‹ Bas-Niger, Bénoué DahomeyChapitre 17 sur 25 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Un voleiw qui fait arrêter sa victime

'est le consul de Sa Majesté Britannique, qui in'ap[)rit, k Lokodja, que mon agent Bennett avait enfoui dans un silo, A Loko, une grande quantité d'ivoire dans le but de se l'approprier. M. Mac-Intnclie, qui était présent lorsque M. le Consul me fit cette confidence, et qui avait de légitimes griefs contre le roi Amadou et contre Bennett, me proposa de nous allier pour bombarder Loko : « D'ailleure, me dit-il, jamais le roi ne vous permettra d'enlever Bennett, pas plus qu'il ne me l'a permis, le jour où cet agent infidèle a été accusé de vol au préjudice de ma Compagnie. »

Mon opinion, et celle des directeurs, étant que le commerce ne doit pas se faire à coups de canon (mes instructions étaient précises à cet égard), je remerciai M. le Consul d'avoir bien voulu me renseigner sur Bennett, et je répondis à M. Mac-Intochc, que j'espérais obtenir l'arrestation de cet agent, sans faire paiier la poudre.

Dès le lendemain, je conçus le plan suivant, qui devait parfaitement réussir , grâce à Ténergie de mes agents, MM. Mattéo Matteï, Robin, Leroux et Riédinger.

Ces quatre intrépides partirent de Lokodja avec le vapeur Noupé. Arrivés à Loko, ils achetèrent le roi Amadou par la promesse de lui donner un tiere de l'ivoire volé; le deuxième tiers fut promis à Abbegga, chargé de négocier l'arrestation de Bennett ; enfin, l'autre tiers devait rester à la Compagnie, qui faisait l'énorme sacrifice des deux premiers tiers.

Tout se passa comme nous l'avions prévu; après de nombreux pourparlers, le roi finit par nous abandonner Bennett.

Il fut garrotté, conduit à Egga, et remis entre les mains de M. Mac-hitoche, qui resta stupéfait de notre succès. Les agents français se conduisirent dans cette circonstance avec habileté et énergie. Je tiens publiquement à leur rendre justice.

Malheureusement , deux de ces braves garçons ne sont plus : Robin et Mattéo. M. Robin était mon ami ; il m'avait été recommandé par ses deux frères, dont l'un, l'aîné, est professeur aucollègé de yaugirard(l), et le cadet est vicaire à l'église Saint-Lambert, à Paris.

Robin ayant pris à Paris ses inscriptions en médecine, M. le directeur Desprez avait bien voulu l'engager comme pouvant nous être très utile, à cause de ses connaissances médicales.

En effet, ce brave ami, non seulement se multipliait pour donner ses soins aux malades, mais il était en môme temps un agent des plus actifs et des plus dévoués.

L'acte suivant suffit à le dépeindre tout entier :

Lorsque le vapeur Adamaoua sombra, dans une collision, près de Lokodja, le jeune Edouard Robin se trouvait à bord.

(1) Au moment où j'écris ces lignes, j'apprends avec douleur la mort de ce très cher professeur.

11 organisa immédiatement le sauvetage avec un sangfroid qui étonna tout le monde; grâce à lui, personne ne périt dans ce naufrage, et les munitions, une grande partie (les marchandises et les canons du navire furent sauvés; c'est lui qui mit pied h terre le dernier.

Sa belltî conduite dans cette circonstance lui valut sa nomination de chef de district à Loko, où malheureusement il fut emporté par une fièvre pernicieuse.

Quant à Mattéo, il était toujours partout où il y avait un danger à courir. Si on s'échouait, il se mettait le premier à l'eau, pour donner aux Kroumen l'exemple du mépris des caïmans, qui pullulent dans le fleuve.

