CHAPITRE PREMIER
|ous avons succinctement parlé du Niger, qui conduira les Anglais b. Sokolti; examinons maintenant le bassin de la BOnoué, qui les conduira au lac Tcliad ou TzAdé.
Celte grande rivière a été découveite par Barth en 1851 . Klle fut explorée par le docteur Baïkie, en 1804, jusqu'à onze cents kilomètres de l'Océan, et en 1879,par le baleau Henri- Wenn, des missions protesUuilos du Niger, ayant à son bord l'explorateur Flegcl.
On a cru pendant longtemps, que la Bénoué prenait sa source dans le lac Liba ; mais Flegel, qui a exploré l'Adamaoua, a affirmé que c'est des massifs des montagnes de
cette province, que s'échappe la principale coulée de cette immense rivière ; il m'a lui-même raconté qu'il pourrait se faire que la Dénoué se reliât au bassin du Chari, grand fleuve qui se jette dans le lac Tchad.
Quoi qu'il en soit, ce grand affluent du Niger coule presque en droite ligne de l'est à l'ouest, en s'infléchissant légèrement vers le sud, sans présenter aucun méandre, et vient se jeter dans le Niger h Igbébé, en face de Lokodja.
Son lit est en plaine ; deux chaînes de collines longeant les deux rives, à une très grande distance, bornent l'horizon.
Les steppes riveraines sont presque entièrement dépourvues d'arbres ; de grosses toufl'es d'herbes, semblables de loin à de l'alfa, couvrent cette grande plaine.
Durant son parcours, la Bénoué reçoit de nombreux aflluents, dont les principaux sont, sur la rive droite : Sungo, Kaddera, Gongola, et sur la rive gauche : Mayo-Béli, grossie par le Fouro, qui se jette près d'Yola.
L'année peut se diviser en deux grandes saisons : la saison sèche et la saison pluvieuse.
Vers la fin du mois de mai, les eaux montent et la rivière devient alors navigable ; les bateaux calant six pieds et jaugeant deux cents tonneaux, peuvent remonter jusqu'à Djebou et très probablement au-dessus. C'est en mai et en septembre que les eaux atteignent leur plus grande élévation. Les Anglais ont construit des bateaux à coquille plate, qui peuvent porter jusqu'à quatre cents tonneaux.
Dans la seconde quinzaine du mois de novembre, les eaux commencent à baisser plus précipitamment que celles du Niger, et du soir au matin, on est exposé à se réveiller sur le sable.
Nous avons eu un navire, le Nupéy qui s'est échoué dans la Bénoué, le 7 novembre 1883, en remontant à Ibi, et il n'a été renfloué, par la crue des eaux, que le 6 juin 1884.
Les eaux du Niger, en 1883, ont baissé prématurément et quatre bateaux français ou anglais ont dû passer six mois à la belle étoile. 11 était triste, mais très curieux, de voir ces bateaux, dans rextréme sécheresse, perchés au sommet
d'immenses dunes, émergées à plus d'un mille du courant.
Dans la saison scclie, les chaloupes à vapeur, calant deux |)iedset demi, peuvent seules remonter la Bénoué; ce n'est qu'en pirogue que nous correspondions entre Lokodja et Ibi.
C'est en mars et avril que les eaux sont le plus basses.
Pendant les pluicîs, les eaux de la Bénoué sont aussi jaunâtres (jue celles du Niger; mais, dans la saison sèche, elles deviennent limpides, avec une légère teinte verdî\tre, ce (pii est du probablement au sol très crevassé et extrêmement perméable de cette vaste plaine.
L'aspect de ce confluent est fort curieux à observer, à partir de la fin de décembre et pendant toute la saison scche.
La Bénoué, quoique coulant dans le lit du Niger depuis Igbébé, conserve, pendant près de dix milles, la couleur verte de ses eaux; elle se maintient vers la rive gauche, comme si elle ne voulait pas se confondre avec les eaux vaseuses du Niger, qui érodent vers la rive droite.
La fusion ne commence à se faire que dans les parages de Beaufort-lsle.
Le thermomètre centigrade du 4 au 19 octobre 1883, lors de mon premier voyage àll)i. n'a pas dépassé 38'.
Les toi'nades son* très fréquentes, mais de courte durée.
Le 13 octobre de cette année (1883), étant au mouillage (levant Djebou, nous avons été envelopj)és par un tourbillon, vers huit heures du soir. Le thermomètre, qui était à :35', est subitement tombé à 22*. La rivière s'est transformée en une mer houleuse, sous un vent terril)Ie, accompagné de coups de tonnerre ; le vapeur, chassé sur son ancre, allait à la dérive. Il fallut jeter une deuxième ancre, pour ne pas faire naufi*age.
Au bout d'une demi-heure environ, le cfilme le plus parfait était rétabli.
La rive gauche, depuis Igbébé jus({u'aux environs d'Outché-bou-hou, est ()ccu|)ée presque exclusivement par des païens, constamment subjugués j)ar les disciples du Prophète.
Les païens portent ici, comme dans le Niger moyen, des tatouages particuliers à leur pays d'origine d'où ils ont fui.
