouvions toujours prendre Fenfant
avec nous : Je temps des éludes était d'ailleurs venu pour lui.
Le monde nouveau et animé qui m'entourait
m'étourdissait. Malgré le plaisir que me dounaienl ces impressions étranges et puissantes, j'épromai bientôt le désir de retrouver *roon existence calme et tranquille avec Frédéric et mou enfant.,, ou plutôt mes enfants, car j'allais éprouver de nouyeau les joies de la maternité.
Nous ne fréquentâmes pas la société moudaine; nous nous bornâmes à une visite à notre ambassadeur, le prince de Metternich, et lui expliquâmes qu'à cause de notre deuil, nous ne désirions être présentés ni à la Cour ni dans les salons. Nous cherchâmes seulement â voir quelques personnalités politiques et littéraires marquantes, par goût personnel, et dans l'intérêt de la cause à laquelle se consacrait Frédéric. Mon mari ne s'attendait nullement à un résultat immédiat et tangible, mais il ne perdait jamais son but de vue. Il se mit en relation avec plusieurs personnes influentes dont il pouvait espérer le concours. Nous conçûmes à cette époque le plan d*un petit livre que nous intitulâmes : c tocole de la Paix n, dans lequel nous inscrivions tout, articles, notices, nouvelles, etc..., ayant traita notre sujet. L'histoire du développement de l'idée de paix fut tracée dans notre « Protocole ». Nous notâmes aussi tuut ce qu'ont écrit sur « la Guerre et la Paix » les philosophes, les poètes, les juristes, les penseurs et écrivains de toutes les écoles.
BAS L£S ARMESl
Nous rédigeâmes ainsi, très rapidement, un premier petit Tolume; j*ai continué cette œuvre jus- ' qn^aujourd'hui, et possède un grand nombre de volumes semblables. Maisliéias! Si Ton voulait établir une comparaison entre ces quelques pauvres petits travaux et le nombre infini d'ouvrages consacrés à las tratégie, à Thistoire et à la glorification de la guerre, à la tactique, à l'instruction des recrues, combien la comparaison serait humiliante, décourageante î Mais n'oublions pas qu un grain de semence contient en soi le germe de toute line forêt qui étouffera un jour les masses de mauvaises herbes qui envahissent le sol. L'idée est dans l'ordre intellectuel ce que la semence est dans le monde végétal* Aussi on peut être tranquille sur son avenir et ne pas se décourager parce que Thistoire de son développement tient tout entière dans un petit vo* lume.
Je veux donner ici quelques citations de notre <i Protocole de paix » au point où il en était en 1867 * A la première page se lisait un rapide résumé
historique :
Quatre cents ans avant le Christ, Aristophane écrivait une comédie intitulée : La Paix, dans la-
quelle apparaît déjà le principe humanitaire.
« La philosophie grecque, transplantée plus tard à Rome, accuse une tendance marquée vers Tunité humaine, depuis Socrale, qui se dit « citoyen du monde », jusqu'à Térence, auquel « rien de ce qui est humain ne reste étranger », et Cicéron, pour qui « l'amour de rhumauité » est lu plus haute expression de la perfection morale*
BAS LES ÂUMESI
« Âa premier siècle de notre ère, Virgile, dans
sa fameuse ê^loiriie, préHit au mon•l^^ une paix universelle, sous la lorme mythologique du retour de 1 âge d'or.
« Au mnvon âge, les papes s'efforcent, quelquefois, bien qu'iouiiiement, de s'ioterpoâer entre les sou- Toraios comme médiateurs.