Fallait-il aller en exploration dans une crique? Mattéo se jetait dans une pirogue, et à la tête de douze ou quinze Kroumen, il allait à la recherche du caoutchouc ou d'autres produits exotiques, en exécution des instructions de la direction de Paris. Cette existence pleine de dangers lui plaisait; mais elle devait fatalement le conduire à la mort. Le pauvre garçon fut atteint d'une fièvre bilieuse à Lokodja, pendant une inspection ; il eut à peine le temps de redescendre à Brass, où il rendit le dernier soupir, entre les bras de son oncle, M. le capitaine Cacciguerra, agent principal de la Compagnie. Quelques jours après débarquait, dans cette factorerie, le jeune frère de Mattéo. Quelles scènes déchirantes et quelles poignantes douleurs!

Je dois aussi rendre un grand hommage à la mémoire de mon vieil ami, le commandant Camille Quinemant, qui a rendu de réels services à la cause française au Bas-Niger et à la Compagnie équatoriale, qu'il espérait voir se transformer en une Compagnie aussi puissante ([ue fut celle des Indes sous Dupleix ; mais malheureusement tous ses efforts n'ont pu prévaloir contre la maudite routine ; il est rentré désolé en France, comme ses autres compagnons, avec la conscience d'avoir fait le possible et Timpossil^le pour la prospérité de la Compagnie et le triomphe de ses idées patriotiques. Le gouvernement d'alors lui confia immédiatement une mission à la cote occidentale d'Afrique,

entre le Sénégal et les bouches du Niger, d'où il revenait ; mais, hélas ! il fut mortellement frappé par le climat meurtrier avant d'avoir pu terminer son œuvre. Lui, qui avait été épargné sur de nombreux champs de bataille : en Afrique^ en Italie et en Cochinchine, est allé chercher la mort sur un champ de bataille autre que celui réservé aux soldats. Sa femme, son fils et son frère, colonel en retraite, qui s'est distingué à la gorge de Malakoff, en Crimée, peuvent être fiers ; leur cher Camille n'est pas mort, il a été tué au champ d'honneur.

Je manquerais à mon devoir, si je passais sous silence la mort des autres agents, jeunes et pleins d'avenir, qui ont accouru au Niger, avec l'enthousiasme qu'ils auraient montré h la frontière ; citons : Dufresne, Clairembault, Fourtier, Muiron, de Busserolles, Gigney déjà nommé.

Nous avons eu aussi M. Ardin d'Elteil, qui est mort à la côte orientale, conséquence de son trop long séjour dans les colonies.

Après avoir cité les morts, il est juste de dire deux mots des rares survivants qui se sont distingués dans cette entreprise.

M. Leroux, dont il a été déjà question et que je regrette d'avoir perdu de vue, a été vaillant, honnête et dévoué. Il est reparti, je crois, pour le Congo, comme agent de la Compagnie Daumas-Béraud et C** ; ses directeur peuvent compter sur lui.

L'intègre M. Demery, de Marseille, a été un agent principal de premier ordre; il avait été sergent-major d'infanterie de marine en Cochinchine. Habitué à vivre dans les colonies, il se moquait du climat comme d'une guigne. Il avait fait ses premières armes dans la Compagnie Cyprien Fabre, où il a laissé les meilleurs souvenirs.

Si tous les agents blancs qui se trouvent à la côte d'Afrique étaient aussi consciencieux que M. Demery, les Compagnies prospéreraient au delà de toute espérance.

Le capitaine Cacciaguerra, commandant de l'armée territoriale, a fait preuve de bon administrateur et de beaucoup

(,K ClIMMANDANT yUINKMANT.

de courage lors (l'un éclioueineiit dans le delta du Niger, qui a failli coCiter la vie à lui et à ses hommes; c'est gn\ce a son sang-froid et à son intelligence qu'il a pu se tirer d'affaire.

Parmi les noirs qui ont été employés dans la Compagnie française équatoriale, c'est le capitaine Palmers qui a paru le plus zélé et le moins hostile h la cause française.

Je lui ai entendu dire en anglais: je suis dévoué au pavillon qui me paye.