Ils fuiront encore devant le croissant persécuteur, à moins que les Anglais n'y mettent un frein ; mais, en ce moment, ils ont besoin de ménager les Foulalis et je le conçois à merveille. Leur installation étant incomplète, le concours des rois foulahs, qu'ils flattent par de nombreux cadeaux, leur est indispensable; mais, dès qu'ils auront jeté des milliere de sujets britanniques blancs et noirs dans les deux bassins du Niger et de la Bénoué, lorsqu'ils auront multiplié leurs comptoirs et leurs missions, quand ils se seront bien fortifiés, alors, ils trouveront, dans les païens, d'excellents auxiliaires pour refouler les Foulahs vers l'Orient.
Telle sera leur politique dans ce pays et en môme temps le meilleur moyen d'enrayer l'esclavagisme odieux et féroce qui règne en maître dans ces contrées, grâce aux préceptes du Coran qui veulent que le musulman soit libre et l'infidèle esclave.
C'est la politique anglaise que nous devrions suivre dans tous les pays où vivent, pêle-mêle, les Foulahs et les Fétichistes ; mais tel ne devrait pas être, à mon avis, le système à employer au Dahomey, si nous devons y aller.
Là, il faudrait frapper un grand coup et en finir une
bonne fois.
Pour revenir aux habitants de la Bénoué, disons que les populations païennes sont dévastées sans mesure, par tous les musulmans de l'empire de Sokoto, et qu'il n'y a, pour eux, ni trêve, ni merci.
Les scènes navrantes auxquelles j'ai assisté, m'ont fait éprouver pour ces opprimés une sympathie égale à l'horreur que m'inspiraient leurs injustes et affreux oppresseurs dont le chef suprême, dans le Soudan, est le sultan de Sokoto. Ce puissant monarque jouit d'immenses revenus dont l'esclavagisme est la principale source, tant pour lui, que pour tous les rois et roitelets qui couvrent le sol de ce vaste empire.
Les musulmans portent ici, comme partout, le burnous, le turban, la gandoura et les babouches araJDes.
Les païens se couvrent comme ils peuvent, selon les moyens (|ue leur laissent leurs ennemis : un sale inorci^au de toile qui descend à mi-jambe et des amulettes au cou. On en voit qui sont couverts de peau de biques ou de haillons de toutes sortes.
Les enfants sont entièrement nus jusqu'à PAge de sept h huit ans.
« A quoi bon travailler, disent ces malheureux idolâtres, puisqu'on nous prend tout ce que nous gagnons ! »
Pour les riches, la i)ase de la nourriture est le riz indigène, qui est d'apparence rougeùtre ; pour les pauvres, c'est le mil.
Le pays fournit aussi les patates, les ignames, les oignons, Tarachide, les poules, les canards, les bœufs, les moutons, les chèvres, les poissons, etc.
Comme produits de commerce, titons : la canne à sucre, le café, le tabac, le coton, le ricin, Tindigo, le sésame, le beurre végétal, le miel, la potasse et des peaux. L'huile de palme est un produit très rare; dans l'Adamaoua, il n'y a pas de palmiere.
Pour le moment, c'est l'ivoire qui est le produit le plus important.
En 1885, on disait que les Anglais venaient de mettre en exploitation à Banspfa, petit village situé aux environs de Loko, sur la rive gauche, une mine d'argent ; quelques joui*s plus tard, cette fameuse mine n'était, disait-on, qu'une mine d'antimoine ; aujourd'hui, ce ne serait qu'une simple mine de plomb.
J'ai fait ramasser, dans cette petite localité, une grande quantité de pierres, qu'on décorait du nom d'améthyste; elles étaient, en effet, d'une belle couleur violette ; mais les lapidaires de Paris, après examen, ont reconnu qu'elles n'avaient aucune valeur.
II pourrait se faire cependant qu'en fouillant hi terre, on trouvât dans ces parages des pierres précieuses.
Le fer et le cuivre existent aux environs de Wukari, capitale (leKororofan.
La première factorerie que Pon rencontre, en remontant la Bénoué, est à Loko, sur la rive droite.
En évaluant la vitesse moyenne . de nos petits navires à cinq milles à l'heure, en remontant le courant, cela ferait quatre-vingt-dix milles.
Le jeune roi de Loko se nomme Amadouli; c'est un Foulali, un farouche despote, qui corrompt les agents noirs de nos factoreries, pour voler ensemble les Compagnies dont ces agents sont les représentants.
C'est dans cette localité que j'ai éprouvé le plus de chagrins et où H m'est arrivé le plus d'aventurçs désagréables, grâce au chef de la factorerie, le nommé Bennett, natif de Sierra- Leone, ami et conseiller du roi.
Ce Bennett était un ancien agent de la Compagnie anglaise, qu'il avait quittée, après avoir commis de nombreuses malversations dans l'adrùinistration de la factorerie qui lui avait été confiée.
Engagé un peu à la légère, il faut le dire, par M. de Semelle, il vola à la Compagnie française, pendant que j'étais agent général, environ vingt mille francs d'ivoire, qu'il avait enfoui dans un silo creusé sous son lit.
Nous avons eu toutes les peines du monde à faire arrêter ce forban, et, plus tard, grâce aux lois anglaises, c'est Bennett qui m'a fait arrêter, sous prétexte que je l'avais maltraité (1).