« Au quinzième siècle. Georges Podiebrad de Bohème projette de former une Ligue de la pais, alla de mettre un terme à la lutte entre les empereurs et les papes. Il s'adresse dans ce but à Louis XI. roi de France, qui repousse la proposition. Â la fin du seizième siècle, le roi de France, Henri IV, forme le plan d une confédération des Etats de TEurope. Lorsqu il eut délivré son pays des guerres de religionJil s'efforça d'assnrer le règne de la paix et de la tuleraiice. Il désirait voir les seize Etats de l Europe (la Turquie et la Russie se rattachaient alors à TAsie) unis dans une confédération ; chacun de ces Etats aurait eu le droit d'envoyer deux représentants à une Diète européenne, et la mission de cette Diète, ainsi constituée par ces trente représentants, aurait été de maintenir la paix religieuse' et de prévenir tout conflit international. Si tous les Etats avaient voulu prendre rengagement de se soumettre aux décision- de ce tribunal, toute cause de guerre eût été définitivement écartée. Le roi communiqua ce projet à son ministre Sully, qui l approuva complètement, et entama, sur-le-champ, des négociations avec les autres États. Ëlisabeth d'Angleterre, le pape, la Hollande et plosieors autres pays adhérèrent à celle proposition. Seule la
BASLËSAHMËS! m
maison d'Autriche s'y opposa, refusant d'accorder certaioes concessions territoriales qu'on lai demandait. Une campagne eût été nécessaire pour vaincre cette résistance ; la France aurait en à fournir le 'plus fort contingent de troopes et à renoncer an préalable à loule extension territoriale. L'unique but de ia campagne et la seule condition de paix imposée è TAutriche eût été son entrée dans la Confédéraliou européenne.
« Les préparatifs de cette guerre étaient déjà terminés et Henri IV se disposait à prendre en personne le commandement des troupes, lorsqu il tomba, le 13 mai, sous le poignard de Ravaiilac
« Personne n'a repris ce projet si glorieux dont la réalisation eût assuré le bonheur des peuples ; mais les penseùrs de tous pays ont repris Tidée de Henri lY.
« Au commencement du dix-huitième siècle, paraît le fameux lirre de Tabbé de Saint-Pierre^ la Paix perpétuelle. L'idée est également développée par un landgrai de Hesse, et Leibnitz j ajoute un commentaire favorable.
« Voltaire s'écrie : « Toute guerre européenne est une guerre civile. » Dans la mémorable séance do 25 août 1790, Mirabeau prononce les paroles suivantes : « Le moment n'est peut-être pas éloigné « où la Liberté, cette souveraine incontestée, « accomplira le vœu des philosophes, en libérant << riiumanitt' du crime de la guerre, et en étahlis-
sant la paix universelle. Le bonheur des peuples « sera alors le seul but des législateurs, comme « la seule gloire des nations. »
392 BAS L£S AKM£S1
c< En 179ày un des plus grands penseurs de tous les lemps, EmmaDuel KanI, écrit son traité sur
la Paix perpétuelle. Le piihiiciste anglais Bentham se joint, avec enthousiasme, au nombre toujours croissant des défenseurs de la paix : Foorier^ S^at- Simon et autres. Béranj^er écrit sa poésie : la Sainte alliance des peuples et Lamartine la Mnr^ êeillaisn de la paix, A Génère, le comte GeUon fonde le Club de la Paix et entretient avec tous les gouvernements de l'Europe une correspondance de propagande*
M [)«' 1*1 j al de Massachusetts, en Amérique, le savant lurgeron EliUu Burrit vient en Europe, où il répand, par millions, les exemplaires de ses FeuUles
d* olivier et de ses Etincelles de V enclume. Il préside en 1849 la conférence anglaise des amis de la paix* Dans le congrès de Paris qui termina la guerre de Cr iiuée, l'idée de la paix pénètre dans la diplomatie par une clause, ajoutée au traité, portant ^ue, pour les conflits à veoir, les puissances s*engageaient à recourir d'abord à une médiation, C esl la reconnaissance du principe de l'arbitrage. Malheureusement, on n*en tient pas compte.
« En 18G3, le gouvernement français propose la convocation d'un congrès pour arriver aux préliminaires d*un désarmement général et aux moyens d'éviter la guerre à Tavenir; mais les cabinets font la sourde oreille. »
Jusqu'à cette époque, j'avais eu peu de choses à inscrire dans notre protocole. Ce peu prouve cependant que la possibilité d'une paix générale avait déjà germé dans quelques esprits. Solitaires d'abord^
et séparées par de longs intervalles, quelques Toix
s'élèvent dans le passé, puis s'éteignent sans trouver d'écào, sans môme être entendues. Toutes les décoQYertes, tous les développements, tous les progrès commencent ainsi :
Le printemps approche;
Vous t nteiulez de-ci de-là
Quelques gazouillements.