Revenons au funeste Bennelt, que nous avons laissé à Egga entre les mains de M. Mac-Intoche.

Celui-ci le fit enchaîner et conduire à Brass ; là, les agents anglais, toujours très pratiques, s'aperçurent lûen vite que ce parasite était un embarras pour eux. Aussi le lùchèrentils après un semblant de jugement.

Mon infortuné ami, Quinemant, s'empara de Bennett et le fit enfermer, avec l'intention de l'envoyer au Gabon pour y être jugé par les autorités françaises ; mais le prisonnier parvint à gagner, grAce au secours de ses compatriotes, la ville de Free-Town (Sierra-Leone), son pays natal, où m'arriva l'aventure suivante :

Le 10 mars 1883, c'est-à-dire quelques mois après les événements qui précèdent, me trouvant à bord du steamer Coen:;a^ où j'avais pris passage pour Liverpool, nous mouillâmes dans le port de Sierra-Leone. A peine avionsnous jeté l'ancre que les gendarmes noirs, indigènes, sur une plainte de Bennett, vinrent m'arrêtera bord.

Les lois anglaises sont ainsi faites, que le voleur peut faire arrêter sa victime; la victime a ensuite recours contre l'accusateur.

Les officiers du bord et tous les passagers anglais voulurent m'accompagner sous forme de protestation.

Arrivés à terre, le capitaine du Coen^a, M. Weith, m'offrit le bras et ordonna aux gendarmes de se tenir à distance; tous ces messieurs m'escortèrent jusqu'au parloir de la prison ; le capitaine, avant de me quitter, medoima sa parole, qu'il ne partirait pas sans moi. Ils se rendirent, en corps, chez M. Ban*este, vice-consul de France, qui vint me voir

avec M. Dalnias, français notable de Free-Town, et tous enseinl)le firent une démarche auprès de Son Excellence le ^n)uverneur, ([ui donna Tordre de me mettre en liberté, en me faisant promettre toutefois, de me présenter devant le jn<^i» à mon retour de France. M. le vice-consul Barreste donna l'assurance que je tiendrais ma parole.

Toutes ces démarches durèrent jusqu'à deux heures après minuit, heure à laquelle nous pûmes enfin regagner notre steamer, pour repartir à toute vapeur.

Quel«iues jours après cette désagréable aventure, au moment où nous arrivions en vue de Madèix>, un jeune Anglais, jM. Hiver, expirait dans sa cabine, à côté de la mienne, (Tune fièvre pernicieuse qu'il contracta dans cette maudite nuit, du 10 au 11 mars.

Sa jeune femme qui l'attendait à Madère, vint à bord avec sa petite fille ; elles montèrent l'échelle, heureuses toutes deux, de se jeter dans les bras de leur cher voyageur. Hélas ! elles ne trouvèreni qu'un cadavre dans une baignoire. Je renonce a décrire cette scène, elle est de celles qu'on n'oublie pas !

A mon arrivée à Paris, j'appris que M. Dalmas était mort, presque subitement, à Free-Town, et que la rumeur publique accusait Bennett de l'avoir fait empoisonner. Le domestique de M. Dalmas, un noir qui disparut pendant l'agonie de son maître, sans même demander ses gages, était, disait-on, l'auteur du crime. La famille Dalmas est convaincue que Bennett s'est vengé parce que celui-ci m'avait prêté son concours dans cette fâcheuse circonstance.

A mon retour au Niger (environ deux mois après les faits jjrécédents), j'ai débarqué à Sierra-Leone, où le juge prononça mon acquittement et on me fit des excuses.

Avant de me réembarquer, j'ai déposé une plainte contre Benn(*tt et je ne me suis plus occupé de lui.

AujourdMiui cet afTreux homme ose demander des dommages-intérêts à MM. les Directeurs de l'ancienne Compagnie française de l'Afrique équatoriale.

iSousTattendons !

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