Quelques mois après l'enlèvement de Bennett, la factorerie fut brûlée de fond en comble et les marchandises détruites. Nous n'avons jamais pu savoir comment le feu avait été mis à nos bâtiments.
La première pensée qui vint à l'esprit de tous les Français, fut d'attribuer ce désastre à la malveillance; mais l'enquête que j'ai faite n'a pu l'établir.
(I) Voir plus loin les détails de cotto arrestation.
C'est là qu'est mort, d'une fièvre pernicieuse, mon ami Kobin, clief de district.
Enfin, c'est à Loko que l'agent Thomas fut noyé par Vengeance parce qu'il avait remplacé Bennett, lequel se pi'omène tranquillement à Free-Town (Sierra-Lcone). Il a l'audace, aujourd'hui, de demander une indemnité Qmx. directeurs de l'ancienne Compagnie française de l'Afrique écy u otoriale, pour le préjudice qui lui aurait été causé. Je^ raconte plus loin, dans tous ses détails, l'abominable coiicluite de cet agent infidèle, implacable ennemi des An^çlais, auxquels il doit son instruction et l'avantage de po cjt^^oir porter culotte, au lieu d'un pagne.
J^ raconte ces faits parce qu'ils renferment des enseigr^ ^ jmenls qui pourront être utiles ; mais, avant de parler de c<3 2î^ ^tristes événements, je tiens h faire part à mes lecteurs d'^^Jti-X€ aventure d'un autre ordre, d'un genre tout à fait cui.XT'icBux, qui m'est arrivée également à Loko la première fois q^^*-^ je l'ai visité.
ctait le 14 août 1881.
peine débarqué, je suis allé rendre visite au roi Amadou
^^ » ^i-près force compliments, de part et d'autre, la remise
de 5^ cadeaux traditionnels accomplie et l'inspection de la
ï^^-^ tcjrerie et de ses dépendances terminée, je pris mon
^^^^i l pour faire un tour de chasse dans les environs. Suivi
^p ï>non chien et accompagné de quatre Kroumen, je me
*^eai tranquillement dans la plaine qui s'étend derrière
*^ '^''î liage ; il était cinq heures du soir.
"^V.ia bout d'une demi-heure de marche, je vis tout à coup ^ï^t>5]^raître, à une centaine de mètres devant moi, un vaste ^^^rup couvert d'édifices superbes.
Il y en avait de diverses grandeurs et de formes dilTé-
ï'^rit^s, mais tous se terminaient en pointes d'aiguilles.
"■-—es derniers rayons du soleil couchant jetaient sur ces
^^nges monuments une sinistre clarté et leur donnaient
^^f>ect de mausolées, de tombeaux en marbre ou en jjfranit
^ ^^ pierres tumulaires. Je me croyais transporté, comme
P^^ enchantement, au cimetière de Montmartre ou du Pôi*e-
Lacliaise, et je restai fixé au sol. iLtais-je le jouet de mes sens ai)usés ou la victime d'une hallucination quelconque; était-ce TelTet d'un mira<j:e, d'une vision, d'un coup <le soleil? Je me sentis assiiillir l'esprit par mille idées à la fois qui me laissèrent un instant troublé et confondu ; mes Kroumen voyaient bien connue moi et répétaient en chœur : « Village, grand village! »
Au bout de quehjues miimtes de réflexion, après avoir essuyé mes binocles et m'étre frotté les yeux, je m'avançai anxieusement vers cette mystérieuse cité que je rejoignis en (jnelques minutes.
Le premier monument que j'atteignis, était un immense clocheton, merveilleusement construit, ayant environ (jualre mètres de hauteur et une dizaine de mètres de circonférence vers sa base ; il était flanqué de tous côtés de stalagmites, de pyramides et de flèches d'une dureté extraordinaire. Tous les autres édifices étaient du même genre et avaient à peu près les mêmes formes.
Plus de doute, j'étais dans la capitale des Termites!
Après avoir parcouru en tous sens cette curieuse cité, je rentrai à la factorerie, bredouille en fait de gibier, mais plus enchanté de mon excursion que si j'avais fait une excellente chasse.
J'appris en rentrant, par le fameux Bennett, que ces terriers existaient depuis un temps immémorial et que les indigènes les respectaient religieusement, parce qu'ils croient qu'ils ont la surnaturelle puissance de protéger leurs semailles.
Il y a quelques jours, le hasai'd fit tomber entre mes mains un ouvrage de Saintine, provenant de la bibliothèque de Grenoble, qui a pour titre : Seul. Le héros de cet ouvrage se nomme Selkirk. C'est un misanthrope, qui fuit le monde et (jui voyage.
Pour la deuxième fois, il revient dans un désert, près de Popayîui, dans la Nouvelle-Grenade.
Quelle ne fut pas sa surjii'ise, de trouver une ville considérable, là où, six mois auparavant, il n'existait <jue dessables.