Dès qu'il est arrivé,
Le chœur résonne avec puissance.
Ainsi au cours des siècles
Quelques murmures se font entendre,
Puis, quand les temps sont arrivés,
Tous élèvent la voix.
MiERZBOT.
J'approchais maintenant de Theure d'angoisse. Mais, que les circonstances étaient différentes de celles où Frédéric avait dû me laisser pour aller se battre pour les Augastembourg !
II était, cette lois, à mes côtés, adoucissant, par sa sympathie, les souffrances de sa femme. Le sentiment de cette chère présence me rendit si heureuse et si calme que j'en oubliai presque les douleurs physiques.
Une ûlle ! Ce fut l'accomplissement de tous nos vœux.
Je n'essayerai pas de raconter combien, penchés sur ce berceau, nous redevînmes enfauts nousmêmes, à quels enfantillages nous nous livrâmes : des parents passionnés, ayant vécu ces moments, peuvent seuls les comprendi e. .
BAS LES ARMËSl
Que te bonheur reiiil é^oisteî îNous» traversâmes alors ane époqve de léliciié qui noas fit oablier
le m>m1e eitérîeiir. Les souvenirs de la terrible seuiaïue de choiera à Grûmitz prirent, dans ma mém ^ire« les formes vagues i*nn mauvais rdre qui sVvanouit. L'ardeur de Frédéric à toiiibattre pour la paix > attiedii un peu. il était, il est vrai, découra^reant de voir qu à toutes les portes où Ton frappait au nom do celte œuvre, on n'était reçu qu'avec un >ourire de pitié, un haussement d'épaules, ou même un rappel à la raison. On dirait que le monde prend plaisir, non seulement à èlre trompé, mai- à se tromper lui-môme.
Frédéric pourtant continuait ses études de droit inlernatiiHKil ; il t/tiiretenail une correspondance sui- >ie avec Biimlscbli et d autres savants; nous poursuivions aussi, activement, ensemble, Tétude des sciences îiahiroIKs. 11 avait conçu le plan d'écrire un ^Tand ouvrage sur la guerre et la paix^ mais il voulait, avant de l'entreprendre, s'y préparer par de longues et sérieuses recherches.
— Les hommes de mon âge, avait-il coutume de dire, penseraient déroger en se remettant à Tétude. On se lient, en irénéral. pour suffisamment instruit du cher des diplômes coaquis jadis, et pour complètement satisfait, arrivé à un certain âge, du rang et Je la 5ituation dual on joiuL Pour mon compte, j'avais, il y a quelques années, le même respect de ma personne; mais d ^[uiis que j ai entrevu les coa-* tjuèies de Tesprit moderne, je me suis senti accaidé par la conscience de mon ignorance. Dans mon enfance, on enseignait le contraire de ce qui, doranl
BAS LES S^jj
ces trente dernières années, a été acquis dans tous les domaines des connaissances humaines. Ii me ftat, maintenant, malgré les fils ar-entés qui ornent mes tempes, apprendre tout à nouveau,
JSous passâmes à Vienne, dans un calme complet, rhiver qui suivit la naissance de Sylvia. Au printemps, nous visitâmes l'Italie : voyager, apprendre à connaître le monde, faisaient partie de notre prograname d'existence.
J'avais repris une ancienne domestique quii.vait été autrefois ma bonne et celle de mes sœurs. Elle était veuve. Cette « madame Auaa » méritait toute ma confiance et je pouvais, en tout repos, lui confier ma petite Sylvia lorsque nous nous absentions pour quelques jours de notre quartier général. Rodolphe était aussi en très bonnes mains, avec son précepteur, M. Foster. Il nous arrivait, d'ailleurs, assez souvent de prendre avec nous notre petit bonbomme de huit ans.
Heureux, beureux temps I II m'a fait, hélas! complètement négliger mon journal. Aussi ce u e:st que d'une façon générale, en bloc, que je puis en évoquer les souvenirs.