Saintîne s'exprime ainsi (la citation est un peu longue, mais je la copie entièrement, parce qu'elle est instructive et intéressante à la fois) :
« Devant lui (c'est-à-dire devant Selkirk) s'rlèvent des « huttes de terre, régulièrement construites et hautes de « huit à dix pieds. C'est un village d'Indiens! Cette fois il « n'en peut douter, Tillusion est impossible, une brume ne « l'abuse point comme au Faux-Popayan ! Le ciel est pur, « la clarté du soleil luit nettement sur ces habitations arron- « dies en voûtes. Comment n'en a-t-il pas eu connaissance « lors de sa première tournée d'exploration dans l'île 1 Sans « doute, ces Indiens n'ont débarqué et ne se sont installés « que depuis cette époque sur le bord du lac Bleu. Peut-être « sont-ce des chasseurs de phoques, attirés là par le séjour « qu'y ont fait ces amphibies. Il arme son fusil, prêt à toute « rencontre, et, s'abritant derrière un épais buisson de « cactus, il guette la sortie d'un des habitants, ne pouvant « prévoir encore s'il a affaire à des amis ou à des ennemis. « Une conviction lui reste néanmoins : c'est qu'il n'est plus « aujourd'hui le seul homme qui vive sur ce coin de terre.
« Pendant qu'il guettait, il eut grand'peine à contenir « la curiosité de Marimonda (son singe), qui voulait aller « seule à la découverte.
« Après un quart d'heure de vaine attente, ne voyant rien « venir, et impatient de savoir si ce village de fraîche date « était déjà abandonné, s'abritant toujours de son mieux, « tantôt derrière un taillis, tantôt derrière un monticule, il « en fit le tour, à distance, afin d'épier par les ouvertures qui « devaient servir de portes, si quelqu'un apparaissait et se •c mouvait sous ces huttes.
« Mais ces huttes, si régulièrement édifiées, ne présenic talent ni portes ni ouvertures.
« Hàtons-nous de le dire, elles n'avaient eu pour con- « structeurs, comme elles n'avaient pour habitants, que des « TermiteSy sorte de grosses fourmis blanches qu'on ne ren-
« contre guère qu'entre les tropiques, ou sur le continent « africain.
« Une fois encore , Selkirk , entraîné peut-ôtre par une « incessante préoccupation de son esprk, avait été la dupe « d'une apparence trompeuse.
« Assez semblables aux fourmis par leur forme, mais se « rapprochant des abeilles par leurs travaux, par la distri- « bution de leurs castes, et plus industrieuses même que « ces dernières, les Termites présentent trois tribus parfai- « tement distinctes entre elles et ne composant qu'une seule « famille.
« Voici d'abord les ouvriers^ à la fois mineurs et archi- « tectes, creusant dans les profondeurs de la terre d'im- « menses galeries, des dédales où ils enfouissent leurs « matériaux et leurs provisions; puis, se servant de ces « palais souterrains comme de fondations sur lesquelles ils « élèvent des monuments extérieurs, relativement plus « hauts que les pyramides. La pyramide d'Egypte, la plus « altière, la plus audacieusement culminante du sol, celle « de Chéops, n'a pas cent fois la hauteur de l'homme son « édificateur. Une termitière dépasse de mille fois, en élé- « vation, la taille de celui qui l'a construite. Quant à sa « solidité, au rapport de Smeathman : des troupeaux de « buffles peuvent bondir dessus sans l'effondrer.
« A côté des ouvriers marchent l^ssoldatSj armés en tête « de mandibules cornées, de pinces pénétrantes, vraies « machines de guerre, égalant la longueur de leur corps. « On les trouve sans cesse au dehors de l'habitation com- « mune, veillant au salut de tous, protégeant les travaux des « ouvriers, leurs frères, et prêts à mourir pour les défendre.
« La troisième tribu des TermiteSj la caste noble et pri- « vilégiée par excellence , ne se compose que de deux « individus, ou plutôt d'un seul, car le roi, là comme dans « d'autres monarchies d'un ordre plus élevé, n'est, à vrai « dire, que le mari de la reine. Ainsi que la reine des abeilles, « la reine des Termites est, dans rentièœ réalité de l'expres- « sion, la mère de son peuple, la mère des ouvriers aussi
bien que des soldats. Enfermée dans sa case royale, sans autres soins que ceux d'une laborieuse et incessante maternité, entourée de serviteurs attentifs à ses besoins, mais plus encore ses gardiens que ses courtisans, elle rappelle assez le rôle politique que jouaient autrefois certains souverains absolus de Tancien comme du nouveau monde.
« Si Selkirk, comprimant le dépit que fit naître en lui ce nouveau désappointement, avait pu étudier à loisir et dans leurs détails intimes les mœure de ces intéressantes peuplades, une des merveilles les plus saisissantes de la création animée, il eût vu se dissiper, ce jour même, ses doutes obstinés sur l'avantage de l'association. Les Termites isolés deviennent facilement la proie de l'hirondelle, ou d'un insecte mieux cuirassé qu'eux ; réunis, ils sont une puissance.
« En Afrique, où aussi bien que les sauterelles, ils passent pour une nourriture digne des gourmets les plus raffinés, on a vu des bandes de nègres, qui cherchaient à les enfumer dans leur forteresse , vaincus par eux , laisser des morts sur le champ de bataille.
€ Ce qu'ils peuvent édifier, ce qu'ils peuvent détruire est incroyable. Dans les contrées où ils se montrent les plus nombreux, les plus agissants, le double rôle que semble leur avoir assigné la nature est celui de pionniers et d'agents de la salubrité publique. Rongés, minés par eux, les arbres disparaissent comme sous la cognée du bûcheron ; ils éclaircissent l'épaisseur des forêts vierges, y font pénétrer la lumière et la vie, les débarrassent de leurs bois morts, et parfois y ouvrent de longues routes dont les sauvages indigènes profitent pour atteindre le gibier ou s'avancer vei*s d'autres horizons. Grâce à eux, les corps des grands quadrupèdes, des buffles et des éléphants tombés de vieillesse ou dans quelques luttes meurtrières, ceux des énormes cétacés que le flot pousse au rivage, disparaissent avant d'avoir répandu leur pestilence dans l'air.
« Les Termites ne se montrent guère là où domine Tîn- « dustrie de rjiomme. Pour cette raison, comme pour celle « du climat surtout, il semblait que l'accès de l'Europe leur « fCit interdit à jamais ; cependant, il y a quelques années, « arrivés en France à bord de quelque navire du Sénégal, « ils ont essayé de s'y établir et le trésor des arcliives de la « Rochelle, dévasté par les fourmis blanches, gardera un « triste souvenir de leur visite. »
Si j'avais lu Saintine avant d'aller au Niger, je n'aurais pas été surpris, à Loko, de voir des constructions de Termites. Ce qui prouve bien qu'on s'instruit tous les joure.
Ce que Saintine ne dit pas et ce que je n'ai pas dit non plus, parce que je ne le savais pas, c'est que les reines des fourmis n'ont pas du tout la forme des fourmis blanches; elles ressemblent plutôt à de très gros vers blancs, de la longueur de six à sept centimètres, ayant trois centimètres environ de diamètre; les noirs les mangent et les trouvent exquises.
Ce sont les Pères de la Mission africaine de Lyon qui m'en ont montré une superbe renfermée dans un flacon d'eau-de-vie.
Le R. P. Chausse, supérieur à Lagos, m'a dit en avoir mangé et les avoir trouvées succulentes.
Revenons à nos comptoirs.
Le deuxième et le troisième et dernier comptoirs de la Dénoué ont été créés en 1883, à côté l'un de l'autre, aux villages d'Outché-bou-hou et d'Ibi, à environ deux cent quatre-vingt-cinq milles du confluent.
Les roitelets de ces deux villages dépendent du roi de Djebou ; celui-ci paye tribut au roi de Mory, qui habite la rive droite en amont de Djebou.
Le roi de Mory est presque l'égal, en puissance, du roi de Wukari, mais tous doivent obéissance au roi d'Yola, capitale d'Adamaoua.
On voit que dans ce pays, c est la môme hiérarchie féodale que dans le Noupé.
La ville de Djebou est placée, ii peu près, à 8" de latitude nord et 8* de longitude est ; elle est bâtie sur un plateau qui domine la rivière à 800 mètres de la rive gauche.
La cité est entourée d'un fossé profond et d'une enceinte en palissade construite avec de gros troncs d'arbres, dont plusieurs ont pris racine et sont devenus des géants.
Les maisons sont de forme conique, en tout semblables à celles du Noupé; mais les familles, au lieu d'envelopper les groupes de leurs cases d'une enceinte en torchis, comme à Bida, se servent, pour la môme opération, de grandes nattes de deux mètres de hauteur, confectionnées en joncs; tous ces groupes de maisons, étant rapprochés les uns des autres, forment des rues tortueuses qui courent dans tous les sens, et quand on s'y engage on s'y perd littéralement.
Nous sommes passés plusieurs fois entre les mêmes murailles végétales sans nous en apercevoir et sans pouvoir trouver une issue.
La ville et les places publiques sont beaucoup plus propres que celles de Bida et d'Egga.
Les musulmans parlent la langue haoussa; les idolâtres ont conservé leur dialecte, mais ils ne le parlent qu'entre eux.
Les salutations se font par des génuflexions. Les sujets* se prosternent devant les rois, les princes et les grands seigneur; ils se mettent à genoux, embrassent la terre et se couvrent la tôte de poussière.
Entre égaux on se serre la main. La polygamie est dans les usages des Haoussaoua, comme des idolâtres.
La richesse des musulmans, nous l'avons dit, consiste dans le nombre des esclaves (|ui cultivent la terre.
Les femmes riches de Djebou sont de haute taille, elles s'habillent comme les Mauresques, mais ne portent pas le voile.
Leur coiffure est très bizarre. F.lles tressent leurs cheveux en forme de casque, à une hauteur prodigieuse, en laissant échapper derrière le cou une queue tressée à part et qui se courbe comme le dard d'un scorpion.
Ce casque chevelu est retenu au moyen d'un mince filet de soie noire et d'une longue épingle en or ou en argent.
Djebou est, pour ainsi dire, le port de la grande ville de Wukari ; celle-ci est industrielle et commerçante au moins autant que Bida.
C'est au roi de Djebou que nous avons eu affaire pour notre installation à Ibi. Le monarque a signé, avec enthousiasme, le traité qui lui a été présenté au nom du Gouvernement français et de la Compagnie française équatoriale. Il a déclaré qu'il serait toujours l'ami des Batourés (des blancs), dont il avait entendu dire beaucoup de bien, mais qu'il n'en avait jamais vu. Par antithèse, les blancs n'ont pas tardé à entendre dire par ses sujets, beaucoup de mal de Sa Majesté.