J'eus l'occasion de transcrire, à cette époque, dans notre « Protocole de paix », une citation bien encourageante. C'était un article de journal signé B. Desmoulin, dans lequel Fautenr proposait au |Ouvernenient français de se placer à la tête des Buts de l'Europe, en donnant l'exemple du désarmement :
« La France s'assurerait ainsi l alliance de tous les autres États, qui ont besoin d'elle et cesseraient
de la rclouter. Ce serait le début d'un désarmement «éuéral. L'idée de conquête disparaîtrait. La confédération des États de l'Europe se trouverait natuiellemont amenée à constituer un tribunal internatiooal, dont la mission serait d'aplanir, par voie d'arbitrage, tous les conflits auxquels la guerre n'a jamais donné de solution. Par cette initiaUre, li France mettrait de son côté la seule force réelle *t durable — le Droit — et, pour sa plus grande gloire, ouvrirait, une ère nouvelle à l'humanité. »
Bien entendu, cet article passa inaperçu.
Pendant l'hiver de 1869 à 4870, nous retournâmes à Paris. Cette fols, voulaiU étudier un nonyeau côté de la capitale, nous nous jetâmes dans le tourbillon du grand monde. •
Ce fut une agitation quelque peu faligaiile, mais qui, ne devant être que de courte durée, ne manquait pas d ai,'rément. Nous louâmes un petit hôtel tneublé, aux Champs-Elysées. Présentés aux Toileries par notre ambassadeur, nous fûmes reçus aux lundis de l'impératrice. Les salons des ambassades nous furent ouverts ainsi que ceux de la prmcesse Mathilde, de la duchesse de Mouchy, de la reine d'Espa-ne, et d'autres encore. Nous entrâmes aussi eu relation avec plusieurs noiabilités littéraires ; malheureusement, pas avec la plus grande de toutes : Victor Hugo, alors en eiiL Nous rencontrâmes souvent Renau, Dumas, — le père et le AU, — Octave Feuillet, George Sand, Arsène Houssayo, et quelques auti t s. Nous assistâmes, chez ce dernier, à un bal masqué. Lorsque l'auteur des Grunda
Dames doiiii iit, dans son splendide hôterde l'avenue de Friediaad, uae de ses fêtes véûitieaâes, il o était pas rare que de véritables grandes dames, à la l;iv»^ur d'un m isque, vinssent se mêler aux « petites daines », actrices en renom et demi-mondaines, fières de faire briller, dans ce milieu d'élite, leur esprit et leurs diamants.
^ous allions aussi fréquemment au tbéàtre; soit aax Italiens, où Adelina Patti — alors fiancée au iuarquis de Canx — soulevait rentIiou>iasine du public; soit aux Français, soit à quelque théâtre du boulevard, pour voir Hortense Schneider en îrande-durhesse de Gérolstein, ou toute autre ccléhviié de Topérette et du vaudeville.
C'est très curieux, mais il est certain que, lors* qu on est lancé dans ce tourLilloii de distractions et d'élégance, ce petit u grand monde » prend, à vos yeux, une énorme importance et qu'on subit ses lois d'élégance comme de véritables devoirs. Se produire au théâtre autrement que dans une loge, d'avant^scène, ou au Bois dans un équipage dont raltelage ne serait point irréprochable; — aller au bal dans une toilette non signée de Worth; — 3'asseoir à table, même lorsqu'on n*a personne à dîner, sans y avoir été solennellement invité par son maître d'hôtel, tout cela constitue de graves irrégularités.
Une fois pris dans l'engrenage d'une telle vie, on se laisse absorber au point de consacrer toutes ses pensées à de puériles occupations. On néglige fie s'intéresser à la vie du inunJe extérieur et réel. J en serais peut-être arrivée là, si Frédéric ne
m'en eût préservée. 11 n^était point homme à se i
laisser entraîner par « la vie à grandes guides >». Le monde uu noas vivious ue lui lit oublier ûi l^lJnivers, ni notre foyer. Noos consacrions toujours deux heures de nos matinées à la lecture et à la vie domestique, ce qui nous permit d'accomplir ce toor de force : goûter le lionheor à cûtè da plaisir.
Comme Autrichiens, on nous témoignait à Paris beaucoup de sympathie. Dans les conversations politiques on faisait souvent allusion à one « revanche de Sadowa ». Parce que mon mari avait été militaire, et avait fait la campagne de Bohème, on croyait ne pouvoir nous être pins agréable qo'en parlant devant nous de cette fameuse « revanche ». On la croyait inunuienle, préparée par des combinaisons diplomatiques et nécessaire au maintien de Féqnilihre européen. « La frottée » qne Ton se préparait a donner aux Prussiens serait une utile leçon aux peuples. L'affaire ne serait pas bien tragi«in«'; il ne s'agissait que de rabattre on peu la Uior^ue (ie certaines gens. Peut-être la vue seuie du fouet stiliirait-elle à la réalisation de ce dessein; mais, si la nation en question persistait dans son arr()i:ance, ell*' pouvait s'attendre à sentir le fouet s'abattre sur elle, sous forme de « revanche de Sadowa ». Naturellement, nous repoussions énergiquemeiit de pai ( ilies espérances : un malheur accompli ne saurait être atténué par un malheur nouveau ; une injustice passée ne peut être expiée par une injustice nouvelle. Nous affîruiions hautement ne iornier d'autre vœu que celui d'une prolongation durable de la paix.
BAS LES AHM£Sl 399
Ce Yoeu était aussi — da moias il l'affirmait — eelui de Napoléon III. Etant en relations avec bien des personnes de rintimité de Tempereur, nous eûmes sburent Toccasion de connaître les sentiments qu'il manifestait, dans son entourage, sur tel ou tel point de. la politique. Non seulement il souhaitait le maintien de la paix actuelle, mais il s^oecupait d'établir un plan de désarmement général. Malheureusement, il lui aurait fallu pour Texécution de ce projet une sécurité intérieure absolue qui lui manquait. Un grand mécontentement fermentait dans les esprits. Il y avait à la Cour un parti qui prétendait que le trône impérial ne pouvait être mieux consolidé que par une guerre heureuse. Une i^imple petite pronuMiade triomphale à Tétranger, de l'autre côté du Rhin, suffirait à assurer la gloire' et la durée de la dynastie napoléonienne. Ces donneurs de coniicils ne cachaient pas leurs regrets de ce que la guerre, qui avait failli éclater à propos de la question du Luxembourg, eût été écartée. L'affaire serait maintenant terminée!... Du reste^ entre la France et la Prusse, une guerre plus ou moins prochaine était inévilaijle... Et ils ne cessaient d'exciter 1 Opinion publique. Il ne nous parvenait de tout cela qu'un écho affaibli. On est tellement habitué à voir propager de pareilles idées qu'on s'y accoutiiuie, comme au bruit de la mer battant contre la falaise, et 1 on n*en conclut pas que l'orage nous menace déjà.
BAS L£S AKMES!
Notre brillante existence atteignit son apogée pendant les mois de printemps. On avait alors, en plus dps plaisirs de Thiver, les longues promenades au Bois, les visites aux expositions, les gardeoparties, les courses, les i)ique-niqnes. Nous commencions à <lr>irer le calme et le repos. Ce genre de vie ne peut avoir un véritable attrait que quand il s*y mêle quelque fiirt ou quelque affaire d'amour. Mais, pour Frédéric et pour moi ! Que je sois demeurée absolument ûdèle à mon mari ; que je n*aie jamais, par ma tenue ou par mes regards, aulurisé aucun homme à m adresser la moindre parole équivoque... je ne mets nul orgueil à le dire, c'était chose trop naturelle. Quand on a au cœur un amour aussi prulond et aussi béni que celui que je portais à mon mari, on se sent bien armée contre tout danger. Quant à Frédéric, si Ton me question* nait sur sa fidélité, je répondrais seulement que je n'eu ai jamais douté.