En effet, le mécontentement du peuple contre le roi était extrême; on l'accusait de crimes atroces; on disait qu'il s'emparait avec violence dû bétail, des récoltes et des vivres de ses populations; qu'il enlevait de force des hommes, des femmes et des enfants libres, qu'il vendait comme esclaves. Tous ces faits étaient parfaitement exacts, nous avons eu l'occasion de le constater; les Anglais ont brûlé Djebou de fond en comble l'année suivante.
Voilà ce que nous aurions dû faire au Dahomey depuis bien longtemps
CHAPITRIi; II
Comment nous avons pris position à Ihi et Outché-bou-hon
liNSi c|ue nous l'avons vu au chapitre histoi-iqucy les chefs de Brass, par crainte des Anglais, n'ont pas voulu signer le traité qu'ils avaient précédemment accepté, traité tendant à neutraliser les bouches du Niger, afin d'éviter ce qui est arrivé.
La Compagnie anglaise, puissamment riche, recevant des immunités de son gouvernement, résolut de nous anéantir par la concurronce.
M. Mac-Intoche, à peine revenu d'Angletcni?, quclciucs jours après mon déharquement à Brass, en 1883, doiuia l'ordre de baisser, d'environ un quart, la valeur de st^s marchandises, partout où les Français avaient des comptoirs. Dans ces conditions, la Compagnie française ne |)0uvait lutter; il fallait chercher immédiatement un remède fi
cette fâcheuse situation. C'est aloi*s que je pris la résolution d'aller au-devant des caravanes.
J'avais appris que les caravanes qui apportaient Tivoire dans nos comptoirs de Loko et d'Egga, passaient la rivière à Ibi et Outché-bou-hou ; les Anglais n'avaient pas encore songé à aller s'établir dans un endroit aussi éloigné.
Je savais, de source certaine, que les indigènes étaient très doux et qu'ils ne demandaient pas mieux que de faire du commerce avec les blancs.
Abbegga et tous les gens des caravanes que nous avons interrogés à diverses reprises avaient affirmé que les Français seraient reçus avec plaisir et tous nous engageaient à y aller.
Dans le Niger, je résolus d'aller à Chonga, de pousser une reconnaissance avec la chaloupe jusqu'à Badjebo et peut-être jusqu'à Boussa. A cet effet, on chargea le vapeur Moleki de marchandises, on mit à bord tous les agents nécessaires, comptables, ouvriers et Kroumen.
Le Nupé fut désigné pour Ibi, il fut chargé des marchandises que les caravanes préfèrent ; on embarqua des agents noii*s sachant parler haoussa ; cette deuxième mission fut confiée à M. Leroux.
Entre autres instructions verbales, M. Leroux reçut, par écrit, l'ordre suivant :
Ordre,
« M. Leroux quittera Lokodja le 27 août avec le vapeur Nupè pour se rendre à Djebou, dans la Bénoué, situé à environ deux cent quatre-vingt-cinq milles du confluent de cette rivière.
« n ne fera escale nulle part, pas môme à notre factorerie de Loko.
c l\ mouillera tous les soirs à la nuit et repartira le lendemain matin à la pointe du jour.
« Tout en se confiant au pilote M'hamoudou Egouatê, M. Leroux ne le perdra jamais de vue.
tt Le capitaine Palmers commandera son navire en tenant compte que le pilote seul connaît la route et que c'est M. Leroux qui dirige Texpëdition.
« M. Leroux fera mouiller devant Djebou et se rendra immédiatement chez le roi, accompagné de rinterprëto M'hamoudou et de l'interprète Joseph, qui parle les langues yourba, npupé, haoussa, française et anglaise.
c Après les salutations d usage, il lui remettra les cadeaux et lui demandera, au nom du Gouvernement français et de la Compagnie française de l'Afrique Equatoriale, s*il veut être notre ami et nous permettre de nous établir à Ibi et à Outché-bou-hou, pour acheter l'ivoire des caravanes ; à cet effet, M . Leroux se fera concéder un vaste terrain situé au bord de la rivière à Ibi et à Outché-bou-hou et autant que possible sur des points élevés.
f II fera signer au roi le traité ci-joint, portant le cachet du consul de France.
f II lui annoncera ma visite dans les premiers jours d'octobre.
f II lui remettra le drapeau français qui sera arboré au-dessus de la grande porte d'entrée de la ville de Djebou.
• La drapeau sera salué d'une triple salve d*artillerie.
« Deux autres drapeaux seront hissés sur les terrains concédés à Ibi et à Outché-bou-hou et également salués d'une triple salve d'artillerie.
t Dés que les factoreries seront couvertes en zinc, et les marchandises abritées, M. Leroux redescendra h Lolcodja pour y surveiller la traite et mettre ses comptes à jour.