Lorsque vint Tété, et que le Grand Prix futcoora, la haute société déserta Paris. La princesse Mathilde partit pour Saint-Gratien, la Cour pour Compiègne. Bon nombre de nos amis nous pressèrent de les suivre dans quelque ville d'eaux; nous lûmes accablés d'invitations pour diUéreots châteaux ; mais nous n'étions pas disposés à recommencer, en çié, la ram|)agne de plaisirs que nous venions de terminer. Je ne désirais pas, pour le moment, retourner à Grûmitz, où j'aurais retro&vè
Diguizeo by Googl(
fiÂSL£SAUM£SI 401
de trop poiiibles souvenirs. Nous choisîmes, comme résidence d'été, tm petit coin bien tranquille de la Suisse. Noos quittâmes nos amis de Paris, pensant les revoir l'hiver suivant, et uous partîmes, comme des écoliers, en racances.
Cet été fnt pour nous un temps de repos absolu , partagé entre de longues promenades, de délicieuses heures de lecture, de bons moments de jeu avec les enfants.
L'Europe aussi paraissait tranquille. On ne voyait surgir de « point noir » d'aucun côté. On n'entendait même plus parler de la fameuse « revanche de Sadowa ». Mou plus grand chagrin fut Fintroduction du service obligatoire en Autriche. Je ne pou* vais me résigner à l'idée que mon fils dût être soldat.
— Un an de volontariat, me disait Frédéric, en guise de consolation, ce n'est pas grand'chose.
le secouai la tête :
— Ët quand ce ne serait qu'un jour! 11 ne de* vrait pas être possible de contraindre, même pour
un seul jour, un être humain à remplir une lonction qu'il déteste, car, c'est Tobliger à trahir ses convictions, c'est le forcer à mentir, et j*aurais voulu élever mon ilis dans la sincérité.
— Il aurait dû, pour cela, naître quelque cent ans plus tard, ma cbérie. Seul, un homme parfai-^ tement libre peut être aussi parfaitement sincère; et il faut bien reconnaître que la liberté et la sin-* cérité ne sont point à l'ordre du jour.
Dans notre retraite, Frédéric avait bien plus de loisir pour ses travaux, et il s'y livrait avec une
BAS LES ÂUMESl
ardeur extrême. Quelque heureux que nous fussions daos cette solitude, nous n'en étions pas moins résolus à retourner passer Thiver à Paris : nou pour y reprendre une vie de plaisir, mais pour teuter uu effort pratique eu laveur de Tidée maîtresse de notre vie. Nous ne nous flattions pas du moindre succès: mais, quand on tient la cause que i ou sert pour la plus sainte de toutes, on re,s;arde comme un devoir impérieux de ne pas n(^i:liirer l uinlu* luèiae d'une chance.
Dans nos causeries intimes, nous parlions souvent du projet de désarmement de Napoléon IIL C/e>l à sa Misée que nous rattachions nos plans et nos espérances. Les recherches de Frédéric lui avaient mis entre les mains la partie des mémoires de Sully Louteaant le projet de paix universelle de lienri IW ^'ous voulions en faire tenir une copie à Tempereur. Pdr nos relations en Autriche et en l^iu»e, nouh pensions pouvoir préparer ces deux puissances à la proposition de désarmement que devait leur soumettre Fempereur des Français. Je eouqUais ai^ir à Vienne par l'ex-miaistre h Evidemment », et Frédéric à Berlin, par un de ses parents, très haut placé à la Cour, et très influent dans le
mniide puliliqae.
En décembre, au moment où nous allions partir pour Paris, notre trésor.*, notre petite Sylvia tomba dangereusement malade... Quelles heures cruelles !... Napoléon III et Henri lY passèrent naturellement à rarrière*plan...
Elle ne mourut j>as. Au bout de deux semaines, fout danger fut écarté. Le médecin nous interdit
BAS LES ARMESl
-seulement de faire voyager Tenfant pendant' les grands Iroiils; notre départ fut donc retardé jusqu'au mois de mars.
Cette-maladie, le danger et la délivrance nous avaient i)rorondénieiit ùbraolés, Frédéric et moi; notre affection mutuelle en fut encore accrue. Trembler ensemble à la pensée d'un horrible iualiicar, le redouter surtout à cause du désespoir qu'éprouverait l'autre, puis verser ensemble des larmes de joie quand le danger est conjuré.. . que cela est bien fait pour fondre deux âmes en une seule I