« Il laissera ù Ibi les agents, les ouvriers et les Kroumcn désignés par ragent général. »
a Lokodja, le 25 aoiit 1883, »
Au retour de Chonga, en inspectant Djebou et Ibi, j'ai constaté que M. Leroux s'était acquitté à merveille de sa mission. Voici les notes qui sont, sur mon agenda, prises au jour le jour, durant ce voyage, et (jui contrastent étrangement avec le récit fantaisiste de M. Viard, dont j'ai parlé.
Tôt ou tard la vérité se fait jour, même pour les explorateurs et les membres de la Société d'admiration mutuelle qui pullulent à Paris :
Vendredi y 5 octobre 1883.
Départ, ce matin à sept heures, de Lokodja, avec le vapeur A^wjDé'', capitaine Palmere, et la c\\^\o\\\}e Française.
Les bateaux sont bondés de marchandises destinées à Tapprovisionnement des factoreries Loko, Outché-bou-hou
et Ibi. A midi, le thermomètre centigrade marque 35' sur le pont et à l'ombre. A six heures et demie du soir, nous mouillons.
Avons marché onze heures et demie.
Samedi^ 6 octobre.
Départ, ce matin à six heures. Pluie légère.
Arrivé à Loko à une heure. Avons marché sept heures.
Le roi Amadou étant absent (1), je dépose les cadeaux chez son ministre qui les lui fera parvenir à Massaraoua, ville de Tintérieur.
Visite à la tombe de mon ami Robin ; inspection à la factorerie ; accès de fièvre épouvantable.
J'envoie un messager au roi pour lui exprimer mon mécontentement sur l'incendie de notre factorerie et sa conduite dans l'affaire Bennett.
Je lui fais dire que les Français sont très bons, qu'ils aiment particulièrement les noirs, qu'ils ne se mêlent jamais de leurs affaires, qu'ils respectent, plus qu'aucun d'eux, les préceptes du Coran ; que nous ne sommes venus chez lui que pour y faire du commerce, entretenir avec son peuple des relations d'amitié et les aider en tout et pour tout, dans les limites de notre pouvoir.
Mais, ajoutai-je militairement, dites bien à votre roi que la France est une grande nation qui sait faire respecter son pavillon et ses sujets aussi bien que l'Angleterre ; qu'elle a plus de canons et de soldats qu'elle, et malheur à ceux qui violeraient les maximes du Prophète.
Dimanche, 7 octobre.
Séjour à Loko, vérification de la comptabilité. La fièvre continue ; néanmoins je prends quelques vues photographiques pendant que l'on met les marchandises à terre. A midi, le thermomètre marque 37** dans la factorerie.
Lundi, 8 octobre.
Fièvre atroce toute la nuit. Je prends une forte dose de
(1) Amadou, craignant une entrevue, avait pris ses quartiers d'hiver.
quinine et nous nous mettons en route à sept heures et demie du matin.
La rivière est aussi large que le Niger ; des collines dans le lointain, et vers les deux rives, nous passons de temps en temps devant quelques petits villages qui ne figurent pas sur les cartes et dont le pilote lui-même ne connaît pas les noms, A midi, le tliemiomètre marque 35'.
A cinq heures et demie, nous arrivons au village Agatou ; nous mouillons. Avons marché dix heures.
Agatou est un assez grand village qui ne figure pas sur l'itinéraire que Baïkie a tracé en 1854 et que j'ai sous les yeux ; il se trouve au bord de Teau, sur la rive gauche.
Les pirogues qui nous abordent sont très grandes et à fond plat ; les rameurs ou pagayeurs se tiennent debout ; leurs pagaies sont, en conséquence, beaucoup plus longues que celles qui sont en usage dans le Niger.
Mardi, 9 octobre.
Ce matin, pas de fièvre. Le roi d'Agatou nous a offert dupito (bière du pays) et des poules ; je lui ai renvoyé des perles, des miroirs et une pièce d'indienne rouge.
J'ai permis aux habitants de monter à bord; jamais on n'avait entendu autant d'exclamations ; ce qui faisait surtout leur admiration, c'était la machine et les deux canons en cuivre ; mais, lorsque, avec ma carabine à répétition, ils m'ont vu tirer consécutivement sept balles dans la rivière, ils se sont mis à pousser des cris de joie mêlés d'une certaine terreur. L'effet attendu s'est produit.
Départ à six heures et demie.
A huit heures, nous passons devant un gros village, le pilote le désigne sous le nom de Mitchi ; mais Mitchi est le nom de toute la contrée. Presque en face, sur la rive droite, nous apercevons un autre village, bâti sur une légère éminence, que le pilote nomme Rougancoto.
Les habitants que nous rencontrons dans des pirogues, nous saluent avec enthousiasme et sympathie; nous sommes loin des récits du docteur Baïkie.
A midi, nous sommes au village Appa. Il pleut.
Le thermomètre ne marque que 26°.
La rivière est excessivement large et houleuse, le courant plus rapide qu'hier ; on n'aperçoit aucune montagne ni aucune colline.
A cinq heures du soir, nous passons devant le village d'Anitshy.
A six heures, nous mouillons. Avons marché onze heures et demie.
Dans la nuit du 10 octobre, nous essuyons une grande tornade. Vent, pluie et coups de tonnerre. A deux heures du soir, nous arrivons à la factorerie française à Outchébou-hou. La vue du drapeau tricolore qui flotte sur la factorerie réjouit le cœur et dissipe la fièvre.
Les habitants accourent pour voir la grande pirogue (le vapeur); je fais jouer le sifflet à vapeur qui jette un moment d'effroi, suivi d'une hilarité générale, puis on commence le débarquement des marchandises au son du tambour et d'instruments exotiques. C'est une vraie fête.
Nous nous rendons chez le roi, le capitaine Palmers, Abbegga et l'interprète Joseph.
Joseph est un noir de Lagos qui a été élevé par nos braves missionnaires d'Afrique dont on parle si peu et qui font tant de belles et bonnes choses ! Il sait lire et écrire le français, il parle en outre l'anglais, le portugais et le yourba; avec la connaissance de cette deuxième langue , on peut traverser tout le Soudan central, on est sûr, que dans chaque village, on trouvera quelqu'un qui la connaît. Joseph rendrait de grands services au Dahomey si on savait l'employer.
Le roi nous a reçus avec mille protestations d'amitié et nous a promis son concours; après l'échange des cadeaux, nous avons visité le village, donné un coup d'œil sur les routes suivies par les caravanes et nous sommes rentrés à la factorerie.
liC 13 octobre, nous arrivons à Djebou. La ville est à quelques centaines de mètres de la rive gauche ; pour l'at-
teindre, il faut une heure en canot à travei*s les marécages.
Nous apercevons le pavillon français qui flotte sur les remparts de la ville.
Le 14 octobre, le roi nous envoie des messagers pour nous informer quMl nous attend. Sa réception a été amicale au moment de l'échange des cadeaux, mais il y a palabre au sujet des Anglais: ils nous ont pris à Ibi la moitié du terrain qui avait été cédé à M. Leroux. Le roi nous donnera une solution demain matin. Cela me contrarie, car c'est un jour de perdu.
Le 15, nous restons de sept heures du matin à trois heures et demie à palabrer chez le roi qui, ayant reçu de nombreux cadeaux de la part des Anglais, ne décide rien ;
il se contente de me donner son premier ministre, lequel réglera la question sur place demain à Ibi.
Je devais perdre mon procès devant le roi ; malgré toutes ses protestations d'amitié, il dit que les Anglais garderont le terrain qui leur a été livré, parce qu'ils ont donné beaucoup de cadeaux.
Je fais contre mauvaise fortune bon cœur, et à une heure nous partons pour Outché-bou-hou, où nous arrivons à quatre heures.
Le 17 octobre, nous partons d'Outché-bou-hou et arrivons à Loko à dix heures le lendemain, et à Lokodja le 19 octobre.
Le voyage de Lokodja à Ibi a donc duré quinze jours, pendant lesquels nous avons navigué cinquante-six heures et demie en remontant le courant et vingt-cinq heures et demie en le redescendant.
Le bateau a filé de cinq à six milles à l'heure en remontant et environ le double en redescendant; d'où j'en conclus qu'Ibi doit se trouver à peu près à deux cent quatrevingt-cinq milles du confluent de la Bénoué.
M. Viard a publié un ouvrage en 1885, qui a pour titre : Au bas Niger.
L'auteur prétend être allé à Ibi du 8 au 31 août avec la
chaloupe à vapeur Amélie y commandée par le mécanicien nantais, M. Mouillet, « homme très capable », dit-il.
Je ne relèverai pas les nombreuses erreurs contenues dans cet ouvrage.
M. Viard , en le publiant, n'a pas songé que sa correspondance se trouve à la direction de Paris, où j'ai dû en prendre connaissance pour le service; or, le 15 août 1880, M. Viard se trouvait à Brass, sous les ordres de M. Lissenski, et c'est ce jour-là que, dans son ouvrage, il tue un aigle perché sur un arbre, dans la Bénoué, etc.
De plus, la chaloupe Amélie est passée -sous mes ordres, avec le personnel, en février 1881, et je sais à merveille que cette pauvre chaloupe, que j'ai vendue pour 1,000 francs, ne filait que deux ou trois nœuds à Theure, tellement sa machine était usée ; elle était trop petite pour pouvoir porter sa provision de charbon et encore moins son approvisionnement en bois. Il aurait fallu relâcher dix fois par jour pour faire du bois tout le long des rives, jusqu'à vingt milles en amont de Loko, car au-dessus, les rives de la Bénoué ne sont pas boisées.
Quant à Mouillet, son compagnon de voyage, le seul agent qu'il cite dans son ouvrage, sans parler de nos morts qui avaient de la valeur, Mouillet, dis-je, que M. Viard ofTre au public comme un mécanicien capable et instruit, n'était qu'un chauffeur, engagé comme tel , ne sachant ni lire ni écrire et ne pouvant même pas signer son nom. J'ai dû le renvoyer pour des faits que je n'ai pas à raconter.
Il est vraiment malheureux que des voyageurs , dans le but de se faire valoir, inventent ainsi des histoires qui, dans certains cas, peuvent nuire à la science.
M. Viard n'est malheureusement pas le seul qui soit dans ce cas et il serait bon que, de temps en temps, on rappelât à la vérité les explorateurs de fantaisie.
Je considère que la sincérité, dans les récits de voyage, a un mérite supérieur à l'art de bien écrire des fantaisies.